Le Décaméron/Quatrième Journée

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Le Décaméron (1350-1354)
Traduction par Francisque Reynard.
G. Charpentier et Cie, Éditeurs (p. 221-284).




QUATRIÈME JOURNÉE


La troisième Journée du Décaméron finie, commence la quatrième, dans laquelle sous le commandement de Philostrate, on devise de ceux dont les amours eurent une fin malheureuse.


Très chères dames, tant par les paroles que j’ai entendues des hommes sages, que par les choses plusieurs fois par moi vues et lues, j’estimais que le vent impétueux et ardent de l’envie ne devait frapper que les hautes tours ou les cimes les plus élevées des arbres, mais je me trouve trompé dans mon jugement ; pour quoi, fuyant, comme je me suis toujours efforcé de le faire, le souffle impétueux de ce vent plein de rage, je me suis ingénié d’aller non pas seulement par les plaines, mais aussi par les plus profondes vallées. C’est ce qui peut très manifestement apparaître à qui regarde les présentes nouvelles, lesquelles non seulement sont écrites par moi en florentin vulgaire et en prose, sans titre aucun, mais encore dans le style le plus humble et le plus sobre que je puis. Cependant, malgré tout cela, je n’ai pu éviter d’être cruellement secoué par un tel vent qui m’a quasi déraciné, ni d’être tout déchiré par les morsures de l’envie. Par quoi, je puis très manifestement comprendre combien est vrai ce qu’ont coutume de dire les sages que seule la misère est sans envie dans les choses présentes.

Il y a donc eu des gens, discrètes dames, qui lisant ces petites nouvelles, ont dit que vous me plaisiez trop, et que ce n’est pas chose honnête que je prenne tant de soin de vous plaire et de vous consoler ; et d’aucuns ont dit pis encore et m’ont reproché de vous louer, comme je fais. D’autres, semblant vouloir parler plus mûrement, ont dit qu’à mon âge il n’est pas bien séant de m’amuser désormais à ces choses, c’est-à-dire de parler des dames ou de chercher à leur complaire. Et beaucoup, se montrant fort soucieux de ma renommée, disent que je ferais plus sagement de me tenir avec les Muses sur le Parnasse, que de me mêler à vous avec ces sottises. Il y en a aussi qui, parlant avec plus de dépit que de sagesse, ont dit que je ferais plus discrètement de songer comment je pourrais avoir du pain, que de m’en aller poursuivant ces frasques et me repaissant de vent. Et certains autres, pour dénigrer mon travail, s’efforcent de démontrer que les choses sont tout autrement que je vous les raconte. Donc, valeureuses dames, pendant que je combats à votre service, c’est par de telles bourrasques, par d’aussi atroces coups de dents, par de telles blessures, que je suis battu, molesté et percé jusqu’au vif. Ces choses, Dieu le sait, je les écoute et je les prends d’un esprit impassible, et quoique en cela ma défense vous incombe tout entière, néanmoins je n’entends pas y épargner mes propres forces. Au contraire, sans répondre autant qu’il conviendrait, je veux m’en débarrasser les oreilles avec une légère réponse, et cela sans retard ; pour ce que, si déjà, bien que je ne sois pas encore arrivé au tiers de mon travail, mes contempteurs sont nombreux et affichent une grande présomption, m’est avis qu’avant que je parvienne à la fin, ils pourront se multiplier, de façon — n’ayant pas été repoussés tout d’abord — qu’ils auront peu de peine à me mettre à bas, ce que, quelque grandes qu’elles soient, vos forces ne suffiraient pas à empêcher.

Mais avant que j’en vienne à faire la réponse à d’aucuns, il me plaît de raconter, en ma faveur, non une nouvelle entière — afin qu’il ne semble pas que je veuille mêler mes propres nouvelles avec celles d’une aussi louable compagnie que le fut celle dont je vous ai parlé — mais une partie de nouvelle, dont la défectuosité même prouvera qu’elle ne vient pas de cette compagnie ; et, parlant à mes adversaires, je dis que dans notre cité, il y a déjà bon temps, fut un citadin nommé Filippo Balducci, homme de condition très humble, mais riche et bien parvenu, et expert dans les choses que sa profession comportait. Il avait une femme qu’il aimait tendrement et dont il était tendrement aimé, et tous deux menaient une vie tranquille, ne s’étudiant à autre chose davantage qu’à se plaire entièrement l’un à l’autre. Or, il advint, comme il arrive de tous, que cette bonne dame passa de cette vie, et ne laissa d’elle à Filippo qu’un seul fils, lequel était âgé d’environ deux ans. Filippo fut aussi inconsolable de la mort de sa femme que tout homme qui perdrait une chose aimée. Et se voyant resté seul, sans la compagnie qu’il aimait le plus, il résolut de ne plus vivre dans le monde, mais de se donner au service de Dieu, et de faire de même de son petit enfant. Pour quoi, ayant donné tout son bien pour Dieu, il s’en alla sans retard sur le mont Asinajo, et là, il se retira avec son fils dans une petite cabane où, vivant tous les deux d’aumônes, dans les jeûnes et les oraisons, il se gardait soigneusement de parler en présence de son fils d’aucune chose temporelle, ni de lui en laisser voir aucune, afin qu’il ne fût pas détourné par elles du service de Dieu ; mais il l’entretenait sans cesse de la gloire de la vie éternelle, et de Dieu et des saints, ne lui enseignant rien autre chose que de saintes prières. Il le tint en ce genre de vie pendant plusieurs années, ne le laissant pas sortir de la cabane et ne lui montrant pas d’autre visage que le sien.

Le brave homme avait coutume de venir de temps en temps à Florence d’où, après avoir été secouru selon ses besoins par les amis de Dieu, il retournait à sa cabane. Or, il advint que le jeune garçon ayant déjà dix-huit ans et Filippo étant vieux, son fils lui demanda un jour où il allait. Filippo le lui dit. À quoi le garçon dit : « — Mon père, vous êtes maintenant vieux et vous pouvez mal supporter la fatigue ; pourquoi ne me menez-vous pas une fois à Florence, afin que me faisant connaître les amis dévoués à Dieu et à vous, moi qui suis jeune et qui peux mieux supporter la fatigue que vous, je puisse ensuite, pour nos besoins, aller à Florence quand il vous plaira, tandis que vous resterez ici ? — » Le brave homme, songeant que son fils était déjà grand et si habitué au service de Dieu que les choses du monde pourraient désormais difficilement l’en détourner, se dit en lui-même : Il dit bien. Pour quoi, ayant besoin d’aller à Florence, il l’emmena avec lui.

Là, le jeune homme voyant les palais, les maisons, les églises et toutes les autres choses dont la ville se voit toute pleine, il commença à fortement s’émerveiller comme quelqu’un qui ne se souvenait pas d’avoir jamais rien vu de pareil, et il ne cessait de demander à son père ce qu’étaient toutes ces choses et comment elles s’appelaient. Le père le lui disait, et lui, ayant ouï la réponse, demeurait satisfait, puis s’enquérait d’autre chose. Le fils questionnant ainsi et le père répondant, ils rencontrèrent par aventure une troupe de belles jeunes femmes marchant à la file et qui s’en revenaient d’une noce. Dès que le jeune homme les vit, il demanda à son père quelle chose c’était. À quoi le père dit : « — Mon fils, baisse les yeux à terre ; ne les regarde pas, car c’est une mauvaise chose. » Le fils dit alors : « — Et comment s’appellent-elles ? — » Le père, pour ne pas éveiller dans l’esprit du jeune garçon un désir de concupiscence, rien moins qu’utile, ne voulut pas les appeler de leur véritable nom, c’est-à-dire : femmes, mais il dit : « — Elles se nomment oies. — »

Chose merveilleuse à entendre ! celui-ci qui jamais n’avait vu de femmes, sans plus se soucier des palais, ni du bœuf, ni du cheval, ni de l’âne, ni de l’argent, ni des autres choses qu’il avait vues, dit soudain : « — Mon père, je vous prie de faire en sorte que j’aie une de ces oies. — » « — Hé ! mon fils — dit le père — tais-toi ; elles sont mauvaise chose. — » À quoi le jeune garçon, toujours questionnant, dit : « — Oh ! sont-elles ainsi faites, les mauvaise choses ? — » « — Oui, — » dit le père. Et lui, alors, dit : « — Je ne sais ce que vous dites, ni pourquoi ces choses sont mauvaises ; quant à moi, il ne me semble pas encore avoir vu chose si belle ni si plaisante que le sont pelles-ci. Elles sont plus belles que les anges peints que vous m’avez plusieurs fois montrés. Ah ! si vous vous souciez de moi, faites que nous emmenions là-haut une de ces oies, et je lui donnerai la becquée. — » Le père dit : « — Je ne veux pas ; tu ne sais pas par où elles prennent leur becquée. — » Et il comprit incontinent que la nature avait plus de force que tout son esprit, et il se repentit d’avoir mené son fils à Florence.

Mais il me suffit d’en avoir dit jusqu’ici de la présente nouvelle, et je veux me retourner vers ceux à qui je l’ai racontée. Donc, aucun de mes censeurs disent que je fais mal en m’ingéniant trop à vous plaire et que vous me plaisez trop. Lesquelles choses je confesse très ouvertement, à savoir que vous me plaisez et que je m’efforce de vous plaire. Et je leur demande s’ils s’étonnent de cela, considérant, non pas même que j’ai pu connaître les amoureux baisers, les plaisants embrassements, et les accointements délectables que de vous, très douces dames, on prend souvent, mais seulement que j’ai vu et que je vois continuellement vos manières élégantes, votre désirable beauté, le bon goût de vos parures, et, par-dessus tout cela, votre honnêteté aristocratique, alors que celui qui nourri, élevé, grandi sur un mont sauvage et solitaire, entre les murs d’une étroite cabane, sans autre compagnie que celle de son père, dès qu’il vous voit, vous désire seules, vous demande seules, vous suive seules de son affection ! Ceux-ci me reprendront-ils, me mordront-ils, me déchireront-ils, si, moi, dont le ciel a formé le corps tout exprès pour vous aimer et qui, dès mon enfance, vous ai donné mon âme, sentant la vertu de la lumière de vos yeux, la suavité des paroles méliflues et la flamme allumée par vos soupirs compatissants, vous me plaisez, ou si je m’efforce de vous plaire, considérant surtout que vous avez plu tout d’abord par-dessus toute autre chose à un petit ermite, à un jeune garçon sans sentiment, quasi un animal sauvage ? Certes, que celui qui ne vous aime pas et ne désire pas être aimé de vous, ignorant des plaisirs et de la force de l’affection naturelle, me reprenne ainsi ; pour moi, j’en ai peu cure.

Pour ceux qui vont parlant contre mon âge, ils montrent qu’ils connaissent mal que si le poireau a la tête blanche il a la queue verte. À ceux-là, laissant de côté la plaisanterie, je réponds que jusqu’à l’extrême limite de ma vie, je n’aurai vergogne de me complaire à ces choses en lesquelles Guido Cavalcanti et Dante Alighieri, déjà vieux, et messer Cino da Pistoja, plus vieux encore, tinrent à honneur et eurent pour cher de mettre leur plaisir. Et n’était que ce serait sortir du mode ordinaire de raisonner, je produirais les histoires à l’appui, et je les montrerais toutes pleines d’hommes antiques et de valeur qui, précisément dans leurs années les plus mûres, se sont étudiés à complaire aux dames ; ce que, si mes dénigreurs ne le savent pas, ils aillent l’apprendre.

Quant à devoir me tenir avec les Muses sur le Parnasse, je reconnais que le conseil est bon, mais nous ne pouvons toujours demeurer avec les Muses ni elles avec nous ; et quand il advient que l’homme se sépare d’elles et qu’il se délecte à voir chose qui leur ressemble, cela n’est pas à blâmer. Les Muses sont femmes, et bien que les femmes ne vaillent pas ce que valent les Muses, cependant au premier abord elles ont une ressemblance avec elles ; de sorte que, quand elles ne me plairaient pas pour autre chose, en cela elles devraient me plaire. Sans compter que jadis les dames m’ont été occasion de composer des milliers de vers, là où les Muses ne m’en fournirent jamais l’occasion. Il est vrai que celles-ci m’aidèrent bien et me montrèrent à composer ces milliers de vers ; peut-être même pendant que j’écrivais ces contes, bien qu’ils soient très humbles, sont-elles venues plusieurs fois s’asseoir près de moi pour me servir et en l’honneur de la ressemblance que les dames ont avec elles ; pour quoi, en les composant, je ne m’éloigne pas tant du mont Parnasse ni des Muses que, par aventure, beaucoup s’en avisent.

« Mais que dirons-nous à ceux qui ont tant souci de ma faim, qu’ils me conseillent de me procurer du pain ? Certes, je ne sais ; sinon que, pensant en moi-même quelle serait leur réponse, si, par besoin, je m’adressais à eux, je m’avise qu’ils diraient : Va, cherches-en parmi les fables. Et jadis, les poètes en ont plus trouvé avec leurs fables que bien des riches parmi leurs trésors ; beaucoup même, en inventant leurs fables, firent fleurir leur âge là où, au contraire, nombre de gens, en cherchant à avoir beaucoup plus de pain qu’il ne leur était besoin, ont péri malheureux. Quoi de plus ? Qu’ils me chassent ceux-là, quand j’irai leur demander ; non, Dieu merci, que j’aie besoin, mais si par hasard le besoin survenait, je sais, suivant l’apôtre, supporter l’abondance et la nécessité ; et pour ce, que personne ne se soucie de moi plus que je ne m’en soucie moi-même.

Pour ceux qui disent que les choses n’ont pas été telles que je les raconte, j’aimerais qu’ils rapportassent les originaux, et si ceux-ci se trouvaient en désaccord avec ce que j’écris, je reconnaîtrais le reproche pour juste et je m’efforcerais de m’amender moi-même. Mais jusqu’à ce qu’on me montre autre chose que des paroles, je les laisserai avec leur opinion, suivant la mienne, disant d’eux ce qu’eux-mêmes disent de moi.

Et estimant pour cette fois avoir assez répondu, je dis qu’avec l’aide de Dieu et le vôtre, très gentes dames, dans lequel j’espère, et armé de bonne patience, je marcherai en avant, tournant les épaules à ce vent et le laisserai souffler : pour ce que je ne vois pas qu’il puisse en arriver autrement de moi que ce qu’il advient de la poussière ténue, laquelle, quand une trombe souffle, ou bien n’est pas soulevée de terre par cette trombe, ou si elle est soulevée, est portée en haut, et souvent sur la tête des hommes, sur les couronnes des rois et des empereurs, et parfois sur les hauts palais et les tours élevées, du haut desquelles, si elle tombe, elle ne peut descendre plus bas que d’où elle a été soulevée. Et si jamais je me vouai à vous complaire en toute chose de toute ma force, maintenant plus que jamais je m’y vouerai ; pour ce que je connais qu’on ne pourra avec quelque raison rien dire autre chose, sinon que les autres et moi qui vous aimons, nous faisons chose naturelle. Pour vouloir s’opposer à ces lois, c’est-à-dire aux lois de la nature, il faut disposer de trop grandes forces, et il arrive parfois que non seulement ces forces sont déployées en vain, mais tournent au très grand dommage de qui les déploie. Ces forces, je confesse que je ne les ai pas, et que je ne désire pas les avoir du moins dans ce but ; et si je les avais, je les prêterais plutôt à autrui que je ne les emploierais pour moi-même. Pour quoi, que mes contempteurs se taisent, et s’ils ne peuvent s’enflammer, tellement ils vivent engourdis et enfoncés dans leurs plaisirs grossiers ou plutôt dans leurs appétits corrompus, qu’ils me laissent dans le mien durant cette briève vie qui m’est concédée. Mais, pour ce que nous avons assez divagué, il est temps de revenir, ô belles dames, à l’endroit d’où nous sommes partis et de poursuivre l’ordre commencé.

Le soleil avait déjà chassé toutes les étoiles du ciel et l’ombre humide de la nuit de dessus la terre, quand Philostrate s’étant levé, fit lever toute sa compagnie. Et étant allés dans le beau jardin, ils commencèrent à s’y promener ; et l’heure du manger venue, ils dînèrent à l’endroit où ils avaient soupé le soir précédent. Puis, le soleil étant au sommet de sa course, ils se levèrent après avoir dormi, et allèrent s’asseoir à la manière accoutumée près de la belle fontaine. Là, Philostrate ordonna à la Fiammetta de donner commencement aux nouvelles, et celle-ci, sans plus attendre qu’on le lui dît, commença gracieusement ainsi :



NOUVELLE I

Tancrède, prince de Salerne, tue l’amant de sa fille, et envoie à celle-ci le cœur de son amant dans une coupe d’or. La jeune fille boit du poison et meurt.


« — Notre roi nous a donné aujourd’hui un sujet pénible à traiter, si nous réfléchissons qu’étant venus pour nous réjouir, il nous faut raconter les larmes d’autrui, dont on ne peut parler sans que ceux qui les disent ou ceux qui les entendent n’en aient compassion. Peut-être l’a-t-il fait pour tempérer un peu le plaisir éprouvé les jours précédents ; mais quelque motif qui l’ait poussé, puisqu’il ne m’appartient pas de changer son bon plaisir, je raconterai un accident pitoyable, ou plutôt malheureux et digne de vos larmes.

« Tancrède, prince de Salerne, qui aurait été un seigneur très humain et de nature bénigne si, dans sa vieillesse, il n’avait pas trempé ses mains dans le sang de deux amants, n’eut dans toute sa vie qu’une fille, et il aurait été plus heureux qu’il ne l’eût pas eue. Celle-ci fut aussi tendrement aimée de lui qu’aucune autre fille le fut jamais de son père, et précisément à cause de cette tendre affection, bien que depuis plusieurs années elle eût dépassé l’âge où elle aurait dû avoir un mari, il ne la mariait pas. Cependant, à la fin, il la donna à un fils du duc de Capoue, avec lequel elle demeura peu de temps, étant restée veuve ; pour quoi elle retourna près de son père. Elle était très belle de corps et de visage, autant qu’une autre femme le fut jamais, et jeune et gaillarde, et savante plus que par aventure il n’était nécessaire à une femme. Elle vivait avec son tendre père comme une grande dame, entourée de mille délicatesses ; mais voyant que son père, pour l’amour qu’il lui portait, se souciait peu de la remarier, il ne lui parut pas honnête de l’en requérir ; aussi elle songea à se procurer secrètement, si c’était possible, un amant digne d’elle. Voyant beaucoup d’hommes nobles ou autres fréquenter la cour de son père, comme cela se voit d’ordinaire dans les cours, et ayant étudié les manières et les habitudes de bon nombre d’entre eux, il advint qu’un jeune valet de son père, dont le nom était Guiscardo, homme de naissance très humble, mais de cœur et de manières plus nobles que qui que ce fût, lui plut entre tous. Comme elle le voyait souvent elle s’enflamma cruellement en secret pour lui, appréciant de jour en jour davantage ses manières d’agir. De son côté le jeune homme qui n’était pas peu avisé, l’ayant remarquée, l’avait reçue en son cœur d’une telle force qu’il en avait oublié toute chose, si ce n’est de l’aimer.

« S’aimant donc ainsi secrètement l’un l’autre, la jeune femme ne désirait rien tant de se trouver avec lui ; mais ne voulant faire à personne la confidence de cet amour, elle s’efforça de trouver un moyen nouveau et ingénieux de le lui apprendre. Elle lui écrivit une lettre, dans laquelle elle lui indiqua ce qu’il avait à faire le jour suivant, pour se trouver avec elle ; puis ayant mis cette lettre dans l’intérieur d’une canne creuse, elle donna la canne à Guiscardo, en disant : « — Tu en feras ce soir pour ta servante un soufflet avec lequel elle rallumera le feu. — » Guiscardo prit la canne, et pensant que ce n’était pas sans motif qu’elle la lui avait donnée et qu’elle lui avait parlé de la sorte, il prit congé d’elle et retourna chez lui avec la canne ; là, l’ayant examinée et voyant qu’elle était fendue, il l’ouvrit et y trouva la lettre ; l’ayant lue, et ayant bien compris ce qu’il avait à faire, il s’estima l’homme le plus heureux qui fut jamais, et s’apprêta à aller vers la jeune femme par le moyen qu’elle lui avait indiqué.

« Il y avait, attenant au palais du prince, une grotte percée dans la montagne et existant depuis de très longues années. Cette grotte recevait un peu de lumière par un soupirail creusé de force dans la montagne, lequel soupirail, pour ce que la grotte était abandonnée, était quasi tout obstrué parles buissons et les herbes qui y avaient poussé. On pouvait descendre dans la grotte par un escalier secret donnant dans une des chambres du rez-de-chaussée du palais, et occupée par la dame, bien qu’elle fût fermée par une porte très forte. Cet escalier était tellement oublié de tous, n’ayant pas servi depuis des temps très éloignés, que personne qu’elle pour ainsi dire ne se souvenait qu’il existât. Mais Amour, aux yeux duquel rien n’est si caché qu’il ne le voie, l’avait remis à la mémoire de la dame énamourée, laquelle, afin que nul ne pût s’en apercevoir, avait travaillé pendant plusieurs jours de ses propres mains avant de venir à bout d’ouvrir cette porte. L’ayant enfin ouverte, et étant descendue seule dans la grotte et ayant vu le soupirail, elle avait mandé à Guiscardo de tâcher de venir par ce soupirail dont elle lui avait indiqué la hauteur depuis son ouverture jusqu’au sol. Pour ce faire, Guiscardo ayant promptement préparé une corde avec des nœuds et des coulants pour pouvoir descendre et remonter, et s’étant revêtu d’un manteau de cuir qui le défendît des buissons, sans rien faire savoir à personne, alla la nuit suivante au soupirail, et ayant solidement attaché l’un des bouts de la corde à un fort tronc qui avait poussé dans la bouche même du soupirail, il se glissa dans la grotte et attendit la dame. Celle-ci, le jour suivant, faisant semblant de dormir, renvoya ses damoiselles, et s’étant enfermée toute seule dans sa chambre, ouvrit la porte et descendit dans la grotte, où ayant trouvé Guiscardo, ils se firent l’un à l’autre une merveilleuse fête. Puis étant venus ensemble dans la chambre, ils y demeurèrent une grande partie de la journée à leur grandissime plaisir ; et ayant tout arrêté prudemment pour que leurs amours restassent secrets, Guiscardo étant retourné dans la grotte et la dame ayant fermé la porte, elle alla retrouver dehors ses damoiselles. Quant à Guiscardo, la nuit venue, remontant par sa corde, il sortit par le soupirail comme il était entré et retourna à son logis.

