Le Dernier des flibustiers/IV. Liquidation

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IV

LIQUIDATION.


Autour des compagnons de Béniowski se pressaient curieusement les gens de l’équipage de la Pomone. Vingt-cinq récits en style plus ou moins imagés, bien différents par la forme, tous semblables au fond, étaient entamés dans les diverses parties du navire.

Les officiers et les interprètes de la Douairière instruisaient l’état-major de la frégate des nombreuses péripéties de leur campagne, des aventures de Béniowski et de la belle conduite du vicomte de Chaumont.

Les aventuriers de Madagascar, les matelots français, Vasili et ceux des anciens associés qui étaient capables de se faire comprendre, avaient chacun leur auditoire.

Sans-Quartier et Jambe-d’Argent, qui avaient de leur côté reconnu le père Trousseau, tandis que celui-ci les reconnaissait, s’étaient hâtés de le rejoindre et rectifiaient ses fantaisistes opinions.

Toutes les préventions des gens du bord se dissipaient ; les combats, les aventures héroïques de Béniowski et des siens, excitaient tour à tour l’admiration ou l’enthousiasme. Il n’était fils de bonne mère, désormais, qui ne blâmât énergiquement la conduite odieuse du baron de Luxeuil.

— Un freluquet ! un talon rouge ! un museau rose ! un courtisan ! une espèce de polichinelle galonné ! un officier par protection ! une jeune baderne !

Il était anathématisé par ses subalternes, et sa dureté excitait à cette heure une indignation presqu’égale à celle que faisait naître le récit des innombrables méfaits de Stéphanof.

Matelots, soldats, passagers, tous déploraient avec une égale sincérité la perte du vicomte de Chaumont et celle d’Aphanasie, l’étoile du Saint-Pierre et Saint-Paul, la fille du général, la fiancée de son ami, l’ange de paix et de réconciliation, quand tout-à-coup un cri de joie s’échappa de la poitrine de Béniowski.

— Elle ! Aphanasie !… Ô mon Dieu !… Est-ce bien possible ?… disait-il avec transports.

Cent cris de victoire répondirent au cri poussé par le général. L’équipage de la Pomone salue, applaudit et ne peut retenir des hourras.

Les associés et marins du Saint-Pierre et Saint-Paul se précipitent au-devant de la jeune fille.

Elle est dans les bras de Béniowski, qu’elle nomme son père.

— M. le comte, dit le commandant en chef, rendez grâces à Mademoiselle ; c’est à elle surtout que vous devez d’avoir été entendu avec impartialité, car elle n’a cessé depuis hier de combattre les préventions injustes qui m’animaient moi-même contre vous !

— Mais par quel miracle, ô mon Dieu ! ma fille m’est-elle rendue ?

De quelques instants les explications que demandait le comte polonais ne purent lui être données. Petrova se jetait aux genoux de sa jeune maîtresse, qu’elle embrassait en pleurant.

Des transports d’allégresse éclataient de toutes parts.

Le chevalier du Capricorne baisa la main d’Aphanasie, non sans avoir proféré une quinzaine de jurons du plus réjouissant calibre.

Mais elle, après un moment accordé an bonheur de retrouver Béniowski sain et sauf, ne put retenir ses larmes en prononçant le nom de Richard.

Le commandant Cerné de Loris fit mettre à sa disposition une chambre, où elle put enfin raconter à ses amis comment elle avait reçu asile à bord de la frégate l’Aréthuse.

Reprenant les événements à l’instant où, au milieu de l’incendie, elle avait été enlevée par Stéphanof et ses complices, la jeune fille parla de la déplorable incrédulité du capitaine hollandais Scipion-Marius Barkum, qui n’avait jamais voulu l’écouter, ni croire à ce qu’elle lui fit dire par ses gens.

Une vérité invraisemblable succombe toujours devant un mensonge simple et raisonnable en apparence ; Stéphanof et les autres incendiaires s’accordaient. En outre, le malheureux dragon de Formose avait persuadé à Barkum que le Saint-Pierre et Saint-Paul était équipé par des forbans.

