Le Dernier des flibustiers/V. Indomptable taureau, dragon impétueux

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V

INDOMPTABLE TAUREAU, DRAGON IMPÉTUEUX.


Le Dauphin, après plusieurs escales dans l’Inde, mouilla enfin au Port-Louis, où la plus flatteuse réception attendait son illustre passager.

Le gouverneur Desroches, informé du rang du comte de Béniowski, voulut qu’une chaloupe royale allât le chercher à bord ; il lui fit rendre les honneurs militaires et lui offrit un appartement dans son hôtel.

À bord du Dauphin, pendant les loisirs de sa longue traversée, il avait lu tous les ouvrages que M. de Saint-Hilaire put lui procurer sur les Indes et sur Madagascar ; à Pondichéry, à Karikal, il avait trouvé des documents précieux dont il s’était pénétré ; une foule de marins lui avaient aussi fourni des renseignements que complétait d’une manière semi-officielle le gouverneur Desroches.

Béniowski, dès le premier jour, lui présenta le chevalier Vincent du Capricorne dont il esquissa brièvement l’aventureuse biographie.

— Eh quoi ! monsieur le capitaine, s’écria le gouverneur avec surprise, vous êtes le maître et seigneur du Fort-Dauphin ?…

— Sous pavillon français, M. le gouverneur, et pourvu que mon pauvre sergent Franche-Corde ait suivi mes consignes ! Mais voici bien dix-huit mois que je l’y ai laissé avec vingt-cinq camarades, dont la faction a été par trop longue. J’espérais, mordious ! trouver ici de leurs nouvelles…

— Nous n’entretenons de relations qu’avec la baie d’Antongil et l’île Sainte-Marie ; je n’ai pas expédié un seul navire au Fort-Dauphin depuis son évacuation.

— Tant pis ! M. le gouverneur, tant pis !… Je vous répondrais, moi, de ce pays-là, si vous consentiez à m’y envoyer de temps en temps quelques secours. Je suis bon prince ; peu à peu j’assurerais au roi la domination de tout le midi de l’île.

— C’est l’île entière qu’il faut donner à la France ! s’écria Béniowski. Elle a versé trop de sang généreux sur toutes les côtes de Madagascar pour renoncer à sa conquête. La Pologne, démembrée, dépecée, partagée entre trois puissances rivales, est, pour un siècle peut-être, hors d’état de reconstituer sa nationalité. Je n’ai donc plus de patrie. Tout ce que j’ai appris de déplorable dans mes diverses relâches depuis Macao, m’oblige à renoncer à l’espoir de faire la guerre au colosse russe. La Prusse et l’Autriche ont été parties prenantes ; la France nous a abandonnés ; l’Angleterre ferme les yeux. Mais, je m’égare, Messieurs !… L’indifférence européenne rend impossible mes projets. Si l’on a souffert la destruction de la Pologne, qu’importe la Chine ? J’ai accompli ma tâche, d’ailleurs, en faisant parvenir à l’empereur du Céleste-Empire les preuves de l’ambition conquérante des maîtres de la Sibérie ; et, grâce au ciel, j’ai reçu la récompense de ces communications…

— Nous en savons quelque chose, mordious ! s’écria le chevalier de Madagascar, notre jonque déclarée de bonne prise par un mandarin chinois ; voilà, général, votre plus grand tour de force peut-être !

— Je n’ai plus de patrie, reprit Béniowski avec tristesse. Je suis un aventurier, un proscrit, un malheureux en butte à la haine des plus terribles et des plus jalouses puissances. Que la France daigne m’ouvrir les bras, qu’elle m’adopte pour un de ses enfants, et, fuyant à jamais l’Europe, je me consacrerai avec bonheur à la servir dans ces régions lointaines. Je lui ferai de Madagascar une colonie immense, une véritable France orientale.

— Sandis ! Cadédis ! interrompit gaiement le chevalier Vincent du Capricorne, vous marchez sur mes brisées… Mais être le second sous vos ordres, vaut mieux que d’être le premier tout seul !… Je ne suis pas jaloux, moi !… Vive Madagascar ! Vive la France !… Faisons pièce aux Anglais ; je vous abandonne les Russes !

Béniowski serra la main au digne chevalier Vincent, et, reprenant l’exposition de ses desseins :

— L’intérêt commercial de la France, ma nouvelle patrie, s’oppose aux projets de colonisation que j’avais formés pour un important territoire de Formose, qui d’ailleurs, en cas de guerre, est trop exposée. Ici la France possède d’excellents ports ; les deux grandes Mascareignes lui appartiennent ; le Fort-Dauphin est au roi. Les Hollandais du Cap de Bonne-Espérance et les Portugais de Mozambique ne sont pas de force à contrarier nos conquêtes. Les Séchelles et les Comores seront nos postes avancés, et les Indes Méridionales, dont Madagascar est le continent, deviendront le plus beau fleuron de la couronne. Oui, monsieur le gouverneur, avec le concours d’administrateurs éclairés, tels que vous, avec des marins comme messieurs Cerné de Loris et de Saint-Hilaire, des soldats aussi valeureux que mon ami le chevalier, je ne craindrai pas d’affirmer qu’avant peu d’années j’aurai fait de la grande île de Madagascar tout entière et des archipels voisins autant de terres françaises.