« Ayant donc appris ce chemin, il y retourna plusieurs fois pendant un certain espace de temps. Mais la fortune, jalouse d’un si grand et si long plaisir, avec un douloureux incident changea la joie des deux amants en tristes pleurs. Tancrède avait coutume de s’en venir parfois tout seul dans la chambre de sa fille, et là de rester quelque temps à causer avec elle, puis il s’en allait. Un jour, après dîner, y étant descendu pendant que la dame, qui avait nom Ghismonda, était dans son jardin avec toutes ses damoiselles, il y entra sans avoir été vu ni entendu de personne. Ne voulant pas la déranger de son plaisir, et trouvant les fenêtres de la chambre closes et les courtines du lit abattues, il alla s’asseoir au pied du lit dans un coin sur un carreau, et après avoir appuyé la tête sur le lit et tiré sur lui la courtine, comme s’il eût pris soin de se cacher, il s’endormit.

« Pendant qu’il dormait ainsi, Ghismonda qui, ce jour là, avait par aventure fait venir Guiscardo, ayant laissé ses damoiselles dans le jardin, entra doucement dans la chambre, et l’ayant fermée sans s’apercevoir qu’il y avait quelqu’un, elle ouvrit la porte à Guiscardo qui l’attendait. Étant allés sur le lit ainsi qu’ils en avaient l’habitude, et comme ils se satisfaisaient et folâtraient ensemble, il advint que Tancrède se réveilla et entendit et vit ce que Guiscardo et sa fille faisaient. De quoi dolent outre mesure, il voulut tout d’abord crier ; puis il prit le parti de se taire et de se tenir caché, s’il pouvait, afin de pouvoir plus secrètement exécuter avec une moindre honte pour lui ce qu’il lui était déjà venu dans l’esprit de faire. Les deux amants restèrent longtemps ensemble, suivant leur habitude, sans s’apercevoir de Tancrède, et quand il leur parut temps, ils descendirent du lit ; Guiscardo s’en retourna dans la grotte et la jeune femme sortit de la chambre. Tancrède, bien qu’il fût vieux, en sortit à son tour par une fenêtre donnant sur le jardin, et sans être vu de personne, dolent à la mort, s’en retourna dans sa chambre. Et sur son ordre, à la tombée de la nuit, comme il sortait du soupirail, Guiscardo, embarrassé qu’il était dans son manteau de cuir, fut fait prisonnier par deux de ses estafiers, et conduit secrètement à Tancrède.

« Celui-ci, dès qu’il le vit, dit, quasi tout en pleurs : « — Guiscardo, ma bonté envers toi n’avait pas mérité l’outrage et la honte que tu m’as fait éprouver dans mes choses intimes, comme aujourd’hui je l’ai vu de mes propres yeux. — » À quoi Guiscardo ne dit rien autre que ceci. — Amour est plus puissant que vous ni moi ne le sommes. — » Alors Tancrède ordonna qu’il fût gardé secrètement dans une chambre du château ; et ainsi fut fait. Le jour suivant venu, Ghismonda ne sachant rien de tout cela, Tancrède ayant médité de nombreux et variés projets, alla selon habitude après son repas dans la chambre de sa fille, où, l’ayant fait appeler, et s’étant enfermé avec elle, il se mit à dire en pleurant : « — Ghismonda, comme je croyais connaître ta vertu et ton honnêteté, il n’aurait jamais pu me venir à l’esprit, quelque chose qu’on m’eût dite, si je ne l’avais vu de mes yeux, que tu aies pu non pas te livrer à un homme mais même y penser, excepté à ton mari ; de quoi, pour ce peu de temps de vie que la vieillesse me réserve, je serai toujours dolent, me rappelant cela. Et maintenant, plût à Dieu, puisque tu devais descendre à tant de dépravation, que tu eusses pris un homme digne de ta noblesse ; mais entre tant qui fréquentent ma cour, tu as choisi Guiscardo, jeune homme de très vile condition, élevé dans notre cour, quasi pour l’amour de Dieu, depuis son enfance jusqu’à présent ; par quoi, tu m’as mis en grandissime embarras d’esprit, ne sachant quel parti je dois prendre à ton sujet. Quant à Guiscardo, que j’ai fait prendre cette nuit quand il sortait du soupirail, et que je tiens en prison, j’ai déjà résolu ce que je dois faire ; mais de toi, Dieu le sait, je ne sais que faire. D’une part, je suis sollicité par l’amour que je t’ai toujours porté plus qu’aucun père ne porte à sa fille, et d’autre part je suis excité par une très juste indignation pour ta grande folie. L’un veut que je te pardonne, et l’autre veut que, contre ma nature, je sévisse envers toi ; mais avant que je prenne un parti, je désire entendre ce que tu as à dire sur cela. — » Et cela dit, il baissa le visage, pleurant aussi fortement que ferait un enfant bien battu.

« Ghismonda, entendant son père et voyant que non seulement son amour secret était découvert, mais que Guiscardo était prisonnier, éprouva une douleur inexprimable, et fut tout près de la montrer par ses cris et ses larmes, comme font la plupart des femmes ; mais pourtant son âme altière surmontant cette lâcheté, elle affermit son visage avec une force merveilleuse, et elle résolut en elle-même, avant que de faire la moindre prière pour elle, de ne plus rester vivante, croyant déjà que son Guiscardo était mort. Pour quoi, non en femme éplorée ou contrite de sa faute, mais comme une vaillante et sans témoigner de crainte, d’un visage sec et ouvert, et nullement troublée, elle parla ainsi à son père : « — Tancrède, je ne suis disposée ni à nier, ni à prier, pour ce que l’un ne me servirait à rien, et que je ne veux pas que l’autre me serve. En outre, par aucun acte de soumission je n’entends me rendre bénévoles ta mansuétude et ton affection ; mais confessant la vérité, je veux d’abord, par de vraies raisons, défendre mon honneur, puis, par des faits, montrer la grandeur de mon âme. Il est vrai que j’ai aimé et que j’aime Guiscardo, et tant que je vivrai, ce qui sera peu, je l’aimerai ; et si après la mort on s’aime, je ne cesserai pas de l’aimer. Mais à cela ce n’est pas tant ma fragilité de femme qui m’a conduite, que ton peu de sollicitude à me remarier, et sa propre vertu. Tu aurais dû comprendre, Tancrède, étant toi-même de chair, que tu avais engendré une fille de chair et non de pierre ou de fer ; et tu devais, tu dois te rappeler, bien que tu sois vieux maintenant, quelles sont, et combien nombreuses et avec quelle force viennent les lois de la jeunesse ; et bien que toi, homme, tu te sois exercé dans les armes une partie de tes meilleures années, tu ne devais pas moins savoir ce que peuvent les oisivetés et les douceurs de la vie chez les vieux non moins que chez les jeunes. Je suis donc, comme étant née de toi, de chair, et j’ai si peu vécu que je suis encore jeune, et, pour l’une et l’autre cause, je suis remplie de concupiscence et de désir ; à quoi est venue ajouter de merveilleuses forces cette circonstance que déjà, pour avoir été mariée, j’ai connu quel plaisir c’est que de satisfaire ce désir. Auxquelles forces ne pouvant résister, je me suis laissée aller à ce vers quoi elle me tiraient comme jeune et comme femme, et je suis devenue amoureuse. Et certes, en cela j’opposai toute ma vertu, ne voulant pas, autant qu’il était par moi possible, que le penchant qui m’entraînait vers ce péché naturel, nous fît honte ni à toi, ni à moi. À cette fin, l’amour pitoyable et la fortune amie m’avaient montré une voie très cachée par laquelle, sans que personne s’en aperçût je parvenais à satisfaire mes désirs ; et cela, quel que soit celui qui te l’ait montré, ou le moyen par lequel tu l’as su, je ne le nie point. J’ai pris Guiscardo, non par hasard, comme beaucoup font, mais après mûre réflexion je l’ai choisi par-dessus tout autre, et je l’ai introduit près de moi de propos délibéré, et avec une sage persévérance de lui et de moi j’ai satisfait longuement mon désir. Dont il semble que, outre la faute d’avoir péché par amour, suivant plus volontiers la vulgaire opinion que la vérité, tu me reprennes plus amèrement en me disant — comme si tu n’aurais pas dû être ému si j’avais choisi un homme noble — que je me suis commise avec un homme de basse condition. En quoi tu ne vois pas que ce n’est point ma faute que tu reprends, mais celle de la fortune qui très souvent élève haut les indignes et laisse les plus dignes en bas. Mais laissons maintenant cela, et regarde quelque peu au principe des choses ; tu verras que notre chair à tous est faite d’une masse de chair, et que toutes les âmes ont été créées par un même créateur avec des forces et des puissances égales, et une égale vertu. C’est la vertu qui tout d’abord nous distingue, car nous naquîmes et nous naissons tous égaux ; et ceux qui en eurent et en acquirent la plus grande part furent appelés nobles, et le reste resta non noble. Et bien qu’un usage contraire ait par la suite obscurci cette loi, elle n’est pas encore abolie ni détruite par la nature et les bonnes coutumes ; et pour ce, celui qui se conduit avec vertu, se montre vraiment gentilhomme et si on l’appelle autrement, c’est celui qui appelle et non celui qui est appelé qui commet une faute. Regarde parmi tous tes gentilhommes et examine leur vertu, leurs mœurs et leurs façons de vivre, et d’autre part, regarde celle de Guiscardo : si tu veux juger sans animosité, tu diras qu’il est très noble et que tous tes nobles sont des vilains. Sur la vertu et la valeur de Guiscardo, je n’ai pas cru au jugement d’aucune autre personne, qu’à celui de tes paroles et de mes yeux. Qui le recommanda jamais autant que toi, alors que tu le louais dans toutes les choses où un vaillant homme doit être loué ? Et certes ce n’était pas à tort ; car si mes yeux ne m’ont point trompée, il n’est pas un éloge que tu lui aies donné, que je ne lui aie vu mériter et bien plus que tes paroles ne pouvaient l’exprimer. Et si toutefois j’avais été trompée en cela, c’est par toi que j’aurais été trompée. Diras-tu donc que je me suis commise avec un homme de basse condition ? tu ne dirais pas la vérité ; mais si par aventure tu disais que c’est avec un homme pauvre, on pourrait te l’accorder à ta honte, puisque tu n’as pas su mettre en meilleur état un vaillant homme ton serviteur ; mais la pauvreté n’enlève la noblesse à personne, ce que fait parfois la richesse. Beaucoup de rois, beaucoup de grands princes ont été pauvres ; et beaucoup de ceux qui bêchent la terre et qui gardent les troupeaux, furent autrefois très riches, comme il en est encore aujourd’hui. Quant au dernier doute que tu agitais, à savoir ce que tu devais faire de moi, chasse-le tout à fait, si dans ton extrême vieillesse tu es disposé à faire ce que tu n’as pas fait étant jeune, c’est-à-dire à devenir cruel. Use sur moi ta cruauté que je ne suis disposée à détourner par aucune prière, puisque tu en trouves la première occasion dans cette faute, si c’est une faute, parce que je t’assure que ce que tu auras fait ou feras de Guiscardo, si tu n’en fait autant de moi, mes propres mains le feront. Or donc, va pleurer avec les femmes, et persistant dans ta cruauté, tue-nous d’un même coup, lui et moi, s’il te paraît que nous avions ainsi mérité. — »

« Le prince connut la grandeur d’âme de sa fille, mais il ne crut pas pour cela qu’elle fût si fortement résolue à faire ce que ces paroles disaient. Pour quoi, sorti d’auprès d’elle, et ayant écarté la pensée de la faire en rien souffrir, il pensa à refroidir son ardent amour dans le sang d’autrui, et il ordonna aux deux gardiens de Guiscardo de l’étrangler sans bruit la nuit suivante, et, après lui avoir arraché le cœur, de le lui apporter, ce que ceux-ci firent comme il leur avait été commandé. Le jour suivant venu, le prince ayant fait venir une grande et belle coupe d’or, et y ayant mis le cœur de Guiscardo, l’envoya à sa fille par un de ses familiers secrets, auquel il donna ordre de lui dire en lui donnant : « — Ton père t’envoie ceci, pour te consoler de la chose que tu aimes le plus, de même que tu l’as consolé, lui, de ce qu’il aimait le plus. — »

« Ghismonda, non revenue de son cruel projet, se fit, dès que son père l’eut quittée, apporter des herbes et des racines vénéneuses, qu’elle distilla et réduisit dans l’eau, afin de l’avoir toute prête si ce qu’elle craignait arrivait. Le familier étant venu la trouver avec le présent et le message du prince, elle prit la coupe avec un visage fort et l’ayant découverte, comme elle vit le cœur et entendit les paroles, elle eut pour certain que c’était le cœur de Guiscardo. Pour quoi, ayant levé les yeux sur le familier, elle dit ceci : « — Il ne fallait pas une sépulture moins digne que l’or à si grand cœur, et en cela mon père a discrètement fait. — » Et ayant ainsi dit, elle l’approcha de sa bouche, l’embrassa, et puis dit : « — En toutes choses, toujours et jusqu’à cette fin suprême de ma vie, j’ai trouvé l’amour de mon père très tendre pour moi, mais aujourd’hui plus que jamais, et pour ce tu lui rendras de ma part, pour un si grand présent, les dernières grâces que je doive jamais lui rendre. — » Cela dit, s’étant retournée sur la coupe qu’elle tenait serrée, et regardant le cœur elle dit : — « Ah ! doux tombeau de tous mes plaisirs, maudite soit la cruauté de celui qui maintenant me force à te voir avec les yeux du corps ! Ce m’était assez de te regarder à toute heure avec ceux de la pensée. Tu as fourni ta course et ainsi que le sort l’avait marqué, tu t’es hâté et te voici à la fin à laquelle chacun court ; tu as laissé les misères du monde et ses fatigues, et de ton ennemi lui-même tu as obtenu la sépulture que ta valeur t’a méritée. Rien ne te manquait pour avoir des funérailles complètes sinon les larmes de celle que de ton vivant tu as tant aimée ; afin que tu eusses ces larmes, Dieu a mis dans la pensée de mon impitoyable père de t’envoyer à moi, et je te les donnerai, bien que j’eusse résolu de mourir les yeux secs et le visage dépouillé de toute peur. Et quand je te les aurai données, je ferai en sorte que mon âme rejoigne sans retard aucun celle que tu as si longtemps précieusement gardée. Et en quelle autre compagnie qu’avec elle pourrais-je partir plus contente ou plus rassurée, pour les lieux inconnus ? Je suis sûre qu’elle est encore en toi, et qu’elle regarde les lieux témoins de ses plaisirs et des miens, et que, comme — j’en suis persuadée — elle m’aime encore, elle attend la mienne dont elle est souverainement aimée. — » Ayant ainsi dit, non autrement que si elle avait eu une fontaine dans la tête, sans faire aucune de ces clameurs habituelles aux femmes, elle s’inclina sur la coupe, et, gémissant, elle se mit à verser tant de larmes que ce fut chose merveilleuse à regarder, et à baiser une infinité de fois le cœur mort.

« Ses damoiselles qui se tenaient autour d’elle, ne comprenaient pas ce que c’était que ce cœur ou ce que voulaient dire ces paroles, mais vaincues de pitié, elles pleuraient toutes et lui demandaient en vain avec un air de compassion la cause de ses pleurs, et, du mieux qu’elles savaient et pouvaient, s’ingéniaient à la consoler. Quand il lui parut avoir assez pleuré, elle releva la tête, essuya ses yeux et dit : « — Ô cœur tant aimé, j’ai rempli mon devoir tout entier envers toi ; il ne me reste plus autre chose à faire que d’aller avec mon âme faire compagnie à la tienne. — » Et cela dit, elle se fit donner la fiole dans laquelle était l’eau qu’elle avait préparée d’avance, et ayant versé cette eau dans la coupe où le cœur avait été lavé par ses abondantes larmes, elle la porta sans peur aucune à sa bouche, la but toute, et l’ayant bue, elle monta sur son lit la coupe à la main, s’enveloppant le plus honnêtement qu’elle put dans ses vêtements ; puis après avoir placé sur son cœur le cœur de son amant sans rien dire, elle attendit la mort.

« Ses damoiselles ayant vu et entendu ces choses, bien qu’elles ne sussent point ce qu’était l’eau qu’elle avait bue, avaient envoyé tout dire à Tancrède, lequel, craignant ce qui venait de se passer, descendit sur-le-champ dans la chambre de sa fille et y arriva au moment où elle montait sur le lit. Alors il se mit, mais trop tard, à la réconforter par de douces paroles, et voyant en quel état extrême elle était, il se mit à pleurer douloureusement. À quoi la dame dit : « — Tancrède, réserve ces larmes pour un sort moins désiré que celui-ci, et ne les donne pas à moi, car je ne les souhaite point. Qui vit jamais quelqu’un, sinon toi, pleurer sur ce qu’il a voulu ? Mais pourtant, si un reste de cet amour que tu m’as autrefois porté vit encore en toi, accorde-moi comme dernière faveur, puisqu’il ne t’a pas plu que je vécusse secrètement et en cachette avec Guiscardo, que mon corps soit enterré publiquement avec le sien, quelque part que tu l’aies fait jeter après sa mort. — » L’angoisse de ses pleurs ne permit pas au prince de répondre. Alors la jeune femme sentant sa fin venue, serrant le cœur mort sur sa poitrine, dit : « — Restez avec Dieu, car moi je m’en vais. — » Et ayant fermé ses yeux et perdu tout sentiment, elle quitta cette vie de douleur. Ainsi eut douloureuse fin l’amour de Guiscardo et de Ghismonda, comme vous l’avez entendu. Après avoir beaucoup pleuré sur eux, Tancrède se repentant trop tard de sa cruauté, les fit, au milieu de la douleur générale des Salernitains, honorablement ensevelir tous deux dans un même tombeau. — »



NOUVELLE II


Frère Alberto fait croire à une dame que l’ange Gabriel est amoureux d’elle, et se faisant passer pour l’ange Gabriel, il couche plusieurs fois avec la dame. Surpris par les parents de cette dernière, il se sauve de chez elle et se réfugie chez un pauvre homme qui, le lendemain, le conduit sur la place sous le déguisement d’un homme sauvage. Là, il est reconnu, pris et mis en prison.


La nouvelle contée par la Fiammetta avait plus d’une fois tiré les larmes des yeux de ses compagnes, mais quand elle fut finie, le roi dit d’un air sombre : « — Je croirais faire un bon marché, s’il me fallait donner ma vie pour la moitié du plaisir que Guiscardo eut avec Ghismonda, et pas une de vous ne s’en doit étonner, puisqu’à chaque heure de mon existence je ressens mille morts, sans que pour toutes ces heures douloureuses il me soit concédé la moindre parcelle de plaisir. Mais laissant pour le moment ce qui me concerne, je veux qu’avec de tristes récits, en partie semblables à mes propres malheurs, Pampinea, continue. Si elle poursuit comme la Fiammetta a commencé, je me mettrai sans aucun doute à sentir quelque rafraîchissement tomber sur le feu qui me consume. — » Pampinea voyant que l’ordre lui était venu, comprit plutôt par son affection pour elles le désir de ses compagnes, que par ses paroles celui du roi, et pour ce, plus disposée pour les récréer un peu que pour contenter le roi uniquement sur son ordre, à dire une nouvelle pour rire sans sortir du sujet proposé, elle commença :

« — Le vulgaire use d’un proverbe ainsi fait : Qui est mauvais et tenu pour bon, peut faire le mal sans qu’on y croie. Ce proverbe me fournit ample matière à parler sur le sujet qui m’a été imposé, comme aussi à montrer combien grande est l’hypocrisie des religieux. Ceux-ci avec leurs longs et larges habits, leur visage artificiellement pâli, leur voix humble et douce quand ils sollicitent, mais hautaine et forte pour blâmer chez autrui leurs propres vices et pour persuader qu’eux prenant et les autres donnant, tous arrivent à salvation, et, qui plus est, avec leur art de concéder à chaque mourant, selon la quantité d’argent que celui-ci leur donne, une place plus ou moins bonne en paradis, non comme des hommes qui ont le paradis à acquérir aussi bien que nous, mais comme s’ils en étaient possesseurs et maîtres, s’efforcent de tromper d’abord eux-mêmes s’ils croient à tout cela, puis ceux qui ajoutent foi à leurs paroles. Et à ce sujet, s’il m’était permis de le démontrer autant qu’il conviendrait, je ferais voir bientôt ce qu’ils tiennent caché sous leurs larges capes. Mais plût à Dieu, qu’à propos de leurs jongleries, il leur en advînt à tous, comme à un frère mineur, non pas jeune, mais de ceux qui à Venise étaient tenus pour les meilleurs casuistes, et duquel il me plaît souverainement de parler, pour relever un peu, en vous forçant peut-être à rire, vos âmes remplies de compassion par la mort de Ghismonda.