De là, la brusque attaque des Hollandais, qui ne prirent point le temps de parlementer, de crainte sans doute que les pirates ne voulussent les aborder à l’improviste pendant d’inutiles explications.

Aphanasie, voyant le combat engagé, ouvrit la fenêtre de la dunette et regarda autour d’elle avec terreur. Elle aperçut dans le canot suspendu à l’arrière une planche qui sert souvent à débarquer sur les plages sablonneuses ou les rochers du rivage. Inspirée par le désespoir, elle s’en saisit, l’attache au câblot de l’embarcation, la jette à la mer et s’y précipite elle-même. Épuisée, tremblante, incapable de faire un mouvement, elle est recueillie au dernier instant par le canot du vicomte. Elle se croit hors de danger. Survient un coup de mer, la tempête se transforme en typhon.

Tout à coup, avec un fracas effroyable, une immense colonne d’eau s’était élevée à l’arrière. Richard avait poussé un cri de terreur et de désespoir…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Aphanasie ignorait complétement ce qui s’était passé ensuite ; mais elle avait repris connaissance dans une cabane, où deux prêtres, secondés par des femmes vêtues à la chinoise, lui prodiguaient leurs soins.

— Dans quel pays vous trouviez-vous donc, mon enfant ? demanda Béniowski pâle d’horreur.

— J’étais sur la côte occidentale de Formose, dans un petit établissement fondé par les missionnaires portugais, qui m’expédièrent plus tard à Macao avec une lettre de recommandation pour l’évêque de Mitélopolis, En arrivant en Chine, je devais apprendre la terrible accusation qui pesait sur vous. – L’évêque daigna prendre pitié de nous tous, et me conduisit à bord de l’Aréthuse, où j’arrivai sous le costume d’un jeune homme. – Ainsi, je n’attirai point les regards, et je pus, sans être remarquée, attendre les résultats du conseil d’enquête assemblé à bord de la Pomone. – Un signal m’a instruite de votre délivrance ; le commandant en second de l’Aréthuse m’a présentée aussitôt à l’état-major de cette frégate, et il vient de me faire conduire ici.

— Puisque vous avez survécu, Aphanasie, Richard, lui aussi, vit encore peut-être, dit Béniowski en essayant de dissimuler ses craintes. Il sait que la France est le but de notre voyage… Allons en France, où Karl Marsen doit avoir conduit madame votre mère et votre jeune frère Alexandre, c’est là que nous le retrouverons !

— C’est là qu’enfermée dans un cloître je consacrerai à Dieu les jours que je lui destinais !… dit Aphanasie en versant des larmes. Je ne sais par quel miracle j’ai pu être épargnée… C’était sans doute pour que la fille de M. de Nilof pût porter témoignage en faveur de Béniowski… Ma tâche est accomplie, maintenant !… Ah ! je voudrais mourir !…

Elle était inconsolable !… elle ne permettait plus qu’on essayât de la consoler !

Cependant le baron de Luxeuil, aux arrêts dans son appartement, n’ignorait rien de ce qui faisait la joie de ses gens. Sa fureur secrète augmentait ; il combinait un système d’accusation contre M. Cerné de Loris, Béniowski et tous leurs adhérents.

Par les fenêtres de sa galerie, il avait vu Aphanasie descendre dans le canot de l’Aréthuse ; ensuite, il avait entendu les hourras de l’équipage.

— J’y suis ! madame Estève Finvallen, pour sauver le pirate Béniowski, a usé de sa grâce et de ses charmes. Voilà des arguments parfaits.

La base d’un vaste échafaudage de calomnies était posée ainsi ; le baron de Luxeuil recouvrait toute confiance.

Lorsque le chef d’état-major lui fit remettre l’ordre en vertu duquel il était renvoyé en France :

— Très bien ! s’écria-t-il, je plaiderai ma cause moi-même à Paris, et nous verrons qui l’emportera de moi ou de ce misérable aventurier polonais !