Le gouverneur hocha la tête à cet exposé enthousiaste des immenses desseins de Béniowski.

— Les hommes qui font de grandes choses sont sujets à commettre de grandes fautes, dit-il d’un ton qui attrista Béniowski.

— J’assumerai seul la responsabilité de mon entreprise, reprit le général polonais.

— Que Dieu vous garde, monsieur le comte ! répondit Desroches.

— Monsieur le gouverneur, demanda Béniowski quelques instants après, ne pourriez-vous point, par une commission duement enregistrée, régulariser la position du capitaine Vincent du Capricorne et de sa troupe au Fort-Dauphin ?

— Mes instructions me le défendent ! répondit le gouverneur.

— Au diable donc ! fit le chevalier. Puisque Sa Majesté ne vous autorise pas à donner un commandant à son fort en ruines et abandonné par ses troupes, me voici aventurier de par le roi, au nom du roi, Vive le Roi !… Mordious !… – Et en a parte, le brave soudard se dit : – Le roi, corbleu ! ce sera moi, s’il le faut !… « Vive le Roi ! »

— Pour ma part, capitaine, et dans la mesure de mon pouvoir limité de toutes les façons, je vous seconderai officieusement. M. le comte de Béniowski, de son côté, agira en France auprès du ministre et de la cour pour votre bien particulier et pour l’intérêt général. Je dois désirer, je veux espérer qu’il ne rencontrera pas trop d’obstacles…

Amen ! fit le chevalier. – Ah ! mon cher Fort-Dauphin, que je voudrais donc savoir où tu en es !

Béniowski était devenu le lion de l’Île-de-France ; son nom était dans toutes les bouches, créoles ou marins, français, étrangers, nègres ou mulâtres, tous les habitants, à quelque classe qu’ils appartinssent, ne s’entretenaient que de l’aventureux Polonais.

Mademoiselle Aphanasie de Nilof, l’héroïne du Kamchatka, miraculeusement retrouvée devant Macao, après avoir été jetée à terre par une trombe, était un de ces personnages de roman que tout le monde voulait voir. – Elle fut accablée d’invitations, de visites, de prévenances fatigantes ; – mais connaissant les desseins de celui qu’elle appelait son père, elle sentit l’importance de lui ménager la bienveillance des habitants. Elle se livra sans réserve à leur cruelle curiosité.

Le Dauphin repartit pour le Bengale ; Béniowski se hâta d’entrer en arrangements avec le capitaine de la Topaze, autre bâtiment de la compagnie, en chargement pour le port de Lorient en Bretagne. Il fut convenu que la Topaze relâcherait au Fort-Dauphin, pendant quelques jours, et sauf ce cas de force majeure, ne s’arrêterait point ailleurs avant l’arrivée en France. Mais elle n’était point encore prête. Aphanasie, brisée de douleur, Béniowski, qu’aucun intérêt suffisant ne retenait désormais à l’île de France, le chevalier du Capricorne qui avait recruté à tout événement un renfort d’aventuriers, et enfin ses soudards, les Sans-Quartier, les Jambe-d’Argent et consorts brûlaient d’impatience, lorsque le lieutenant de vaisseau Yves de Kerguelen mouilla dans le port.

« Son arrivée, dit Béniowski, fut pour moi d’un grand soulagement. Le voyage de ce navigateur qui revenait des terres australes, fournit matière aux entretiens de tous les politiques et de tous les oisifs qui, auparavant, n’étaient occupés que de moi. Je fis sa connaissance et ce qu’il me raconta me parut fort extraordinaire. »

La Topaze appareilla enfin. Le navigateur Kerguelen, le gouverneur, l’éminent ordonnateur Poivre, tous les nombreux hôtes et amis que Béniowski laissait à l’île de France, le saluèrent de leurs vœux.

Au dernier moment Desroches lui dit encore :

— Renoncez, croyez-moi, M. le comte, à vos aventureux projets. Vivez paisible et obscur ; jouissez de votre bonheur domestique, et redoutez prudemment les coups de vos nombreux ennemis.

Ces paroles répandirent un nuage sur le front du général. Il se rappela les situations analogues de son aventureux passé :

— Amis, ennemis, tous me crient à l’heure du départ repos et résignation – ou me menacent des plus effroyables malheurs… Mais une puissance supérieure me pousse !… La destinée m’entraîne !

Dans le langage de tous les hommes entreprenants, Destinée est le nom de cette ambition dévorante qui leur fait dédaigner les biens réels pour une gloire trop souvent imaginaire.

Un point grisâtre s’élevait sur l’horizon dans la direction du Nord, lorsque la Topaze, ouvrant ses voiles à la brise, mit le cap vers la grande île de Madagascar.

Du côté de l’Ouest, quand la Topaze ne fut elle-même qu’un point imperceptible, jeta l’ancre dans le Port-Louis, le Laverdi, monté par le baron de Luxeuil et un certain Sabin Pistolet se disant de Pierrefort à qui, dans l’Inde, le chevalier Vincent du Sanglier avait autrefois passé son épée à travers le corps, mais qui ne s’en portait pas plus mal.

