Le Décaméron/Cinquième Journée

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche





CINQUIÈME JOURNÉE




La quatrième Journée du Décaméron finie, commence la cinquième, dans laquelle, sous le gouvernement de Fiammetta, ou devise de ce qui est arrivé d’heureux à certains amants après plusieurs aventures cruelles ou fâcheuses.


Déjà l’orient était tout blanc de lumière, et les rayons du soleil surgissant avaient fait la clarté sur notre hémisphère, quand Fiammetta, invitée par le doux chant des oiseaux qui, dès la première heure du jour, chantaient joyeusement, éparpillés sur les cimes des jeunes arbres, se leva et après avoir fait appeler les autres dames ainsi que les trois jeunes gens, descendit à pas lents dans les champs, où elle alla se promener avec ses compagnons par la vaste plaine et sur l’herbe couverte de rosée, devisant avec eux d’une chose et d’une autre, jusqu’à ce que le soleil se fût élevé quelque peu. Mais sentant que ses rayons devenaient plus chauds, elle dirigea leurs pas vers leur habitation où étant arrivés, et après s’être refaits de leur légère fatigue par des vins exquis et des confetti, ils se répandirent par l’agréable jardin jusqu’à l’heure du repas. Ce moment venu, et chaque chose ayant été préparée par le très discret sénéchal, ils se mirent joyeusement à manger, après avoir chanté une ou deux petites ballades, et suivant qu’il plut à la reine. Le repas achevé avec ordre et plaisir, et pour ne point perdre l’habitude prise de danser, ils firent quelques danses légères entremêlées de chanson, après lesquelles la reine donna congé à chacun jusqu’à ce que l’heure de dormir fût passée. Les uns s’en allèrent dormir, et les autres restèrent à se divertir dans le beau jardin. Mais tous, un peu après l’heure de none, se réunirent près de la fontaine, selon le bon plaisir de la reine et suivant leur habitude. Là, la reine s’étant assise comme si elle présidait un tribunal, regarda Pamphile et lui ordonna en souriant de commencer les nouvelles à dénouement heureux. Celui-ci se disposa volontiers à le faire et parla ainsi :


NOUVELLE I


Cimon devient sensé en devenant amoureux, et enlève en mer sa dame Éphigénie. Il est mis en prison à Rhodes. Lisimaque l’en tire, et tous les deux enlèvent Éphigénie et Cassandre au milieu de leurs noces. Ils s’enfuient avec elles en Crète où ils les épousent, et, devenus riches, ils sont rappelés chez eux.


« Au commencement, plaisantes dames, d’une journée aussi heureuse que le sera celle-ci, il se présente à moi pour que je les raconte plusieurs nouvelles parmi lesquelles une me plaît entre toutes les autres, pour ce que vous pourrez comprendre par elle non seulement le but joyeux en vue duquel nous nous mettons à deviser, mais combien sont sacrées, combien sont puissantes et pleines de bien les forces de l’Amour, bien que bon nombre de gens, sans savoir ce qu’ils disent, les condamnent et les vitupèrent à grand tort ; ce qui, si je ne me trompe, pour ce que je crois que vous êtes toutes amoureuses, devra vous être très agréable.

« Donc, comme nous l’avons lu jadis dans les anciennes histoires des Chypriens, il fut en l’île de Chypre un gentilhomme de grande noblesse, appelé de son nom Aristippe, et richissime au-dessus de tous ses compatriotes en toutes les choses de ce monde ; et il se serait tenu pour l’homme le plus satisfait qui fût, si la fortune ne l’avait affligé en un seul point. C’était que, parmi ses autres fils, il en avait un qui surpassait tous les autres jeunes gens en grandeur et en beauté corporelles, mais qui était presque idiot et sans qu’on pût espérer le guérir. Son vrai nom était Galeso ; mais comme jamais les leçons d’un maître, les caresses ou les châtiments paternels, pas plus que les efforts de toute autre personne n’avaient pu lui mettre en tête une lettre de l’alphabet, ou lui donner la moindre tenue ; qu’au contraire il avait la voix forte et rude, et que ses manières étaient plutôt d’une brute que d’un homme, tous l’appelaient par ironie Cimon, ce qui, dans leur langue, veut dire la même chose que chez nous les mots : grosse bête. Son père, qui voyait avec un très grand ennui son existence perdue, et qui n’avait plus aucun espoir à son sujet, lui ordonna, pour ne pas avoir plus longtemps sous les yeux la cause de son chagrin, de s’en aller au village, et d’y rester avec ses laboureurs ; ce qui fut très agréable à Cimon, pour ce que les manières et la fréquentation des hommes grossiers lui plaisaient plus que celles des gens de la ville.

« Cimon s’en étant donc allé au village et s’y adonnant aux choses rustiques, il advint qu’un jour, un peu après l’heure de midi, passant d’un champ à un autre et son bâton sur le col, il entra dans un très beau petit bois qui était en ce pays et qui, pour ce qu’on était au mois de mai, était entièrement feuillu. En parcourant ce bois, il arriva, comme si sa fortune l’eût guidé, en un petit pré entouré d’arbres très élevés, et dans un des coins duquel se trouvait une belle et fraîche fontaine. Près de la fontaine, il vit, endormie sur le pré vert, une très belle jeune fille, vêtue d’un tissu si transparent qu’il ne cachait presque en rien la blancheur de sa carnation, et recouverte depuis la ceinture seulement jusqu’en bas d’une couverture blanche et légère. À ses pieds, dormaient également deux femmes et un homme, serviteurs de la jeune fille.

« Dès que Cimon l’aperçut, comme s’il n’eût plus jamais vu forme de femme, il s’arrêta, appuyé sur son bâton, sans prononcer une parole, et se mit à la regarder attentivement avec une grandissime admiration. Et dans sa rugueuse intelligence, où plus de mille leçons n’avaient pu faire pénétrer la moindre impression d’un plaisir délicat, il sentit s’éveiller une pensée qui lui disait en son esprit matériel et grossier, que cette jeune fille était la plus belle chose qui eût été jamais vue par homme vivant. Aussitôt, il se mit à examiner en détail toutes les parties de sa personne, admirant les cheveux qu’il croyait être d’or, le front, le nez et la bouche, le col et les bras, et surtout le sein encore peu prononcé ; et de paysan, devenu soudain fin juge de beauté, il désirait ardemment voir ses yeux qu’elle tenait fermés dans son profond sommeil, et, pour les voir, il eut plusieurs fois l’envie de la réveiller. Mais comme elle lui paraissait bien autrement belle que les femmes qu’il avait vues jusque-là, il doutait si ce n’était pas quelque déesse, et il avait encore assez de sens pour comprendre que les choses divines sont plus dignes d’être vénérées que les choses mondaines ; pour quoi, il se retenait, attendant que la jeune fille s’éveillât d’elle-même, et bien que cela lui parût tarder trop longtemps, il ne savait cependant s’arracher au plaisir inaccoutumé qu’il prenait.

« Après un temps assez long, la jeune fille, qui avait nom Éphigénie, se réveilla avant tous les siens, et ayant levé la tête et ouvert les yeux, elle vit Cimon qui se tenait devant elle appuyé sur son bâton, ce dont elle s’étonna fort, et elle dit : « — Cimon, que cherches-tu à cette heure par ce bois ? — » Cimon, tant par ses allures et sa grossièreté que par la noblesse et la fortune de son père, était connu quasi de chacun dans le pays. Il ne répondit rien à la question d’Éphigénie, mais dès qu’il vit qu’elle avait les yeux ouverts, il se mit à les regarder fixement, trouvant qu’il en sortait une suavité qui le remplissait d’un plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé. Ce que voyant la jeune fille, elle commença à craindre qu’à la regarder ainsi fixement, sa rusticité ne le portât à quelque action dont elle pourrait avoir vergogne ; pour quoi, ayant appelé ses femmes, elle se leva en disant : « — Adieu, Cimon. — » À quoi Cimon répondit alors : « — J’irai avec toi. — » Et bien que la jeune fille, qui avait toujours peur de lui, refusât sa compagnie, elle ne put s’en débarrasser qu’il ne l’eût accompagnée jusqu’à sa demeure. De là, Cimon revint chez son père, affirmant qu’il ne voulait plus d’aucune façon retourner au village, à quoi son père et les siens consentirent, bien que cela leur parût fâcheux, et attendirent de voir le motif qui lui avait fait changer d’avis.

« La flèche d’Amour étant donc, grâce à la beauté d’Éphigénie, entrée dans le cœur de Cimon, où n’avait encore pu entrer aucune doctrine, il émerveilla son père et tous les siens, ainsi que chacun de ceux qui le connaissaient, en s’élevant d’une idée à une autre, en un temps très court. Il réclama tout d’abord de son père qu’il lui fît donner les vêtements et les parures avec lesquels allaient ses frères, ce que son père, très content, s’empressa de faire. Alors, fréquentant les jeunes gens de mérite, observant les manières et les habitudes qui conviennent aux gentilshommes, et surtout aux amoureux, non seulement, en un très petit espace de temps et à la grandissime admiration de chacun, il apprit les premières notions des lettres, mais il devint très marquant parmi les hommes de science. En outre — l’amour qu’il portait à Éphigénie étant la cause de tout ce changement — non seulement il rendit souple et convenable sa voix qui était rude et rustique, mais il devint maître chanteur et parfait musicien, de même qu’il se montrait vaillant à chevaucher et très expert dans les choses de la guerre, tant sur mer que sur terre. Bref, pour ne pas m’appesantir sur chaque particularité de son mérite, la quatrième année depuis la naissance de son premier amour ne s’était pas accomplie, qu’il était devenu le plus gracieux, le plus policé et le plus courageux de tous les jeunes gens qui fussent en l’île de Chypre.

« Que dirons-nous donc de Cimon, ô plaisantes dames ? Certes, rien autre chose, sinon que les hautes qualités que le ciel avait déposées dans son âme vaillante, la fortune jalouse les avait cachées et enchaînées en un petit coin ignoré de son cœur par de formidables liens qu’Amour, plus puissant que la fortune, rompit et brisa. Amour, excitateur des esprits endormis, tira, par sa seule force, les vertus de Cimon des cruelles ténèbres qui les comprimaient, et les amena en pleine lumière, montrant apertement d’où il peut tirer les esprits qui lui sont soumis et où il peut les conduire avec ses rayons vainqueurs.

« Bien que Cimon, aimant Ephigénie, commît parfois des extravagances, comme font souvent les jeunes gens amoureux, Aristippe, considérant qu’Amour l’avait fait homme d’idiot qu’il était, non seulement les supportait patiemment, mais l’encourageait à suivre en cela son bon plaisir. Mais Cimon, qui refusait d’être appelé Galeso, se rappelant avoir été ainsi nommé par Éphigénie, voulait donner à ses désirs une fin honnête. Il fit donc faire plusieurs fois des démarches près de Cipseo, père d’Éphigénie, pour qu’il la lui donnât pour femme ; mais Cipseo répondait toujours qu’il l’avait promise à Pasimonde, jeune noble de Rhodes, auquel il n’entendait pas manquer de parole. Sur quoi, le temps fixé pour les noces d’Éphigénie étant venu, et son mari l’ayant envoyé chercher, Cimon se dit en lui-même : « — Il est désormais temps de montrer, ô Éphigénie, combien tu es aimée de moi. Par toi je suis devenu homme, et si je puis te posséder, je ne doute pas que je ne devienne plus glorieux que n’importe quel dieu ; et certainement je t’aurai, ou je mourrai. — » Ayant ainsi dit, il requit le concours de quelques jeunes gentilshommes, ses amis, et après avoir fait armer en secret un navire de tout ce qui était nécessaire pour un combat naval, il se mit en mer, attendant au passage le navire sur lequel Éphigénie devait être conduite à Rhodes vers son mari. Éphigénie, après que son père eut fait tous les honneurs possibles aux amis de son mari, prit la mer, et l’on se mit en route, dirigeant la proue vers Rhodes. Cimon, qui ne dormait pas, survint le lendemain même avec son navire, et, debout sur la proue, il cria d’une voix forte à ceux qui étaient sur le navire d’Éphigénie : « — Arrêtez-vous ; baissez les voiles, ou attendez-vous à être vaincus et jetés à la mer. — » Les adversaires de Cimon avaient tiré leurs armes sur le pont, et s’apprêtaient à se défendre ; pour quoi Cimon, après les paroles susdites, prit un harpon de fer et le jeta sur la poupe des Rhodiens qui fuyaient vivement, et les ayant arrêtés de force, il sauta, fier comme un lion, et sans être suivi de personne, sur leur navire comme s’il les tenait tous pour rien. Là, éperonné par l’amour, il se lança avec une merveilleuse force au milieu des ennemis, un coutelas en main, et frappant tantôt celui-ci, tantôt celui-là, il les abattait comme des moutons. Ce que voyant les Rhodiens, ils jetèrent leurs armes et s’avouèrent prisonniers quasi d’une seule voix. Cimon leur dit : « — Jeunes gens, ce n’est ni par désir de butin, ni par haine contre vous que je suis parti de Chypre pour vous assaillir à main armée en pleine mer. Ce qui m’a poussé, c’est une chose qu’il m’est très agréable d’avoir conquise, et que vous pouvez très facilement me donner sans combat ; c’est Éphigénie, que j’aime par-dessus tout, et que, ne pouvant avoir de son père en ami et paisiblement, j’ai voulu, contraint par l’amour, avoir de vous en ennemi par les armes. Et pour ce, j’entends être pour elle ce que devait lui être votre Pasimonde ; donnez-la moi, et allez à la garde de Dieu. — » Les jeunes gens, cédant plus à la force qu’à la générosité, remirent en pleurant Éphigénie à Cimon. Celui-ci, la voyant se lamenter, dit : « — Noble dame, ne te désole point, je suis ton Cimon, qui, par un long amour, ai plus mérité de t’avoir que Pasimonde à qui tu as été seulement promise. — » Cimon l’ayant donc fait monter sur son navire, sans avoir touché à rien autre chose appartenant aux Rhodiens, les laissa aller, et retourna vers ses compagnons.

« Cimon, plus content que personne de la conquête d’une si chère proie, après avoir donné quelque temps à consoler Éphigénie qui se lamentait, résolut avec ses compagnons de ne point revenir présentement à Chypre ; pour quoi, d’un avis commun, ils dirigèrent la proue de leur navire vers l’île de Crète, où quasi chacun d’eux, et surtout Cimon, croyait pouvoir être en sûreté avec Éphigénie, grâce aux anciennes et nouvelles alliances et aux nombreux amis qu’ils y avaient. Mais la fortune, qui avait très joyeusement favorisé Cimon dans la conquête de la dame, changea soudain, en inconstante qu’elle est, la joie inexprimable du jeune amoureux en tristesse et en larmes amères. Quatre heures s’étaient à peine écoulées depuis que Cimon avait laissé partir les Rhodiens, quand la nuit survenant — nuit que Cimon attendait comme devant être la plus heureuse qu’il eût connue jamais — survint avec elle un temps orageux et très mauvais, qui emplit le ciel de nuages et la mer de vents furieux, pour quoi nul ne savait ce qu’il y avait à faire et où aller, et personne ne pouvait se tenir sur le pont du navire pour la manœuvre. Combien Cimon se désolait de ce contretemps, pas n’est besoin de le demander. Il lui semblait que les dieux ne lui eussent concédé l’accomplissement de ses désirs, que pour lui faire paraître plus pénible la mort dont, sans cela, il se serait peu soucié. Ses compagnons se lamentaient également, mais par-dessus tous Éphigénie, qui pleurait beaucoup et avait peur du moindre heurt des vagues ; et au milieu de ses larmes, elle maudissait amèrement l’amour de Cimon et lui reprochait sa témérité, assurant que cette tempête n’avait été soulevée que parce que les dieux, contre la volonté desquels il voulait l’avoir pour femme, ne voulaient pas à leur tour qu’il pût jouir de son présomptueux désir, mais l’en voulaient empêcher en la faisant mourir d’abord, elle, puis en le faisant ensuite périr misérablement.

« Au milieu de ces lamentations, qui ne faisaient qu’aller en augmentant, les marins, ne sachant que faire, et le vent devenant de plus en plus furieux, furent poussés, sans savoir où ils allaient, et sans qu’ils pussent le reconnaître, tout près de l’île de Rhodes ; mais ne la reconnaissant pas, ils firent tous leurs efforts pour y prendre terre, s’il était possible, afin de sauver leur vie. La fortune en cela leur fut favorable et leur permit d’aborder en un petit golfe dans lequel, un peu avant eux, étaient arrivés avec leur navire les Rhodiens que Cimon avait quittés. Ils ne s’aperçurent qu’ils avaient abordé dans l’île de Rhodes que lorsque, l’aurore surgissant et le ciel devenu plus clair, ils se virent à peine à une portée de trait du navire laissé par eux la veille. De quoi Cimon très marri, et craignant qu’il en advînt ce qu’il en advint en effet, ordonna qu’on fît les plus grands efforts pour sortir de là et aller où il plairait à la fortune de les pousser. Les matelots firent de grands efforts pour sortir de ce golfe, mais ce fut en vain ; le vent plus puissant les poussait en sens contraire, de sorte que, loin de pouvoir sortir, ils furent, qu’ils le voulussent ou non, poussés à terre.

« Ils ne l’eurent pas plus tôt atteinte, qu’ils furent reconnus par les matelots rhodiens qui étaient descendus de leur navire. L’un de ces derniers courut en toute hâte à un village voisin où les jeunes nobles rhodiens étaient allés, et leur raconta que Cimon et Éphigénie avaient été par aventure poussés avec leur navire au même endroit qu’eux. En entendant cela, les jeunes gentilshommes, très contents, prirent un grand nombre de gens de la ville et se rendirent sur-le-champ au rivage, où Cimon qui, déjà descendu avec les siens, avait décidé de s’enfuir dans quelque forêt prochaine, fut pris avec Éphigénie et ses autres compagnons, et mené avec eux au village. Là, venant de la ville où cette année résidait le grand-maître de Rhodes, arriva bientôt Lisimaque avec une nombreuse compagnie d’hommes d’armes, lequel conduisit en prison Cimon et tous ses compagnons, ainsi qu’en avait ordonné le sénat de Rhodes auquel Pasimonde, ayant appris la nouvelle, s’était plaint. C’est ainsi que Cimon, amant malheureux, perdit son Éphigénie peu d’instants après l’avoir conquise, et sans avoir pris d’elle que quelques baisers. Quant à Éphigénie, elle fut accueillie par plusieurs nobles dames de Rhodes qui la consolèrent tant de la douleur que lui avait causé sa capture, que de la fatigue que le mauvais état de la mer lui avait fait éprouver ; et elle demeura auprès d’elles jusqu’au jour fixé pour ses noces. On fit grâce de la vie à Cimon et à ses compagnons, en raison de la liberté qu’ils avaient laissée la veille aux jeunes Rhodiens, malgré les sollicitations de Pasimonde qui voulait qu’on la leur ravît, et on les condamna à une prison perpétuelle. Ils y étaient, comme on peut croire, fort tristes et sans aucun espoir de jamais revenir à la joie.