Sur l’avant comme sur l’arrière des deux frégates en route pour leur point central de station les relations d’aventures n’ayant cessé de se succéder, l’on n’y manqua point de celle du naufrage du Saint-Pierre et Saint-Paul sur un écueil à pic du canal de Formose.

Emporté par la tempête qui suivit la rencontre du Sanglier-Batave, le navire y demeura cloué.

Trois lames gigantesques déferlèrent impétueusement sur ses débris. Chaloupes, pavois, mâture, tout ce qui avait résisté au premier choc fut enlevé. Vingt hommes disparurent balayés par les vagues.

L’avant du navire, entièrement séparé de l’arrière, coula sur le banc d’écueils de manière que l’extrême proue et, chose bizarre, le fameux dragon des Chinois de Formose, restèrent hors de l’eau. Quelques matelots trouvèrent asile sur le tronçon du mât de beaupré.

L’arrière, poussé en sens inverse, tournoya, se pencha, craqua de nouveau ; puis, tout à coup, demeura immobile. La mer, qui remplissait les cavités béantes du bâtiment, se retirait avec fracas ; elle retombait en cascades à plus de trente pieds du sommet des roches. – La poupe resta complètement à sec.

La tempête redoublait de fureur. L’écume salée des vagues aveuglait Béniowski et ses compagnons, renversés sur le tillac, cramponnés à des cordes, et qui s’attendaient à être emportés par un nouvel assaut de la mer, dont le retrait ne pouvait être que momentané.

On n’entendait les cris de désespoir, les blasphèmes, ni les invocations pieuses des naufragés. Les clameurs du vent et des flots couvraient toutes les clameurs humaines.

Le chevalier Vincent du Capricorne se releva, s’essuya les yeux et poussa un juron madécasse, suivi de cette réflexion héroïque : « Mieux vaut noyé que pendu !… » Cap de bious ! je vais donc faire mentir le vieux proverbe : « Ne périra jamais dans l’eau celui qui est né pour la corde. »

Ensuite, il regarda bravement la mer qui se gonflait et remontait vers le navire comme pour le dévorer.

Béniowski se tenait fortement au pied du mât d’artimon, réduit à la hauteur d’un poteau.

— Richard ! Aphanasie ! murmura-t-il, que Dieu vous garde !… Et puissiez-vous être un jour réunis à ma femme et à mon jeune fils que je n’aurai jamais connu !

Désespérant de son propre salut, ce fut pour Aphanasie et Richard qu’il adressa au ciel son ardente prière.

Sept lames passèrent encore ; la septième emporta les canons et la moitié des hommes. Sur le pont comme dans les flancs du navire brisé, le chaos avait duré près de dix minutes.

Puis, la mer redescendit, laissant à sec, non-seulement les deux principales parties du bâtiment, et tout le banc des récifs, mais encore, autour de la chaîne d’écueils, un assez grand espace de sable fin couvert de coquillages.

— Non ! sandious-cadédious ! s’écria le chevalier Vincent dès qu’il put rouvrir la bouche, non, le proverbe des flibustiers n’a pas encore tout à fait menti.

Une corde dormante à la ceinture, il s’approcha de Béniowski pour lui crier à l’oreille :

— La marée baisse, mon général, et baisse furieusement à ce qu’il paraît.

Il parlait encore quand revint une lame unique dont l’effet fut épouvantable.

La marée baissait bien réellement et baissait avec une rapidité inconnue en tout autre parage. L’immense vague qui se brisa sur le banc, ne remonta donc plus jusqu’au niveau du pont, mais elle prit l’arrière par la carène, le souleva et, en se retirant, le laissa retomber sur les rocs où il acheva de se fracasser. Les membres désunis, les bordages disjoints, les ponts ouverts, la cargaison et les apparaux roulèrent pêle-mêle. Une foule de naufragés furent écrasés ; d’autres disparurent encore, emportés avec les débris.

Quant à l’avant, qui souffrit un peu moins cette fois, on le vit se renverser sur le côté de tribord dans lequel pénétra profondément la fatale roche pointue, cause première du naufrage.