« Donc, valeureuses dames, il y eut dans Imola un homme de vie scélérate et corrompue, lequel s’appelait Berto della Massa, dont les œuvres blâmables très connues des habitants de la ville, le signalèrent tellement, que personne dans Imola ne croyait plus non seulement à ses mensonges, mais aux vérités qu’il disait ; pour quoi, voyant que ses tromperies ne pouvaient plus prendre en ce pays, il s’en alla en désespoir de cause à Venise, réceptacle de toute ignominie, et là il imagina de prendre un nouveau moyen pour exercer ses méfaits, ce qu’il n’avait pu faire ailleurs. Et comme s’il avait été mordu par sa conscience pour les malversations commises auparavant par lui, se montrant pris d’une extrême humilité, et devenu en outre plus dévot que quiconque, il alla se faire frère mineur, et se fit appeler frère Alberto da Imola ; et sous cet habit, il se mit à simuler une vie de privations et à prêcher beaucoup la pénitence et l’abstinence, ne mangeant jamais de viandes, ne buvant pas de vin, quand il n’en avait pas qui lui plût. À peine l’eut-on remarqué, que de voleur, de ruffian, de faussaire, d’homicide, il devint subitement grand prédicateur, sans avoir pour cela abandonné les vices susdits, se proposant de les pratiquer en cachette quand il pourrait. En outre s’étant fait prêtre, il était toujours à l’autel, et quand il célébrait, s’il était vu de beaucoup de gens, il pleurait sur la passion du Sauveur, comme quelqu’un à qui les larmes coûtaient peu quand il le voulait. Et en peu de temps, par ses prédications et ses larmes, il sut capter tellement les Vénitiens, qu’il était nommé fidéi-commis et dépositaire de tout testament qui se faisait, gardien des deniers de beaucoup de gens, confesseur et conseiller quasi de la meilleure partie des hommes et des femmes ; et ainsi faisant, de loup il était changé en pasteur, et sa réputation de sainteté était devenue à Venise bien plus grande que ne le fut jamais celle de saint François à Assises.

« Or, il advint qu’une jeune dame, simple et sotte, qui était appelée madame Lisetta da Caquirino, femme d’un gros marchand qui était parti avec des galères pour la Flandre, alla, avec d’autres dames, se confesser à ce saint moine. Laquelle dame étant à ses pieds, et ayant, comme une Vénitienne qu’elle était — et elles sont toutes sans cervelle, — dit une partie de ses péchés, frère Alberto l’interrogea et lui demanda si elle n’avait pas quelque amant. À quoi elle, d’un air indigné, répondit : « — Eh ! messire le moine, n’avez-vous pas des yeux en tête ? Mes beautés vous paraissent-elles faites comme celles des autres ? j’aurais trop d’amants si j’en voulais, mais mes beautés ne sont pas faites pour être aimées de celui-ci ou de celui-là. Combien en voyez-vous dont les beautés soient faites comme les miennes, moi qui serais belle dans le paradis même ? — » Et par-dessus cela, elle dit tant de choses de sa beauté, que c’était fastidieux à entendre. Frère Alberto connut incontinent que celle-ci était atteinte de sottise, et comme elle lui parut terrain propice à ses desseins, il s’amouracha d’elle soudain et outre mesure. Mais réservant les cajoleries pour un temps plus favorable, et afin de se donner pour un saint, il se mit pour cette fois à la reprendre et à lui dire que c’était là une vaine gloire, et autres choses de ce genre. Pour quoi, la dame lui dit qu’il était une bête et qu’il ne savait pas distinguer une beauté d’une autre. Alors frère Alberto, ne voulant pas trop la courroucer, la confession étant finie, la laissa aller avec les autres pénitentes.

« Quelques jours après, ayant pris avec lui un de ses fidèles compagnons, il alla à la maison de madame Lisetta, et s’étant retiré à part avec elle dans une salle où il ne pouvait être vu de personne, il se jeta à ses genoux et dit : « — Madame, je vous prie, de par Dieu, de me pardonner ce que dimanche, alors que vous parliez de votre beauté, je vous ai dit, pour ce que j’en ai été si cruellement châtié la nuit suivante, que, depuis, je n’ai pu me lever si ce n’est aujourd’hui. — » La dame niaise dit alors : « — Et qui vous a châtié ainsi ? — » Frère Alberto dit : « — Je vous le dirai. Étant la nuit en prière, comme j’ai l’habitude d’être toujours, je vis subitement dans ma cellule une grande splendeur, et avant que j’eusse pu me retourner pour voir ce que c’était, je vis au-dessus de moi un jeune homme d’éclatante beauté, un gros bâton à la main, qui me prit par la tête, me jeta à ses pieds, et me bâtonna tellement qu’il me brisa tout entier. Je lui demandai après pourquoi il avait agi ainsi, et il répondit : « — Parce que tu as osé aujourd’hui reprendre les célestes beautés de madame Lisetta, que j’aime, fors Dieu, au-dessus de toute chose. — » « Et moi, je lui demandai alors : « — Qui êtes-vous ? » — « À quoi il répondit qu’il était l’ange Gabriel. « — Ô mon seigneur — dis-je — je vous prie de me pardonner. — » Et lui dit alors : « — Eh bien, je te pardonne, à cette condition que tu iras la trouver le plus tôt que tu pourras, et que tu t’en feras pardonner ; et si elle ne te pardonne pas, je reviendrai ici, et je te donnerai tant de coups, que je te rendrai impotent pour tout le temps que tu vivras ici-bas. — » Ce qu’il me dit ensuite, je n’ose vous le dire, si vous ne me pardonnez tout d’abord. — »

« La dame à la cervelle éventée, et qui était aussi un peu douce de sel, se réjouissait tout en entendant ces paroles, et les croyait toutes très vraies ; au bout d’un moment, elle dit : « — Je vous disais bien, frère Alberto, que mes beautés étaient célestes ; mais Dieu me soit en aide, j’ai pitié de vous, et pour qu’il ne vous soit plus fait de mal, je vous pardonne présentement, si vous me dites exactement ce que l’ange vous a dit ensuite. — » Frère Alberto dit : « — Madame, puisque vous m’avez pardonné, je vous le dirai volontiers ; mais je vous prie de vous souvenir d’une chose, c’est que, quoi que je vous dise, vous vous gardiez d’en parler à qui que ce soit au monde, si vous ne voulez gâter vos affaires, car vous êtes la plus heureuse femme qui aujourd’hui soit sur terre. L’ange Gabriel m’a dit de vous dire que vous lui plaisiez tant, que plusieurs fois il serait venu coucher la nuit avec vous, s’il n’avait craint de vous épouvanter. Maintenant il vous mande par ma bouche qu’il veut venir vous trouver une nuit et rester quelque temps avec vous ; et pour ce qu’il est ange, et qu’en venant sous la forme d’ange vous ne pourriez pas le toucher, il dit que, par amour pour vous, il veut venir sous une forme d’homme, et pour ce il dit que vous lui mandiez dire quand vous voulez qu’il vienne, et sous la forme de qui ; alors il viendra ; de quoi vous pouvez, plus que toute autre femme vivante, vous tenir heureuse. — » Madame la niaise dit alors qu’il lui plaisait beaucoup que l’ange Gabriel l’aimât, pour ce qu’elle l’aimait bien, lui aussi, et qu’elle ne manquait jamais d’allumer, devant les endroits où elle voyait son image, une chandelle d’au moins un matapan ; et que quelle que fût l’heure où il voudrait venir la voir, il serait le bienvenu ; qu’il la trouverait toute seule dans sa chambre, mais à la condition toutefois qu’il ne la délaisserait pas pour la Vierge Marie, qu’on lui avait dit lui vouloir beaucoup de bien, ainsi que cela paraissait du reste, puisque chaque fois qu’elle le voyait elle se mettait à genoux devant lui. Elle ajouta qu’il pouvait venir sous la forme qu’il voudrait, car elle n’aurait pas peur.

« Frère Alberto dit alors : « — Madame, vous parlez sagement, et j’ordonnerai tout pour le mieux avec lui selon que vous me dîtes. Mais vous pouvez me faire une grande grâce qui, à vous, ne vous coûtera rien, et cette grâce, la voici : consentez à ce qu’il vienne avec mon corps. Et écoutez en quoi vous me ferez ainsi une grâce : il me tirera l’âme du corps et la mettra en paradis, et il entrera en moi, et tout autant qu’il sera avec vous, autant mon âme restera en paradis. — » La dame peu fine, dit alors : « — Cela me plaît très bien ; je veux qu’en dédommagement des coups qu’il vous a donnés à mon occasion, vous ayez cette consolation. — » Frère Alberto dit alors : « — Donc faites que cette nuit il trouve la porte de votre demeure disposée de façon qu’il puisse entrer, pour ce que, venant sous un corps d’homme, il ne pourra entrer autrement que par la porte. — » La dame répondit que ce serait fait. Frère Alberto partit, et elle resta si transportée de joie que le cul ne lui touchait pas la chemise, et qu’il lui semblait qu’il se passerait mille ans avant que l’ange Gabriel vînt la trouver.

« Frère Alberto, pensant que cette nuit il lui faudrait faire office de cavalier et non d’ange, commença par se réconforter avec des confetti et d’autres bonnes choses, afin de ne pas être trop facilement jeté bas de son cheval. Ayant donc obtenu permission, dès qu’il fut nuit, il alla avec un de ses compagnons dans la maison d’une de ses amies, d’où il avait plus d’une fois pris sa course quand il allait courir les juments, et de là, quand le moment lui parut venu, il se rendit à la demeure de la dame, où ayant pénétré, il se transforma en ange avec les habits qu’il avait apportés, puis monta en haut et entra dans la chambre de la dame. Celle-ci, dès qu’elle vit cette chose toute blanche, s’agenouilla devant elle, et l’ange l’ayant bénie, la releva et lui fit signe d’aller au lit. Elle, empressée d’obéir, le fit prestement, et l’ange se coucha auprès de sa dévote. Frère Alberto était bel homme et robuste de corps, et sa personne se tenait bien sur ses jambes ; pour quoi se trouvant avec madame Lisetta qui était fraîche et tendre, il lui fit une autre contenance que son mari et vola pendant la nuit bon nombre de fois sans ailes ; de quoi elle se tint pour fortement contente ; et de plus, il lui dit beaucoup de choses sur la gloire céleste. Puis, le jour approchant, ayant préparé son retour, il sortit sous ses habits ordinaires et rejoignit son compagnon, auquel, afin qu’il n’eut pas peur en dormant seul, la bonne femme de la maison avait fait amicale compagnie.

« La dame, dès qu’elle eût déjeuné, ayant pris sa suivante, alla trouver frère Alberto et lui dit des nouvelles de l’ange Gabriel, et ce qu’elle avait entendu de lui sur la gloire de la vie éternelle, et comme il était fait, ajoutant à cela de merveilleuses fables. À quoi frère Alberto dit : « — Je ne sais comment vous avez été avec lui ; je sais bien que cette nuit, quand il est venu à moi et que je lui ai eu fait votre ambassade, il transporta subitement mon âme parmi tant de fleurs et tant de roses, que jamais on en vit autant ici-bas, et je restai jusqu’à ce matin en un des plus agréables lieux qui fut jamais ; ce que mon corps est devenu pendant ce temps, je ne sais. — » « — Ne vous le dis-je pas — dit la dame — votre corps a été toute la nuit dans mes bras avec l’ange Gabriel ; et si vous ne me croyez pas, regardez-vous sous le sein gauche, à l’endroit où j’ai donné un grandissime baiser à l’ange, tellement que la trace en restera plusieurs jours. — » Frère Alberto dit alors : « — Bien ferai-je aujourd’hui une chose que je n’ai pas faite depuis longtemps, je me dévêtirai pour voir si vous dites vrai. — » Et après bon nombre de sottises, la dame s’en retourna chez elle, où, sous forme d’ange, frère Alberto alla souvent depuis, sans trouver aucun empêchement.

« Cependant il advint qu’un jour, madame Lisetta étant avec une de ses commères, et devisant avec elle sur la beauté, elle dit, pour mettre la sienne au-dessus de toute autre, en femme qui avait peu de sel en la cervelle : « — Si vous saviez à qui ma beauté plaît, en vérité, vous vous tairiez sur celle des autres. — » La commère, désireuse d’apprendre, et qui la connaissait bien, dit : « — Madame, vous pouvez dire vrai, mais cependant, ne sachant pas quel est celui-là, d’aucuns ne le croiraient pas aussi légèrement. — » Alors la dame, qui avait peu d’esprit, dit : « — Commère, cela ne se doit pas dire, mais mon amant est l’ange Gabriel qui m’aime plus que lui-même, comme étant la plus belle dame, à ce qu’il me dit, qui soit au monde ou dans la Maremme. — » La commère eut alors envie de rire, mais elle se retint pour la faire parler davantage, et dit : « — Sur ma foi en Dieu, Madame, si l’ange Gabriel est votre amant et vous a dit cela, il doit bien en être ainsi ; mais je ne croyais pas que les anges faisaient ces choses. — » La dame dit : « — Commère, vous êtes dans l’erreur ; par les plaies de Dieu, il le fait mieux que mon mari. Il me dit aussi que cela se fait ainsi là-haut ; mais pour ce que je lui parais plus belle qu’aucune autre qui soit au Ciel, il s’est énamouré de moi et vient coucher avec moi bien souvent : comprenez-vous maintenant ? — »

« La commère ayant quitté madame Lisetta, il lui sembla vivre mille ans avant d’être en un endroit où elle pût redire ces choses ; et s’étant trouvée à une fête en compagnie d’une nombreuse société de dames, elle leur raconta de tous points la nouvelle. Ces dames le dirent à leurs maris et à d’autres dames, et celles-ci à d’autres encore, et ainsi en moins de deux jours, Venise en fut toute remplie. Mais parmi ceux aux oreilles de qui vint la chose, se trouvèrent les beaux-frères de la dame, lesquels, sans rien lui dire, eurent à cœur de connaître cet ange Gabriel et de savoir s’il savait voler, et s’embusquèrent pendant plusieurs nuits à cet effet.

« Il advint que de tout ceci rien ne parvint aux oreilles de frère Alberto, qui s’en fut une nuit retrouver la dame. Mais à peine se fût-il déshabillé, que les beaux-frères de celle-ci qui l’avaient vu venir, furent à la porte de sa chambre pour l’ouvrir. Ce que frère Alberto entendant, et s’apercevant de ce que c’était, il se leva, et n’ayant pas d’autre moyen de se sauver, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le grand canal et se jeta à l’eau. Il y avait beaucoup de fond et il savait bien nager, de sorte qu’il ne se fit aucun mal ; et ayant nagé de l’autre côté du canal, il entra prestement dans une maison qui était ouverte, où il pria un bon homme qui s’y trouvait, de lui sauver la vie pour l’amour de Dieu, lui racontant une fable pour lui expliquer comment il se trouvait là à cette heure et tout nu. Le bon homme, mu de pitié, et ayant à aller à ses affaires, le mit dans son lit et lui dit d’y rester jusqu’à son retour, puis, l’ayant enfermé, il alla à ses affaires. Quant aux beaux-frères de la dame, étant entrés dans la chambre, ils trouvèrent qu’après y avoir laissé ses ailes, l’ange Gabriel s’était envolé ; de quoi tout déconfits, ils firent de grands reproches à la dame, et la laissant désolés, s’en retournèrent chez eux, avec la défroque de l’ange Gabriel.

« Sur ces entrefaites, le jour étant venu, le bon homme se trouvant sur le Rialto, entendit dire comment, la nuit précédente, l’ange Gabriel avait été coucher avec madame Lisetta, et que, trouvé par ses beaux-frères, il s’était, de peur, jeté dans le canal, et qu’on ne savait ce qu’il était devenu ; pour quoi il s’avisa soudain que c’était lui qu’il avait en sa demeure. Y étant retourné et l’ayant reconnu, après lui avoir parlé de beaucoup de choses, il lui dit que s’il ne voulait pas qu’il le livrât aux beaux-frères, il lui fît apporter cinquante ducats ; ce qui fut fait. Puis, frère Alberto désirant sortir de là, le bon homme lui dit : « — Il n’y a pas d’autre moyen que celui-ci : nous faisons aujourd’hui une fête dans laquelle chacun mène un homme vêtu soit en ours, soit en sauvage, ou en tout autre déguisement ; et nous faisons une chasse sur la place Saint-Marc, après laquelle chasse, la fête est terminée, et chacun s’en va où il lui plaît avec celui qu’il a mené. Si vous voulez, afin qu’on ne puisse deviner qui vous êtes, je vous mènerai là dans un de ces déguisements, et je pourrai ensuite vous conduire où vous voudrez. Autrement je ne vois pas comment vous pourriez sortir d’ici sans être reconnu, car les beaux-frères de la dame, avisant que vous êtes caché en quelque endroit des environs, ont mis partout des sentinelles pour vous avoir. — »

« Bien qu’il parût dur à frère Alberto d’aller sous un tel déguisement, la peur qu’il avait des parents de la dame l’amena à accepter, et il dit à son hôte où il voulait être conduit, et qu’il serait content pourvu qu’il l’y conduisît. Celui-ci après l’avoir tout enduit de miel, le couvrit par dessus de plumes légères, puis lui ayant mis une chaîne dans la bouche, et lui ayant donné à tenir d’une main un grand bâton et de l’autre deux grands chiens qu’il avait menés de la boucherie, il envoya quelqu’un au Rialto publier à son de trompe que quiconque voudrait voir l’ange Gabriel allât sur la place de saint Marc ; et voilà la loyauté vénitienne ! Cela fait, il le fit sortir, le faisant marcher devant lui, et le tenant derrière par la chaîne, non sans une grande rumeur de la foule qui répétait à l’envie : Qu’est-cela, qu’est-cela ? Il le conduisit sur la place, où il y avait des gens à l’infini qui tous étaient venus sur l’avis entendu au Rialto. Parvenu là, dans un endroit élevé, faisant semblant d’attendre la chasse, il lia à une colonne son homme sauvage auquel les mouches et les taons, pour ce qu’il était enduit de miel, causaient un grand ennui. Mais quand il eut vu la place bien pleine, feignant de vouloir détacher son homme sauvage, il ôta le masque à frère Alberto, disant ; « — Seigneurs, puisque le sanglier ne vient pas à la chasse, et qu’ainsi on n’en fait pas, je veux, pour que vous ne soyez pas venus en vain, que vous voyiez l’ange Gabriel, lequel descend du ciel la nuit pour consoler mesdames les Vénitiennes. — »

« Dès que le masque fut ôté, frère Alberto fut aussitôt reconnu de tous, et chacun lui adressait les mots les plus outrageants et les plus grandes injures que l’on eût dites jamais à un fourbe. En outre, chacun lui jetait au visage, qui une ordure, qui une autre. Et on le tint ainsi un grand espace de temps, jusqu’à ce que la nouvelle fût venue par aventure à ses frères. Enfin six d’entre eux arrivèrent le chercher, et lui ayant jeté une cape sur le dos après l’avoir enchaîné, ils le menèrent non sans une grande rumeur derrière lui, à leur couvent, où il fut mis en prison, et où l’on croit qu’il mourut après avoir mené une vie misérable. C’est ainsi que tenu pour saint et faisant le mal sans qu’on le crût, il osa se faire passer pour l’ange Gabriel, et déguisé en homme sauvage, il finit par être vitupéré, comme il l’avait mérité, et pendant longtemps pleura en vain ses péchés. Plaise à Dieu qu’à tous les autres il puisse en arriver ainsi. — »



NOUVELLE III


Trois jouvenceaux aiment trois sœurs et s’enfuient avec elles en Crète. L’aînée tue son amant par jalousie ; la seconde lui sauve la vie en couchant avec le duc de Crète. Son amant l’ayant su, la tue et s’enfuit avec la sœur aînée. Le troisième amant et la troisième sœur sont accusés du meurtre ; ils sont mis en prison, corrompent le gardien et se sauvent à Rhodes, ils meurent dans la misère.


Philostrate, ayant entendu la fin de la nouvelle de Pampinea, resta quelque temps silencieux, puis dit en se tournant vers elle : « — Il y a eu un peu de bon, et cela m’a plu, à la fin de votre nouvelle ; mais auparavant, il y a eu trop à rire, ce que j’aurais voulu n’y point voir. — » Puis s’étant tourné vers la Lauretta, il dit : « — Madame, continuez avec une meilleure, si cela se peut. — » La Lauretta dit en riant : « Vous êtes trop cruel envers les amants si vous désirez uniquement qu’ils aient une fin malheureuse. Moi, pour vous obéir, je conterai une nouvelle au sujet de trois amants qui finirent également mal après avoir peu joui de leur amour. — » Et ayant ainsi dit, elle commença : « — Jeunes dames, comme vous pouvez clairement le reconnaître, tout vice peut tourner au plus grand dommage de celui qui en use, et souvent au dommage d’autrui ; et parmi tous les autres vices, il me semble que celui qui nous jette dans les périls à rênes abandonnées, c’est la colère, laquelle n’est pas autre chose qu’un mouvement soudain et inconsidéré, mu par sentiment de tristesse qui chasse toute raison, et ayant aveuglé de ténèbres les yeux de l’esprit, allume notre âme d’une immense fureur. Et bien que cela arrive souvent chez les hommes, et plus souvent chez les uns que chez les autres, néanmoins ce vice s’est vu aussi avec de plus grands dommages chez les femmes, pour ce que les soupçons s’allument plus facilement chez elles, y brûlent d’une plus vive flamme et les émeuvent avec moins de retenue. Et il n’y a rien d’étonnant à cela, car, si nous voulons regarder, nous voyons que de sa nature le feu prend plus vite aux choses légères et faibles, qu’aux choses dures et plus résistantes. Pour nous, — et les hommes ne le prennent pas pour un mal — nous sommes plus délicates qu’eux et beaucoup plus mobiles. C’est pourquoi, considérant que nous sommes portées naturellement à cela, et que d’un autre côté notre mansuétude et notre bonté procurent grande tranquillité et grand plaisir aux hommes avec lesquels nous avons à vivre, et aussi que la colère et la fureur sont une source de grand ennui et péril, et afin que nous nous en gardions d’un cœur plus fort, j’entends par ma nouvelle vous montrer comment l’amour de trois jeunes hommes et d’autant de dames, comme j’ai dit ci-dessus, de très heureux devint très malheureux, par suite de la colère de l’une d’elles.

