Le Décaméron/Dixième Journée

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DIXIÈME JOURNÉE




La neuvième journée du Décaméron finie, commence la dixième, dans laquelle, sous le gouvernement de Pamphile, on devise de ceux qui, par libéralité ou par munificence, ont fait œuvre d’amour ou autre.


Certains nuages à l’occident étaient encore vermeils, ceux de l’orient étant déjà à leurs extrémités resplendissants comme l’or, à cause des rayons solaires qui, étant plus proches d’eux, les frappaient, quand Pamphile s’étant levé, fit appeler les dames et ses compagnons. Tous étant venus, après avoir délibéré avec eux où ils pourraient aller prendre leurs ébats, il se mit en marche à leur tête, accompagné de Philomène et de Fiammetta, tous les autres venant après et tout en devisant longuement entre eux de ce qu’ils allaient faire ce jour-là, ils se promenèrent longtemps. Après avoir fait une grande promenade, le soleil commençant à être déjà trop chaud, ils retournèrent au palais, et là, les bouteilles ayant été mises à rafraîchir autour de la claire fontaine, ceux qui en eurent envie purent boire ; puis, ils allèrent se délasser sous les plaisants ombrages du jardin. Enfin, quand ils eurent mangé et dormi, comme d’habitude, ils se réunirent où cela plut au roi, et celui-ci ordonna à Néiphile de dire la première nouvelle, ce qu’elle commença joyeusement ainsi :



NOUVELLE I


Un chevalier sert le roi d’Espagne. Il croit en être mal récompensé, sur quoi le roi lui prouve que ce n’est pas sa faute mais bien celle de sa mauvaise fortune ; puis il lui fait de magnifiques présents.


« — Honorables dames, je dois considérer comme une grandissime faveur que notre roi m’ait choisie pour parler la première sur une si belle chose que la munificence, laquelle, de même que le soleil est la beauté et l’ornement du ciel tout entier, est la clarté et la lumière de toutes les autres vertus. Je dirai donc à ce sujet une petite nouvelle, très belle à mon avis, que certainement il ne pourra qu’être utile de se rappeler.

« Il faut donc que vous sachiez que, parmi les autres valeureux chevaliers qui ont été depuis longtemps en notre cité, il y en eut un, le meilleur peut-être, messer Ruggieri de Figiovanni, lequel, riche et de grand cœur, et voyant que, vu la manière de vivre et les mœurs de la Toscane, il ne pourrait, s’il y demeurait, faire peu ou pas du tout montre de sa vaillance, prit le parti d’aller pendant quelque temps auprès d’Alphonse, roi d’Espagne, dont le renom de vaillance dépassait celui de tous les autres seigneurs de ce temps. Fort honorablement pourvu d’armes, de chevaux et de serviteurs, il s’en alla le trouver en Espagne, où il fut gracieusement reçu par le roi. Messer Ruggieri demeurant donc là, et vivant d’une façon splendide, accomplissant de merveilleuses choses en faits d’armes, se fit bientôt connaître pour un vaillant. Il y avait déjà un certain temps qu’il y était, lorsqu’ayant fort observé la manière d’agir du roi, il lui sembla voir que celui-ci donnait tantôt à l’un tantôt à l’autre, et assez peu discrètement, châteaux, villes et baronnies, à des gens en un mot qui en étaient peu dignes ; et pour ce qu’on ne lui donnait rien à lui qui connaissait ce qu’il valait, il pensa que sa renommée en était fort diminuée ; pour quoi il résolut de partir et demanda congé au roi. Le roi le lui accorda, et lui donna une des meilleures mules qu’on eût jamais chevauchées, voire la plus belle, laquelle, vu le long chemin qu’il avait à faire, fut fort prisée par messer Ruggieri. Après quoi, le roi ordonna à un sien familier très discret, de s’arranger du mieux qu’il lui semblerait pour chevaucher de compagnie avec messer Ruggieri, de façon qu’il ne parût pas être envoyé par le roi, et d’écouter tout ce qu’il dirait afin de pouvoir le lui redire, puis le lendemain de lui commander de retourner vers le roi. Le familier, ayant épié le moment où messer Ruggieri sortait de la ville, lui tint fort adroitement compagnie, lui donnant à croire qu’il se dirigeait vers l’Italie.

« Messer Ruggieri chevauchant donc sur la mule que le roi lui avait donnée, et parlant de choses et d’autres, comme la troisième heure approchait, dit : « — Je crois que nous ferons bien de laisser pisser nos bêtes. — » Et les ayant fait entrer dans une étable, elles pissèrent toutes, sauf la mule. Pour quoi, ayant repris leur marche, et l’écuyer étant toujours attentif aux paroles du chevalier, ils arrivèrent vers une rivière, où, leurs bêtes s’étant mises à boire, la mule pissa. Ce que voyant, messer Ruggieri, il dit : « — Eh ! que Dieu te confonde, vilaine bête, car tu es comme le Seigneur qui t’a donnée à moi. — » Le familier retint ces paroles, et bien qu’en cheminant tout le long de la journée avec lui, il en recueillit beaucoup d’autres, il ne lui en entendit dire aucune autre qui ne fût à la louange du roi ; pour quoi, le lendemain, étant monté à cheval, et le chevalier se disposant à continuer sa route vers la Toscane, le familier lui fit commandement du roi d’avoir à rebrousser chemin, ce que messer Ruggieri fit incontinent.

« Le roi, après avoir appris ce qu’il avait dit à propos de la mule, le fit appeler, l’accueillit d’un air joyeux, et lui demanda pourquoi il l’avait comparé à sa mule, ou plutôt pourquoi il avait comparé sa mule à lui. Messer Ruggieri d’un air ouvert lui dit : « — Mon seigneur, parce que vous lui ressemblez, attendu que comme vous donnez quand il ne le faut pas et ne donnez pas quand il le faudrait, ainsi elle n’a point pissé là où il l’aurait fallu et a pissé là où il ne fallait pas. — » Le roi dit alors : « — Messire Ruggieri, si je ne vous ai pas donné comme je l’ai fait à beaucoup d’autres qui ne sont rien en comparaison de vous, cela n’est point advenu parce que je ne vous avais pas reconnu pour un vaillantissime chevalier, digne de grandes récompenses, mais c’est votre fortune qui a fauté en cela et non moi, ne m’ayant point permis de vous récompenser ; et je vous montrerai manifestement que je dis vrai. — » À quoi messer Ruggieri répondit : « — Mon seigneur, je ne me suis point fâché de n’avoir reçu aucune récompense de vous, pour ce que je ne désirais pas une récompense afin de devenir plus riche, mais de ce qu’en aucune circonstance vous n’ayez rendu témoignage de ma valeur. Néanmoins, je tiens votre excuse pour bonne et honnête, et je suis prêt à voir ce qu’il vous plaira de me montrer, bien que je vous croie sans avoir besoin de preuves. — »

« Sur ce, le roi l’ayant mené dans une grande salle où, selon ses ordres, on avait porté deux grands coffres fermés, lui dit, en présence d’un grand nombre de personnes : — Messire Ruggieri, dans l’un de ces coffres est ma couronne, le sceptre royal et le globe, ainsi que nombre de belles ceintures à moi, des colliers, des anneaux et d’autres bijoux que je possède ; l’autre est plein de terre. Prenez-en un, et quel que soit celui que vous aurez choisi, il sera à vous, et vous pourrez voir qui a été injuste envers votre vaillance, de moi ou de votre fortune. — » Messer Ruggieri, voyant que cela plaisait ainsi au roi, choisit un des coffres que le roi ordonna d’ouvrir, et il se trouva que c’était celui qui était plein de terre. Sur quoi, le roi dit en riant : — Vous pouvez bien voir, messire Ruggieri, que ce que je vous ai dit de votre fortune est vrai ; mais certes, votre valeur mérite que je corrige son influence maligne Je sais que vous ne désirez point devenir Espagnol, et pour ce je ne veux pas vous donner ici ni château ni ville, mais bien le coffre que la fortune vous a empêché d’avoir ; en dépit d’elle, je veux qu’il vous appartienne, afin que vous puissiez l’emporter dans votre pays, et vous glorifier parmi vos compatriotes de mes dons faits en témoignage de votre vaillance. — » Messer Ruggieri prit le coffre, et ayant remercié le roi comme un don si considérable le demandait, il s’en retourna joyeux en Toscane.



NOUVELLE II


Ghino di Tacco fait prisonnier l’abbé de Cluny et le guérit d’une maladie d’estomac ; puis il lui rend la liberté. L’abbé, de retour à la cour de Rome, réconcilie Ghino avec le pape Boniface, et le fait nommer prieur de l’hôpital.


La munificence du roi Alphonse envers le chevalier florentin avait déjà été fort approuvée, quand le roi, auquel la nouvelle avait plu beaucoup, ordonna à Elisa de poursuivre. Celle-ci commença aussitôt : « — Délicates dames, qu’un roi se soit montré magnifique, et ait exercé sa munificence en faveur de qui l’avait servi, cela ne peut être que considéré comme une louable et grande chose ; mais que dirons-nous, si on nous raconte qu’un homme d’église a usé d’une admirable munificence vis-à-vis de quelqu’un que personne ne l’aurait blâmé de traiter en ennemi ? Nous dirions que si la munificence du roi fut vertu, celle de l’homme d’église fut miracle, étant donné qu’ils sont tous plus avares que les femmes, et ennemis jurés de toute libéralité. Et bien que chacun ait naturellement soif de venger les offenses reçues, les hommes d’église, comme cela se voit, quoique prêchant la patience et surtout le pardon des offenses, se laissent aller à la vengeance plus fougueusement que les autres. Laquelle chose, à savoir comment un homme d’église se montra magnifique, vous pourrez apertement voir dans ma nouvelle que voici :

« Ghino di Tacco, homme fameux pour sa férocité et ses brigandages, ayant été chassé de Sienne et devenu l’ennemi des comtes de Santa Fiore, fit révolter Radicofani contre l’Église de Rome, et s’étant établi dans cette ville, il faisait détrousser par ses satellites quiconque passait dans les environs. Or, Boniface VIII étant pape à Rome, l’abbé de Cluny s’en vint à sa cour. C’était, à ce que l’on croit, un des plus riches prélats du monde. Le séjour de la cour lui ayant gâté l’estomac, les médecins lui conseillèrent d’aller aux bains de Sienne et lui dirent qu’il y guérirait sans faute. Pour quoi, le pape l’y ayant autorisé, il se mit en route avec un grand train de bête de somme, de chevaux et de serviteurs, sans se soucier de ce qu’on disait de Ghino. Celui-ci apprenant sa venue, tendit ses rets, et sans laisser échapper le plus petit domestique, il enferma l’abbé, avec toute sa suite et tout son équipage dans un endroit fort resserré. Cela fait, il envoya vers l’abbé un des siens — le plus instruit — qui lui dit très courtoisement de sa part, de lui faire le plaisir de descendre dans le château de Ghino. Ce qu’entendant l’abbé, il répondit tout furieux qu’il n’en voulait rien faire, n’ayant rien à voir avec Ghino ; mais qu’il continuerait sa route et qu’il voudrait bien voir qui l’en empêcherait. L’ambassadeur, lui parlant d’un air humble, dit : « — Messire, vous êtes venu en un lieu, où, hors la colère de Dieu, nous ne craignons rien, et où les excommunications et les interdictions sont elles-mêmes excommuniées, et pour ce, vous ferez mieux de satisfaire Ghino. — » Pendant cet entretien, l’endroit avait été complètement cerné par les soudards ; pour quoi, l’abbé se voyant pris avec tous les siens, s’achemina d’un air de dépit vers le château, en compagnie de l’ambassadeur et suivi de toute sa troupe et de ses bagages. Dès qu’il fut descendu de cheval, on l’installa seul, sur l’ordre de Ghino, dans une petite chambre du palais, très obscure et mal commode, et tout le reste de sa suite fut assez bien logé, chacun selon sa qualité, dans le château ; quant aux chevaux et aux bagages, ils furent mis en sûreté, sans qu’on y touchât rien.

« Cela fait, Ghino s’en alla trouver l’abbé et lui dit : « — Messire, Ghino, dont vous êtes l’hôte, vous envoie prier de vouloir bien lui dire où vous alliez et le motif de votre voyage. — » L’abbé qui, en homme sage, avait un peu rabattu de sa fierté, lui dit où il allait et pourquoi. Ce qu’ayant ouï Ghino, il le quitta et résolut de le guérir sans bains. Ayant fait entretenir continuellement dans la petite chambre un grand feu, et l’ayant fait bien garder, il ne retourna vers l’abbé que le lendemain matin, et sur une serviette très blanche il lui porta deux tranches de pain rôti et un grand verre de vin blanc de Corniglia, du même qui appartenait à l’abbé, et il lui parla ainsi : « — Messire, quand Ghino était plus jeune, il étudia la médecine et il dit qu’il a appris qu’il n’y a pas de meilleur remède pour le mal d’estomac que celui qu’il vous fera et dont ce que je vous apporte est le commencement ; et pour ce, prenez-le, et réconfortez-vous. — » L’abbé qui avait plus faim qu’envie de causer, mangea le pain et but le vin blanc, bien qu’il le fît d’un air dédaigneux ; puis, tenant nombre de propos hautains, il fit beaucoup de questions, donna beaucoup d’avis, et insista surtout pour voir Ghino. Ce qu’entendant Ghino, il en laissa une bonne part s’en aller en vaine fumée, et répondit au reste fort courtoisement, affirmant qu’aussitôt que Ghino le pourrait il viendrait lui faire visite ; cela dit, il le quitta, et ne revint le voir que le lendemain avec la même quantité de pain rôti et de vin blanc. Et de cette façon il le tint pendant plusieurs jours, jusqu’à ce qu’il se fût enfin aperçu que l’abbé avait mangé des fèves sèches qu’il avait portées en secret et qu’il lui avait laissées sans rien dire. Pour quoi, il lui demanda de la part de Ghino comment il lui semblait se trouver de l’estomac ; à quoi l’abbé répondit : « — Il me semble que cela irait bien, si j’étais hors de ses mains ; après cela, je n’éprouve pas d’autre envie que de manger, tellement ses remèdes m’ont bien guéri. — »

« Ghino lui ayant en conséquence fait préparer une belle chambre avec ses propres bagages, et ayant fait dresser un grand banquet auquel toute la suite de l’abbé devait prendre part, avec un grand nombre de gens du château, s’en alla le trouver le lendemain matin et lui dit : « — Messire, puisque vous vous sentez bien, il est temps de sortir de l’infirmerie. — » Et l’ayant pris par la main, il le conduisit dans la chambre qu’il lui avait fait préparer, et l’ayant laissé avec ses gens, il alla veiller à ce que le banquet fût magnifique. L’abbé se récréa quelque peu avec ses familiers et leur conta quelle avait été sa vie pendant les jours précédents, tandis qu’eux, au contraire, lui dirent qu’ils avaient été merveilleusement traités par Ghino. Mais l’heure de manger étant venue, l’abbé et tous les autres convives furent abondamment servis de bonnes victuailles et de bons vins, sans que Ghino se fût encore fait connaître. Quand l’abbé eut été ainsi traité de cette façon pendant quelques jours, Ghino après avoir fait mettre tous ses bagages dans une salle, et tous ses chevaux jusqu’au moindre roussin, dans une cour qui se trouvait au-dessous de la dite salle, s’en alla trouver l’abbé et lui demanda comment il se trouvait et s’il se croyait assez fort pour monter à cheval. À quoi l’abbé répondit qu’il était très fort et bien guéri de l’estomac, et qu’il se trouverait tout à fait bien dès qu’il serait hors des mains de Ghino.

« Alors Ghino mena l’abbé dans la salle où étaient ses bagages et toute sa suite, et l’ayant fait approcher d’une fenêtre d’où il pouvait voir tous ses chevaux, il dit : « — Messire l’abbé, vous saurez que ce n’est point la méchanceté d’âme qui a poussé Ghino — lequel je suis — à se faire voleur de grands chemins et ennemi de la Cour de Rome, mais bien sa qualité de gentilhomme, après s’être vu chassé pauvre de sa maison, et pour défendre sa vie et sa noblesse contre les nombreux et puissants ennemis qu’il a ; mais pour ce que vous me paraissez un vaillant seigneur, et bien que je vous aie guéri de l’estomac, je n’entends pas vous traiter comme un autre à qui, le tenant dans mes mains comme je vous tiens, je prendrais ce que bon me semblerait de ce qui lui appartiendrait ; j’entends, au contraire, que, considérant quels sont mes besoins, vous me donniez vous-même ce que vous voudrez de ce que vous avez. Tous vos bagages sont ici devant vous, et de cette fenêtre vous pouvez voir vos chevaux dans la cour ; pour ce, prenez-en une partie, ou prenez tout, comme il vous plaira ; dès à présent vous pouvez vous en aller ou rester à votre plaisir. — »

« L’abbé, étonné d’entendre des paroles si généreuses chez un voleur de grands chemins, et cela lui plaisant beaucoup, sentit soudain tomber sa colère et son dédain qui se changèrent en bienveillance, et devenu en son cœur l’ami de Ghino, il courut l’embrasser en disant : « — Je jure Dieu que pour gagner l’amitié d’un homme comme désormais je juge que tu es, je souffrirais une bien plus forte injure que celle qu’il m’avait semblé que tu m’avais faite jusqu’ici. Maudite soit la fortune qui t’a contraint à un métier si condamnable. — » Après quoi, ayant fait prendre parmi ses bagages et ses chevaux le strict nécessaire, il lui laissa le reste et s’en retourna à Rome.

« Le pape avait su la capture de l’abbé et il en avait été très affligé ; en le voyant, il lui demanda si les bains lui avaient profité. À quoi l’abbé répondit en souriant : « — Saint Père, j’ai trouvé avant d’arriver aux bains un savant médecin qui m’a parfaitement guéri. — » Et il lui raconta comment ; de quoi le pape rit beaucoup. L’abbé poursuivit son récit, et, poussé par une pensée généreuse, demanda une grâce. Le pape, croyant qu’il lui demanderait autre chose, promit libéralement de faire ce qu’il demanderait. Alors l’abbé dit : « — Saint-Père, ce que j’entends vous demander, c’est que vous rendiez vos bonnes grâces à Ghino di Tacco, mon médecin, pour ce que, parmi les autres hommes de valeur que je connaisse, je n’en ai certes jamais rencontré un qui vaille plus ; quant au mal qu’il fait, je l’impute beaucoup plus à la fortune qu’à lui-même ; changez donc cette fortune en lui donnant chose dont il puisse vivre selon sa condition, et je ne doute pas qu’en peu de temps vous ne le voyiez tel que je le vois moi-même. — » Entendant cela, le pape, qui avait l’âme grande et qui aimait les hommes généreux, dit qu’il le ferait volontiers, si cela était comme il le disait, et qu’il pouvait le faire venir en toute sûreté. Sous la foi de cette parole, Ghino s’en vint donc à la Cour, dès qu’il plut à l’abbé ; et il ne resta guère auprès du pape sans que celui-ci ne le tînt pour un homme de valeur et ne se réconciliât avec lui, et lui donnât un grand prieuré de ceux de l’hôpital dont il l’avait auparavant fait chevalier, charge qu’il conserva toute sa vie pendant laquelle il fut ami et serviteur de la sainte Église et de l’abbé de Cluny.



NOUVELLE III


Mitridanes envieux de la générosité de Nathan et étant allé pour le tuer, lui parle sans le connaître. Nathan lui indique le moyen d’atteindre son but, et il va l’attendre, selon ses indications, dans un petit bois, où, Mitridanes l’ayant reconnu, a honte de son crime et devient son ami.


Il semblait à tous avoir entendu chose semblable à un miracle, à savoir qu’un homme d’église eût fait œuvre de munificence ; mais après que les belles dames eurent cessé d’en deviser, le roi ordonna à Philostrate de poursuivre. Celui-ci commença sur-le-champ : « — Nobles dames, la munificence du roi d’Espagne fut grande, et celle de l’abbé de Cluny fut chose probablement jamais ouïe auparavant ; mais peut-être ne vous paraîtra-t-il pas moins merveilleux d’apprendre comment un homme, pour user de libéralité envers un autre qui avait soif de son sang et de sa vie, se décida sans rien dire à lui en faire le sacrifice ; ce qu’il aurait mis à exécution si son ennemi avait voulu en profiter, ainsi que j’entends vous le montrer dans ma petite nouvelle. — »

« C’est chose très certaine — si l’on peut ajouter foi aux paroles de quelques Génois et d’autres gens qui vivent en ce pays — que dans certaines parties du Catay fut jadis un homme de noble lignage et riche sans comparaison, nommé Nathan. Cet homme avait un domaine voisin d’une route par laquelle devait passer quasi nécessairement quiconque voulait aller du Ponant au Levant, ou du Levant au Ponant, et comme son âme était grande et généreuse et qu’il voulait le prouver par ses actes, il manda en cet endroit un grand nombres d’artistes, et leur fit construire en peu de temps un des plus beaux, des plus grands et des plus riches palais qu’on eût jamais vus, et le fit remplir abondamment de tout ce qu’il fallait pour recevoir avec honneur des gentilshommes. Ayant avec lui un nombreux domestique, il y faisait recevoir avec honneur, au milieu des plaisirs et des fêtes, quiconque allait et venait ; et il persévéra tellement dans cette louable coutume, que sa renommée fut bientôt connue non seulement dans le Levant, mais dans quasi tout le Ponant.

« Étant déjà chargé d’ans, sans que pour cela sa générosité se fût lassée, il advint que sa renommée arriva jusqu’aux oreilles d’un jeune homme nommé Mitridanes, habitant d’un pays peu éloigné du sien, lequel, se sentant non moins riche que Nathan, devint envieux de sa réputation et de son mérite, et se proposa de l’annuler ou de l’éclipser par une libéralité plus grande. Ayant fait faire un palais semblable à celui de Nathan, il se mit à faire les plus démesurées libéralités qu’eût jamais faites un autre homme, à quiconque allait ou venait par là, et il devint sans conteste en peu de temps très fameux. Or il advint, un jour que le jeune homme était demeuré tout seul dans la cour de son palais, qu’une vieille femme entra par une des portes, lui demanda l’aumône, et la reçut ; étant ensuite rentrée par une autre porte, elle reçut encore une nouvelle aumône, et ainsi successivement jusqu’à la douzième ; comme elle revenait une treizième fois, Mitridanes dit : « — Bonne femme, tu es bien prompte à revenir demander ! — » Néanmoins, il lui fit encore l’aumône. La petite vieille, entendant cette réponse, dit : « — Ô générosité de Nathan, combien tu es merveilleuse ! Je suis entrée par les trente-deux portes qu’a son palais, comme j’ai fait pour celui-ci, et je lui ai chaque fois demandé l’aumône ; mais il n’a point fait semblant de me reconnaître et il me l’a toujours donnée ; tandis que je ne suis venue ici que treize fois encore, et j’ai été reconnue et réprimandée. — » Et ce disant, elle partit sans plus revenir.

« Mitridanes, entendant les paroles de la vieille et estimant que ce qu’il venait d’entendre au sujet de la renommée de Nathan diminuait la sienne, s’enflamma d’une rageuse colère, et se mit à dire : « — Malheur à moi ! Quand donc égalerai-je la libéralité de Nathan dans les grandes choses, loin de les dépasser, comme je le cherche, puisque même dans les plus petites choses, je ne puis en approcher ? Vraiment, je m’efforcerai en vain d’y arriver, si je ne le fais disparaître de dessus terre ; puisque la vieillesse ne veut pas se charger de ce soin, il faut que sans plus de retard, mes mains se chargent de cette besogne. — » Et s’étant levé dans cet accès de fureur, sans communiquer son dessein à personne, il monta à cheval avec une suite peu nombreuse, et arriva le troisième jour à l’endroit où Nathan demeurait. Là, ayant ordonné à ses compagnons de faire semblant de n’être point avec lui et de pas le connaître, il leur dit de chercher à se loger jusqu’à ce qu’il leur donnât d’autres ordres.

« Resté seul, et le soir commençant à venir, il rencontra, à peu de distance du beau palais, Nathan qui se promenait seul et sans le moindre vêtement d’apparat. Ne le connaissant pas, il lui demanda s’il pourrait lui enseigner où Nathan demeurait. Nathan lui répondit joyeusement : « — Mon fils, personne en ce pays ne saurait mieux te l’enseigner que moi ; et pour ce, quand il te plaira, je t’y mènerai. — » Le jeune homme dit que cela lui agréerait fort, mais que, si c’était possible, il ne voulait point être vu ni connu de Nathan. À quoi Nathan dit : « — Et je ferai encore ainsi, puisque cela te plaît. — » Étant donc descendu de cheval, Mitridanes s’en alla jusqu’au beau palais avec Nathan qui se mit à lui tenir la plus plaisante conversation. Là Nathan fit prendre le cheval du jeune homme par un de ses familiers, et s’étant penché vers l’oreille de ce dernier, il lui ordonna d’informer promptement tous les gens de la maison que personne ne s’avisât de dire au jeune homme qu’il fût Nathan ; ce qui fut fait. Quand ils furent dans le palais, il installa Mitridanes dans une magnifique chambre où nul ne pouvait le voir excepté ceux qu’il avait commis à son service, et lui faisant rendre de grands honneurs, il lui tint lui-même compagnie.