Les trois lames d’ensuite n’arrivèrent pas jusqu’au navire.

Les sept suivantes rejetèrent au bas des récifs un certain nombre de cadavres et quelques matelots accrochés à des espars.

Moins d’un quart d’heure après, une plage d’une lieue de circonférence, s’étendait autour du banc, et Béniowski, secondé par le chevalier du Capricorne, s’occupait de la construction de plusieurs radeaux.

Les moindres instants étaient d’un prix incalculable ; la violence du flux devait évidemment être égale à celle du reflux ; il fallait donc que les radeaux fussent prêts à pousser au large, dès que déferlerait la première lame de la marée montante. Heureusement, parmi les marins français se trouvaient beaucoup d’excellents matelots et de charpentiers habiles. Sans-Quartier, Jambe-d’Argent et les aventuriers de Madagascar, firent des prodiges sous les ordres de leur capitaine.

Ceux des anciens évadés du Kamchatka ou associés qui avaient survécu aux nombreux désastres de la campagne, parfaitement soumis à la discipline, s’utilisèrent avec ardeur.

Trois radeaux chargés de vivres, d’armes et d’ustensiles, pourvus chacun d’une boussole, d’un mât, d’une voile, d’un grand aviron de gouverne et de rames en nombre suffisant, étaient prêts à être lancés lorsque la mer remonta.

Béniowski se chargea de diriger le premier, construit à vingt-cinq mètres environ de la base du banc de récifs, – dans la direction du nord.

Le chevalier du Capricorne, qui n’abandonna pas son dragon à la merci des flots, prit le commandement du second radeau, très ingénieusement posé sur un échafaudage de barriques vides.

Windblath et un jeune officier de la Douairière avaient disposé le troisième sur des madriers placés eux-mêmes sur deux petites dunes de sable afin qu’il pût être plus aisément mis à flot.

Vint le moment critique de l’appareillage ; – les plus braves pâlirent. De la moindre des maladresses, du plus misérable accident allait dépendre leur salut. – La tempête s’était graduellement apaisée, mais la houle était encore très forte, et chacun avait pu juger, peu d’heures auparavant, de l’impétuosité inouïe des vagues dans ces parages.

Béniowski rangea ses hommes aux avirons, se mit lui-même à la rame de gouverne, et voyant accourir la lame, fit le commandement

— À Dieu Va !

Les vingt avirons poussent le fond à la fois, le radeau flotte ; il est entraîné par la première vague sans raguer le sable. Peu s’en fallut pourtant qu’un choc terrible ne dispersât les frêles espars qui le soutenaient ; car entre la première et la deuxième lame, on manqua de fond ; mais la voile fut déployée à temps ; moins d’une minute après, les marins se sentaient sur plus de vingt pieds d’eau.

Le chevalier du Capricorne ne fut ni moins habile, ni moins heureux que Béniowski.

— Encore une coque de parée !… Et vive Madagascar ! s’écria-t-il.

Mais presque aussitôt des cris de détresse se firent entendre : – la vague, qui souleva le troisième radeau, était trop courte, – l’évolution ne put être accomplie, et l’échafaudage, lourdement chargé, se brisa sur les dunes sablonneuses.

L’on ne pouvait sans imprudence aller au secours des naufragés. Béniowski et Vincent du Capricorne se bornèrent à amener leurs voiles pour laisser filer derrière eux quelques corps flottants attachés à des cordes.

Plusieurs nageurs furent sauvés de la sorte.

Les autres se noyèrent.

L’infortuné major Windblath fut de ces derniers et périt en homme de cœur, car ayant un instant trouvé fond, il cria de toutes ses forces à Béniowski :

— Que Dieu vous protège, général !… Adieu, braves compagnons !…

Une vague, qui le saisit à ces mots, le jeta contre les brisants avec une violence telle, que son crâne s’y brisa. Le sang et la cervelle rejaillirent avec l’écume des lames ; le corps roula ensuite parmi les rochers que la mer montante ne tarda pas à couvrir.

