Le Dhammapada/Texte entier

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Traduction par Fernad Hû.
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale elzévirienne, XXIp. i-97).

INTRODUCTION





I



LOrient n’a pas été seulement l’officine des nations, il a été aussi l’officine des religions. Mazdéisme, Judaïsme, Buddhisme, Christianisme et Islamisme, toutes se sont levées dans les mêmes contrées que le soleil, soit à côté, soit au milieu des cultes naturalistes et multiformes d’Osiris, d’Isis et d’Horus, d’Astarté et de Baal, d’Agni, d’Indra, de Bacchus et de Dêmêtêr. Les purs et monotones horizons des pays chauds, image de l’infini ; l’inactivité, favorable à la spéculation, d’une vie qui s’affaisse sous le poids du jour, sans plus d’appétits scientifiques que de besoins matériels ; une impressionnabilité poétique extrême, mais sensible aux côtés séreux et grandioses, non plaisants et mesquins des choses, tout, et dans la nature ambiante, et dans leur manière d’être comme dans leur manière de voir, prédisposait les Orientaux, qui ne rient pas, à devenir les initiateurs religieux de l’humanité.

Le buddhisme mérite tout particulièrement d’attirer notre attention. Né, bien qu’à nos antipodes, au sein de populations sœurs des grandes familles occidentales, il nous touche de plus près qu’au premier aspect nous ne serions enclins à le croire. En outre, l’étonnante rapidité avec laquelle il s’est propagé témoigne d’une appropriation aussi parfaite que celle du christianisme aux besoins spirituels des masses qu’il évangélisa. En quelques années, nous le voyons conquérir l’Inde, en quelques siècles l’extrême Orient tout entier, tournant dès l’abord le dos à son futur rival dont la destinée allait être de marcher vers l’ouest, et enchaînant à jamais dans la rigidité de sa morale et « l’impitoyabilité » de son dogme plus de quatre cent millions de fidèles.

Chose plus frappante encore ! Une même loi mystérieuse présida aux deux bouts du monde à la diffusion des deux religions. Chassé de l’Inde par les brâhmanes comme le christianisme le fut de la Judée par les pharisiens, le buddhisme ne joua, lui aussi, un rôle vraiment complet, vraiment original, que dans des contrées et au milieu de races différentes de celles qui lui avaient donné le jour, d’arien devenant anarien[1] (thibétain, chinois, mongol), de même que la semence purement sémitique de l’enseignement de Jésus ne devait fructifier qu’en terre arienne. D’un côté comme de l’autre, lEcclesia ex circumcisione abdiquait entre les mains de lEcclesia ex gentibus[2] !

L’étude des origines buddhiques présente des difficultés plus grandes encore que celles des origines chrétiennes. L’Inde est la terre classique du vague et du légendaire, de la prolixité et de l’exagération. On a eu beau éditer les manuscrits, déchiffrer les inscriptions, classer les monnaies : si incertaine demeure la chronologie, que presque toutes les dates importantes varient — et souvent de plusieurs siècles — suivant les différents indianistes ; si incomplet l’enchaînement des événements historiques, que Lassen a pu seulement au prix de nombreuses hypothèses mettre un peu d’ordre et de suite dans le chaos au milieu duquel nous nous perdions avant lui. C’est par millions et millions d’années que les Indiens supputent l’âge du monde. Devant une scène aussi démesurément agrandie, comment s’étonner qu’ils aient méconnu toutes les lois de la perspective, que les plans que nous distinguons si nettement dans le champ plus restreint que nos yeux embrassent, aient échappé par leur multiplicité à une attention obligée de s’éparpiller à l’infini, et qu’ils en soient arrivés à ne voir dans ce qui fut, ce qui est et ce qui sera, que les phases indistinctes d’un éternel présent ?

Je n’ai pas la prétention de m’aventurer le premier dans un recoin encore inexploré de la littérature buddhique. S’il y a moins de gloire à suivre les sentiers déjà frayés, il y a plus de sécurité. Et puis, les savants qui ont ouvert la voie, emportés par leur élan, n’ont pas d’ordinaire aplani tellement tous les obstacles qu’il ne reste rien à faire après eux. Certains travaux de seconde main se justifient par une utilité pratique incontestable.