« Pendant qu’il était avec lui, Mitridanes, bien que le révérant comme un père, lui demanda cependant qui il était, À quoi Nathan répondit : « — Je suis un petit serviteur de Nathan ; depuis ma plus tendre enfance j’ai vieilli avec lui, et il ne m’emploie pas à autre chose qu’à ce que tu vois ; pour quoi, bien que tous les autres se louent beaucoup de lui, je ne puis guère m’en louer pour mon compte. — » Ces paroles donnèrent à Mitridanes quelque espérance de pouvoir mettre à exécution son perfide dessein avec plus d’aide et de facilité. Nathan lui demanda à son tour très courtoisement qui il était, et quel motif l’amenait, lui offrant ses conseils et son aide en ce qu’il pourrait. Mitridanes resta un moment sans répondre ; enfin, se décidant à se confier à lui, il employa un long détour pour exiger sa parole ; puis, lui demandant aide et conseil, il lui découvrit entièrement qui il était et pour quel motif il était venu. Nathan, entendant ce discours et le cruel dessein de Mitridanes, fut tout bouleversé au fond de lui-même ; cependant, d’un cœur fort et d’un visage ferme, il lui répondit sans trop d’hésitation : « — Mitridanes, ton père était gentilhomme, et tu ne veux pas dégénérer, ayant résolu une si haute entreprise, à savoir d’être libéral envers tous ; et je loue très fort l’envie que tu portes au mérite de Nathan, pour ce que s’il y avait beaucoup d’entreprises semblables, le monde, qui est très misérable, deviendrait bien vite bon. Ton dessein que tu m’as confié sans hésiter sera gardé secret ; je puis plutôt en cela te donner conseil que grande aide, et ce conseil est celui-ci : tu peux voir d’ici à un mille de distance à peu près, un petit bois dans lequel Nathan va quasi tous les matins se promener longtemps seul ; là, il te sera facile de le trouver et de faire à ton plaisir. Si tu le tues, afin de pouvoir retourner sans empêchement chez toi, tu t’en iras non par le chemin que tu as pris pour venir ici, mais par celui que tu vois sortir du bois à gauche, pour ce que, bien qu’il soit un peu plus sauvage, il est plus près de chez toi et partant plus sûr pour toi. — »

« Après avoir reçu cette information, et quand Nathan l’eut quitté, Mitridanes fit secrètement prévenir ses compagnons qui étaient aussi dans le château, de l’endroit où ils devaient l’attendre. Le lendemain, Nathan, invariable dans ses sentiments, malgré le conseil donné à Mitridanes, et sans rien changer à ses habitudes, s’en alla seul vers le petit bois pour y mourir. Mitridanes, s’étant levé, et ayant pris son arc et son épée, — car il n’avait pas d’autres armes, — monta à cheval, s’en alla droit au bois, et vit de loin Nathan qui se promenait tout seul. Voulant, avant de l’assaillir, le voir et l’entendre parler, il courut vers lui, et, le saisissant par le bandeau qu’il avait sur la tête, il dit : « — Vieillard, tu es mort ! — » À quoi Nathan ne répondit rien, si ce n’est : « — Alors, c’est que je l’ai mérité. — » Mitridanes entendant sa voix et le regardant au visage, le reconnut aussitôt pour celui qui l’avait si bien accueilli, qui lui avait courtoisement fait compagnie et l’avait loyalement conseillé ; pour quoi, sa fureur tomba soudain et sa colère se changea en honte. Alors, jetant son épée qu’il avait déjà tirée pour le frapper, il descendit de cheval, courut en pleurant se jeter aux pieds de Nathan, et dit : « — Je reconnais manifestement votre générosité, très cher père, considérant avec quelle délicatesse vous êtes venu ici pour me donner votre vie, laquelle, bien que je n’en eusse aucune raison, je me suis montré à vous-même désireux de vous arracher. Mais Dieu, plus soucieux que moi de mon devoir, m’a ouvert, juste au moment où il en était le plus besoin, les yeux de l’intelligence, que la méchante envie m’avait fermés. Et pour ce, je me reconnais d’autant plus avoir mérité d’être puni de mon erreur, que vous avez été plus empressé à me complaire ; prenez donc de moi telle vengeance que vous jugerez convenable pour mon crime. — »

« Nathan fit relever Mitridanes, le serra tendrement dans ses bras, l’embrassa, et lui dit : « — Mon fils, il n’est pas besoin que tu demandes pardon ni que je te pardonne pour ton entreprise, que tu la veuilles appeler crime ou autrement, pour ce que tu ne la poursuivais point par haine, mais afin de pouvoir être tenu pour le meilleur. Vis donc sans aucune crainte de moi, et sois certain qu’il n’y a personne que j’aime autant que toi, considérant la grandeur de ton âme qui ne s’est point adonnée à entasser de l’argent, comme font les avares, mais à le dépenser. N’aie point non plus vergogne d’avoir voulu me tuer pour devenir plus renommé, et ne crois pas que je m’en étonne. Les illustres empereurs et les plus grands rois n’ont agrandi leur royaume, et par conséquent leur renommée, qu’en employant quasi uniquement l’art de tuer, non pas un homme comme tu voulais faire, mais un nombre infini de gens, qu’en brûlant des pays entiers et renversant les villes ; pour quoi, si toi tu as voulu me tuer, moi seulement, pour te rendre plus fameux, tu faisais une chose ni fort étonnante, ni nouvelle, mais fort habituelle. — »

« Mitridanes, sans excuser son dessein pervers, mais louant beaucoup l’honnête excuse trouvée par Nathan, en vint à dire, tout en devisant avec lui, qu’il s’émerveillait outre mesure de ce que Nathan eût pu se résoudre à lui donner le conseil et le moyen de le tuer. À quoi Nathan dit : « — Mitridanes, je ne veux pas que tu t’étonnes du conseil que je t’ai donné ni de ma résolution, pour ce que depuis que j’ai eu mon libre arbitre et que je me suis résolu à faire ce que tu as toi-même entrepris, personne n’est jamais venu en ma maison que je n’aie satisfait à sa demande. Tu y es venu désireux de me prendre la vie ; pour quoi, te l’entendant demander, et afin que tu ne fusses pas seul à t’en aller d’ici sans avoir obtenu ce que tu demandais, je me suis sur-le-champ décidé à te la donner ; et pour que tu pusses la prendra, je t’ai donné ce conseil que j’ai cru bon pour que tu eusses ma vie sans risquer de perdre la tienne ; et pour ce, je te dis encore, et je te prie, si elle te fait toujours envie, de la prendre et de te satisfaire toi-même en cela, attendu que je ne crois pas que je ne la puisse employer mieux. Je m’en suis déjà servi pendant quatre-vingts ans, et je l’ai employée pour mes plaisirs et mon contentement ; et je sais que, suivant le cours de la nature, ainsi qu’il advient des autres hommes, et généralement de tout, elle ne m’est laissée que pour peu de temps désormais. Pour quoi, je crois qu’il est mieux de la donner, comme j’ai toujours donné et dépensé mes trésors, que de la vouloir tellement garder qu’elle me soit, contre mon gré, ôtée par la nature. C’est faire un mince présent que de donner cent années ; combien donc en est-ce un moindre de donner les six ou huit ans que j’ai à vivre ? Prends-la donc, si elle t’agrée, je t’en prie ; pour ce que, pendant tout le temps que j’ai vécu, je n’ai encore trouvé personne qui l’ait désirée, et je ne sais si je trouverai jamais qui la veuille, si toi, qui l’as demandée, tu ne la prends pas. Et si pourtant il arrivait qu’il s’en trouvât un, je reconnais que plus je la garderai, moins elle aura de prix ; donc, avant qu’elle devienne plus vile, prends-la, je t’en prie. — »

« Mitridanes, plein de vergogne, dit : « — À Dieu ne plaise, non pas seulement que je sépare de vous une vie aussi précieuse que la vôtre et que je la prenne, mais que j’en conçoive même le désir, comme je le faisais naguère ; bien loin de diminuer ses années, je l’allongerais volontiers des miennes. — » À quoi Nathan dit aussitôt : « — Et, si tu veux, tu peux les en allonger en effet, et tu me feras faire vis-à-vis de toi ce que je n’ai jamais fait pour aucun autre, c’est-à-dire prendre de ce qui est à toi, moi qui jamais n’acceptai rien d’autrui. — » « — Oui, — » dit vivement Mitridanes. « — Donc — dit Nathan — tu feras comme je vais te dire : tu resteras, jeune comme tu es, ici, dans ma maison, et tu t’appelleras Nathan, et moi, j’irai dans la tienne, et je me ferai désormais appeler Mitridanes. — » Alors Mitridanes répondit : « — Si je savais aussi bien agir que vous savez et que vous avez toujours su, j’accepterais sans trop hésiter ce que vous m’offrez ; mais pour ce qu’il me paraît très certain que mes œuvres diminueraient la renommée de Nathan, et que je n’entends pas gâter chez les autres, ce que je ne sais pas arranger pour moi-même, je ne l’accepte pas. — »

« Après ces plaisants entretiens entre Nathan et Mitridanes, et beaucoup d’autres encore, ils revinrent ensemble au palais, selon qu’il plut à Nathan. Là, Nathan combla d’honneurs Mitridanes pendant plusieurs jours, et avec beaucoup d’esprit et de savoir l’encouragea dans sa grande et noble entreprise. Et Mitridanes voulant s’en retourner chez lui avec sa suite, Nathan lui donna congé après lui avoir fait bien voir qu’il ne pourrait jamais le surpasser en libéralité. — »



NOUVELLE IV


Messer Gentile de’ Carisendi, de retour de Modène, tire du tombeau où on l’avait ensevelie comme morte, une dame aimée de lui. Revenue à elle, cette dame accouche d’un enfant mâle et messer Gentile la rend, elle et l’enfant, à Niccoluccio Caccianimico, son mari.


Cela sembla à tous chose merveilleuse qu’on fût ainsi libéral de son propre sang, et ils affirmèrent que la générosité de Nathan avait vraiment dépassé celle du roi d’Espagne et celle de l’abbé de Cluny. Mais quand, d’une chose à une autre, on en eut assez dit sur ce sujet, le roi, regardant du côté de Lauretta, lui fit voir qu’il désirait qu’elle contât à son tour ; pour quoi, la Lauretta commença aussitôt : « — Jeunes dames, les choses qui ont été racontées sont magnifiques et belles, et il me semble qu’il ne nous reste plus rien, à nous qui avons à parler, pour surpasser l’intérêt de ces nouvelles, tellement elles ont été embellies par la magnificence des choses racontées ; à moins que nous ne revenions aux sujets d’amour, qui prêtent toujours abondamment matière à deviser ; et pour ce, tant pour ce motif que parce que cela convient principalement à notre âge, il me plaît de vous raconter un acte de munificence accompli par un amoureux, lequel acte, tout bien considéré, ne vous paraîtra pas d’aventure inférieur à aucun de ceux déjà racontés, s’il est vrai qu’on donne les trésors, qu’on oublie les inimitiés et qu’on jette en mille périls la vie et, ce qui est bien plus, l’honneur et la réputation pour posséder la chose aimée.

« Donc, il y eut à Bologne, très noble cité de la Lombardie, un chevalier très estimé pour son mérite et pour la noblesse de son sang, et qui s’appelait Messer Gentile Carisendi. Étant tout jeune, il s’énamoura d’une gente dame nommée Madame Catalina, femme d’un certain Niccoluccio Caccianimico ; et comme il était mal payé de son amour par la dame, il s’en alla, quasi désespéré, à Modène, où il avait été appelé comme podestat. À cette même époque, Niccoluccio étant absent de Bologne, et la dame s’étant rendue dans sa campagne, située à environ trois milles de la ville, elle y fixa son séjour, pour ce qu’elle était grosse. Or il advint qu’elle fut prise d’un accident si grave, que tout signe de vie l’abandonna, et qu’en conséquence tous les médecins déclarèrent qu’elle était morte. Ses plus proches parents ayant assuré qu’elle leur avait dit être enceinte depuis trop peu de temps pour que son enfant fût viable, sans s’embarrasser d’autre chose, on l’ensevelit telle qu’elle était dans une tombe de l’église voisine.

« Cet événement ayant été annoncé soudainement à Messer Gentile par un de ses amis, il s’en affligea beaucoup, bien qu’il eût été peu favorisé des faveurs de la dame, et en dernier lieu il se dit à lui-même : « — Voici, madame Catalina, que tu es morte ; pendant que tu vivais, je n’ai pu avoir un seul regard de toi ; pour quoi, maintenant que tu ne peux plus te défendre, il faut que, toute morte que tu sois, je te prenne un baiser. — » Cela dit, la nuit étant venue, il donna des ordres pour que son absence fût tenue secrète, et étant monté à cheval avec un de ses familiers, il alla sans s’arrêter jusqu’à l’endroit où était ensevelie la dame. Ayant ouvert la tombe, il y entra sur-le-champ, et s’étant couché à côté de la dame, il approcha son visage du sien et se mit à l’embrasser à plusieurs reprises en versant d’abondantes larmes. Mais, comme nous voyons que l’appétit de l’homme n’est jamais content et désire toujours davantage, surtout celui des amoureux, Gentile, ayant résolu de ne pas rester plus longtemps en cet endroit, dit : « — Eh ! pourquoi ne lui touché-je point un peu la gorge, puisque je suis ici ? Je ne la dois plus jamais toucher, et je ne l’ai oncques touchée. — » Vaincu donc par ce désir, il lui mit la main sur la gorge, et il l’y tenait depuis un moment, quand il lui sembla sentir le cœur de la dame battre faiblement. Chassant tout sentiment de crainte, et cherchant avec plus d’attention, il vit qu’en effet elle n’était pas morte, bien qu’il estimât peu de chose la vie qui lui restait ; pour quoi, aussi doucement qu’il put, aidé par son familier, il la sortit de la tombe, et l’ayant placée devant lui sur son cheval, il la porta secrètement en sa maison à Bologne.

« Il avait là avec lui sa mère, valeureuse et sage dame, laquelle après que son fils lui eût tout dit, mue de pitié, rappela l’infortunée à la vie en faisant un grand feu et en la mettant dans un bain. Dès qu’elle fut revenue à elle, elle poussa un grand soupir et dit : « — Hélas ! où suis-je maintenant ? — » À quoi l’excellente dame répondit : « — Calme-toi ; tu es en bon lieu. — » Madame Catalina complètement remise, regarda tout autour d’elle, et ne reconnaissant pas bien l’endroit où elle était, voyant devant elle messer Gentile fut remplie d’étonnement, et pria la mère de celui-ci de lui dire comment elle se trouvait là : sur quoi, messer Gentile lui conta tout de point en point. Très affligée de cela, après y avoir réfléchi un moment, elle le remercia le mieux qu’elle put, puis elle le pria, par l’amour qu’il lui avait autrefois porté, et par sa courtoisie, de faire qu’elle ne reçût pas dans sa maison chose qui fût moins qu’honnête pour son honneur et pour celui de son mari, et que, dès que le jour serait venu, il la laissât retourner chez elle. À quoi messer Gentile répondit : « — Madame, quel qu’ait été précédemment mon désir, je n’entends point pour le présent, ni pour l’avenir — puisque Dieu m’a fait cette faveur de vous avoir rendue à la vie grâce à l’amour que je vous ai jusqu’ici porté — vous traiter ici ni ailleurs autrement que comme une sœur ; mais le service que je vous ai rendu cette nuit mérite une récompense, et pour ce je veux que vous ne me refusiez point une grâce que je vous demanderai. — » La dame lui répondit d’un air affable qu’elle était prête à le faire si elle le pouvait, et si la chose était honnête. Alors messer Gentile dit :

« — Madame, tous vos parents et tous les Bolonais croient et ont pour certain que vous êtes morte ; pour quoi, personne chez vous ne vous attend ; et pour ce, voici la faveur que je réclame de vous : je vous prie de rester en secret ici avec ma mère jusqu’à ce que je sois revenu de Modène, ce qui ne tardera pas. La raison pour laquelle je vous fais cette demande est celle-ci : j’entends, en votre présence et devant les principaux citoyens de notre cité faire à votre mari un don cher et solennel. — » La dame, se reconnaissant l’obligée du chevalier, et voyant que sa demande était honnête, bien qu’elle désirât réjouir ses parents en leur faisant voir qu’elle était vivante, se décida à faire ce que messer Gentile demandait, et le lui promit sur sa foi. Mais à peine lui eut-elle répondu, qu’elle sentit que le moment d’accoucher était venu ; pour quoi, tendrement secourue par la mère de messer Gentile, elle ne tarda pas à mettre au monde un bel enfant mâle, ce qui redoubla la joie de messer Gentile et d’elle-même. Messer Gentile ordonna de faire tout ce qui était nécessaire, et de la servir comme si c’eût été sa propre femme, puis il s’en retourna secrètement à Modène.

« Là, le temps de son office de podestat terminé, et devant s’en retourner à Bologne, il fit préparer pour le matin du jour où il entrerait à Bologne, un beau festin dans sa maison pour un grand nombre de gentilshommes Bolonais, parmi lesquels était Niccoluccio Caccianimico. À son retour, descendu de cheval, il se trouva au milieu de ses convives, ayant également trouvé la dame plus belle et mieux portante que jamais, et son petit enfant en bon état ; aussi, il fit asseoir ses hôtes à table d’un air de vive allégresse, et les fit magnifiquement servir de toutes sortes de victuailles. Le repas touchant à sa fin, et ayant tout d’abord prévenu la dame de ce qu’il entendait faire, et arrangé avec elle la façon dont elle devait s’y prendre ? il se mit à parler ainsi : « — Seigneurs, je me souviens d’avoir une fois entendu dire qu’en Perse il existe une coutume très bonne à mon avis et qui consiste en ceci : lorsque quelqu’un veut faire grand honneur à son ami, il l’invite à dîner et là il lui montre ce qu’il a de plus cher, soit sa femme, soit un ami, soit sa fille, soit toute autre chose, affirmant que, s’il pouvait, il lui montrerait de même le fond de son cœur. Cette coutume, j’entends l’observer à Bologne. Vous avez bien voulu honorer mon banquet, et je veux vous faire honneur à la mode de Perse, en vous montrant la chose la plus chère que j’aie au mode et que je doive jamais avoir. Mais auparavant, je vous prie de me dire ce que vous pensez d’un doute que je vais vous soumettre. Il y a quelqu’un qui a chez lui un bon et fidèle serviteur, lequel tombe gravement malade ; sans attendre la mort de ce serviteur, son maître le fait porter au milieu de la rue, et n’a plus cure de lui. Vient un étranger qui, mu de pitié, le recueillie dans sa maison et l’entourant de grands soins le ramène en bonne santé. Je voudrais savoir si, le gardant chez lui et s’en servant comme d’un serviteur, le premier maître peut en bonne équité s’en plaindre ou se fâcher contre le second maître si celui-ci refuse, sur sa demande, de lui rendre son serviteur. — »

« Les gentilshommes, après avoir fort discuté entre eux, et se trouvant tous d’un même avis, confièrent leur réponse à Niccoluccio Caccianimico, pour ce qu’il était beau parleur. Celui-ci loua tout d’abord la coutume de Perse et dit qu’il était du même avis que les autres ; que le premier maître n’avait plus aucun droit sur son serviteur, puisqu’il l’avait non seulement abandonné dans une telle circonstance, mais chassé ; et que par les bienfaits du second maître, le serviteur lui semblait justement devenu sien ; pour quoi, en le retenant à son service, le second maître ne faisait aucun tort, aucune violence, aucune injure au premier. Tous les autres convives, parmi lesquels il y avait des hommes de grande valeur, dirent tous qu’ils s’en tenaient à ce qui avait été répondu par Niccoluccio.

« Le chevalier, satisfait d’une telle réponse, et surtout de ce que c’était Niccoluccio qui la lui avait faite, affirma qu’il partageait aussi cette opinion ; puis il dit : « — Il est temps que je vous fasse honneur selon ma promesse. — » Et ayant appelé deux de ses familiers, il les envoya vers la dame qu’il avait fait richement vêtir et orner, et lui fit dire qu’elle lui fît le plaisir de venir réjouir les gentilshommes par sa présence. La dame, ayant pris sur les bras son enfant qui était très beau, s’en vint dans sa salle, accompagnée des deux familiers. Là, sur la prière du chevalier, elle s’assit auprès d’un gentilhomme, et messer Gentile dit : « — Seigneurs, cette dame est ce que j’ai et ce que j’entends avoir de plus précieux ; voyez s’il vous semble que j’aie raison. — » Les gentilshommes après l’avoir grandement honorée et louée, et avoir affirmé au chevalier qu’il devait l’avoir pour chère, se mirent à la regarder, et il y en avait beaucoup qui auraient dit qui elle était, s’ils ne l’avaient tenue pour morte. Mais Niccoluccio la regardait plus que tous les autres, et le chevalier étant sorti un instant, brûlant de savoir qui elle était, et ne pouvant plus se contenir, il lui demanda si elle était Bolonaise ou étrangère. La dame se voyant interroger par son mari, eut peine à se tenir pour ne pas répondre ; mais cependant pour observer la convention établie, elle se tut. Un autre convive lui ayant demandé si cet enfant était le sien, et un autre si elle était la femme de Gentile, ou bien sa parente d’une autre façon, elle ne répondit à aucun d’eux. Mais, messer Gentile revenant, l’un de ses hôtes dit : « — Messire, c’est une belle chose que vous avez là, mais elle nous semble muette ; est-il vrai qu’elle le soit ? — » « — Seigneurs — dit messer Gentile — son silence jusqu’à présent n’est pas petite preuve de son mérite. — » « — Dites-nous donc, vous — poursuivit son interlocuteur — qui elle est. — » Le chevalier dit : « — Je le ferai volontiers, à condition que vous me promettrez quelque chose que je dise, que personne de vous ne bougera de sa place avant que j’aie fini ce que j’ai à dire. — » Chacun l’ayant promis et les tables étant enlevées, messer Gentile alla s’asseoir à côté de la dame et dit : « — Seigneurs, cette dame est le loyal et fidèle serviteur à propos duquel je vous ai posé une question il y a un moment ; les siens la tenant pour peu chère, l’ont jetée comme une chose vile et moins qu’utile au milieu de la rue ; elle a été recueillie par moi, et par ma sollicitude et de mes propres mains je l’ai arrachée à la mort, et Dieu, ayant égard à ma bonne affection, de corps épouvantable qu’elle était, me l’a fait devenir aussi belle. Mais afin que vous entendiez plus complètement comment cela m’est advenu, je vous le dirai brièvement. — » Et commençant par leur raconter comment il s’était énamouré d’elle, il leur dit entièrement ce qui était advenu jusqu’à l’heure présente, au grand étonnement des assistants ; puis il ajouta : « — C’est pourquoi, si vous n’avez point changé d’avis depuis un moment, et spécialement Niccoluccio, cette dame m’appartient justement, et personne ne peut à juste raison me la réclamer. — »

« À cela, personne ne répondit, mais chacun attendait ce qu’il avait encore à dire. Niccoluccio, tous les autres qui étaient là, et la dame elle-même, pleuraient d’émotion ; mais messer Gentile, s’étant levé debout, et prenant le petit enfant dans ses bras et la dame par la main alla droit à Niccoluccio et dit : « — Lève-toi compère ; je ne te rends pas ta femme que tes parents et les siens ont rejeté ; mais je veux te donner cette dame, qui est ma commère, avec son fils, lequel, j’en suis sûr, a été engendré par toi et que j’ai tenu au baptême et nommé Gentile. Et je te prie de ne pas l’avoir pour moins chère, parce qu’elle est restée près de trois mois dans ma maison, car je te jure — par ce Dieu qui peut-être me fit autrefois devenir amoureux d’elle afin que mon amour fût, comme il a été en effet, la cause de son salut, — qu’elle n’a jamais vécu plus honnêtement avec son père, avec sa mère, ou avec toi-même, qu’elle ne l’a l’ait chez moi. — » Cela dit, il se tourna vers la dame et dit : « — Madame, désormais je vous délie de la promesse que vous m’avez faite, et je vous remets libre à Niccoluccio. — » Et ayant remis la dame et l’enfant entre les bras de Niccoluccio, il retourna s’asseoir.

« Niccoluccio reçut sa femme et son fils avec un grandissime désir, d’autant plus joyeux qu’il était plus loin de s’y attendre ; et du mieux qu’il put et qu’il sut, il remercia le chevalier ; et tous les autres, qui pleuraient de pitié, le louèrent beaucoup de cette action, et il en fut approuvé par quiconque l’entendit. La dame fut reçue chez elle avec une merveilleuse fête et fut regardée longtemps avec admiration par les Bolonais quasi comme une ressuscitée. Quant à messer Gentile, il vécut constamment ami de Niccoluccio et de ses parents, ainsi que de ceux de la dame.

« Que direz-vous donc, ici, mes bénignes dames ? Estimerez-vous que l’action d’un roi, qui a donné le sceptre et la couronne ; d’un abbé qui a, sans qu’il lui en ait coûté rien, réconcilié un malfaiteur avec le pape ; ou d’un vieillard qui a offert sa gorge au couteau de son ennemi, puisse égaler l’action de messer Gentile, lequel, jeune et ardent, et croyant avec un juste titre à la possession de ce que la sottise d’autrui avait repoussé et que sa bonne fortune lui avait fait recueillir, non seulement tempéra honnêtement son ardeur, mais restitua libéralement ce qu’il avait longtemps désiré et cherché à dérober ? Certes, aucune des actions généreuses déjà racontées ne me paraît égaler celle-là. — »



NOUVELLE V


Madame Dianora demande à messer Ansaldo un jardin aussi beau en janvier qu’au mois de mai. Messer Ansaldo, avec l’aide d’un nécromancien, le lui donne. Son mari lui accorde la permission de se mettre à la disposition de messer Ansaldo. Celui-ci, ayant appris la générosité du mari, la relève de sa promesse, et de son côté, le nécromancien, sans rien vouloir de lui, tient messer Ansaldo pour quitte.