Le chevalier du Capricorne lui-même ne put se défendre d’un sentiment d’horreur.

Cependant, à force de voiles et de rames, les radeaux, secondés par une fraîche brise du sud, gouvernaient sur les terres les plus voisines, c’est-à-dire sur cet archipel Pouhou (Phenghu ou Pescadores) qui s’étend à l’ouest de la grande île de Formose.

Là fut capturée trop légitimement, comme on le sait, la jonque chinoise la Pescadora.

Une heure après ce coup de main, les vainqueurs naviguaient en pleine mer et demandaient à retourner sur le lieu de leur récent naufrage, oh ils espéraient draguer ou retrouver à marée basse une partie de la cargaison.

Béniowski crut devoir y consentir, ne fût-ce que pour se donner le temps de prendre une détermination quelconque :

— Où aller maintenant avec un navire de construction barbare, mal équipé, sans artillerie, presque sans approvisionnements ? L’on ne pouvait songer à pénétrer dans les possessions chinoises, à moins que ce fût pour y porter la guerre. Prendre la route des Indes était impossible, faute de vivres. Dans les colonies hollandaises, le récent combat du Saint-Pierre et Saint-Paul contre le Sanglier-Batave pouvait donner lieu à une accusation de piraterie. Fallait-il retourner auprès du roi Huapo, après des revers qui détruiraient à ses yeux tout le prestige des succès passés ? Fallait-il remonter jusqu’à Usmay-Ligon pour y demander aide et secours au père Alexis qui, après les fiançailles d’Aphanasie de Nilof avec le vicomte de Chaumont, s’y était arrêté sur les instances des insulaires catholiques ? Mais c’était rétrograder.

Béniowski avait sauvé du naufrage tous ses précieux travaux, ses cartes marines et les archives du Kamchatka ; l’amertume de ses regrets, la perte d’Aphanasie et de Richard, son découragement et ses angoisses, ne l’empêchaient pas de songer à ses grands projets de colonisation et de conquêtes. Tour à tour, il se sentait abattu et faible, fort et capable de surmonter les difficultés. Au milieu de ses défaillances morales, son orgueil et son ambition se réveillaient.

— Vouloir c’est pouvoir ! s’écriait-il parfois avec véhémence.

Puis, tout à coup, il se sentait anéanti.

Personne à bord ne reçut la confidence de ses poignantes incertitudes. Le chevalier du Capricorne, désormais second du navire, le vit toujours calme et ferme ; Vasili même ne soupçonna que la moindre partie de ses tortures.

L’équipage était triste ; mais qui aurait pu ne pas être affligé, après tant de catastrophes, après la perte de tant de braves compagnons, ceux-ci tués par l’ennemi, ceux-là emportés par la mer, les uns écrasés sous les débris de la corvette, les autres tombés sous la fusillade des Chinois ?

Un travail opiniâtre devait bientôt faire diversion à la douleur générale, sur le lieu même du sinistre, devant ces rochers maudits, où le Saint-Pierre et Saint-Paul avait été fracassé.

La jonque, qui remorquait encore l’un des radeaux, mit en panne au large des brisants, et l’on attendit la marée basse pour procéder à un sauvetage très habilement dirigé par le chevalier du Capricorne. – On retrouva plus de canons que n’en pouvait porter le navire pris aux îles Pouhou ; on repêcha une foule d’objets utiles ou précieux, dont une partie provenait d’autres naufrages que celui du Saint-Pierre et Saint-Paul.

— Qu’est ceci ? de par le diable ! s’écria le capitaine du Capricorne en mettant la main sur un coffre chinois cerclé en fer et fermé à dix serrures : – Embarque sur le radeau ! À bord, nous verrons bien !

Cette épave devait compenser largement toutes les pertes en fourrures et en articles du Japon éprouvées par les associés, car le coffre était presqu’entièrement rempli de doublons d’Espagne, soit qu’il provînt du naufrage d’un galion, soit qu’un navire chinois se fût perdu dans les mêmes parages en revenant des Philippines.