« Marseille, comme vous savez, est située en Provence sur le bord de la mer. C’est une antique et très noble cité, et qui fut jadis plus remplie d’hommes riches et de gros marchands qu’on n’y en voit aujourd’hui. Parmi ces derniers, il en fut un appelé Narnald Cluada, homme de naissance infime, mais de grande bonne foi et loyal marchand, riche sans mesure de domaines et de deniers, lequel avait eu de sa femme plusieurs enfants, dont trois étaient des filles et beaucoup plus âgées que les autres qui étaient des garçons. Deux d’entre elles, nées le même jours, étaient âgées de quinze ans ; la troisième en avait quatorze. Leurs parents n’attendaient pour les marier que le retour de Narnald qui était allé avec ses marchandises en Espagne. Les noms des deux premières étaient pour l’une Ninetta, et pour l’autre Maddalena ; la troisième s’appelait Bertella. De la Ninetta, un jeune homme nommé Restagnone, gentilhomme quoique pauvre, s’était amouraché autant qu’il pouvait, et la jeune fille s’était à son tour éprise de lui, et tous deux avaient su si bien s’y prendre, que, sans que personne au monde le sût, ils jouissaient de leur amour. Et ils en jouissaient déjà depuis un certain temps, quand il advint que deux jeunes compagnons, dont l’un s’appelait Folco et l’autre Ughetto, et dont les pères étaient morts en les laissant très riches, s’énamourèrent l’un de la Maddalena, l’autre de la Bertella. De quoi s’étant aperçu Restagnone — la Ninetta le lui ayant montré — il songea à avancer ses propres affaires, grâce à leur amour. S’étant lié avec eux, il les accompagnait tantôt l’un, tantôt l’autre, tantôt tous deux à la fois, pour voir leurs dames en même temps qu’il venait voir la sienne ; et quand il lui parût être assez leur ami, il les fit venir un jour dans sa demeure et leur dit : « — Très chers jeunes gens, notre fréquentation peut vous avoir assurés combien est grande l’amitié que je vous porte, et que je ferais pour vous ce que je ferais pour moi-même ; et comme je vous aime beaucoup, j’entends vous dire ce qui m’est venu en l’esprit ; puis, vous et moi, nous prendrons ensemble là-dessus le parti qui vous semblera le meilleur. Si vos paroles ne mentent pas, et par ce que j’ai aussi compris de vos allures de jour et de nuit, vous brûlez d’un grandissime amour pour les deux jeunes filles que vous aimez, et dont moi j’aime la troisième sœur. À cette ardeur, si vous voulez vous y prêter, mon cœur me donne de trouver très doux et plaisant remède qui est celui-ci : vous êtes de richissimes jeunes gens, ce que moi je ne suis pas ; si vous voulez réunir vos richesses en une et m’en faire avec vous troisième possesseur, puis choisir en quelle partie du monde vous désirez que nous allions mener joyeuse vie avec nos maîtresses, sans aucun doute, je ferai que les trois sœurs, avec une grande partie des biens de leur père, s’en viendront avec nous où nous voudrons aller. À vous maintenant de prendre un parti et de vous satisfaire par ce moyen ou de le laisser. — »

Les deux jeunes gens qui brûlaient outre mesure, entendant qu’ils obtiendraient leurs jeunes maîtresses, ne se fatiguèrent pas trop à délibérer, mais dirent que si ce résultat devait s’ensuivre, ils étaient prêts à faire ainsi. Restagnone ayant obtenu cette réponse des jeunes gens se rencontra avec la Ninetta, auprès de laquelle il ne pouvait s’introduire sans grandes difficultés, et après être demeuré quelque temps avec elle, il lui exposa ce qu’il avait dit aux jeunes gens, et s’efforça par de nombreux raisonnements de la rendre favorable à cette entreprise. Mais cela lui fut peu malaisé, pour ce qu’elle désirait encore plus que lui de le voir sans entraves ; pour quoi elle lui répondit sans hésiter que cela lui plaisait et que ses sœurs, surtout en cette occasion, feraient ce qu’elle voudrait, et elle l’engagea à préparer le plus tôt possible tout ce qui était nécessaire à l’accomplissement de ce projet. Restagnone étant retourné vers les deux jeunes gens qui le poussaient vivement à faire ce dont il leur avait parlé, leur dit que, pour ce qui concernait leurs dames, la besogne était en bonne voie. Alors, ayant résolu entre eux d’aller en Crète, ils vendirent quelques domaines qu’ils possédaient, sous prétexte d’avoir des deniers comptants pour faire le commerce, et ayant fait argent de tous les autres biens, ils achetèrent un navire léger, l’armèrent en secret d’une façon complète et attendirent l’heure du départ. De son côté, la Ninetta qui connaissait très bien le désir de ses sœurs, les disposa si bien à l’aventure par de douces paroles, qu’elles ne croyaient jamais pouvoir vivre jusque-là. Pour quoi, la nuit étant venue où l’on devait monter sur le navire, les trois sœurs ayant ouvert un grand coffre appartenant à leur père, y prirent une très grande quantité d’argent et de bijoux, et toutes trois étant sorties sans bruit de la maison, suivant l’ordre convenu, elles allèrent retrouver leurs trois amants qui les attendaient. Elles montèrent sans retard avec eux sur le navire, on donna des rames dans l’eau et l’on partit ; sans s’arrêter nulle part, ils arrivèrent le lendemain soir à Gênes, où les nouveaux amants prirent tout d’abord joie et plaisir de leur amour. Après s’être ravitaillés de tout ce dont ils avaient besoin, ils poursuivirent leur route, et d’un port à l’autre, avant le huitième jour, ils arrivèrent sans encombre en Crète où ils achetèrent de grands et beaux domaines tout près de la ville de Candie, sur lesquels ils firent bâtir de très belles et plaisantes habitations. Là, avec un nombreux domestique, des chiens, des oiseaux et des chevaux, ils se mirent à vivre joyeusement en noces et festins, avec leurs dames, en hommes les plus heureux du monde et comme de grands seigneurs.

« Sur ces entrefaites, de même que nous voyons chaque jour arriver que les choses les plus agréables ennuient quand on les a en trop grande abondance, il advint que Restagnone, qui avait beaucoup aimé la Ninetta et qui pouvait l’avoir à son plaisir et sans aucune crainte, se mit à s’en lasser et par conséquent à manquer d’amour pour elle. S’étant trouvé à une fête, il vit une jeune fille du pays ; celle-ci lui ayant souverainement plu, car elle était belle et gente dame, il la poursuivit de ses assiduités et se mit à donner pour elle de merveilleuses fêtes et galanteries ; de quoi la Ninetta s’apercevant, elle conçut à son sujet une telle jalousie, qu’il ne pouvait faire un pas sans qu’elle le sût et ne le harcelât ensuite par ses reproches et ses invectives. Mais de même que l’abondance des choses devient fastidieuse, la privation de ce qu’on désire augmente l’appétit ; ainsi les invectives de la Ninetta accroissaient les flammes du nouvel amour de Restagnone ; et comme par la suite du temps il advint — soit que Restagnone eût obtenu ou n’eût pas obtenu les faveurs de la dame aimée — que la Ninetta, qui que ce fût qui le lui rapportât, le tint pour vrai et qu’elle tomba dans une telle tristesse et de là dans une telle colère, puis dans une telle fureur, que l’amour qu’elle portait à Restagnone s’étant changé en haine acerbe, elle résolut, consumée par sa colère, de venger par la mort de Restagnone l’injure qu’elle s’imaginait avoir reçue. Et étant allée trouver une vieille Grecque, grande maîtresse en la composition des poisons, elle l’amena par promesses et par dons à faire une eau mortifère que, sans plus hésiter, elle donna à boire un soir à Restagnone qui avait chaud et qui ne se méfiait point de cela. La puissance de cette eau fut telle qu’avant que le matin fut venu, elle l’eut tué.

« Folco et Ughetto, ainsi que leurs dames, apprenant cette mort, sans savoir que leur ami était mort par le poison, pleurèrent amèrement avec la Ninetta, et le firent honorablement ensevelir. Mais, peu de jours après, il advint que, pour un autre méfait, la vieille qui avait composé l’eau empoisonnée pour la Ninetta fut prise, et parmi ses autres crimes, ayant été mise à la question, confessa celui-là, démontrant pleinement ce qui était advenu pour Restagnone. Sur quoi, le duc de Crète, sans rien dire, s’en fut secrètement une nuit au palais de Folco et, sans causer la moindre rumeur, sans rencontrer le plus petit obstacle, emmena la Ninetta prisonnière. De celle-ci, sans avoir nullement besoin de la soumettre à la question, il sut très vite ce qu’il voulait savoir sur la mort de Restagnone. Folco et Ughetto avaient été informés en secret par le duc et avaient redit à leurs dames pourquoi la Ninetta avait été emprisonnée, ce qui leur déplut fort ; aussi ils mirent tous leurs soins à faire que la Ninetta échappât au bûcher auquel ils prévoyaient qu’elle serait condamnée, comme une malheureuse qui l’avait très bien gagné. Mais tous leurs efforts n’aboutirent à rien, pour ce que le duc persistait à vouloir faire justice.

« La Maddalena, qui était une belle jeune femme et qui avait été longuement courtisée par le duc sans avoir jamais voulu faire ce qu’il désirait, s’imaginant qu’en se montrant complaisante pour lui elle pourrait soustraire sa sœur au bûcher, lui fit dire par un messager discret qu’elle se tenait à son commandement si deux choses devaient s’ensuivre : la première que sa sœur lui serait rendue sauve et libre, l’autre que cette affaire resterait secrète. Le duc, ayant ouï l’ambassade et celle-ci lui ayant plu, réfléchit longuement sur ce qu’il devait faire ; puis à la fin il consentit et dit qu’il était prêt. Ayant donc, du consentement de la dame et comme s’il voulait s’informer auprès d’eux, fait arrêter une nuit Folco et Ughetto, il alla coucher secrètement avec la Maddalena. Et après avoir tout d’abord fait semblant de faire mettre la Ninetta dans un sac, et de la faire cette nuit-même noyer dans la mer, il la ramena avec lui à sa sœur, et, pour prix de cette nuit, la lui remit, en la priant le matin avant de la quitter, de faire en sorte que cette nuit, qui avait été la première de leur amour, ne fût pas la dernière ; en outre, il lui imposa de renvoyer la coupable, afin qu’on ne le blâmât point ou qu’il ne fût pas forcé de sévir contre elle.

« Le matin suivant, Folco et Ughetto ayant entendu dire que pendant la nuit la Ninetta avait été noyée et croyant que c’était vrai, furent mis en liberté ; sur quoi, ils retournèrent chez eux pour consoler leurs dames de la mort de leur sœur. Mais bien que la Maddalena s’efforçât de tenir celle-ci cachée, Folco s’aperçut qu’elle était dans la maison, de quoi il s’étonna beaucoup et soudain devint soupçonneux ; ayant déjà appris que le duc avait aimé la Maddalena, il lui demanda comment il pouvait se faire que la Ninetta fût là. La Maddalena ourdit une longue fable pour le lui expliquer, mais elle fut peu crue par lui, car il était rusé, et il la contraignit à dire la vérité ; enfin, après beaucoup de paroles, elle la lui dit. Folco, vaincu par la douleur et enflammé de colère, tira son épée et, pendant qu’elle lui demandait en vain pardon, il la tua ; puis, craignant la colère et la justice du duc, il alla à l’endroit où était la Ninetta, et feignant un air joyeux, lui dit : « — Vite, allons-nous en là où il a été convenu avec ta sœur que je te mènerais, afin que tu ne tombes plus entre les mains du duc. — » Ce que croyant, la Ninetta qui, dans sa terreur, désirait vivement partir, se mit en route avec Folco sans prendre autrement congé de sa sœur, la nuit étant déjà venue. Et avec l’argent sur lequel Folco put mettre les mains, ce qui fut peu de chose, ils coururent vers la mer, montèrent sur une barque et jamais on ne sut où ils étaient arrivés.

« Le jour suivant venu, et la Maddalena ayant été trouvée morte, d’aucuns par envie et haine pour Ughetto allèrent sur-le-champ le dire au duc ; pour quoi, le duc qui aimait beaucoup la Maddalena, accourut tout enflammé de colère, et s’emparant d’Ughetto et de sa dame qui ne savaient encore rien de toutes ces choses, c’est-à-dire du départ de Folco et de la Ninetta, il les contraignit de confesser qu’ils étaient les complices de Folco dans la mort de la Maddalena. Craignant à cause de cet aveu d’être mis à mort, Ughetto et sa dame corrompirent à grand’peine ceux qui les gardaient en leur donnant une certaine quantité d’argent qu’ils avaient caché dans leur demeure pour les cas opportuns, et en compagnie de leurs gardiens, sans avoir le temps de rien prendre de ce qui leur appartenait, étant montés sur une barque, ils s’enfuirent de nuit à Rhodes, où ils vécurent, non longtemps, dans la pauvreté et dans la misère. Ainsi donc le fol amour de Restagnone et la colère de la Ninetta les conduisirent à une telle fin, eux et leurs compagnons. — »



NOUVELLE IV


Gerbino, malgré la parole donnée par son aïeul le roi Guiglielmo, attaque un navire du roi de Tunis pour enlever la fille de ce dernier. Celle-ci est tuée par ceux qui étaient sur le navire. Gerbino les tue tous, et a, à son tour, la tête tranchée par ordre de son aïeul.


Sa nouvelle finie, la Lauretta se tut, et dans la compagnie chacun causant avec l’un ou avec l’autre, se lamentait du malheur des amants ; qui blâmait la colère de la Ninetta, et qui disait une chose, et qui une autre, quand le roi, comme s’il se fût débarrassé d’un penser profond, leva les yeux et fit signe à Élisa de continuer, laquelle commença modestement : « — Plaisantes dames, il y en a beaucoup qui croient qu’Amour ne lance ses flèches qu’après avoir été allumé par les yeux, et qu’on ne peut devenir amoureux par ouï dire. Combien ceux-là se trompent, c’est ce qui apparaîtra très manifestement dans une nouvelle que je veux dire. Vous y verrez que non seulement la renommée agit seule sans que les amants se fussent jamais vus, mais qu’elle les conduisit tous deux à une mort misérable.

« Guillaume, deuxième roi de Sicile, eut, ainsi que le veulent les Siciliens, deux enfants, l’un mâle, nommé Ruggieri, et l’autre du sexe féminin, appelé Costanza. Ce Ruggieri étant mort avant son père, laissa un fils nommé Gerbino qui, élevé avec soin par son aïeul, devint un très beau jeune homme, fameux en prouesse et en courtoisie. Non seulement sa renommée ne resta pas enfermée dans les limites de la Sicile, mais éclatant en diverses parties du monde, elle était très répandue en Barbarie, laquelle, en ces temps, était tributaire du roi de Sicile. Parmi les autres personnes aux oreilles de qui était venue la magnifique renommée de courage et de courtoisie de Gerbino, fut une fille du roi de Tunisie, laquelle, selon l’avis de quiconque l’avait vue, était une des plus belles créatures qui eût jamais été formée par la nature la plus affable et de noble et grand esprit. Comme elle écoutait volontiers parler des hommes vaillants, elle accueillit avec tant de plaisir les récits faits par l’un et par l’autre sur les exploits de Gerbino que, s’imaginant en elle-même comment il devait être fait, elle s’énamoura fortement de lui et en parlait de préférence à tout autre, de même qu’elle écoutait plus volontiers qui en parlait. D’autre part, la grande renommée de sa beauté et de sa valeur était parvenue également en Sicile et avait frappé, non sans grand plaisir et non en vain, les oreilles de Gerbino ; si bien qu’il ne s’enflamma pas moins pour elle que la jeune fille ne s’était enflammée pour lui. Pour quoi, jusqu’à ce qu’une honnête occasion se présentât de demander à son aïeul la permission d’aller à Tunis, il imposait à tous ceux de ses amis qui y allaient d’exprimer à la jeune princesse, autant qu’il serait possible, et par le moyen qui leur paraîtrait le meilleur, son secret et grand amour, et de lui rapporter de ses nouvelles. L’un d’eux le fit d’une façon très sagace ; sous prétexte de porter des joyaux pour les dames, comme les marchands font, il apprit à la jeune princesse l’amour de Gerbino et s’offrit pour exécuter ses ordres. Celle-ci reçut d’un visage joyeux l’ambassadeur et l’ambassade, et lui répondit qu’elle brûlait d’un pareil amour, lui envoyant en témoignage un de ses plus précieux joyaux. Gerbino le reçut avec autant d’allégresse que n’importe quelle chose précieuse du monde ; il lui écrivit plusieurs fois par le même messager et lui envoya des présents très riches, échangeant avec elle des promesses certaines de se voir et de s’aboucher si la fortune le lui permettait.

« Pendant que les choses allaient de cette façon, tirant un peu plus au long qu’il n’était besoin, et la jeune fille et Gerbino brûlant d’amour chacun de leur côté, il advint que le roi de Tunisie la maria au roi de Grenade ; de quoi elle fut courroucée outre mesure, pensant que non seulement une grande distance allait la séparer de son amant, mais qu’elle lui était entièrement ravie ; et si elle en avait vu le moyen, afin d’éviter que cela arrivât, elle se serait volontiers enfuie de chez son père et serait allée trouver Gerbino. Gerbino de son côté apprenant ce mariage, en fut dolent outre mesure, et songeait souvent en lui-même s’il ne trouverait pas un moyen de l’enlever de force, s’il advenait qu’on l’envoyât par mer à son mari. Le roi de Tunisie avait appris quelque chose de cet amour et du projet de Gerbino ; doutant de sa propre valeur et de sa puissance, et le temps où il devait faire partir sa fille approchant, il envoya un messager au roi Guillaume pour lui signifier ce qu’il entendait faire, et qu’il ne le ferait qu’autant qu’il serait assuré par lui de n’en être empêché ni par Gerbino, ni par un autre. Le roi Guillaume, qui était vieux et qui n’avait rien su de l’amour de Gerbino, ne soupçonnant pas que c’était pour cela qu’on lui demandait une telle sûreté, l’accorda libéralement, et en signe de consentement envoya son gant au roi de Tunis. Celui-ci, dès qu’il eut reçu le gage, fit apprêter dans les port de Carthagène un grand et beau navire, y fit mettre tout ce qui était nécessaire à celle qui devait y monter, et le fit armer et préparer pour envoyer sa fille à Grenade ; puis il n’attendit plus qu’un temps favorable. La jeune femme qui voyait et savait tout cela, envoya secrètement un de ses serviteurs à Palerme, et lui donna l’ordre d’aller saluer de sa part le beau Gerbino et de lui dire qu’avant peu de jours elle devait partir pour Grenade ; pour quoi on verrait maintenant s’il était aussi vaillant homme qu’on disait et s’il l’aimait autant qu’il l’avait déclaré plusieurs fois.

« Celui à qui avait été confié l’ambassade la fit très bien et revint à Tunis. Gerbino, apprenant cela, et sachant que le roi Guillaume son aïeul avait donné un gage de sûreté au roi de Tunis, ne savait que faire ; mais pourtant, aiguillonné par son amour, ayant entendu les paroles de la dame et craignant de paraître lâche, il s’en alla à Messine où il fit rapidement armer deux galères, y plaça de vaillants hommes d’armes et se dirigea avec elles vers la Sardaigne, pensant que le navire de la dame devait passer par là. Le fait ne tarda pas à lui donner raison ; il n’était pas là de quelques jours, que le navire, poussé par un petit vent, arriva à l’endroit même où il s’était arrêté pour l’attendre. Gerbino, le voyant, dit à ses compagnons : « — Seigneurs, si vous êtes aussi vaillants que je vous tiens, je crois qu’aucun de vous n’est sans avoir senti ou sans sentir l’amour, sans lequel, comme je l’estime moi-même, nul mortel ne peut avoir ni vertu ni bien ; et si vous avez été ou si vous êtes amoureux, il vous sera facile de comprendre ce que je désire. J’aime, et Amour me pousse à vous donner la présente fatigue ; l’objet que j’aime est dans le navire que vous voyez devant vous. Ce navire, avec ce que je désire le plus, est plein de grandissimes richesses, dont, si vous êtes de vaillants hommes, avec peu de peine et en combattant virilement, nous pouvons nous rendre maîtres. De cette victoire, je ne cherche qu’une part pour moi, c’est-à-dire une dame pour l’amour de qui j’ai pris les armes ; tout le reste vous appartiendra libéralement. Allons donc, et attaquons vaillamment le navire. Dieu, favorable à notre entreprise, le tient arrêté ici sans lui prêter le secours du vent. — »

« Il n’était pas besoin au beau Gerbino de tant de paroles, pour ce que les Messiniens qui étaient avec lui, ardents de rapine, étaient déjà disposés dans leur idée à faire ce à quoi Gerbino les engageait par ses paroles. Pour quoi, à la fin de son discours, un grand cri de : Qu’il en soit ainsi ! s’éleva, et les trompettes sonnèrent. On prit les armes, et battant l’eau des rames, on parvint au navire. Ceux qui étaient sur le navire, voyant de loin venir les galères, et ne pouvant fuir, s’apprêtèrent à se défendre. Le beau Gerbino leur fit dire qu’on envoyât les patrons du navire sur les galères, s’ils ne voulaient pas accepter le combat. Les Sarrazins, ayant reconnu qui ils étaient et ce qu’ils demandaient, dirent qu’on les attaquait contre la foi donnée à leur roi, et pour le prouver, ils montrèrent le gant du roi Guillaume, et refusèrent, à moins d’y être contraints par force, de se rendre ou de donner quoi que ce soit de ce qui était sur le navire. Gerbino qui avait vu sur la poupe du navire la dame, bien plus belle encore qu’il ne pensait, et plus enflammé qu’avant, répondit quand on lui montra le gant, qu’il n’y avait point là de faucons, partant qu’il n’était pas besoin de gants, et que, puisqu’ils ne voulaient pas donner la dame, ils s’apprêtassent à recevoir la bataille, laquelle sans plus attendre ils commencèrent en se lançant mutuellement des traits et des pierres. Ils combattirent longuement de la sorte, au grand dommage des deux partis ; enfin Gerbino voyant qu’on faisait peu de besogne, prit un petit navire qu’il avait amené de Sardaigne, et ayant mis le feu, il s’approcha avec les deux galères tout contre le navire. Ce que voyant les Sarrazins, et comprenant qu’il leur fallait se rendre ou mourir, ils firent venir sur le pont la fille du roi qui pleurait dans sa cabine, et l’ayant menée à la proue du navire ils appelèrent Gerbino et la tuèrent à ses yeux pendant qu’elle criait aide et merci ; puis ils la jetèrent à la mer, disant : « — Prends-la ; nous te la donnons telle que nous pouvons et que ta trahison l’a méritée. — » Gerbino en voyant la cruauté de ceux-ci, désireux de mourir et n’ayant souci ni des flèches ni des pierres, fit accoster le navire, et y étant monté malgré ceux qui y étaient, non autrement qu’un lion famélique, tuant tantôt celui-ci, tantôt celui-là, assouvissant sa colère des dents et des ongles, l’épée d’une main, taillant tantôt l’un tantôt l’autre des Sarrazins, en occit cruellement un grand nombre ; et le feu mis au navire augmentant, après avoir fait enlever par ses matelots tout ce qui pouvait leur servir de paiement, il en redescendit ayant obtenu une victoire, mais peu joyeuse, sur ses adversaires. Ayant fait retirer de la mer le corps de la belle dame, il la pleura avec d’abondantes larmes, et s’en retournant en Sicile, il la fit honorablement ensevelir à Ustica, petite île quasi en face de Trapani ; puis il s’en revint chez lui plus dolent que quiconque.