« Mais, pendant que Pasimonde pressait le plus qu’il pouvait les apprêts de ses futures noces, la fortune, quasi repentante de la subite injure faite à Cimon, suscita pour son salut un nouvel incident. Pasimonde avait un frère plus jeune que lui, mais de non moindre mérite et qui avait nom Ormisda. Il avait été longtemps en pourparlers pour épouser une noble et belle jeune fille de la ville, nommée Cassandre, et dont Lisimaque était passionnément amoureux ; mais le mariage, par suite de divers incidents, avait été plusieurs fois entravé. Or, Pasimonde se voyant amené à célébrer ses noces avec une grandissime fête, il pensa que ce serait très bien fait si, en cette même fête, il pouvait faire qu’Ormisda épousât aussi sa femme, ce qui leur épargnerait de nouvelles fêtes dispendieuses. Pour quoi, ayant repris les pourparlers avec les parents de Cassandre, il réussit à ce qu’il voulait, et d’un commun accord avec eux et son frère, ils décidèrent que le même jour où Pasimonde épouserait Éphigénie, Ormisda épouserait Cassandre. Ce qu’apprenant Lisimaque, cela lui déplut outre mesure, pour ce qu’il se voyait déçu du ferme espoir qu’il conservait d’obtenir Cassandre pour femme, si Ormisda ne l’épousait pas. Mais en homme sage, il cacha son mécontentement, et il se mit à penser par quel moyen il pourrait empêcher que cela eût lieu. Il n’en vit aucun autre que d’enlever Cassandre, ce qui lui parut facile, grâce à la charge qu’il occupait, mais plus déshonnête aussi que s’il n’avait point occupé cette charge. Cependant, après une longue hésitation, l’honnêteté s’effaça devant l’amour, et il prit le parti, quoi qu’il en dût advenir, d’enlever Cassandre. Et songeant à l’aide qu’il devait s’adjoindre en cette affaire, et au plan qu’il devait tenir, il se souvint de Cimon et de ses compagnons qu’il gardait en prison, et il pensa qu’il ne pouvait avoir de plus fidèle et de meilleur compagnon pour cette entreprise. Pour quoi, l’ayant fait secrètement venir la nuit suivante dans sa chambre, il se mit à lui parler de la sorte :

« — Cimon, de même que les dieux se montrent très généreux dispensateurs des choses envers les hommes, de même ils savent très judicieusement mettre leur courage à l’épreuve, et ceux qu’ils trouvent fermes et constants en toutes circonstances, ils les rendent dignes, comme étant les plus vaillants, des plus hautes récompenses. Ils ont voulu faire de ton courage une épreuve plus certaine que celle que tu aurais pu montrer dans les étroites limites de la maison de ton père, que je sais être possesseur d’abondantes richesses ; d’abord, parles poignantes sollicitations de l’amour, ils t’ont fait redevenir homme d’animal insensé que tu étais, comme je l’ai appris ; puis, par une cruelle infortune, et présentement par une cruelle captivité, ils ont voulu voir si ton courage n’est point changé de ce qu’il était naguère quand, pour si peu de temps, tu eus conquis la proie désirée. S’il est toujours le même qu’auparavant, les dieux ne te donnèrent jamais une joie pareille à celle qu’ils s’apprêtent à te donner présentement, ce que j’entends te démontrer afin que tu retrouves tes forces habituelles et que tu reprennes courage. Pasimonde, joyeux de ta mésaventure, et qui a demandé ta mort avec sollicitude, presse tant qu’il peut la célébration des noces de ton Éphigénie, afin d’y jouir de cette même proie que la fortune, d’abord favorable, t’avait concédée et qu’elle t’a ensuite soudain ravie. Je connais par moi-même ce que tout cela doit te faire souffrir, si, comme je crois, tu aimes véritablement ; car le même jour Ormisda, frère de Pasimonde, s’apprête à me faire à moi une injure, pareille au sujet de Cassandre que j’aime par-dessus tout. Pour échapper à un tel outrage, à un tel coup de la fortune, je ne vois pas d’autre porte ouverte, sinon notre courage et la force de nos bras ; sur quoi il nous faut mettre l’épée en main et nous frayer un chemin pour enlever nos dames, toi une seconde fois et moi une première. Donc, si tu as désir de reprendre, je ne dis pas ta liberté dont je pense que tu fais peu de cas sans ta dame, mais ta dame elle-même, en me secondant dans mon entreprise, les dieux t’en donnent l’occasion. — »

« Ces paroles rendirent à Cimon toute son énergie perdue, et sans trop réfléchir à la réponse qu’il allait faire, il dit : — Lisimaque, tu ne peux avoir compagnon plus décidé ni plus fidèle que moi en une pareille tentative, s’il en doit résulter pour moi ce que tu dis ; et pour ce, apprends-moi ce que tu crois que j’aie à faire, et tu verras que cela sera exécuté avec une merveilleuse puissance. — » À quoi Lisimaque dit : « — Dans trois jours, les nouvelles épousées entreront pour la première fois dans la demeure de leur mari ; nous y entrerons nous-mêmes en armes à la tombée du jour, toi à la tête de tes compagnons et moi avec tous ceux des miens en qui je puis me fier, et, ayant enlevé nos dames au milieu des convives, nous les mènerons sur un navire que j’ai fait préparer secrètement, et nous tuerons quiconque voudrait s’y opposer. — » Ce projet plut à Cimon, et il se tint coi dans sa prison jusqu’au moment fixé.

Le jour des noces venu, la pompe fut grande et magnifique, et la maison des deux frères était partout remplie par la fête joyeuse. Lisimaque ayant tout préparé, réunit Cimon et ses compagnons à ses propres amis, et tous portant des armes sous leurs vêtements, quand le moment lui parut venu, après les avoir excités par ses paroles en faveur de son entreprise, il les divisa en trois corps. L’un fut envoyé sans bruit vers le port, pour que personne ne les empêchât de monter sur le navire quand il en serait besoin ; avec les deux autres, il alla vers la maison de Pasimonde, où étant arrivé, il en laissa un à la porte, afin que personne ne pût l’y enfermer ou lui en interdire la sortie, et avec le troisième il monta l’escalier, suivi de Cimon. Parvenus dans la salle où les nouvelles épousées étaient déjà assises à table, avec bon nombre d’autres dames, pour manger, ils se précipitèrent en avant, renversèrent les tables, et chacun d’eux ayant pris sa dame, et l’ayant remise aux mains de ses compagnons, ils donnèrent l’ordre de les conduire sur-le-champ au navire préparé pour les recevoir. Les nouvelles épousées se mirent à pleurer et à crier, comme aussi les autres dames et les serviteurs, et soudain la maison fut remplie de tumulte et de plaintes. Mais Cimon et Lisimaque, ainsi que leurs compagnons, ayant tiré les épées hors du fourreau, et chassant de leur chemin tout le monde, se dirigèrent vers les escaliers ; ils les descendaient, quand ils rencontrèrent Pasimonde qui, un grand bâton à la main, accourait au bruit, et sur la tête duquel Cimon asséna un tel coup, qu’il la lui fendit à moitié et l’étendit mort à ses pieds. Le malheureux Ormisda courant au secours de son frère, fut également tué d’un seul coup par Cimon, et tous ceux qui voulurent ensuite s’approcher, furent blessés et rejetés en arrière par les compagnons de Cimon et de Lisimaque.

« Ces derniers, laissant la maison pleine de sang, de tumulte, de larmes et de tristesse, arrivèrent en groupe serré au navire avec leur proie et sans autre empêchement ; y étant montés eux-mêmes avec tous leurs compagnons, ils battirent l’eau de leurs rames et s’en allèrent joyeux de leurs faits d’armes, au moment même où le rivage se couvrait de gens armés accourus au secours des dames. Arrivés en Crète, ils furent reçus joyeusement par de nombreux amis et parents, et ayant épousé leurs dames et fait grande chère, ils jouirent en joie de leur rapine.

« Par suite de ces événements, il y eut pendant longtemps de grands troubles et des bruits à Chypre et à Rhodes. À la fin, cependant, les amis et les parents s’étant interposés tant d’un côté que de l’autre, ils arrangèrent les choses de façon que, après quelque temps d’exil, Cimon retourna heureux à Chypre avec Éphigénie, et que Lisimaque rentra à Rhodes avec Cassandre ; et tous deux vécurent dans leur pays avec leur dame, longtemps et en liesse. — »


NOUVELLE II

Costanza aime Martuccio Gomito. Entendant dire qu’il était mort, elle monte de désespoir dans une barque qui est poussée par le vent à Suse. De là, elle s’en va à Tunis où elle le retrouve vivant. Elle se fait connaître à lui et l’épouse. Martuccio, devenu riche, s’en revient avec elle à Lipari.


La reine, voyant la nouvelle de Pamphile terminée, après l’avoir beaucoup louée, ordonna à Émilia de poursuivre en en disant une. Celle-ci commença de la sorte : « — Chacun doit avec raison prendre plaisir aux choses où l’on voit les récompenses couronner les affections, et ce parce que l’action d’aimer mérite à la longue plutôt joie qu’affliction. En traitant une telle matière, j’obéirai donc à la reine avec plus de plaisir que je ne l’ai fait au roi pour la précédente.

« Vous devez savoir, délicates dames, que dans le voisinage de la Sicile est une île nommée Lipari, en laquelle, il n’y a pas encore grand temps, fut une très belle jeune fille appelée Costanza, et née dans l’île de très honorables gens. Un jeune homme, qui était aussi de l’île, et qu’on appelait Martuccio Gomito, très beau et très bien élevé, et fort entendu dans son état, en devint amoureux. La jeune fille de son côté s’alluma tellement pour lui, qu’elle n’éprouvait jamais de plaisir que quand elle le voyait. Martuccio désirant l’avoir pour femme, la fit demander à son père qui répondit qu’il était pauvre et que pour cette raison il ne voulait pas la lui donner. Martuccio, indigné de se voir refuser à cause de sa pauvreté, jura à ses amis et à ses parents qu’il ne reviendrait plus à Lipari, sinon riche. Et étant parti en corsaire, il se mit à suivre les côtes de la Barbarie, pillant tous ceux qui étaient moins forts que lui ; en quoi la fortune lui eût été très favorable, s’il avait su user avec modération de son bonheur. Mais non contents, lui et ses compagnons, de s’être enrichis en très peu de temps, il arriva que, tandis qu’ils cherchaient à devenir plus riches, ils furent tous pris et dépouillés, après une longue résistance, par certains navires de Sarrazins qui noyèrent la plupart d’entre eux ; bref, son navire ayant été défoncé, Martuccio fut conduit à Tunis où il fut mis en prison et tenu en longue misère.

« La nouvelle courut à Lipari, non par une ni par deux, mais par plusieurs personnes, que tous ceux qui étaient avec Martuccio sur son navire avaient été noyés. La jeune fille, qui, depuis le départ de Martuccio, était restée affligée au delà de toute mesure, entendant dire qu’il était mort avec les autres, pleura longuement, et résolut en elle-même de ne plus vivre ; mais n’ayant pas le courage de se tuer elle-même violemment, elle pensa à donner une nouvelle nécessité à sa mort. Étant sortie secrètement, une nuit, de la maison de son père, et s’étant rendue sur le port, elle trouva d’aventure une petite barque de pêcheurs quelque peu écartée des autres navires et qui, ses patrons en étant pour le moment descendus, était munie de son mat, de voiles et de rames. Y étant promptement montée, et ayant gagné le large, experte qu’elle était dans l’art de la navigation, comme le sont généralement toutes les femmes de l’île, elle hissa la voile, jeta les rames, quitta le timon, et s’abandonna au vent, pensant qu’il arriverait nécessairement ou que le vent ferait chavirer la barque qui n’avait ni lest ni pilote, ou que quelque écueil la briserait, par suite de quoi, quand bien même elle le voudrait, elle ne pourrait s’échapper et devrait se noyer infailliblement. Puis s’étant enveloppé la tête dans un manteau, elle se coucha dans le fond de la barque et se mit à pleurer.

« Mais il en arriva tout autrement qu’elle avait pensé, pour ce que le vent qui soufflait venant de tramontane et étant très léger, et la mer étant fort peu houleuse, la barque sur laquelle la jeune fille était montée fut poussée par le vent, le lendemain, à l’heure de vesprée, à cent milles au-dessus de Tunis, sur une plage voisine d’une ville appelée Suse. La jeune fille ne s’apercevait pas si elle était encore en mer ou sur terre, car elle avait résolu, quelque accident qu’il arrivât, de ne pas lever la tête, et de fait elle ne l’avait pas levée. Il y avait, d’aventure, sur le rivage, quand la barque alla y heurter, une pauvre bonne femme de marin, occupée à retirer du soleil les filets de ses pêcheurs, et qui, voyant la barque, s’étonna qu’on l’eût laissée aller heurter le rivage toute voile déployée. Pensant que les pêcheurs qui la montaient s’y étaient endormis, elle se dirigea vers elle et n’y vit que cette jeune fille qui dormait profondément, et l’ayant appelée à plusieurs reprises, elle finit par la réveiller ; l’ayant reconnue à ses vêtements pour une chrétienne, elle lui demanda en latin comment il se faisait qu’elle fût arrivée en cet endroit seule dans cette barque. La jeune fille, entendant parler latin, pensa qu’un vent nouvellement survenu l’avait peut-être ramenée à Lipari, et s’étant levée soudain, elle regarda autour d’elle ; mais ne reconnaissant pas le pays et se voyant à terre, elle demanda à la bonne femme où elle était. À quoi la bonne femme répondit ; « — Ma fille, tu es près de Suse, en Barbarie. — » En entendant cela, la jeune fille désolée que Dieu n’eût pas voulu l’envoyer à la mort, craignant qu’il ne lui arrivât quelque honte, et ne sachant que faire, elle s’assit au pied de la barque et se mit à pleurer. Ce que voyant la bonne femme, elle en eut pitié et, à force de la prier, elle réussit à l’emmener dans sa cahutte, et là, elle fit si bien par ses caresses, que la jeune fille lui dit comment elle était arrivée en ce lieu. Sur quoi, la bonne femme, comprenant qu’elle était encore à jeun, lui apporta son pain dur, de l’eau et quelques poissons, et la pria tellement qu’elle en mangea un peu. Après avoir mangé, la Costanza demanda qui était la bonne femme qui parlait ainsi latin ; à quoi celle-ci dit qu’elle était de Trapani et qu’elle avait nom Carapresa, et qu’elle était la servante de quelques pêcheurs chrétiens.

« La jeune fille, en entendant parler Carapresa, bien qu’elle fût très désolée, et ne sachant ce qui la poussait en cela, augura bien en entendant ce nom et se mit à espérer sans savoir quoi, et à se relâcher un peu de son désir de mourir ; et sans faire connaître qui elle était ni d’où, elle pria la bonne femme d’avoir pitié de sa jeunesse pour l’amour de Dieu, et de lui donner quelque conseil afin d’éviter qu’on lui fît injure. Carapresa, en l’entendant, comme une bonne femme qu’elle était, la laissa dans sa cabane, et, après avoir promptement relevé ses filets, revint la prendre et, l’ayant enveloppée des pieds à la tête dans son manteau, elle la mena avec elle à Suse, et là, elle lui dit : « — Costanza, je te mènerai chez une très bonne dame sarrazine, à laquelle je rends quelques services pour ses besoins ; c’est une dame âgée et compatissante ; je te recommanderai à elle du mieux que je pourrai, et je suis certaine qu’elle t’accueillera volontiers et te traitera comme sa fille ; quant à toi, tu feras tout ton possible, restant avec elle, pour la servir et pour gagner sa faveur, jusqu’à ce que Dieu t’envoie une meilleure fortune. — » Et elle fit comme elle avait dit.

« La dame, vers qui la vieille était allée, après l’avoir écoutée, regarda la jeune fille, et se mit à pleurer ; puis, l’ayant attirée à elle, elle la baisa au front et l’emmena par la main dans sa maison, où elle habitait sans homme avec quelques autres femmes, qui toutes s’occupaient à travailler de leurs mains à divers ouvrages de soie, de palmier ou de cuir. En peu de jours, la jeune fille en eut appris quelques-uns et se mit à travailler avec elles, et elle gagna tellement les bonnes grâces de la dame et des autres que ce fut chose merveilleuse ; en peu de temps aussi, grâce à leurs leçons, elle apprit leur langue.

« La jeune fille demeurant donc à Suse, et étant déjà pleurée comme perdue et comme morte chez elle, il advint que, le roi de Tunis étant un prince nommé Mariabdela, un jeune homme de haute naissance et de grand pouvoir, qui habitait Grenade et qui prétendait que le royaume de Tunis lui appartenait, rassembla une grande quantité de gens d’armes et marcha contre le roi de Tunis pour le chasser du trône. Ces choses vinrent aux oreilles de Martuccio Gomito dans sa prison ; celui-ci, qui savait très bien la langue barbaresque, apprenant que le roi de Tunis faisait de grands préparatifs pour sa défense, dit à un de ceux qui le gardaient : « — Si je pouvais parler au roi, je me ferais fort de lui donner un conseil grâce auquel il serait vainqueur en cette guerre. — » Le gardien répéta ces paroles à son seigneur, qui les rapporta incontinent au roi. Pour quoi, le roi ordonna que Martuccio fût amené devant lui, et lui demanda quel conseil était le sien. Martuccio lui répondit ainsi : « — Mon seigneur, si j’ai bien observé, en un autre temps où je fréquentais vos pays, la manière dont vous combattez, il me semble que vous le faites plutôt avec des archers qu’avec d’autres combattants ; et pour ce si l’on pouvait trouver un moyen pour que les archers de votre adversaire manquassent de traits, et que les vôtres en eussent abondamment, je pense que vous gagneriez la bataille. — » À quoi le roi dit : « — Sans doute, si cela se pouvait faire, je serais sûr d’être vainqueur. — » À quoi Martuccio dit : « — Mon seigneur, si vous le voulez, cela peut très bien se faire, et voici comment : il faut que vous fassiez faire pour les arcs de vos archers des cordes beaucoup plus minces que celles dont on use communément partout ; puis, vous ferez faire des traits dont les coches ne puissent aller qu’avec ces cordes ; et il faut que tout cela soit fait si secrètement que votre adversaire ne le sache pas, car autrement il trouverait moyen d’y remédier. Et voici pourquoi je parle ainsi : quand les archers de votre ennemi auront lancé leurs traits et que les vôtres auront lancé les leurs, vous savez qu’il faudra, durant la bataille, que vos ennemis ramassent les traits que les vôtres auront lancés, de même qu’il faudra que vos archers ramassent ceux de l’ennemi ; mais les adversaires ne pourront se servir des traits de vos archers, pour ce que les petites coches ne pourront s’adapter à leurs grosses cordes, tandis que ce sera tout le contraire pour les traits de l’ennemi, car les cordes minces, recevront très bien les traits qui auront une grande coche ; et ainsi les vôtres seront amplement pourvus de traits, tandis que vos adversaires en manqueront. — »

« Le conseil de Martuccio plut au roi qui était un seigneur fort sage, et il le suivit de point en point, ce qui fit qu’il se trouva avoir gagné la bataille. De là, Martuccio pénétra fort avant dans sa faveur, et devint par la suite très puissant et très riche. Le bruit de ces événements courut dans le pays, et parvint aux oreilles de la Costanza qui apprit ainsi que Martuccio Gomito, qu’elle avait longtemps cru mort, était vivant. Pour quoi, l’amour qu’elle avait eu pour lui, et qui déjà était fort attiédi en son cœur, se ralluma d’une flamme soudaine et revint plus grand que jadis, faisant ressusciter l’espérance morte. Alors, elle s’ouvrit entièrement sur ses aventures à la bonne dame avec laquelle elle demeurait, et elle lui dit qu’elle désirait aller à Tunis, afin de rassasier ses yeux de ce que ses oreilles les avaient rendus désireux de voir, d’après les nouvelles reçues. La dame la loua beaucoup de ce désir, et comme si elle eût été sa mère, elle monta avec elle dans une barque et la conduisit à Tunis où la Costanza fut honorablement accueillie dans la maison d’une de ses parentes. Carapresa étant allée avec elle, elle l’envoya s’enquérir de ce qu’elle pourrait apprendre au sujet de Martuccio, et celle-ci, ayant appris que Martuccio était vivant et dans une grande situation, le lui rapporta ; sur quoi il plut à la gente dame d’aller elle-même apprendre à Martuccio que sa Costanza était venue à Tunis, et étant allée un jour le trouver, elle lui dit : « — Martuccio, il est arrivé en ma maison un tien serviteur qui vient de Lipari, et qui voudrait te parler en secret ; et pour ce, ne voulant pas me fier à d’autres, je suis venue moi-même, selon qu’il m’a priée, pour te l’apprendre. — » Martuccio la remercia et la suivit chez elle.

« Quand la jeune fille le vit, elle fut bien près de mourir de joie, et ne pouvant se contenir, elle courut soudain à lui les bras ouverts, les lui jeta autour du col et l’embrassa ; puis, soit au souvenir des infortunes passées, soit à cause de la joie présente, sans pouvoir dire une parole, elle se mit doucement à pleurer. Martuccio, en voyant la jeune fille, resta un instant étonné, puis il dit en soupirant : « — Ô ma Costanza, es-tu donc vivante ? Il y a bon temps que j’ai appris que tu étais perdue, et qu’en notre pays on ne savait rien sur toi. — » Et cela dit, il la serra tendrement dans ses bras en pleurant, et l’embrassa. Alors la Costanza lui raconta toutes ses aventures, et la façon honorable dont elle avait été reçue par la gente dame avec laquelle elle était demeurée.

« Après s’être entretenu quelque temps avec elle, Martuccio l’ayant quittée, s’en alla trouver le roi son seigneur, et lui conta tout, à savoir ses propres aventures et celles de la jeune fille, ajoutant que, avec sa permission, il entendait l’épouser suivant nos lois. Le roi fut émerveillé de ces choses ; il fit venir la jeune fille, et après avoir entendu d’elle que tout était bien comme Martuccio avait dit, il lui dit : « — Donc, tu l’as on ne peut mieux gagné pour mari. — » Et ayant fait venir de riches et nobles présents, il les donna partie à la jeune fille, partie à Martuccio, leur laissant la faculté de faire ce qui plairait le plus à chacun d’eux. Martuccio, après avoir honoré de son mieux la gente dame avec laquelle la Costanza était demeurée, l’avoir remerciée de ce qu’elle avait fait pour lui venir en aide, et lui avoir fait des présents conformes à sa qualité, la recommanda à Dieu, et prit congé d’elle, non sans que la Costanza répandît force larmes. Puis, avec la permission du roi, étant montés sur un navire, ils s’en retournèrent, emmenant Carapresa avec eux à Lipari où les poussa un vent favorable, et où ils furent accueillis avec une telle fête qu’on ne pourrait jamais le dire. Là, Martuccio épousa la Costanza, et fit de grandes et belles noces, et tous deux jouirent pendant longtemps en paix de leur amour. — »



NOUVELLE III


Pietro Boccamazza s’enfuit avec l’Agnolella. Il rencontre des voleurs ; la jeune fille fuit à travers une forêt et arrive vers un château. Pietro est pris par les voleurs et se sauve de leurs mains. Après divers accidents, il arrive au château où était l’Agnolella, et l’ayant épousée il s’en revient avec elle à Rome.