Chacun dans la joyeuse compagnie avait porté les louanges de messer Gentile jusqu’aux nues, quand le roi ordonna à Emilia de poursuivre ; celle-ci, quasi désireuse de parler, commença ainsi hardiment, « — Délicates dames, nul ne pourrait dire avec raison que messer Gentile n’a pas magnifiquement agi ; mais si l’on voulait dire qu’on ne peut pas agir plus magnifiquement encore, il ne serait pas difficile à montrer que cela se peut ; c’est ce que je prétends vous raconter dans ma petite nouvelle.

« Dans le Frioul, pays, quoique froid, égayé de belles montagnes, de nombreuses rivières et de claires sources, est une ville nommée Udine, dans laquelle fut jadis une belle et noble dame, appelée madame Dianora et femme d’un certain Gilberto, homme très riche, fort plaisant et de bonne mine. Le mérite de cette dame lui valut d’être souverainement aimée par un noble et grand baron, lequel avait nom messer Ansaldo Cradense, homme de grande entreprise et connu partout par ses faits d’armes et sa courtoisie. Il aimait ardemment la dame, faisant tout ce qu’il pouvait pour être aimé d’elle, la pressant souvent par messages ; mais il s’efforçait en vain. Les sollicitations du chevalier étant même très ennuyeuses à la dame, celle-ci voyant qu’il ne lui suffisait pas de refuser tout ce qu’il lui demandait pour le faire renoncer à son amour et à ses poursuites, imagina de s’en débarrasser par une demande étrange et, à son avis, impossible à réaliser. Elle parla un jour ainsi à une femme qui venait souvent la trouver de la part du chevalier : « — Bonne femme, tu m’as souvent affirmé que messer Ansaldo m’aime par-dessus tout et tu m’as offert de sa part de merveilleux présents que je veux qu’il garde par devers lui, pour ce que je ne me déciderais jamais pour de tels présents à l’aimer ni à lui complaire. Et si je pouvais être sûre qu’il m’aime autant que tu dis, je me déciderais sans faute à l’aimer et à faire ce qu’il voudrait ; et pour ce, s’il veut m’en donner une preuve en faisant ce que je demanderai, je me tiendrai à ses ordres. — » La bonne femme dit : « — Qu’est-ce, madame, que vous désirez qu’il fasse ? — » La dame répondit : « — Ce que je désire, le voici : je veux pour le mois de janvier prochain auprès de cette ville un jardin plein d’herbes vertes, de fleurs et d’arbres feuillus, non autrement fait que si c’était au mois de mai ; s’il ne le fait pas, qu’il ne t’envoie plus jamais vers moi ; pour ce que s’il me presse davantage, de même que j’ai jusqu’ici tout caché à mon mari et à mes parents, je m’en plaindrai à eux et je tâcherai de m’en débarrasser ainsi. — »

« Le chevalier, ayant appris la demande et la proposition de la dame, et bien que la chose lui parût difficile et quasi impossible à faire, et qu’il comprît que la dame ne lui demandait pas pour un autre motif que pour lui enlever toute espérance, résolut cependant de tenter ce qu’il pourrait, et il envoya chercher dans toutes les parties du monde s’il ne trouverait point quelque part quelqu’un qui lui donnât aide ou conseil. Il mit enfin la main sur quelqu’un qui lui offrit de le faire au moyen de la nécromancie, pourvu qu’il fût bien payé. Ansaldo étant convenu avec lui d’un gros prix d’argent, attendit joyeux le moment qu’on lui avait fixé. Ce moment venu, les froids étaient très grands et tout étant couvert de neige et de glace, le savant nécromancien fit si bien de son art, pendant la nuit qui précédait les calendes de janvier, qu’il fit apparaître le lendemain matin, dans un très beau pré voisin de la ville, un des plus beaux jardins que personne eût jamais vus, suivant l’avis de ceux qui l’aperçurent, avec des plantes, des arbres et des fruits de toutes espèces. Aussitôt que messer Ansaldo l’eut vu, très joyeux, il fit cueillir les plus beaux fruits et les plus belles fleurs qui y étaient et les fit secrètement présenter à la dame en l’invitant à voir le jardin qu’elle avait demandé, afin qu’elle pût connaître par là combien il l’aimait, et se souvenir de la promesse qu’elle lui avait faite avec serment, et lui tenir ensuite, en dame loyale, cette promesse.

« La dame, voyant les fleurs et les fruits, et ayant déjà entendu parler du merveilleux jardin par beaucoup de gens, commença à se repentir de sa promesse ; mais malgré tout son regret, désireuse de voir ces choses extraordinaires, elle alla voir le jardin avec bon nombre d’autres dames de la ville, et après l’avoir beaucoup admiré, non sans étonnement, elle s’en retourna chez elle, plus affligée que femme qu’il y eût, songeant à ce à quoi elle s’était engagée. Son chagrin fut tel, que ne pouvant le cacher assez, il advint que, comme il éclatait au dehors, son mari s’en aperçut et voulut en savoir le motif. La dame se tut par vergogne ; enfin y étant forcée, elle lui dit tout. Gilberto, entendant cela, se fâcha vivement d’abord ; puis, considérant la pureté des intentions de la dame, il chassa la colère, et mieux conseillé il dit : « — Dianora, ce n’est pas un acte de femme sage, ni honnête que d’écouter des messages de cette sorte, ni de livrer à personne sa chasteté à la merci d’un pacte. Les paroles recueillies par les oreilles du cœur ont plus grande force que beaucoup ne pensent, et quasi tout devient possible aux amants. Tu as donc mal fait d’abord d’écouter, puis de t’engager dans un pacte ; mais comme je connais la pureté de ton âme, et pour te délier de ta promesse, je t’accorderai ce que probablement aucun autre ne ferait, poussé que je suis encore par la peur du nécromancien auquel peut-être messer Ansaldo irait se plaindre si tu te moquais de lui. Je veux que tu ailles le trouver, et si tu le peux par un moyen quelconque, efforce-toi de conserver ton honneur ; tu seras alors déliée de cette promesse ; si tu ne peux pas faire autrement, abandonne-lui pour cette fois ton corps, mais non pas ton âme. — »

« En entendant son mari, la dame pleurait et refusait de recevoir de lui une pareille autorisation ; mais, malgré le refus de sa femme, il plut à Gilberto qu’il en fût ainsi. Pour quoi, le lendemain matin, dès l’aurore, sans aucun ornement, précédée de deux de ses familiers et suivie d’une camériste, la dame s’en alla en la demeure de messer Ansaldo. Celui-ci, apprenant que la dame était venue, s’étonna fort, et s’étant lové, il fit appeler le nécromancien et dit : « — Je veux que tu vois quel bien ton art m’a fait acquérir. — » Et étant allé à la rencontre de la dame, sans montrer d’appétit désordonné, il la reçut honnêtement et avec grand respect ; puis, après avoir fait entrer tout le monde dans une belle chambre où il y avait un grand feu et l’avoir fait asseoir, il dit : « — Madame, je vous prie, si le long amour que je vous ai porté mérite quelque récompense, qu’il ne vous déplaise point de me dire la raison qui vous a fait venir ici en pareille compagnie. » — La dame, pleine de vergogne et quasi les larmes aux yeux, répondit : « — Messire, ce n’est ni l’amour que je vous porte, ni la promesse faite qui m’amènent ici, mais l’ordre de mon mari, lequel, ayant eu plus d’égard pour les peines de votre amour désordonné que pour son honneur et le mien, m’a fait ici venir ; et, sur son ordre, je suis prête, pour cette fois, à faire selon votre plaisir. — »

« Si messer Ansaldo s’était tout d’abord étonné en entendant la dame, il s’étonna bien plus encore, et tout ému de la libéralité de Gilberto, il sentit son ardeur se changer en compassion, et il dit : « — Madame, à Dieu ne plaise, puisqu’il en est comme vous dites, que je souille l’honneur de celui qui a eu pitié de mon amour ; et pour ce, vous serez ici, si cela vous plaît, non autrement que si vous étiez ma sœur, et quand il vous agréera, vous pourrez librement partir, à la seule condition que vous rendiez à votre mari telles grâces que vous jugerez convenables pour tant de courtoisie de sa part, et que vous lui direz qu’il m’aura toujours à l’avenir pour frère et pour serviteur. — » La dame, en entendant ces paroles, plus joyeuse que jamais, dit : « — Je n’ai jamais cru, considérant vos façons d’agir, qu’autre chose dût s’en suivre de ma venue ici que ce que je vois que vous me faites, et dont je vous serai toujours reconnaissante. — » Et ayant pris congé, elle s’en retourna, accompagnée avec beaucoup d’honneurs, vers Gilberto, et lui raconta ce qui était advenu, dont il s’ensuivit entre lui et messer Ansaldo une étroite et loyale amitié.

« Le nécromancien, auquel messer Ansaldo s’apprêtait à payer le prix convenu, ayant vu la libéralité de Gilberto envers messer Ansaldo et celle de ce dernier envers la dame, dit : « — À Dieu ne plaise, qu’après avoir vu Gilberto si libéral de son honneur et vous si libéral de votre amour, je ne me montre pas moi-même libéral en ce qui concerne mon paiement ; et pour ce, reconnaissant que ce paiement est bien en vos mains, j’entends que vous le gardiez. — » Le chevalier rougit, et s’efforça de lui faire accepter tout ou partie de son salaire ; mais ce fut en vain. Trois jours après, le nécromancien ayant défait son jardin, et désirant partir, le chevalier le recommanda à Dieu, et ayant chassé de son cœur son amour sensuel pour la dame, il resta épris d’une honnête amitié pour elle.

« Que dirons-nous ici, aimables dames ? Opposerons-nous la dame presque morte et l’amour déjà refroidi par la perte de tout espoir, à cette libéralité de messer Ansaldo, épris plus fortement que jamais, quasi enflammé d’une plus vive espérance, et tenant en ses mains la proie tant poursuivie ? Ce serait sottise, à mon avis, que la première libéralité pût se comparer à celle-ci. — »



NOUVELLE VI


Le roi Charles le Victorieux, étant vieux, devient amoureux d’une jeune fille ; rougissant de son fol amour, il la marie honorablement ainsi qu’une de ses sœurs.


Qui pourrait pleinement raconter les discussions variées qui eurent lieu entre les dames pour savoir qui avait montré le plus de libéralité, de Gilberto, de messer Ansaldo ou du nécromancien, et au sujet de la conduite de madame Dianora, en aurait trop long à dire. Mais après que le roi les eut laissées discuter quelque temps, il se tourna vers la Fiammetta et lui ordonna de trancher la question entre elles en contant une nouvelle. Celle-ci, sans plus de retard, commença : « — Splendides dames, j’ai toujours été d’avis que dans les réunions comme la nôtre, on devait si largement deviser, que le sens plus ou moins étroit des choses dites ne fût point prétexte à discussions, lesquelles conviennent beaucoup plus dans les écoles aux étudiants qu’à nous, qui suffisons à peine aux travaux de la quenouille et du fuseau. Et pour ce, moi qui avais peut-être à l’esprit quelque chose de douteux, je le laisserai de côté, vous voyant en discussion pour les choses déjà dites, et j’en dirai une, non pas sur un homme de peu d’importance, mais sur un roi valeureux qui agit en chevalier sans porter aucune atteinte à son honneur.

« Chacune de vous peut avoir plus d’une fois entendu rappeler le nom du roi Charles le vieux, autrement Charles premier, par la magnifique entreprise duquel — et surtout par la glorieuse victoire qu’il remporta sur le roi Manfred, — les Gibelins furent chassés de Florence où rentrèrent les Guelfes. Par suite de quoi, un chevalier, nommé messer Neri degli Uberti, étant sorti de la ville avec toute sa famille et de grosses sommes d’argent, ne voulut pas aller se réfugier ailleurs que sous la protection du roi Charles ; et pour vivre en un lieu solitaire où il pourrait tranquillement finir ses jours, il s’en alla à Castel da Mare di Distabia, et là, à une distance d’un trait d’arbalète environ des autres habitations de la ville, au milieu des oliviers, des noyers et des châtaigniers dont le pays abondait, il acheta un domaine sur lequel il fit faire une belle et commode habitation, et, tout à côté, un agréable jardin au milieu duquel ayant des eaux vives en abondance, il établit un vaste et clair vivier qu’il remplit facilement d’une grande quantité de poissons.

« Pendant qu’il ne songeait qu’à rendre son jardin chaque jour plus beau, il advint que le roi Charles, au temps de la canicule, s’en vint à Castello da Mare pour se reposer un peu, et ayant entendu parler de la beauté du jardin de messer Neri, il voulut le voir. Ayant appris à qui il était, il pensa que, le chevalier étant du parti opposé au sien, il fallait en user avec lui d’une façon plus affable, et il lui envoya dire qu’il voulait aller, secrètement et avec quatre amis, souper avec lui la nuit suivante dans son jardin. Cela fut très agréable à messer Neri, et ayant magnifiquement préparé et ordonné avec ses serviteurs ce qu’il y avait à faire, il reçut le roi dans son beau jardin de l’air le plus joyeux qu’il put et qu’il sut. Le roi, après avoir vu et admiré tout le jardin et la maison de messer Neri, et les tables ayant été dressées tout à côté du vivier, s’assit à l’une d’elles, après s’être lavé, et ordonna au comte Guido de Montfort qui était un de ses compagnons, de s’asseoir à un de ses côtés, et à messer Neri de s’asseoir de l’autre ; quant aux trois autres personnes qui étaient venues avec lui, il leur commanda de servir, suivant l’ordre fixé par messer Neri. On apporta de délicates victuailles, les vins furent exquis et précieux, et le service fut si bien et si convenablement fait, que le roi n’eut à souffrir d’aucun bruit de dispute, ce qu’il loua fort.

« Pendant qu’il mangeait d’un air joyeux, et enchanté de ce lieu solitaire, entrèrent dans le jardin deux jouvencelles, âgées d’environ quinze ans chacune, blondes comme l’or, avec les cheveux tout crespelés et surmontés d’une légère guirlande de pervenches. Leurs yeux semblaient plutôt appartenir à des anges qu’à des créatures humaines, tant elles les avait fins et beaux ; et elles portaient sur leur chair des vêtements de lin très fins et blancs comme neige, très étroits au-dessus de la ceinture, et de la ceinture en bas flottants et longs jusqu’aux pieds, comme un pavillon. Celle qui marchait la première portait sur ses épaules une paire de filets à pêcher qu’elle tenait de sa main gauche, et avait dans sa main droite un long bâton. Celle qui venait après, avait sur son épaule gauche une poêle, sous le même bras un petit fagot de bois, et à la main un trépied ; de l’autre main elle portait un petit pot d’huile et un flambeau allumé. Les jeunes filles, arrivées devant le roi, lui firent en rougissant une révérence respectueuse ; puis étant allés à l’endroit par où l’on entrait dans le vivier, celle qui avait la poêle la posa par terre ainsi que tous les autres objets qu’elle portait, prit le bâton que tenait sa compagne, et toutes les deux entrèrent dans le vivier, dont l’eau leur venait jusqu’à la poitrine. Un des familiers de Messer Neri alluma promptement le feu, et ayant posé la poêle sur le trépied après y avoir versé de l’huile, il se mit à attendre que les jeunes filles lui jetassent du poisson.

« Ces deux dernières, l’une d’elles fouillant dans les endroits où elle savait que les poissons se cachaient, et l’autre tenant le filet tout prêt, eurent en peu de temps, au grandissime plaisir du roi qui les regardait attentivement, pris beaucoup de poissons. Après en avoir jeté quelques-uns au familier qui les mettait quasi vivants dans la poêle, elles se mirent très habilement à prendre parmi les plus beaux, et à les jeter sur la table devant le roi, le comte Guido et leur père. Ces poissons sautaient sur la table, de quoi le roi éprouvait un merveilleux plaisir, et prenant lui-même à son tour quelques-uns de ces poissons, il les rejetait en s’amusant aux jeunes filles ; ils plaisantèrent ainsi quelque temps, jusqu’à ce que le familier eût fait cuire ceux qu’on lui avait donnés, et qui, sur l’ordre de Messer Neri, furent mis devant le roi, plutôt comme un entremets, que comme un plat rare ou agréable. Les jeunes filles voyant le poisson cuit, et ayant assez péché, sortirent du vivier, leur blanc et fin vêtement collant à leur chair et ne cachant pour ainsi dire rien de la forme délicate de leurs formes, et ayant repris chacune les objets qu’elles avaient d’abord, elles passèrent en rougissant devant le roi, et s’en retournèrent à la maison.

« Le roi, le comte et ceux qui les servaient, avaient beaucoup regardé ces jeunes filles, et chacun d’eux les avait, en soi-même, admirées comme belles et bien faites, et en outre pour leurs manières et leur tenue ; mais elles avaient plu au roi par-dessus tout. Il avait si attentivement examiné toutes les parties de leur corps, quand elles étaient sorties de l’eau que si on l’eût piqué, il ne l’aurait point senti. Pensant de plus en plus à elles, sans savoir qui elles étaient ni comment, il se sentit naître dans le cœur un ardent désir de les posséder, pour quoi il vit bien qu’il était prêt d’en devenir amoureux s’il n’y prenait garde ; et il ne savait pas lui-même quelle était celle des deux qui lui plaisait le plus, tellement elles se ressemblaient en tout l’une à l’autre. Mais quand il se fut un moment livré à ces pensers, s’étant retourné vers Messer Neri, il lui demanda qui étaient les deux demoiselles ; à quoi Messer Neri répondit : « — Monseigneur, ce sont mes filles, nées toutes deux le même jour ; l’une s’appelle Ginevra la belle, et l’autre Isotta la blonde. — » Sur quoi, le roi les loua beaucoup et l’engagea à les marier ; mais Messer Neri s’excusa en disant qu’il ne le pouvait plus.

« Sur ces entrefaites, comme il ne restait plus à servir que les fruits, les deux jouvencelles vinrent, en jupes de taffetas très belles, et portant deux grandissimes plats d’argent chargés de fruits variés, suivant que la saison le comportait, et les posèrent devant le roi sur la table. Cela fait, elles se retirèrent un peu en arrière, et se mirent à chanter une canzone dont les paroles commençaient ainsi :

Là où je suis arrivé, Amour,
On ne pourrait chanter longuement…

Elles chantèrent d’une façon si douce et si plaisante, qu’il semblait au roi qui les regardait et les écoutait avec ravissement, que toutes les hiérarchies des anges étaient descendues en cet endroit pour chanter. La chanson dite, s’étant agenouillées elles demandèrent congé au roi qui le leur accorda d’un air en apparence joyeux, bien que leur départ le fâchât.

« Le souper fini, le roi et ses compagnons remontèrent à cheval, et ayant quitté Messer Neri, ils s’en retournèrent au logis royal en devisant d’une chose et d’une autre. Là, le roi tenant son amour caché, et ne pouvant, quelque affaire sérieuse qui se présentât, oublier la beauté et la grâce de Ginevra la belle, dont il aimait aussi la sœur pour ce qu’elle lui ressemblait, s’empêtra tellement dans les gluaux amoureux, qu’il ne pouvait songer quasi à autre chose. Saisissant d’autres prétextes, il s’était lié d’une étroite amitié avec Messer Neri, et le visitait très souvent dans son beau jardin, pour voir la Ginevra. Enfin, ne pouvant pas supporter plus longtemps sa passion, et lui étant venu en la pensée de voir s’il ne pourrait point enlever à leur père non seulement une des jeunes filles, mais toutes les deux, il confia son amour et son intention au comte Guido, lequel, pour ce que c’était un honnête homme, lui dit :

« — Monseigneur, j’ai grand étonnement de ce que vous me dites, et je l’ai d’autant plus grand que ne l’aurait tout autre, qu’il me paraît avoir mieux que personne connu vos habitudes depuis votre enfance jusqu’à ce jour. Et ne vous ayant jamais connu une telle passion dans votre jeunesse, alors que l’amour aurait pu plus facilement vous saisir dans ses liens, je trouve si nouveau et si extraordinaire que vous, que je vois déjà vieux, aimiez d’amour, que cela me semble quasi un miracle ; et s’il m’appartenait de vous en blâmer, je sais bien ce que je vous en dirais, considérant que vous avez encore le harnais sur le dos dans un royaume nouvellement conquis, parmi une population que vous ne connaissez pas et pleine de ruses et de trahisons ; que vous êtes tout entier occupé de grandissimes soucis et de hautes affaires, et que vous n’avez pas encore pu vous asseoir. Qu’au milieu de tant de choses vous ayiez donné place à un amour trompeur, ce n’est pas là l’acte d’un roi magnanime, mais bien d’un jeune homme pusillanime. En outre, ce qui est bien pis, vous dites que vous avez résolu d’enlever les deux filles au pauvre chevalier qui vous a honoré dans sa maison au-delà de ses moyens, et, pour vous faire davantage honneur, vous a fait voir ses filles quasi nues, témoignant par là quelle confiance il a en vous, et qu’il croit que vous êtes un roi et non un loup rapace. Vous est-il donc si tôt sorti de la mémoire que ce sont les violences faites aux femmes par Manfred qui vous ont ouvert l’entrée de ce royaume ? Quelle trahison fut-elle jamais commise plus digne d’un éternel supplice que le serait celle-ci, à savoir que vous enleviez à celui qui vous a fait honneur, et son honneur, et son espérance et sa consolation ? Que dirait-on de vous, si vous faisiez cela ? Vous pensez peut-être que ce serait une excuse suffisante de dire : je l’ai fait pour ce qu’il est Gibelin. La justice des rois consiste-t-elle maintenant à traiter de la sorte ceux, quels qu’ils soient, qui se sont réfugiés dans leurs bras ? Je vous rappelle, ô roi, que ç’a été grandissime gloire pour vous, de vaincre Manfred, mais que c’en est une bien plus grande de se vaincre soi-même ; et pour ce, vous qui avez à corriger les autres, triomphez de vous-même et refrénez cet appétit, et gardez-vous de souiller par cette tache ce que vous avez si glorieusement acquis. — »

Ces paroles émurent amèrement l’âme du roi, et l’affligèrent d’autant plus qu’il sentait qu’elles disaient vrai ; pour quoi, après un profond soupir, il dit : « — Comte, j’estime certainement qu’il n’y a point d’ennemi, si fort qu’il soit, qu’il ne soit plus facile à vaincre par un guerrier habile qu’il n’est facile de vaincre soi-même son propre appétit ; mais bien que le chagrin soit grand, et qu’il faille une force inexprimable, vos paroles m’ont si fort aiguillonné, qu’il faut, avant qu’il soit peu, que je vous fasse voir par des preuves que, de même que je sais vaincre les autres, je sais aussi me vaincre moi-même. » Peu de jours après cet entretien, le roi étant retourné à Naples, tant pour s’enlever toute occasion de faire quelque action blâmable, que pour récompenser le chevalier de l’honneur qu’il en avait reçu, et bien qu’il lui parût dur de rendre autrui possesseur du bien qu’il désirait souverainement pour lui-même, résolut de marier les deux jeunes filles, non comme si elles étaient les filles de Messer Neri, mais comme si elles étaient les siennes. Les ayant magnifiquement dotées, du consentement de Messer Neri, il donna Ginevra la belle à Messer Maffeo da Palizzi, et Izotta la blonde à Messer Giuglielmo della Magna, tous deux nobles chevaliers et grands barons. Après les leur avoir remises, il s’en alla dans la Pouille, plein d’une douleur inexprimable, et là il macéra tant et si bien son cruel appétit par de continuelles fatigues, qu’ayant enfin brisé et rompu les amoureuses chaînes, il se délivra pour le reste de sa vie d’une si grande passion.

« Il y en aura peut-être qui diront que c’est petite chose pour un roi que d’avoir marié deux jouvencelles ; je l’accorde, mais je dirai que c’est une grande, une grandissime chose si c’est un roi amoureux qui marie celle qu’il aimait sans avoir pris ou sans prendre de son amour, fleur, feuille ou fruit. Donc, le magnifique roi agit ainsi, estimant bien haut le noble chevalier, honorant d’une façon louable les jeunes filles qu’il aimait, et triomphant fortement de soi-même. — »



NOUVELLE VII


Le roi Pierre ayant appris le fervent amour que lui portait Lisa, va la voir pendant qu’elle est malade et la console. Puis il la marie à un gentil chevalier, la baise au front, et dès ce moment se proclame pour toujours son chevalier.


La Fiammetta étant arrivée à la fin de la nouvelle, et la virile munificence du roi Charles avait été fort louée, bien que quelques-unes des dames qui se trouvaient là n’eussent pas voulu y applaudir, étant gibelines, quand Pampinea, sur l’ordre du roi, commença : « — Il n’est point d’homme avisé, nobles dames, qui ne tiendrait le même langage que vous sur le bon roi Charles, sinon celui qui lui voudrait du mal par ailleurs ; mais pour ce que me vient en la mémoire une chose non moins louable peut-être que la précédente, faite par un roi, ennemi de Charles, à une de nos jeunes Florentines, il me plaît de vous la raconter.

« Au temps où les Français furent chassés de Sicile, il y avait à Palerme, comme apothicaire, un de nos concitoyens de Florence, homme fort riche et nommé Bernardo Puccini, lequel avait eu de sa femme une fille unique très belle et qui était déjà en âge d’être mariée. En ce temps aussi, le roi Pierre d’Aragon était devenu seigneur de l’île et faisait à Palerme une merveilleuse fête avec ses barons. Un jour qu’il joutait à la manière catalane, il arriva que la fille de Bernado, qui avait nom Lisa, le vit courir d’une fenêtre où elle était avec d’autres dames. Il lui plut tellement, que, le regardant à plusieurs reprises, elle s’énamoura fortement de lui. La fête terminée, et rentrée dans la maison de son père, elle ne pouvait songer à autre chose, sinon à l’amour qu’elle portait à si haut et si magnifique personnage. Ce qui lui causait le plus de chagrin, c’était la conscience qu’elle avait de son infime condition, qui ne lui laissait pas la moindre espérance d’un heureux résultat. Pourtant, elle ne voulait point cesser d’aimer le roi, mais, par crainte d’un ennui plus grand, elle n’osait manifester son amour. Le roi ne s’en était point aperçu et n’en avait cure ; de quoi, selon qu’on peut le penser, elle souffrait une intolérable douleur. Il en advint que, son amour s’augmentant sans cesse, et la mélancolie s’ajoutant à la mélancolie, la belle jouvencelle n’en pouvant plus, tomba malade, et elle se consumait de jour en jour à vue d’œil, comme la neige au soleil. Le père et la mère, fort affligés de cet événement, s’efforçaient de la réconforter, et lui prodiguaient, en médecins et en médecines, tous les soins que faire se pouvait ; mais cela ne servait à rien, pour ce que, désespérant de son amour, elle avait résolu de ne plus vivre.