Et à la même heure, assis à l’ombre d’un tamarin, sur un pan de muraille ruinée et tapissée de mousse, le sergent Franche-Corde, pillard, flambart et soudard accompli, méditait sur l’instabilité des choses humaines, tout en fumant une vieille pipe flamande qui avait exhalé ses parfums sous toutes les latitudes.

La brise du large emportait les vapeurs du cratère, avec les soupirs et les jurons du malheureux gouverneur par interim des possessions françaises dans l’île de Madagascar.

— Chien de sort !… Mille millions de potence du diable ! murmurait-il par intervalles, non sans laisser errer de tristes regards sur l’anse Dauphine et la mer bleue dont l’horizon toujours muet trompait sa dernière espérance. – Pas de voile ! pas de navire, rien !… Décidément, c’est fini de rire !… Ah ! Madagascar de malheur !… Tu auras donc ma peau et mes os sans miséricorde… C’était bien la peine d’avoir fait campagne dans les deux Indes, en Allemagne, en Flandre, en Espagne et au Sénégal, sans parler du Canada… pour s’en venir ici craquer dans un coin, comme un vieux mousquet… Ah ! Franche-Corde, mon ancien !… ça va mal ! ça va mal !…

L’herculéen sergent était, comme on le voit, amèrement découragé. Depuis plus de dix-huit mois, le chevalier du Capricorne, son capitaine et son modèle, était parti à bord de la Douairière, en promettant de revenir bientôt, et les insulaires, profitant de son absence, n’avaient pas tardé à faire une guerre acharnée aux aventuriers établis dans le fort Dauphin. Franche-Corde, qui n’entendait rien à la diplomatie, repoussa vaillamment les premières attaques ; les canons dont il disposait firent merveilles. Les rohandrians, ou princes de la province d’Anossi, s’aperçurent à leurs dépens de la vigueur peu commune du brave soudard. Mais tous les esclaves avaient passé à l’ennemi, en voyant que les fièvres et les combats réduisaient au nombre de dix les compagnons de Franche-Corde.

La muse épique a recueilli leurs noms. C’étaient Brise-Barrot, le canonnier ; Colletti, à qui Naples avait donné le jour ; Patru, le Provençal ; Jean de Paris ; Le Camard, dont la patrie est inconnue ; Moustique, du Canada, issu d’un caporal français et d’une Iroquoise ; Latterisse, matelot ponantais ; Malbranchu, natif de Rouen ; Pic, de Lannion, en Basse-Bretagne, et Saur, de Dunkerque, digne émule de Jambe-d’Argent.

Estomacs à l’épreuve du quart de ration, corps de fer, tempéraments qui bravaient les exhalaisons pestilentielles et traversaient l’épidémie comme l’acier traverse les flammes.

Tous maigres, tous vigoureux, tous sans peur, sinon sans reproches, tous ayant guerroyé dans les quatre parties du monde et en dernier lieu au Bengale, où ils prolongèrent la guerre en partisans, bien après la conclusion de la paix ; tous enfin ennemis des Anglais avant d’être sujets du roi de France ; reconnaissant pour capitaine et maître souverain le chevalier Vincent du Capricorne, et disposés à obéir à son ombre, pourvu qu’elle prît la peine de repasser le Styx et de venir commander à Madagascar.

Tels étaient les dignes camarades de Sans-Quartier, de Jambe-d’Argent et des autres audacieux soudards qui avaient fait la campagne du Nord, bataillé sur terre et sur mer, échappé à deux naufrages et à pas mal d’autres misères ; mais ceux qui restèrent au Fort-Dauphin furent sans contredit les plus maltraités par la fortune. Pour premier malheur, ils étaient privés de leur capitaine, – tous leurs échecs avaient été la conséquence de cette séparation.

Maintenant, les munitions commençaient à manquer ; la poudrière et le parc à boulets se vidaient à vue d’œil. Les vivres devenaient rares ; il fallait opérer de hasardeuses sorties pour se procurer à grand’peine quelques fruits sauvages. La capture d’un misérable bœuf à bosse était désormais un triomphe. Et pour comble d’infortunes, la provision de tafia était radicalement épuisée.

— Si le tabac ne poussait comme de la mauvaise herbe en dedans de nos palissades, continuait Franche-Corde avec mélancolie, je ne pourrais même plus fumer une pauvre pipe de consolation. Ah ! mon capitaine ! mon capitaine ! pourquoi nous avoir abandonnés !

Au départ du chevalier Vincent du Capricorne, sa domination était reconnue et respectée par les principales tribus des environs ; il régnait sur une lieue carrée de terrain ; il avait des alliés, des amis et même des tributaires.

La garnison avait cent esclaves des deux sexes à son service ; chaque soldat se proposait d’épouser une princesse et d’être tout au moins Anacandrian, sinon Rohandrian ; – le rang d’Ompiandrian, c’est-à-dire de roi et grand chef, devant échoir de droit au chevalier lui-même. – Hélas ! combien les temps étaient changés ! Les Français ne craignaient rien moins que d’être massacrés ; ils passaient leur vie en alertes continuelles. Nuit et jour, deux sentinelles veillaient, mèche allumée, derrière les canons chargés à mitraille, et cette garde forcée se prolongeait au-delà de toutes les prévisions.