Il n’y eut personne parmi les assistants qui ne louât la nouvelle d’Emilia, et la reine, s’apercevant qu’elle était finie, se tourna vers Elisa et lui ordonna de continuer. Celle-ci, désireuse d’obéir, commença : « — Il me souvient, gracieuses dames, d’une mauvaise nuit que passèrent deux jeunes imprudents ; mais pour ce qu’elle fut suivie de nombreux jours fortunés et qu’elle est en cela conforme à notre programme, il me plaît de vous la raconter.

« À Rome, qui fut jadis la tête du monde comme elle en est aujourd’hui la queue, était, il n’y a pas encore longtemps un jeune homme nommé Pietro Boccamazza, d’une famille très honorable parmi les familles romaines, et qui s’énamoura d’une très belle et très accorte jeune fille, nommée Agnolella, fille d’un certain Giglinozzo Saullo, plébéien, mais très aimé des Romains. Étant donc devenu amoureux d’elle, il fit si bien que la jeune fille se mit à l’aimer d’une affection non moindre que celle qu’il avait pour elle. Pietro poussé par un amour fervent et ne voulant pas souffrir plus longtemps la peine cruelle que lui causait le désir qu’il avait de la posséder, la demanda pour femme. Dès que ses parents apprirent cela, ils accoururent tous à lui et le blâmèrent fort de ce qu’il voulait faire ; d’un autre côté, ils firent dire à Giglinozzo Saullo, qu’il ne prêtât en aucune manière attention à ce que dirait Pietro, pour ce que, s’il le faisait, ils ne l’auraient jamais pour ami ni pour parent. Pietro, se voyant ainsi fermer la seule voie par laquelle il croyait pouvoir satisfaire son désir, fut sur le point de mourir de douleur, et si Giglinozzo y avait consenti, à l’encontre de tous ses parents, il aurait pris sa fille pour femme. Toutefois, il se mit en tête d’en venir à ses fins, si cela plaisait à la jeune fille ; et s’étant assuré par l’entremise d’une personne de ses amis qu’elle y consentait, il convint avec elle de s’enfuir tous les deux de Rome.

« Ayant tout préparé pour cette fuite, il se leva un matin de très bonne heure, et étant monté avec elle à cheval, ils se dirigèrent vers Alagna où Pierre avait certains amis en qui il avait grande confiance. Chevauchant de la sorte et n’ayant pas le temps de procéder à leurs noces, pour ce qu’ils craignaient d’être poursuivis, ils allaient devisant ensemble de leur amour et se baisant parfois l’un l’autre. Or, Pietro, ne connaissant pas trop le chemin, il advint qu’arrivés à environ huit milles de Rome, au lieu de prendre à droite comme ils devaient, ils prirent à gauche. À peine eurent-ils cheminé pendant deux milles qu’ils se trouvèrent près d’un petit castel duquel, dès qu’on les eut vus, sortit soudain une douzaine de gens à pied. Ces gens étaient déjà près d’eux, quand la jeune fille les vit, pour quoi elle dit en criant : « — Pietro, décampons, car nous sommes assaillis ; — » et, comme elle sut, elle dirigea son cheval vers une très grande forêt, lui tenant les éperons serrés au flanc et cramponné à l’arçon. Le cheval, se sentant piqué, se mit à galoper et l’emporta à travers la forêt. Pietro, qui était beaucoup plus attentif à la regarder qu’à regarder le chemin, n’avait pas aperçu aussi vite qu’elle les gens armés ; pour quoi ceux-ci lui arrivèrent sus pendant qu’il regardait d’où ils pouvaient venir, le prirent et le firent descendre de sa monture. Puis ils lui demandèrent qui il était, et, quand il le leur eut dit, ils se mirent à délibérer entre eux et à dire : « — Celui-ci est ami de nos ennemis ; qu’avons-nous à en faire, sinon de lui enlever ses vêtements et ce cheval, et de le pendre à un de ces chênes en dépit des Orsini ? — » Et tous étant tombés d’accord là-dessus, ils ordonnèrent à Pietro de se déshabiller. Comme il se déshabillait, prévoyant déjà son triste sort, une embuscade d’au moins vingt-cinq fantassins assaillit à son tour subitement les malandrins en criant : « À « mort ! à mort ! » Ceux-ci, surpris de cette brusque agression, lâchèrent Pietro pour se défendre ; mais voyant qu’ils étaient bien moins nombreux que les assaillants, ils commencèrent à fuir, poursuivis par ces derniers. Ce que voyant Pietro, il reprit en toute hâte ses vêtements, sauta sur son cheval et se mit à fuir tant qu’il put dans la direction qu’il avait vu prendre à la jeune fille. Mais il ne trouva par la forêt ni chemin, ni sentier ; il ne vit aucune trace de cheval ; aussi, quoiqu’il lui parût être en sûreté et hors des mains de ceux qui l’avaient pris ainsi que de ceux par qui ses agresseurs avaient été assaillis eux-mêmes, ne retrouvant pas la jeune fille, il fut le plus malheureux des hommes, et se mit à se lamenter et à courir çà et là par la forêt en l’appelant. Mais personne ne lui répondait et il n’osait point retourner sur ses pas. Quant à aller plus avant, il ne savait où cela le mènerait. D’autre part, les bêtes féroces qui habitent d’ordinaire les forêts lui causaient une grande peur, tant pour lui-même que pour sa jeune amie qu’il lui semblait voir à chaque instant étranglée par quelque ours ou par quelque loup.

« Ce malheureux Pietro s’en alla donc tout le jour par la forêt, criant et appelant, revenant parfois sur ses pas alors qu’il croyait marcher en avant ; et ses cris, ses lamentations, la peur, un long jeûne, tout cela l’avait tellement harassé, qu’il n’en pouvait plus. Voyant la nuit venir et ne sachant quel parti prendre, il descendit de cheval et après avoir avisé un très gros chêne, il y attacha son cheval et y grimpa, afin de n’être pas dévoré la nuit par les bêtes féroces. Peu après la lune se leva et le temps devint très clair ; mais quand bien même il aurait eu le loisir de dormir, le chagrin, la pensée de la jeune fille ne le lui auraient pas permis ; pour quoi, soupirant et se lamentant, et maudissant sa mésaventure, il resta éveillé.

« La jeune fille, comme nous l’avons dit plus haut, ne sachant où se diriger dans sa fuite et s’abandonnant au caprice du cheval qui l’emportait, pénétra si avant dans la forêt qu’elle ne pouvait plus voir l’endroit où elle y était entrée, pour quoi, de même qu’avait fait Pietro, elle rôda tout le jour en ce lieu sauvage, tantôt s’arrêtant, tantôt marchant, pleurant et appelant sans cesse, et se lamentant sur son triste sort. À la fin, voyant que Pietro ne venait pas, et l’heure de vesprée étant déjà arrivée, elle se rabattit sur un petit sentier où elle s’engagea et que son cheval suivit. Quand elle eut chevauché un peu plus de deux milles, elle vit de loin une cabane vers laquelle elle se dirigea le plus vite qu’elle put, et là elle trouva un bonhomme fort âgé avec sa femme qui était aussi fort vieille. Quand ces gens virent qu’elle était seule, ils lui dirent : « — Ma fille, que fais-tu ainsi toute seule, à cette heure, par ce pays ? — » La jeune fille répondit en pleurant qu’elle avait perdu sa compagnie dans la forêt et demanda à quelle distance elle était d’Alagna. À quoi le bonhomme répondit : « — Ma fille, ce n’est pas là le chemin pour aller à Alagna, qui est à plus de douze milles d’ici. — » La jeune fille dit alors : « — Et y a-t-il près d’ici quelque habitation où je puisse loger ? — » À quoi le bonhomme répondit : « — Il n’y en a point d’assez proche pour que tu puisses y arriver de jour. — » Alors la jeune fille dit : « — Vous plairait-il, puisque je ne puis aller ailleurs, de me recevoir ici cette nuit pour l’amour de Dieu. — » Le bonhomme répondit : « — Jeune fille, il nous plaît que tu restes ce soir avec nous ; toutefois nous te rappellerons que par ces contrées, de nuit et de jour, de mauvaises troupes d’amis et d’ennemis vont et viennent, lesquelles très souvent nous causent grand déplaisir et grand dommage ; et si, par malheur, pendant que tu y seras, il venait une de ces bandes et qu’elle te vît, belle et jeune comme tu es, elle te ferait déplaisir et vergogne, et nous ne pourrions te secourir. Nous avons voulu te le dire, afin que, si cela arrive, tu ne puisses nous le reprocher. — » La jeune fille, voyant l’heure avancée, bien que les paroles du vieillard l’eussent fort effrayée, dit : « — S’il plaît à Dieu, il nous gardera vous et moi de cet ennui ; mais s’il m’en arrive comme vous dites, c’est un moindre mal d’être malmenée par les hommes que d’être dévorée dans les bois par les bêtes féroces. — » Ayant dit ainsi, elle descendit de cheval et entra dans la cabane du pauvre homme, et là elle soupa avec eux du peu qu’ils avaient ; puis, tout habillée, elle se jeta avec eux sur un petit lit pour dormir, mais elle ne le put, car elle ne cessa toute la nuit de soupirer, de se lamenter sur sa mésaventure et sur celle de Pietro, au sujet duquel elle ne savait si elle devait espérer autre chose que mal.

» Le matin étant déjà proche, elle entendit un grand tumulte de gens qui venaient ; pour quoi, s’étant levée, elle s’en alla dans une grande cour qui était derrière la petite cabane, et voyant dans un des coins un gros tas de foin, elle s’y cacha, afin que, si ces gens s’arrêtaient là, ils ne la trouvassent pas tout d’abord. À peine avait-elle achevé de se cacher que ceux-ci, qui formaient une nombreuse bande de malandrins, arrivèrent à la porte de la petite cabane et se la firent ouvrir. Y étant entrés et voyant le cheval de la jeune fille qui avait encore sa selle, ils demandèrent qui était là. Le bonhomme, n’apercevant pas la jeune fille, répondit : « — Il n’y a personne autre que nous ; mais ce cheval, quel que soit celui des mains de qui il s’est échappé, est venu ici hier soir et nous l’avons fait entrer pour que les loups ne le mangent pas. — » « — Or donc, — dit le chef de bande, — il sera bon pour nous, puisqu’il n’a pas d’autre maître. — » Ayant donc envahi la cabane, une partie d’entre eux s’en alla dans la cour, et comme ils déposaient leurs lances et leurs écus de bois, il arriva que l’un deux, ne sachant que faire, enfonça sa lance dans le foin et peu s’en fallut qu’il ne tuât la jeune fille, qui était cachée, ou ne la forçat à se découvrir pour ce que la lance passa si près de son sein gauche, que le fer lui déchira ses vêtements, ce qui faillit lui faire pousser un grand cri dans la crainte d’être blessée ; mais se rappelant l’endroit où elle était, elle reprit tout son sang-froid et se tint coite.

« Les gens de cette bande, qui çà qui là, ayant fait cuire leurs chevreaux et les autres viandes, et après avoir mangé et bu, s’en allèrent à leurs affaires, emmenant avec eux le cheval de la jeune fille. Dès qu’ils furent quelque peu éloignés, le bonhomme se mit à demander à sa femme : « — Qu’est-il advenu de notre jeune fille qui est arrivée ici hier soir ; je ne l’ai pas vue depuis que nous nous sommes levés. — » La bonne femme répondit qu’elle ne le savait pas et s’en alla voir si elle la voyait. La jeune fille, comprenant que les malandrins étaient partis, sortit de dessous le tas de foin ; alors le bonhomme, fort content de voir qu’elle n’était point tombée en leurs mains et voyant qu’il faisait déjà jour, lui dit : « — Maintenant que le jour vient, nous t’accompagnerons, si cela te plaît, jusqu’à un château qui est à cinq milles d’ici et où tu seras en sûreté ; mais il faudra que tu y ailles à pied, pour ce que cette male engeance qui vient de partir d’ici a emmené ton cheval. — » La jeune fille l’ayant rassuré sur ce point, les pria pour l’amour de Dieu de la conduire à ce château, pour quoi, s’étant mis en chemin ils y arrivèrent vers la troisième heure. Le château appartenait à un membre de la famille des Orsini, qui s’appelait Liello di Campo di Fiore, et, d’aventure, il y avait en ce moment sa femme, qui était une très bonne et sainte dame, laquelle, voyant la jeune fille, la reconnut aussitôt et lui fit fête, et voulut savoir comment elle était venue là. La jeune fille lui conta tout. La dame, qui connaissait aussi Pietro, lequel était un ami de son mari, fut très chagriné de cette aventure et ayant appris en quel endroit il avait été pris, elle ne douta point qu’il eût été mis à mort. Elle dit donc à la jeune fille : — « Puisque tu ne sais pas ce qu’est devenu Pietro, tu demeureras ici avec moi jusqu’à ce que je puisse te renvoyer sans danger à Rome. — »

« Pietro, étant sur son chêne, plus affligé que jamais, vit venir, à l’heure du premier somme, une bande d’au moins vingt loups, qui tous, dès qu’ils virent le cheval, firent cercle autour de lui. Le cheval, les sentant venir, leva la tête, rompit ses rênes et voulut se mettre à fuir ; mais entouré de toutes parts, et ne pouvant s’échapper, il se défendit à grands coups de dents et de pieds. Enfin, terrassé par ses adversaires, il fut mis en pièces, éventré par eux, et quand tous s’en furent repus et l’eurent dévoré sans laisser autre chose que les os, ils s’en allèrent. De quoi Pietro, auquel le cheval semblait être une compagnie et un soutien pour ses fatigues, fut fort marri et pensa qu’il ne pourrait jamais sortir de cette forêt. À l’approche du jour, comme il mourait de froid sur le chêne et qu’il regardait tout autour de lui, il vit devant lui, à environ un mille, un très grand feu ; pour quoi, dès qu’il fit tout à fait jour, il descendit de dessus le chêne, non sans avoir grand’peur, et se dirigeant vers ce feu, il marcha jusqu’à ce qu’il y fut arrivé. Il trouva, assis tout autour, des bergers qui mangeaient et se donnaient du bon temps, et qui l’accueillirent par charité. Quand il eut mangé et qu’il se fut réchauffé, il leur conta sa mésaventure «t comment il était venu là ; puis il leur demanda s’il y avait de ce côté un village ou un château où il pût aller. Les bergers dirent qu’à environ trois milles était un château appartenant à Liello di Gampo di Fiore, où était présentement sa femme ; de quoi, Pietro, très content, les pria de lui donner quelqu’un pour l’accompagner jusqu’au château, ce que deux d’entre eux firent volontiers.

« Pietro étant arrivé au château, et y ayant trouvé quelqu’un de sa connaissance, s’occupait d’envoyer chercher la jeune fille dans la forêt, quand la dame le fit appeler. Il se rendit incontinent auprès d’elle, et voyant à ses côtés l’Agnolella, jamais joie ne fut pareille à la sienne. Il mourait d’envie d’aller l’embrasser, mais il était retenu par le respect qu’il avait pour la dame. Et s’il fut très joyeux, la joie de la jeune fille ne fut pas moindre. La gente dame, l’ayant bien accueilli et lui ayant fait fête, et ayant entendu de sa bouche ce qui lui était arrivé, le reprit vivement de ce qu’il avait voulu faire contre la volonté de ses parents. Mais, pourtant, voyant qu’il était toujours dans les mêmes dispositions et qu’il plaisait à la jeune fille, elle dit : « — À quoi vais-je perdre ma peine ? Ils s’aiment, ils se connaissent ; chacun d’eux est ami de mon mari, et leur désir est honnête ; je crois de plus qu’il plaît à Dieu, puisque l’un a échappé à la potence et l’autre à la lance, et tous deux aux bêtes féroces de la forêt ; donc qu’il en soit ainsi. — » Et s’étant tournée vers eux, elle dit : « — Puisque c’est ce votre volonté d’être mari et femme, cela me plaît aussi, et les noces se feront ici aux frais de Liello ; je vous ferai bien faire ensuite la paix avec vos parents. — »

« Pietro très joyeux et l’Agnolella encore plus, s’épousèrent donc en ce lieu, et comme cela fut possible à la montagne, la gente dame leur fit de fort honorables noces, et ils purent jouir très doucement des premiers fruits de leur amour. Quelques jours après, étant montés à cheval avec la dame, et étant bien accompagnés, ils s’en retournèrent à Rome, où Pietro ayant trouvé ses parents fort courroucés de ce qu’il avait fait, il se remit en paix avec eux, et vécut heureux et fort tranquillement avec son Agnolella jusqu’en vieux jours. — ».



NOUVELLE IV


Ricciardo Manardi est trouvé par messer Lizio da Valbona avec la fille de celui-ci. Il l’épouse et fait sa paix avec le père.


Lorsque Élisa se tut, écoutant les éloges données à sa nouvelle par ses compagnes, la reine ordonna à Philostrate d’en dire une, et celui-ci commença en riant : « — J’ai été tant de fois blâmé par vous pour vous avoir forcés de deviser sur un sujet pénible et de nature à vous faire pleurer, que je crois être tenu, afin de racheter l’ennui que je vous ai causé, de vous dire quelque chose qui vous fasse rire un peu ; et pour ce, j’entends vous conter, en une nouvelle fort brève, une aventure amoureuse ayant abouti à un heureux dénoûment, après avoir été seulement troublée par quelques soupirs et par une courte peur mêlée de vergogne.

« Il n’y a donc pas longtemps, valeureuses dames, que vivait en Romagne un chevalier riche et de bonnes manières, qu’on appelait messer Lizio da Valbona. Étant proche de la vieillesse, il lui naquit, par aventure, d’une sienne dame appelée madame Giacomina, une fille qui, en grandissant, devint plus belle et plus plaisante qu’aucune autre de tous les environs ; et pour ce qu’elle leur était restée seule, son père et sa mère l’aimaient et la chérissaient profondément, et la gardaient avec un soin merveilleux, attendant le moment de lui faire faire quelque grand mariage. Or, dans la maison de messer Lizio venait fréquemment un jeune homme qui ne la quittait presque jamais, beau et frais de sa personne, et appartenant aux Manardi da Brettinoro. Il s’appelait Ricciardo et messer Lizio et sa femme ne s’en méfiaient pas plus que si c’eût été leur fils. Ricciardo ayant vu plusieurs fois la jeune fille, qui était très belle, très gracieuse de manières, bien élevée et déjà en âge d’être mariée, s’énamoura désespérément d’elle ; mais il tenait son amour soigneusement caché. La jeune fille s’en étant aperçue, se mit, sans chercher à esquiver le coup, à l’aimer également ; de quoi Ricciardo fut très content. Et, bien qu’il eût eu souvent envie de lui en parler, il s’était tu cependant par crainte ; mais un jour, ayant pris son moment, il se hasarda à lui dire : « — Caterina, je te prie de ne pas me laisser mourir d’amour pour toi. — » La jeune fille répondit aussitôt : « — Plût à Dieu que tu ne me fisses pas mourir aussi toi-même. — » Cette réponse fit beaucoup de plaisir à Ricciardo et augmenta sa hardiesse, et il lui dit : « — Je ne manquerai pas de faire tout ce qui te sera agréable, mais c’est à toi de trouver un moyen de sauver ta vie et la mienne. — » La jeune fille dit alors : « — Ricciardo, tu vois combien je suis gardée, et pour ce je ne vois pas comment il te sera possible de me venir trouver ; mais si tu sais trouver un moyen qui se puisse employer sans qu’il m’en résulte vergogne, dis-le-moi, et je l’emploierai. — » Ricciardo ayant longtemps réfléchi, dit soudain : « — Ma douce Caterina, je ne vois pas d’autre moyen, sinon que tu couches ou que tu puisses venir sur la galerie qui est près du jardin de ton père ; car si je savais que tu y fusses la nuit, je m’efforcerais certainement d’aller t’y trouver, quelque haute que soit cette galerie. — » À quoi la Caterina répondit : « — Si tu te fais fort d’y venir, je crois que je réussirai, moi, à y aller coucher. — » Ricciardo dit que oui ; et cela dit, ils s’embrassèrent une fois à la dérobée, et se quittèrent.

