Le Dernier des flibustiers/VII. Place Saint-Germain-des-Prés

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VII

PLACE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.


Sur la place Saint-Germain-des-Prés, non loin du vieil hôtel de Chaumont-Meillant, pérorait au milieu d’une foule de bourgeois et de bourgeoises un sergent de volontaires dont une double sardine et une épaulette rouge frangée d’or décoraient l’uniforme blanc à retroussis amarante, taillé sur le modèle du costume adopté par le major Vincent du Sanglier, chevalier du Capricorne.

Cent carrosses encombraient les avenues de la place.

La cloche de l’église sonnait à toute volée.

Jean de Paris, le sergent, charmait les commères, ses tantes ou cousines pour la plupart, en leur nommant les personnages qui descendaient à la porte de la vieille abbaye.

Béniowski donnant le bras à la nouvelle mariée, et le vicomte de Chaumont-Meillant qui soutenait madame de Nilof, sortirent du principal carrosse, escorté par des serviteurs dont les costumes et les figures étranges provoquaient des commentaires plus étranges encore :

— C’est donc là votre colonel ?

— Mon colonel et notre général tout à la fois, le plus fameux des navigateurs !… l’héritier légitime du prophète Ramini, roi des rois de Madagascar, magnat de Hongrie et de Pologne, un fier lapin, je vous en réponds ! Il m’a nommé sergent l’autre semaine, et demain en route pour Lorient !…

— Et cette vieille dame est la mère de la mariée ?

— Parbleu ! ça ne se voit-il pas à l’air de famille ? Elle a eu aussi sa part de chagrins ; je ne vous en souhaiterais pas le quart, mère Michel, pour la rémission de tous vos péchés.

— Parlez des vôtres, sergent !…

— Silence, mère Michel, allez-vous vous fâcher maintenant ?

— Comment appelez-vous ce beau gentilhomme, sergent ?

— Lequel ?

— Mais le nouveau marié, donc ?

— Etes-vous né d’hier, père Martial ? Voici quinze jours que je vous conte nos campagnes, et vous ne le reconnaissez pas ?…

— Tu nous en as tant et tant conté…

— Tiens ! tiens !… une princesse mauricaude !…

— Oh ! oh ! quel est cet autre avec sa face de pain d’épice et une abeille sur la joue ?…

— Mon capitaine, notre major, un solide !… Si vous le voyiez sans chemise !

— Fi, l’horreur !

— Tatoué à la mode du Brésil ; rien que ça !… Et brave à se battre seul contre cent Anglais… La princesse noire est sa femme, qu’a baptisée le révérend père Alexis, notre missionnaire, qui s’en revient de Rome pour bénir le mariage de tout à l’heure.

— Que d’histoires ! que d’aventures inimaginables ! On s’y perd.

— C’est là le charme !…

— Mais quel est donc cet étranger en uniforme d’on ne sait quel pays ?

— Vous devriez reconnaître le capitaine de vaisseau russe M. Karl Marsen qui, comme je vous le disais, a ramené en France madame de Nilof et son plus jeune fils M. Alexandre frère de la mariée naturellement.

— Voyons ! retrouvons-nous un brin. Moi, sergent j’en suis à la fameuse trombe qui sépara si terriblement les beaux fiancés dont on célèbre le mariage.

— Toujours des explications !

— Dame ! on aime à comprendre !

Le canot se brisa sur les rives de Formose, où la jeune fille devait être hospitalièrement secourue par des missionnaires catholiques.

Plusieurs matelots disparurent à jamais.

Le vicomte et quelques autres, après avoir coulé au fond, se retrouvèrent à la surface des flots auprès de leur embarcation chavirée.

Les courants rapides du reflux, qui, à la même heure, laissait à sec la carcasse du Saint-Pierre et Saint-Paul, emportèrent les naufragés vers le Midi. Une barque formosienne de la flottille du roi Huapo, chassée elle-même par la tempête hors de la route qu’elle suivait, recueillit le vicomte et ses gens, et peu de jours après, ils prenaient terre dans ses domaines. – Le vicomte s’y rétablit. Désespéré de la perte d’Aphanasie, qu’il crut, de son côté, victime de la catastrophe, il ne tarda pas à se mêler avec une véritable fureur aux nouvelles guerres qui ensanglantaient la contrée.

Cependant, sur les instances de l’évêque de Mitélopolis, la Pomone, commandée par Kerléan, s’était rendu à Usmay-Ligon pour y prendre le Père Alexis qui, dans l’intérêt des missions catholiques de l’Extrême-Orient devait être envoyé à Rome. À Formose, au retour, le vicomte providentiellement retrouvé par le révérend père Alexis, eut le bonheur d’apprendre de la bouche de Kerléan, comment Aphanasie, elle aussi, avait été sauvée. Transports de joie ineffable, suivis bientôt d’un nouvel embarquement et puis d’une relâche au Fort-Dauphin, très peu de temps après le départ de Béniowski et d’Aphanasie.

C’est alors que Flèche-Perçante fut baptisée et chrétiennement unie à l’aventureux chevalier du Capricorne qui, dès le lendemain de la cérémonie, s’écria :

— Mordious ! vicomte, la nuit porte conseil, je vous accompagne.