— Je voudrais que le diable eût tordu le cou à cet enjôleur de vicomte de Chaumont-Meillant ! reprenait Franche-Corde avec furie. Il avait bien besoin de venir ici débaucher notre capitaine et gâter toutes nos affaires.

Le sergent oubliait qu’en se voyant revêtu du rang suprême, il s’était un jour senti plus grand de cent coudées et que son arrogante confiance avait été la première cause de la guerre qui le réduisait aujourd’hui à regretter si douloureusement la présence de son chef et capitaine le chevalier du Capricorne.

— Ah ! si j’avais su de quoi il tournerait, reprenait-il, je me serais fait paria, Turc ou Maratte, plutôt que de mettre le pied dans ce damné Madagascar !… Heureux le temps où j’étais fifre dans royal-marine !… Ce que c’est que nous ! Au lieu de passer sultan, nabab, roi ou seulement rohandrian, je vais passer l’arme à gauche, fichu passage dont je me passerais bien ! Et par un guignon comme on n’en a jamais vu, pas un navire depuis cette Douairière satanée, pas l’ombre d’un navire, ni de l’Île-de-France, ni d’ailleurs, pour laisser une bonne fois Fort-Dauphin à la garde de Grand-Merci et de Colifichet.

Grand-Merci, le gros serpent croque-rat auquel le chevalier destinait pour niche le splendide dragon de Formose, était présentement enroulé autour de la jambe gauche du sergent ; de là, il guettait quelque proie ; mais les lézards, les araignées et les bêtes à mille pattes devenaient de plus en plus rares aux alentours des fortifications.

Grand-Merci bâillait et sifflait à faire pitié.

Quant à Colifichet, le gentil lémurien qui avait la grosseur d’un chat de grande taille, courait et bondissait avec une agilité merveilleuse, et devait à une éducation très-avancée une foule d’agréments, en ce moment, il jouait avec le chapeau du mélancolique sergent ; mais il avait beau déployer ses grâces, sauter, faire des passes, grimacer et attraper les petits insectes de l’air le plus divertissant, il ne parvenait point à le dérider.

Sérieux comme Marius sur les ruines de Carthage, affligé comme Calypso après le départ d’Ulysse, Franche-Corde se lamentait de plus belle avec une voix bien digne d’émouvoir les échos malgaches

— N, i, ni, fini ! – Frits ! fricassés, cuits, coulés, enfoncés, chavirés, envasés, déralingués, coincés !… Bernicotte ! Bleu de ciel !… voilà donc notre part… Pendant que les flibustiers et les pirates de la Providence ont eu la chance à contre ! C’est le Fort-Dauphin qui nous a porté malheur !

— M’est avis, dit-il à ses camarades, que notre pauvre capitaine a laissé ses os quelque part ou ailleurs.

— Dommage ! firent tous les soldats, grand dommage !

— Dommage qu’il nous ait plantés ici où nous ne reverdissons guère ! murmura Colletti, le Napolitain.

— Connu, mais… après ? demanda Brise-Barrot, ex-voltigeur de Royal-Marine.

— Nous n’avons plus de tafia, continua le sergent, nous commençons à nous ennuyer un peu… Au diable, Madagascar ! allons-nous-en !

— Approuvé ! dit la troupe tout d’une voix. – C’est bientôt dit ! reprit Brise-Barrot… le chemin s’il vous plaît ? – La mer, mille tonnerres ! s’écria Franche-Corde. – Sans navire ? objecta Brise-Barrot. – Nous sortons du fort cette nuit, nous tombons sur ceux de Fanshère, nous prenons leurs pirogues et… en route !

— Oh ! oh ! murmura Colletti, le Napolitain. – Pas de ça, Lisette ! ajouta le Camard. – Bagasse ! fit le Provençal. – Craquer pour craquer ! riposta Franche-Corde avec humeur.

— Il sera toujours assez tôt, dit Jean de Paris, partons pour la chasse aux bœufs, pillons, saccageons, vengeons-nous !… Allons au nord ou à l’ouest, n’importe… mais au large, pour y mourir de faim et de soif… je n’en suis pas, sergent ! – Ni moi ! dit Brise-Barrot. – Ni moi, ni moi, répétèrent les autres. – Que le diable vous élingue ! ajouta Franche-Corde en serrant les poings.

Mais que vouliez-vous qu’il fît contre dix ? – Il alluma sa pipe et alla se percher sur le bastion du sud où il se remit à jurer en monologue avec la verve d’un renégat.

Après le coucher du soleil, Brise-Barrot et le Camard partirent pour la maraude ; le Provençal et le Napolitain prirent la faction du côté de terre derrière deux canons chargés à mitraille ; et l’herculéen Franche-Corde s’endormit à la belle étoile entre Grand-Merci et Colifichet.

Il devait, à minuit passé, être réveillé en sursaut par le cri d’alarme.

Le cri d’alarme jeté par le Napolitain Colletti et par le Provençal son camarade, mit sur pieds toute la petite garnison du Fort-Dauphin.

— Chien de sort ! s’écria Jean de Paris en se jetant sur son mousquet.

— Tonnerre d’enfer ! encore du grabuge ! fit Moustique, jamais de nuit franche, toujours branle-bas !