« Le lendemain, comme on était déjà à la fin de mai, la jeune fille commença à se plaindre devant sa mère que la nuit précédente, à cause de la trop grande chaleur, elle n’avait pas pu dormir. La mère dit : « — Eh ! ma fille, quelle chaleur si grande a-t-il fait ? Au contraire, il n’a pas fait chaud du tout. — » À quoi la Caterina dit : « — Ma mère, vous devriez dire : à ce qu’il me semble, et peut-être vous diriez vrai. Mais vous devez réfléchir combien les jeunes filles ont plus chaud que les femmes âgées. — » La dame dit alors : « — C’est vrai, ma fille ; mais je ne puis pas faire chaud ou froid à ma fantaisie, comme tu le voudrais peut-être ; il faut supporter le temps comme les saisons le donnent. Peut-être cette nuit fera-t-il plus frais, et tu dormiras mieux. — » « — Or Dieu le veuille, — dit la Caterina, — mais ce n’est pas l’ordinaire que les nuits aillent en se refroidissant plus on avance vers l’été. — » « — Que veux-tu donc que je fasse, dit la dame. — » La Caterina répondit : « — Si cela plaît — à mon père et à vous, je ferais volontiers faire un lit dans la galerie qui est sur le jardin, à côté de la chambre de mon père, et j’y coucherais ; là, écoutant chanter le rossignol, et étant en un endroit plus frais, je serais beaucoup mieux qu’en votre chambre. — » La mère dit alors : « — Ma fille, sois tranquille ; je le dirai à ton père, et comme il voudra, nous ferons. — »

« Ayant appris la chose par sa femme, messer Lizio qui était vieux et qui, pour cette raison, était peut-être un peu revêche, dit : « — Qu’est-ce que ce rossignol dont elle a besoin pour s’endormir ? Je la ferai dormir au chant de la cigale. — » Ce qu’ayant su la Caterina, non seulement elle ne dormit pas la nuit suivante, plus par dépit qu’à cause de la chaleur, mais elle ne laissa point dormir sa mère, se plaignant à chaque instant de la chaleur grande. Sa mère, voyant cela, alla trouver le lendemain matin messer Lizio et lui dit : « — Messire, vous ne tenez guère à cette jeune fille ; qu’est-ce que cela vous fait qu’elle couche sur cette galerie ? Elle n’a pas eu un moment de repos pendant toute la nuit ; en outre, faut-il vous étonner que ce lui soit un plaisir d’entendre changer le rossignol, elle qui n’est qu’une enfant ? Les jeunes gens désirent ce qui leur ressemble. — » Messer Lizio, entendant cela, dit : « — Allons, qu’on lui fasse un lit comme vous l’entendrez, qu’on y mette tout autour des rideaux de serge, et qu’elle y couche et entende chanter le rossignol tout son saoul. — »

« La jeune fille, à cette nouvelle, fit promptement faire un lit dans la galerie, et comme elle devait y coucher la nuit suivante, elle guetta jusqu’à ce qu’elle eût vu Ricciardo, auquel elle fit un signe convenu entre eux, et par où il comprit ce qu’il devait faire. Quand messer Lizio eut entendu sa fille gagner son lit, il ferma une porte par laquelle on allait de sa chambre à la galerie, et alla se coucher à son tour. Ricciardo, dès qu’il vit que tout était tranquille, monta à l’aide d’une échelle sur un mur, et une fois sur le mur, s’accrochant à certaines pierres d’attente d’un autre mur, à grand’peine, et en courant risque de faire une chute dangereuse, il parvint sur la galerie où il fut reçu sans bruit avec une grandissime fête par la jeune fille. Et après de nombreux baisers, ils se couchèrent ensemble, et prirent, presque toute la nuit, joie et plaisir l’un de l’autre, faisant chanter plusieurs fois le rossignol.

« Les nuits étant courtes, et le plaisir ayant été grand, le jour vint sans qu’ils y songeassent ; et ils étaient encore si échauffés tant de la température que du long amusement, qu’ils s’endormirent sans avoir rien sur eux, la Caterina enlaçant de son bras droit le col de Ricciardo, et le tenant de sa main gauche par cette chose que vous avez la plus honte de nommer quand vous êtes avec des hommes. Ils dormaient de cette façon sans se réveiller quand, le jour venu, messer Lizio se leva ; et, se rappelant que sa fille était couchée sur la galerie, il ouvrit doucement la porte et dit : « — Voyons un peu comment le rossignol a fait dormir la Caterina, cette nuit. — » Et ayant fait quelques pas, il leva les rideaux de serge dont le lit était entouré, et il vit Ricciardo et sa fille, tout nus et découverts, qui dormaient en se tenant embrassés comme il a été dit plus haut. Ayant parfaitement reconnu Ricciardo, il sortit de la galerie, et étant allé dans la chambre de sa femme, il l’appela en lui disant « : — Sus, sus, femme ; lève-toi et viens voir ; ta fille avait tellement envie du rossignol, qu’elle l’a pris et qu’elle le tient dans sa main. — » La dame dit : « — Comment cela peut-il être ? — » Messer Lizio dit : « — Tu le verras, si tu te dépêches de venir. — » La dame, s’étant empressée de s’habiller, suivit sans bruit messer Lizio, et tous deux étant arrivés vers le lit, et les rideaux ayant été écartés, madame Giacomina put voir manifestement comment sa fille avait pris et tenait le rossignol qu’elle désirait tant entendre chanter. De quoi la dame, se tenant pour fortement jouée par Ricciardo, voulut crier et lui dire des injures ; mais messer Lizio lui dit : « — Femme, garde-toi de dire un mot, si tu as mon affection pour chère, car en vérité, puisqu’elle l’a pris, il sera sien. Ricciardo est gentilhomme, riche et jeune, nous ne pouvons avoir avec lui qu’une bonne alliance. S’il veut s’en aller d’ici tranquillement, il faudra d’abord qu’il l’épouse ; de sorte qu’il se trouvera avoir mis le rossignol dans sa propre cage et non dans celle d’autrui. — » Sur quoi, un peu consolée, et voyant que son mari n’était point courroucé du fait, et que sa fille après avoir eu une bonne nuit s’était bien reposée et avait pris le rossignol, la dame se tut.

« Il ne se passa guère de temps sans que Ricciardo se réveillât, et voyant qu’il était grand jour, il se tint pour mort et appela la Caterina, disant : « — Hélas ! ma chère âme, comment ferons-nous ? Le jour est venu et m’a surpris ici. — » À ces mots, messer Lizio s’étant avancé et ayant levé les rideaux, répondit : « — Nous ferons bien. — » Quand Ricciardo le vit, il lui sembla que le cœur lui était arraché de la poitrine, et s’étant assis sur le lit, il dit : « — Mon Seigneur, je vous requiers merci, de par Dieu. Je reconnais que j’ai mérité la mort, en homme déloyal et méchant, et pour ce, faites de moi ce qu’il vous plaira ; pour moi, je vous supplie, si cela se peut de me faire grâce de la vie et de ne point me faire mourir. — » À quoi messer Lizio dit : « — Ricciardo, l’amour que je te portais et la confiance que j’avais en toi ne méritaient point cette récompense ; mais pourtant puisqu’il en est ainsi, et que la jeunesse t’a poussé à une si grande faute, il faut, pour t’éviter à toi la mort, et m’éviter à moi la honte, que tu prennes pour ta femme légitime la Caterina, afin que, comme elle a été tienne cette nuit, elle le soit tant qu’elle vivra ; et de cette façon tu peux conquérir mon pardon et ton salut ; mais si tu ne veux pas faire ainsi, recommande ton âme à Dieu. — »

« Pendant que s’échangeaient ces paroles, la Caterina avait lâché le rossignol, et s’étant renfoncée sous la couverture, s’était mis à pleurer fort et à prier son père de pardonner à Ricciardo ; d’un autre côté, elle suppliait Ricciardo de faire ce que voulait messer Lizio, afin qu’ils pussent avoir, tous deux longtemps et sans crainte de pareilles nuits. Mais il ne fut pas besoin en cela de trop de prières, pour ce que d’une part la honte de la faute commise et le désir de la racheter, et d’autre part la peur de mourir et l’envie d’échapper sain et sauf, enfin l’ardent amour et le désir de posséder l’objet aimé, firent dire à Ricciardo librement et sans hésitation qu’il était prêt à faire ce qu’il plairait à messer Lizio. Pour quoi, messer Lizio s’étant fait prêter par madame Giacomina un de ses anneaux, Ricciardo épousa en leur présence la Caterina, sans bouger de l’endroit même. La chose faite, messer Lizio et la dame s’en allèrent en disant : « — Maintenant reposez-vous, car vous en avez probablement plus besoin que de vous lever. — »

« Eux partis, les jeunes gens s’embrassèrent de nouveau, et n’ayant pas cheminé plus de six milles pendant la nuit, ils fournirent encore deux milles avant de se lever, et mirent ainsi fin à la première journée. Puis, s’étant levés, et Ricciardo s’étant entretenu plus longuement avec messer Lizio, quelques jours après, comme il convenait, en présence des amis et des parents, il épousa de nouveau la jeune fille et la conduisit à sa maison en grande fête. Et par la suite, il oisela longuement avec elle aux rossignols, en paix et à son grand contentement, de nuit et de jour, comme il lui plut. — »



NOUVELLE V


Guidotto da Cremona laisse à Giacomino da Pavia une petite fille et meurt. Celle-ci devenue grande et demeurant à Faenza, est aimée par Giannole di Severino, et Minghino di Mingolo qui se la disputent. La jeune fille est reconnue pour être la sœur de Giannole, et épouse Minghino.


Les dames, en écoutant la nouvelle du rossignol, avaient tant ri, qu’elles ne pouvaient se retenir de rire encore, bien que Philostrate se fût arrêté de conter. Mais pourtant, quand elles eurent assez ri, la reine dit : « — En vérité, si tu nous as attristées hier, tu nous as aujourd’hui tellement fait rire, qu’il serait injuste de te rien reprocher. — » Puis adressant la parole à Néiphile, elle lui ordonna de raconter. Celle-ci commença joyeusement ainsi : « — Puisque Philostrate est entré en devisant dans la Romagne, il me plaît pareillement à moi aussi de m’y promener un peu en vous contant ma nouvelle. — »

« Je dis donc que jadis en la cité de Fano habitaient deux lombards, dont l’un s’appelait Guidotto de Crémone et l’autre Giacomino de Pavie. Tous deux étaient hommes d’âge et avaient été, dans leur jeunesse, presque constamment soldats et sous les armes. Sur quoi, Guidotto étant près de mourir, et n’ayant ni fils, ni un autre ami ou parent à qui il se fiât plus qu’à Giacomino, il laissa à ce dernier une jeune enfant qu’il avait chez lui et à peine âgée de dix ans, ainsi que tout ce qu’il possédait au monde ; et après l’avoir longtemps entretenu de ses affaires, il mourut. Il advint en ces temps que la cité de Faenza, après avoir été longtemps en guerre et à la male aventure, revint en un meilleur état, et qu’il fut librement permis à quiconque le désirait, d’y retourner. Pour quoi, Giacomino, qui y avait autrefois habité, et auquel ce séjour plaisait, y revint avec toute sa fortune, et emmena avec lui la jeune fille que Guidotto lui avait laissée et qu’il aimait et traitait comme sa propre fille. Celle-ci, en grandissant, devint la plus belle qui fût alors dans la cité ; et elle était aussi honnête et aussi bien élevée qu’elle était belle. Pour cette raison plusieurs commencèrent à la courtiser, mais par dessus tous les autres deux jeunes gens également beaux et riches lui vouèrent un si grand amour, qu’ils se mirent à avoir l’un pour l’autre une jalousie et une haine extraordinaires ; ils s’appelaient, l’un Giannole di Severino, et l’autre Minghino di Mingole. Tous les deux auraient volontiers pris pour femme la jeune fille qui avait déjà quinze ans, si les parents de cette dernière y eussent consenti ; pour quoi, voyant qu’ils ne pouvaient l’obtenir d’une façon honnête, chacun d’eux chercha le meilleur moyen pour l’avoir.

« Giacomino avait chez lui une servante âgée et un valet nommé Crivello, personnage très complaisant et très facile, avec lequel Giannole se lia beaucoup et à qui, lorsque le moment lui sembla venu, il découvrit tout son amour, le priant de lui être favorable pour obtenir ce qu’il désirait, et lui promettant de grandes récompenses s’il le faisait. À quoi Crivello dit : « — Vois-tu, en cela je ne pourrai t’être utile sinon de la façon suivante : Quand Giacomino ira souper quelque part, je t’introduirai là où sera la jeune fille, car si je voulais lui dire une seule parole en ta faveur, elle ne m’écouterait pas une minute. Si cela te plaît, je te promets de le faire ; tu feras ensuite, si tu sais, ce que tu croiras bon. — » Giannole dit qu’il ne demandait pas davantage, et ils en restèrent sur cet accord. De son côté Minghino avait gagné l’amitié de la servante, et s’était si bien entendu avec elle, qu’elle avait plus d’une fois porté des messages à la jeune fille et l’avait presque embrasée d’amour pour Minghino. Elle avait en outre promis au jeune homme de l’aboucher avec sa belle, s’il arrivait que, pour un motif quelconque, Giacomino sortît le soir de chez lui.

« Il advint donc, quelques jours après tous ces pourparlers, que, par suite des menées de Crivello, Giacomino s’en alla souper avec un de ses amis. Crivello en ayant averti Giannole, convint avec lui qu’à un certain signal il viendrait et trouverait la porte ouverte. D’un autre côté, la servante, ne sachant rien de cela, fit prévenir Minghino que Giacomino ne soupait pas chez lui, et lui fit dire de se tenir près de la maison, de façon à accourir et à s’y introduire à un signal qu’elle lui ferait. Le soir venu, les deux amants qui ignoraient leurs projets respectifs, mais qui se méfiaient chacun l’un de l’autre, s’en vinrent, suivis d’un certain nombre de compagnons armés, pour pouvoir entrer sans être empêchés. Minghino, en attendant le signal, se posta avec les siens chez un de ses amis, voisin de la jeune fille ; Giannole, avec ses gens, se tint à quelque distance de la maison. Crivello et la servante, Giacomino étant parti, s’ingéniaient à se renvoyer l’un l’autre. Crivello disait à la servante : « — Pourquoi ne vas-tu pas dormir maintenant ; pourquoi rôdes-tu ainsi par la maison. — » Et la servante lui disait : « — Mais toi, pourquoi ne vas-tu pas rejoindre ton maître, puisque tu as bien soupé ? — » C’est ainsi qu’ils ne pouvaient se renvoyer l’un l’autre ; mais Crivello, voyant que l’heure arrêtée avec Giannole était venue, se dit en lui-même : « — Pourquoi me mettre en peine de celle-ci ? Si elle ne se tient pas tranquille, elle pourra s’en trouver mal. — » Et ayant fait le signal convenu, il alla ouvrir la porte. Sur quoi, Giannole étant entré promptement avec deux de ses compagnons, et ayant trouvé la jeune fille dans la salle, ils s’emparèrent d’elle pour l’entraîner au dehors. La jeune fille se mit à résister et à crier fortement, ainsi que la servante. Ce qu’entendant Minghino, il accourut sur-le-champ avec ses amis, et voyant la jeune fille déjà entraînée hors de la maison, ils tirèrent les épées, et se mirent tous à crier : « — Ah ! traîtres, vous êtes morts ; la chose ne se passera pas ainsi ; quelle est cette violence ? — À ces mots, ils commencèrent à frapper, tandis que tous les voisins, que le bruit avait fait sortir de chez eux avec des flambeaux et en armes, vinrent en aide à Minghino, blâmant vivement cette algarade. Pour quoi, Minghino, après une longue résistance, enleva la jeune fille à Giannole et la remit en la maison de Giacomino. Mais la bagarre n’était pas encore terminée, que survinrent les sergents du commandant de la cité, qui firent prisonniers bon nombre des combattants, parmi lesquels se trouvèrent Minghino, Giannole, et Crivello, et qui les menèrent en prison.

« L’affaire apaisée, et Giacomino étant de retour, il fut d’abord très marri de cet incident ; mais s’étant informé comment la chose s’était passée, et voyant que la jeune fille n’avait failli en aucune façon, il se consola un peu se proposant, pour que pareille aventure ne se reproduisît plus, de la marier le plus tôt qu’il pourrait. Le lendemain matin, les parents d’un côté et de l’autre ayant appris la vérité, et sachant le dommage qu’il en pourrait résulter pour les jeunes prisonniers, si Giacomino voulait faire comme en toute raison il le pouvait, allèrent le trouver, et le prièrent doucement de faire moins attention à l’injure que lui avait causée le peu de sens de ces jeunes gens, qu’à l’affection et à l’amitié qu’il leur portait, comme ils croyaient, à eux qui venaient le supplier, offrant en outre pour eux-mêmes et pour les jeunes gens de lui payer telle amende qu’il lui plairait d’exiger pour le mal qu’ils lui avaient fait. Giacomino, qui dans sa longue vie avait vu bien des choses et était de bon sentiment, répondit brièvement : « — Seigneurs, si j’étais dans mon pays, comme vous êtes dans le vôtre, je me tiens si fort pour votre ami qu’en cela comme en toute autre chose, je ferais absolument comme il vous plairait ; et en outre, je dois d’autant plus me rendre à vos désirs, que vous vous êtes fait offense à vous-mêmes, pour ce que cette jeune fille, comme beaucoup le pensent peut-être, n’est ni de Crémone ni de Pavie, mais bien de Faenza, bien que ni moi ni celui de qui je la tiens n’ayons jamais su de qui elle était fille ; pour quoi, je ferai au sujet de l’affaire pour laquelle vous me priez, tout ce que vous voudrez. — »

« Les braves gens, entendant que cette jeune fille était de Faenza, s’étonnèrent ; et ayant remercié Giacomino de sa généreuse réponse, ils le prièrent de leur dire comment elle était venue en ses mains, et comment il savait qu’elle était de Faenza. À quoi Giacomino dit : « — Guidotto de Crémone fut mon compagnon et mon ami, et étant près de mourir, il me dit que lorsque cette ville fut prise d’assaut par l’empereur Frédéric, tout ayant été mis au pillage, il entra avec ses compagnons en une maison, et la trouva pleine de richesses et abandonnée par ceux qui l’habitaient, excepté par cette jeune fille, qui était âgée de deux ans ou à peu près, et qui, le voyant monter par l’escalier, l’appela son père ; pour quoi, ayant eu compassion d’elle, il il la prit et l’emmena à Faenza avec tout ce qui se trouvait dans la maison. C’est là, qu’en mourant, il me la laissa avec tout ce qu’il avait, me chargeant, quand le moment serait venu, de la marier et de lui donner en dot ce qui lui avait appartenu. Elle est en âge d’être mariée, mais je n’ai pas eu l’occasion de pouvoir lui donner quelqu’un qui me plût ; je le ferais volontiers, de crainte qu’une aventure comme celle d’hier n’arrive de nouveau. — »

« Il y avait là, parmi les autres, un certain Guiglielmo da Medicina, qui avait été avec Guidotto à cette prise, et qui connaissait bien la personne à qui avait appartenu la maison qui avait été pillée par Guidotto. Voyant cette personne parmi les assistants, il s’approcha d’elle et lui dit : « — Bernabuccio, entends-tu ce que dit Giacomino ? — » Bernabuccio dit : « — Oui ; et tout à l’heure j’y pensais fort, pour ce que je me souviens qu’en ces tumultes je perdis une petite fille de l’âge que vient de dire Giacomino. — » À quoi Giuglielmo dit : « — Pour sûr, c’est elle, pour ce que je me trouvai jadis en une réunion où j’entendis Guidotto raconter où il avait fait son butin, et je vis bien que c’était en ta maison ; et pour ce, rappelle-toi si tu croirais pouvoir la reconnaître à quelque signe, et envoie-la chercher ; tu verras certainement qu’elle est ta fille. — » Pour quoi, Bernabuccio, en y songeant, se rappela qu’elle devait avoir une cicatrice en forme de croix au-dessus de l’oreille gauche par suite d’une tumeur naissante qu’il lui avait fait couper quelque temps avant cet événement. Aussi, sans plus attendre, il s’approcha de Giacomino qui était encore là, et le pria de le mener chez lui et de lui faire voir cette jeune fille. Giacomino l’y mena volontiers et fit venir la jeune fille devant lui.

« Dès que Bernabuccio la vit, il lui sembla voir le visage de sa mère, qui était encore belle femme ; mais pourtant ne s’en tenant point à cette ressemblance, il dit à Giacomino qu’il voulait lui demander la permission de lui lever un peu les cheveux au-dessus de l’oreille gauche, à quoi Giacomino fut consentant. Bernabuccio s’étant approché d’elle qui se tenait toute rougissante, lui souleva les cheveux avec la main droite et vit la croix ; sur quoi, reconnaissant qu’elle était bien sa fille, il se mit à pleurer de tendresse et à l’embrasser, bien qu’elle s’en défendît ; et s’étant tourné vers Giacomino, il dit : « — Mon frère, c’est ma fille ; ma maison était celle que Guidotto pilla, et cette enfant au milieu de la soudaine épouvante, y fut oubliée par ma femme qui était sa mère, et jusqu’à ce jour nous avons cru qu’elle avait été brûlée dans cette maison qui fut réduite en cendres ce jour-là. — » La jeune fille, en entendant ces paroles, et voyant qu’il était un homme âgé, y ajouta foi ; et mue par une force occulte, mêlant ses embrassements aux siens, elle se mit à pleurer de tendresse.