« Le roi de Tunis ayant su la nouvelle, envoya au roi Guillaume ses ambassadeurs vêtus de noir, qui se plaignirent de ce que la parole qu’il lui avait donnée avait été mal observée, et lui racontèrent comment cela était arrivé. De quoi le roi Guillaume fortement ému, et ne voyant pas comment il pourrait refuser la justice qui lui était demandée, fit saisir Gerbino et, sans que les prières d’aucun de ses barons pussent le fléchir, il le condamna lui-même à perdre la tête, qu’il lui fit trancher en sa présence, préférant rester sans petit-fils qu’être tenu pour un roi sans foi. Ainsi donc misérablement et en peu de jours, les deux amants, sans avoir goûté aucun fruit de leur amour, moururent de male mort, comme je vous ai dit. — »



NOUVELLE V


Les frères de Lisabetta tuent l’amant de celle-ci. Il lui apparaît en songe et lui montre l’endroit où il est enterré. Elle le retrouve, lui coupe la tête et l’enterre dans un pot de basilic sur lequel elle ne cesse de pleurer. Ses frères lui enlèvent le pot de basilic, et elle meurt peu après de chagrin.


La nouvelle d’Elisa finie, et le roi l’ayant fort louée, ordre fut donné à Philomène de conter à son tour. Celle-ci, encore toute remplie de compassions pour le malheureux Gerbino et pour sa dame, poussa un soupir d’attendrissement et commença ainsi : « — Ma nouvelle, gracieuses dames, ne parlera pas de gens d’aussi haute condition que ceux dont Elisa vous a raconté les malheurs, mais elle n’en sera pas moins touchante. C’est en entendant prononcer, il y a peu d’instants, le nom de Messine, que je me suis rappelé l’endroit où se passa le triste événement dont je vais vous entretenir.

« Il y avait donc à Messine trois jeunes frères, tous trois marchands, et restés très riches après la mort de leur père, lequel était de San Gimignano. Ils avaient une sœur appelée Lisabetta, jeune fille fort belle et de bonnes manières, qu’ils n’avaient pas encore mariée, bien qu’ils en eussent trouvé l’occasion. Les trois frères avaient aussi dans leur maison de commerce, un jeune Pisan nommé Lorenzo, qui conduisait toutes leurs affaires. Ce jeune homme était très beau et très agréable de sa personne, et Lisabetta l’ayant vu plusieurs fois, il arriva qu’il lui plut extraordinairement ; de quoi Lorenzo ayant fini par s’apercevoir, il se mit aussi, ses autres amours étant laissées de côté, à lui consacrer toutes ses pensées. Comme ils se plaisaient également l’un à l’autre, la besogne alla si vite, qu’il ne passa pas longtemps sans qu’ils se fussent assurés de leurs sentiments et sans qu’ils eussent fait ce que chacun d’eux désirait le plus. Ils continuèrent à se voir, prenant tous deux beaucoup de bon temps et de plaisir ; mais ils ne surent pas faire si secrètement, qu’une nuit que Lisabetta était allée dans la chambre où couchait Lorenzo, l’aîné de ses frères l’aperçut sans qu’elle le vît. Le frère, en homme prudent, bien que ce qu’il avait découvert lui causât grand ennui, et mu par un sentiment d’honneur, attendit jusqu’au matin sans rien témoigner ni rien dire, et roulant dans son esprit toutes sortes de pensées. Le jour venu, il raconta à ses frères ce qu’il avait vu pendant la nuit entre Lisabetta et Lorenzo. Après en avoir longuement délibéré ensemble, ils résolurent, pour qu’il n’en rejaillit aucun déshonneur sur eux et sur leur sœur, de tenir la chose secrète et de feindre jusqu’à ce que le moment propice se présentât où ils pourraient, sans dommage et sans danger pour eux, écarter de devant leurs yeux cette honte avant qu’elle allât plus loin. Dans cette disposition d’esprit, ils continuèrent à rire et à plaisanter comme d’habitude avec Lorenzo, et, un jour, ayant fait semblant d’aller tous les trois hors de la ville pour une partie de plaisir, ils l’emmenèrent avec eux. Parvenus en un lieu reculé et tout à fait désert, et voyant le moment propice, ils tuèrent Lorenzo qui ne se défiait de rien, l’enterrèrent de façon que personne ne pût s’en apercevoir, et revenus à Messine, répandirent le bruit qu’ils l’avaient envoyé quelque part pour une affaire, ce qui fut cru facilement, attendu qu’ils avaient l’habitude de l’envoyer souvent dans les environs.

« Lorenzo ne revenant pas, et Lisabetta en ayant demandé plusieurs fois et instamment des nouvelles à ses frères, comme quelqu’un à qui cette absence était fort pénible, il arriva qu’un jour où elle renouvelait sa demande, un de ses frères lui dit : « — Que veut dire ceci ? Qu’as-tu à faire de Lorenzo, que tu nous demandes si souvent de ses nouvelles ? Si tu nous en demandes encore, nous te ferons la réponse qu’il convient. — » Sur quoi la jeune fille, dolente et triste, craignant et ne sachant quoi, n’osait plus interroger. Elle appelait souvent son amant pendant la nuit et le suppliait de revenir, et parfois se plaignait avec force larmes de sa longue absence, et, sans se consoler un instant, attendait toujours. Il advint qu’une nuit qu’elle avait longtemps gémi sur Lorenzo qui ne revenait pas, et qu’elle s’était endormie en pleurant, Lorenzo lui apparut en songe, pâle et tout défait, les vêtements déchirés et ensanglantés ; et il lui sembla qu’il lui disait : « — Ô Lisabetta, tu ne fais que m’appeler ; tu t’attristes de ma longue absence, et tu m’accuses de cruauté par tes larmes, sache donc que je ne peux plus revenir ici, car le dernier jour que tu me vis, tes frères m’ont tué. — » Et lui ayant désigné le lieu où ils l’avaient enterré, il lui dit de ne plus l’appeler et de ne plus l’attendre, et il disparut.

« La jeune fille s’étant réveillée, et ajoutant foi à sa vision, pleura amèrement. Le matin venu, ne voulant rien dire à ses frères, elle résolut d’aller à l’endroit indiqué et de voir si ce qui lui était apparu en songe était vrai. Ayant obtenu la permission d’aller se promener un peu hors de la ville en compagnie d’une servante, qui avait été autrefois au service de sa famille et qui savait tous ses secrets, elle se rendit le plus vite qu’elle put à l’endroit susdit, et là, après avoir enlevé les feuilles sèches qui y étaient, elle creusa à la place où la terre lui paraissait le moins dure. Elle ne creusa pas longtemps sans trouver le corps de son malheureux amant qui n’était encore en rien défiguré ni corrompu, par quoi elle reconnut manifestement que sa vision avait dit vrai. Bien qu’elle fût la plus désespérée des femmes, elle comprit que ce n’était pas le moment de se lamenter. Si elle avait pu, elle aurait emporté le corps tout entier pour lui donner une sépulture plus convenable ; mais voyant que cela ne se pouvait pas, elle coupa du mieux qu’elle put la tête avec un couteau, l’enveloppa dans un linge, et après avoir rejeté la terre sur le reste du corps, elle la mit dans le tablier de sa servante. Alors, sans avoir été vue par personne, elle quitta ces lieux et revint chez elle. Là, s’étant enfermée dans sa chambre avec cette tête, elle pleura si longuement et si amèrement sur elle, lui donnant partout mille baisers, qu’elle finit par la laver avec ses pleurs. Elle prit alors un grand et beau vase, de ceux dans lesquels on plante la marjolaine et le basilic, et y plaça la tête de son amant enveloppée dans un drap fin ; puis elle la recouvrit de terre dans laquelle elle planta quelques pieds d’un très beau basilic de Salerne qu’elle arrosait uniquement d’eau de rose ou de fleur d’oranger, ou bien de ses larmes.

« Elle avait pris l’habitude de se tenir constamment assise à côté du pot de fleurs et de le contempler avec tendresse, comme si son Lorenzo y eût été enfermé. Quand elle l’avait bien regardé ainsi, elle se penchait sur lui et se mettait à pleurer longuement jusqu’à ce que le basilic se trouvât baigné de pleurs. Le basilic, tant par le soin continuel qu’elle en prenait, que par la fertilité de la terre engraissée par la décomposition de la tête qu’elle recouvrait, devint très beau et très odoriférant. La jeune fille continuant d’agir de la sorte, fut aperçue plusieurs fois par ses voisins qui en prévinrent ses frères, lesquels étaient tout étonnés de voir la beauté de leur sœur se flétrir à tel point que les yeux paraissaient lui sortir de la tête. « — Nous nous sommes aperçus — leur dirent les voisins — que chaque jour elle fait la même chose. — » Ce qu’entendant et voyant, les trois frères, après l’avoir plusieurs fois gourmandée en vain, firent enlever en cachette le pot de fleurs. La jeune fille ne le retrouvant plus, le réclama à plusieurs reprises avec de très vives instances, et comme on ne le lui rendait pas et qu’elle ne cessait de gémir et de répandre des larmes, elle tomba malade, et dans sa maladie, elle ne demandait pas autre chose que son pot de fleurs. Les jeunes gens s’étonnaient fort de cette demande et voulurent enfin voir ce que contenait ce pot. Ayant enlevé la terre, ils virent le drap et la tête qui était dedans, non encore assez rongée pour qu’à sa chevelure bouclée ils ne pussent reconnaître que c’était celle de Lorenzo. De quoi ils s’étonnèrent beaucoup et craignirent que cette aventure ne vînt à se savoir. Ils enterrèrent la tête sans rien dire, et après avoir tout ordonné pour leur départ, ils quittèrent Messine et s’en allèrent à Naples. La jeune fille ne cessant de se plaindre et demandant toujours son pot de fleurs, mourut en se lamentant ; et ainsi se termina sa mésaventure d’amour. Au bout d’un certain temps, cette histoire ayant été connue de beaucoup de gens, quelqu’un composa cette chanson que l’on chante encore aujourd’hui, c’est-à-dire :

   Quel est le mauvais chrétien
     Qui m’a dérobé le pot de fleurs
     Où était mon basilic de Salerne ! etc[1].




NOUVELLE VI


L’Andreuola aime Gabriotto. Ils se racontent chacun un songe qu’ils ont eu ; après quoi Gabriotto meurt dans les bras de sa maîtresse. Pendant que celle-ci, aidée de sa servante, le porte chez lui, elles sont prises par les gens de la Seigneurie. Le podestat veut lui faire violence ; mais elle ne le souffre pas. Son père l’ayant appris, et son innocence ayant été reconnue, elle est mise en liberté. Ne voulant plus vivre dans le monde, elle se fait religieuse.


La nouvelle que Philomène avait dite fut très chère aux dames, pour ce qu’elles avaient souvent entendu chanter cette chanson et n’avaient jamais pu, même en questionnant, savoir quelle était la cause pour laquelle elle avait été faite. Mais le roi ayant entendu la fin de la nouvelle, ordonna à Pamphile de poursuivre dans l’ordre convenu, Pamphile dit alors : « — Le songe raconté dans la précédente nouvelle me fournit matière à en raconter une dans laquelle sont mentionnés deux songes qui s’appliquèrent aux choses à venir, comme celui-ci avait eu trait aux choses déjà arrivées, et à peine ces songes eurent-ils été racontés par ceux qui les avaient vus, que l’effet de tous les deux se produisit. Et pourtant, amoureuses dames, vous devez savoir que c’est une tendance générale à tout ce qui vit, de voir des choses diverses dans un songe, lesquelles choses, quoiqu’elles paraissent dans le sommeil on ne peut plus vraies à celui qui dort, dès que celui-ci est réveillé, lui paraissent quelques-unes vraies, quelques autres vraisemblables, et une partie contraire à toute vérité, et néanmoins il se trouve que beaucoup sont arrivées. Pour quoi, beaucoup prêtent à tous les songes la même foi qu’ils accorderaient aux choses qu’ils verraient dans la veille ; et ils s’attristent ou se réjouissent à cause de leurs songes mêmes, selon qu’à cause d’eux ils craignent ou espèrent. Et, au contraire, il y en a qui ne croient à aucun, si ce n’est après être tombés dans le péril qui leur avait été montré en songe. De quoi je n’approuve ni les uns ni les autres, pour ce qu’il y a parfois des songes qui sont vrais et parfois d’autres qui sont faux. Qu’ils ne soient pas tous vrais, très souvent chacun de nous a pu le connaître ; et que tous ne soient pas faux, cela a été déjà démontré par la nouvelle que vient de dire Philomène, et, comme je l’ai dit, j’entends aussi le démontrer par ma nouvelle. Pour quoi, je juge qu’en vivant et en agissant vertueusement, on ne doit redouter aucun songe contraire, ni pour cela négliger les bons avertissements ; dans les choses perverses ou mauvaises, quoique les songes leur paraissent favorables, et par des démonstrations propices réconfortent ceux qui les voient, il ne faut en croire aucun ; et de même pour les choses contraires, on ne doit pas accorder pleine croyance à tous les songes. Mais venons à la nouvelle.

« Dans la cité de Brescia fut jadis un gentilhomme nommé messer Negro da Ponte Carraro, lequel, parmi ses autres enfants, avait une fille nommée Andreuola, jeune et fort belle, et sans mari, laquelle par aventure s’énamoura d’un de ses voisins qui avait nom Gabriotto, homme de basse condition mais rempli de bonnes manières, beau et plaisant de sa personne. Avec l’aide et l’appui de la servante de la maison, la jeune fille fit si bien que non seulement Gabriotto sut qu’il était aimé de l’Andreuola, mais qu’il fut introduit plusieurs fois, au grand plaisir de la jeune fille, dans un beau jardin que possédait le père de celle-ci. Et afin que rien, sinon la mort, ne pût leur empêcher de goûter les douceurs de l’amour, ils devinrent secrètement mari et femme. Leurs rendez-vous continuant ainsi furtivement, il advint qu’une nuit la jeune fille eut en dormant un songe dans lequel il lui sembla qu’elle était dans son jardin avec Gabriotto et que, au grand plaisir de tous les deux, elle le tenait dans ses bras. Et pendant qu’ils étaient ainsi, il lui semblait voir sortir du corps de son amant une chose obscure et terrible dont elle ne pouvait reconnaître la forme, et il lui paraissait que cette chose prenait Gabriotto et le lui arrachait malgré elle des bras avec une force étonnante et disparaissait sous terre avec lui, sans qu’elle pût jamais revoir ni l’un ni l’autre ; de quoi elle ressentit une très grande et inestimable douleur qui la réveilla. Étant réveillée, bien qu’elle fût joyeuse de voir qu’il n’en était pas comme elle avait rêvé, néanmoins elle eut peur du songe vu par elle. Et pour ce, Gabriotto voulant venir la trouver la nuit suivante, elle s’efforça tant qu’elle put d’empêcher qu’il vînt. Mais pourtant, voyant son désir et afin qu’il ne soupçonnât pas autre chose, elle le reçut la nuit dans son jardin, où après avoir cueilli beaucoup de roses blanches et vermeilles, car c’était la saison, elle alla s’asseoir avec lui au pied d’une très belle fontaine qui y était. Et là, après qu’ils eurent fait ensemble une grande et longue fête, Gabriotto lui demanda la raison pour laquelle elle voulait l’empêcher de venir. La jeune fille lui racontant le songe qu’elle avait eu la nuit précédente et la crainte qu’elle en avait ressentie, le lui dit.

« Ce qu’entendant Gabriotto, il en rit et dit que c’était grande sottise que d’ajouter la moindre foi aux songes, pour ce qu’ils arrivent par surabondance ou par défaut de nourriture, et qu’on voyait tous les jours qu’ils étaient tous vains. Puis il dit : « — Si j’avais écouté aussi les songes, je ne serais pas venu, non à cause du tien, mais à cause d’un que j’ai fait l’autre nuit et que voici : il me semblait être dans une belle et plaisante forêt où je m’en allais chassant, et avoir pris une chevrette si belle et si agréable qu’aucune autre pareille ne se vit jamais ; et il me semblait qu’elle était plus blanche que la neige, et qu’en peu de temps elle devenait si familière avec moi qu’elle ne me quittait plus d’un pas. De mon côté elle m’était si chère, à ce qu’il me paraissait, qu’afin qu’elle ne me quittât point, je lui avais mis autour du col un collier d’or, et que je la tenais en main avec une chaîne d’or. Et puis, cette chèvre se reposant une fois sur moi et tenant sa tête sur ma poitrine, il me semblait voir sortir je ne sais d’où une panthère noire comme charbon, affamée et d’un aspect épouvantable, qui s’en venait vers moi. Aucune résistance ne me paraissait possible ; pour quoi, il me semblait qu’elle posait son museau sur mon sein gauche, et qu’elle le rongeait tellement qu’elle parvenait jusqu’au cœur qu’elle cherchait à m’arracher pour l’emporter avec elle. De quoi je sentais une telle douleur, que mon sommeil se rompit et une fois réveillé, je m’empressai de tâter avec la main mon côté pour voir s’il n’y avait rien ; mais n’y voyant aucun mal, je me moquai de moi-même pour avoir cherché. Mais que veut dire cela ? Des songes pareils et de plus épouvantables, j’en ai déjà bien vus, et il ne m’en est pour cela advenu ni plus ni moins ; pour ce laissons-le aller et pensons à nous donner du bon temps. — »

« La jeune fille, très épouvantée déjà par son rêve, entendant cela, le fut encore plus, mais pour ne pas effrayer Gabriotto, elle cacha sa peur le plus qu’elle put. Et pendant qu’avec lui, l’embrassant et le baisant à plusieurs reprises et par lui embrassée et baisée, elle se satisfaisait, craignant et ne sachant quoi, elle tenait ses yeux fixés sur son visage plus que d’habitude, et parfois regardait par le jardin si elle ne voyait pas quelque chose de noir venir de quelque endroit. Et tandis qu’ils étaient ainsi, Gabriotto, jetant un grand soupir, l’embrassa et dit : « — Hélas ! mon âme, aide-moi, car je meurs ; — » et ayant ainsi dit, il retomba à terre sur l’herbe du pré. Ce que voyant la jeune fille, elle le releva, l’attira sur son sein et dit quasi tout en pleurs : « — Ô mon doux seigneur, que te sens-tu ? — » Gabriotto ne répondit pas, mais tremblant et couvert de sueur, au bout d’un court espace de temps il passa de la présente vie.

« Combien cela fut cruel et fâcheux pour la jeune femme qui l’aimait plus qu’elle-même, chacun peut le penser. Elle pleura beaucoup et l’appela en vain plusieurs fois ; mais quand elle eut reconnu qu’il était bien mort, l’ayant palpé par tout le corps et l’ayant trouvé froid, ne sachant que faire et que dire, toute en pleurs et pleine d’angoisses, elle alla appeler sa servante qui connaissait son amour, et lui expliqua sa misère et sa douleur. Et après qu’ensemble elles eurent pleuré quelque temps sur le visage de Gabriotto mort, la jeune femme dit à la servante : « — Puisque Dieu m’a enlevé celui-ci, j’entends ne plus rester en cette vie ; mais avant que j’en vienne à me tuer, je voudrais que nous prissions un moyen convenable pour garder mon honneur et conserver secret l’amour qui a existé entre nous deux, et que le corps dont la gracieuse âme est partie, fût enseveli. — » À quoi la servante répondit : « — Ma fille, ne dis pas que tu veux te tuer, pour ce que si tu l’as ici-bas perdu, en te tuant tu le perdrais encore dans l’autre monde, car tu irais en enfer, là où je suis certaine que son âme n’est point allée, pour ce qu’il fut un bon jeune homme. Mais il vaut bien mieux te réconforter et songer à aider son âme par des prières et d’autres offrandes, si par hasard il en a besoin pour quelque péché commis. Il y a moyen de l’ensevelir promptement dans ce jardin, ce que personne ne saura jamais, parce que personne ne sait qu’il y soit jamais venu ; et si tu ne le veux pas ainsi, mettons-le hors du jardin et laissons-le ; il sera trouvé demain matin et porté à sa demeure, et ses parents le feront ensevelir. — »

« La jeune femme, bien qu’elle fût pleine d’amertume et qu’elle pleurât constamment, écoutait cependant les conseils de sa servante ; n’en approuvant pas la première partie, elle répondit à la seconde en disant : « — À Dieu ne plaise que je souffre qu’un aussi cher jeune homme tant aimé de moi et qui fut mon mari, soit enseveli comme un chien ou abandonné sur un chemin. Il a eu mes pleurs, et autant que je pourrai, il aura ceux de ses parents ; et déjà j’ai dans la pensée ce que nous devons faire en cette circonstance. — » Et elle l’envoya bien vite chercher une pièce de drap de soie qu’elle avait dans un coffre. La servante étant de retour, elles étendirent le drap sur la terre, et y placèrent le corps de Gabriotto après lui avoir posé la tête sur un oreiller ; puis elles lui fermèrent les yeux et la bouche avec force larmes, lui firent une couronne de roses et le couvrirent de toutes les roses qu’elles avaient pu cueillir, et la jeune fille dit à la servante : « — D’ici à la porte de sa maison il y a peu de chemin, et pour ce, toi et moi, ainsi que nous l’avons imaginé, nous l’y porterons et nous le placerons devant la porte. Il ne se passera guère de temps que le jour ne vienne et il sera recueilli ; et ainsi, bien que ce ne doive être d’aucune consolation pour les siens, ce me sera à moi, dans les bras de qui il est mort, un plaisir. — » Et ayant ainsi dit, elle se jeta sur son visage avec d’abondantes larmes, et pleura un long espace de temps. Enfin, pressée par sa servante pour ce que le jour venait, elle se leva, retira de son doigt le même anneau avec lequel Gabriotto l’avait épousée, et le mit au doigt de celui-ci, disant au milieu de ses pleurs : « — Mon cher seigneur, si ton âme voit maintenant mes larmes, ou si quelque connaissance ou quelque sentiment reste au corps après le départ de celle-ci, reçois avec bienveillance le dernier don de celle que, de ton vivant, tu as tant aimée. — » Et ceci dit, elle retomba évanouie sur le cadavre. Revenue à elle quelques instants après et s’étant levée, elle prit avec la servante le drap dans lequel le corps gisait, et elles sortirent du jardin avec ce fardeau et se dirigèrent vers la maison de Gabriotto.