« Or il advint que son père lui offrant de faire tout ce qu’elle désirerait, il lui vint à la pensée de faire, avant de mourir, connaître au roi, si cela se pouvait, et son amour et son désir ; et pour ce elle pria un jour son père de faire venir près d’elle Minuccio d’Arezzo. Minuccio était, en ces temps, tenu pour un très fin chanteur et sonneur de luth, et volontiers reçu par le roi Pierre. Bernardo croyant que la Lisa voulait l’entendre un peu chanter et sonner du luth, le lui fit dire, et lui qui était un homme très complaisant, vint incontinent la voir. Après qu’il l’eut un peu réconfortée par d’amoureux propos, il se mit à sonner doucement sur sa viole une sonate, puis il chanta quelques chansons ; mais tout cela était feu et flamme pour l’amour de la jeune fille, là où Minuccio croyait la consoler. Quand il eut fini, la jeune fille dit qu’elle voulait lui dire quelque chose à lui seul ; pour quoi, tout le monde s’étant retiré, elle lui dit : « — Minuccio, je t’ai choisi pour fidèle gardien de mon secret, espérant d’abord que tu ne le découvrirais jamais à personne, sinon à celui que je te dirai, puis que tu m’aiderais en cela de tout ton pouvoir ; ce dont je te prie. Il faut donc que tu saches, mon cher Minuccio, que le jour où notre seigneur le roi Pierre fit la grande fête de son couronnement, il m’est arrivé de le voir pendant qu’il faisait des armes, et d’être à ce point touchée par sa vue que, d’amour pour lui, un feu s’est allumé en mon âme. C’est lui qui m’a mise en l’état où tu me vois. Je connais que mon amour ne convient point à un roi, mais comme je ne puis, je ne dis pas le chasser, mais même en restreindre l’ardeur, et qu’il m’est trop douloureux à supporter, j’ai résolu, pour avoir moindre mal, de mourir ; et ainsi ferai-je. Il est vrai que je m’en irais grandement désolée, si avant que je meure, il ne le savait pas ; et comme je ne connais personne qui lui puisse plus facilement que toi exposer mon désir, je veux t’en donner la mission, et je te prie de ne point refuser de ce faire. Quand tu l’auras fait, fais-le moi savoir, afin que, mourant consolée, je me délivre d’une telle peine. — » Et ceci dit, elle se tut tout en pleurs.

« Minuccio, étonné de la hauteur d’âme de cette jeune fille et de sa fière proposition, en eut grand’pitié, et soudain ayant imaginé de quelle façon il la pourrait honnêtement servir, il lui dit : « — Lisa, je t’engage tout d’abord ma foi, sur laquelle tu peux te reposer, car jamais tu ne seras trompée par elle ; puis je te loue d’une si haute pensée que celle d’avoir placé ton amour sur un si grand roi. Je t’offre mon concours, à l’aide duquel j’espère, alors que tu veux seulement te consoler un peu, faire de telle sorte qu’avant que se soit passé le troisième jour, je t’apporterai des nouvelles qui te seront chères ; et pour ne point perdre de temps, je veux commencer tout de suite. — » La Lisa l’ayant de nouveau prié et lui ayant promis de se réconforter, lui dit d’aller à la garde de Dieu.

« Minuccio l’ayant quittée, s’en fut trouver un certain Mico de Sienne, très bon arrangeur de rimes de cette époque, et l’amena par ses prières à faire la chanson suivante :


Meus-toi, Amour, et va-t-en vers Messire ;
Conte-lui les peines que j’endure ;
Dis-lui que je vais mourir,
Obligée, par crainte, de cacher mon désir.
Je t’en prie, Amour, à mains jointes,
Va-t-en où reste Messire.
Dis-lui que je le désire souvent et que je l’aime,
Si doucement mon cœur s’en est énamouré ;
Et que, du feu dont je suis tout embrasée,
Je crains de mourir, sans même savoir l’heure
Où je serai délivrée de la peine si cruelle
Que j’endure pour lui, pleine à la fois de désir,
De crainte et de vergogne.
Hélas ! pour Dieu, fais-lui savoir mon mal.
Depuis, Amour, que de lui je me suis énamourée,
Tu ne m’as pas donné autant d’audace que de crainte,

De sorte que j’aie pu une seule fois
Faire ouvertement montre de mon désir
À celui qui me tient en si grande angoisse ;
Et mourir ainsi m’est chose cruelle.
Peut-être qu’il ne l’aurait point à déplaisir
S’il savait quelle peine je ressens,
Et si tu m’avais donné la hardiesse
De lui faire connaître mon état.
Puisque, Amour, il ne t’a point plu
De me donner cette assurance
De faire connaître mon âme à Messire,
Soit par message, soit par autre signe,
Je te requiers en grâce, mon doux maître,
D’aller à lui et de lui donner souvenance
Que le jour où je le vis avec l’écu et la lance
Combattre avec d’autres chevaliers,
Je me mis à le regarder,
Tellement énamourée que mon cœur en dépérit.


Minuccio mit sur-le-champ ces paroles sur un air suave et plaintif, comme il convenait à un tel sujet, et le troisième jour il s’en alla à la cour où il trouva le roi Pierre encore à table. Le roi lui ayant dit de chanter quelque chose en s’accompagnant de sa viole, il se mit à sonner et à chanter si doucement cette chanson, que tous ceux qui étaient dans la chambre royale avaient l’air d’hommes stupéfaits, tellement ils se tenaient muets et attentifs à écouter, et le roi quasi plus que les autres. Minuccio ayant fini de chanter, le roi lui demanda d’où venait cette chanson, attendu qu’il ne lui semblait pas l’avoir jamais plus entendue. « — Mon Seigneur — répondit Minuccio — il n’y a pas encore trois jours que les paroles et la musique en ont été faites. — » Le roi ayant demandé par qui, Minuccio répondit : « — Je n’ose le révéler, sinon à vous seul. — » Le roi, désireux de l’apprendre, une fois les tables levées, fit venir Minuccio dans sa chambre où celui-ci lui raconta par le menu tout ce qu’il savait. De quoi le roi fit grande fête, loua beaucoup la jeune fille, et dit qu’il voulait avoir compassion d’une si valeureuse jouvencelle ; que, pour ce, Minuccio allât de sa part la trouver pour la réconforter et lui dire qu’il irait sans faute lui faire visite le jour même sur l’heure de vesprée. Minuccio, très joyeux de porter si plaisante nouvelle à la jeune fille, sans perdre de temps, s’en alla avec sa viole, et ayant parlé à elle seule en particulier, lui raconta tout ce qui s’était passé, et lui chanta la canzone sur sa viole. De quoi la jeune fille fut si heureuse et si contente, que sur-le-champ des signes d’un grand mieux se manifestèrent dans son état ; et sans que personne dans la maison sût ou présumât quoi que ce soit, elle se mit à attendre en un grand désir l’heure de vesprée, à laquelle son seigneur devait venir la voir.

« Le roi qui était un seigneur libéral et bon ; après avoir plus d’une fois pensé à ce que Minuccio lui avait dit, et connaissant très bien la jouvencelle et quelle était sa beauté, en eut encore plus compassion, et étant monté à cheval sur l’heure de vesprée et feignant de sortir pour se promener, il se rendit à l’endroit où était située la maison de l’apothicaire. Là, ayant demandé qu’on lui ouvrît la porte d’un très beau jardin que l’apothicaire possédait, il y descendit et au bout d’un moment demanda à Bernardo des nouvelles de sa fille, et s’il ne l’avait point encore mariée. Bernardo répondit : « — Mon Seigneur, elle n’est point mariée ; elle a été au contraire et elle est encore bien malade ; il est vrai que depuis ce matin neuf heures elle va admirablement mieux. — » Le roi comprit parfaitement ce que ce mieux signifiait et dit : « — En bonne foi, ce serait dommage qu’une si belle créature fût si tôt enlevée de ce monde ; nous voulons aller la voir. — » Et suivi de deux de ses gentilshommes seulement et de Bernardo, il se rendit peu d’instants après dans la chambre de la jeune fille. Dès qu’il y fut entré, il s’approcha du lit où la jeune fille, s’étant un peu soulevée, l’attendait en grand désir, et la prenant par la main, il dit : « — Madame, que veut dire ceci ? Vous êtes jeune et vous devriez réconforter les autres, et vous vous laissez vaincre par le mal. Nous voulons vous prier de consentir, pour l’amour de nous, à vous réconforter de façon à être promptement guérie. — »

« La jeune fille se sentant toucher les mains par celui qu’elle aimait par-dessus toutes choses, bien qu’elle rougît un peu, éprouvait dans l’âme un aussi grand plaisir que si elle eût été en paradis ; et comme elle put, elle répondit : « — Mon Seigneur, c’est d’avoir voulu soumettre mon peu de force à un poids trop lourd que m’est venue cette maladie, dont vous me verrez bientôt guérie, grâce à vous. — » Seul le roi comprenait le langage couvert de la jeune fille, et il l’en estimait toujours davantage, maudissant plus d’une fois en lui-même la fortune qui l’avait faite la fille d’un tel homme. Enfin, après être demeuré quelque temps auprès d’elle et l’avoir encore encouragée, il partit.

« Cette humanité du roi fut beaucoup louée et réputée comme un grand honneur pour l’apothicaire et sa fille. Celle-ci était restée si contente, que jamais dame ne le fut autant de son amant, et, soutenue par un meilleur espoir, elle fut en peu de jours guérie et redevint plus belle que jamais. Quand elle fat guérie, le roi, après avoir délibéré avec la reine quelle récompense on devait lui accorder pour un tel amour, monta un jour à cheval, avec un grand nombre de ses barons et s’en alla à la maison de l’apothicaire. Là, étant entré dans le jardin, il fit appeler l’apothicaire et sa fille, et sur ces entrefaites, la reine étant arrivée avec nombre de dames, et la jeune fille ayant été accueillie au milieu d’elles, on commença une merveilleuse fête. Peu après, le roi et la reine appelèrent la Lisa et le roi lui dit : « — Valeureuse jouvencelle, le grand amour que vous nous avez porté vous a acquis grand honneur auprès de nous, et nous voulons que pour l’amour de nous, vous en ayiez satisfaction. L’honneur sera celui-ci, que puisque vous êtes à marier, nous voulons que vous preniez pour mari, celui que nous vous donnerons, entendant toujours, nonobstant, porter le titre de votre chevalier, sans vouloir exiger autre chose pour un si grand amour, qu’un baiser de vous. — »

« La jeune fille, qui était devenue toute rouge, faisant sien le plaisir du roi, répondit à voix basse : « — Mon Seigneur, je suis sûre que si l’on savait que j’ai été amoureuse de vous, la plupart des gens me tiendraient pour folle, croyant sans doute que j’avais oublié moi-même ce que j’étais, et que je ne connaissais point ma condition et surtout la vôtre ; mais, comme Dieu le sait, qui seul voit le cœur des mortels, dès la première heure où vous m’avez plu, j’ai très bien compris que vous êtes roi et que je suis la fille de Bernardo l’apothicaire, et qu’il me convenait mal de placer en si haut lieu l’ardeur de mon âme. Mais comme vous le savez bien mieux que moi, personne ne choisit l’objet de son amour, mais on s’amourache suivant son appétit ou son plaisir. À cette loi, j’ai opposé plus d’une fois toutes mes forces, et ne pouvant plus résister, je vous aimai, et je vous aime et je vous aimerai toujours. Il est vrai qu’aussitôt que je me sentis prendre d’amour pour vous, je résolus de faire toujours que ma volonté fût la vôtre ; et, pour ce, non seulement j’accepte de bon cœur, et j’aurai pour cher le mari qu’il vous plaira de me donner pour mon honneur et selon mon rang, mais si vous me disiez de me jeter dans le feu, cela me serait agréable si je croyais que cela vous fit plaisir. Vous avoir pour chevalier, vous qui êtes roi, vous savez combien cela m’est précieux, et pour ce, je ne réponds plus à cela. Quant au baiser que vous demandez, seule preuve que vous exigiez de mon amour, avec la permission de madame la reine il ne vous sera pas non plus refusé. Néanmoins, d’une si grande bonté pour moi, comme est la vôtre et celle de madame la reine que voici, Dieu vous rende grâce et vous en récompense ; car moi je ne le puis. — » Et là elle se tut.

« La réponse de la jeune fille plut beaucoup à la reine et elle lui parut aussi sage que le roi l’avait dit. Le roi fit appeler le père et la mère de la jeune fille, et, s’étant assuré qu’ils consentaient à ce qu’il voulait faire, il fit appeler un jouvenceau, lequel était gentilhomme, mais pauvre, et avait nom Perdicon, et lui ayant passé certains anneaux au doigt, sans qu’il se refusât à le faire, il lui fit épouser la Lisa. Séance tenante, le roi, outre les nombreux joyaux et les pierreries que lui et la reine donnèrent à la jeune fille, donna au jeune homme Cefalou et Calatabellotta, deux très bonnes terres d’un excellent revenu, et lui dit : « — Nous te les donnons pour dot de ta femme ; quant à ce que nous voulons faire pour toi, tu le verras advenir avec le temps. » Et cela dit, il se tourna vers la jeune fille, et dit : « — Maintenant, nous voulons prendre ce fruit de votre amour qui nous est dû. — » Et lui ayant pris la tête avec les deux mains, il la baisa au front.

« Perdicon, le père et la mère de Lisa et Lisa elle-même fort satisfaits, firent une grandissime fête et de joyeuses noces. Et selon que beaucoup l’affirment, le roi tint la promesse qu’il avait faite à la jeune fille, en ce que toujours il s’appela son chevalier ; et il n’alla jamais dans une prise d’armes sans porter d’autre bannière que celle que la jeune fille lui avait envoyée. C’est en agissant ainsi que se gagnent les cœurs des sujets, qu’on donne aux autres occasion de bien faire, et qu’on s’acquiert une gloire éternelle. Mais bien peu de gens aujourd’hui, voire pas un, s’ingénient l’esprit à cela, la plupart des seigneurs étant devenus cruels et tyrans. — »



NOUVELLE VIII


Sophronie, se croyant la femme de Gisippe devient celle de Titus-Quintus Fulvius et part avec lui pour Rome, où Gisippe arrive lui-même en pauvre état. Se croyant méprisé par Titus, il s’accuse d’avoir tué un homme, afin de trouver la mort. Titus, l’ayant reconnu, se déclare l’auteur du meurtre pour sauver Gisippe, ce que voyant, le véritable coupable se dénonce lui-même. Sur quoi, tous sont mis en liberté par Octave, et Titus donne sa sœur comme femme à Gisippe et lui fait partager tout son bien.


Pampinea ayant fini de parler, et chaque dame ayant approuvé le roi Pietro, surtout celle qui était gibeline, Philomène, sur l’ordre du roi, commença : « — Magnifiques dames, qui ne sait que les rois peuvent faire toutes sortes de grandes choses quand ils le veulent, et que c’est à eux spécialement qu’on demande de se montrer magnifiques ? Par conséquent, celui qui, le pouvant, fait ce qu’il doit, fait bien ; mais il faut moins s’en émerveiller et l’en moins hautement louer, qu’il conviendrait de le faire pour celui qui, ayant moins de puissance, en serait requis et le ferait. Et pour ce, si vous avez exalté en tant de paroles les actions des rois et si elles vous ont paru belles, je ne doute point que celles de nos égaux vous plairont encore davantage et que vous les louerez d’autant plus, quand elles seront semblables ou supérieures à celles des rois ; pour quoi, je me suis proposé de vous raconter dans une nouvelle le trait magnifique qui eut lieu entre deux citoyens amis.

« Donc, au temps qu’Octave César, qu’on n’appelait pas encore Auguste, gouvernait l’empire romain, dans le conseil nommé Triumvirat, il y avait à Rome, un gentilhomme, appelé Publius-Quintus Fulvius, lequel ayant un sien fils, Titus-Quintus Fulvius, doué d’un esprit merveilleux, l’envoya étudier la philosophie à Athènes, et le recommanda le plus qu’il put à un gentilhomme du nom de Crémès, qui était son vieil ami. Celui-ci logea Titus dans sa propre maison, en compagnie de son fils nommé Gisippe, et les mit tous les deux sous la direction d’un philosophe appelé Aristipes, afin qu’ils apprissent sa doctrine. Les deux jeunes gens vivant continuellement ensemble, il se trouva que leurs caractères étaient si bien faits l’un pour l’autre, qu’il en naquit entre eux une amitié fraternelle si grande, que jamais depuis elle ne fut brisée que par la mort. Aucun d’eux n’avait de joie ni de tranquillité que lorsqu’ils étaient ensemble. Ils avaient commencé leurs études, et chacun d’eux étant également doué d’un esprit élevé, ils s’élevaient à la glorieuse hauteur de la philosophie, d’un pas égal et à leur merveilleuse louange. Ils persévérèrent ainsi pendant trois bonnes années, au grandissime plaisir de Crémès, qui ne regardait pas l’un plus que l’autre comme son fils. À la fin de ces trois années, comme il arrive de toutes choses, il advint que Crémès déjà vieux, passa de cette vie ; de quoi, les jeunes gens eurent un égal chagrin, comme s’ils eussent perdu un père commun, et les amis et les parents de Crémès ne savaient pas lequel des deux ils avaient le plus à consoler de cet événement fortuit.

« Au bout de quelques mois, il advint que les amis de Gisippe, ainsi que ses parents et Titus, se mirent à le tourmenter pour qu’il prît femme, et lui trouvèrent une jeune fille d’une merveilleuse beauté et issue de parents très nobles. Elle était citoyenne d’Athènes, avait nom Sophronie, et était âgée d’environ quinze ans. L’époque des futures noces approchant, Gisippe pria un jour Titus d’aller avec lui la voir, car il ne l’avait point encore vue. Tous deux étant donc allés dans la demeure de la jeune fille, et celle-ci s’étant assise entre eux, Titus, pour juger de la beauté de l’épouse de son ami, se mit à la regarder attentivement, et tout en elle lui plaisant d’une façon démesurée, l’admirant à part soi souverainement, il s’en éprit, sans en rien faire voir, comme jamais amant ne s’éprit d’une dame. Mais quand ils furent restés quelque temps avec elle, ils la quittèrent et s’en retournèrent chez eux. Là, Titus, étant entré seul dans la chambre, se mit à penser à la plaisante jeune fille, s’enflammant d’autant plus qu’il s’arrêtait plus longtemps sur cette pensée. S’en étant enfin aperçu, il se mit à se dire, après plusieurs soupirs brûlants : « — Ah ! quelle vie malheureuse est la tienne, Titus ! Où et sur qui vas-tu placer ton esprit, ton amour et ton espérance ? Ne vois-tu pas, tant par les honneurs que tu as reçus de Crémès et de sa famille, que par l’étroite amitié qui existe entre toi et Gisippe, dont cette jeune fille est la fiancée, que tu dois avoir pour elle le même respect que si elle était ta sœur ? Qui aimes-tu donc ? Où te laisses-tu entraîner par un décevant amour, et par une trompeuse espérance ? ouvre les yeux de l’intelligence, et reconnais-toi toi-même, ô malheureux ; rappelle ta raison ; refrène l’appétit de la concupiscence ; tempère les désirs malsains, et dirige ailleurs tes pensées ; résiste dès le commencement à tes projets libidineux, et sache te vaincre toi-même pendant qu’il en est temps encore. Tu ne dois pas vouloir cela, car ce n’est pas honnête ; et quand tu serais certain de réussir dans ce que tu te disposes à poursuivre — et tu ne l’es pas — tu devrais le fuir, si tu avais égard à ce que réclame la véritable amitié et à ce que tu dois. Que feras-tu donc, Titus ? Tu renonceras à cet amour déshonnête, si tu veux faire ton devoir. — »

« Et puis, se rappelant Sophronie, changeant de pensées, il condamnait tout ce qu’il avait dit, ajoutant : « — Les lois de l’amour ont plus de puissance que toutes les autres, elles détruisent, non pas seulement celles de l’amitié, mais les lois divines. Combien de fois un père n’a-t-il pas aimé sa fille, un frère sa sœur, la marâtre son beau-fils ? Ces choses, plus monstrueuses que l’amour d’un ami pour la femme de son ami, sont advenues mille fois. En outre, je suis jeune, et la jeunesse est tout entière soumise aux amoureuses lois. Ce qui plaît à l’amour doit donc me plaire. Les choses honnêtes conviennent aux hommes plus mûrs ; je ne puis vouloir autre chose sinon ce que l’amour veut. La beauté de celle-ci mérite d’être aimée de chacun ; et si je l’aime, moi, qui suis jeune, qui m’en pourra justement blâmer ! Je ne l’aime point parce qu’elle est à Gisippe : mais je l’aime, je l’aimerais, à qui que ce fût qu’elle appartînt. Dans ceci, c’est la fortune qui est en défaut, puisqu’elle l’a donnée à Gisippe mon ami plutôt qu’à un autre ; et si elle doit être aimée — et elle doit l’être à cause de sa beauté — Gisippe devra être plus content en apprenant que c’est moi qui l’aime que si c’était un autre. — » Et sur ces raisonnements, se raillant de lui-même et revenant à ses premières pensées, puis passant alternativement des unes aux autres, il consomma non seulement ce jour et cette nuit, mais plusieurs, si bien qu’ayant perdu l’appétit et le sommeil, il fut forcé de se mettre au lit, succombant de faiblesse.

« Gisippe, qui depuis plusieurs jours l’avait vu soucieux et qui le voyait maintenant malade, en était fort chagrin, et s’efforçait de tout son art et de toute sa sollicitude à le réconforter, ne le quittant pas un instant, et lui demandant souvent et avec instances la cause de ses soucis et de son mal. Mais après lui avoir à plusieurs reprises répondu par des fables dont Gisippe s’était aperçu, Titus, se sentant enfin contraint de parler, lui répondit de la manière suivante, au milieu de ses pleurs et de ses soupirs : « — Gisippe, s’il eût plu aux dieux, il m’eût été plus agréable de mourir que de vivre plus longtemps, quand je songe que la fortune m’a conduit à cette extrémité qu’il me faut donner la preuve de ma vertu, et que je vois, à ma grandissime honte, que celle-ci est vaincue ; mais, certes j’en attends promptement la récompense que je mérite, c’est-à-dire la mort, qui me sera plus chère que de vivre avec le souvenir de ma lâcheté, laquelle, pour ce que je ne puis ni ne te dois rien cacher, je te dirai non sans grandement rougir. — » Et commençant par le commencement, il lui révéla la cause de ses pensées, et la bataille que ses pensées s’étaient livrées, et enfin à qui était restée la victoire ; il lui dit qu’il mourrait pour l’amour de Sophronie, affirmant que, sachant combien cet amour lui convenait peu, il avait résolu de mourir pour s’en punir, ce dont il espérait bientôt venir à bout.