« Bernabuccio envoya sur le champ chercher sa mère, ses autres parents, ses sœurs et ses frères, et la montrant à tous, il leur raconta le fait. Après mille embrassements, chacun lui fit une grande fête, et Giacomino y consentant, Bernabuccio la mena chez lui. Le gouverneur de la cité, qui était un galant homme, ayant appris cela, et sachant que Giannole qu’il tenait prisonnier était le fils de Bernabuccio et le propre frère de la jeune fille, se détermina à passer légèrement sur le délit commis par lui, et s’étant entendu à ce sujet avec Bernabuccio et Giacomino, il fit faire la paix à Minghino et à Giannole ; puis à Minghino, au grand plaisir de tous ses parents, il donna pour femme la jeune fille dont le nom était Agnès, et il lui rendit la liberté ainsi qu’à Crivello et aux autres qui avaient été impliqués dans cette affaire. Minghino, fort joyeux, fit les noces belles et grandes, et ayant mené Agnès dans sa maison, il vécut de longues années avec elle en paix et en joie. — »



NOUVELLE VI


Gianni di Procida est trouvé avec une jeune fille qu’il aime et qui avait été donnée au roi Federigo. Tous deux sont liés à un pal pour être brûlés. Mais Gianni est reconnu par Ruggieri dell’ Oria ; il échappe au supplice et épouse sa dame.


La nouvelle de Néiphile finie et ayant beaucoup plu aux dames, la reine ordonna à Pampinea de se disposer à en dire une. Celle-ci, montrant un riant visage, commença : « — Ce sont de très grandes forces, plaisantes dames, que celles de l’amour ; elles imposent aux amants de grandes peines et les jettent dans des périls démesurés et imprévus, comme on a pu fort bien le comprendre par les récits faits aujourd’hui et les jours précédents ; néanmoins, il me plaît de le démontrer encore en vous parlant d’un jeune amoureux.

« Ischia est une île très voisine de Naples. Il y avait jadis, entre autres, une toute jeune fille très belle et très gracieuse qui avait nom Restituta, et était fille d’un gentilhomme de l’île appelée Marin Bolgaro. Un jeune homme d’une île voisine d’Ischia, appelée Procida, et qui avait nom Gianni, l’aimait plus que sa propre vie, et était aimé d’elle. Il ne se contentait pas de venir de jour à Ischia pour la voir, mais il y venait plus d’une fois la nuit, et souvent, n’ayant point trouvé de barque, il était allé en nageant de Procida jusqu’à Ischia, afin de voir, s’il ne pouvait mieux faire, les murs de la maison de sa belle. Durant cet amour si fervent, il advint que la jeune fille étant, un jour d’été, allée seule sur le bord de la mer, et courant de roche en roche un couteau à la main pour détacher les coquillages des pierres, elle arriva en un endroit entouré de rochers où, soit pour chercher l’ombre, soit à cause du voisinage d’une fontaine aux eaux très fraîches qui s’y trouvait, quelques jeunes Siciliens venus de Naples s’étaient arrêtés. Ceux-ci, à la vue de cette belle jeune fille qui ne les avait pas encore aperçus, et qui s’en venait seule, résolurent de s’en emparer et de l’emmener avec eux ; et l’effet suivit de près la résolution. Bien qu’elle criât beaucoup, ils la prirent, la mirent sur leur navire et poursuivirent leur route. Arrivés en Calabre, ils délibérèrent à qui devrait appartenir la jeune fille, et chacun la voulait pour soi ; pour quoi, ne pouvant s’accorder entre eux et craignant d’en venir à de pires extrémités et de gâter pour elle leurs affaires, ils décidèrent de la donner à Federigo, roi de Sicile, qui était alors jeune, et se plaisait à de telles choses ; ce qu’ils firent, dès qu’ils furent arrivés à Palerme. Le roi, la voyant si belle, l’eut pour agréable ; mais comme il était un peu souffrant de sa personne, il ordonna, en attendant qu’il fût mieux portant, de la conduire en un très beau palais situé au milieu d’un jardin qui lui appartenait et qui s’appelait la Cuba, et de l’y bien traiter ; ce qui fut fait.

« L’enlèvement de la jeune fille fit grande rumeur à Ischia, et ce qui augmentait l’indignation générale, c’était qu’on ne pouvait savoir quels étaient ceux qui l’avaient enlevée. Mais Gianni, qui s’en affligeait plus que tout autre, n’attendant pas qu’il lui arrivât de ses nouvelles à Ischia, et ayant su de quel côté la frégate s’était dirigée, en fit armer une, y monta, et le plus rapidement qu’il put, parcourut toute la côte, depuis la Minerva jusqu’à la Scalea en Calabre, s’informant partout de la jeune fille. Ce fut seulement à la Scalea qu’on lui dit qu’elle avait été emmenée à Palerme par des mariniers siciliens. Gianni y alla le plus tôt qu’il put, et, après avoir bien cherché, il apprit que la jeune fille avait été donnée au roi, et qu’elle était gardée par lui dans la Cuba, ce dont il fut très courroucé, car il perdit quasi tout espoir, non pas seulement de la ravoir, mais même de la voir. Cependant, retenu par l’amour, il renvoya sa frégate, et voyant que personne ne l’y connaissait, il resta à Palerme.

« Comme il passait souvent devant la Cuba, il advint qu’un jour il la vit par hasard à une fenêtre et qu’elle le vit, ce dont tous deux furent très contents. Gianni voyant que le lieu était solitaire, s’approcha d’elle le plus possible, lui parla, et s’étant enquis d’elle comment il devait s’y prendre pour lui parler de nouveau, il la quitta, après avoir bien examiné la disposition des lieux. Il attendit la nuit, et quand une bonne partie en fut écoulée, il retourna à la Cuba, et s’étant accroché à des endroits où n’auraient pas grimpé des pics, il entra dans le jardin, et y ayant trouvé une petite antenne de navire il l’appliqua contre la fenêtre que la jeune fille lui avait indiquée, et y monta fort légèrement. La jeune fille, considérant comme perdu son honneur, pour la conservation duquel elle avait autrefois résisté à son amant, et pensant que non seulement elle ne pouvait le sacrifier à un plus digne que lui, mais qu’elle pouvait l’amener à la délivrer, avait pris la résolution de satisfaire entièrement ses désirs ; et pour ce, elle avait laissé la fenêtre ouverte, afin qu’il pût s’introduire promptement. Gianni ayant donc trouvé la fenêtre ouverte, entra sans bruit, et se coucha à côté de la jeune fille qui ne dormait pas. Celle-ci, avant qu’ils en vinssent à autre chose, lui déclara ses intentions, le suppliant de l’arracher de ces lieux et de l’emmener. À quoi Gianni dit que rien ne lui plaisait davantage, et que, sans faute, dès qu’il l’aurait quittée, il s’arrangerait de façon à pouvoir l’emmener la première fois qu’il reviendrait. Cela dit, s’étant embrassés avec un grandissime plaisir, ils goûtèrent cette volupté au-dessus de laquelle Amour ne saurait plus rien offrir ; et quand ils l’eurent éprouvée à plusieurs reprises, ils s’endormirent sans s’en apercevoir dans les bras l’un de l’autre.

« Le roi, auquel au premier abord la jeune fille avait plu beaucoup, s’étant souvenu d’elle et se sentant mieux de sa personne, résolut, bien qu’il fût presque jour, d’aller passer quelques instants près d’elle, et il s’en alla secrètement à la Cuba, avec un de ses serviteurs. Étant entré dans le château, il fit ouvrir la porte de la chambre dans laquelle il savait que dormait la jeune fille, et y entra en se faisant précéder d’une grande torche allumée ; et ayant regardé sur le lit, il la vit avec Gianni, tous deux nus et endormis dans les bras l’un de l’autre. De quoi il entra soudain dans une si violente colère que, sans rien dire, peu s’en fallut qu’il ne les tuât tous les deux avec un poignard qu’il portait au côté. Mais, estimant que c’est chose très vile pour tout homme, et surtout pour un roi, de tuer des gens nus et endormis, il se contint, et résolut de les faire périr publiquement par le feu. Se retournant vers le seul compagnon qu’il avait amené, il dit : « — Que te semble de cette misérable femme en qui j’avais mis tout mon espoir ? — » Puis, il lui demanda s’il connaissait le jeune homme qui avait eu une si grande audace que de venir, en sa propre maison, lui faire un tel outrage et un tel déplaisir. Celui qu’il interrogeait ainsi lui répondit qu’il ne se rappelait pas l’avoir jamais vu. Le roi étant donc sorti tout courroucé de la chambre, ordonna que les deux amants, nus comme ils étaient, fussent pris et enchaînés, et que, dès que le jour aurait paru, on les menât à Palerme où ils seraient liés sur la place publique à un pal, dos à dos, et qu’ils resteraient en cet état jusqu’à l’heure de tierce, afin qu’ils pussent être vus de tous, puis qu’il seraient livrés aux flammes, comme ils l’avaient mérité. Cet ordre donné, il courut s’enfermer dans sa chambre à Palerme, fort courroucé.

« Le roi parti, plusieurs sbires se jetèrent sur les deux amants qu’ils ne se contentèrent pas de réveiller, mais qu’ils saisirent promptement et qu’ils enchaînèrent sans la moindre pitié. Ce que voyant les deux jeunes gens, s’ils furent désolés, s’ils craignirent pour leur vie, s’ils pleurèrent et se plaignirent, il est aisé de se l’imaginer. Suivant l’ordre du roi, ils furent menés à Palerme et liés sur une place publique à un pal, et devant eux on prépara le bûcher et le feu qui devaient les brûler à l’heure marquée par le roi. Tous les Palermitains, hommes et femmes, accoururent en hâte pour voir les deux amants ; les hommes concentraient tous leurs regards sur la jeune fille, et de même qu’ils admiraient combien elle était belle et bien faite dans tout son corps, de même les femmes qui ne regardaient que le jeune homme, s’accordaient à reconnaître qu’il était admirablement beau et bien lait. Mais les deux malheureux amants, pleins de honte, tenaient la tête basse, et pleuraient leur infortune, attendant d’heure en heure la cruelle mort par le feu.

« Pendant qu’ils restaient ainsi jusqu’à l’heure marquée, et qu’il n’était bruit partout que de la faute qu’ils avaient commise, la nouvelle en parvint aux oreilles de Ruggieri dell’ Oria, homme d’une inestimable valeur et qui était alors amiral du roi. Il s’en alla pour les voir à l’endroit où ils étaient liés ; et, y étant arrivé, il regarda tout d’abord la jeune fille dont il admira beaucoup la beauté ; puis ayant jeté les yeux sur le jeune homme, il le reconnut sans trop de peine, et s’étant approché de lui, il lui demanda s’il était Gianni de Procida. Gianni, ayant levé la tête, et reconnaissant l’amiral, répondit : « — Mon seigneur, j’ai bien été celui dont vous parlez, mais je suis bien près de ne l’être plus. — » L’amiral lui demanda alors quelle cause l’avait conduit là. À quoi Gianni répondit : « — L’amour d’abord, et la colère du roi. — » L’amiral lui demanda de lui conter la chose plus en détail, et ayant entendu de lui comment tout s’était passé il allait s’en aller, quand Gianni le rappela et lui dit : « — Hélas ! mon seigneur, si cela se peut, demandez pour moi une grâce à celui qui m’a fait mettre ici de la sorte. — » Ruggieri demanda quelle était cette grâce. — À quoi Gianni dit : « — Je vois qu’il me faut bientôt mourir ; je demande comme faveur, qu’au lieu d’être dos à dos avec cette jeune fille que j’ai aimée plus que ma vie et qui m’a aimé de même, on nous mette le visage tourné l’un vers l’autre, afin qu’en mourant, je voie sa figure et puisse m’en aller consolé. — » Ruggieri dit en riant : « — Volontiers ; je ferai de telle sorte que tu la verras encore tant que tu pourras en être ennuyé. — » Et l’ayant quitté, il ordonna à ceux qui avaient été préposés à l’exécution du supplice, qu’à moins d’un nouvel ordre du roi, ils ne fissent rien au delà de ce qui avait été déjà fait, et sans retard il alla trouver le roi.

« Bien qu’il le vît fort courroucé, il ne résolut pas moins de lui dire son avis, et il lui dit : « — Sire, en quoi t’ont offensé les deux jeunes gens que tu as ordonné de faire brûler là-bas sur la place ? — » Le roi le lui ayant dit, Ruggieri poursuivit : « — La faute qu’ils ont commise mérite bien ce supplice, mais il ne peut venir de toi. Et comme les fautes méritent un châtiment, ainsi les services doivent être récompensés, sans parler de la grâce et de la miséricorde. Connais-tu ceux que tu veux faire brûler ? — » Le roi répondit que non. Ruggieri dit alors : « — Eh ! bien, je veux que tu les connaisses, afin que tu voies combien peu raisonnablement tu te laisses emporter par les élans de ta colère. Le jeune homme est fils de Landolfo de Procida, frère de messer Gian de Procida, auquel tu dois d’être roi et seigneur de cette île. La jeune fille est la fille de Marino Bolgaro, dont l’influence est seule cause que ta seigneurie n’ait pas été chassée d’Ischia. Ce sont en outre deux jeunes gens qui s’aiment depuis longtemps, et c’est poussés par l’amour, et non point pour te faire une injure, qu’ils ont commis cette faute, si l’on doit appeler faute ce que l’amour fait faire aux jeunes gens. Pourquoi donc les veux-tu faire mourir, alors que tu devrais les honorer en les comblant de plaisirs et de bienfaits ? — » Le roi entendant cela, et persuadé que Ruggieri lui disait vrai, non seulement ne persista point dans sa résolution première, mais se repentit de ce qu’il avait fait. Pour quoi, il envoya sur-le-champ l’ordre de détacher les jeunes gens du pal et de les amener devant lui ; ce qui fut fait. Et s’étant pleinement assuré de leur condition, il pensa qu’il devait réparer par des dons et des honneurs l’injure qu’il leur avait faite. Les ayant donc fait richement vêtir, et voyant qu’ils y consentaient tous deux, il fit épouser la jeune fille par Gianni, et leur ayant fait de magnifiques présents, il les renvoya satisfaits chez eux où ils furent reçus avec une grandissime fête, et où ils vécurent depuis tous les deux longuement, dans les plaisirs et dans la joie. — »



NOUVELLE VII



Théodore, amoureux de Violante, fille de messer Amerigo, son seigneur, la rend grosse et est condamné à être pendu. Pendant qu’on le conduit au supplice en le fouettant de verges, il est reconnu par son père et mis en liberté ; après quoi il épouse Violante.


Les dames, qui, toutes tremblantes, étaient suspendues aux lèvres de Pampinea pour savoir si les deux amants avaient été brûlés, en entendant qu’ils avaient été sauvés louèrent Dieu et se réjouissaient fort. Quant à la reine voyant que la nouvelle était finie, elle chargea la Lauretta de dire la suivante ; celle-ci se mit à dire d’un air joyeux :

« — Très belles dames, au temps que le bon roi Guillaume gouvernait la Sicile, il y avait dans l’île un gentilhomme nommé messer Amerigo, abbé de Trapani, et qui, entre autres bien temporels, possédait beaucoup d’enfants. Pour quoi, ayant besoin de serviteurs, et certaines galères de corsaires génois étant venues du Levant où elles avaient pris beaucoup de jeunes esclaves en côtoyant l’Arménie, il en acheta quelques-uns, les croyant Turcs. Parmi ces esclaves dont la plupart paraissaient être des bergers, il y en avait un de meilleure mine que les autres et qui était appelé Théodore. En grandissant, bien que toujours considéré comme esclave, il avait été élevé dans la maison avec les enfants de messer Amerigo ; et se conformant plus à la nature qu’à la vile condition où un accident l’avait jeté, il devint si bien élevé et de si bonnes manières, et sut si bien plaire à messer Amerigo que celui-ci l’affranchit et, croyant qu’il était musulman, le fit baptiser et nommer Pietro ; puis il en fit son majordome, ayant en lui une très grande confiance.

« En même temps que ses autres enfants, avait grandi une fille de messer Amerigo, appelée Violante, belle et délicate jeune fille, laquelle, son père tardant trop à la marier, s’énamoura par aventure de Pietro. Cependant, bien qu’elle l’aimât et qu’elle le tînt en grande estime pour sa bonne mine et pour ses talents, elle n’osait lui découvrir son affection. Mais Amour lui évita cette peine, pour ce que Pietro, l’ayant plusieurs fois guettée en secret, s’était énamouré d’elle à tel point qu’il n’éprouvait de plaisir qu’en la voyant ; toutefois il craignait de laisser voir à qui que ce fût ce qu’il éprouvait, cela lui paraissant moins que bien. La jeune fille qui le voyait volontiers, s’en aperçut, et pour lui donner plus de hardiesse, s’en montra fort contente, comme elle l’était en effet. Et ils en restèrent là pendant longtemps, n’osant se rien dire l’un à l’autre, bien que chacun d’eux le désirât beaucoup. Mais pendant que tous deux brûlaient également ainsi d’une même flamme, la fortune, comme si elle avait résolu d’amener ce qui arriva, leur fournit un moyen de chasser la craintive timidité qui les paralysait.

« Messer Amerigo avait, à un mille environ hors des murs de Trapani, une belle maison de campagne, où sa femme avec sa fille et d’autres dames avaient coutume de se rendre souvent en partie de plaisir. Y étant allées un jour que la chaleur était grande, et ayant emmené Pietro avec elles, il advint, comme nous le voyons parfois en été, que le ciel se couvrit soudain d’obscurs nuages ; pourquoi la dame et ses compagnes, afin de n’être pas surprises en cet endroit par le mauvais temps, se mirent en route pour revenir à Trapani, marchant le plus vite qu’elles pouvaient. Mais Pietro et la jeune fille qui étaient jeunes tous les deux, allaient beaucoup plus vite que la mère et les autres dames, non moins poussés par l’amour peut-être que par la peur du mauvais temps ; et comme ils avaient déjà pris une telle avance sur la dame et sur les autres, qu’on les voyait à peine, il arriva qu’après plusieurs coups de tonnerre, une averse de grêle grosse et serrée vint subitement à tomber, averse que la dame et sa compagnie évitèrent en se réfugiant dans la cabane d’un laboureur.

« Pietro et la jeune fille, n’ayant pas d’abri plus proche, entrèrent dans une vieille cabane quasi tout effondrée où ne demeurait plus personne, et s’y réfugièrent tous deux sous un pan de toit qui subsistait encore, et où le peu d’espace où ils pouvaient s’abriter les forçait à se serrer l’un contre l’autre. Ce rapprochement leur fut occasion d’enhardir un peu leurs cœurs à s’ouvrir leurs désirs amoureux, et Pietro se mit le premier à dire : « — Plût à Dieu que jamais, si je devais rester comme je suis, cette pluie ne s’arrêtât. — » Et la jeune fille dit : « — Cela me serait cher. — » Et de ces paroles, ils en vinrent à se prendre la main et à se serrer mutuellement, puis à s’accoler et à se baiser, la grêle tombant toujours. Et pour ne pas m’arrêter à chaque détail, le temps ne se remit point qu’ils n’eussent connu les suprêmes joies de l’amour, et qu’ils n’eussent pris leurs mesures pour prendre secrètement plaisir l’un de l’autre. Le mauvais temps cessa, et à la porte de la cité, qui n’était pas loin de là, ils attendirent la dame et rentrèrent avec elle à la maison.

« Ils se retrouvèrent plus d’une fois au même endroit en prenant de grandes précautions, et au grand plaisir de chacun d’eux ; et la besogne alla si bien que la jeune fille devint grosse, ce qui les contraria vivement l’un et l’autre ; aussi la jeune fille usa-t-elle de tous les moyens pour se désengrosser, contre l’ordre de la nature ; mais elle ne put y réussir. Pour quoi, Pietro craignant pour sa vie, résolut de fuir et le lui dit. En apprenant cette résolution, elle dit : « — Si tu pars, je me tuerai sans la moindre hésitation. — » À quoi Pietro qui l’aimait beaucoup dit : « — Comment veux-tu, ma chère femme, que je reste ici ? Ta grossesse découvrira notre faute ; toi, on te pardonnera facilement ; mais moi, misérable, je serai celui qui supportera la peine de ma faute et de la tienne. — « À quoi la jeune fille dit : « — Pietro, ma faute se saura bien ; mais sois certain que la tienne, à moins que tu le dises toi-même, ne se saura jamais. — » Pietro dit alors : « — Puisque tu me promets qu’il en sera ainsi, je resterai ; mais songe à me bien garder ta promesse.