— Mais votre fort, capitaine ?

— J’ai nommé lieutenant Colletti le Napolitain ; Franche-Corde en est ravi, le digne homme ! Les indigènes ne jurent que par Zaffi-Ramini, et madame la chevalière Flèche-Perçante est très désireuse de faire un petit voyage en France où je ne serai pas de trop pour aider mon général à nous recruter un corps d’aventuriers premier choix.

Aussi bien Béniowski lui dut-il l’engagement d’un de ses anciens frères d’armes, le capitaine Rolandron de Belair dont le bel air fut impartialement constaté par l’auditoire du jovial Jean de Paris.

— Sergent, lui demandait-on, comment appelez-vous ce joli petit officier ?

— Eh quoi ! vous ne reconnaissez pas M. Alexandre de Nilof, le frère de la mariée. Notre général lui a donné l’épaulette et le prend pour aide-de-camp. Voyez-vous ce Polonais habillé à la hongroise, c’est Vasili, un solide serviteur, allez ! Nous sommes tous solides, d’abord… Si vous connaissiez Franche-Corde !… et Brise-Barrot ! Pic de Lannion !… ou Moustique du Canada, un ressuscité, la mort des crânes !…

Le major du Capricorne, comme on le voit, avait déjà formé les cadres de la légion Béniowski, dans laquelle les postes de sous-officiers furent répartis entre les vétérans tels que Jean de Paris lui-même, Sans-Quartier, Jambe-d’Argent et Saur le Dunkerquois, intelligents recruteurs.

La garnison de Madagascar ne fut pas oubliée non plus ; Brise-Barrot, Pic de Lannion, Moustique, héroïques soudards, passèrent sergents d’emblée. Un emploi d’adjudant fut créé pour Franche-Corde. Du consentement de Flèche-Perçante, Fleur-d’Ébène, autre beauté malgache, nommée cantinière.

Provisoirement elle était vêtue à la mauresque et suivait sa jeune et hardie maîtresse, qui entra dans l’église au bras du chevalier dont la figure rébarbative égayait certains jeunes seigneurs.

— Dites-nous donc, sergent, quelle est la belle dame qui mène par la main cet amour de petit garçon ?

— Parole de troupier ! répartit Jean le Paris, êtes-vous donc bouchés et cachetés comme un pli ministériel dans une bouteille de plomb ?… Est-ce à Paris que demeurent les vrais sauvages ?…

— Le sergent a raison ! fit un gamin du quartier, on voit bien que cette dame est la comtesse de Béniowski et le garçonnet M. Wenceslas.

— Gamin, si tu savais jouer du fifre, je t’enrôlerais pour Madagascar.

— Sergent, j’ai de bons commencements sur l’article des baguettes ; auriez-vous besoin d’un tambour ?

— Tout de même… Comment t’appelles-tu ? – Guy-Mauve Gobe-l’As. – Ton âge ? – Quinze ans et demi. – As-tu père ou mère ? – Ma mère est madame la rue et mon père monsieur le faubourg. – Le cas est différent !… Une heure après le mariage, barrière des Bons-Hommes de Chaillot, à la Tête-sans-Cervelle, avec ton sac et tes quilles ! Si le cœur t’en dit, assez causé !…

— Cousin, fit une jeune fille, d’une voix tendre rien ne peut donc vous retenir ?

— La place de vivandière est donnée, cousine, sans quoi, je vous emmènerais, foi de soudard !…

— Restez-nous, plutôt…

— Moi !… pas possible ; une fois qu’on a tâté du métier d’aventurier flibustier estafier troupier sans quartier, comme dit notre chanson… il faut qu’on y laisse ses os et sa peau ou qu’on devienne Grand-Mogol !… Tu entends ça, Guy-Mauve ?…

— Si je vous entends, sergent !… c’est bien pourquoi je m’enrôle tambour dans la légion-Béniowski, avec votre protection.

— Mais enfin, cousin, sans être traités de sauvages de Paris, peut-on vous demander quel est le bel homme qui donne le bras à madame la comtesse ?

— Ce bon gros ancien galonné, mes amours, n’est ni plus ni moins que son cher papa, le magyar Casimir Hensky, seigneur du château des Opales en Hongrie, comitat de Zips, arrivé à Paris, voici tout juste quatre jours, avec son gendre le baron d’Ozor, madame la baronne d’Ozor, que vous voyez là en robe bleue…

— Belle personne ! fit un bon bourgeois.

— Et avec mademoiselle Rixa Hensky sa dernière fille qui est au bras de notre jeune lieutenant, M. Alexandre de Nilof…

— On dirait qu’ils se plaisent beaucoup !

— Et l’on ne se tromperait guère, m’est avis. À l’hôtel Béniowski, comme à l’hôtel de Chaumont-Meillant, depuis quatre jours on ne s’ennuie pas…

— Ah ! Cousin Jean !… murmura en soupirant la jeune fille à qui la place de cantinière ne pouvait plus être accordée, quand serez-vous Grand-Mogol ?