Latterisse, Malbranchu, Pic et Saur lâchèrent chacun deux ou trois jurons ; et la troupe fut sous les armes derrière les meurtrières, prête à faire feu.

— Ah ça ! il nous manque du monde ? s’écria le sergent. – Manquent Brise-Barrot et le Camard, qui sont en maraude. – Vous verrez qu’ils se seront fait pincer !… dit le sergent à demi-voix. – Je reconnais la Clarinette du Camard, fit Jean de Paris. – Et moi la Foudroyante à Brise-Barrot, ajouta Moustique. – Ils tiennent bon adossés au gros manguier de la coulée, dit le Napolitain, qui avait la vue excellente.

— Vous êtes tous des marsouins ! s’écria le sergent Franche-Corde avec fureur. Si vous m’aviez cru hier soir nous serions au large à l’heure qu’il est, – en pirogue, c’est vrai, – avec chance de nous noyer, mais aussi avec chance de parer la coque.

Les sauvages de malheur entourent le manguier, hors de portée de fusil… Encore deux braves de moins tout à l’heure !…

— Dites trois ou dites onze, camarades ! s’écria le sergent, j’ai envie d’en finir, moi ! mille cornes du diable !… Qui est de mon avis me suive !… Je ne commande plus, je me bats à mort !…

À ces mots, le sergent franchit les palissades et disparut en rampant, le fusil en bandoulière.

La lune était voilée par d’épais nuages. Les gens de Manambaro qui entouraient Brise-Barrot et le Camard n’aperçurent pas le vaillant sous-officier qui, bien résolu à périr cette fois, n’était pas moins résolu à sacrifier à son désespoir une trentaine de guerriers ennemis.

— Ma foi ! dit Jean de Paris, le sergent a raison, ce n’est pas moi qui l’abandonnerai. – Ni moi, mort de ma vie ! – Ni moi !… ni moi !…

Tour à tour six aventuriers sur huit se glissèrent hors du port.

— Et nous ? demanda le Provençal au Napolitain. – Fais ce que tu voudras, mon petit ; moi, j’ai mon plan. – Tu es un vieux brave, Colletti, tu ne bouges pas ; voyons !… – Je dis qu’à neuf ils sont capables de mettre tous ces sauvages en déroute ; mais que si personne ne garde les canons, les canons les achèveront au moment de rentrer. – C’est vrai ! – Mais au contraire, s’ils se font tous tuer, continua Colletti, les Malgaches courront ici en masse ; – alors, je fais feu à mitraille presqu’à bout portant… Après, ils me tueront peut-être. Ce n’est pas pour me ménager que je reste en faction.

— Nous sommes trop de deux ! dit le Provençal, tu tireras bien deux fois tout seul !… je file !… – Non ! reste ! – Pourquoi faire ? – J’ai une idée. – Ça s’est vu.

— Je décharge mes deux canons l’un après l’autre ; je mets bas quelques centaines de coquins, voilà qui va bien ! Je tâche de recharger, mais bah ! ils savent au juste notre compte, ils continuent à courir et me tuent derrière mon embrasure… – Bon ! fit Patru le Provençal ; mais moi ?… – Toi, tu vas tranquillement aller fumer ta pipe à côté de la poudrière ; et, quand ils seront dans le fort par milliers… tu secoueras ta cendre rouge dans un baril… – Pour plus de sûreté, je prends une mèche… Tiens, Colletti, mon vieux, je te croyais de l’esprit, mais pas tant que ça.

Sur ces propos, les deux camarades se serrèrent la main sans se séparer encore, car l’action, loin de se rapprocher, s’éloignait, et à défaut de la bataille, le Provençal n’était pas fâché d’en avoir le spectacle.

Il jugeait donc des coups en faisant ses réflexions ; Colletti, le Napolitain, lui rendait la réplique.

Le Camard et Brise-Barrot, sortis du fort, vers le soir, comme Ulysse et Diomède, sinon pour aller enlever des chevaux, du moins pour tâcher de prendre un bœuf, furent tout d’abord servis à souhait, car, à moins d’un mille du fort, sur le bord de la rivière, ils trouvèrent tout un troupeau.

— Mille diables !… fit Le Camard, quelle chance !… nous allons ramener au Fort-Dauphin de quoi manger à bouche que veux-tu.

Brise-Barrot, le canonnier, hocha la tête en mettant le pouce sur son œil gauche.

— Je ne donnerais pas six sous de ta peau, dit-il, et, quant à la mienne, mettons que j’eusse mille piastres, je les donnerais pour la savoir ailleurs ; – ce troupeau est une amorce, vrai comme je suis fils de Mars.

— Chien de chien ! ça se pourrait ! fit le Camard.

— Laissons-là les bœufs, faisons le tour, allons tordre le cou à quelques volailles dans le village de Fanshère. Pendant que les Malgaches nous attendent en embuscade dans les halliers, nous filerons par eau… – À la nage ? – Ou en pirogue s’il y a moyen.

Les aventuriers rampaient tous avec une agilité merveilleuse.

— Ne pas même tuer un veau ! murmura Le Camard en soupirant.