« La jeune fille qui avait caché sa grossesse le plus qu’elle avait pu, voyant que les proportions que prenait son corps ne lui permettaient pas de la cacher plus longtemps, l’avoua un jour à sa mère avec force larmes, la suppliant de la sauver. La dame affligée outre mesure, lui dit force injures, et voulut savoir d’elle comment la chose était arrivée. La jeune fille, afin qu’il ne fût fait aucun mal à Pietro, composa une fable, et conta la chose à sa guise. La dame la crut, et pour cacher la faute de sa fille, elle l’envoya à une de leurs maisons de campagne. Là, le temps des couches étant venu, la jeune fille criant comme le font les femmes en pareille circonstance, et sa mère ne prévoyant pas que messer Amerigo qui ne venait presque jamais en cet endroit, y dût justement venir, il arriva que celui-ci, revenant d’oiseler et passant le long de la chambre où criait sa fille, s’étonna, entra soudain et demanda ce qu’il y avait. La dame voyant son mari venir ainsi à l’improviste, se leva fort émue, et lui raconta ce qui était arrivé à leur fille. Mais lui, moins prompt que la dame à croire ce qu’on lui disait, dit qu’il ne devait pas être vrai qu’elle ignorât de qui elle était grosse, et déclara qu’il voulait tout savoir ; qu’en le disant sa fille pourrait recouvrer son affection ; sinon, qu’elle se préparât sans espoir de pardon à mourir. La dame s’efforça le plus qu’elle put de faire que son mari se contentât de ce que sa fille avait dit ; mais son insistance ne servit à rien. Il entra en une telle fureur, qu’il courut, l’épée nue à la main, vers sa fille qui pendant tous ces discours avait mis au monde un enfant mâle, et dit : « — Ou tu vas dire de qui tu as engendré cet enfant, ou tu vas mourir sur le champ. — » La jeune fille, craignant la mort, trahit la promesse faite à Pietro, et avoua ce qui s’était passé entre elle et lui.

« En entendant cela, le chevalier entra dans une telle fureur, qu’à peine il put se retenir de la tuer ; mais après avoir exhalé sa colère en paroles, il remonta à cheval, s’en retourna à Trapani, et étant allé conter à un certain messire Conrad, capitaine pour le roi, l’injure qui lui avait été faite par Pietro, il le fit prendre, sans que celui-ci se méfiât de rien. Mis à la question, Pietro avoua tout ; et, quelques jours après, il fut condamné par le capitaine à être fouetté par la ville puis à être pendu par la gorge. Afin qu’une même heure fît disparaître de la terre les deux amants et leur enfant, messer Amerigo, dont la colère n’était point apaisée pour avoir fait condamner Pietro à mort, versa du poison dans une coupe de vin, et la remit à un de ses familiers avec un poignard nu, et dit : « — Va trouver Violante avec ces deux choses, et dis-lui de ma part, qu’elle choisisse promptement des deux morts celle qu’elle voudra, du fer ou du poison ; sinon, je la ferai brûler vive en présence d’autant de citoyens qu’il y en a dans la ville, comme elle l’a mérité ; et cela fait, tu prendras l’enfant mis par elle au monde, et après lui avoir broyé la tête contre un mur, tu le jetteras à manger aux chiens. — » Le familier, ayant reçu de ce père féroce un ordre si cruel contre sa fille et son petit-fils, s’en alla plus disposé à mal qu’à bien.

« Pietro, condamné, marchait à la potence, fouetté par les familiers qui le menaient, quand il vint à passer, selon le bon plaisir de ceux qui précédaient le cortège, devant une auberge où étaient trois gentilshommes d’Arménie, que le roi d’Aménie avait envoyés comme ambassadeurs à Rome pour traiter avec le pape d’importantes négociations relativement à un passage de troupes qui devait se faire, lesquels gentilshommes étaient descendus en cette auberge pour se reposer pendant quelques jours et avaient été comblés d’honneurs par les gentilshommes de Trapani, et spécialement par messer Amerigo. Entendant passer les gens qui menaient Pietro, ils vinrent à une fenêtre pour voir. Pietro était nu jusqu’à la ceinture et avait les mains liées derrière le dos. L’un des ambassadeurs, homme âgé et de grande autorité, et nommé Fineo, l’ayant par hasard regardé, vit sur sa poitrine une grande tache rougeâtre, non peinte, mais naturellement empreinte sur la peau, comme celle que les dames appellent d’habitude des roses. À cette vue, il lui revient soudain en mémoire un sien fils qui lui avait été enlevé, il y avait déjà quinze ans, sur les côtes du Lazistan, et dont il n’avait jamais pu avoir des nouvelles ; considérant l’âge du malheureux que l’on fouettait, il jugea que son fils, s’il vivait encore, devait avoir le même âge que celui-ci lui paraissait avoir, et il se mit à soupçonner que ce pouvait bien être son fils. Pensant, si c’était lui, qu’il devait encore se souvenir de son nom, de son père et de la langue d’Arménie, il attendit qu’il fût arrivé tout près et appela : « — Théodore ! — » Pietro entendant ce nom, releva soudain la tête. Sur quoi, Fineo, parlant en arménien, dit : « — D’où es-tu ? De qui es-tu fils ? — » Les sergents qui le menaient, par déférence pour ce galant homme, s’arrêtèrent, de sorte que Pietro put répondre : « — Je suis d’Arménie, et fils d’un nommé Fineo ; j’ai été transporté ici par je ne sais quels gens. — » Ce qu’entendant Fineo, il reconnut à n’en plus douter que c’était bien le fils qu’il avait perdu ; pour quoi, il descendit tout en pleurs avec ses compagnons et courut l’embrasser au milieu des sergents ; et, lui ayant jeté sur les épaules un riche manteau qu’il portait, il pria celui qui le menait au supplice de vouloir bien attendre qu’on lui donnât l’ordre de le ramener. Ce dernier répondit qu’il attendrait volontiers.

« Fineo avait déjà appris pour quelle cause Pietro était conduit à la mort, la rumeur publique l’ayant porté partout ; pour quoi, il s’en alla promptement trouver messer Conrad, suivi de ses compagnons et de ses serviteurs, et lui parla ainsi : « — Messire, celui que vous envoyez à la mort comme esclave est homme libre, et c’est mon fils. Il est prêt à prendre pour femme celle à qui l’on dit qu’il a pris sa virginité ; qu’il vous plaise donc de surseoir à son exécution jusqu’à ce qu’on puisse savoir si elle le veut pour mari, afin que, si elle le veut, vous n’ayiez point été contre la loi. — » Messire Conrad, entendant que c’était le fils de Fineo, s’étonna ; et un peu confus de la fatalité, ayant reconnu que ce que disait Fineo était vrai, il le fit promptement reconduire à sa demeure, et envoya chercher messer Amerigo et lui dit tout ce qui s’était passé. Messer Amerigo, qui croyait déjà sa fille et son petit-fils morts, fut l’homme le plus désolé du monde de ce qu’il avait fait, voyant bien que s’il elle n’était pas morte, il pouvait facilement tout arranger pour le mieux. Néanmoins, il envoya en toute hâte à l’endroit où était sa fille, afin que si on n’avait pas encore exécuté son ordre, on ne l’exécutât point. Celui qui y alla, trouva le familier qui avait été envoyé par messer Amerigo près de Violante, devant laquelle il avait posé le poignard et le poison, l’accablant d’injures parce qu’elle ne se pressait pas de choisir, et voulant la contraindre à prendre l’un ou l’autre. Mais ayant entendu l’ordre de son seigneur, il la laissa tranquille et s’en revint le trouver pour lui dire où en étaient les choses.

« Messer Amerigo, très content, s’en alla vers Fineo, et tout en pleurs, du mieux qu’il sut, s’excusa de ce qui était arrivé, lui en demandant pardon et affirmant que si Théodore voulait sa fille pour femme, il serait très heureux de la lui donner. Fineo accepta volontiers ses excuses et répondit : « — J’entends que mon fils prenne votre fille pour femme ; et, s’il ne le veut pas, que la sentence prononcée contre lui ait son cours. — » Fineo et messer Amerigo étant donc d’accord, allèrent à l’endroit où Théodore était encore sous le coup de la peur de la mort et joyeux d’avoir retrouvé son père, et lui demandèrent ce qu’il voulait faire en cette circonstance. Théodore apprenant que, s’il voulait, la Violante serait sa femme, éprouva une telle joie qu’il lui sembla sauter de l’enfer au paradis, et il dit que cela lui serait une grandissime faveur, du moment que cela leur plairait à tous deux. On envoya donc savoir la volonté de la jeune fille, qui, apprenant ce qui était arrivé à Théodore, et ce qui lui avait été proposé, au moment même où, plus malheureuse que nulle autre femme au monde, elle attendait la mort, n’osait pas d’abord y croire ; mais enfin, y prêtant quelque croyance, elle répondit que si elle suivait en cela son désir, nulle chose ne lui pourrait advenir de plus heureux que d’être la femme de Théodore, mais que cependant elle ferait ce qu’ordonnerait son père.

« Chacun étant donc d’accord, on maria la jeune fille, et la fête fut très grande, à l’extrême satisfaction de tous les citoyens. La jeune fille, s’étant rétablie et faisant élever son petit enfant, redevint en peu de temps plus belle que jamais ; et s’étant relevée de ses couches, elle se présenta devant Fineo, à son retour de Rome, et le salua comme son père ; quant à lui, fort satisfait d’une si belle bru, il fit célébrer les noces en grandissime fête et allégresse, et accueillit Violante comme sa fille et la tint pour telle. Quelques jours après, étant monté avec elle, son fils et son petit-fils sur sa galère, il les emmena avec lui à Lajazzo, où les deux amants demeurèrent en paix et dans une profonde tranquillité tant qu’ils vécurent. — »



NOUVELLE VIII


Nastagio degli Onesti aimant une dame de la famille des Traversari, dépense toute sa fortune sans parvenir à se faire aimer. Sur les instances des siens, il s’en va à Chiassi. Là, il voit un chevalier donner la chasse à une jeune femme, la tuer et la donner à dévorer à deux chiens. Il invite à déjeuner ses parents et la dame qu’il aime, et celle-ci voit la même jeune femme subir le susdit supplice. Craignant qu’il ne lui en arrive autant, elle consent à prendre Nastagio pour mari.


Dès que Lauretta se tut, Philomène, sur l’ordre de la reine commença : « — Aimables dames, si la compassion est une vertu qu’on loue beaucoup en nous, la cruauté dont vous vous rendez coupables est également très sévèrement châtiée par la divine justice. Pour vous en donner une preuve, et pour vous engager à chasser toute cruauté de vos cœurs, il me plaît de vous dire une nouvelle non moins touchante qu’agréable.

« Il y avait autrefois à Ravenne, très antique cité de la Romagne, un grand nombre de nobles gentilshommes, parmi lesquels un jeune homme appelé Nastagio degli Onesti, que la mort de son père et d’un sien oncle avait laissé richissime au-dessus de toute estimation. Étant sans femme, il lui arriva, comme à la plupart des jeunes gens, de s’énamourer d’une fille de messer Paolo Traversaro, homme beaucoup plus noble que lui, espérant par ses efforts l’amener à l’aimer. Mais, ces efforts, quelque grands, quelque beaux, quelque louables qu’ils fussent, non-seulement ne lui servaient à rien, mais semblaient au contraire lui nuire, tellement la jeune fille qu’il aimait se montrait cruelle et dure et sauvage pour lui. Soit qu’elle fût enivrée de sa singulière beauté, soit que sa noblesse la rendît altière et dédaigneuse, elle tenait en mépris et lui et tout ce qui pouvait lui plaire. Cela causait un tel chagrin à Nastagio, que, dans son désespoir, et las de se plaindre, il lui vint la pensée de se tuer. Cependant, surmontant cette pensée, il prit à plusieurs reprises la résolution de la laisser tranquille, ou, s’il pouvait, de lui porter la même haine qu’elle avait pour lui. Mais c’est en vain qu’il formait une telle résolution, pour ce qu’il semblait que son amour redoublât alors que l’espoir lui manquait le plus.

« Le jeune homme persévérant dans cet amour, et continuant à dépenser démesurément, ses amis et ses parents comprirent qu’il finirait par détruire sa fortune et sa santé, pour quoi, ils le prièrent et lui conseillèrent de quitter Ravenne, et d’aller demeurer pendant quelque temps ailleurs, afin de mettre fin d’un même coup à sa passion et à ses prodigalités. Nastagio se moqua longtemps de cet avis, mais enfin, pressé par les sollicitations, et ne pouvant plus dire non, il déclara qu’il ferait ainsi ; et ayant fait faire de grands préparatifs, comme s’il voulait aller en France, en Espagne ou en d’autres lieux éloignés, il monta à cheval et, étant sorti de Ravenne accompagné de ses nombreux amis, il s’en alla en un lieu distant d’environ trois milles de Ravenne et appelé Chiassi. Là, ayant fait dresser les tentes et les pavillons, il dit à ceux qui l’avaient accompagné qu’il voulait y rester, et qu’ils eussent à s’en retourner à Ravenne. Nastagio s’étant donc installé en cet endroit, se mit à y mener la plus somptueuse vie qu’on eût jamais faite, invitant à dîner et à souper tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, selon son habitude.

« Or il advint que, le mois de mai commençant à peine et le temps étant très beau, les cruautés de sa dame lui revinrent à l’esprit ; et, ordonnant à ses serviteurs de le laisser seul afin de pouvoir rêver plus à son aise, il alla, posant machinalement un pied devant l’autre et tout pensif, jusqu’à une forêt de pins. La cinquième heure du jour était déjà passée, et il était entré un bon mille dans la forêt, sans se souvenir de manger ni d’autre chose, quand soudain il lui sembla entendre une voix de femme pousser de grandes plaintes et des cris aigus, pour quoi, sa douce rêverie étant rompue, il leva la tête pour voir ce que c’était, et s’étonna de se trouver dans la forêt de pins. Puis, regardant devant lui, il vit sortir d’un fourré très épais d’arbrisseaux et de buissons, et venir en courant vers lui, une très belle jeune fille nue, échevelée et toute déchirée par les ronces et les épines, pleurant fort et criant merci. À ses côtés, courant d’un air acharné après elle, il vit deux énormes et féroces mâtins, qui, chaque fois qu’ils la pouvaient rejoindre, la mordaient cruellement ; enfin, derrière elle, il vit venir, monté sur un coursier noir, un chevalier brun, au visage fort courroucé, une épée à la main, et qui la menaçait de la tuer en l’accablant d’outrages. Ce spectacle frappa tout d’abord son esprit d’étonnement et d’épouvante, puis de compassion pour l’infortunée, d’où naquit en lui le désir de la délivrer d’une telle angoisse et de la mort, s’il le pouvait. Se trouvant sans armes, il courut prendre une branche d’arme en guise de bâton, et se mit en travers des chiens et du chevalier. Mais le chevalier, dès qu’il le vit, lui cria de loin : « — Nastagio, ne t’oppose point à cela ; laisse faire aux chiens et à moi ce que cette méchante femme a mérité. — »

« Comme il disait ainsi, les chiens ayant saisi la jeune fille aux flancs, la forcèrent à s’arrêter, et le chevalier les ayant rejoints, descendit de cheval. Nastagio s’étant approché de lui, dit : « — Je ne sais qui tu es, toi qui me connais ainsi ; mais néanmoins je te dis que c’est grande lâcheté à un chevalier armé de vouloir tuer une femme nue, et de lâcher les chiens contre elle, comme si c’était une bête sauvage. Pour moi, je la défendrai certainement autant que je pourrai. — » Le chevalier dit alors : « — Nastagio, je suis de la même cité que toi, et tu étais encore tout petit enfant, quand moi, qu’on appelait Messer Guido Degli Anastagi, je m’énamourai de cette femme que tu vois, bien plus encore que tu ne l’as fait de la fille des Traversari, et sa dureté, sa cruauté me rendirent si malheureux, qu’un jour, avec cette même épée que tu me vois à la main, je me tuai de désespoir ; et je suis condamné aux peines éternelles. Peu de temps après, celle-ci, qui avait été joyeuse outre mesure de ma mort, vint à mourir, et tant à cause de sa cruauté que de la joie qu’elle avait montrée de mes tourments et dont elle ne s’était point repentie, croyant en cela non seulement n’avoir point péché mais avoir bien mérité, elle fut également condamnée aux peines de l’enfer. Dès qu’elle y eût été précipitée, il nous fut imposé pour peine à tous deux, à elle de fuir ainsi devant moi, et à moi, qui l’avait tant aimée jadis, de la poursuivre comme une ennemie mortelle et non comme une dame aimée. Et toutes les fois que je l’atteins, je la tue avec cette même épée dont je me tuai moi-même ; je lui ouvre les reins, et je lui arrache ce cœur dur et froid où n’entrèrent jamais ni amour ni pitié, et je le donne, comme tu vas le voir tout à l’heure à manger à ces chiens avec le reste des entrailles. Après cela, elle ne reste guère de temps — ainsi le veut la justice et la puissance de Dieu — sans ressusciter comme si elle n’avait jamais été morte ; et de nouveau commence la douloureuse poursuite, et les chiens et moi nous nous remettons à la traquer ainsi ; et tous les vendredis, il arrive que je l’atteins ici à la même heure, et que j’en fais le carnage que tu vas voir. Et ne crois pas que les autres jours nous nous reposions ; mais je la rejoins en d’autres lieux, dans lesquels elle a pensé ou agi cruellement contre moi. Comme tu vois, d’amant je lui suis devenu ennemi, et je dois la poursuivre de cette façon autant d’années qu’elle a été cruelle de mois à mon égard. Donc, laisse la divine justice suivre son cours, et ne cherche pas à t’opposer à ce que tu ne pourrais empêcher. — »

« En entendant ces paroles, Nastagio, devenu tout tremblant, et n’ayant quasi pas un poil sur le corps qui ne fût hérissé, se retira en arrière, et, regardant la misérable jeune fille, il attendit en frémissant ce qu’allait faire le chevalier. Celui-ci, son discours terminé, courut comme un chien enragé, l’épée à la main, sur la jeune fille qui, agenouillée et fortement maintenue, par les deux matins, lui criait merci, et lui porta de toutes ses forces un coup de son épée dans la poitrine qu’il traversa de part en part. À peine la jeune fille eût-elle reçu le coup, qu’elle tomba la face contre terre, toujours pleurant et criant ; et le chevalier, ayant pris un couteau, lui ouvrit les reins, et, en ayant arraché le cœur et tout ce qui était autour, il le jeta aux deux mâtins, qui, comme des affamés, le mangèrent incontinent. Au bout de quelques instants la jeune femme, comme si rien ne s’était passé, se leva soudain sur pieds, et se remit à fuir vers la mer, les chiens toujours acharnés après elle et la déchirant toujours de leurs crocs. Quant au chevalier, il remonta à cheval, reprit son épée, et suivit la jeune femme ; et au bout d’un instant, ils furent tous si loin, que Nastagio ne put plus les voir.

« Nastagio, ayant vu toutes ces choses, resta un grand moment, partagé entre la pitié et la peur ; mais bientôt il lui vint à l’idée que cette aventure pourrait grandement lui servir, puisqu’elle se renouvelait chaque vendredi. Pour quoi, ayant bien remarqué l’endroit, il rejoignit ses familiers ; puis, quand le moment lui parut venu, il fit mander le plus de parents et d’amis qu’il put, et leur dit : « — Vous m’avez longtemps pressé de ne plus aimer celle qui m’est tant ennemie, et de cesser mes prodigalités ; et je suis prêt à le faire, si vous m’accordez une grâce, qui est celle-ci : de faire en sorte que, vendredi prochain, Messer Paolo Traversari, sa femme, sa fille, toutes leurs parentes, et toutes les autres dames qu’il vous plaira, s’en viennent dîner ici avec moi. Vous verrez alors pourquoi je vous demande cela. — » Ceux à qui il parlait ainsi jugèrent la chose très facile à faire, et étant revenus à Ravenne, ils invitèrent dès qu’il en fut temps tous ceux que Nastagio voulait, et bien qu’on eût de la peine à faire venir la jeune fille qu’il aimait, elle se décida à y aller avec les autres. Nastagio fit magnifiquement préparer le repas, et fit placer les tables sous les pins, tout près de l’endroit où il avait vu mettre en pièces la cruelle dame. Et ayant fait mettre à table les hommes et les dames, il arrangea tout de façon que la jeune fille qu’il aimait fût assise juste vis à vis l’endroit où le fait devait se passer.

« Les dernières victuailles avaient déjà été entamées, quand la rumeur désespérée de la jeune femme pourchassée fut entendue de tous. De quoi chacun s’étonnant fort, et demandant ce que c’était, sans que personne pût le dire, tous se levèrent regardant ce que cela pouvait être, et ils virent la dolente jeune femme, et le chevalier et les chiens qui ne tardèrent pas à arriver au milieu d’eux. Une grande rumeur accueillit les chiens et le chevalier, et un grand nombre de convives se précipitèrent au secours de la jeune femme. Mais le chevalier leur parlant comme il avait parlé à Nastagio, non seulement les fit reculer, mais les remplit tous d’épouvante et d’étonnement. Et faisant ce qu’il avait fait la première fois, toutes les dames qui étaient là — et il y en avait beaucoup qui étaient parentes de la malheureuse jeune femme et du chevalier, et qui se souvenaient et de son amour et de sa mort — se mirent à pleurer amèrement, comme si elles s’étaient vu traiter elles-mêmes.