« Comme elles allaient ainsi, il advint par hasard qu’elles furent rencontrées et prises avec le corps du mort par les familiers du Podestat, lesquels à cette heure faisaient une ronde à cause de quelque accident survenu. L’Andreuola, plus désireuse de mourir que de vivre, ayant reconnu les familiers de la Seigneurie, dit franchement : « — Je connais qui vous êtes, et je sais qu’il ne me servirait à rien de chercher à vous fuir ; je suis prête à aller avec vous devant la Seigneurie et à lui raconter l’affaire ; mais que nul de vous ne soit assez hardi pour me toucher, si je vous obéis, ni pour rien déranger à ce corps, s’il ne veut pas être accusé par moi. — » Pour quoi, sans avoir été touchée par aucun d’eux, elle alla vers le palais avec le corps de Gabriotto. Le Podestat, apprenant cet événement, se leva, et l’ayant fait amener dans sa chambre, s’informa de ce qui était arrivé. Ayant fait examiner par plusieurs médecins si le brave homme n’avait pas été tué par le poison ou autrement, tous affirmèrent que non ; mais ils dirent qu’un abcès près du cœur s’était crevé et que c’était ce qui l’avait tué. Le Podestat, entendant ceci, et comprenant que cette femme n’était coupable que de peu de chose, s’efforça de lui persuader qu’il lui donnerait ce qu’il ne pouvait lui rendre, et dit que si elle voulait consentir à ses désirs, il la mettrait en liberté ; mais ses paroles n’ayant servi à rien, il voulut, contre toute convenance, user de la force ; mais l’Andreuola, enflammée d’indignation et rendue forte, se défendit virilement, le repoussant avec des paroles de mépris et de hauteur.

« Le plein jour étant venu, et ces choses ayant été contées à messer Negro, dolent à la mort, il s’en alla au palais avec beaucoup de ses amis, et là informé par le Podestat de tout ce qui s’était passé, il demanda que sa fille lui fût rendue. Le Podestat voulant tout d’abord s’excuser de la violence qu’il avait voulu faire à la jeune femme, avant d’être accusé par elle, commença par louer sa constance et dit que ce qu’il avait fait était pour l’éprouver. Pour quoi, la voyant d’une telle fermeté, il lui avait porté un grand amour et si cela plaisait à lui qui était son père, ainsi qu’à elle, bien qu’elle eût eu un mari de basse condition, il la prendrait volontiers pour sa femme. Pendant que celui-ci parlait de la sorte, l’Andreuola fut amenée devant son père et se jeta en pleurant à ses pieds, et dit : « — Mon père, je ne crois pas qu’il soit besoin que je vous raconte l’histoire de mon amour et de mon malheur, car je suis certaine que vous l’avez entendue et que vous la savez ; et pour ce, autant que je peux je vous demande humblement pardon de ma faute, c’est-à-dire d’avoir sans que vous le sachiez pris le mari qui me plaisait le plus. Et je ne demande pas ce don pour que ma vie soit pardonnée, mais pour mourir votre fille et non votre ennemie. — » Et ainsi pleurant, elle tomba à ses pieds.

« Messer Negro qui était vieux déjà et homme de nature bénigne et aimante, entendant ces paroles se mit à pleurer et releva tendrement sa fille en disant : « — Ma fille, il m’aurait été plus agréable que tu eusses un mari selon qu’il m’eût semblé t’être convenable, et si tu en avais pris un tel qu’il te plaisait, cela encore m’aurait plu, mais que tu me l’aies caché par ton peu de confiance, cela me fait peine, et plus encore de voir que tu l’as perdu avant que je l’aie su. Mais pourtant, puisqu’il en est ainsi, ce que je lui aurais fait volontiers, lui vivant, pour te contenter, c’est-à-dire honneur comme à mon gendre, que cela lui soit fait après sa mort. — » Et s’étant retourné vers ses enfants et ses parents, il leur ordonna d’apprêter pour Gabriotto des obsèques grandes et honorables. Sur ces entrefaites, les parents et les parentes du jeune homme, qui avaient su la nouvelle, et presque tous les hommes et toutes les femmes de la ville étaient accourus. Pour quoi, le corps ayant été placé au milieu de la cour sur le drap de l’Andreuola, avec toutes ses roses, il fut pleuré non seulement par elle et par ses parents, mais publiquement quasi par toutes les femmes de la ville et par un grand nombre d’hommes ; et comme si c’eût été non un plébéien mais un seigneur, il fut porté, de la cour publique jusqu’au lieu de sa sépulture, sur les épaules des plus nobles citadins, avec les plus grands honneurs.

« Quelques jours après, le Podestat, persévérant dans ce qu’il avait demandé, et messer Negro en ayant parlé à sa fille, celle-ci ne voulut rien entendre ; mais son père voulant en cela lui complaire, elle et sa servante se rendirent en un monastère très renommé pour sa sainteté, où elles se firent religieuses et où elles vécurent ensuite honnêtement un long espace de temps. — »



NOUVELLE VII


La Simone aime Pasquino ; ils se donnent rendez-vous dans un jardin. Pasquino s’étant frotté les dents avec une feuille de sauge, meurt. La Simone est prise, et voulant montrer au juge comment est mort Pasquino, elle se frotte les dents avec une feuille de sauge et meurt à son tour.


Pamphile libéré de sa nouvelle, le roi, sans montrer la moindre compassion pour l’Andreuola, regarda Émilia et lui fit signe qu’il lui serait agréable qu’elle succédât à ceux qui avaient déjà parlé. Celle-ci, sans mettre aucun retard, commença : « — Chères compagnes, la nouvelle de Pamphile m’amène à en dire une tout à fait semblable à la sienne sauf un point : de même qu’Andreuola perdit son amant dans un jardin, ainsi arriva-t-il à celle dont je dois vous conter l’histoire ; mais ayant été emprisonnée comme Andreuola, elle se délivra de ses juges non par sa force et son courage, mais par une mort soudaine. Et comme cela a été dit déjà entre nous, bien qu’Amour habite volontiers les demeures des nobles, il ne refuse pas de séjourner dans celles des pauvres ; au contraire, il y manifeste parfois sa force, tout comme il se fait craindre dans les plus riches en maître souverain. C’est ce qui se verra, sinon entièrement du moins en grande partie, dans ma nouvelle, grâce à laquelle il me plaît de revenir à notre cité dont nous nous sommes tant éloignés aujourd’hui, pour traiter des sujets variés et parcourir diverses contrées du monde.

« Il n’y a donc pas grand temps que vivait à Florence une jeune fille très belle et très gracieuse eu égard à sa condition, née d’un père pauvre, et qui avait nom Simone. Bien qu’il lui fallût gagner de ses propres mains le pain qu’elle mangeait, et vivre en filant de la laine, elle n’était cependant point d’un esprit si bas, qu’elle ne brûlât de recevoir en son cœur Amour qui, sous les traits et par les paroles aimables d’un jeune garçon d’aussi petite condition qu’elle et chargé de porter de la laine à filer pour le compte de son maître, montrait depuis longtemps bonne envie d’y entrer. L’ayant donc reçu sous l’aspect charmant du jeune garçon qui l’aimait, et dont le nom était Pasquino, désirant et n’osant pas aller plus loin, elle filait, et à chaque brassée de laine filée qu’elle enroulait autour de son fuseau, elle poussait mille soupirs plus cuisants que du feu, au souvenir de celui qui la lui avait donnée à filer. Le jeune garçon, de son côté, désireux que la laine appartenant à son maître fût bien filée, surveillait plus spécialement, et même uniquement celle que filait la Simone, comme si elle devait seule servir au tissage. Pour quoi, l’un surveillant et l’autre contente d’être surveillée, il advint que, le premier prenant plus d’audace qu’il n’en avait d’habitude, la seconde chassant la crainte et la vergogne qui lui étaient naturelles, ils s’unirent en des plaisirs communs. Ces plaisirs leur furent si chers que non seulement ils n’attendaient pas que l’un y fût invité par l’autre, mais que tous deux se rencontraient dans une mutuelle provocation.

« Leur bonheur se continuant ainsi et ne faisant que s’augmenter de jour en jour, il advint que Pasquino dit à la Simone qu’il voulait absolument qu’elle trouvât moyen de venir dans un jardin où il désirait la conduire, pour qu’ils pussent s’y voir plus à l’aise et plus sûrement. La Simone dit que cela lui plaisait, et, un dimanche, après le repas, ayant donné à entendre à son père qu’elle avait l’intention d’aller au pardon de San Gallo, elle se rendit, avec une de ses compagnes nommée la Lagina, au jardin que lui avait indiqué Pasquino. Elle l’y trouva accompagné d’un de ses camarades qui avait nom Puccino, mais qu’on appelait le Stramba. Là, une nouvelle liaison amoureuse s’étant formée entre le Stramba et la Lagina, ils s’enfoncèrent dans une partie du jardin pour s’y livrer à leurs plaisirs, et laissèrent le Stramba et la Lagina dans l’autre.

« Il y avait dans la partie du jardin où Pasquino et la Simone s’étaient retirés, un grand et beau buisson de sauge, au pied duquel ils s’assirent. Après s’être longuement satisfaits tous les deux et avoir beaucoup causé d’un goûter qu’ils avaient l’intention de faire à sens reposés dans ce même jardin, Pasquino se tourna vers le buisson de sauge, y cueillit une feuille et se mit à s’en frotter les dents et les gencives, en disant que la sauge les lui nettoyait parfaitement de tout ce qui était resté après qu’il avait mangé. Quand il les eut frottées quelque temps, il revint à parler du goûter dont il avait été d’abord question. Mais à peine avait-il prononcé quelques mots, qu’il commença à changer de visage, et presque aussitôt, perdant la vue et la parole, il tomba mort. Ce que voyant la Simone, elle se mit à se lamenter et à crier, et à appeler le Stramba et la Lagina. Ceux-ci vinrent en toute hâte, et voyant Pasquino non seulement mort, mais tout enflé et la figure ainsi que le corps couvert de taches noires, le Stramba de crier aussitôt : « — Ah ! méchante femme, tu l’as empoisonné ! — » Le bruit qu’il faisait était si grand, qu’il fut entendu d’un grand nombre de personnes qui habitaient dans le voisinage. Ces gens accoururent à la rumeur, et trouvant Pasquino mort et enflé, entendant le Stramba se lamenter et accuser la Simone de l’avoir traîtreusement empoisonné, voyant que celle-ci, quasi-folle de douleur par suite de l’accident qui lui avait enlevé son amant d’une façon si subite, ne pouvait se disculper, ils furent tous persuadés que les choses s’étaient passées comme le disait Stramba. C’est pourquoi s’étant saisis d’elle qui continuait à pleurer fortement, ils la menèrent au palais du Podestat. Là, sur l’insistance du Stramba, de l’Atticciato et du Malagevole, camarades de Pasquino, qui étaient survenus, un juge, sans porter plus de retard à l’affaire, se mit à interroger la jeune fille sur l’événement.

« Comme il ne pouvait croire qu’en cette circonstance elle eût agi méchamment et qu’elle fût coupable, il voulut voir en sa présence le cadavre du mort et le lieu où elle disait que la chose s’était passée, car il ne comprenait pas bien ce qu’elle racontait. L’ayant donc fait conduire sans bruit à l’endroit où le corps de Pasquino gisait encore gonflé comme un tonneau, il s’y rendit lui-même aussitôt, et après s’être étonné de cette mort subite, il lui demanda comment cela s’était fait. Simone s’étant approchée du buisson de sauge, et ayant raconté toute l’histoire, afin de faire comprendre plus complètement ce qui était arrivé, fit comme avait fait Pasquino, et se frotta les dents avec une feuille de sauge. Alors, tandis que le Stramba, l’Atticciato et les autres amis et compagnons de Pasquino traitaient ses explications de frivoles et de vaines, prétendaient qu’elle se moquait de la présence du juge, et ne réclamaient rien moins que le supplice du feu pour punir une telle perversité, la malheureuse, déjà toute tremblante de douleur d’avoir perdu son amant et de peur du supplice réclamé par le Stramba, tomba soudain morte de la même façon que Pasquino, non sans grand étonnement des personnes présentes.

« Ô âmes fortunées, à qui, dans un même jour, il fut donné de goûter l’amour le plus fervent et de quitter la vie ! Plus heureuses encore si vous êtes allées ensemble en un même lieu, et si — s’aime-t-on dans l’autre vie ? — vous vous y aimez comme vous vous aimiez ici-bas ! Mais heureuse par dessus tout — du moins à notre avis, nous qui vivons après elle — l’âme de la Simone, dont l’innocence ne succomba point sous le témoignage du Stramba, de l’Atticciato et du Malagevole, cardeurs de laine ou de plus vile profession encore. En étant frappé de la même mort que son amant et en suivant dans l’autre monde l’âme de Pasquino tant aimée par elle, Simone eut une fin plus honnête et fut délivrée de leur infâme accusation.

« Le juge, stupéfait, comme tous ceux qui étaient là, de ce nouvel incident, et ne sachant que dire, resta longtemps immobile : puis, ayant recouvré ses esprits, il dit : « — Ceci montre que cette sauge est vénéneuse, ce qui n’arrive pas d’habitude à la sauge. Mais pour qu’elle ne puisse plus nuire de la même façon à personne, qu’on la coupe jusqu’aux racines et qu’on la jette au feu. — » Ce à quoi le gardien du jardin procédant en présence du juge, on n’eut pas plutôt abattu le buisson, que la cause de la mort des deux malheureux amants apparut à tous. Il y avait sous ce buisson de sauge un crapaud prodigieusement gros, dont on vit bien que le venin avait empoisonné la plante. Personne n’ayant envie de s’approcher du crapaud, on fit autour de lui un grand amas de bois sec et on le brûla avec le buisson de sauge ; et c’est ainsi que prit fin l’enquête de messer le juge sur la mort du malheureux Pasquino. Le corps de ce dernier, ainsi que celui de la Simone, encore tout enflés, furent ensevelis ensemble dans l’église de San Paolo par le Stramba, l’Atticciato, Guccio Imbratta et le Malagevole, qui, par aventure, en étaient paroissiens. — »



NOUVELLE VIII


Girolamo aime la Salvestra. Cédant aux prières de sa mère, il va à Paris ; quand il revient, il trouve la Salvestra mariée. Il pénètre en cachette chez elle et meurt à ses côtés. On le porte à l’église où la Salvestra meurt à son tour à côté de lui.


La nouvelle d’Émilia avait pris fin, quand, par le commandement du roi, Néiphile commença ainsi : « — À mon avis, valeureuses dames, il y a des gens qui croient en savoir plus que les autres et qui en savent moins ; et pour ce, non seulement ils sont assez présomptueux pour opposer leur avis aux conseils des hommes, mais encore à la nature même des choses, de quelle présomption il est déjà résulté de très grands malheurs, tandis qu’on n’en a jamais vu résulter aucun bien. Et pour ce qu’entre les autres choses naturelles, celle qui reçoit le moins les conseils ou les contradictions, c’est l’amour dont la nature est telle qu’il se consume plutôt de soi-même que de s’arrêter en chemin sur un avertissement reçu, il m’est venu à l’esprit de vous raconter une nouvelle d’une dame, laquelle, en cherchant à être plus savante qu’il ne lui appartenait et qu’elle n’était, et aussi que ne le comportait la chose dans laquelle elle s’étudiait à montrer son avis, et en croyant chasser l’amour d’un cœur énamouré où il avait peut-être été mis par les étoiles, parvint à chasser en même temps et l’amour et l’âme du corps de son fils.

« Il fut donc en notre cité, selon ce que racontent les anciens, un très gros marchand fort riche, dont le nom était Leonardo Sighieri. Il eut de sa femme un fils appelé Girolamo, après la naissance duquel, ses affaires ayant été soigneusement mises en ordre, il passa de cette vie. Les tuteurs, ainsi que la mère, gérèrent bien et loyalement les affaires de l’enfant qui, grandissant avec ceux de ses voisins, se lia plus particulièrement avec une jeune enfant de son âge, fille d’un tailleur. L’âge venant, leur liaison se changea en un amour si fort et si tenace que Girolamo ne se sentait pas bien, sinon quand il voyait son amie ; et certainement elle ne l’aimait pas moins qu’elle n’en était aimée. La mère du jeune garçon s’étant aperçue de cela, à plusieurs reprises l’en réprimanda et l’en châtia. Mais, par la suite, Girolamo ne pouvant s’en empêcher, elle s’en plaignit à ses tuteurs, et comme si elle croyait, grâce à la grande richesse de son fils, tirer une orange d’un prunier, elle leur dit : « — Notre enfant, qui a à peine quatorze ans, est si énamouré de la fille d’un tailleur notre voisin, nommée la Salvestra, que si nous ne la lui ôtons pas de devant les yeux, il la prendra d’aventure un jour pour femme sans que personne le sache, ce dont je ne me consolerai jamais ; ou bien il se consumera pour elle s’il la voit marier à un autre. Et pour ce, il me semble que, pour fuir ce danger, vous devez l’envoyer loin d’ici, quelque part, servir dans une boutique ; parce que, en l’éloignant de façon qu’il ne puisse plus la voir, elle lui sortira de l’esprit, et nous pourrons ensuite lui donner pour femme quelque jeune fille bien née. — »

« Les tuteurs dirent que la dame parlait bien et qu’ils feraient dans ce sens selon qu’ils pourraient ; et ayant fait appeler le jeune garçon dans la boutique, l’un d’eux se mit à lui dire très affectueusement : « Mon fils, tu es maintenant grandet ; il est bon que tu commences à voir par toi-même dans tes affaires ; pour quoi, nous serions fort contents que tu allasses un peu à Paris où tu verras comment se trafique une grande partie de ta richesse, sans compter que là-bas tu deviendras meilleur, mieux élevé et plus homme de bien que tu ne ferais ici, en voyant ces seigneurs, ces barons et ces gentilshommes qui y vivent en grand nombre, et en apprenant leurs belles manières ; puis tu pourras revenir ici. — » Le jeune garçon écouta attentivement, et répondit d’un ton bref qu’il n’en voulait rien faire, pour ce qu’il croyait pouvoir aussi bien qu’un autre rester à Florence. Les braves gens, entendant cela, le réprouvèrent encore avec plus de paroles ; mais ne pouvant en tirer une autre réponse, ils le dirent à la mère. Celle-ci, très irritée de cela, non de ce qu’il ne voulait pas aller à Paris, mais de son amoureux entêtement, lui fit de grands reproches ; puis, l’amadouant par de douces paroles, elle se mit à le flatter et à le prier doucement qu’il consentît à faire ce que voulaient ses tuteurs ; et elle sut tant lui dire, qu’il consentit à s’en aller pendant un an, mais non plus ; et ainsi fut fait.

« Girolamo étant donc allé à Paris, fièrement énamouré, y fut retenu deux ans, toujours renvoyé d’aujourd’hui à demain. Quand il en revint, plus amoureux que jamais, il trouva la Salvestra mariée à un bon jeune homme qui construisait des tentes, de quoi il fut dolent outre mesure. Mais enfin, voyant qu’il ne pouvait en être autrement, il s’efforça de s’en consoler. Ayant découvert l’endroit où était sa maison, il commença, selon l’habitude des jeunes amoureux, à passer devant chez elle, croyant qu’elle ne l’avait pas plus oublié qu’il ne l’avait oubliée lui-même. Mais les choses allaient de toute autre façon ; elle ne se souvenait pas plus de lui que si elle ne l’avait jamais vu ; et si pourtant elle se le rappelait quelque peu, elle témoignait bien du contraire, de quoi en peu de temps le jeune homme s’aperçut, et non sans grandissime douleur. Néanmoins il faisait tout ce qu’il pouvait pour cacher ce chagrin dans son âme ; mais ne pouvant y parvenir, il résolut, dût-il en mourir, de lui en parler à elle-même. S’étant informé auprès de quelque voisin comment la maison de son amie était faite, un soir qu’elle et son mari étaient allés veiller avec leurs voisins, il y entra sans être vu, se cacha dans sa chambre derrière des toiles à tentes qu’on y avait étendues, et attendit jusqu’à ce qu’ils fussent de retour et qu’ils se fussent mis au lit.

