Le Dernier Jour du monastère d’Hautecombe/1

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I

Toute petite, mais riche de la renommée de ses thermes, de la fraîcheur de ses paysages, la ville d’Aix s’assied au revers de la colline qui l’abrite, entre-mêle de bouquets d’arbres l’ardoise et le métal scintillant de ses toits, pare pour l’étranger l’élégant crépi de ses maisons, et regarde la nappe de son lac, le long des prairies, sur la lisière des champs ; ceux-ci sont semés de touffes de noyers, de guirlandes de vignes et de flèches de peupliers. La main des hommes lui donna pour ceinture un amphithéâtre de pampre, et celle de la nature ferma sur elle les grands rideaux des montagnes.

Sur la rive opposée, au nord-ouest, s’élève entre lac et rocher, un monument du xixe siècle ; il apparaît solitaire au bout d’un monticule en forme de promontoire ; c’ est l’Abbaye d’Hautecombe, autrefois le Saint-Denis des princes de la maison de Savoie. Entre l’Abbaye et le Bujey, le Rhône coule le long des roches du Colombier, sises sur le territoire français.

Les bâtiments du monastère actuel ont pris la place de ceux d’autrefois ; ils n’ont pas le prestige des vieux ans ; la pierre romane du xiie siècle n’est plus là ; les comités révolutionnaires de 1793 l’ont brisée. Mais sur le sol des tombes ducales, une nouvelle enceinte, d’autres monuments, d’autres fils de saint Bernard perpétuent les souvenirs de l’histoire. La pieuse munificence du roi Charles-Félix a rendu aux cendres de ses ancêtres leur demeure funèbre, renouvelé leurs mausolées, et réjoui leurs ombres du retour des cénobites ; puis il est venu s’emparer du cercueil qu’il s’était préparé parmi les siens.

Chargé de rétablir le monument sur le pied du passé, le chevalier Mélano adopta les inspirations gothiques, et son beau talent fit de l’église un mausolée digne des illustres défunts. Les artistes Vacca et Cacciatori eurent pour leur part la statuaire et la peinture : l’édifice dut à leurs habiles mains sa principale illustration.

Vingt ans de travaux, trois millions et plus de dépenses accomplirent l’œuvre d’art que le voyageur visite aujourd’hui. L’or qu’elle coûta ne fut pas celui du peuple ; le Monarque fit tout de son avoir.

Du côté des flots, là tourelle élance finement son argile rougeâtre, au bord du précipice ; du côté de la montagne, et le long du chemin, une petite galerie, ornée de statues, sert de fronton au monument. Celui-ci traverse le monticule de sa longueur de cent-soixante et quelques pieds ; le passant ne voit la galerie sur sa tête, à triple hauteur d’homme environ qu’en arrivant au vestibule. De loin la tourelle est donc le seul signe du dehors qui témoigne du dedans. Ainsi le voulut l’auguste restaurateur des tombes de ses pères ; il prescrivit à l’architecte de reproduire le plan de l’ancienne église, lui laissant libre l’ornementation intérieure. Celle-ci est somptueuse ; et pourtant l’enceinte garde parfaitement le caractère d’un grand mausolée. La disposition du vestibule y contribue d’une manière admirable. Composé de deux chapelles en regard, il est plus élevé que le plain-pied des nefs ; il en résulte qu’à l’œil du spectateur, plongeant dans le bas de l’enceinte, les voûtes du centre semblent s’abaisser, et la perspective prolongée entre deux rangs de tombeaux , s’enfoncer dans le demi-jour du sanctuaire. Les simulacres des princes couchés dans leurs cellules s’échelonnent dans les nefs latérales, en face des entre-colonnements ; un rideau de pierre descend de de chaque cellule et s’ouvre à deux pans ; de l’un à l’autre rideau le mur se décore d’un cordon frangé, surmonté de ses pics. Le long de la nef du centre, le devant des six massifs de colonnes encadre sa statue dans la niche qu’il lui fait sous ses voussures en lancette ; par-dessus s’avance la saillie d’un pignon triangulaire. Les quatre coins du massif, évidés en colonnettes, se hérissent de pics et d’aiguilles pyramidales entre-mêlés de niches en étage ; le vide de l’entre-colonnement se couronne d’une arcade pendante, en guise de tenture.