« Le supplice terminé, et la dame et le chevalier ayant poursuivi leur route, ceux qui avaient été témoins de l’aventure, se mirent à en deviser longuement et de diverses façons, mais celle qui fut le plus épouvantée de tous, ce fut la cruelle jeune fille qu’aimait Nastagio. Elle avait tout vu et entendu distinctement, et reconnu que ces choses la regardaient plus que toute autre, car elle se rappelait la cruauté dont elle avait toujours usé envers Nastagio ; pour quoi, il lui semblait qu’elle fuyait déjà devant lui qui la poursuivait plein de colère, et avoir les chiens à ses flancs. Et la peur qui lui vint de ceci fut si grande, que, pour qu’un pareil sort ne lui arrivât point, elle n’eût pas de tranquillité avant d’avoir — et cela se fit le soir même — changé sa haine en amour. Elle envoya donc secrètement sa fidèle camériste à Nastagio, pour le prier de sa part de venir la voir, pour ce qu’elle était prête à faire tout ce qu’il lui plairait. À quoi Nastagio fit répondre que cela lui était très agréable, mais que, si elle y consentait, il ne voulait avoir plaisir d’elle qu’avec honneur, et qu’il voulait la prendre pour femme. La jeune fille qui savait qu’il ne dépendait que d’elle d’être la femme de Nastagio, lui fit dire que cela lui plaisait. Pour quoi, se faisant elle-même la messagère de tout cela, elle dit à son père et à sa mère qu’elle était contente de devenir la femme de Nastagio, de quoi son père et sa mère furent très satisfaits ; et le dimanche suivant, Nastagio l’ayant épousée, les noces furent faites, et il vécut longtemps heureux avec elle. Et cette peur ne fut pas seulement cause de cet heureux dénouement, mais toutes les ravignanaises en devinrent si craintives, que, depuis, elles ont toujours été beaucoup plus complaisantes aux désirs des hommes qu’elles ne l’avaient été auparavant. — »



NOUVELLE IX


Federigo degli Alberighi aime et n’est point aimé. Ayant dépensé tout son bien en prodigalités, il ne lui reste plus qu’un faucon qu’il donne à manger à sa dame venue chez lui pour le voir. Celle-ci apprenant cette nouvelle preuve d’amour, change de sentiment, le prend pour mari et le fait riche.


Philomène avait déjà cessé de parler, quand la reine, ayant vu qu’il ne restait plus personne à raconter, sinon Dioneo, à cause de son privilège, dit d’un air joyeux : « — C’est à moi maintenant de parler ; et je le ferai volontiers, très chères dames, en racontant une nouvelle semblable en partie à la précédente, non seulement pour que vous connaissiez combien votre beauté a de pouvoir sur les cœurs généreux, mais pour que vous appreniez à être vous-mêmes, quand il faut, dispensatrices de vos faveurs, sans laisser toujours ce soin à la fortune qui, la plupart du temps, les distribue sans discrétion, mais, comme au hasard, d’une façon tout à fait immodérée.

« Vous saurez donc que Coppo di Borghese Domenichi — qui fut et est peut-être encore de nos jours considéré dans notre cité comme un homme vénérable et de grande autorité, et qui est digne d’éternelle renommée par ses qualités et ses vertus bien plus que par la noblesse de sa race — se plaisait souvent à deviser avec ses voisins et autres des choses passées, ce qu’il faisait avec une clarté, une mémoire et une éloquence bien supérieures à celles de tous les autres hommes. Il avait coutume de dire, entre autres belles choses, qu’il y eut autrefois à Florence un jeune homme Federigo, fils de messer Filippo Alberighi, et qui, en faits d’armes et en courtoisie, était estimé au-dessus de tous les damoiseaux de Toscane. Ce jeune homme, comme il arrive à la plupart des gentilshommes, s’énamoura d’une gente dame appelée Monna Giovanna, tenue en son temps pour une des plus belles et des plus agréables qui fussent à Florence ; et pour gagner son amour, il donnait des joutes, des tournois, des fêtes, prodiguait les présents, et dépensait sa fortune sans être arrêtée par rien. Mais la dame, non moins honnête que belle, ne prenait pas plus garde à ces choses faites pour elle, qu’à celui qui les faisait.

« Federigo dépensant donc fort au delà de ses moyens, et ne gagnant rien, les ressources finirent par lui manquer, comme il advient ordinairement, et il demeura pauvre, sans qu’il lui restât autre chose qu’une petite métairie du revenu de laquelle il vivait très strictement, et qu’un faucon, un des meilleurs qui fût au monde. Pour quoi, plus amoureux que jamais, et voyant qu’il ne pouvait plus mener la vie de citadin, comme il l’aurait désiré, il s’en alla demeurer à la campagne, dans sa petite métairie. Là, comme il pouvait, oiselant et sans rien demander à personne, il supportait patiemment sa pauvreté. Or, il advint qu’un jour, Federigo en étant ainsi arrivé à une extrême pauvreté, le mari de Monna Giovanna tomba malade, et se voyant près de mourir, fit son testament. Il était très riche, et institua pour héritier un sien fils déjà grandet, stipulant toutefois que, ayant beaucoup aimé Monna Giovanna, il la substituait à son fils si celui-ci venait à mourir sans héritier légitime ; puis il mourut.

« Monna Giovanna étant donc restée veuve, allait, comme c’est la coutume parmi nos dames, passer la saison d’été à la campagne avec son fils, dans une de ses propriétés, très voisine de celle de Federigo. Pour quoi, il advint que le jeune garçon fit connaissance avec Federigo, et prit plaisir à jouer avec les oiseaux et avec les chiens ; et ayant vu plusieurs fois voler le faucon de Federigo, et ce faucon lui plaisant extrêmement, il désirait vivement l’avoir, mais il n’osait pas le demander, voyant qu’il était très cher à son maître. Les choses étant ainsi, il advint que le jeune garçon tomba malade ; de quoi la mère fut fort affligée, et comme elle n’avait que lui et qu’elle l’aimait autant qu’on pouvait aimer, elle ne cessait de se tenir près de lui tout le long du jour, et de le réconforter, et de lui demander s’il y avait quelque chose qu’il désirât, le suppliant de le lui dire, car s’il était possible de l’avoir, elle la chercherait jusqu’à ce qu’il l’eût.

« Le jeune garçon, ayant entendu plusieurs fois cette demande, dit : « — Ma mère, si vous me faites avoir le faucon de Federigo, je crois que je serai promptement guéri. — » La dame, à ces mots, resta un instant pensive, et se mit à réfléchir à ce qu’elle devait faire. Elle savait que Federigo l’avait toujours aimée, et n’avait jamais obtenu d’elle un seul regard ; pour quoi elle disait : « — Comment lui enverrai-je demander ce faucon qui est, à ce que j’ai entendu dire, le meilleur qui ait jamais volé, et qui en outre est son soutien en ce monde ? Et comment serais-je assez égoïste pour vouloir en priver un gentilhomme à qui nul autre plaisir n’est resté ? — » Embarrassée par ces pensées, bien qu’elle fût certaine d’avoir le faucon si elle le demandait, elle ne savait que dire à son fils, et ne lui répondait pas. Enfin l’amour qu’elle avait pour ce fils l’emporta tellement, qu’elle résolut de le contenter, et, quoi qu’il dût en arriver, d’aller elle-même demander l’oiseau au lieu de l’envoyer demander, et elle répondit à l’enfant : « — Mon fils, prends courage, et efforce-toi de guérir, car je te promets que la première chose que je ferai demain matin, sera d’aller chercher moi-même le faucon, et je te l’apporterai. — » L’enfant tout joyeux de cette promesse, montra le jour même un peu de mieux.

« Le lendemain matin, la dame, s’étant fait accompagner d’une autre dame, s’en alla, comme en se promenant, à la petite maison de Federigo et le fit demander. Le temps n’étant pas propice, il n’avait pas été oiseler ce jour-là, de sorte qu’il se trouvait dans son jardin, où il surveillait quelques travaux. Entendant que Monna Giovanna le demandait à la porte, il s’étonna vivement et accourut joyeux. La dame, le voyant venir, vint à sa rencontre d’un air plaisant, et après que Federigo l’eût respectueusement saluée, elle dit : « — Bonjour, Federigo. — » Et elle poursuivit : « — Je suis venue te récompenser des dommages que tu as éprouvés autrefois pour moi, quand tu m’aimais plus qu’il n’aurait été besoin ; et la récompense est celle-ci : j’entends, avec la compagne que voici, dîner avec toi de bonne amitié ce matin. — » À quoi Federigo répondit humblement : « — Madame, je ne me souviens pas avoir reçu aucun dommage de vous, mais tant de bien au contraire, que si jamais j’ai valu quelque chose, c’est grâce à votre mérite et à l’amour que je vous porte que cela est arrivé. Et certes, votre gracieuse venue m’est plus agréable que s’il m’était donné de pouvoir dépenser de nouveau tout ce que j’ai dépensé, bien que vous soyez venue chez un pauvre hôte. — » Et ayant ainsi parlé, il la reçut, tout honteux, dans sa demeure, d’où il la conduisit dans le jardin ; et là, n’ayant personne pour lui tenir compagnie, il dit : « — Madame, puisqu’il n’y a personne autre, voici cette bonne vieille femme de ce jardinier, qui vous tiendra compagnie, pendant que je vais faire mettre la table. — » Bien que sa pauvreté fut extrême, il ne s’était jamais tant encore aperçu combien lui manquaient les richesses qu’il avait semées à profusion. Mais ce matin là, ne trouvant rien pour faire honneur à la dame pour l’amour de laquelle il avait reçu avec tant d’honneurs une infinité de gens, il se repentit amèrement. Anxieux outre mesure, maudissant sa destinée, il courait çà et là, comme un homme hors de soi ; et ne trouvant ni argent ni rien sur quoi il pût emprunter, comme l’heure s’avançait et que son désir était grand de faire honneur de quelque chose à la gente dame ; que d’un autre côté il ne voulait recourir à personne autre qu’à son jardinier, il vint à jeter les yeux sur son bon faucon qu’il vit dans sa chambrette, perché sur sa barre. Pour quoi, n’ayant pas d’autre ressource, il le prit, et le trouvant gras, il pensa qu’il serait un digne mets pour une telle dame. Donc, sans plus réfléchir, lui ayant tordu le col, il le fit promptement plumer et apprêter par sa servante, puis mettre à la broche et rôtir. Enfin, la table ayant été mise avec des nappes fort blanches, dont il lui restait encore quelques-unes, il retourna dans le jardin, l’air joyeux, dire à la dame que le dîner qu’il avait pu lui faire était prêt. La dame s’étant levée avec sa compagne, elles allèrent à table, et sans savoir ce qu’on leur offraient, elles mangèrent le bon faucon avec Federigo qui les servait de grand cœur.

« Après s’être levées de table et être demeurées quelque temps à deviser avec lui de choses plaisantes, il parut temps à la dame de dire pourquoi elle était venue, et elle se mit à parler ainsi doucement à Federigo : « — Federigo, si tu te rappelles ta vie passée et mon honnêteté que, d’aventure, tu as prise pour de la dureté et de la cruauté, je ne doute point que tu ne te doives étonner de ma présomption quand tu sauras la principale raison pour laquelle je suis venue ici ; mais si tu avais des enfants, ou si tu en avais eu, par quoi tu eusses pu connaître combien grande est l’affection qu’on leur porte, je suis certaine que tu m’excuserais en partie. Mais tu n’en as pas, et moi j’en ai un ; je ne puis donc me soustraire aux lois communes aux autres mères. Pour obéir à ces lois si fortes, il faut, à mon grand regret et contre toute convenance, que je te demande de me donner une chose que je sais t’être souverainement chère avec juste raison, pour ce que ta mauvaise fortune ne t’a pas laissé d’autre plaisir, d’autre ressource, d’autre consolation. Ce que je te demande, c’est ton faucon, dont mon enfant est si fort désireux que, si je ne lui apporte pas, je crains que cela n’aggrave tellement sa maladie qu’il ne m’arrive de le perdre. Et pour ce, je te prie, non par l’amour que tu me portes, et qui ne t’oblige à rien, mais par ta noblesse de cœur, par la courtoisie qui s’est montrée en toi plus grande que chez tout autre, de consentir à me le donner, afin que je puisse dire que, grâce à cette libéralité, j’ai sauvé la vie de mon fils, et que je te suis, pour cela, éternellement obligée. — »

« Federigo, entendant ce que la dame lui demandait, et voyant qu’il ne pouvait le lui donner, pour ce qu’il le lui avait servi à manger, se mit, en sa présence, à gémir, ne pouvant répondre un seul mot. La dame crut que ces gémissements provenaient de la douleur qu’il avait de se séparer du bon faucon, plus que de toute autre chose, et elle fut sur le point de dire qu’elle ne le voulait plus ; mais s’étant contenue, elle attendit la réponse que ferait Federigo quand il aurait cessé de gémir. Celui-ci lui dit : « — Madame, depuis qu’il a plu à Dieu que je misse en vous mon amour, la fortune m’a été contraire en bien des choses, et j’ai eu à me plaindre de ses rigueurs ; mais ces rigueurs ont toutes été légères en comparaison de celle qu’elle m’envoie présentement et pour laquelle je ne lui pardonnerai jamais, pensant que vous êtes venue ici, en ma pauvre maison, alors que vous n’avez pas daigné y venir pendant que j’étais riche, pour me demander un petit présent, et qu’elle ait ainsi fait que je ne puisse vous le donner. Et je vous dirai très brièvement pourquoi je ne peux vous faire ce présent. À peine ai-je entendu que vous me faisiez la faveur de vouloir dîner avec moi, que, considérant votre haut rang et votre valeur, j’ai jugé digne et convenable de vous faire honneur, selon mon pouvoir, d’un mets plus rare que ceux qu’on sert d’habitude aux autres personnes ; pour quoi, me rappelant le faucon que vous me demandez et sa bonté, j’ai pensé que ce serait un mets digne de vous, et vous l’avez eu ce matin tout rôti sur votre assiette. Je croyais l’avoir très bien employé, mais maintenant que je vois que vous le désirez d’une autre façon, il m’est si douloureux de ne pouvoir vous le donner, que je ne m’en consolerai jamais, je crois. — » Ayant ainsi parlé, il fit jeter devant elle, en témoignage, les plumes, les pattes et le bec du faucon.

« Ce que voyant et entendant la dame, elle le blâma tout d’abord d’avoir, pour donner à manger à une femme, tué un tel faucon ; puis elle admira profondément en elle-même sa grandeur d’âme que la pauvreté n’avait pu ni ne pouvait abattre. Enfin, tout espoir d’avoir le faucon étant perdu, et remplie de crainte pour la santé de son fils, elle s’en alla toute mélancolique et retourna vers l’enfant. Celui-ci, soit chagrin de n’avoir pas eu le faucon, soit que la maladie dût le mener là, mourut au bout de peu de jours, au grandissime chagrin de la mère. Quand elle fut restée quelque temps dans l’amertume et les larmes, comme elle était demeurée fort riche et qu’elle était encore jeune, ses frères la voulurent plus d’une fois contraindre à se remarier. Bien qu’elle n’eût pas voulu le faire, voyant cependant qu’ils insistaient, elle se rappela ce que valait Federigo et la dernière preuve qu’il lui avait donnée de sa magnificence, en tuant un si précieux faucon pour lui faire honneur, et elle dit à ses frères : « — Je resterais volontiers comme je suis, si vous y consentiez ; mais si pourtant il vous plaît que je prenne un mari, je n’en prendrai certainement jamais d’autre que Federigo Degli Alberighi. — » À quoi ses frères, se moquant d’elle, dirent : « — Sotte, qu’est-ce que tu dis ? Comment veux-tu de lui qui n’a rien au monde ? — » Elle leur répondit : « — Mes frères, je sais bien qu’il en est comme vous dites, mais j’aime mieux un homme qui ait besoin de richesse, que richesse qui ait besoin d’un homme. — » Ses frères, voyant sa résolution, et connaissant Federigo pour un homme de grande valeur, bien qu’il fût pauvre, lui donnèrent leur sœur, selon le désir de celle-ci, avec toutes ses richesses. Federigo, se voyant marié à une dame de ce mérite et qu’il avait tant aimée, et en outre très riche, devint plus économe et vécut en joie avec elle jusqu’à la fin de ses jours. — »



NOUVELLE X


Pietro di Vinciolo va dîner hors de chez lui. Sa femme fait venir un jeune garçon. Pietro étant revenu, elle cache le garçon sous une cage à poules. Pietro raconte qu’on vient de trouver chez Arcolano, avec lequel il soupait, un jouvenceau que sa femme y avait introduit. La dame blâme vivement la femme d’Arcolano. Par malheur, un âne pose son pied sur les doigts du garçon qui était sous la cage. Il crie, Pietro y court, le voit et reconnaît la fourberie de sa femme, avec laquelle il s’accorde pourtant afin de satisfaire sa vile passion.


Le récit de la reine était venu à sa fin, et tous louaient Dieu qui avait dignement récompensé Federigo, quand Dioneo, qui n’attendait jamais qu’on lui en donnât l’ordre, commença : « — Je ne sais si je puis dire que ce soit un vice accidentel et né chez les hommes de la perversité des mœurs, ou bien que ce soit un vice naturel que de rire plutôt des choses mauvaises que des bonnes, et spécialement quand celles-ci ne nous touchent point personnellement. Et comme la peine que j’ai déjà prise et que je vais prendre encore présentement, n’a pas d’autre but que de vous arracher à la mélancolie, de vous mettre en joie et de vous faire rire, et bien que le sujet de la nouvelle qui va suivre soit, en partie du moins, ô jeunes dames amoureuses, rien moins qu’honnête, je vous la raconterai cependant parce qu’elle pourra vous amuser. Quant à vous, en l’écoutant, vous ferez à son égard comme vous faites d’habitude quand vous entrez dans un jardin et que, étendant votre main mignonne, vous cueillez les roses et laissez les épines. Vous agirez de même en laissant le mauvais homme dont je vais vous parler à sa male aventure et à son déshonneur, et vous rirez des fourberies amoureuses de sa femme, gardant votre pitié pour les malheurs d’autrui, quand besoin sera.