« Gisippe, entendant cela et voyant ses larmes, resta tout d’abord quelque temps recueilli en soi-même, comme quelqu’un qui était épris de la beauté de la jeune fille, bien que plus modérément ; mais, sans plus de retard, il réfléchit que la vie de son ami lui devait être plus chère que Sophronie. Sur quoi, les larmes de Titus sollicitant les siennes, il lui répondit en pleurant : « — Titus, si tu n’avais point besoin de confort, comme tu en as présentement besoin, je me plaindrais de toi à toi-même, comme ayant méconnu notre amitié en me tenant si longtemps cachée ta grande passion ; car bien qu’elle ne te parût point honnête, les choses déshonnêtes ne se doivent pas plus cacher à un ami que les choses honnêtes, pour ce que celui qui est véritablement ami, de même qu’il se réjouit avec son ami des choses honnêtes, s’efforce d’arracher de l’esprit de son ami les choses qui ne le sont pas ; mais je me dispenserai de cela pour le moment, et je viens à ce dont je reconnais que tu as le plus besoin. Si tu aimes ardemment Sophronie qui m’est promise, je ne m’en étonne point ; mais je m’étonnerais bien qu’il n’en fût pas ainsi, connaissant sa beauté et la noblesse de ton âme d’autant plus apte à éprouver une passion que la chose aimée a plus d’excellence. Et autant tu as raison d’aimer Sophronie, autant tu te plains injustement de la fortune — bien que tu ne le dises expressément — qui me l’a accordée, en prétendant que ton amour pour elle serait honnête, si elle avait été à un autre qu’à moi ; mais si tu étais aussi sage que tu l’es d’ordinaire, dis-moi à qui la fortune pouvait l’accorder, dont tu dusses plus la remercier que de me l’avoir accordée à moi ? Tout autre qui l’eût eue, quelque honnête que fût alors ton amour, l’aurait aimée pour lui plutôt que pour toi, ce que, si tu me tiens pour ton ami, comme je suis, tu ne dois pas craindre de moi ; et la raison en est celle-ci, que je ne me souviens pas, depuis que nous sommes amis, que j’aie jamais rien eu qui ne fût à toi comme à moi. Sur quoi, si la chose était trop avancée qu’on ne pût faire autrement, j’en ferais comme des autres ; mais elle est encore au point que je peux la faire tienne, et que je le ferai ainsi ; pour ce que je ne sais quel cas tu devrais faire de mon amitié, si d’une chose qui se peut honnêtement faire, je ne savais, moi le voulant, la faire tienne. Il est vrai que Sophronie est ma fiancée, que je l’aimais beaucoup, et que j’attendais en grande fête le moment des noces ; mais pour ce que, comme mieux entendu que moi, tu désires plus ardemment que moi cette chose précieuse, sois tranquille, elle viendra dans ma chambre non pas comme ma femme, mais comme la tienne. Et pour ce, laisse là le souci, chasse la mélancolie, rappelle ta santé perdue, le confort, et l’allégresse, et, dès à présent, attends joyeusement la récompense de ton amour bien plus méritant que ne l’était le mien. — »

« Titus, entendant parler ainsi Gisippe, autant la décevante espérance qu’il lui donnait lui faisait plaisir, autant la juste raison le rendait honteux en lui montrant qu’il lui serait d’autant plus indigne de profiter de la libéralité de Gisippe, que cette libéralité était plus grande. Pour quoi, ne cessant de répandre des larmes, il lui répondit, pouvant à peine parler : « — Gisippe, ta libérale et véritable amitié me montre assez clairement ce qu’il faut que la mienne fasse. Dieu me garde que celle qui t’a été donnée comme au plus digne, je l’accepte de toi comme mienne. S’il avait jugé qu’elle dût être à moi, ni toi ni aucun autre ne devez croire qu’il te l’eût jamais accordée. Jouis donc joyeusement de ce que tu as été choisi, de son discret conseil et du don qu’il t’a fait, et laisse-moi me consumer dans les larmes qu’il m’a réservées comme indigne d’un tel bien, je les surmonterai, et je t’en serai plus cher, ou bien elles me tueront, et je serai hors de peine. — »

« Gisippe lui dit : « — Titus, si notre amitié peut me valoir que je te force à contenter mon désir, et peut t’amener toi-même à le contenter, c’est le moment où j’entends entièrement en user ; et si tu ne consens pas bénévolement à ce que je veux, j’emploierai, pour faire que Sophronie soit à toi, la force qu’on doit employer pour faire du bien à ses amis. Je sais ce que peuvent les forces de l’amour ; je sais que, non point une fois, mais a souvent, elles ont conduit les amants à une mort malheureuse ; et je t’en vois si près, que tu ne pourrais ni retourner en arrière, ni vaincre tes larmes ; mais passant outre, tu tomberais vaincu ; sur quoi, moi-même je te suivrais sans doute bientôt après. Donc, quand je ne t’aimerais point pour autre chose, ta vie me devrait être chère pour conserver la mienne. Sophronie sera donc à toi, car tu en trouverais difficilement une autre qui te plût autant, et moi, tournant facilement mon amour vers une autre, j’aurai contenté toi et moi. Je ne serais peut-être pas aussi libéral en cela, si les femmes se trouvaient aussi difficilement et étaient aussi rares que les amis ; et pour ce, comme je peux très facilement trouver une autre femme, mais non un autre ami, j’aime mieux — je ne dis pas la perdre, car je ne la perdrai pas en te la donnant, mais je la donnerai à un autre meilleur que moi — la passer à un autre que de te perdre, toi. Et pour ce, si mes prières peuvent quelque chose sur toi, je te prie d’écarter cette affliction, de nous contenter d’un même coup toi et moi, et de te préparer avec bonne espérance à prendre cette joie que ton brûlant amour attend de la chose aimée. — »

« Bien que Titus eût honte de consentir à cela, c’est-à-dire à ce que Sophronie devînt sa femme, par conséquent résistât encore, son amour le tirant d’une part, et de l’autre les encouragements de Gisippe l’excitant, il dit : « — Écoute, Gisippe ; en faisant ce que tu me dis te plaire si fort, je ne saurais dire si je cède plus à ton désir qu’au mien ; et puisque ta générosité est si forte qu’elle a vaincu ma honte, je le ferai ; mais je t’assure que je le fais comme un homme qui reconnaît recevoir de toi non pas seulement la femme aimée, mais la vie. Fassent les dieux, s’il est possible, que je puisse encore, avec honneur et pour ton bien, te montrer combien je te suis reconnaissant de ce que, ayant plus pitié de moi que moi-même, tu fais pour moi. — » Après ces paroles, Gisippe dit : « — Titus, en cette affaire, si nous voulons réussir, il me semble que nous devons employer le moyen que voici. Comme tu sais, c’est après de longs pourparlers entre mes parents et ceux de Sophronie, que Sophronie est devenue ma fiancée, et pour ce, si j’allais maintenant leur dire que je ne la veux point pour femme, il en naîtrait grandissime scandale, et je brouillerais mes parents et les siens ; de quoi je n’aurais cure, si par ce moyen je la voyais devenir ta femme ; mais je crains, si je la laisse ainsi, que ses parents ne la donnent promptement à quelque autre, qui probablement ne serait pas toi, et ainsi tu aurais perdu ce que je n’aurais plus moi-même. Et pour ce, il me semble, si tu y consens, que je poursuive comme j’ai commencé, et que je l’amène comme ma femme chez moi, après avoir fait les noces ; alors nous saurons faire en sorte que tu couches ensuite avec elle comme étant ta femme. Puis, en temps et lieu, nous divulguerons la chose ; si elle leur plaît, tout ira bien ; si elle ne leur plaît point, elle n’en sera pas moins faite, et comme on ne pourra revenir en arrière, il faudra bien qu’ils s’en montrent contents. — »

« Le conseil plut à Titus ; pour quoi, Gisippe reçut Sophronie dans sa maison, comme si elle était sa femme, Titus étant déjà bien guéri et dispos ; et ayant fait une grande fête, dès que la nuit fut venue, les dames laissèrent la nouvelle épouse dans le lit de son mari, et s’en allèrent. La chambre de Titus était contiguë à celle de Gisippe, et l’on pouvait entrer de l’une dans l’autre ; pour quoi, Gisippe étant dans sa chambre et ayant éteint toutes les lumières, s’en alla sans bruit dans celle de Titus, et lui dit d’aller coucher avec sa femme. Voyant cela, et vaincu par la honte, Titus fut sur le point de se repentir et refusait d’y aller ; mais Gisippe, désireux de conformer ses actes avec ses paroles, finit par l’y envoyer, après une longue contestation. À peine Titus fût-il dans le lit, qu’il prit la jeune fille comme s’il voulait la caresser, et lui demanda tout bas si elle voulait être sa femme. Elle, croyant qu’il était Gisippe, répondit que oui ; sur quoi, il lui mit au doigt un bel et riche anneau, en disant : « — Et moi, je veux être ton mari. — » Puis, le mariage étant consommé, il prit d’elle un long et amoureux plaisir, sans qu’elle, ni personne, s’aperçut qu’elle couchait avec un autre que Gisippe.

« Le mariage de Sophronie et de Titus étant donc en cet état, Publius, son père, vint à passer de cette vie ; pour quoi, on lui écrivit qu’il s’en revînt sans retard à Rome pour veiller à ses affaires ; et pour ce, il résolut avec Gisippe d’y aller et d’emmener Sophronie, ce qu’il pouvait faire sans lui dire comment les choses étaient. Sur quoi, l’ayant fait un jour appeler dans la chambre, ils lui déclarèrent toute la vérité, et Titus la rendit plus manifeste encore en lui racontant plusieurs choses qui s’étaient passées entre elle et lui. Après les avoir regardés l’un et l’autre d’un air de dépit, elle se mit à pleurer abondamment, se plaignant de ce que Gisippe l’avait trompée ; et avant qu’elle en dît rien dans la maison de Gisippe, elle s’en alla chez son père et lui raconta, ainsi qu’à sa mère, la tromperie que Gisippe leur avait faite à elle et à eux, affirmant qu’elle était la femme de Titus, et non de Gisippe, comme ils le croyaient. Cela fut très sensible au père de Sophronie, et fit le sujet d’une longue et grande querelle entre ses parents et ceux de Gisippe, ainsi que la cause de grandes altercations et de grands troubles. Gisippe était devenu en haine à ses parents et à ceux de Sophronie, et tous disaient qu’il avait mérité non seulement le blâme, mais un âpre châtiment. Mais lui, affirmait avoir fait chose honnête, et que les parents de Sophronie devaient le remercier de l’avoir mariée à quelqu’un qui valait mieux que lui. De son côté, Titus savait tout cela, et en éprouvait grand ennui ; et connaissant que le caractère des Grecs est d’autant plus de bruit et de menaces qu’on tarde à leur répondre, mais qu’alors ils deviennent non seulement humbles, mais lâches, pensa qu’il ne devait pas laisser plus longtemps leurs criailleries sans réponse ; et ayant le cœur romain et l’esprit athénien, il fit rassembler dans un temple, sous un prétexte assez adroit, les parents de Sophronie et ceux de Gisippe, et y étant entré, accompagné seulement de Gisippe, il parla ainsi aux assistants :

« — Beaucoup de philosophes croient que ce qui se fait par les mortels est disposé et prévu par les dieux immortels, et pour ce, beaucoup veulent que ce qui arrive ou arrivera, arrive fatalement, bien qu’il y en ait d’autres qui appliquent cette fatalité à ce qui est déjà arrivé seulement. Si l’on examine avec quelque attention ces opinions diverses, on verra très apertement que blâmer une chose sur laquelle on ne peut revenir, c’est vouloir se montrer plus sage que les dieux, lesquels, nous devons le croire, nous gouvernent et disposent de nous et de nos choses avec une raison constante et sans commettre d’erreur. Pour quoi, combien sotte et bestiale est la présomption de blâmer leurs actes, vous pouvez très facilement le voir, et aussi quels châtiments méritent ceux qui, en cela, se laissent entraîner par leur audace. À mon avis, vous êtes tous de ceux-là, si ce que j’ai appris que vous avez dit et que vous dites continuellement est vrai, pour ce que Sophronie est devenue ma femme, alors que vous l’aviez donnée à Gisippe, sans prendre garde qu’il était de toute éternité disposé qu’elle ne serait pas la femme de Gisippe, mais la mienne, comme le fait le démontre présentement. Mais comme ce que l’on dit de la secrète prévision et de l’intention des dieux semble à beaucoup dur et difficile à comprendre, j’admets qu’ils ne se mêlent en rien de nos affaires, et il me plaît de m’en tenir aux raisonnements humains. En les employant, il me faudra faire deux choses très contraires à mes habitudes : l’une me louer moi-même, l’autre rabaisser quelque peu les autres. Mais pour ce que dans l’une comme dans l’autre je n’entends point me départir de la vérité, et que le sujet présent l’exige, je le ferai.

« Vos reproches, dictés par la colère plus que par la raison, vitupèrent, mordent et condamnent Gisippe, que vous poursuivez de vos murmures continuels pour ce qu’il m’a donné pour femme suivant son jugement, celle que vous lui aviez donnée suivant votre jugement a vous, alors que, moi, j’estime qu’il faut souverainement le louer ; et mes raisons sont celles-ci : la première, parce qu’il a fait ce qu’un ami doit faire ; la seconde, parce qu’il a agi plus sagement que vous ne l’avez fait vous-mêmes. Je n’ai pas l’intention de vous expliquer présentement ce que les saintes lois de l’amitié veulent qu’un ami fasse pour son ami, me contentant seulement de vous avoir rappelé, au sujet de ces lois, que le lien de l’amitié lie plus étroitement que ceux du sang ou de la parenté, attendu que nous avons les amis comme nous les choisissons, et les parents comme nous les donne la fortune. Et pour ce, si Gisippe a préféré ma vie à votre bienveillance, moi qui suis son ami, et qui me considère comme tel, personne ne s’en doit étonner. Mais venons à la seconde raison par laquelle je veux vous prouver, en insistant davantage, qu’il a été plus sage que vous, bien qu’il me semble que vous n’aviez aucun sentiment de la prévision des dieux, et que vous connaissiez encore moins les effets de l’amitié. Je dis que votre avis, votre conseil, votre délibération avaient donné Sophronie à Gisippe, jeune homme et philosophe, et que celui de Gisippe l’a donnée à un jeune homme et à un philosophe ; vous l’aviez donnée à un Athénien ; Gisippe l’a donnée à un Romain ; vous l’aviez donnée à un gentilhomme, Gisippe l’a donnée à quelqu’un plus noble encore ; vous l’aviez donnée à un jeune homme riche, Gisippe l’a donnée à un jeune homme encore plus riche ; vous l’aviez donnée à un jeune homme qui, non seulement ne l’aimait point, mais qui la connaissait à peine, Gisippe l’a donnée à un jeune homme qui l’aimait plus que sa félicité suprême, plus que sa propre vie.

« Et que je dise vrai en soutenant que ce qu’il a fait est plus à louer que ce que vous avez fait vous-mêmes, je vais vous le montrer point par point. Que je sois jeune et philosophe, comme est Gisippe, mon visage et mes études le peuvent faire voir sans un plus long discours. Nous avons tous deux le même âge, et nous avons toujours marché du même pas dans nos études. Il est vrai qu’il est Athénien et que je suis Romain. Si nous discutons sur la renommée de notre ville natale, je dirai que je suis d’une cité libre et qu’il est d’une cité tributaire ; je dirai que je suis d’une cité maîtresse de tout l’Univers, et lui d’une cité qui obéit à la mienne ; je dirai que je suis d’une cité illustre par ses armes, sa puissance et ses écoles, tandis qu’il ne pourra recommander la sienne que par ses écoles seulement. En outre, bien que vous me voyiez ici comme un humble écolier, je ne suis point né de la fange de la populace de Rome ; mais maisons et les lieux publics de Rome sont pleins des antiques images de mes ancêtres, et l’on pourrait voir les annales romaines remplies des nombreux triomphes que les Quintus ont menés au capitole romain. La gloire de notre nom n’est point non plus tombée en vétusté ; au contraire, elle fleurit aujourd’hui plus que jamais. Je me tais, par vergogne, sur mes richesses, me souvenant que l’honnêteté pauvre a été l’antique et noble patrimoine des citoyens nobles romains ; si cette opinion est condamnée par le vulgaire, si on n’apprécie que les trésors, j’en suis abondamment pourvu, non en homme cupide, mais en homme aimé de la fortune.

« Je reconnais fort bien qu’il vous était, qu’il doit vous être cher d’avoir Gisippe pour parent ; mais il n’y a aucun motif pour que je ne vous sois pas moins cher à Rome, si vous songez que vous aurez en moi, là-bas, un hôte précieux, un patron puissant et qui s’empressera de vous être utile dans les affaires publiques comme dans les affaires privées. Qui donc, mettant de côté son désir et n’ayant égard qu’à la raison, approuvera davantage vos résolutions que celles de mon Gisippe ? Personne, assurément. Sophronie est donc bien mariée à Titus-Quintus-Fulvius noble, antique et riche citoyen de Rome et ami de Gisippe ; pour quoi, en vous plaignant et en récriminant, vous ne faites pas ce que vous devez, pas plus que vous ne savez ce que vous faites.

« D’aucuns diront peut-être qu’ils ne se plaignent pas que Sophronie soit la femme de Titus, mais qu’ils se plaignent de la façon dont elle est devenue sa femme, en secret, comme à la suite d’un vol, sans qu’ami ou parent en ait rien su. Cela même n’est point un miracle, et ce n’est pas la première fois que cette chose arrive. Je laisse de côté volontiers celles qui ont jusqu’ici pris des maris contre la volonté de leurs pères ; et celles qui se sont enfuies avec leurs amants, ayant été maîtresses avant d’être femmes légitimes ; et celles qui ont fait connaître leur mariage plutôt par leur grossesse ou par leur accouchement que par la langue, et l’ont rendu nécessaire ; tout cela n’est point advenu pour Sophronie ; au contraire, elle a été donnée par Gisippe à Titus, dans les formes voulues, discrètement et honnêtement. D’autres diront que celui qui l’a mariée n’avait pas le droit de le faire. Ce sont là de sottes et puériles lamentations, et provenant de peu de sens. Ce n’est point d’aujourd’hui que la fortune use de moyens et d’instruments variés et nouveaux pour amener les choses à des effets déterminés. Qu’ai-je à me préoccuper si c’est un cordonnier plutôt qu’un philosophe qui aura, selon son jugement, en secret ou à découvert, disposé de mes affaires, s’il les a menées à bonne fin ? Je dois prendre garde, si le cordonnier est maladroit, qu’il ne se mêle plus de mes affaires, et le remercier de celle qu’il a bien faite. Si Gisippe a bien marié Sophronie, se plaindre de lui et de la façon dont il s’y est pris est une sottise superflue. Si vous n’avez point confiance en son jugement, gardez-vous qu’il ne puisse plus marier désormais personne, et remerciez-le d’avoir marié celle-ci.

« Vous devez néanmoins savoir que je n’ai cherché, ni par ruse, ni par fraude, à souiller d’aucune tache l’honneur ni la réputation de votre sang dans la personne de Sophronie ; et bien que je l’aie prise secrètement pour femme, je ne suis pas venu comme un voleur lui enlever sa virginité ; je n’ai pas voulu non plus, comme un ennemi, la posséder d’une façon déshonnête, en refusant votre parenté, mais parce que j’étais épris d’elle et de son mérite, et sachant que si je l’avais demandée de la façon que vous voulez sans doute dire, comme elle était très aimée de vous, vous ne me l’auriez pas donnée, dans la crainte que je ne l’emmenasse à Rome. J’ai donc usé de l’artifice que vous pouvez connaître aujourd’hui, et j’ai fait que Gisippe consentît à faire pour moi ce qu’il n’était point disposé à faire ; ensuite, bien que je l’aimasse ardemment, je n’ai pas cherché ses embrassements comme amant, mais comme mari, ne m’approchant point d’elle, ainsi qu’elle-même peut en vérité le témoigner, que je ne l’eusse épousée avec les paroles consacrées et l’anneau et lui avoir demandé si elle me voulait pour mari, à quoi elle répondit que oui. S’il lui semble avoir été trompée, ce n’est pas moi qui suis à blâmer, mais elle qui ne me demanda point qui j’étais. Ceci donc est le grand mal, le grand péché, la grande faute faite par Gisippe en qualité d’ami et par moi en qualité d’amant, à savoir que Sophronie soit devenue secrètement la femme de Titus Quintus ; c’est pour cela que vous le déchirez, que vous le menacez, que vous le soupçonnez. Et que feriez-vous de plus, s’il l’avait donnée à un paysan, à un ribaud, à un serf ? Quelles chaînes, quelle prison, quels supplices vous paraîtraient-ils suffisants ?

« Mais laissons maintenant cela ; le temps est venu que je n’attendais pas de sitôt, à savoir que mon père est mort et qu’il me faut retourner à Rome ; pour quoi, voulant emmener Sophronie avec moi, je vous ai découvert ce que je vous aurais peut-être encore tenu caché, et ce que, si vous êtes sage, vous prendrez joyeusement, pour ce que, si j’avais voulu vous tromper ou vous outrager, je pouvais vous la laisser après m’être joué d’elle ; mais Dieu me garde qu’en l’âme d’un Romain une telle lâcheté puisse jamais entrer. Donc, Sophronie est ma femme, tant du consentement des Dieux et par la force des lois humaines, que par la louable résolution de mon ami Gisippe et par ma ruse amoureuse, ce que vous, vous croyant d’aventure plus sages que les dieux et que les autres hommes instruits, vous me reprochez brutalement de deux manières fort injurieuses pour moi : l’une, en retenant Sophronie sur laquelle vous n’avez de pouvoir qu’autant qu’il me plaira ; l’autre, en traitant comme un ennemi Gisippe, dont vous êtes vraiment les obligés. Je n’entends pas pour le moment vous montrer davantage combien vous agissez sottement en cela, mais je veux vous conseiller, comme à des amis, de déposer votre dédain, de laisser là toutes vos haines, et de me rendre Sophronie, afin que je vous quitte joyeusement, en parent, et que je reste votre ami. Soyez sûrs, du reste, de ceci : que ce qui est fait vous plaise ou vous déplaise, si vous entendez faire autrement, je soustrairai Gisippe à votre haine, et si je parviens jusqu’à Rome, je saurai bien ravoir celle qui m’appartient justement, bien que vous en ayiez ; et je vous ferai connaître par expérience, en vous menaçant sans cesse, ce que peut l’indignation des Romains. — »

« Après que Titus eut ainsi parlé, s’étant levé d’un air courroucé, il prit Gisippe par la main, montrant peu de souci de tous ceux qui étaient dans le temple, et secouant la tête en signe de menace, il sortit. Ceux qui étaient restés dans le temple, en partie attirés vers la parenté et l’amitié de Titus par ses raisons, en partie effrayés par ses dernières paroles, décidèrent d’un commun accord qu’il valait mieux accepter Titus pour leur parent, puisque Gisippe n’avait pas voulu l’être, que d’avoir perdu Gisippe comme parent, tout en s’étant fait un ennemi de Titus. Pour quoi, étant allés retrouver Titus, ils lui dirent qu’ils consentaient à ce que Sophronie fût à lui, et à l’avoir, lui, pour parent, et Gisippe pour ami ; puis, ayant fait avec lui une fête amicale comme il convient entre parents, ils le quittèrent et lui renvoyèrent Sophronie. Celle-ci, en femme sage, et faisant de nécessité vertu, reporta très vite sur Titus l’amour qu’elle avait pour Gisippe, et partit avec lui pour Rome, où elle fut reçue avec de grands honneurs.

« Gisippe étant resté à Athènes, tenu quasi par tous en petite estime, fut quelque temps après, à la suite de certaines brigues intestines, chassé d’Athènes avec tous ceux de sa famille, et, pauvre et misérable, condamné à un exil perpétuel. Dans cette situation, Gisippe devenu non seulement pauvre, mais réduit à l’état de mendiant, s’en vint à Rome du mieux qu’il put, pour voir si Titus se souviendrait de lui ; et ayant appris qu’il était vivant et estimé de tous les Romains, il se fit enseigner où étaient ses maisons et se tint devant la porte, attendant que Titus y vînt, résolu non pas à lui parler de la misère où il était, mais à se faire voir à lui, afin que Titus le reconnaissant le fît appeler. Mais Titus ayant passé outre, et Gisippe croyant qu’il l’avait vu mais avait dédaigné de le reconnaître, et se souvenant de ce qu’il avait fait autrefois pour lui, s’en alla indigné et désespéré. Il était déjà nuit, et comme il était à jeun et sans argent et qu’il ne savait où aller, il se dirigea, ayant plus envie de mourir que d’autre chose, vers un endroit de la ville fort désert, où ayant vu une grande caverne, il y entra pour s’abriter pendant la nuit ; et se couchant sur la terre nue, en haillons, vaincu par sa longue douleur il s’endormit.

« Sur ces entrefaites, deux individus qui étaient allés ensemble commettre un vol cette nuit même, vinrent le matin dans la caverne avec leur butin, et une querelle s’étant élevée pour le partage, l’un d’eux qui était le plus fort tua l’autre et s’en alla. Ce qu’ayant vu et entendu Gisippe, il lui parut avoir trouvé un moyen de mourir, comme il le désirait tant, sans être obligé de se tuer lui-même ; et pour ce, ne bougeant pas de la caverne, il s’y tint jusqu’à ce que les sergents de la Cour, qui avaient déjà appris le meurtre, y vinssent, lesquels, furieux, emmenèrent Gisippe prisonnier. Celui-ci ayant été interrogé avoua que c’était lui qui avait commis le meurtre et qu’il n’avait pas pu ensuite s’échapper de la caverne ; pour quoi le préteur, qui s’appelait Marcus Varron, ordonna qu’on le fît mourir sur la croix, comme c’était alors l’habitude.