Le modeste rôle de vulgarisateur suffit d’autant mieux à mon ambition, dans la circonstance présente, que le Dhammapada renferme nombre de ces idées qui ne sont jamais remuées ici-bas sans honneur pour celui qui les remue, sans profit pour ceux à l’intention desquels elles sont remuées. Monument vénérable d’un prodigieux mouvement d’idées qui rappelle, par ses causes comme par ses effets, celui qui précéda et accompagna la venue de Jésus, œuvre d’un des hommes les plus vraiment aimables[3] que la terre ait jamais produits, plus de vingt siècles ont passé sur lui sans altérer en rien ni sa structure intime, ni la saveur de son enseignement moral. J’espère donc qu’il sera lu, médité, admiré autant qu’il mérite de l’être.

J’espère aussi que la peine que s’est donnée le traducteur vaudra quelque indulgence à l’Introduction. On me pardonnera de ne pas l’avoir faite moins longue, lorsqu’on aura vu que je me suis borné à quelques renseignements généraux et par là même souvent incomplets, donnés aux non-buddhistisants, sur le buddhisme et son fondateur, sur la langue dans laquelle a été écrit le Dhammapada, et sur la place qu’il occupe dans le Canon sacré.


II


À chacun des Kalpas ou Ages du monde correspond la venue d’un Messie, d’un Buddha, qui s’affranchit lui-même, et qui affranchit les autres des misères de l’humanité. L’univers est si vieux qu’il a existé déjà mille millions, cent mille millions, des myriades de fois dix millions de Buddhas. Tous ces Buddhas, après avoir passé par une foule d’existences antérieures, naissent dans l’Asie centrale d’une mère qui meurt sept jours après leur naissance. Ils prêchent tous la même doctrine, et tous ils triomphent de Mâra, la mort, et par extension le péché. Aussi les appelle-t-on Tathâgata (celui qui agit de la même façon).

Siddhârtha, le Buddha de l’âge actuel du monde, appartenait à la famille des Çâkyas, de la vieille race védique des Gotamides ; ce qui fit qu’on l’appela plus tard Çâkya-Muni (l’ascète Câkya), et Gôtama Buddha (Buddha le Gotamide).

Il naquit au pied des montagnes du Népâl, à Kapilavastu, capitale du royaume de Çuddhôdana, son père. Sa mère, Mâyâdêvî, mourut après lui avoir donné le jour. Siddhârtha manifesta de bonne heure une précocité de raison, un goût pour la réflexion solitaire, des habitudes de mélancolie bien extraordinaires chez un enfant. Avait-il le pressentiment des grandes choses qu’il allait accomplir ? Et « les Voix Intérieures » qu’entendent tous les prédestinés, sollicitaient-elles déjà sa jeune imagination ?

Lorsqu’il arriva à l’âge d’homme, fils et héritier de roi, il dut songer à perpétuer sa race et se décider à prendre une compagne. Son choix tomba sur Gôpâ, fille de Dandapâni, sa parente. La vie qu’il mena désormais eût été pour tout autre un perpétuel enchantement. Mais Siddhârtha n’était fait à l’image de personne.

Au milieu des splendeurs de son palais, des caresses de sa femme, des distractions de tout genre dont l’entourait son père qui craignait un coup de tête de sa part, il songeait nuit et jour à la loi fatale de la succession des existences, à la naissance, à la vieillesse, à la maladie et à la mort.

Enfin, à vingt-neuf ans, à la suite, ou bien, raconte la tradition, des trois dramatiques rencontres que s’appropria plus tard la légende chrétienne de Barlaam[4] et Josaphat, ou bien, a supposé l’histoire, d’intrigues de cour, peut-être même de chagrins domestiques, trompant la surveillance des siens, il s’enfuit une nuit sur son cheval Kanthaka, en compagnie de C’andaka, son cocher fidèle. Dès que le jour parut et qu’il crut avoir mis une distance suffisante entre Kapilavastu et lui, il congédia C’andaka.