La retraite des deux maraudeurs fut d’abord assez heureuse. Du Fort-Dauphin au pâturage, leur marche silencieuse avait été protégée par les bois-taillis et l’obscurité. Un sentier rocailleux, qui longeait la baie Dauphine, les conduisit sans fâcheuse rencontre jusqu’au troupeau.

Quelques indigènes pourtant les avaient aperçus ; mais suivant les ordres de leur chef, ils les laissèrent passer.

Dix minutes s’écoulèrent dans le plus profond silence ; puis les nègres embusqués se rejoignirent.

— Eh bien !… avez-vous vu quelque chose ? demanda le rohandrian de Manambaro.

— Deux Français. – Où sont-ils ? – Au milieu du troupeau. – Attendons !

Brise-Barrot et Le Camard rampaient dans la direction de Fanshère. Au lieu de réveiller et d’emmener les bœufs, ils s’éloignaient.

Le chef devine que sa ruse est éventée. Il pousse un cri. De tous les buissons, de tous les creux de rocher sortent des Malgaches armés de sagaies ou de massues. À un second cri, les, guerriers se mettent à battre les broussailles.

Un rayon de lune qui perça les nuages trahit tout à coup Brise-Barrot et le Camard :

— Nous sommes vus… – Et flambés… – À ce manguier, et dos à dos… – Bien !…

La défense désespérée des deux maraudeurs commença par une double décharge. Cent cris de guerre y répondirent.

Faire feu, tourner autour du tronc, se coucher à plat-ventre, puis se remettre à genoux, tirer encore, et gagner un autre arbre en rampant, telle fut la manœuvre exécutée avec autant d’audace que de succès par les deux aventuriers.

Mais le dernier manguier, sous lequel ils s’abritèrent, était sur la lisière du bois ; – le terrain qui l’environnait, isthme déblayé autant par les Français que par les insulaires, ne présentait aucun accident de nature à protéger la retraite.

— Grimpons dans les branches ! fit Brise-Barrot.

— Nous recevrons des flèches dans le dos ! c’est déshonorant !

— Imbécile !… regarde ! dit le canonnier, qui, s’il rampait comme Grand-Merci, grimpait comme Colifichet.

Le Camard s’accroupit ; Brise-Barrot, caché par l’épais feuillage du manguier, faisait feu du haut en bas.

Les indigènes, de plus en plus nombreux, embusqués derrière les arbres voisins ou assemblés sur la savane hors de portée de fusil, reçurent les ordres de leur chef. Bientôt on les vit revenir chargés de fagots, qui leur servaient de boucliers contre la carabine foudroyante du canonnier.

Mais Le Camard, resté en bas, tira encore deux coups de sa clarinette : – « Le chant du cygne, » dirait un classique ; car il n’eut plus le temps de recharger son arme. – Une lutte corps à corps s’engageait. Le Camard tomba sous un violent coup de massue. Brise-Barrot, réfugié sur la plus haute branche du manguier, vit que le dessein des insulaires était de mettre le feu à leurs fagots.

— Le camarade est assommé ; moi, je vais être rôti, ce n’est pas gai !

Tout à coup des cris effroyables ralentissent de toutes parts ; – le sergent Franche-Corde, Jean de Paris et cinq autres, se dressant à l’improviste, jouaient de la baïonnette.

Brise-Barrot, d’un bond, les a rejoint. – Merci ! sergent, dit-il. – Au diable ! riposta Franche-Corde ; dans le bois, dans le bois, tenons jusqu’au jour, ménageons la poudre !

Voilà par quels motifs Colletti et le Provençal perdirent de vue tous leurs camarades.

Les tribus d’Imahal, d’Acondre et d’Andravoule, les habitants de Fanshère et ceux de Tolong-Hare, voisins du Fort, rejoignaient Manambaro dans la Savane.

— La retraite nous est coupée, nom d’une pipe ! ça m’est égal ! s’écria Franche-Corde. Je joue à qui perd gagne… Mon testament est dans ma giberne… Attention, mes petits, ne tirons pas en l’air.

— La poudre est trop rare,
Faut la ménager !


fredonna Jean de Paris.

Cependant, une grande conférence, ou pour mieux dire, un kabar avait lieu au vent du manguier, sur le terrain découvert qui servait de glacis au Fort-Dauphin.

Le chef d’Acondre, l’un des plus grands orateurs de l’île Malacassa, dit que les Français avaient abandonné leurs murailles et leurs canons, qu’ils allaient probablement périr sous les flèches et les massues de Manambaro, mais qu’enfin, à tout événement, l’on ferait bien de s’emparer de leurs fortifications.

Un vieillard d’Imahal objecta que l’on n’avait pu compter les soldats, et qu’un seul homme suffirait pour faire partir un canon ; mais l’orateur, qui avait grand envie d’être maître du fort pour dominer la presqu’île, entraîna tous ses sujets comme un seul homme.

— Voici notre tour ! dit le Napolitain au Provençal. Ils avancent en masse… ils croient la batterie abandonnée… Hohé ! mon fiston ! ne te presse pas trop, entends-tu ?…

— Sois calme, Colletti, je ne serai jamais pressé de sauter avec une si grosse musique, répondit le Provençal.

En ce moment, le Napolitain, jugeant l’instant favorable, posa le boute-feu sur la lumière, et la mitraille faucha une foule compacte, à la tête de laquelle se trouvait l’ambitieux rohandrian d’Acondre.