« Quand il vit le mari endormi, il s’en alla à l’endroit où il avait vu que la Salvestra s’était couchée, et lui ayant posé la main sur la poitrine, il lui dit doucement : « — Ô mon âme, dors-tu déjà ? — » La jeune femme, qui ne dormait pas, voulut crier ; mais le jeune homme se hâta de dire : » — Pour Dieu, ne crie pas, car je suis ton Girolamo. — » Ce qu’entendant celle-ci, elle dit, toute tremblante : « — Eh ! pour Dieu, Girolamo, va-t’en. Il est passé ce temps de notre enfance où il ne nous était pas défendu de nous aimer. Je suis, comme tu vois, mariée ; par conséquent ce n’est plus bien à moi de penser à un autre homme qu’à mon mari. Pour quoi, je te prie, au nom de Dieu, de t’en aller ; car si mon mari t’entendait, encore qu’un autre mal n’en advînt, il s’ensuivrait que je ne pourrais plus jamais vivre en paix avec lui, alors qu’aimée de lui, je demeure avec lui en tout bien et tranquillité. — » Le jeune homme, entendant ces paroles, ressentit une violente douleur. Il eut beau lui rappeler le temps passé et son amour nullement oublié malgré la distance, et y mêler de nombreuses prières et de grandes promesses, il n’obtint rien. Pour quoi, désireux de mourir, il la pria finalement qu’en faveur de tant d’amour, elle souffrît qu’il se couchât à côté d’elle, jusqu’à ce qu’il pût se réchauffer un peu, car il s’était tout gelé en l’attendant, lui promettant qu’il ne lui dirait rien, qu’il ne la toucherait pas, et qu’il s’en irait dès qu’il serait un peu réchauffé. La Salvestra, ayant quelque compassion de lui, le lui permit aux conditions fixées par lui-même. Le jeune homme donc se coucha à côté d’elle sans la toucher ; là, songeant au long amour qu’il lui avait porté et à sa dureté présente, à son espérance perdue, il résolut de ne plus vivre ; et retenant en lui ses esprits, sans dire mot, il ferma les poings et mourut à côté d’elle.

« Au bout de quelques instants, la jeune femme s’étonnant de sa contenance, craignant que son mari ne se réveillât, se mit à dire : « — Eh ! Girolamo, pourquoi ne t’en vas-tu pas ? — » Mais ne l’entendant pas répondre, elle pensa qu’il s’était endormi. Pour quoi, ayant étendu la main pour le réveiller, elle se mit à le tâter et, le touchant, elle le trouva froid comme glace, de quoi elle s’étonna vivement. Alors le touchant plus fortement, et sentant qu’il ne remuait pas, elle connut qu’il était mort ; de quoi dolente outre mesure, elle fut en grand embarras de savoir que faire. Enfin elle résolut de voir ce que son mari dirait de faire comme s’il s’agissait d’une autre personne ; et l’ayant réveillé, elle lui raconta, comme étant arrivé à une autre, ce qui venait de lui arriver ; puis, elle lui demanda quel conseil il lui donnerait si cela lui était arrivé à elle. Le bon homme répondit qu’il pensait que le mort devrait être porté sans bruit à sa demeure et qu’on devrait le laisser là, sans porter aucun tort à la dame qui ne lui semblait pas avoir failli. Alors la jeune femme dit : « — Eh bien ! c’est ainsi qu’il faut que nous fassions. — » Et lui ayant pris la main, elle lui fit toucher le jeune homme mort. De quoi, tout ému, il se leva, alluma une lumière, et sans entrer dans de nouvelles explications avec sa femme, il revêtit le corps de ses habits, puis sans retard, persuadé de l’innocence de sa femme, il le mit sur ses épaules, le porta devant la porte de sa maison, où il le déposa sur le seuil et le laissa.

« Le jour venu, quand on vit cet homme mort devant sa porte, cela fit une grande rumeur et spécialement de la part de la mère ; et ayant partout cherché et regardé, et ne lui trouvant ni plaie ni coup aucun, les médecins déclarèrent unanimement qu’il était mort de douleur, comme cela était. Le corps fut donc porté dans une église, et là vint la douloureuse mère avec beaucoup d’autres dames, parents et voisins, et sur lui on commença, selon nos usages, à pleurer et à se lamenter fortement. Et pendant qu’on faisait ces grandes lamentations, le bon homme dans la maison duquel il était mort, dit à la Salvestra ; « — Mets un manteau sur ta tête, et va dans cette église où on a transporté Girolamo ; mêle-toi aux femmes et tu écouteras ce qu’on dit de cette aventure ; moi j’en ferai autant parmi les hommes, afin que nous voyons si l’on dit quelque chose contre nous. — » Cela plut à la jeune femme prise d’une pitié tardive, car elle désirait voir mort celui auquel elle n’avait pas voulu de son vivant faire plaisir d’un seul baiser, et elle y alla.

« Chose merveilleuse à penser combien sont difficiles à expliquer les forces de l’amour ! Ce cœur que la fortune prospère de Girolamo n’avait pu ouvrir, sa fortune malheureuse l’ouvrit et, les anciennes flammes s’y étant toutes réveillées, changea la Salvestra en tant de pitié quand elle vit le visage du mort, que, cachée sous son manteau et mêlée aux femmes, elle ne s’arrêta pas avant d’être parvenue jusqu’auprès du corps. Et là poussant un grand cri, elle se jeta le visage sur le jeune homme mort qu’elle n’eut pas le temps de baigner de beaucoup de larme, car à peine l’eut-elle touché que, comme cela était arrivé à Girolamo, la douleur lui avait enlevé la vie. Puis — comme les femmes la réconfortaient et lui disaient de se lever, ne l’ayant pas encore reconnue — quand on voulut la relever et qu’on la trouva immobile, ce fut seulement alors qu’on reconnut la Salvestra et qu’elle était morte. De quoi toutes les femmes qui étaient là, vaincues d’une double pitié, se remirent à pleurer encore davantage. La nouvelle s’étant répandue hors de l’église parmi les hommes, elle parvint aux oreilles du mari qui était au milieu d’eux, et qui, sans vouloir écouter de consolations ou prendre aucun confort, pleura longtemps. Et ayant raconté à un grand nombre de ceux qui l’entouraient, l’histoire arrivée la nuit précédente à ce jeune homme, la cause de sa mort fut manifestement connue de tout le monde, ce dont tous furent affligés. La jeune femme morte ayant donc été prise et ayant été parée comme on a coutume de le faire pour les morts, on la plaça sur le même lit à côté du jeune homme, et là, après qu’elle eût été longuement pleurée, tous deux furent ensevelis dans un même tombeau ; et ceux que, vivants, l’amour n’avait pu unir, la mort les unit d’un inséparable lien. — »



NOUVELLE IX


Messer Guiglielmo Rossiglione donne à manger à sa femme le cœur de messer Guiglielmo Guardastagno qu’il a tué et qu’elle aime. La dame l’ayant su, se jette par la fenêtre et se tue. Elle est ensevelie avec son amant.


« La nouvelle de Néiphile étant terminée, non sans avoir grandement ému de compassion toutes ses compagnes, le roi qui ne voulait pas abolir le privilège accordé à Dioneo, voyant qu’il n’y avait plus personne à parler, commença : « — Compatissantes dames, puisque les infortunes d’amour ont le don de vous émouvoir, j’ai toute prête une nouvelle qui ne vous touchera pas moins que la dernière ; attendu que ce que je vais vous raconter arriva à des gens de plus haute qualité que ceux dont il a été parlé déjà, et par un accident plus cruel encore.

« Vous saurez donc que, suivant ce que racontent les Provençaux, il y eut autrefois en Provence deux nobles chevaliers qui possédaient tous deux castels et vassaux. L’un avait nom messire Guiglielmo Rossiglione, et l’autre messire Guiglielmo Guardastagno ; et pour ce que l’un et l’autre étaient très habiles dans les armes, ils s’aimaient beaucoup et avaient coutume d’aller toujours ensemble à tous les tournois, joutes ou autres passes d’armes, et portant les mêmes couleurs. Comme ils habitaient chacun dans son château, et qu’ils étaient éloignés l’un de l’autre de dix bons milles, il advint que messire Guiglielmo Rossiglione ayant pour femme une très belle et très appétissante dame, messire Guiglielmo Guardastagno, nonobstant l’amitié et la camaraderie qui existaient entre eux, s’en amouracha hors de toute mesure et fit si bien par un moyen ou par un autre, que la dame s’en aperçut, et le tenant pour un très valeureux chevalier, se mit à l’aimer de telle façon qu’il était son seul désir, son seul amour, et qu’elle n’attendait que le moment d’être mise à réquisition par lui, ce qui ne tarda guère. Ils eurent plusieurs rendez-vous, où ils se donnèrent de fortes preuves d’amour. En ayant, par la suite, usé moins discrètement, il advint que le mari s’en aperçut et en fut tellement indigné, que la grande amitié qu’il portait à Guardastagno se changea en haine mortelle. Mais il sut la tenir cachée mieux que les deux amants n’avaient su tenir caché leur amour, et il résolut de le tuer.

« Rossiglione étant en cette disposition d’esprit, il advint qu’un grand tournoi fut publié en France, ce que Rossiglione fit sur-le-champ connaître à Guardastagno, en lui faisant dire que si cela lui plaisait, il vînt le voir pour délibérer s’ils iraient à ce tournoi et comment. Le Guardastagno, tout joyeux, répondit qu’il irait sans faute souper avec lui le jour suivant. Le Rossiglione, à cette nouvelle, pensa que le moment était venu de le tuer. Le lendemain, s’étant armé, il monta à cheval suivi d’un de ses familiers, et s’embusqua dans un bois situé à environ un mille de son castel et par où le Guardastagno devait passer. Après l’avoir attendu assez longtemps, il le vit qui s’avançait sans armes et accompagné de deux familiers désarmés aussi, comme quelqu’un qui ne se défiait de rien. Quand il le vit arrivé à l’endroit où il voulait, le félon, plein de rage, sortit de sa cachette et courut à lui la lance à la main, criant : « — Tu es mort ! — » Prononcer ces paroles et lui plonger la lance dans le sein, ne furent qu’un. Le Guardastagno, sans pouvoir se défendre ni dire un mot, tomba transpercé et mourut. Quant à ses familiers, ayant fait faire volte-face à leurs chevaux, ils s’enfuirent le plus vite qu’ils purent vers le castel de leur maître, sans avoir reconnu qui avait commis le meurtre. Alors le Rossiglione descendit de cheval, ouvrit avec son couteau la poitrine du Guardastagno, et, de ses propres mains, lui arracha le cœur qu’il enveloppa dans le pennon d’une lance et qu’il donna à porter à un de ses familiers, auxquels il défendit d’avoir la hardiesse de dire un seul mot de cela. Puis il remonta à cheval et comme il était déjà nuit, il revint à son castel.

« La dame, qui avait entendu dire que le Guardastagno devait venir dîner le soir, et qui l’attendait avec une grande impatience, ne le voyant pas arriver, s’en étonna beaucoup, et dit à son mari : « — Comment se fait-il, messire, que le Guardastagno n’est pas venu ? » — À quoi le mari dit : « — Femme, il m’a fait dire qu’il ne pourra être ici que demain. » — De quoi la dame fut toute troublée. Le Rossiglione, descendu dans son appartement, fit appeler le cuisinier et lui dit : « — Prends ce cœur de sanglier, et fais en sorte d’en faire un ragoût le meilleur et le plus appétissant que tu sauras ; et quand je serai à table, envoie-le moi sur un plat d’argent. — » Le cuisinier ayant pris le cœur, le hacha menu, l’assaisonna de force poivre, et y appliquant tout son art et tous ses soins, en fit un ragoût excellent.

« L’heure du souper venue, messire Guiglielmo se mit à table avec sa femme ; mais poursuivi par le souvenir du crime qu’il avait commis, il mangea peu. Le cuisinier lui ayant envoyé le ragoût, il le fit placer devant la dame, prétendant que ce soir il n’avait pas faim, et le lui recommanda vivement. La dame, qui avait bon appétit, se mit à en goûter, et comme il lui parut bon, elle le mangea tout entier. Quand le chevalier eut vu que la dame l’avait mangé tout entier il dit : « — Femme comment avez-vous trouvé ce plat ? — » La dame répondit : « — Monseigneur, il m’a plu beaucoup, sur ma foi. — » « — Par Dieu, je vous crois, — dit le chevalier — et je ne m’étonne point si vous avez trouvé bon mort ce qui, vivant, vous a plu par-dessus tout. — » À ces mots, la dame resta un moment immobile, puis elle dit : « — Comment ? Qu’est-ce que vous m’avez fait manger ? — Le chevalier répondit : — Ce que vous avez mangé, c’est le cœur de messire Guiglielmo Guardastagno, que vous, femme déloyale, avez tant aimé. Soyez assurée que c’est bien lui, car de ces propres mains je le lui ai arraché de la poitrine, avant de revenir ici. — »

« Si la dame, apprenant cela au sujet de celui qu’elle aimait par-dessus tout, fut saisie d’une horrible douleur, il ne faut pas le demander. Après quelques instants elle dit : « — Vous avez agi comme un déloyal et mauvais chevalier ; c’est moi qui, sans qu’il m’y ait en rien forcée, lui avais donné mon amour, et, de cet outrage envers vous, ce n’était pas lui, mais moi qui devais supporter le châtiment. « Mais à Dieu ne plaise que sur une aussi noble nourriture que le cœur d’un chevalier vaillant et courtois, comme le fut messire Guiglielmo, une autre nourriture vienne jamais se poser. — » Et s’étant levée, elle se précipita par une fenêtre qui se trouvait derrière elle. La fenêtre était très élevée au-dessus du sol ; pour quoi, la dame en tombant, non seulement se tua, mais se brisa tous les membres. Ce voyant, messire Guiglielmo fut comme abasourdi et comprit qu’il avait mal fait. Craignant le courroux des voisins et surtout du comte de Provence, il fit seller des chevaux et s’enfuit. Le lendemain matin, on sut par toute la contrée ce qui était arrivé ; c’est pourquoi les gens du castel de messire Guiglielmo, et ceux du castel de la dame, recueillirent les corps des deux victimes, qui furent ensevelis, au milieu des pleurs et de la douleur générale, dans l’église du château de la dame et dans un même tombeau. On y inscrivit des vers relatant le nom de ceux qui y étaient renfermés, ainsi que la cause et la nature de leur mort. — »


NOUVELLE X


La femme d’un médecin met dans un coffre son amant endormi et qu’elle croit mort. Deux usuriers emportent le coffre chez eux. L’amant est découvert et pris pour un voleur. La servante de la dame raconte à la Seigneurie que c’est elle qui l’a mis dans le coffre volé par les usuriers, de sorte qu’il échappe à la potence ; les usuriers sont condamnés à l’amende pour avoir volé le coffre.


Le roi ayant fini son récit, il ne restait plus qu’à Dioneo à remplir sa tâche ; ce que voyant, et le roi lui ayant commandé, il commença : « — Les malheurs que l’on vient de raconter au sujet des amants infortunés, ne vous ont pas contristé le cœur et les yeux à vous seules, mesdames, mais bien à moi aussi ; pour quoi, j’ai vivement désiré qu’on en vînt au bout. Maintenant, Dieu soit loué, car ils sont finis, à moins que je ne voulusse encore ajouter à cette mauvaise marchandise, ce dont Dieu me garde. Sans insister donc sur un sujet si douloureux, je commencerai par quelque chose de plus joyeux et de meilleur, donnant l’exemple peut-être à ce qui devra être raconté dans la journée de demain.

« Vous saurez donc, très belles jeunes dames, qu’il n’y a pas encore longtemps, il y avait à Salerne un très grand médecin en chirurgie, dont le nom fut maître Mazzeo della Montagna, lequel, parvenu déjà à l’extrême vieillesse, avait pris pour épouse une belle et gente jeune femme de sa ville et la tenait fournie de riches vêtements, de joyaux et de tout ce qui peut plaire à une dame, plus que toute autre de la ville. Vrai est que, la plupart du temps, elle restait indifférente à tout cela, en femme qui dans le lit était mal couverte par le maître. Celui-ci, comme messer Ricciardo di Chinzica, dont nous avons parlé et qui enseignait à sa femme à observer les fêtes, disait à la sienne que pour avoir couché avec une femme, on mettait je ne sais combien de jours à réparer ses forces, et semblables sottises. De quoi elle vivait très mécontente ; et comme elle était avisée et de très grand esprit elle résolut, pour épargner le bien de la maison, de saisir la première occasion et de goûter d’un autre. Ayant observé plusieurs jeunes hommes, elle en trouva à la fin un en qui elle plaça toute son espérance, tout son cœur et tout son bien. De quoi le jeune homme s’étant aperçu, et cela lui plaisant fort, il mit semblablement tout son amour sur elle. On l’appelait Ruggieri da Jeroli ; il était de naissance noble, mais de mauvaise vie et de conduite blâmable, tellement qu’il n’avait parent ni ami qui lui voulût du bien, ni qui consentît à le voir ; et dans tout Salerne, il était accusé de vols et d’autres méfaits aussi vils, de quoi la dame eut peu cure, car il lui plaisait pour autre chose. Aidée de sa servante, elle fit si bien qu’ils purent se trouver ensemble. Au bout de quelque temps qu’ils eurent pris tous deux leurs ébats, la dame se mit à le blâmer de sa vie passée et à le prier, pour l’amour d’elle, de se défaire de pareilles habitudes, et pour lui faciliter à le faire, elle commença à lui subvenir, tantôt d’une somme d’argent, tantôt d’une autre.

« Pendant qu’ils continuaient ainsi tous deux fort discrètement, il advint qu’il tomba entre les mains du médecin un malade qui avait mal à une jambe. Le maître ayant vu son cas, dit à ses parents que, si on ne lui enlevait pas un os pourri qu’il avait dans la jambe, il faudrait la lui couper ou sinon qu’il mourrait, et qu’en lui extrayant l’os, il pourrait guérir, mais qu’il ne l’entreprendrait qu’en le considérant déjà comme un homme mort. À quoi ceux à qui le malade appartenait ayant consenti, ils le lui laissèrent pour être opéré dans ces conditions. Le médecin, avisant que le malade ne pourrait endurer la peine sans être endormi, ou ne se laisserait pas panser, et devant attendre après vêpres pour procéder à cette opération, fit dès le matin distiller une certaine eau de sa composition, qui, bue par le malade devait le faire dormir autant qu’il pensait mettre de temps à l’opérer. Puis ayant fait porter cette eau chez lui, il la plaça dans sa chambre, sans dire à personne ce que c’était. L’heure de vêpres venue, et le maître se disposant à aller vers son malade, il lui arriva un messager envoyé par quelques-uns de ses grands amis de Malfi, avec prière de ne pas manquer, pour quelque cause que ce fût, de s’y rendre sur le champ, parce qu’il y avait eu une grande rixe où beaucoup de gens avaient été blessés. Le médecin, renvoyant au lendemain matin le pansement de la jambe, monta sur une petite barque et alla à Malfi. Pour quoi, la dame, sachant qu’il ne devait pas revenir la nuit à la maison, y fit venir Ruggieri selon qu’elle en avait l’habitude, et le mit dans sa chambre où elle le garda jusqu’à ce que les autres personnes de la maison fussent allées se coucher.

« Ruggieri étant donc dans la chambre attendant la dame, et ayant, soit par fatigue endurée dans le jour, soit pour avoir mangé trop salé, soit peut-être simplement par habitude, ressenti une grande soif, il vit par hasard sur la fenêtre cette fiole d’eau que le médecin avait préparée pour son malade, et croyant que c’était de l’eau bonne à boire, il la porta à sa bouche et la but tout entière. Il ne tarda guère à être pris d’un grand sommeil, et à s’endormir. La dame, aussitôt qu’elle put, s’en vint dans la chambre, et trouvant Ruggieri endormi, elle se mit à le secouer et à lui dire à voix basse de se lever, mais en vain ; il ne lui répondait pas ni ne bougeait. Pour quoi la dame, quelque peu courroucée, le secoua avec plus de force, disant : « — Lève-toi, affreux dormeur ; si tu voulais dormir, tu devais t’en retourner chez toi et non venir ici. — » Ruggieri, ainsi secoué, tomba à terre, d’une chaise sur laquelle il était, et ne donna pas plus signe de vie que n’aurait fait un corps mort. De quoi quelque peu épouvantée, la dame essaya de le relever et se mit à le secouer plus fort, à le prendre par le nez et à le tirer par la barbe ; mais tout, était vain ; il avait attaché son âne à une bonne cheville.

« Alors la dame commença à craindre qu’il fût mort ; cependant elle se remit encore à lui pincer aigrement la peau et à le brûler avec une chandelle allumée, mais toujours en vain. Pour quoi elle, qui n’était pas médecin, bien qu’elle eût un médecin pour mari, crut sans plus de doute qu’il était mort. Aussi, l’aimant par-dessus tout comme elle faisait, il ne faut pas demander si elle fut affligée ; n’osant faire de bruit, elle se mit à pleurer en silence sur lui, et à se lamenter d’une telle mésaventure. Mais après quelques instants, craignant d’ajouter la honte à son malheur, elle pensa qu’il fallait sans retard trouver un moyen de porter ce mort hors de la maison ; et ne sachant qu’imaginer pour ce faire, elle appela sans bruit sa servante, et lui faisant part de sa mésaventure, elle lui demanda conseil.