« Titus était, par hasard, venu en ce moment dans le prétoire ; regardant au visage le malheureux condamné, et ayant entendu la cause de sa condamnation, il reconnut sur-le-champ que c’était Gisippe, et s’étonna de son état misérable et de ce qu’il était arrivé là. Désirant ardemment le sauver, et ne voyant pas d’autre moyen que de s’accuser soi-même pour l’innocenter, il s’avança soudain et cria : « — Marcus Varron, rappelle le pauvre homme que tu as condamné, pour ce qu’il est innocent. J’ai trop offensé les dieux par mon crime en tuant celui que tes sergents ont trouvé mort ce matin, sans vouloir les offenser maintenant en causant la mort d’un autre innocent. — » Varron s’étonna de ces paroles, et fut fâché que tout le prétoire les eût entendues ; mais son honneur ne lui permettant pas de désobéir aux lois, il fit revenir Gisippe et il lui dit en présence de Titus : — « Comment as-tu été si fol de confesser, sans avoir reçu la torture, ce que tu n’as jamais fait, y allant de la vie ? Tu disais que tu étais celui qui cette nuit avait tué cet homme, et maintenant celui-ci vient dire que ce n’est pas toi mais lui qui l’a tué. — » Gisippe regarda et vit que c’était Titus, et il reconnut bien que c’était pour le sauver qu’il faisait cela, en paiement du service jadis reçu de lui. Pour quoi, pleurant d’émotion, il dit : « — Varron, je l’ai vraiment tué, et la pitié de Titus vient trop tard pour me sauver. — » D’autre part Titus disait : « — Préteur, comme tu vois, celui-ci est étranger ; il a été trouvé sans armes auprès de celui qui a été tué, et tu peux voir que sa misère lui fait chercher l’occasion de mourir ; pour ce, remets-le en liberté, et punis-moi, car je l’ai mérité. — »

« Varron, étonné de l’insistance des deux hommes, et présumant déjà qu’aucun d’eux n’était coupable, pensait au moyen de les absoudre, lorsqu’arriva soudain un jeune homme appelé Pubius Ambustus, perdu d’espoir et connu de tous les Romains comme un voleur émérite ; c’était lui qui avait véritablement commis le meurtre, et sachant bien qu’aucun des deux n’était coupable de ceux-là qui s’accusaient, leur innocence lui mit au cœur une telle pitié pour tous les deux, qu’il s’avança vers Varron et dit : « — Préteur, mes méfaits me poussent à trancher la dure question entre ceux-ci ; je ne sais quel Dieu me stimule en moi-même et me pousse à te dévoiler mon crime ; sache donc qu’aucun de ces deux hommes n’est coupable de ce dont chacun s’accuse lui-même. Je suis véritablement celui qui ce matin, à la pointe du jour, a tué cet homme ; quant à ce malheureux qui est là, je l’ai vu qui dormait, pendant que je partageais les produits de nos vols avec celui que j’ai tué. Je n’ai pas besoin de décharger Titus ; sa renommée est connue partout, on sait qu’il n’est pas homme capable d’une telle action ; fais-les mettre en liberté, et fais-moi appliquer les peines que les lois ordonnent. — »

« Octave avait déjà appris cette affaire, et les ayant fait venir tous les trois devant lui, il voulut savoir le motif pour lequel chacun demandait à être condamné ; ce qu’ils lui dirent. Sur quoi, Octave les fit mettre tous en liberté, les deux premiers parce qu’ils étaient innocents, et le troisième par considération pour eux. Titus ayant pris Gisippe par la main, et l’ayant fort blâmé de sa timidité et de sa défiance, lui fit une merveilleuse fête, et l’emmena chez lui où Sophronie le reçut en pleurant comme un frère. Après l’avoir un peu consolé, l’avoir habillé, et l’avoir remis en l’état qui convenait à son mérite et à sa noblesse, Titus lui fit part tout d’abord de tout ce qu’il possédait, puis il lui donna pour femme sa sœur, une toute jeune fille appelée Fulvia ; ensuite de quoi il lui dit : « — Gisippe, il t’appartient désormais de rester ici auprès de moi, ou de retourner à Athènes avec ce que je t’ai donné. — » Gisippe, forcé d’un côté par la sentence qui l’exilait de sa ville natale, et attiré de l’autre par l’amitié qu’il portait justement à Titus, se décida à devenir romain. Étant donc resté à Rome avec sa femme Fulvia, ils vécurent longtemps en joie, ne faisant toujours qu’une seule maison avec Titus et Sophronie, devenant chaque jour, s’il était possible, de plus en plus amis.

« C’est donc une très sainte chose que l’amitié, et digne non seulement d’un singulier respect, mais d’être louée d’une louange perpétuelle, comme très discrète mère de la magnificence, de l’honnêteté, sœur de la reconnaissance et de la charité, ennemie de la haine et de l’avarice, toujours prompte, sans attendre qu’on l’en prie, à faire pour autrui ce qu’elle voudrait qu’on fît pour soi-même. Ces divins effets se voient aujourd’hui rarement entre deux hommes, faute et honte de la misérable cupidité des mortels, laquelle, regardant seulement à sa propre utilité, a relégué l’amitié hors des limites de la terre, dans un exil perpétuel. Quel amour, quelle richesse, quelle parenté aurait eu le pouvoir d’émouvoir si fort le cœur de Gisippe à la vue des larmes et des soupirs de Titus, qu’il lui cédât la gente et belle fiancée qu’il aimait, sinon l’amitié ? Quelles autres lois que celles de l’amitié, quelles menaces, quelle peur auraient pu détourner les jeunes bras de Gisippe de s’abstenir des embrassements de la belle jouvencelle dans les endroits solitaires, obscurs, voire dans son propre lit, celle-ci l’y invitant parfois elle-même ? Quelles grandeurs, quelles dignités, quels avantages auraient poussé Gisippe à ne point prendre souci de s’aliéner ses parents et ceux de Sophronie, non plus que des murmures de la populace, des moqueries et des huées, pour le plaisir de contenter son ami, sinon l’amitié ? Et d’un autre côté, qui aurait, sinon encore l’amitié, rendu Titus — alors qu’il pouvait honnêtement feindre de n’avoir rien vu — si prompt à courir au-devant de sa propre mort pour sauver Gisippe du supplice de la croix, supplice auquel il s’attendait lui-même ? Qui donc, sinon l’amitié, aurait rendu Titus si libéral à partager sans la moindre hésitation son ample patrimoine avec Gisippe auquel la fortune avait enlevé le sien ? Qui aurait, sinon l’amitié, fait que Titus n’hésita point à donner sa sœur à Gisippe qu’il voyait très pauvre et réduit à la plus extrême misère ? Que les hommes s’amusent donc à désirer une multitude de parents, de nombreux frères, une grande quantité d’enfants, et d’accroître le nombre de leurs serviteurs à grands renforts d’argent, sans s’apercevoir que tous ces gens-là ont plus de souci pour le moindre danger qui les menace, que de sollicitude à préserver d’un grand péril leur père, leur frère ou leur maître, tandis que c’est tout le contraire qu’on voit chez un ami. — »



NOUVELLE IX



NOUVELLE IX


Le Saladin, déguisé en marchand, est honorablement traité par messer Torello. Ce dernier, partant pour la croisade, fixe à sa femme un délai pour se remarier. Il est fait prisonnier et est conduit vers le Soudan en qualité de fauconnier. Le Soudan le reconnaît, se fait reconnaître par lui et le comble d’honneurs. Messer Torello tombe malade et est transporté en une nuit à Pavie par l’art d’un magicien. Il assiste aux noces qui se faisaient pour sa femme qui se remariait, est reconnu par elle, et rentre avec elle dans sa maison.


Philomène avait déjà mis fin à ses paroles, et la magnifique reconnaissance de Titus avait été louée par tous, quand le roi, réservant la dernière nouvelle à Dionéo, se mit à parler ainsi : « — Amoureuses dames, sans aucun doute, dans ce qu’elle a dit de l’amitié, Philomène a dit vrai, et elle s’est plaint avec raison à la fin de son récit de ce que l’amitié était aujourd’hui peu appréciée par les mortels. Et si nous étions ici pour corriger les défauts du monde ou pour les blâmer, je poursuivrais son raisonnement en de plus longs propos ; mais pour ce que notre but est tout autre, il m’est venu en l’esprit de vous exposer, dans une histoire peut-être un peu longue, mais plaisante pourtant, une des magnificences du Saladin, afin que, par les choses que vous entendrez dans ma nouvelle, si l’on ne peut, grâce à nos vices, acquérir l’amitié de personne, nous prenions au moins plaisir à rendre service, dans l’espoir que, le moment venu, il doive s’ensuivre une récompense pour nous.

« Je dis donc que, suivant que d’aucuns affirment, à l’époque de l’empereur Frédéric I, il se fit parmi les chrétiens une croisade générale pour reconquérir la Terre sainte. Ce qu’ayant su quelque temps avant, le Saladin, très valeureux prince, et alors Soudan de Babylone, résolut de voir en personne les préparatifs faits par les seigneurs de la chrétienté pour cette croisade, afin de pouvoir mieux leur résister. Ayant mis toutes ses affaires d’Égypte en ordre, et feignant d’aller en pèlerinage, il se mit en route sous des habits de marchand, et accompagné seulement de deux de ses plus grands et plus sages courtisans et de trois familiers. Après avoir parcouru bon nombre de provinces chrétiennes, et chevauchant à travers la Lombardie pour passer au-delà, des monts, il advint que, sur la route de Milan à Pavie, vers l’heure de vesprée, ils rencontrèrent un gentilhomme nommé messer Torello d’Istria de Pavie, qui s’en allait, avec ses familiers, ses chiens et ses faucons, résider dans un beau domaine qu’il avait sur le Tessin. Dès que messer Torello les vit, il comprit qu’ils étaient gentilshommes et étrangers, et il résolut de leur faire honneur. Pour quoi, le Saladin ayant demandé à un de ses familiers combien il y avait encore de l’endroit où ils étaient à Pavie, et s’ils pourraient y arriver assez tôt pour y entrer, Torello ne laissa point son familier répondre, mais répondit lui-même : « — Seigneurs, vous ne pourrez arriver à Pavie assez tôt pour y entrer. — » « — Donc — dit le Saladin — veuillez nous enseigner, pour ce que nous sommes étrangers, où nous pourrons nous loger le mieux possible. — » Messer Torello dit : « — Cela, je le ferai volontiers ; j’étais sur le point d’envoyer un des miens tout près de Pavie pour une commission ; je l’enverrai avec vous, et il vous conduira dans un endroit où vous serez très convenablement logés. — » Et s’étant approché du plus discret de ses gens, il lui dit ce qu’il avait à faire, et l’envoya avec eux. Quant à lui, étant allé en toute hâte à sa maison de campagne, il fit, du mieux qu’il put, préparer un beau souper, et dresser les tables dans son jardin ; cela fait, il s’en vint sur la porte pour les attendre.

« Le familier causant de choses diverses avec les gentilshommes, les fit passer par certains chemins, et les conduisit, sans qu’ils s’en aperçussent, à la maison de son maître. Dès que messire Torello les vit, il courut à leur rencontre et dit en riant : « — Seigneurs, soyez les bienvenus. — » Le Saladin qui était fort courtois, comprit que ce chevalier avait craint qu’ils n’acceptassent point son invitation en les invitant lorsqu’il les avait rencontrés, et que, pour qu’ils ne pussent refuser de passer la soirée avec lui, il les avait fait conduire d’une façon ingénieuse dans sa demeure. Après avoir répondu à son salut, il dit : « — Messire, si l’on pouvait se plaindre de la courtoisie des gens, nous nous plaindrions de vous qui, sans compter que vous nous avez empêchés de continuer notre chemin, nous avez contraint à recevoir votre hospitalité si courtoise, sans que nous ayions mérité votre bienveillance autrement que par un salut. — » Le chevalier, homme sage et beau parleur dit : « — Seigneur, l’hospitalité que vous recevez de nous sera peu de chose, eu égard à celle qui vous conviendrait à ce que je puis juger sur votre physionomie ; mais en vérité, hors de Pavie, vous n’auriez pu être bien nulle part ; et pour ce, qu’il ne vous déplaise point de vous être un peu détournés de votre chemin pour avoir un peu moins de désagrément. — » Ainsi disant, ses familiers qui étaient venus autour des voyageurs prirent leurs chevaux dès qu’ils en furent descendus ; et messer Torello conduisit les trois gentilshommes aux chambres préparées pour eux, où il les fit déchausser et rafraîchir avec des vins très frais, et les retint jusqu’à l’heure du souper en de plaisants entretiens.

« Le Saladin, ses compagnons et ses familiers savaient le latin, pour quoi ils comprenaient très bien et étaient compris, et il semblait à chacun d’eux que ce chevalier était l’homme le plus gracieux, le plus poli et le plus éloquent qu’ils eussent encore vu. D’autre part, il semblait à messer Torello que ceux-ci étaient des gens magnifiques et plus encore qu’il ne l’avait pensé tout d’abord ; pour quoi, il se désolait en lui-même de ne pouvoir les honorer ce soir-là de plus nombreuse compagnie et d’un plus solennel banquet ; aussi songea-t-il a les en dédommager le lendemain matin, et ayant informé un de ses familiers dé ce qu’il voulait faire, il l’envoya à Pavie qui était tout près de là et dont on ne fermait jamais les portes, vers sa femme, dame très sage et de grand entendement. Après quoi, ayant conduit les gentilshommes dans le jardin, il leur demanda courtoisement qui ils étaient ; à quoi le Saladin répondit : « — Nous sommes des marchands chypriens et nous venons de Chypre ; nous allons à Paris pour nos affaires. — » Messer Torello dit alors : « — Plût à Dieu que notre pays produisît des gentilshommes semblables aux marchands que Chypre produit, à ce que je vois. — » De propos en propos semblables, ils passèrent le temps jusqu’à ce qu’il fût l’heure de souper ; pour quoi, il les laissa se mettre à table comme il leur plut, et là, pour un souper improvisé, ils furent très bien et très convenablement servis. Quand les tables eurent été levées, messer Torello ne tarda point à s’apercevoir qu’ils étaient las, et après les avoir mis à reposer dans de très beaux lits, il alla lui-même dormir.

« Le familier qui avait été envoyé à Pavie, fit sa commission auprès de la dame ; celle-ci, avec une largesse d’esprit non féminine, mais royale, ayant fait sur-le-champ appeler un grand nombre des amis et des serviteurs de messer Torello, fit apprêter tout ce qu’il fallait pour un grandissime banquet, auquel elle fit, à la lueur des torches, inviter nombre des plus nobles citoyens ; elle fit prendre des draps et des soieries de toutes sortes, et faire en un mot tout ce que son mari lui avait envoyé dire. Le jour venu, les gentilshommes se levèrent ; messer Torello monta avec eux à cheval, et ayant fait venir ses faucons, il les mena à une petite rivière voisine, et leur montra comment ils volaient. Mais le Saladin ayant demandé à un de ses gens de les conduire à Pavie, dans la meilleure hôtellerie, messer Torello dit : « — Ce sera moi qui vous conduirai, pour ce que j’ai aussi besoin d’y aller. — » Ceux-ci le croyant, en furent satisfaits et se mirent en route avec lui. Vers la troisième heure, arrivés à la ville et croyant aller à la meilleure hôtellerie, ils parvinrent avec messer Torello à la maison de celui-ci, où déjà plus de cinquante des meilleurs citoyens de la ville étaient venus pour recevoir les gentilshommes, et qui aussitôt entourèrent leurs étriers et les guides de leurs montures. Ce que voyant le Saladin et ses compagnons, ils comprirent fort bien ce que c’était, et dirent : « — Messer Torello, ce n’est pas là ce que nous avons demandé ; vous en avez assez fait pour nous la nuit dernière, et plus que nous ne voulions ; pour quoi vous pouviez fort bien nous laisser continuer notre chemin. — » À quoi messer Torello répondit : « — Seigneurs, quant à ce qui vous a été fait hier soir, j’en sais gré à la fortune plus qu’à vous, car elle vous surprit en chemin de façon qu’il vous fallut venir dans mon humble maison ; pour ce qui est de ce matin, je vous en aurai obligation à vous-mêmes, et avec moi tous ces gentilshommes qui vous entourent ; s’il vous semble acte de courtoisie de refuser de déjeuner avec eux, vous pouvez le faire si vous le voulez. — »

« Le Saladin et ses compagnons vaincus par ces instances, descendirent de cheval, et ayant été joyeusement accueillis par les gentilshommes, furent menés dans les chambres qu’on avait richement préparées pour eux ; puis ayant quitté leurs habits de voyage, et s’étant rafraîchis un peu, ils vinrent dans la salle où le banquet avait été apprêté d’une façon splendide. L’eau ayant été donnée pour les mains, on se mit à table en grande cérémonie, et là ils furent servis de magnifiques et abondantes victuailles, tellement que si l’empereur s’y fût trouvé, on n’eût pas pu lui rendre plus d’honneurs. Bien que le Saladin et ses compagnons fussent de grands seigneurs et habitués à voir de grandes choses, néanmoins ils furent très émerveillés de tout cela, d’autant plus qu’ils considéraient la qualité du chevalier qu’ils savaient être un simple citoyen et non un grand seigneur. Le repas fini, et les tables levées, quand on eut parlé de choses et d’autres, la chaleur étant très grande, sur l’invitation de messer Torello, les gentilshommes de Pavie s’en allèrent tous se reposer, et il demeura seul avec ses trois hôtes ; sur quoi, étant entré avec eux dans une chambre, afin qu’il n’y eût rien de ce qui lui appartenait et qu’il aimait qu’ils n’eussent vu, il fit appeler sa digne femme. Celle-ci, belle et grande de sa personne, s’en vint au devant d’eux, parée de riches vêtements, accompagnée de ses deux petits enfants qui ressemblaient à deux anges, et les salua gracieusement. En la voyant, ils se levèrent debout, la reçurent avec un profond salut, et l’ayant fait asseoir au milieu d’eux, ils lui firent grande fête, ainsi qu’à ses deux beaux enfants.

« Après avoir échangé avec eux quelques plaisants propos, messer Torello étant sorti un moment, elle leur demanda gracieusement d’où ils étaient et où ils allaient ; à quoi les gentilshommes répondirent comme ils l’avaient déjà fait à messer Torello. Alors la dame leur dit d’un air joyeux : « — Je vois donc que ma prévision de femme sera utile, et pour ce, je vous prie comme une faveur spéciale de ne pas refuser, et de ne pas dédaigner le petit présent que je vais vous faire apporter ; mais considérant que les femmes selon leurs petites facultés donnent de petites choses, je vous prie de l’accepter en ayant plus égard à ma bonne volonté qu’à la valeur du don. — » Et ayant fait apporter pour chacun deux paires de robes, l’une de drap brodé et l’autre de soie, non comme pour de simples citoyens ou des marchands, mais comme pour des seigneurs, des jupes de taffetas et du beau linge, elle dit : « — Prenez tout cela ; j’ai donné à mon mari des robes comme celle que je vous donne ; quant au reste, pensant que vous êtes loin de vos femmes, considérant la longueur du chemin que vous avez déjà fait et de celui que vous avez à faire, sachant que les marchands sont hommes propres et délicats, j’ai cru que cela pourrait vous être agréable, encore que de peu de valeur. — »

« Les gentilshommes étaient émerveillés, et ils virent bien que messer Torello ne voulait rien négliger dans sa courtoisie envers eux. Ils crurent, voyant la richesse qu’on leur offrait et qui ne convenait point à des marchands, qu’ils avaient été reconnus par messer Torello ; cependant l’un d’eux répondit à la dame : « — Ce sont là, madame, de magnifiques choses qu’on ne devrait point accepter à la légère, si vos prières ne nous y contraignaient, prières auxquelles il est impossible de dire non. — » Cela fait, et messer Torello étant rentré, la dame leur ayant dit adieu, les quitta, et s’en alla faire remettre à leurs familiers des présents selon leur rang. De son côté, messer Torello obtint à force de prières qu’ils demeurassent tout ce jour avec lui ; pour quoi, après qu’ils eurent dormi, ils revêtirent leurs robes, s’en allèrent avec messer Torello se promener à cheval par la ville, et, l’heure de souper venue, ils soupèrent magnifiquement en compagnie de nombreux convives. Quand il en fut temps, ils allèrent se reposer, et le jour venu, ils se levèrent et trouvèrent à la place de leurs roussins fatigués, trois vigoureux et excellents palefrois, ainsi que des chevaux tout frais et de forte allure pour leurs familiers. Ce que voyant le Saladin, il se tourna vers ses compagnons et dit : « — Je jure Dieu qu’il n’y eut jamais homme plus accompli, plus courtois, ni plus avenant que celui-ci ; et si les rois chrétiens sont aussi rois que celui-ci est chevalier, le Soudan de Babylone ne se pourra défendre d’un seul qui l’assaillira, sans parler de tous ceux que nous voyons s’apprêter à lui faire la guerre. — » Mais sachant qu’il refuserait en vain ces présents, il en remercia très courtoisement son hôte, et ils montèrent à cheval.

« Messer Torello, suivi de nombreux amis, les accompagna hors de la ville un assez long espace de chemin, et bien que le Saladin eût grande peine à se séparer de messer Torello, tellement il l’avait déjà pris en affection, cependant pressé de continuer sa route, il le pria de s’en retourner. Messer Torello de son côté, éprouvant aussi beaucoup d’ennui de les quitter, dit : « — Seigneurs, je le ferai puisque vous le voulez, mais je veux vous dire ceci : je ne sais pas qui vous êtes, et je ne vous demande pas de m’en dire à ce sujet plus qu’il ne convient ; mais qui que vous soyez, vous ne me ferez pas croire un instant que vous êtes des marchands ; sur ce je vous recommande à Dieu. — » Le Saladin, ayant déjà pris congé de tous les compagnons de messer Torello, lui dit : « — Messire, il pourra encore advenir que nous vous fassions voir de notre marchandise, ce qui vous confirmera dans votre croyance ; sur ce, allez avec Dieu. — »

« Le Saladin et ses compagnons s’étant donc séparés d’eux, le Soudan se promit fermement, s’il conservait la vie et le trône dans la guerre à laquelle il s’attendait, de faire à messer Torello non moins d’honneurs que celui-ci lui en avait fait ; et il parla longtemps avec ses compagnons de lui, de sa femme, de leurs faits et gestes, les louant en tout. Quand il eut visité, non sans grande fatigue, tout le Ponant, il s’embarqua avec ses compagnons et s’en retourna à Alexandrie, où pleinement informé ries desseins de ses ennemis, il se prépara à se défendre. Quant à messer Torello, il s’en revint à Pavie, et il fut longtemps à chercher qui pouvaient être ses trois hôtes, sans pouvoir jamais approcher de la vérité.

« Le temps de la croisade venu, et chacun s’y préparant de tous côtés, messer Torello, nonobstant les prières et les larmes de sa femme, se disposa à y aller. Ayant terminé tous ses préparatifs, et au moment de monter à cheval, il dit à sa femme qu’il aimait extrêmement : « — Femme, comme tu vois, je vais à cette croisade tant pour l’honneur de mon corps que pour le salut de mon âme ; je te recommande nos affaires et notre honneur ; et pour ce que si je suis sûr de l’aller, je n’ai aucune certitude du retour à cause de mille cas qui peuvent survenir, je veux que tu me fasses une grâce : quoi qu’il advienne de moi, si tu n’as pas de nouvelles certaines que je vis encore, tu m’attendras une année, un mois et un jour sans te remarier, à partir du jour de mon départ. — » La dame qui pleurait fortement, répondit : « — Messer Torello, je ne sais comment je supporterai la douleur dans laquelle me laisse votre départ ; mais si ma vie est plus forte que ma douleur, et quoi qu’il arrive de vous, vivez et mourez sûr que je vivrai et mourrai la femme de Messer Torello, et fidèle à sa mémoire. — » À quoi messer Torello dit : « — Femme je suis très sûr qu’il en sera comme tu me le promets, autant qu’il dépendra de toi ; mais tu es une jeune femme ; tu es belle et de grande famille et ton mérite est grand et connu partout ; pour quoi, je ne doute point que bon nombre de grands gentilshommes, au moindre soupçon de ma mort, ne te demandent à tes frères et à tes parents ; quoi que tu veuilles, tu ne pourras te défendre de leurs obsessions, et par force tu finiras par céder à leur désir ; et voilà la raison pour laquelle je te demande ce délai et non un plus long. — » La dame dit : « — Je ferai ce que je pourrai de ce que je vous ai dit ; et quand il m’en faudra venir à autre chose, je vous obéirai en ce que vous m’ordonnez, certainement. Je prie Dieu qu’il ne nous conduise point, ni vous ni moi, à de pareilles extrémités avant ce temps. — » Ces paroles dites, la dame embrassa en pleurant messer Torello, et s’ôtant un anneau du doigt, elle le lui donna en disant : « — S’il advient, que je meure avant de vous revoir, souvenez-vous de moi en le regardant. — » Messer Torello l’ayant pris, monta à cheval, et après avoir dit à chacun un dernier adieu, il partit pour son voyage.

« Arrivé à Gènes avec sa suite, il monta sur une galère et poursuivit sa route ; en peu de temps il gagna Saint-Jean d’Acre et se joignit au reste de l’armée des Chrétiens, parmi laquelle presque aussitôt se déclara une grande épidémie suivie d’une grande mortalité. Pendant ce temps, soit effet de l’habileté ou de la fortune du Saladin, quasi tous ceux des chrétiens qui avaient échappé à l’épidémie furent pris par lui et répartis en plusieurs villes comme prisonniers. Messer Torello fut un de ces derniers, et il fut emmené prisonnier à Alexandrie. N’étant connu de personne et craignant de se faire reconnaître, il se mit, contraint par la nécessité, à élever des oiseaux, art en lequel il était un grand maître ; pour quoi, le Saladin en ayant entendu parler, le fit mettre hors de prison et le retint près de lui comme son fauconnier. Messer Torello que le Saladin ne nommait pas autrement que le Chrétien, attendu qu’il ne l’avait pas reconnu, de même que Torello ne le reconnaissait point lui-même, avait l’esprit sans cesse à Pavie, et plusieurs fois il avait voulu s’enfuir ; mais il n’avait jamais pu y réussir ; pour quoi, certains génois ayant été envoyés en ambassadeurs au Saladin pour le rachat de plusieurs de leurs concitoyens et étant sur le point de partir, messer Torello eut la pensée d’écrire à sa femme qu’il était vivant, qu’il retournerait près d’elle dès qu’il pourrait et qu’elle l’attendît ; ce qu’il fit. Il pria instamment un des ambassadeurs qu’il connaissait, de faire en sorte que sa lettre parvînt aux mains de l’abbé de san Pietro in Ciel d’Oro, lequel était son oncle.