— Écouvillonne, Provençal !… Tu en as le temps ! cria Colletti en courant à son second canon.

Mais tandis que le brave Provençal écouvillonnait, un voadziri, excellent archer, lui décocha une flèche qui lui perça les deux tempes.

— À toi le soin de la poudrière ! dit-il en tombant sur l’affût.

— Malefica !… fit le Napolitain avec fureur.

Un Malgache de la tribu d’Imahal s’écriait, en encourageant les siens, que le seul gardien des canons était mort. On le crut.

Le Provençal fut alors cruellement vengé par une seconde décharge qui mit en déroute presque tous les insulaires.

Colletti courait au magasin à poudre, de crainte d’avoir le sort de son camarade, si pour écouvillonner et recharger, il se plaçait devant l’embrasure.

Une nouvelle palabre eut lieu sur les glacis ; elle dura longtemps.

Les canons n’étaient plus chargés, disaient quelques insulaires, un chargeur était mort frappé d’une flèche, trois cadavres de Français venaient d’être trouvés, Franche-Corde avait cinq hommes avec lui.

— Eh bien ! il en reste un dans le fort.

— Reculerons-nous devant un seul homme ?

La nouvelle se répandit qu’un Français venait d’être fait prisonnier par le rohandrian d’Horrac-Anossi. Cette nouvelle était fausse ; mais au bout d’une heure de discussions, – le crépuscule du matin commençait à poindre alors, – une immense multitude se dirigea vers le Fort-Dauphin en poussant des cris de victoire.

— Tenez, camarades, dit alors avec désespoir le sergent Franche-Corde, je suis un âne, un idiot, je ne mérite pas de vivre, je m’assommerais moi-même, si je pouvais !

— Que diable as-tu ? demanda Jean de Paris, le caporal.

— J’ai que le capitaine m’a donné son fort à garder et que les autres vont le prendre. Colletti et le Provençal ont eu raison, j’ai eu tort… Si encore j’avais pu me faire sauter !…

— Je gage que le Napolitain est dans la poudrière, dit Brise-Barrot, et qu’il attend le bon moment. – Possible !… Eh bien ! je rengaine !… dit Franche-Corde. Numérotons-nous ! Un ! c’est moi ! – Deux ! fit Jean de Paris. – Trois ! dit Brise-Barrot en soupirant, car il était dans le plus piteux état. – Quatre ! s’écria Pic de Lannion malgré ses blessures. – Cinq ! ajouta Saur de Dunkerque d’une voix éteinte.

Malbranchu ne put dire six, le sang sortit à flots de sa poitrine, il tomba mort.

Les Malgaches avaient renoncé à prendre d’assaut les rochers défendus par cet héroïque peloton. En entendant au-delà du bois les cris de victoire de la multitude de leurs compatriotes, ils s’entreregardèrent.

— Ceux d’Andravoule et d’Imahal vont prendre le fort, et seront pour nous pires que les Français ! s’écria le chef de Manambaro. Laissons ici Franche-Corde et entrons dans le fort, nous aussi.

Avec la rapidité de l’éclair, tous les Manambaro s’éloignèrent en courant ; et voilà comment les cinq derniers soudards eurent le loisir de se numéroter.

— Sauf meilleur avis, sergent, dit Jean de Paris, mon sentiment est de filer au bas de la rivière, nous y montons en pirogue et au petit bonheur.

— Ce que je voulais hier soir ! dit Franche-Corde non sans jurer avec feu.

— Je ne parle pas d’aller au large, dit Jean de Paris, mais voici ce qui va se passer : – Colletti et le Provençal, qui sont demeurés là-bas, font sauter le magasin avec les restes du fort, tous les guerriers et le tremblement ; pour lors, nous abordons sous la poterne de mer. – Si elle est encore fermée, vous l’ouvrez…

— J’ai la clef, dit Franche-Corde.

— Nous rentrerons chez nous ; la boutique sera pas mal en désordre, mais d’ennemis, pas miettes !… Les Malgaches s’en seront sauvés à plus d’une lieue, et les bœufs de Tolang-Hare sont à nous…

— Mais plus de poudre… plus de munitions… rien ! Oh ! damné vicomte de Chaumont, pourquoi m’as-tu volé mon capitaine ?

L’opinion de Jean de Paris prévalut nécessairement, car trois des aventuriers, sur cinq qu’ils étaient, se sentaient tout au plus la force de descendre jusqu’au bord de la mer.

Chemin faisant, Franche-Corde et Jean de Paris vidèrent philosophiquement une calebasse de tafia ; l’on arriva au bord de la mer, bien avant que toutes les tribus réunies eussent pénétré dans l’enceinte du fort.

Elles s’étaient à la vérité précipitées sur les glacis en poussant des rugissements farouches, et l’assaut paraissait inévitable, lorsque tout à coup elles s’arrêtèrent à la vue d’un seul homme en faction derrière la culasse d’une bouche à feu.

— Trahison !… trahison !… nous allons encore être mitraillés !… dit un voadziri, c’est-à-dire un noir libre de la première caste du district d’Imahal.