« La servante, fort étonnée, se mit elle aussi à le tirer et à le pincer, mais le voyant sans sentiment, elle dit ce qu’avait dit la dame, c’est-à-dire qu’il était vraiment mort, et lui conseilla de le faire sortir de la maison. À quoi la dame dit : « — Et où pourrons-nous le porter, pour que personne ne soupçonne demain matin, quand on le verra, que c’est d’ici qu’on l’a porté ? — » À quoi la servante répondit : « — Madame, j’ai vu ce soir, fort tard, devant la boutique de ce menuisier, notre voisin, un coffre qui n’est pas trop grand et qui, si son maître ne l’a pas rentré chez lui, viendra trop à point pour notre cas, car nous pourrons y mettre le corps, après lui avoir donné deux ou trois coups de couteau, et nous l’y laisserons. Celui qui l’y trouvera, ne saura pas si c’est ici ou ailleurs qu’il y aura été mis ; au contraire, on croira, pour ce qu’il fut un mauvais garnement, qu’en commettant quelque méfait il aura été occis par un de ses ennemis et mis dans le coffre. — » Le conseil de la servante plut à la dame, excepté de lui donner des coups de couteau ; elle dit que pour rien au monde elle n’aurait le courage de faire cela, et ayant envoyé la servante voir si le coffre était toujours là où elle l’avait vu, celle-ci revint et dit que oui. La servante donc qui était jeune et vigoureuse, aidée de la dame, mit Ruggieri sur ses épaules, et sa maîtresse marchant devant pour regarder si personne ne venait, elles arrivèrent au coffre, mirent le corps dedans et l’ayant refermé, elles le laissèrent.

« Le même jour, un peu auparavant, étaient rentrés chez eux deux jeunes gens qui prêtaient à usure et qui, désireux de gagner beaucoup et de dépenser peu, se trouvaient avoir besoin de meubles. Ils avaient vu la veille le coffre et avaient projeté ensemble, si on l’y laissait pendant la nuit, de l’emporter chez eux. Minuit venu, ils sortirent de leur logis et trouvant le coffre à la même place, sans l’examiner davantage, ils le portèrent promptement chez eux, encore qu’il leur parût lourd, et le placèrent à côté d’une chambre où leurs femmes dormaient, sans songer pour le moment à le ranger convenablement ; et l’ayant laissé là, ils s’en allèrent dormir.

« Le matin venu, Ruggieri, qui avait fait un grand somme et avait déjà digéré le breuvage et éprouvé jusqu’au bout sa vertu, se réveilla, et bien que le sommeil fût rompu et que ses sens eussent recouvré leur pouvoir, il lui restait cependant dans la cervelle une stupéfaction qui, non seulement cette nuit, mais pendant quelques jours, le tint tout étourdi. Ayant ouvert les yeux et ne voyant rien, il étendit les mains de çà de là, et se trouvant dans ce coffre, il se mit à rappeler ses souvenirs et à se dire : « — Qu’est cela ? Où suis-je ? Dors-je ou suis-je éveillé ? Je me souviens pourtant que ce soir je suis entré dans la chambre de madame, et maintenant il me semble que je suis dans un coffre. Que veut dire ceci ? Le médecin serait-il revenu, ou un autre accident serait-il arrivé pour lequel la dame, pendant que je dormais, m’aurait caché là-dedans ; je le crois, et très certainement il en aura été ainsi. — » Et pour ce, il se mit à rester tranquille et à écouter s’il n’entendait rien. Étant demeuré ainsi assez longtemps et se trouvant fort mal dans le coffre, qui était petit, se sentant tout meurtri du côté sur lequel il était couché, il voulut se tourner sur l’autre ; mais il le fit si adroitement qu’il heurta des reins une des parois du coffre qui n’avait pas été posé sur un plancher bien égal, et qu’il le fit basculer et tomber. En tombant, le coffre fit grand bruit, pour quoi les femmes qui dormaient à côté se réveillèrent et eurent peur, et de peur se turent.

« Ruggieri ne savait que penser de la chute du coffre ; mais le voyant ouvert par sa chute même, il pensa qu’il valait mieux, si autre chose survenait, en être hors que dedans. Et comme il ne savait où il était, imaginant tantôt une chose, tantôt une autre, il se mit à aller à tâtons par la maison, pour voir s’il trouverait une porte ou un escalier par où il pût s’en aller. Les femmes, qui étaient réveillées, entendant le bruit qu’il faisait, se mirent à dire : « — Qui est là ? — » Ruggieri, ne reconnaissant pas la voix, ne répondit pas ; pour quoi, les femmes se mirent à appeler les deux jeunes gens. Mais ceux-ci, pour ce qu’ils avaient trop veillé, dormaient fortement et n’entendaient rien de tout ce qui se passait. Alors les femmes, devenues plus peureuses, s’étant levées, coururent à une fenêtre et se mirent à crier : « — Au voleur ! au voleur ! — » Pour quoi, bon nombre de voisins accoururent de tous côtés et entrèrent dans la maison, qui par le toit, qui d’un côté, qui d’un autre, et semblablement les jeunes gens, réveillés à ce bruit, se levèrent, et voyant là Ruggieri quasi hors de lui d’étonnement, et qui ne voyait pas par où il devrait ou pourrait fuir, ils le mirent aux mains des familiers du gouverneur de la ville, qui étaient déjà accourus au bruit. Et ayant été mené devant le gouverneur, celui-ci, comme il était tenu pour un très mauvais homme, le fit mettre sur-le-champ à la torture et confesser qu’il était entré dans la maison des usuriers pour voler ; pour quoi, le gouverneur pensa qu’il convenait de le faire pendre par la gorge sans le moindre retard.

« La nouvelle se répandit dans la matinée par tout Salerne que Ruggieri avait été pris à voler dans la maison des usuriers ; ce que la dame et sa servante apprenant, elles furent remplies d’un tel étonnement qu’elles étaient bien près de se persuader à elles-mêmes que ce qu’elles avaient fait la nuit précédente elles ne l’avaient pas fait, mais qu’elles l’avaient rêvé ; en outre, la dame éprouvait un tel chagrin du péril où se trouvait Ruggieri, qu’elle était sur le point d’en devenir folle.

« Un peu après la troisième heure, le médecin, de retour de Malfi, demanda qu’on lui apportât son eau pour ce qu’il voulait panser son malade ; voyant la fiole vide, il fit un grand vacarme, disant qu’on ne pouvait rien conserver dans cette maison. La dame, qui était stimulée d’une autre douleur, lui répondit en colère : « — Que diriez-vous, maître, pour une chose importante, puisque vous faites si grand bruit pour une fiole d’eau renversée ? — » À quoi le maître dit : « — Femme, tu crois que cette eau était de l’eau claire ; mais il n’en est pas ainsi ; bien au contraire, c’était une eau travaillée pour faire dormir. — » Dès que la dame eut entendu cela, elle s’avisa que Ruggieri l’avait bue et que c’était pour cela qu’il lui avait paru mort, et elle dit : « — Maître, nous ne le savions pas ; pour ce faites-en d’autre. — » Le maître, voyant qu’il ne pouvait en être autrement, en fit faire une nouvelle.

« Peu après la servante qui, par ordre de la dame, était allée savoir ce que l’on disait de Ruggieri, revint et lui dit : « — Madame, tout le monde dit du mal de Ruggieri, et d’après ce que j’ai pu entendre, il ne se trouve aucun parent, aucun ami qui se soit dérangé ou qui veuille se déranger pour lui venir en aide, et l’on croit bien que demain le Stadico le fera pendre. Et, en outre, je veux vous dire une chose, car il me semble avoir compris comment il est arrivé dans la maison des usuriers, et écoutez comment : Vous connaissez bien le menuisier devant lequel était le coffre où nous le mîmes ; il était tout à l’heure avec un individu qui prétendait que le coffre lui appartenait, car il lui en réclamait le prix, et le menuisier disait qu’il n’avait pas vendu le coffre, mais qu’il lui avait été volé pendant la nuit. À quoi celui-ci disait : « — Il n’en est pas ainsi, mais tu l’as vendu aux deux jeunes usuriers, ainsi qu’ils me l’ont dit cette nuit, quand je l’ai vu chez eux au moment où Ruggieri a été pris. — » À quoi le menuisier disait : « — Ils mentent, pour ce que je ne le leur ai jamais vendu ; mais ce sont eux qui, la nuit dernière, me l’ont volé. Allons les trouver. — » Et ils sont allés d’un commun accord à la maison des usuriers, et moi je suis venue ici. Et, comme vous pouvez voir, je comprends bien de quelle façon Ruggieri a été transporté là où il a été trouvé ; mais comment il est ressuscité, je ne puis le voir. — » La dame, comprenant alors parfaitement comment la chose était arrivée, dit à la servante ce qu’elle avait appris du maître et la pria de l’aider à faire échapper Ruggieri en femme qui, si elle voulait, pouvait d’un seul coup délivrer Ruggieri et lui conserver l’honneur à elle. La servante dit : « — Madame, enseignez-moi comment, et je ferai volontiers tout ce qu’il faudra faire. — »

« La dame, aiguillonnée par sa passion, ayant avisé rapidement ce qu’il y avait à faire, en informa de tous points la servante. Celle-ci s’en alla tout d’abord trouver le médecin, et, pleurant, elle se mit à lui dire : « — Messire, je dois vous demander pardon d’une grande faute que j’ai commise envers vous. — » Le maître dit : « — Et qu’est-ce ? — » Et la servante, ne s’arrêtant pas de pleurer, dit : « — Messire, vous savez quel homme c’est que Ruggieri da Jeroli ; lui ayant plu, autant par peur que par amour, j’ai consenti il y a quelque temps à devenir sa maîtresse. Sachant qu’hier vous n’étiez pas ici, il me pressa tellement que, l’introduisant chez vous, je le menai coucher avec moi dans ma chambre ; et comme il avait soif, et que je n’avais pas le temps de chercher de l’eau ou du vin, ne voulant pas d’ailleurs que votre femme qui était au salon me vît, et me rappelant avoir vu dans votre chambre une fiole d’eau, j’allai la chercher et je la lui donnai à boire, puis je la remis où je l’avais prise ; et je vois que vous avez fait à ce sujet un grand bruit dans la maison. Et certes, je confesse que je fis mal ; mais quel est celui qui n’a pas mal agi quelquefois ? Je suis très marrie d’avoir fait cela ; non pas tant pour la chose elle-même, que pour ce qui s’en est suivi, car Ruggieri est sur le point d’en perdre la vie. Pour quoi, autant que je peux, je vous prie de me pardonner et de me permettre d’aller lui venir en aide en ce que par moi se pourra. — » Le médecin, entendant cela, quelque colère qu’il eût, répondit en souriant : « — Tu t’en es donné toi-même le châtiment, puisque, là où tu croyais avoir cette nuit un jeune homme qui t’aurait bien secoué la pelisse, tu as eu un méchant dormeur ; et pour ce va, et vois à sauver ton amant, et dorénavant garde-toi de plus le mener dans la maison, car je te paierais de cette fois et de l’autre. — »

« La servante estimant que, pour la première tentative, elle avait bien opéré, aussitôt qu’elle put, s’en alla à la prison où était Ruggieri, séduisit tellement le geôlier, que celui-ci la laissa parler au prisonnier. Dès qu’elle l’eût informé de ce qu’il devait répondre au Stadico s’il voulait échapper au péril, elle fit si bien qu’elle parvint jusqu’au juge criminel, lequel avant de consentir à l’écouter, pour ce qu’elle était fraîche et gaillarde, voulut attacher son croc à la pauvre fille du bon Dieu. Elle, pour en être plus favorablement écoutée, ne fut nullement revêche, et la besogne faite, elle dit : « — Messire, vous avez ici Ruggieri da Jeroli, pris pour un voleur, et ce n’est pas vrai. — » Et commençant par le commencement, elle lui conta l’histoire jusqu’au bout ; comment elle, étant sa maîtresse, l’avait mené dans la maison du médecin, et comment elle lui avait donné à boire l’eau préparée, ne sachant ce qu’elle était, et comment le croyant mort, elle l’avait mis dans le coffre. Puis, elle lui dit ce qu’elle avait entendu entre le menuisier et le propriétaire du coffre, lui montrant par cela de quelle façon Ruggieri avait été introduit dans la maison des usuriers. Le juge voyant qu’il était facile de vérifier si c’était la vérité, s’informa d’abord près du médecin si ce qu’elle avait dit de l’eau était vrai, et vit qu’il en était ainsi ; puis il manda le menuisier et celui à qui avait appartenu le coffre, ainsi que les usuriers, et après plusieurs investigations, il fut établi que la nuit précédente les usuriers avaient volé le coffre et l’avaient porté chez eux. Enfin, il fit venir Ruggieri, et lui ayant demandé où il avait été hébergé le soir précédent, celui-ci répondit qu’il ne savait pas où il avait été hébergé, mais qu’il se souvenait bien qu’il était allé coucher avec la servante de maître Mazzeo, dans la chambre de laquelle il avait bu de l’eau, à cause de la grande soif qu’il avait ; mais pour ce qui était advenu de lui après, sinon quand en s’éveillant chez les usuriers il s’était trouvé dans un coffre, il ne le savait pas. Le juge, entendant ces choses, en éprouva une grande satisfaction, et les fit redire plusieurs fois à la servante, à Ruggieri, au menuisier et aux usuriers. À la fin, reconnaissant que Ruggieri était innocent, il condamna à dix onces d’amende les usuriers qui avaient volé le coffre, et rendit la liberté à Ruggieri. Si cela fut agréable à ce dernier, que personne ne le demande ; mais cela fut agréable outre mesure à sa dame, laquelle par la suite avec son amant et sa chère servante qui avait d’abord voulu lui donner des coups de couteau, en rit souvent ; et ils festoyèrent joyeusement, continuant leur amour et leurs ébats de mieux en mieux ; et je voudrais qu’il m’advînt ainsi, mais non toutefois d’être mis dans le coffre. — »

Si les premières nouvelles avaient contristé le cœur des dames amoureuses, la dernière dite par Dioneo les fit tellement rire, et spécialement quand il raconta que le juge avait attaché son croc, qu’elles purent se refaire de la compassion que les autres nouvelles leur avaient inspirée. Mais le roi voyant que le soleil commençait à pâlir et que le terme de son commandement était venu, s’excusa par d’agréables paroles auprès des dames de ce qu’il avait fait, c’est-à-dire de les avoir obligées de raconter sur un sujet aussi dur que l’infortune des amants. L’excuse faite, il se leva, ôta la couronne de sa tête, et comme les dames attendaient de savoir à qui il la donnerait, il la posa délicatement sur la tête blonde de la Fiammetta en disant : « — Je te donne cette couronne, comme à celle qui, dans la journée de demain, saura le mieux consoler nos compagnes de l’âpre journée d’aujourd’hui. — »

La Fiammetta, dont les cheveux crépus, longs et dorés retombaient sur ses blanches et délicates épaules, et dont le visage rondelet était tout resplendissant d’une blancheur de lis mêlée aux roses vermeilles, avec deux yeux à fleur de tête semblables à ceux d’un faucon voyageur, et une toute petite bouche dont les lèvres semblaient être deux rubis, répondit en souriant : « — Et moi, Philostrate, je la prends volontiers, et afin que tu t’aperçoives mieux de ce que tu as fait, dès maintenant je veux et j’ordonne que chacun se prépare à parler demain de ce qui est advenu d’heureux aux amants, après quelques cruels et malencontreux accidents. — » Cette proposition plut à tous. Et après qu’elle eût fait venir le sénéchal, et disposé avec lui des choses opportunes, toute la société s’étant levée se dispersa joyeusement jusqu’à l’heure du souper.

Tous donc, partie par le jardin dont la beauté ne devait pas les fatiguer de longtemps, partie vers les moulins qui moulaient en dehors, se mirent à prendre qui de çà, qui de là, suivant leurs fantaisies, des amusements divers jusqu’à l’heure du souper, laquelle étant venue, tous se réunirent, comme d’habitude, près de la belle fontaine, où ils soupèrent et furent bien servis et à leur grandissime plaisir. Levés de là, selon leur habitude aussi, ils se mirent à danser et à chanter, et Philomène menant la danse, la reine dit :« — Philostrate, je n’entends pas dévier de ce qu’ont fait mes prédécesseurs, mais, de même qu’ils ont fait, j’entends que par mon ordre on chante une chanson ; et pour ce que je suis persuadée que tes chansons ressemblent à tes nouvelles, afin qu’il n’y ait pas d’autres jours que celui-ci troublé par le récit de tes infortunés amants, nous voulons que tu en dises une qui te plaira le plus. — » Philostrate répondit qu’il le ferait volontiers ; et sans retard il se mit à chanter en cette guise :


  En pleurant, je montre
    Combien se plaint avec raison un cœur
    De ce qu’Amour soit trahi dans sa foi.

  Amour, alors que premièrement
    Tu as placé en mon cœur celle pour qui je soupire,
    Sans en espérer de salut,
    Tu me l’as montrée si remplie de vertu,
    Que j’estimai léger tout martyre
    Qui, dans mon esprit resté dolent,
    Par toi me serait advenu.
    Mais mon erreur,
    Je la connais maintenant, et non sans douleur.

  Ce qui m’a fait connaître mon erreur,
    C’est de me voir abandonné de celle
    En qui seule j’espérais ;
    Car alors que je pensais être le plus
    Dans sa faveur et son favori,
    Je m’aperçus que, sans se soucier de la peine
    Que me causerait ma future disgrâce,

    Elle avait recueilli en son cœur
    La beauté d’un autre, et qu’elle m’en avait chassé.

  Comme je connus que j’en étais chassé,
    Naquit en mon cœur une plainte douloureuse
    Qui y reste encore ;
    Et je ne cesse de maudire le jour et l’heure
    Où m’apparut pour la première fois son visage amoureux,
    Orné d’altière beauté ;
    Et plus que jamais je me sens enflammé.
    Ma croyance en elle, mon espoir, mon ardeur,
    Mon âme qui se meurt s’en va blasphémant tout cela.

  Combien ma douleur est sans confort,
    Seigneur, tu peux le sentir, tant je t’appelle
    Avec une douloureuse voix ;
    Et je dis que je me sens tellement brûler,
    Que, pour diminuer ma souffrance j’appelle la mort.
    Qu’elle vienne donc, et d’un seul coup,
    Termine ma vie cruelle et malheureuse
    Ainsi que ma fureur ;
    Car, où que j’aille, je souffrirai moins.

  Nulle autre vie, nul autre confort
    Ne me reste plus que la mort pour guérir ma douleur.
    Qu’on me la donne donc désormais.
    Mets fin, Amour, par elle à mes peines,
    Et dépouille mon cœur d’une vie si misérable.
    Ah ! fais-le, puisqu’à tort
    Toute joie m’est enlevée et ravie.
    Fais-la heureuse, elle, en me faisant mourir, seigneur,
    Comme tu l’as faite heureuse d’un nouvel amant.

  Ô ma chanson, si personne ne t’apprend,
    Je n’en ai cure, pour ce que personne
    Comme moi ne peut te chanter.
    Une seule peine je veux te donner :
    Que tu retrouves Amour, et qu’à lui seul,
    Combien m’est déplaisante
    La triste vie amère
    Tu montres pleinement, le priant qu’en meilleur
    Port il me mette par sa valeur.

  Et pleurant, je montre, etc.


Les paroles de cette canzone montrèrent très clairement l’état de l’âme de Philostrate et quelle en était la raison. Et peut-être l’aurait mieux montré encore le visage de telle dame qui était dans la danse, si les ténèbres de la nuit survenue n’avaient pas caché la rougeur qui était montée à son visage. Mais quand il eut fini sa chanson, beaucoup d’autres furent chantées, jusqu’à ce qu’enfin l’heure d’aller dormir fût venue ; pour quoi, la reine l’ayant ordonné, chacun se rendit dans sa chambre.


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  1. Boccace n’a pas donné la chanson en entier parce que, de
    son temps, elle était sue de tout le monde. Elle était écrite en
    dialecte sicilien. En voici la traduction d’après le texte qui se
    trouve dans un manuscrit du quatorzième siècle :



       Quel est le mauvais chrétien

         Qui m’a dérobé le pot de fleurs

         Où était mon basilic de Salerne !

         Il avait poussé avec vigueur.

         C’est moi qui le plantai de ma main

         Le jour même de ma fête

         Qui vole le bien d’autrui, commet une lâcheté.



       Qui vole le bien d’autrui, commet une lâcheté,

         Et le péché est très grand.

         Ô malheureuse ! qui m’étais

         Semé un pot de fleurs ?

         Il était si beau, que je m’endormais à son ombre.

         Tout le monde me l’enviait ;

         Il m’a été volé, et devant ma porte.



       Il m’a été volé, et devant ma porte :

         Et j’en ai été très douloureusement affligée.

         Malheureuse ! que ne suis-je morte.

         Moi qui m’y étais si chèrement attachée !

         C’est seulement l’autre jour que je fis mauvaise garde,

         À cause de messire que j’aime tant.

         Je l’avais tout entouré de marjolaine.



       Je l’avais tout entouré de marjolaine

         Pendant le beau mois de mai.

         Je l’arrosais trois fois par semaine :

         Aussi, je vis comme il prit bien.

         Maintenant, il est certain qu’on me l’a volé.



       Maintenant, il est certain qu’on me l’a volé ;

         Je ne puis plus le cacher,

         Si j’avais su d’avance

         Ce qui devait m’arriver,

         Je me serais endormie sur le seuil de ma porte, <poem> Pour garder mon pot de fleurs.
       Le Dieu tout-puissant pourrait bien me venir en aide.

       Le Dieu tout-puissant pourrait bien me venir en aide,
         Si cela lui plaisait,
         Contre celui qui s’est rendu si coupable envers moi.
         Il m’a mis en peine et en tourment,
         Celui qui m’a volé mon basilic.
         Qui avait un si doux parfum.
         Son parfum me ragaillardissait toute.

       Son parfum me ragaillardissait toute,
         Tant il répandait de fraîches odeurs.
         Et le matin quand je l’arrosais,
         Au lever du soleil,
         Tout le monde s’étonnait,
         Disant : D’où vient une telle odeur ?
         Et moi : par amour pour lui, je mourrai de chagrin.

       Et moi, par amour pour lui, je mourrai de chagrin,
         Par amour pour mon pot de fleurs.
         Si quelqu’un voulait me dire il est,
         Je le rachèterais volontiers
         J’ai cent onces d’or dans ma bourse,
         Volontiers je les lui donnerais,
         Et je lui donnerais un baiser, s’il le désirait.

    (Note du traducteur.)