— Comptes-y, cousine…

— Le duc !… le duc d’Aiguillon !… Le ministre de la marine !… Mesdames de Valfleuri !… Le duc de Choiseul !… Messieurs de Saint-Aubin !… La comtesse de Saint-Géran !… s’écria-t-on coup sur coup dans la foule.

Vent d’Ouest et Jupiter en costumes orientaux attiraient l’attention.

— Ah ! ceux-ci, qu’est-ce que c’est ?

— Je ne suis pas payé pour vous l’apprendre, et j’entre… étant de la légion-Béniowski.

Sa cousine au bras, le fier sergent se mêla au flot aristocratique qui envahissait la nef de Saint-Germain-des-Prés.

Le mariage d’Aphanasie et du vicomte Richard de Chaumont-Meillant, consacré par le révérend père Alexis revenu de Rome avec des instructions très précises, fut célébré en grande pompe, comme l’on voit.

La ville et la cour, Paris et Versailles, étaient représentés par une foule chamarrée, parée, brillante et surtout fort curieuse.

Les espérances si longtemps déçues d’Aphanasie et de Richard furent donc saintement réalisées.

Après tant de catastrophes et de douleurs, un jour de trêve est ainsi accordé par la Destinée à tous ceux dont elle a si longtemps et si cruellement fait ses jouets. Richard et Aphanasie, couple heureux, recueillent enfin le fruit de leur dévouement pour le proscrit qui fut leur ami, leur guide et leur soutien.

Des larmes de joie baignèrent les paupières de madame de Nilof. Une famille, une patrie lui sont rendues, Richard lui donne le nom de mère ; elle peut se consoler de l’ingratitude de ses deux filles aînées, en bénissant celle que Samuelovitch lui a ramenée malgré mille obstacles.

Les hôtes du château des Opales, le généreux Casimir Hensky, sa digne fille, Salomée, le baron et la baronne d’Ozor, la gracieuse Rixa et tous les amis fidèles de Béniowski forment des vœux touchants pour la prospérité de la jeune vicomtesse de Chaumont-Meillant, la nouvelle mariée.

La gaîté franche du major Vincent charme l’assemblée de famille. Il porte des toastes aux valeureux compagnons du vicomte de Chaumont !…

— À vous-même, par conséquent, brave chevalier ! dit le vicomte avec chaleur.

— À Maurice, à mon second père, à notre sauveur, à notre meilleur ami ! s’écrie Aphanasie.

Quelques instants appartiennent ainsi à l’oubli des souffrances. Maîtres et serviteurs se réjouissent. Flèche-Perçante, aimable prophétesse, annonce aux nouveaux époux une félicité sans fin.

On veut la croire et l’on sourit à ses promesses.

Toutes les illusions sont permises aujourd’hui encore.

Mais demain, dès demain, sur le seuil, la vigilante Destinée agitera de nouveau son urne ; demain, elle jettera d’une main inexorable ses mystérieux décrets sur chacun des convives qu’elle a réunis un jour autour du banquet de noces.

— À vous, jeunes époux, que la fortune comble de dons et de faveurs, à vous un lot scellé du cachet que le temps seul a le droit de rompre !… L’avenir vous sourit. Vous avez choisi la meilleure part ; vous voulez, loin des regards profanes, vivre l’un pour l’autre dans les solitudes Chaumont-Meillant. Mais est-il de ciel sans nuages ? n’aurez-vous plus de traverses, ni de malheurs ?…

— À toi, Béniowski, l’ambition et les dangers glorieux ! à vous, Salomée et Wenceslas, des devoirs inconnus !… Faible enfant, tendre mère, le vaste Océan et ses bords lointains vous attendent. L’heure du départ approche ; elle sonne. Adieu !…

Et ceux qui étaient assemblés pour une fête fraternelle vont se séparer à jamais peut-être.

Demain des larmes succéderont aux toastes joyeux. – Les sœurs et le vieux père de Salomée la verront s’éloigner pour un aventureux exil.

Et Rixa, pensive, pleurera en voyant madame de Nilof donner sa dernière bénédiction à son fils Alexandre.

L’on ne recommence pas la vie. Le vicomte de Chaumont-Meillant, autrefois si déterminé à partager toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises, du comte Béniowski, eût été au désespoir de partir avec lui pour Madagascar. Son rôle actif était achevé ; – il le croyait du moins. – Son cœur ne s’était point refroidi ; mais l’amour conjugal y tenait désormais la première place.

On s’embrassa fraternellement, on se jura une amitié éternelle. Aphanasie, défaillante, dut être soutenue par sa mère et son époux. La voiture qui emportait Béniowski, Salomée et Wenceslas disparut dans des nuages de poussière.

Là, comme leurs maîtres, se séparèrent aussi les serviteurs. Chat-de-Mer et Petrova la Kamchadale restèrent en France avec madame de Nilof, le vicomte et la vicomtesse de Chaumont-Meillant. Vasili et sa sœur Barbe accompagnaient Béniowski et sa famille.

Quant au chevalier Vincent du Capricorne, il avait déjà pris les devants avec une troupe nombreuse.