Béniowski voulut que tout l’or fût immédiatement partagé entre les gens du navire, mesure équitable, qui eut les meilleurs résultats.

Au bout de trois fois vingt-quatre heures, la Pescadora, prit la route des îles Philippines, où Béniowski s’était enfin décidé à relâcher, malgré l’esprit ombrageux du gouvernement espagnol.

— Drôle de campagne, tout de même ! disait Sans-Quartier à son camarade Jambe-d’Argent. Vent de bout ! vent de travers ! vent arrière ! banquises ! typhons ! tremblements ! les anciens flibustiers n’étaient que de la piquette en comparaison de nous ! Avery, England, le major Penner, Jean Martel, tous ces fameux pirates qui ont été rois en Madagascar ou ailleurs avant notre capitaine, ont-ils jamais eu le quart de nos chances ! Jolie ration de doublons d’Espagne !… belle pesée de quadruples !

Jambe-d’Argent, qui avait mis en ceinture sa ration de doublons d’or, comme disait son camarade, était beaucoup moins enthousiasmé.

— J’ai su dans mon jeune temps un vieux proverbe dont la souvenance m’est revenue plus de quatre fois, et plus de cent fois aussi, depuis le Sanglier-Batave, que le diable étrangle avec sa choucroute de capitaine kaiserlique et le brigand de Stéphanof par dessus le marché !…

— Si le diable ne fait que les étrangler, dit Sans-Quartier, il sera bon enfant !… Moi, je les ficellerais comme une carotte de tabac, et j’en râperais un peu tous les matins à perpétuité pour ménager le plaisir. Voyons ton proverbe.

— Tant va la cruche au vin… Qu’à la fin elle se vide !… Ou qu’elle se casse ! tonnerre d’enfer ! voilà le pire !

— Baste ! fit Sans-Quartier.

— Merci ! dit Jambe-d’Argent ; vrai comme je suis natif de Lille ou approchant, je donnerais la moitié de mes piastres pour me savoir calme et tranquille dans mon pays !

— Que ton pays soit agréable, je ne dis pas non ! Étant à Dunkerque en garnison, j’y ai trouvé du charme… Il pleut tant que, pour ménager son fourniment, le soldat ne sort pas de la cantine. J’ai bu dans ce pays-là plus de bière qu’il n’y a d’eau salée autour de nous, et j’y ai fumé plus de tabac qu’il n’en faudrait, par supposition, pour bourrer une pipe grosse autant que Paris.

— As-tu passé Gascon, Sans-Quartier ? demanda Jambe-d’Argent en souriant de bonne grâce.

— Je n’ai pas même passé caporal. Je ne connais pas mon pays, ayant été ramassé sur une grand’route à l’âge de quatre ans par un postillon…

— Connu ! interrompit Jambe-d’Argent, tu étais aventurier avant de naître.

— Et je le serai encore après ma mort, ayant idée qu’on court de terribles aventures dans l’autre monde !… Pour le présent, notre trouvaille en doublons, me rend la gaîté !

— Tu étais donc triste, Sans-Quartier ? Je ne m’en suis pas aperçu…

— Parbleu ! tu avais ton bonnet de nuit sur les yeux.

— Mon bonnet de police, passe !

— C’est-il pas ton bonnet de jour et de nuit, tout de même ?

— Ah ! Sans-Quartier !… répliqua Jambe-d’Argent après un soupir, j’ai eu grand tort de me laisser enrôler par paresse de peur de labourer la terre chez papa et maman !

— Je ne t’ai jamais entendu pleurnicher de même ! Corne de licorne ! comme dit notre capitaine, tu as labouré la mer, les îles, les glaces, les sables d’Afrique et les forêts de l’Inde, sans parler de Madagascar… et tu te plains quand tu as en ceinture de quoi acheter un village dans ta province.