— Mais, répliqua un louhavouhit, homme libre de la caste suivante, les canons ont fait feu… Ils ne sont plus chargés, j’en suis sûr.

— Français… sorciers ! dit un serf du rohandrian.

— Canons partir sans poudre… mitraille tuer nous tous !… murmurèrent les esclaves.

Un grand kabar devenait inévitable ; – tous les peuples africains, sans excepter les Malgaches, sont dans l’usage de délibérer à tous propos avec une faconde verbeuse qui, dans les instants décisifs, leur fait souvent perdre les plus précieuses occasions ; – le rusé napolitain Colletti, tout déterminé qu’il fut à s’ensevelir sous les ruines du Fort-Dauphin, se prit à penser que, dans sa position, s’il parvenait à gagner du temps, il sauverait peut-être sa vie. – Franche-Corde et ses camarades avaient-ils succombé ? – Il l’ignorait. Il saigna une gargousse, fit une longue traînée de poudre, et revint sur le bastion encore à temps pour examiner ce qui se passait au dehors.

Le chef de Manambaro disait :

— J’ai laissé Franche-Corde et cinq autres, tous blessés ou mourants, dans les rochers de Fanshère ; il n’y a plus là devant nous qu’un ou deux Français au plus. Leurs canons sont déchargés ; il faut prendre et détruire pour toujours leur citadelle…

La discussion allait recommencer, lorsque Dian Tsérouge décida que deux cents esclaves (oundevous), sacrifiés au premier feu, seraient lancés en avant. Les malheureux nègres poussèrent les hauts cris ; quelques guerriers libres murmurèrent, car ils trouvaient le stratagème indigne d’une nation courageuse ; mais la multitude étouffa leurs murmures en criant :

— Marchez à leur tête, si voulez !

Et, en effet, une centaine de braves noirs voadziris ou sang-mêlés (ondatzis) se précipitèrent sur le fort, entraînant avec eux tous les oundevous d’Anossi.

Les rohandrians et les guerriers libres se disposèrent à les suivre ; une clameur triomphale s’éleva de dix mille poitrines barbares.

Colletti le Napolitain courut de nouveau à la poudrière, et le cadavre du Provençal, abandonné à son propre poids, tomba lourdement sur l’affût.

Le soleil se levait alors au milieu de nuages empourprés et sanglants.

Les nations d’Anossi, saisies d’étonnement, se turent soudain.

Sur le parapet du fort, quatre hommes, vêtus d’uniformes français, se dressaient, en déployant le pavillon du roi, suivant l’usage de chaque jour, au son du tambour et, des trompettes qui sonnaient la Diane.

Au-dessus de la Porte-Royale, un peloton d’une vingtaine de soldats était aligné derrière un énorme animal de forme, étrange et terrible, dont les écailles, dorées par les rayons obliques du soleil, lançaient au loin mille feux.

L’épouvante se répandit dans la multitude ; les esclaves se prosternèrent, la face contre le sol.

Les trompettes sonnaient toujours.

Le Dragon formidable, qui, les ailes déployées, semblait prêt à fondre sur le peuple rebelle, agita ses yeux et ouvrit sa gueule immense, d’où sortit un serpent de la grosse espèce, qui vint s’enrouler autour du corps d’un officier monté sur le Dragon lui-même.

— Capricorne !… cria la multitude.

— Oui, mordious ! tas d’affreux coquins, c’est moi, milliasses de tonnerres !… Vous avez fait des sottises pendant mon petit voyage… Sergent Franche-Corde, par le flanc gauche. – Allez ouvrir la porte royale à ces deux ou trois cents oundevous. Je commence par les prendre… Vive le roi !

Un salut de vingt et un coup de canons éveillait les échos de l’anse Dauphine ou Tolangare, et Flèche-Perçante, la fille du grand chef de Manambaro, agitait un étendard rouge en criant :

— Zaffi-Ramini, Zaffi-Ramini !… Le fils de Ramini, sorti de la mer, m’a rendu mon bien-aimé Capricorne, mon prince, et mon roi !

À ces paroles, Dian Tsérouge lui-même prosterna son front dans la poussière.

Béniowski, monté sur un cheval blanc, escorté par un brillant état-major et précédé d’un peloton de soldats français, sortait de la Porte-Royale.

L’indomptable taureau, dragon impétueux de l’île Formose, avait produit trop d’effet pour qu’on le laissât plus longtemps exposé aux regards des profanes. En conséquence, on le transporta dans le magasin aux poudres où il fut précieusement conservé jusqu’à nouvelle occasion.

Grand-Merci fut privé d’une niche si belle, mais ne réclama point ; quant au napolitain Colletti que questionnait Sans-Quartier, il fredonna pour entrer en matière :

Foi de troupier, que je l’échappe belle !
Minute encor ! Adieu ma citadelle :
Le Fort-Dauphin s’en allait en cannelle !

— Corps-diantre ! général ! dit le chevalier de Capricorne, au même sujet, cette fois, il faut l’avouer, nous avons joué de bonheur !

— Votre diable de dragon couvert d’écailles, dit le général, nous avait jusqu’ici causé assez de désagréments…

— … Pour nous aider à prendre notre revanche, continua le chevalier, mordious ! le proverbe a bien raison de dire : Il n’y a qu’heur et malheur !