« Il n’y a pas longtemps encore était à Pérouse un homme riche, nommé Pietro di Vinciolo, qui, plus pour tromper les autres et atténuer l’opinion générale que tous les Pérusiens avaient de lui, que pour l’envie qu’il en avait, prit femme ; et en cela, fortune fut conforme à son appétit, car la femme qu’il prit était une jeune fille plantureuse, au poil roux, prompte à s’enflammer, et qui aurait voulu deux maris plutôt qu’un, alors qu’il lui en échut un qui avait l’esprit disposé à toute autre chose qu’à la satisfaire. Elle s’en aperçut au bout de peu de temps, et se voyant belle et fraîche, se sentant gaillarde et vigoureuse, elle commença tout d’abord par en être fortement irritée et à s’en expliquer avec aigreur à diverses reprises avec son mari, avec lequel elle était quasi toujours en querelle. Puis, voyant que tout cela tournerait plutôt à l’épuisement de sa santé qu’à amender la bestialité de son mari, elle se dit à elle-même : « — Ce malheureux m’abandonne pour courir d’une manière ignoble en sabots par la voie sèche ; eh bien ! moi je verrai à en porter un autre dans ma barque par la voie pluvieuse. Je l’ai pris pour mari et je lui ai donné une grosse et bonne dot, sachant que c’était un homme, et croyant qu’il aimait ce qu’aiment et doivent aimer les hommes ; et si je n’avais pas cru qu’il fût un homme, je ne l’aurais jamais pris. Lui, qui savait que j’étais femme, pourquoi me prenait-il pour épouse, si les femmes étaient si antipathiques à ses goûts ? Cela ne se peut souffrir. Si je n’avais pas voulu vivre dans le monde, je me serais faite religieuse ; mais voulant y vivre comme je l’entends et comme j’y suis, si j’attendais plaisir ou contentement de lui, je pourrais d’aventure vieillir en attendant en vain ; et quand je serais vieille, je me raviserais en pure perte, et je me plaindrais vainement d’avoir perdu ma jeunesse. Il me montre lui-même en bon maître comment je puis me consoler en me délectant de ce dont il se délecte, et ce plaisir sera louable chez moi, tandis qu’il est fortement blâmable chez lui. J’offenserai seulement les lois, alors que lui, il offense à la fois les lois et la nature. — »

« Ayant donc pensé de la sorte, et probablement plus d’une fois, la dame, afin d’y donner secrètement effet, se lia avec une vieille qui avait l’air d’une sainte Verdiane qui donne à manger aux serpents. Son chapelet continuellement à la main, elle allait à tous les pardons, ne parlait jamais d’autre chose que de la vie des saints Pères ou des plaies de saint François, et était tenue quasi par tous pour une bonne sainte. Quand le moment lui sembla venu, la jeune femme lui déclara ouvertement ses intentions. À quoi la vieille dit : » — Ma fille, Dieu qui connaît toute chose sait que tu feras bien ; et quand tu ne le ferais pas pour un autre motif, tu le devrais faire, ainsi que toute jeune femme, pour ne point perdre le temps de la jeunesse, pour ce qu’il n’y a pas de douleur pareille, pour qui a quelque bon sens, à celle d’avoir perdu le temps. Et à quoi diable sommes-nous bonnes quand nous sommes vieilles, sinon à garder les cendres auprès du feu ? S’il y en a qui le savent et peuvent en rendre témoignage, je suis une de celles-là ; car maintenant que je suis vieille, ce n’est pas sans un très grand et amer serrement de cœur que je me rappelle, mais en vain, le temps que j’ai laissé perdre ; et bien que je ne l’aie pas tout perdu — car je ne voudrais pas que tu crusses que j’ai été une sotte — je n’ai pourtant pas fait ce que j’aurais pu faire ; de quoi, quand je me souviens, et que je me vois faite, comme tu me vois, de façon que je ne trouverais personne qui me donnerait du feu même avec un chiffon, Dieu sait quelle douleur je ressens. Il n’en est pas ainsi des hommes ; ils naissent bons à mille choses, et non pas seulement à celle-là, et la plus grande partie d’entre eux sont meilleurs vieux que jeunes ; mais les femmes ne viennent au monde pour autre chose que pour faire l’amour et des enfants, et c’est pour cela qu’on les aime. Et si tu ne t’en es pas aperçue à autre chose, tu as dû t’en apercevoir à cela que nous sommes toujours prêtes à faire l’amour, ce qui n’arrive pas aux hommes. En outre, à ce jeu, une femme épuiserait plusieurs hommes, là où plusieurs hommes ne lasseraient pas une femme. Et comme nous sommes nées pour cela, je te dis de nouveau que tu feras très bien de rendre à ton mari un pain pour un gâteau, de façon que ton esprit n’ait pas à faire de reproches à ta chair, quand tu seras vieille. Chacun n’a de cette vie que ce qu’il en prend, et particulièrement les femmes à qui il convient bien plus qu’aux hommes de bien employer le temps, quand elles le peuvent, pour ce que tu peux voir, quand nous vieillissons, que ni mari ni autres ne nous veulent voir, qu’au contraire ils nous envoient à la cuisine dire des fables au chat, et compter les pots et les écuelles. Il y a pis, car ils nous mettent en chanson et disent : aux jeunes les bons morceaux, et aux vieilles les rebuts ; et ils en disent encore bien d’autres. Mais pour que je ne te retienne pas plus longtemps en vaines paroles, je te dis finalement que tu ne pouvais découvrir ton projet à personne au monde qui puisse t’être plus utile que moi ; pour ce qu’il n’est homme si bien établi qu’il soit, auquel je n’aie la hardiesse de dire ce qu’il est besoin, et qu’il n’en est point de si dur et de si sauvage, que je ne l’apprivoise et ne l’amène à ce que tu voudras. Donc, montre-moi celui qui te plaît, et laisse-moi faire. Mais souviens-toi, ma fille, que je me recommande à toi, pour ce que je suis pauvre, et que je veux que tu participes à toutes mes prières et à toutes les patenôtres que je dirai, afin que Dieu accorde lumière et chandelle à tous tes morts. — » Là-dessus, elle finit.

« La jeune femme étant donc tombée d’accord en cela avec la vieille, lui dit que si elle voyait un jeune homme qui passait souvent par ce quartier et dont elle lui donna le signalement, elle savait ce qu’elle avait à faire ; puis, après lui avoir donné un peu de chair salée, elle la renvoya à la grâce de Dieu. Il se passa peu de jours avant que la vieille lui eût amené dans sa chambre celui qu’elle lui avait désigné, puis, au bout de peu de temps, un autre, selon que la fantaisie en prenait à la dame, qui, bien qu’elle craignît au sujet de son mari, ne laissait pas perdre une occasion de se satisfaire en cela.

« Il advint qu’un soir son mari devant aller souper chez un de ses amis qui avait nom Ercolano, la jeune femme ordonna à la vieille de lui faire venir un jeune garçon qui était un des plus beaux et des plus plaisants de tout Pérouse ; ce que la vieille fit promptement. La dame étant donc à table avec le jeune homme pour souper, voici que Pietro appela soudain à la porte pour qu’on lui ouvrît. La dame, en l’entendant, se tint pour morte : mais voulant cacher le jeune homme si elle pouvait, et n’ayant pas la présence d’esprit de le renvoyer ou de le cacher autre part, elle le fit entrer dans un petit cabinet voisin de la chambre où ils soupaient, le mit sous une cage à poulets qui s’y trouvait, et jeta par-dessus un mauvais sac qu’elle avait fait vider le jour même ; et cela fait, elle alla promptement ouvrir à son mari. Quand celui-ci fut entré elle lui dit : « — Vous l’avez bien vite avalé ce souper ! — » Pietro répondit : « — Nous n’y avons pas touché. — » « — Et comment cela s’est-il fait, dit la dame ? — » Pietro répondit : « — Je vais te le dire. Nous étions déjà à table, Ercolano, sa femme et moi, quand nous avons entendu éternuer tout près de nous, de quoi, la première et la seconde fois, nous nous sommes peu inquiétés ; mais celui qui avait éternué ayant encore éternué une troisième fois, puis une quatrième fois, une cinquième fois et bien d’autres, nous fûmes très étonnés. Sur quoi Ercolano, qui s’était un peu querellé avec sa femme parce que celle-ci nous avait fait attendre longtemps à la porte avant d’ouvrir, dit quasi furieux : — Que veut dire ceci ? qui est-ce qui éternue de la sorte ? — » et s’étant levé de table, il alla vers un escalier qui était tout près de là, et sous lequel était un réduit fait en planches, tout au bas de l’escalier, et destiné à serrer une foule d’objets, comme nous le voyons dans les maisons de ceux qui tiennent leurs logis en ordre. Et comme il lui semblait que c’était de là qu’étaient partis les éternuements, il ouvrit une petite porte qui s’y trouvait ; à peine il l’eut ouverte, qu’il en sortit soudain une odeur de soufre la plus épouvantable du monde, dont nous avions déjà senti quelque chose, et à propos de laquelle, ayant été grondée, la dame avait dit : — Voilà ce que c’est : tantôt, j’ai blanchi mes voiles avec du soufre, et puis j’ai mis sous cet escalier la chaudière sur laquelle je les avais étendu, pour recevoir la fumée ; de sorte qu’il en vient un peu jusqu’ici. — » Quand Ercolano eut ouvert la porte et que la fumée se fut un peu dissipée, il regarda dans le réduit et vit celui qui avait éternué et qui éternuait encore, la force du soufre le serrant à la gorge ; et bien qu’il éternuât, la vapeur du soufre lui avait déjà tellement coupé la respiration que s’il y était resté un moment de plus, il n’aurait jamais plus éternué. Ercolano, en le voyant, cria : — Je vois maintenant, femme, pourquoi tu nous as tenus si longtemps à la porte tout à l’heure, avant de nous ouvrir ; mais que je n’aie jamais chose à mon plaisir, si je ne t’en paie bien. — » Ce qu’entendant la femme, et voyant que sa faute était découverte, sans chercher à s’excuser, elle se leva de table et s’enfuit je ne sais où. Ercolano, sans prendre garde à la fuite de sa femme, cria à plusieurs reprises à celui qui éternuait de sortir ; mais celui-ci qui n’en pouvait plus, ne bougeait pas, quelque chose que dît Ercolano. C’est pourquoi, Ercolano l’ayant saisi par un pied, le tira de sa cachette, et il courait chercher un couteau pour le tuer ; mais moi, craignant pour moi-même la justice, je me levai et empêchai qu’il le tuât ou lui fît aucun mal, et tout en le défendant, je criais, de sorte que je fus cause que les voisins accoururent, prirent le jeune homme à moitié mort, et l’emportèrent je ne sais où, hors de la maison. Voilà ce qui a dérangé notre souper, et ce qui fait que non seulement je ne l’ai pas mangé, mais que je n’y ai point touché, comme je t’ai dit tout d’abord. — »

« En entendant cela, la dame vit qu’il y en avait d’autres qui étaient aussi sages qu’elle, bien que parfois il en arrivât mésaventure à d’aucunes, et elle aurait volontiers pris la défense de la femme d’Ercolano ; mais croyant, en blâmant les fautes d’autrui, avoir plus de liberté pour les siennes, elle se mit à dire : « — Voilà de belles choses ! voilà une bonne et sainte femme ! voilà la fidélité d’une honnête dame ! moi qui me serais confessée à elle, tant elle me paraissait adonnée aux choses spirituelles ! Ce qu’il y a de pis, c’est que, vieille comme elle est déjà, elle donne un bon exemple aux jeunes. Que maudite soit l’heure où elle est venue au monde ; maudite soit-elle elle-même de se laisser vivre, femme perfide et coupable qu’elle doit être, honte universelle et blâme pour toutes les femmes qui sont sur terre ; ayant fait bon marché de son honneur, de l’estime du monde et de la foi promise à son mari, qui est un homme si bien fait, un citadin si honorable et qui la traitait si bien, elle n’a pas eu honte de le déshonorer avec un autre homme, et de se déshonorer en même temps elle-même. Dieu me sauve ! de femmes ainsi faites, on ne devrait avoir aucune pitié ; on devrait les tuer, on devrait les jeter vives au feu et les réduire en cendres. — » Puis, se rappelant son amant qui était tout près de là sous la cage à poulets, elle se mit à engager Pietro à aller se mettre au lit, pour ce qu’il en était temps. Pietro qui avait meilleure envie de manger que de dormir, demandait s’il n’était rien resté du souper. À quoi la dame répondait : « — S’il est resté quelque chose du souper ? Est-ce que nous avons l’habitude de souper, quand tu n’y es pas ? Me prends-tu pour la femme d’Ercolano ? Eh ! que ne vas-tu dormir pour ce soir ! tu ferais bien mieux. — »

Il advint que des laboureurs de Pietro, étant venus ce soir-là de sa campagne avec certaines denrées, et ayant mis leurs ânes sans leur donner à boire dans une petite étable qui se trouvait juste à côté du cabinet, l’un des ânes qui avait très grand soif, après s’être débarrassé de son licol, sortit de l’étable, et s’en allait flairant de côté et d’autre pour voir s’il ne trouverait pas de l’eau ; en allant de la sorte, il arriva près de la cage sous laquelle était le jeune amoureux. Celui-ci, qui était forcé de se tenir à quatre pattes, avait une de ses mains par terre en dehors de la cage, et sa male-chance fut telle, ou son malheur, veux-je dire, que l’âne lui posa le pied sur les doigts ; l’extrême douleur qu’il ressentit, lui fit pousser un grand cri. Pietro, entendant ce cri, s’étonna, et il lui sembla qu’il avait dû être poussé dans la maison. Pourquoi, étant sorti de la chambre, et entendant qu’on se plaignait de nouveau, l’âne n’ayant pas encore relevé son pied de dessus les doigts du pauvre diable, mais le pressurant fort, il dit : « — Qui est là ? — » et courut à la cage. L’ayant levée, il vit le jeune garçon qui, outre la douleur que lui faisaient éprouver ses doigts écrasés par le pied de l’âne, tremblait dans la crainte que Pietro ne lui fît du mal. Pietro l’ayant reconnu pour l’avoir longtemps poursuivi de ses honteuses propositions, lui demanda : « — Que fais-tu là ? — À quoi le jeune homme, sans lui répondre, le supplia pour l’amour de Dieu de ne pas lui faire de mal. Alors Pietro dit : « — Lève-toi, et ne crains pas que je te fasse aucun mal ; mais dis-moi comment tu es là et pourquoi. — » Le jeune homme lui dit tout. Sur quoi, Pietro, non moins content de l’avoir trouvé que sa femme en était affligée, le prit par la main et le mena avec lui dans la chambre où la dame l’attendait avec la plus grande peur du monde. Pietro, s’étant assis en face d’elle, lui dit :

« — Or ça, tu maudissais tout à l’heure la femme d’Ercolano, et tu disais qu’on devrait la brûler, et qu’elle était une honte pour vous toutes ; comment ne parlais-tu point pour toi-même ? Ou si tu ne voulais point parler de toi, comment avais-tu le cœur de parler d’elle, sachant que tu avais commis la même faute qu’elle avait commise ? Certes, rien ne t’y forçait, sinon que vous êtes toutes ainsi faites, et que vous vous efforcez de cacher vos fautes avec celles d’autrui. Puisse la foudre tomber du ciel pour vous brûler toutes, race perverse que vous êtes ! — » La dame, voyant que de prime abord il ne lui avait fait d’autre mal qu’en paroles, et croyant comprendre qu’il était tout content de tenir dans sa main un si beau garçon, prit courage et dit : « — Je sais que tu voudrais qu’il tombât du ciel un feu qui nous brûlât toutes, en homme qui est aussi désireux de nous qu’un chien est désireux de coups de bâton ; mais, par la croix de Dieu, ton désir ne s’accomplira point. Mais je discuterais volontiers un peu avec toi pour savoir de quoi tu te plains ; et certes, il ferait beau voir que tu voulusses me comparer à la femme d’Ercolano, qui est une vieille bigote hypocrite, qui a de lui tout ce qu’elle veut, et dont elle est chérie comme on doit chérir sa femme, ce qui ne m’arrive point à moi. Car, si je suis bien fournie en fait de vêtements et de chaussures, tu sais bien comme je le suis peu d’autre chose, et combien il y a de temps que tu n’as couché avec moi. J’aimerais mieux aller avec des haillons sur le dos et pieds nus, et être bien traitée de toi dans le lit, que d’avoir en abondance tout le reste, et d’être traitée comme tu me traites. Sache bien, Pietro, que je suis femme comme les autres, et que je veux ce qu’elles veulent ; de sorte que, ne l’ayant point de toi, tu n’as point à me faire de reproches si je cherche ailleurs. Au moins, te fais-je assez honneur, en ne me livrant pas à des laquais ou à des teigneux. — »

Pietro, prévoyant qu’elle ne s’arrêterait point de parler de toute la nuit, lui dit, en homme qui se souciait peu d’elle : « — Et voilà assez, femme ; sur ce sujet, je te contenterai fort bien. Tu feras grande courtoisie en t’arrangeant de façon que nous ayions quelque chose pour souper, car il me paraît que ce garçon est comme moi et qu’il n’a pas encore soupé. — » « — Certes non — dit la dame — qu’il n’a pas encore soupé, car nous nous mettions seulement à table pour souper, quand tu es venu à la male heure. — » « — Or bien, — dit Pietro, — va et fais nous souper ; ensuite j’arrangerai tout de façon que tu n’auras que faire de te plaindre. — » La dame, voyant que son mari était satisfait, se leva, fit remettre prestement la table et apporter le souper qu’elle avait fait préparer, et elle soupa gaiement avec son indigne mari et le jeune garçon. Ce que Pietro décida, après le souper, pour les contenter tous les trois, m’est sorti de la mémoire. Je sais bien pourtant que le lendemain le jeune garçon fut remis dans la rue, sans qu’on ait jamais bien été certain qui, du mari ou de la femme, lui avait le plus tenu compagnie pendant la nuit. Pour quoi, mes chères dames, je vous dirai ceci : « — À qui t’en fera une, fais-lui en une autre ; et si tu ne peux, souviens-t’en jusqu’à ce que tu puisses, afin que qui donne un âne, en reçoive un pareil en échange. — »

La nouvelle de Dioneo étant finie, et les dames s’étant gardées de rire, plus par vergogne que parce qu’elles avaient éprouvé peu de plaisir, la reine voyant qu’il avait terminé son récit, se leva et, ôtant de dessus sa tête la couronne de laurier, la posa gracieusement sur la tête d’Elisa, en lui disant : « — À vous, madame, il appartient maintenant de commander. — » Elisa, ayant accepté cet honneur, fit comme il avait été fait précédemment, et après avoir pourvu tout d’abord avec le sénéchal à ce dont il serait besoin pendant tout le temps de son commandement, elle dit au grand contentement de la compagnie : « — Nous avons déjà plusieurs fois entendu raconter qu’avec des bons mots, de promptes ripostes, ou avec des décisions soudaines, bien des gens ont su, par une morsure bien appliquée, éviter les coups de dents d’autrui, ou échapper aux dangers survenus, et comme cette matière est belle et peut être profitable, je veux qu’avec l’aide de Dieu, on devise dans ces limites, c’est-à-dire de ceux qui, provoqués par quelque plaisanterie, ont riposté, ou qui, avec une prompte réponse ou une sage prévoyance, ont évité perte, danger ou honte. — »

Ces paroles furent beaucoup applaudies par tous ; pour quoi, la reine s’étant levée, leur donna pleine licence jusqu’à l’heure du souper. L’honorable compagnie, voyant que la reine s’était levée, se leva aussi, et, suivant leur habitude, chacun se livra à ce qui lui plaisait le plus. Mais les cigales ayant cessé de chanter, tout le monde ayant été rappelé, ils allèrent souper ; le souper joyeusement terminé, ils se mirent tous à chanter et à sonner de divers instruments, et Emilia ayant, avec le bon plaisir de la reine, organisé une danse, ordre fut donné à Dioneo de chanter une chanson. Il commença aussitôt par : Monna Aldruda, levez la queue, car je vous apporte bonnes nouvelles. De quoi toutes les dames se mirent à rire, et surtout la reine, qui lui ordonna de laisser celle-là et d’en dire une autre. Dioneo dit : « — Madame, si j’avais des cymbales : Levez les pans de votre chemise, madame Lappa ; ou bien : Sous l’olivier est l’herbe verte. Aimez-vous mieux que je dise : L’eau de mer me fait grand mal ? Mais je n’ai pas de cymbales, et pour ce, voyez quelle chanson vous voulez, des autres que voici : vous plairait-il : Sors dehors, qu’on te le coupe, comme une pomme dans les champs ? — » La reine dit : « — Non, dis-en une autre. — » « — Donc, — dit Dioneo, — je dirai : Monna Simona, entonne, entonne, nous ne sommes pas en octobre. — » La reine dit en riant : « — Eh ! mauvais plaisant, dis-en une belle, si tu veux, car nous ne voulons pas de celle-là. — » Dioneo dit : « — Non, madame ? ne vous fâchez pas ; mais quelle est celle qui vous plaît ? J’en sais plus de mille. Voulez-vous : Ma coquille, si je ne le pique ; ou : Eh ! va doucement, mon mari ; ou bien : Je m’achèterai un coq de cent livres. — » La reine, se mettant un peu en colère, bien que toutes les autres éclatassent de rire, dit : « — Dioneo, cesse de plaisanter et dis-nous-en une belle ; sinon ; tu pourrais éprouver comment je sais me fâcher. — » Dioneo, entendant cela, laissa les plaisanteries, et se mit aussitôt à chanter de cette façon :

  Amour, la vive lumière
     Qui sort des beaux yeux de ma belle,
     M’a fait esclave d’elle et de toi.


  La splendeur qui sort de ses beaux yeux,
     Avant ta flamme m’embrasa le cœur,
     Passant au travers des miens.
     Combien grande est ta puissance,
     C’est son beau visage qui me l’a fait connaître ;
     En le voyant
     Je sentis que je délaissais
     Toutes les vertus, et que je les mettais au dessous d’elle,
     Devenue la nouvelle occasion de mes soupirs.

  C’est ainsi que je suis devenu l’un des tiens,
     Cher seigneur, et que, soumis, j’attends
     Merci de ta puissance.
     Mais je ne sais si elle connaît entièrement
     L’immense désir qu’elle m’a mis au cœur,
     Ni mon entière fidélité,
     Celle qui possède tellement
     Mon âme, que je ne voudrais pas recevoir.
     Contentement, sinon d’elle.

  Pour quoi, je te prie, mon doux Seigneur,
     Que tu le lui fasses voir, et que tu lui fasses sentir
     Un peu de ton feu
     Pour mon service, afin qu’elle voie
     Que je me consume d’amour, et que, dans mon martyre,
     Je me meurs peu à peu.
     Et puis, quand il sera temps,
     Recommande-moi à elle, comme tu dois,
     Car j’irais volontiers le faire avec toi.


Quand Dioneo, en se taisant, montra que sa chanson était finie, la reine en fit dire encore beaucoup d’autres, après avoir toutefois fort loué celle de Dioneo. Mais une bonne partie de la nuit étant déjà écoulée, et la reine sentant que la chaleur du jour était vaincue par la fraîcheur de la nuit, elle ordonna que chacun allât se reposer à sa fantaisie jusqu’au lendemain.