— Si j’y étais, à la bonne heure !…

— Nous voici bien revenus du royaume aux banquises, du Japon et des îles Pouhou… Sans notre naufrage, ta part serait en fourrures à moitié pourries, au lieu qu’à cette heure, elle ne risque plus de moisir.

Ainsi devisaient les deux camarades, non sans mêler à leurs charmants propos le souvenir du sergent Franche-Corde et celui de la garnison de Madagascar.

La rencontre de la Pomone préserva Béniowski et ses compagnons de l’accueil redoutable à tous égards que risquaient de leur faire les ombrageux Espagnols de Manille.

— Sous pavillon français, plus de craintes !

Cet espoir fut, à la vérité, cruellement déçu d’abord ; mais il devait être pleinement exaucé dès que fut intervenu le commandant Cerné de Loris.

À Macao où les deux frégates mouillèrent le lendemain du conseil d’enquête, la justification de Béniowski par-devant le mandarin représentant de l’empereur de la Chine, souffrit moins de difficultés qu’on ne pouvait s’y attendre. – Un sac de poudre d’or offert à l’Altesse chinoise, fut d’un grand poids dans sa balance. – Elle prêta donc une attention soutenue aux communications de Béniowski concernant les projets de conquête et d’invasion de la Chine, par la Russie.

Les pièces trouvées dans les archives du Kamchatka devaient faire la fortune politique de l’habile mandarin. Aussi déclara-t-il que la conduite inhumaine de la garnison des îles Pouhou méritait un châtiment. Il reconnut de bonne grâce qu’en s’alliant avec le prince indépendant Huapo contre un simple tributaire de la Chine, Béniowski n’avait pas précisément fait la guerre au Céleste-Empire. Bref, la Pescadora, autrement dite la jonque au Dragon, fut reconnue de bonne prise, pourvu qu’un dixième de sa valeur d’une part, et un dixième du prix de sa vente aux enchères d’autre part, fussent alloués au sublime mandarin, commissaire impérial et représentant illustre de Sa Majesté Céleste.

On en passa promptement par ces conditions.

La jonque et sa cargaison produisirent environ deux cent mille francs nets, – grâce aux riches marchandises japonaises ou formosiennes antérieurement échangées contre les fourrures des Aléoutes et du Kamchatka. – Les moindres associés eurent une quinzaine de mille francs pour leur part, après que les frais du premier armement de la Douairière et tous les appointements arriérés eussent été payés selon les règles.

Cette liquidation fort compliquée, le licenciement des équipages réunis, et les visites que Béniowski dut rendre à l’évêque de Mitélopolis, aux directeurs des compagnies française, suédoise et danoise, au comte de Saldanha, gouverneur de Macao pour le Portugal, et enfin au mandarin incorruptible, remplirent quinze jours entiers.

Les associés primitifs se dispersèrent suivant leurs nations respectives. Les Russes et Kosaques s’enrôlèrent ou s’établirent les uns parmi les Hollandais, les autres parmi les Danois. Quelques braves gens se fixèrent à Macao pour y faire le commerce.

La plupart des matelots de la Douairière passèrent à bord de l’Aréthuse. – Les autres, tous les aventuriers de Madagascar, Vasili, Chat-de-Mer et Petrova suivirent la destinée de Béniowski et d’Aphanasie, qui embarquèrent sur le vaisseau de la compagnie le Dauphin, en partance pour l’Île-de-France, sous le commandement du chevalier de Saint-Hilaire.

Au moment de passer de l’Aréthuse sur le Dauphin, le comte de Béniowski, accompagné d’Aphanasie et de son état-major, c’est-à-dire du capitaine Vincent du Capricorne et des derniers officiers de la Douairière, fit en termes chaleureux ses adieux à M. Cerné de Loris ; il lui témoigna sa profonde reconnaissance et lui jura une amitié à toute épreuve.

— Général, lui répondit le commandant en chef, votre amitié m’est chère, je l’accepte avec orgueil ; elle est à mes yeux inappréciable ; mais vous ne me devez aucune reconnaissance, je n’ai fait que vous rendre justice.