Partout l’inépuisable fécondité de l’ ornementation ; l’église est pleine de délicatesse italienne ; le luxe des détails est dans sa plénitude ; c’est un art qui se joue jusque dans les minuties, et sans bornes. L’autel a sa richesse, le candélabre la sienne, le tabernacle aussi ; les broderies des voûtes s’enchevêtrent comme les tiges rampantes des melonnières. Le dôme à ses peintures, le chœur de même, et de plus, sa bordure de festons aux mille caprices sur un fond satin bleu ; le coloris de ses vitraux, son fenêtrage à petits arcs en bourrelet éclairent d’un jour rêveur la splendide enceinte de la mort.

Voisine du chœur, une chapelle tout inondée de lumière, loge dans son pourtour une rangée de saints personnages ; de ses trois faces l’une s’ouvre tout entière en arceaux de fenêtres, et le haut de son vitrail a pour cadre les magnifiques trilobés de ses roses ; là, rayonne la croix, la Vierge et Jésus sur ses genoux.

Mais c’est surtout dans un petit sanctuaire isolé de l’enceinte cruciforme qu’il faut aller

chercher la féerie des détails, le fini des miniatures ; ici, vous prendriez le ciel de la voûte pour une étoffe d’azur, semée d’étoiles ; les panneaux des murs, pour un léger duvet de lichen et de mousse. Rien de plus doux que ces croix de Malte pourprées, détachées sur le velours du verre, au milieu de leur couronne d’or ; rien de plus gracieux que la ceinture de ce cordon à pics renversés qui va d’une colonnette à l’autre ; et l’autel de Marie, on dirait que la main de l’ange en fit la délicatesse.

Maintenant, que vous semble de l’idée du Monarque prodiguant son or à l’honneur des tombes de ses aïeux ? dotant les arts d’une œuvre à la fois grecque, italienne et gothique ? installant au xixe siècle les disciples de saint Bernard dans le voisinage de France ? implantant de nouveau le passé dans le présent ? Qu’est-ce à dire ? La part du pauvre prélevée, et Charles était d’un sang qui la préleva toujours l’emploi de l’or fut digne de la couronne ; et la piété royale fit bien de devancer ces voix unanimes qui glorifient aujourd’hui ce qu’édifia partout la religion du passé.

N’était-il pas triste en effet, n’était-il pas flétrissant pour tous de heurter du pied, dans : la basilique ouverte à tous les vents, ici, un débris de chérubin roulant dans la poussière ? là, le tronçon de l’épée maniée par un preux de la croisade ? et tout auprès de la terre glaise attendant le moule du potier, des ossements humains, parmi les ronces humectées de pluie, sous les cintres entrebâilles ?

N’était-il pas déplorable d’avoir à compter les cicatrices quasi toutes fraîches de la mutilation ? les statuettes de la sainte Famille, celles des bergers, des mages, de l’ange Gabriel, les figurines du bœuf, de l’âne autour de la Crêche, martelées, saccagées dans les logettes mignonnes de leurs chapiteaux ? et ces chapiteaux eux-mêmes, fracassés au bout de leurs fûts, devenus semblables aux fragments de crânes rongés ? Et puis songez, après cela, aux proscrits qui avaient vécu dans les cachots, recevant leur pain à travers les barreaux de fer, comme les bêtes fauves !… Qui donc, étant le Monarque, n’eût fait comme lui ?

Les cénobites, échappés à l’espionnage des clubs, étaient allés raconter aux foyers qui les accueillaient les maux qu’ils avaient soufferts, n’ayant que des pleurs pour satisfaire à la dette de l’hospitalité. On dit que l’un d’eux, ne pouvant plus résister aux prières de la famille qui l’avait adopté, consentit à écrire pour ceux dont il partageait la table, les soucis et les joies, le Dernier jour du monastère d’Hautecombe ; mais il exigea que le recueil de ses souvenirs fût, après sa mort, envoyé à sa mère qu’il avait laissée dans le duché de Savoie. Celle-ci mourut longtemps après que l’ouragan révolutionnaire eut cessé de détruire. Le pasteur de son village, vieux condisciple de son fils, lui ferma les yeux, et reçut d’elle ces pages de l’exil.