« Messer Torello étant en cette situation, il advint un jour que le Saladin causant avec lui de ses oiseaux, messer Torello se mit à sourire, et fit un mouvement de lèvres que le Saladin lui avait vu faire souvent quand il était chez lui à Pavie, et qu’il avait fort remarqué. Ce mouvement rappela Messer Torello à l’esprit du Saladin, et il se mit à le regarder fixement et reconnut que c’était bien lui ; pour quoi, laissant de côté ce dont il lui avait d’abord parlé, il dit : « — Dis-moi, Chrétien, de quel pays du Ponant es-tu ? — » « — Mon Seigneur — dit Messer Torello — je suis Lombard, et d’une ville nommée Pavie ; je suis pauvre et de basse condition. — » Dès que le Saladin eut entendu cette réponse, quasi certain de ce qu’il soupçonnait, il se dit tout joyeux : « — Dieu m’a fourni l’occasion de montrer à celui-ci combien sa courtoisie m’a été agréable. — » Et sans dire autre chose, ayant fait apporter tous ses vêtements dans une chambre, il y mena Messer Torello et dit : « — Regarde, Chrétien, si parmi ces robes il n’en est pas quelqu’une que tu aies jamais vue ? — » Messer Torello se mit à regarder et vit celles que sa femme avait données au Saladin ; mais ne pensant pas que ce pouvait être elles, il répondit : « — Mon Seigneur, je n’en reconnais aucune. Il est bien vrai que ces deux ressemblent à des robes que je donnai autrefois à trois marchands qui s’étaient arrêtés dans ma maison. — »

« Alors le Saladin, ne pouvant plus se contenir, l’embrassa tendrement en disant : « — Vous êtes Messer Torello d’Istria, et je suis l’un des trois marchands auxquels votre femme donna ces robes, et maintenant est venu le moment de juger ce qu’est ma marchandise, comme en vous quittant je vous dis que cela pourrait bien arriver. — » Messer Torello, entendant cela, fut joyeux et honteux tout à la fois : joyeux d’avoir eu un tel hôte, et honteux de ce qu’il lui semblait l’avoir si pauvrement reçu. Le Saladin lui dit alors : « — Messer Torello, puisque Dieu vous a envoyé ici à moi, sachez que ce n’est plus moi désormais, mais que c’est vous qui êtes le maître ici. — » Et s’étant fait tous deux une grande fête, il le fit vêtir d’habits royaux ; et l’ayant mené devant tous ses hauts barons, il fit un grand éloge de son mérite, et ordonna que tous ceux qui tiendraient sa faveur pour chère, l’honorassent comme lui-même ; ce que chacun fit, mais surtout les deux seigneurs qui avaient été les compagnons du Saladin dans la maison de Messer Torello.

« La grandeur de la gloire subite où se vit Messer Torello lui ôta quelque peu de la mémoire le souvenir des choses de Lombardie, surtout parce qu’il espérait fermement que ses lettres devaient être parvenues à son oncle. Le jour où le Saladin avait fait prisonnière l’armée des chrétiens, un chevalier provençal de mince mérite, dont le nom était Messer Torello de Digne, avait été tué et enseveli dans le camp ; pour quoi, Messer Torello d’Istria étant connu de toute l’armée pour sa noblesse, tous ceux qui entendirent dire : Messer Torello est mort, crurent qu’il s’agissait de Messer Torello d’Istria, et non de celui de Digne ; et le cas qui s’ensuivit de la prise de Messer Torello d’Istria ne permit pas de détromper ceux qui avaient cru ainsi ; pour quoi, beaucoup d’Italiens retournèrent chez eux avec cette nouvelle, et parmi eux, il y en eut d’assez présomptueux pour oser dire qu’ils l’avaient vu mort et qu’ils avaient assisté à son enterrement. Cela ayant été su par sa femme et par ses parents, ce fut un motif de grand et inexprimable deuil non seulement pour eux, mais pour quiconque l’avait connu. Il serait trop long de raconter quelles furent la douleur, la tristesse, et les larmes de sa femme ; après quelques mois passés dans une affliction continuelle, elle commença à se lamenter moins fort, et comme elle était demandée par les plus grands personnages de la Lombardie, ses frères et ses parents se mirent à la presser de se remarier. Après avoir refusé nombre de fois avec de grandissimes pleurs, elle finit à la fin, contrainte par ses parents, à faire ce qu’ils voulaient, à la condition qu’elle resterait veuve autant de temps qu’elle l’avait promis à Messer Torello.

« Les choses en étaient à ce point à Pavie qu’il ne restait plus que huit jours pour atteindre l’époque où elle devait prendre un mari, lorsqu’il advint qu’un jour Messer Torello vit à Alexandrie un homme qu’il avait vu monter avec les ambassadeurs génois sur la galère qui partait pour Gênes ; pour quoi, l’ayant fait appeler, il lui demanda quelle traversée ils avaient eue et quand ils étaient arrivés à Gênes. À quoi cet homme dit : « — Mon seigneur, la galère a fait une mauvaise traversée, comme je l’ai appris en Crète où j’étais resté ; pour ce que, étant près de la Sicile, il s’éleva un vent dangereux qui la poussa jusqu’en Barbarie ; il ne se sauva personne, et deux de mes frères, entre autres, y périrent. — Messer Torello, ajoutant foi à ces paroles qui étaient du reste très vraies, et se rappelant que le terme qu’il avait fixé à sa femme expirait dans quelques jours et qu’on ne devait rien savoir de lui à Pavie, eut pour certain que sa femme devait s’être remariée ; de quoi il tomba en un tel chagrin, que perdant le sommeil et l’appétit, il résolut de mourir. Lorsque le Saladin qui l’aimait beaucoup sut cela, il vint le voir, et à force de prières et avec beaucoup de peine ayant appris la cause de son chagrin et de sa maladie, il le blâma fort de ne le lui avoir pas dit plus tôt, puis il le supplia de se remettre, lui affirmant que s’il le faisait, il s’arrangerait de façon à ce qu’il fût à Pavie au terme marqué, et il lui dit comment. Messer Torello, ajoutant foi aux promesses du Saladin, et ayant entendu dire souvent que la chose était possible et qu’elle avait été faite plusieurs fois, il se rassura un peu et pressa le Saladin pour qu’il fît ce qu’il lui avait promis.

« Le Saladin ordonna à un sien nécromancien, dont il avait déjà mis l’art à l’épreuve, de trouver un moyen pour transporter sur un lit en une nuit Messer Torello à Pavie ; le nécromancien lui répondit que cela serait fait, mais que, dans son intérêt il l’endormirait. Ceci ordonné, le Saladin retourna vers Messer Torello, et le trouvant tout à fait résolu à être à Pavie au terme indiqué si cela se pouvait, et, si cela ne se pouvait pas, à mourir, il lui dit ainsi : « — Messer Torello, si vous aimez tendrement votre femme et si vous craignez qu’elle ne devienne la femme d’un autre, Dieu sait que je ne saurais en rien vous en blâmer, pour ce que de toutes les femmes que j’aie jamais vues, c’est celle dont les manières, les mœurs et le maintien, sans parler de la beauté qui est fleur caduque, me paraissent le plus à louer et à apprécier. Il m’eût été très agréable, puisque la fortune vous avait envoyé ici, que nous eussions vécu ensemble comme deux égaux dans ce royaume que je gouverne, pendant tout le temps qu’il nous reste à vivre à vous et à moi ; et puisque cette faveur ne devait point m’être accordée par Dieu, vous étant venu en l’esprit de mourir ou de retourner à Pavie au terme fixé, j’aurais vivement désiré le savoir à temps, car je vous aurais fait conduire chez vous avec les honneurs, la pompe et la compagnie dus à votre mérite ; puisque cela ne m’est point accordé, et que vous désirez être là-bas au jour précis, je vous y enverrai comme je peux, de la manière que je vous ai dite. — » À quoi Messer Torello dit : « — Mon Seigneur, sans qu’il soit besoin de vos paroles, vos actes m’ont assez prouvé votre bienveillance que je n’ai jamais méritée à un si haut degré, et de ce que vous dites, même quand vous ne me le diriez pas, je vivrai et mourrai certain. Mais puisque j’ai pris un tel parti, je vous prie de faire vite ce que vous me dites, pour ce que c’est demain le dernier jour que l’on doit m’attendre. — » Le Saladin dit que tout était prêt, et le jour suivant, attendant la nuit pour le faire partir, le Saladin lui fit dresser dans une grande salle un très riche et très beau lit garni, selon la mode du pays, de matelas tout couverts de velours et de draps d’or ; il fit placer dessus une courte-pointe ouvrée de certains passements de grosses perles et de pierres précieuses, lesquelles furent par ici estimées un grand’prix, et deux oreillers comme il fallait pour un tel lit. Ceci fait, il ordonna qu’on vêtît Messer Torello, qui était déjà revenu à la santé, d’une robe à la mode sarrasine, et qui était bien la plus riche et la plus belle chose que chacun eût encore vue, et qu’on lui mît sur la tête un de ses plus longs turbans.

« L’heure étant déjà avancée, le Saladin, accompagné d’un grand nombre de ses barons entra dans la chambre où était messer Torello, et s’étant assis à côté de lui sur le lit, il se mit à lui dire quasi tout en pleurs : « — Messer Torello, l’heure qui doit vous séparer de moi approche, et pour ce que je ne peux vous accompagner, le genre de chemin que vous avez à faire ne le permettant pas, il me faut prendre congé de vous ici dans cette chambre, ce que je suis venu faire. Et pour ce, avant que je vous dise adieu, je vous prie, par cette affection, par cette amitié qui existe entre nous, de vous souvenir de moi ; et, s’il est possible, avant que notre temps s’accomplisse, qu’après avoir mis ordre à vos affaires en Lombardie, vous veniez me voir au moins une fois, afin que je puisse par cette visite où je me réjouirai de vous avoir revu, suppléer au vide qu’il me faut présentement supporter à cause de votre départ. Et en attendant que cela arrive, qu’il ne vous déplaise point de me visiter par lettres et de me demander ce qu’il vous plaira, car je le ferai certainement plus volontiers pour vous que pour tout autre. — » Messer Torello ne put retenir ses larmes ; et pour ce, empêché par elles de parler, il répondit en peu de mots qu’il n’était pas possible que le souvenir de son mérite et de ses bienfaits lui sortît jamais de la mémoire, et qu’il ferait sans faute ce qu’il lui demandait, dès qu’il en aurait le loisir. Pour quoi, le Saladin, l’ayant tendrement embrassé et ayant été embrassé par lui, lui dit au milieu d’abondantes larmes : « — Allez avec Dieu — » et sortit de la chambre. Après quoi tous les autres barons prirent congé de lui et s’en vinrent avec le Saladin dans la salle où il avait fait préparer le lit.

« Comme il était déjà tard, et que le nécromancien n’attendait plus que le moment du départ qu’il pressait, vint un médecin avec un breuvage, et ayant donné à entendre à messer Torello qu’il le lui donnait comme cordial, il le lui fit boire ; après quoi, messer Torello ne tarda guère à s’endormir, et fut transporté tout endormi, par ordre du Saladin, sur le lit où le Soudan posa lui-même une grande et belle couronne d’un grand prix, à laquelle il fit une marque qui pût bien faire voir qu’elle était envoyée par le Saladin à la femme de messer Torello. Puis il mit au doigt de messer Torello un anneau dans lequel était enchâssé un rubis si brillant qu’il semblait un flambeau allumé, et dont la valeur pouvait à peine être estimée. Il lui fit ensuite passer au côté une épée, dont la garniture n’aurait pas été facilement évaluée ; en outre, il lui fit mettre au col un collier où il y avait des perles comme on n’en avait encore jamais vues, et de nombreuses pierres précieuses ; enfin, il fit mettre à chacun de ses côtés et tout autour de lui deux grands bassins d’or pleins de doublons, une grande quantité de chapelets de perles, des anneaux, des ceintures, et nombre de choses qui seraient trop longues à dire. Cela fait, il baisa de nouveau messer Torello et dit au nécromancien de le faire partir ; pour quoi, soudain, en présence du Saladin, le lit avec messer Torello et tout ce qui était dessus, disparut aux regards, et le Saladin resta avec ses barons, devisant de lui.

« Messer Torello était déjà déposé, avec tous les susdits joyaux et ornements, dans l’église de san Pierro in Ciel d’Oro de Pavie, comme il l’avait demandé, et il dormait encore, lorsque, matines ayant sonné, le sacristain entra dans l’église une lumière à la main. À l’aspect imprévu de ce riche lit, non seulement il fut étonné, mais ayant une grandissime peur, il tourna les talons et s’enfuit. L’abbé et les moines le voyant s’enfuir, s’étonnèrent et lui en demandèrent la raison. Le sacristain la leur dit. « — Oh ! — dit l’abbé — es-tu donc un enfant, et est-ce la première fois que tu entres dans une église, pour t’effrayer si facilement ? Or, allons-y et voyons ce qui t’a fait peur. — » Ayant donc allumé plusieurs lumières, l’abbé et tous ses moines entrèrent dans l’église et virent ce lit si merveilleux et si riche sur lequel le chevalier dormait. Pendant que, indécis et timides, et n’osant s’approcher, ils regardaient les magnifiques bijoux, il advint que la vertu du breuvage ayant cessé, messer Torello se réveilla en poussant un grand soupir. Dès que les moines l’eurent vu, l’abbé en tête, ils s’enfuirent épouvantés criant : Seigneur, sauvez-nous ! Messer Torello, ayant ouvert les yeux et regardé autour de lui, reconnut bien qu’il était à l’endroit où il avait demandé au Saladin de le faire déposer, de quoi il fut en soi-même fort satisfait ; pour quoi, s’étant assis sur son séant et ayant regardé avec plus d’attention les objets qui étaient autour de lui, bien qu’il connût déjà la munificence du Saladin, elle lui parut alors bien plus grande et il la connut plus que jamais. Pourtant, sans plus se déranger d’où il était, entendant les moines s’enfuir et comprenant la cause de leur fuite, il se mit à appeler l’abbé par son nom et à le prier de n’avoir aucune crainte, pour ce qu’il était Torello son neveu. L’abbé, entendant cela, eut encore plus peur, car depuis plusieurs mois il le croyait mort ; mais au bout d’un moment rassuré par de bonnes raisons, et s’entendant toujours appeler, il fit le signe de de la sainte croix, et alla vers lui. Messer Torello lui dit alors : « — Ô mon père de quoi avez-vous peur ? Je suis vivant, Dieu merci, et je reviens d’outre mer. — »

« L’abbé, bien que messer Torello eût la barbe longue et qu’il fût habillé à la barbaresque, après l’avoir un instant regardé, fut tout à fait rassuré ; il le prit par la main et dit : « — Mon fils, tu es le bien revenu. — » Et il ajouta : « — Tu ne dois point t’étonner de notre peur, pour ce que dans cette ville il n’y a pas un homme qui ne te croie fermement mort, tellement que je puis te dire que madame Adalieta, ta femme, vaincue par les prières et les menaces de ses parents, est remariée contre sa volonté, et doit aller ce matin même à son nouveau mari ; les noces et la fête à ce nécessaire sont préparées. — » Messer Torello, étant descendu du lit, et ayant fait à l’abbé et aux moines une merveilleuse fête, les pria tous de ne parler à personne de son retour, jusqu’à ce qu’il eût fini une chose qu’il avait à faire. Après quoi, ayant fait mettre en sûreté les riches joyaux, il raconta à l’abbé ce qui lui était arrivé jusqu’à ce moment. L’abbé joyeux, de sa bonne fortune, en rendit avec lui grâces à Dieu. Puis messer Torello demanda à l’abbé quel était le nouveau mari de sa femme. L’abbé le lui dit ; à quoi messer Torello dit : — Avant qu’on sache rien de mon retour, je veux voir quelle est la contenance de ma femme dans ces noces ; et pour ce, bien que ce ne soit pas l’habitude des personnes de religion d’aller en de pareils banquets, je veux que pour l’amour de moi vous vous arrangiez de façon que nous y allions. — » L’abbé répondit qu’il le ferait volontiers, et dès que le jour fut venu, il envoya dire au nouveau marié qu’un de ses amis voulait assister à ses noces ; à quoi le gentilhomme répondit que cela lui plaisait fort.

« L’heure de se mettre à table étant donc venue, messer Torello, sous l’habit qu’il avait, s’en alla avec l’abbé en la maison du nouvel époux, regardé avec étonnement par tous ceux qui le voyaient, mais sans être reconnu de personne. L’abbé disait à tous que c’était un Sarrasin envoyé comme ambassadeur au roi de France par le Soudan. Messer Torello fut en conséquence mis à table juste en face de sa femme qu’il regardait avec un grandissime plaisir, et dont le visage lui paraissait attristé par ces noces. De son côté, elle le regardait souvent, mais sans le reconnaître, car sa longue barbe, son habit étranger, et la ferme croyance qu’elle avait qu’il était mort, l’en détournaient. Mais quand le moment parut venu à messer Torello de voir si elle se souvenait de lui, ayant retiré de son doigt l’anneau que la dame lui avait donné à son départ, il fit appeler un jeune serviteur qui servait devant elle, et lui dit : « — Dis de ma part à la mariée, qu’il est d’usage, quand un étranger, comme je suis ici, mange à la table d’une nouvelle mariée, comme elle l’est ce soir, qu’elle lui envoie la coupe où elle boit pleine de vin, en signe qu’elle a sa présence pour chère, puis quand l’étranger a bu, il lui renvoie la coupe, et elle boit à son tour. — » Le jouvenceau fit la commission à la dame, laquelle, en femme sage et bien élevée, croyant que l’étranger était un homme de grande qualité, pour montrer que sa présence lui plaisait, ordonna de laver et d’emplir de vin une grande coupe dorée qui était devant elle, et de la porter au gentilhomme ; et ainsi fut fait. Alors, messer Torello ayant mis l’anneau dans sa bouche, le laissa, en buvant, tomber dans la coupe, sans que personne s’en aperçût, et y ayant laissé un peu de vin, la recouvrit et la renvoya a la dame. Celle-ci l’ayant prise afin d’observer l’usage jusqu’au bout, et l’ayant découverte, la porta à sa bouche et vit l’anneau ; sur quoi, sans rien dire, elle le regarda un instant, et ayant reconnu que c’était celui qu’elle avait donné à messer Torello à son départ, elle le prit, et ayant regardé fixement celui qu’elle croyait être un étranger, et le reconnaissant déjà, comme si elle était devenue furieuse, elle renversa la table qui était devant elle, et s’écria : « — Celui-ci est mon seigneur ; celui-ci est vraiment messer Torello. — » Et courant à la table où il était assis, sans prendre garde aux draps, ni à ce qui était sur la table, elle se jeta à son col et l’embrassa étroitement ; et on ne put pas la faire ôter de là, quoi qu’eussent pu dire et faire tous ceux qui étaient présents, jusqu’à ce que messer Torello lui eût dit de se contenir, pour ce qu’elle aurait encore suffisamment le temps de l’embrasser.

« Alors, après qu’elle se fut relevée, et les convives étant tout troublés mais en grande partie joyeux d’avoir retrouvé un chevalier de tel mérite, messer Torello, priant chacun de faire silence, leur raconta à tous ce qui lui était arrivé, depuis son départ jusqu’à ce moment, concluant que le gentilhomme qui, le croyant mort, avait épousé sa femme, ne devait pas trouver mauvais qu’il la reprît puisqu’il était vivant. Le nouvel époux, bien qu’il fût un peu confus, répondit généreusement et sur un ton ami, qu’il avait le désir de faire tout ce qui lui plairait le plus. La dame quitta aussitôt l’anneau et la couronne que lui avait donnés le nouvel époux, se passa au doigt l’anneau qu’elle avait retiré de la coupe, et se mit sur la tête la couronne qui lui avait été envoyée par le Soudan. Sur quoi, étant sortis de la maison où ils étaient, ils allèrent avec toute la pompe des noces à la maison de messer Torello ; et là, ses amis et ses parents désolés, et tous les citoyens qui le regardaient comme un miracle, se consolèrent dans une longue et joyeuse fête. Messer Torello, ayant donné une partie de ses joyaux à celui qui avait fait les dépenses des noces, ainsi qu’à l’abbé et à beaucoup d’autres, et annoncé par plusieurs messages au Saladin son heureux retour dans sa patrie, se disant toujours son ami et son serviteur, vécut de nombreuses années avec sa valeureuse femme, usant plus que jamais de courtoisie. Telle fut donc la fin des malheurs de messer Torello et de ceux de sa chère femme, et la récompense de leurs libéralités et de leurs promptes largesses. Bon nombre de gens s’efforcent d’en faire autant, et, bien qu’ils en aient les moyens, savent si mal s’y prendre, qu’ils font acheter leurs libéralités plus qu’elles ne valent ; pour quoi, s’ils n’en retirent aucun fruit, ni eux ni personne ne s’en doivent étonner. — »



NOUVELLE X


Le marquis de Saluces, forcé par les prières de ses vassaux de prendre femme, afin de la prendre à sa fantaisie, épouse la fille d’un vilain, de laquelle il a deux enfants qu’il fait semblant de faire tuer. Puis, donnant à croire à sa femme qu’il ne veut plus d’elle et qu’il a pris une autre femme, il fait revenir chez lui sa fille comme si elle était sa nouvelle femme, après avoir chassé la première en chemise. Quand il a vu qu’elle prenait toutes ces épreuves en patience, il la reconduit dans sa maison, la tenant pour plus chère que jamais ; il lui montre ses enfants devenus grands et l’honore et la fait honorer comme marquise.


La longue nouvelle du roi finie, et tous l’ayant trouvée fort agréable, Dioneo dit en riant : « — Le brave homme qui attendait la nuit suivante pour faire baisser la queue droite du fantôme, n’aurait pas donné deux deniers de tous les éloges que vous accordez à messer Torello. — » Puis, sachant qu’il ne restait plus que lui à dire sa nouvelle, il commença : « — Mes douces dames, à ce qu’il m’a paru, la journée d’aujourd’hui a été consacrée à un roi, à des sultans, et à gens de semblable condition. Afin que je ne fasse pas trop contraste avec vous, je veux vous conter, d’un marquis, non un acte de munificence, mais une extravagante brutalité. Quoique, en fin de compte, la chose lui réussit, je ne conseille à personne de suivre son exemple, car ce fut grand dommage qu’il lui en advînt bien.

« Il y a grand temps déjà, parmi les marquis de Saluces, le plus illustre de la maison fut un jeune seigneur nommé Gaultier, lequel étant sans femme et sans enfants, ne dépensait pas son temps à autre chose qu’à oiseler et à chasser, et ne songeait en aucune façon à prendre femme ou à avoir des enfants, en quoi il méritait d’être réputé très sage. Cela ne plaisant point à ses vassaux, ils le prièrent à plusieurs reprises de prendre femme, afin qu’ils ne restassent point, lui sans héritier, eux sans seigneur ; s’offrant de lui en trouver une de telle valeur, et née de père et de mère tels, qu’il pourrait fonder bonne espérance sur elle, et en être très satisfait. À quoi Gaultier répondit : « — Mes amis, vous me contraignez à ce que j’étais entièrement résolu de ne faire jamais, considérant comme c’est chose difficile de trouver compagne qui aille à ses habitudes ; comme, au contraire, est grande la foule des autres, et combien dure est la vie pour celui qui tombe sur une femme qui ne lui convient pas. Quant à dire que vous croyez, d’après le caractère des pères et des mères, connaître les filles, d’où vous puissiez répondre de m’en donner une qui me satisfasse, c’est une sottise. Encore que je ne sache pas où vous auriez pu connaître les pères, ni comment vous pourriez savoir le secret des mères, quand bien même vous les connaîtriez, les filles sont le plus souvent dissemblables aux parents. Cependant, puisqu’il vous plaît de me lier de ces chaînes, moi aussi j’y veux consentir. Et pour que je n’aie à me plaindre de personne autre que de moi, si la chose tourne à mal, je veux trouver moi-même ; vous affirmant que, quelle que soit celle que je choisisse, si par vous elle n’est pas honorée comme Dame, vous verrez, à votre grand détriment, ce qu’il vous en coûtera de m’avoir contraint, par vos prières, à prendre femme malgré mon désir. — » Les braves vassaux répondirent qu’ils étaient contents rien que de le voir consentir à se marier.

« Depuis quelque temps, Gaultier avait été charmé des manières d’une pauvre jeune fille qui était d’un village voisin de son château, et comme elle lui avait paru très belle, il pensa qu’avec elle il pourrait mener une vie très paisible. Pourquoi, sans plus chercher, il résolut de l’épouser. Ayant fait appeler le père qui était très pauvre, il convint avec lui de la prendre pour femme. Cela fait, Gaultier assembla tous ses amis de la contrée, et leur dit : « — Mes amis, il vous a plu, il vous plaît que je cherche à me marier, et je m’y suis prêté plus pour vous complaire que par désir de ma part d’avoir femme. Vous savez ce que vous m’avez promis, c’est-à-dire d’être satisfaits de celle que j’aurai choisie et, quelle qu’elle soit, de l’honorer comme votre Dame. Le moment est venu de tenir la promesse que je vous ai faite, et je veux que vous teniez la vôtre. J’ai trouvé tout près d’ici une jeune fille selon mon cœur ; j’entends la prendre pour femme et la mener, d’ici à peu de jours, en ma demeure. Donc, songez à ce que la fête des noces soit belle, et à la recevoir avec honneur, afin que je puisse me déclarer satisfait de l’exécution de votre promesse, comme vous pourrez vous déclarer satisfaits de l’exécution de la mienne. — » Les bons vassaux, tout joyeux, répondirent que cela leur plaisait et, — qu’elle fût qui il voudrait, — qu’ils l’accepteraient pour Maîtresse et l’honoreraient en tout comme leur Dame. Après cela, tous se préparèrent à grande et joyeuse fête, et, de son côté, Gaultier en fit autant. Il fit apprêter des noces grandioses et magnifiques et invita une foule d’amis, de parents et de gentilshommes des environs. En outre, il fit tailler et confectionner en grand nombre de riches et belles robes, sur la mesure d’une jeune fille qui lui parut de même taille que celle qu’il se proposait d’épouser. Il fit également préparer des ceintures, des anneaux, une riche et belle couronne et tout ce qui est d’usage pour une nouvelle épousée.

« Le jour qu’il avait fixé pour les noces étant arrivé, Gaultier, vers la troisième heure, monta à cheval ainsi que tous ceux qui étaient venus pour lui faire honneur. Ayant ainsi tout disposé, il dit : « — Seigneurs, il est temps d’aller chercher la nouvelle épousée. — » Et s’étant mis en route, lui et toute sa suite, ils parvinrent au village. Arrivés devant la maison du père de la jeune fille, ils trouvèrent celle-ci portant de l’eau, qui revenait en grande hâte de la fontaine, afin d’aller avec les autres femmes, voir venir l’épousée de Gaultier. Comme Gaultier la vit, il l’appela par son nom, c’est-à-dire Griselda, et lui demanda où était son père. À quoi rougissant, elle répondit : « — Mon seigneur, il est à la maison. — » Alors, Gaultier descendit de cheval, et ayant ordonné à tous ses gens de l’attendre, il entra seul dans la pauvre maison où il trouva le père qui avait nom Jeannot, et lui dit : « — Je suis venu pour épouser la Griselda ; mais auparavant, je veux savoir quelque chose d’elle, en ta présence. — » Et il lui demanda si, l’ayant prise pour femme, elle s’efforcerait toujours de lui complaire, sans se troubler en rien de ce qu’il dirait ou ferait ; si elle serait obéissante, et beaucoup d’autres choses semblables, à toutes lesquelles elle répondit oui. Alors Gaultier, la prenant par la main, la mena au dehors et, en présence de toute sa suite, et des autres assistants, il la fit mettre nue. Ayant fait ensuite apporter les vêtements qu’il avait fait faire, il l’en fit revêtir, chausser, et sur ses cheveux épars comme ils étaient, il fit poser une couronne. Après quoi, chacun s’étonnant de tout cela, il dit : « — Seigneurs, voilà celle que j’entends prendre pour ma femme, du moment qu’elle me veut pour mari. — » Puis, s’étant tourné vers elle qui se tenait rougissante et troublée, il lui dit : « — Griselda, me veux-tu pour ton mari ! — » À quoi, elle répondit : « — Mon seigneur, oui. — » Et il dit : « — Et moi, je te veux pour ma femme. — » Et, en présence de tous, il l’épousa. L’ayant fait monter sur un palefroi, il l’accompagna respectueusement à son château où il la conduisit. Là, les noces furent belles et grandes, et la fête ne fut pas autre que s’il avait pris la fille du roi de France.

« Il sembla qu’en changeant de vêtement, la jeune épouse eût changé d’esprit et de manières. Elle était, comme nous avons déjà dit, belle de corps et de visage, et elle devint aussi avenante qu’elle était belle, et si aimable, de façons si accortes, qu’elle semblait être non la fille de Jeannot, une ancienne gardeuse de moutons, mais la fille de quelque noble seigneur, en quoi elle faisait l’étonnement de tous ceux qui l’avaient primitivement connue. En outre, elle était si obéissante à son mari, si empressée à le servir, qu’il se tenait pour l’homme le plus heureux et le mieux paye du monde. Semblablement, elle était si gracieuse, si affable envers les sujets de son mari, qu’il n’y en avait pas un qui ne l’honorât comme digne du rang qu’elle occupait. Tous priaient pour son bonheur, pour sa santé, pour sa prospérité, disant — de même qu’ils avaient dit que Gaultier avait agi en homme peu sage en la prenant pour femme — qu’il était le plus sage et le plus avisé des hommes, puisque nul autre que lui n’avait jamais su reconnaître la haute valeur qu’elle cachait sous ses pauvres habits de paysanne. En peu de temps, elle sut faire de telle sorte, que non seulement dans son marquisat, mais partout, on parlait de sa vertu, de ses bonnes œuvres, et qu’elle changea en éloge le blâme qu’on avait pu jeter sur son mari à son sujet, quand il l’avait épousée.

« Elle ne fut pas longtemps avec Gaultier sans devenir grosse et, en temps voulu, elle accoucha d’une fille ; de quoi Gaultier fit grande fête. Mais peu après, une nouvelle pensée étant entrée en son esprit, il voulut éprouver par une longue épreuve et des traitements intolérables, la patience de sa femme. Il commença par la brutaliser en paroles, lui montrant un visage troublé et lui disant que ses vassaux étaient mécontents d’elle à cause de sa basse condition, et surtout parce qu’ils voyaient qu’elle lui donnait des enfants ; et qu’ils étaient tellement tristes de la naissance de sa fille, qu’ils ne cessaient de murmurer. La dame, entendant ces paroles, sans changer de visage, de langage et de contenance, dit : « — Mon seigneur, fais de moi ce que tu croiras le plus utile à ton honneur et à ta tranquillité. Je serai contente de tout, car je reconnais que je suis moins qu’eux et que je n’étais pas digne de l’honneur auquel, par ta courtoisie, tu m’as appelée. — » Cette réponse fut très agréable à Gaultier, qui reconnut que les hommages que lui et les autres lui avaient rendus ne l’avaient nullement enorgueillie. Peu de temps après, ayant dit en termes vagues à sa femme que ses sujets ne pouvaient souffrir la fille née d’elle, il donna ses instructions à un de ses familiers et l’envoya à Griselda. Celui-ci, avec un visage tout dolent, lui dit : « — Madame, si je ne veux mourir, il me faut faire ce que mon seigneur me commande. Il m’a ordonné de prendre votre fille et de… — » Il n’en dit pas davantage. La dame, à ces mots, considérant le visage du familier, et se souvenant des paroles de son mari, comprit qu’il lui avait ordonné de tuer sa fille. Pour quoi, l’ayant vivement ôtée de son berceau, l’ayant baisée et bénie, bien qu’elle ressentît un grand désespoir en son cœur, sans changer de visage, elle la mit dans les bras du familier et lui dit : « — Fais de tout point ce que ton seigneur et le mien t’a commandé, mais ne l’abandonne pas en pâtures aux bêtes et aux oiseaux, à moins qu’il ne te l’ait aussi ordonné. — » Le familier prit l’enfant et rapporta à Gaultier ce que lui avait dit la dame. Gaultier, s’étonnant d’une telle fermeté, envoya le familier à Bologne avec l’enfant chez une de ses parentes, en la priant de l’élever avec soin, sans jamais lui dire de qui elle était fille.

« Il arriva par la suite que la dame devint grosse de nouveau et, à époque dite, accoucha d’un enfant mâle, lequel fut très cher à Gaultier. Mais ce qu’il avait fait ne lui suffisant pas, il traita la dame plus brutalement encore et, avec un visage troublé, lui dit un jour : « — Femme, depuis que tu as fait cet enfant mâle, je n’ai pu vivre en aucune façon avec les miens, si durement ils me reprochent qu’un petit-fils de Jeannot doive, après moi, devenir leur seigneur ; sur quoi je crains, si je ne veux être chassé, qu’il ne me faille faire une seconde fois ce que j’ai déjà fait, et te laisser pour prendre une autre femme. — » La dame l’écouta d’une âme patiente, et ne répondit pas autre chose, sinon : « — Mon seigneur, pense à te contenter et à faire selon ton plaisir, et ne te préoccupe nullement de moi, parce que nulle chose ne m’est chère, qu’autant que je vois qu’elle te plaît. — » Peu de jours après, Gaultier, de la même façon qu’il avait agi pour sa fille, procéda pour son fils, et feignant aussi de l’avoir fait tuer, il l’envoya à Bologne pour l’élever, comme il avait envoyé la jeune fille. À cela, la dame ne fit pas un autre visage, ni une autre réponse que pour sa fille. De quoi Gaultier s’étonna fort et, à part lui, affirmait que nulle autre femme n’aurait pu en faire autant. Et s’il ne l’eût vue, pendant que cela lui plaisait, très affectionnée pour ses enfants, il aurait cru qu’elle agissait ainsi par indifférence, tandis qu’il reconnut que c’était par sagesse. Ses sujets, croyant qu’il avait fait tuer ses enfants, le blâmaient fort et le tenaient pour un homme cruel, et avaient grande compassion de sa femme. Celle-ci, aux dames qui lui adressaient leurs condoléances sur ses enfants morts ainsi, ne dit jamais autre chose sinon que rien ne lui plaisait à elle que ce qui plaisait à celui qui les avait engendrés.

« Mais plusieurs années s’étant écoulées depuis la naissance de sa fille, il parut temps à Gaultier de faire la suprême épreuve de ce que sa femme pouvait supporter. Il dit à plusieurs des siens qu’en aucune façon il ne pouvait plus souffrir d’avoir Griselda pour femme, et qu’il reconnaissait avoir agi mal et en jeune homme lorsqu’il l’avait prise. Pour quoi, il voulait s’adresser au pape, afin qu’il lui permît de prendre une autre femme et de laisser Griselda ; ce dont il fut vivement blâmé par la plupart de ses bons vassaux. Mais il ne leur répondit rien, si ce n’est que cela lui convenait ainsi. La dame, apprenant ces choses, et prévoyant qu’elle devait s’attendre à retourner à la maison de son père, peut-être à garder les moutons comme autrefois, et à voir une autre femme posséder celui auquel elle s’était entièrement dévouée, se lamentait grandement en elle-même. Toutefois, de même qu’elle avait soutenu les autres coups de la fortune, elle se préparait à recevoir d’un visage aussi ferme ce qu’elle devrait encore supporter. Quelque temps après, Gaultier fit venir de Rome des lettres fausses, et fit voir à ses sujets que le pape, par ces lettres, l’avait autorisé à prendre une autre femme et à laisser Griselda. Pour quoi, l’ayant fait venir en présence de tous il lui dit : « — Femme, grâce à la faveur qui m’est concédée par le pape, je puis prendre une autre femme et te laisser ; et pour ce que mes ancêtres ont été grands gentilshommes et seigneurs de ces contrées, où les tiens ont toujours été simples artisans, j’entends que tu ne sois plus ma femme, mais que tu t’en retournes à la maison de Jeannot, avec la dot que tu m’as apportée. Pour moi, je mènerai ensuite ici une autre épouse que j’ai trouvée et qui me convient. — » La dame entendit ces paroles non sans une peine extrême ; mais domptant sa nature de femme, elle retint ses larmes et répondit : « — Mon seigneur, j’ai toujours reconnu que ma basse condition ne convenait nullement à votre noblesse, et ce que j’ai été près de vous, de vous et de Dieu je reconnais le tenir, et je ne l’ai jamais considéré comme mon bien propre, mais toujours comme un prêt. Il vous plaît de me le reprendre, et à moi il doit me plaire, il me plaît de vous le rendre, voici votre anneau avec lequel vous m’épousâtes ; prenez-le. Vous m’ordonnez d’emporter la dot que je vous ai apportée ; pour ce faire, il ne sera pas besoin à vous de rien payer à moi de bourse ni de bête de somme, car il ne m’est point sorti de la mémoire que vous m’avez prise nue. Et si vous jugez honnête que ce corps, dans lequel j’ai porté les enfants engendrés de vous, soit vu de tous, je m’en irai nue. Mais je vous prie, en échange de ma virginité que j’ai apportée ici et que je ne puis remporter, qu’il vous plaise me laisser prendre sur ma dot une seule chemise. — » Gaultier qui avait meilleure envie de pleurer que d’autre chose, garda cependant un visage dur et dit : « — Soit ; emporte une chemise. — » Tous ceux qui l’entouraient le priaient de lui donner une robe, afin qu’on ne vît pas celle qui, pendant treize ans et plus, avait été sa femme, quitter son château si pauvre et si honteusement vêtue qu’elle dût en sortir en chemise. Mais les prières furent vaines. Donc, la dame en chemise et pieds nus, et sans rien sur la tête, ayant recommandé tout le monde à Dieu, sortit du château et s’en retourna chez son père, faisant verser des larmes et pousser des sanglots à tous ceux qui la virent. Jeannot, qui n’avait jamais pu croire que tout ce qui était arrivé fût vrai, c’est-à-dire que Gaultier dût garder sa fille comme femme, s’attendait chaque jour à cet événement et avait conservé les vêtements qu’elle avait dépouillés le matin où Gaultier l’épousa. Pour quoi, elle les reprit, s’en revêtit, et se remit aux modestes travaux de la maison paternelle, ainsi qu’elle avait coutume de le faire jadis, soutenant d’une âme forte le rude assaut de la fortune ennemie.

« Quand Gaultier eut fait cela, il fit savoir aux siens qu’il avait pris une jeune fille d’un des comtes de Panago, et, faisant faire de grands apprêts pour les noces, il envoya dire à Griselda de venir le trouver. Celle-ci venue, il lui dit : « — Je mène chez moi la dame que j’ai nouvellement prise, et j’entends lui faire honneur dès son arrivée. Tu sais que je n’ai pas dans le château de femmes qui sachent préparer les chambres, ni faire les nombreuses choses qui ont lieu en cette circonstance. Pourquoi, toi, qui mieux qu’une autre, connais les êtres de la maison, ordonne ce qu’il faut faire ; fais inviter les dames qu’il te semblera convenable et reçois-les comme si tu étais dame ici. Puis, les noces faites, tu pourras t’en retourner chez toi. — » Bien que chacune de ces paroles fût coup de couteau au cœur de Griselda qui n’avait pu dépouiller l’amour qu’elle lui portait aussi facilement qu’elle avait renoncé à la bonne fortune, elle répondit : « — Mon seigneur, je suis prête et toute disposée. — » Et étant entrée avec ses habits de gros drap de Romagne dans cette demeure dont, peu auparavant, elle était sortie en chemise, elle commença à nettoyer les chambres et à les arranger, à faire placer les tentures et les tapis dans les salles, à faire apprêter la cuisine. Comme si elle avait été une humble servante de la maison, elle mit la main à chaque chose, et ne se reposa que lorsqu’elle eut tout préparé et ordonné comme il convenait. Puis elle fit, de la part de Gaultier, inviter toutes les dames de la contrée et attendit la fête.

« Le jour des noces venu, bien qu’elle n’eût sur elle que ses pauvres habits, elle reçut courageusement, d’un visage joyeux et avec les manières d’une maîtresse de maison, toutes les dames qui vinrent. Gaultier avait fait élever avec soin ses enfants à Bologne chez sa parente qui était mariée dans la famille des comtes de Panago. Sa fille, âgée déjà de douze ans, était la plus belle créature qui se fût jamais vue, et son fils avait six ans. Gaultier envoya à Bologne prier son parent de venir à Saluces avec sa fille et son fils, lui recommandant de mener avec lui belle et honorable compagnie, et de dire à tous qu’il conduisait la jeune fille pour être sa femme, sans révéler à personne qui elle était. Le gentilhomme, ayant fait comme le marquis l’en priait, se mit en chemin et, quelques jours après, la jeune fille, son frère et noble compagnie, il arriva sur l’heure du dîner à Saluces, où il trouva tous les paysans et beaucoup de gens des environs, qui attendaient la nouvelle épousée de Gaultier. Celle-ci fut reçue par les dames et conduite dans la salle où les tables étaient mises. Griselda y vint aussi, comme elle était, et se porta d’un air joyeux à sa rencontre, disant : « — Ma dame, sois la bienvenue ! — Les dames qui avaient beaucoup, mais en vain, prié Gaultier de faire que la Griselda se tînt dans une chambre, ou qu’il lui prêtât du moins une des robes qui lui avaient appartenu, afin qu’elle ne se montra point ainsi devant ses hôtes étrangers, se mirent à table, et on commença à les servir. La jeune fille attirait les regards de tous les convives et chacun disait que Gaultier avait fait bon échange. Mais, de tous les assistants, c’était Griselda qui la louait le plus, elle et son frère.

« Gaultier estima alors avoir obtenu tout autant qu’il désirait de la patience de sa femme. Voyant que la nouveauté de toutes ces choses ne la changeait en rien, et étant certain qu’elle n’agissait point par bêtise, car il la connaissait pour très sensée, il lui parut temps de la tirer de l’amertume qu’il savait bien qu’elle cachait sous un visage fort. Pour quoi, l’ayant fait venir en présence de tous ses vassaux, il lui dit en souriant : « — Que te semble de notre épousée ? — » « — Mon seigneur — répondit Griselda — elle me paraît très bien, et si elle est aussi sage que belle, ce que je crois, je ne doute pas que vous ne deviez être avec elle le plus heureux seigneur du monde. Mais autant que je puis, je vous prie de ne pas la soumettre aux épreuves que vous avez fait subir à cette autre qui fut vôtre aussi, car je crois qu’elle pourrait difficilement les supporter. Non seulement elle est plus jeune, mais elle a été élevée délicatement lors que l’autre avait été, toute petite, habituée à une peine continuelle. — » Gaultier voyant qu’elle croyait fermement que la jeune fille devait être sa femme et que, malgré cela, elle n’en parlait pas moins bien, la fit asseoir à côté de lui et dit : « — Griselda, il est temps désormais que tu recueilles le fruit de ta longue patience, et que ceux-ci, qui m’ont réputé cruel, inique et brutal, sachent que ce que j’ai fait était dans un but prévu. J’ai voulu apprendre : à toi, à être une véritable épouse ; à eux, à savoir choisir la leur et à la conserver, et, en même temps, me conquérir une perpétuelle tranquillité pour tout le temps que j’ai à vivre avec toi, ce que, lorsque j’en suis venu à prendre femme, j’avais grand’peur de n’obtenir jamais. Pour quoi, afin d’en faire l’épreuve, je t’ai brutalisée et persécutée en diverses façons que tu sais. Et comme je ne me suis jamais aperçu qu’en paroles ou en fait, tu te sois opposée à mon bon plaisir, et que j’ai eu de toi les satisfactions que je désirais, j’entends te rendre en une heure ce que je t’ai enlevé en plusieurs fois, et récompenser par une douceur extrême les tourments que je t’ai causés. Accueille donc d’un cœur joyeux celle que tu crois être mon épouse et son frère, qui sont tes enfants et les miens. Ce sont ceux que toi et beaucoup d’autres avez cru longtemps que j’avais fait tuer par cruauté. Et moi, je suis ton mari qui t’aime par-dessus tout, car je crois pouvoir me vanter qu’il n’en est pas un autre qui puisse, comme moi, être satisfait de sa femme. — » Ayant dit ainsi, il la prit dans ses bras et la baisa ; et comme elle pleurait d’allégresse, il se leva avec elle, et ils allèrent à la place où leur fille était assise et, toute stupéfaite, entendait toutes ces choses. Griselda l’ayant embrassée tendrement, ainsi que son frère, elle, et tous ceux qui étaient là, furent enfin désabusés. Les dames très joyeuses, se levèrent de table et se retirèrent avec Griselda dans une chambre où, sous de meilleurs présages, elles lui enlevèrent ses vêtements grossiers et la revêtirent d’une de ses robes de dame noble. Puis, comme Dame, ce qu’elle paraissait même sous ses haillons, elles la ramenèrent dans la salle. Là, elle fit avec ses enfants une merveilleuse fête, et chacun étant très heureux de ce dénouement, on multiplia les jeux et les amusements ; et on les continua pendant plusieurs jours. Tous réputèrent Gaultier comme fort sensé, bien qu’ils tinssent pour trop cruelles et intolérables les épreuves faites par lui sur sa femme. Mais, par-dessus tout, ils considérèrent Griselda comme très sage. Le comte de Panago, quelques jours après, s’en retourna à Bologne, et Gaultier, ayant enlevé Jeannot à ses travaux, le traita comme son beau-père, de sorte qu’il vécut honoré et fort heureux tout le reste de sa vieillesse. Gaultier ayant par la suite marié sa fille en haut lieu, vécut longtemps tranquille avec Griselda, l’honorant le plus qu’il pouvait.

« Que pourrait-on dire ici, sinon que dans les pauvres chaumières pleuvent du ciel de divins esprits ; comme aussi dans les demeures royales on en trouve qui seraient plus dignes de garder les porcs que de posséder droits de seigneurie sur les hommes ? Qui, excepté Griselda, aurait pu supporter, d’un visage non seulement sec, mais joyeux, les épreuves rigoureuses et inouïes tentées par Gaultier ? Quant à celui-ci, ce n’aurait peut-être pas été un mal, s’il était tombé sur une femme qui, lorsqu’il l’eut chassée en chemise hors de son château, se fût avisée de se faire secouer la pelisse par un autre, afin de se procurer une belle robe. — »

La nouvelle de Dioneo était finie, et les dames qui différaient complètement d’avis, celle-ci blâmant une chose, celle-là louant une autre, en avaient fait l’objet d’un assez long entretien, quand le roi leva les yeux vers le ciel. Voyant que le soleil était déjà bas, à l’heure de vesprée, il commença, sans quitter son siège, à parler ainsi : « — Gracieuses dames, vous n’ignorez pas, je crois, que l’intelligence des mortels ne consiste pas seulement à se rappeler les choses passées, ou à connaître les choses présentes, mais à savoir, au moyen des unes et des autres, prévoir les choses futures ; c’est là ce qui fait la grande réputation des hommes illustres. Comme vous le savez, il y aura demain quinze jours que nous sommes sortis de Florence pour prendre quelque divertissement, et cela dans le but de conserver la santé et la vie, jusqu’à ce qu’aient disparu les tristesses, les douleurs et les angoisses qui, depuis le commencement de ce temps de pestilence, n’ont pas discontinué dans notre cité. En quoi, selon mon jugement, nous avons honnêtement fait. Car, si j’ai bien su voir, quoiqu’il se soit dit ici des nouvelles joyeuses et pouvant peut-être pousser à la concupiscence ; quoique l’on ait continuellement bien mangé et bien bu, et sonné du luth, et chanté, toutes choses propres à exciter les esprits faibles à des jeux moins honnêtes, aucun acte, aucune parole, rien enfin de votre part ou de la nôtre n’a été, à ma connaissance, sujet à blâme. Une perpétuelle honnêteté, une perpétuelle concorde, une perpétuelle familiarité fraternelle, m’ont toujours paru régner entre nous. Cela, sans contredit, vous a fait honneur et vous a servi, et j’en suis très heureux. Mais pour que, d’une trop longue habitude, il ne puisse naître quelque chose qui se change en lassitude, et afin qu’un trop long séjour de notre part ne puisse devenir prétexte à querelle, chacun de nous du reste ayant eu sa journée et sa part d’honneur, lequel réside pour le moment en moi, je pense, si toutefois cela vous est agréable, qu’il convient désormais de retourner d’où nous venons. Sinon, et si vous y réfléchissez bien, notre société, déjà connue de plusieurs autres des environs, pourrait s’augmenter de façon que tout notre plaisir nous fût enlevé. Pour quoi, si vous approuvez mon conseil, je conserverai la couronne que vous m’avez donnée, jusqu’à notre départ que je fixe à demain matin. Si vous en décidez autrement, je suis prêt à choisir celui que je dois couronner pour le jour suivant. — »

La discussion fut longue entre les dames et les trois jeunes gens ; mais, finalement, ils trouvèrent le conseil du roi bon et honnête, et décidèrent de faire ainsi qu’il avait proposé. En conséquence, le roi, ayant fait appeler le sénéchal, s’entendit avec lui sur ce qu’il aurait à faire le lendemain matin. Puis, ayant licencié la compagnie jusqu’à l’heure du souper, il se leva de son siège. Les dames et les autres s’étant aussi levés, se livrèrent, comme d’habitude, qui à un divertissement, qui à un autre, et, l’heure du souper venue, ils s’y rendirent avec un plaisir extrême. Après le souper, ils se mirent à chanter, à sonner du luth et à danser. La Lauretta menant la danse, le roi ordonna à la Fiammetta de dire une chanson. Celle-ci, très complaisamment, commença à chanter ainsi :



   Si l’Amour venait sans jalousie,
      Je ne sais pas s’il y aurait au monde
      Femme plus heureuse que moi.

   Si gentille jeunesse,
      En un bel amant doit contenter une femme,
      Ou bien prix de vertu
      Ardeur ou vaillance.
      Esprit, belles manières ou beau langage,
      Ou beauté accomplie,
      Je suis celle-là, car, pour mon salut,
      Étant amoureuse,
      Je vois toutes ces qualités en celui qui est mon espoir.

   Mais pour ce que je m’aperçois
      Que les autres dames sont aussi avisées que moi,
      Je tremble de peur,
      Et, craignant chose pire,
      Je vois qu’existe chez les autres ce même désir
      Qui me ronge l’âme ;
      De sorte que ce qui m’est une suprême aventure
      Me rend inconsolable,
      Me fait soupirer fort et vivre d’une misérable vie.

   Si j’avais autant confiance
      En mon seigneur, que je sens son mérite,
      Je ne serais pas jalouse ;
      Mais on en voit tant
      Qui manquent à la foi jurée,
      Que je les tiens tous pour coupables.
      Cela m’afflige et volontiers j’en mourrais.
      À chaque femme qu’il regarde,
      J’ai soupçon, et je crains qu’il ne m’échappe.


   Par Dieu donc, que chaque dame
      Soit prévenue de ne pas s’aviser
      De me faire outrage en cela ;
      Car, s’il s’en trouvait une
      Qui, par paroles, par signes ou par caresses,
      Chercherait à me faire en cela dommage
      Ou me le ferait, et si je venais à le savoir,
      Que je sois défigurée
      Si je ne lui ferais pas pleurer amèrement une telle folie.

Comme la Fiammetta eut fini sa chanson, Dioneo, qui était à côté d’elle, dit en riant : « — Madame, ce sera grande courtoisie à vous de faire connaître votre amant à toutes, afin que, par ignorance, on ne vous en enlève point la possession, ce dont vous pourriez vous fâcher. — » Après cette chanson, ils en chantèrent plusieurs autres. La nuit était déjà près de moitié achevée, lorsque, selon qu’il plut au roi, tous allèrent se reposer. Dès que le jour suivant apparut, s’étant levés, et le sénéchal ayant déjà fait partir leurs bagages, ils s’en retournèrent vers Florence, sur les pas de leur roi avisé. Les trois jeunes gens ayant laissé les sept dames dans Santa Maria Novella, d’où ils étaient partis avec elles, ils en prirent congé, et s’en allèrent à leurs autres plaisirs. Quant à elles, lorsqu’il leur en parut temps, elles s’en retournèrent à leurs demeures.