Rien ne l’empêchait plus désormais d’embrasser le seul genre de vie qui convînt à ses goûts, et de préparer ainsi la naissance du nouvel ordre de choses qui allait révolutionner la moitié du genre humain.

Après avoir étudié auprès de plusieurs fameux Brâhmanes, Siddhârtha se rendit à Vaiçalî, puis dans le pays de Magadha, à Râjagriha, qui fut le vrai berceau du buddhisme. Là, en effet, se groupèrent autour de lui cinq disciples avec lesquels il se retira dans le désert[5] d’Uruvilvá, pour s’y livrer pendant cinq années à des privations et à des austérités de toutes sortes, en dépit des assauts réitérés que lui livrèrent ses passions, incarnées plus tard par la légende en la personne du démon tentateur Mâra[6]. « Agebatur a spiritu in desertum. (Luc.) » « Et erat in deserto, et tantabatur a Satana. (Marc.) »

La sixième année, ces pratiques lui parurent exagérées. Il se lava et prit de la nourriture. Ses disciples scandalisés l’abandonnèrent. Siddhârtha, resté seul, se renfonça dans la méditation « comme une tortue qui se replie en elle-même ».

Ce fut seulement à trente-six ans qu’il crut avoir acquis une vue définitive et immuable de la Vérité. Il avait franchi successivement tous les degrés de perfection par lesquels un Buddha doit passer ; et, assis sous un figuier, à Bôdhimanda, les jambes croisées, le corps droit et tourné vers l’orient, les yeux fixés uniquement sur le But Suprême, il s’était dit : « Je mettrai fin à cette douleur du monde. Que la terre soit mon témoin ! Elle est la demeure de toutes les créatures, elle renferme tout ce qui est mobile ou immobile. Elle est impartiale ; elle témoignera que je ne mens pas. »

En même temps que les écailles tombaient de ses yeux, il sentait dans son cœur un immense désir de partager avec les hommes, ses frères, le fruit de son infatigable persévérance. Mais les railleries et les insultes qui accueillent trop souvent les novateurs faisaient peur à cet esprit délicat et cultivé, à cette âme douce et recueillie. Trois fois il fut sur le point d’écarter de lui ce calice, trois fois il triompha de sa pusillanimité.

Les cinq disciples qui l’avaient renié au désert s’étaient retirés dans un bois appelé Rishipatana, aux environs de Bénarès. Il alla les rejoindre et se les rattacha, après avoir fait, suivant la phraséologie buddhique, tourner devant eux, pour la première fois, la roue de la loi.

Sa prédication ne dut point être très-fructueuse dans la Ville Sainte du brâhmanisme, car il la quitta bientôt, et ce fut soit dans le Magadha, à Râjagriha, soit dans le Kôçala, à Çrâvastî, qu’il passa les quarante-cinq dernières années de sa vie, promenant de ville en ville, de bourgade en bourgade, le charme pénétrant de sa parole, et l’exemple de ses vertus, faisant d’innombrables prosélytes, non-seulement au milieu des castes déshéritées, mais aussi parmi les grands de la terre. Il convertit entre autres Ajâtaçatru, roi de Magadha, Prasénajit, roi de Kôçala, Çuddhôdana, son père, et la plus grande partie de sa famille.

Il arriva ainsi à l’âge de quatre-vingts ans, aimé et respecté de tous, sauf de quelques brâhmanes jaloux de ses succès. Sa fin fut celle d’un juste et d’un sage. Il mourut à Kucinagara, dans le royaume de ce nom, entouré d’une multitude de religieux et de disciples auxquels il adressa les plus touchants adieux.

Les chroniques cinghalaises placent sa mort en 543, Max Müller en 477, Kern en 388, Westergaard en 370 av. J-C.

Telle est, résumée aussi sommairement que possible, la vie du grand réformateur. Sur ce fond de réalités indiscutables, ont été brodées d’interminables légendes, et le mélange est devenu si intime entre celles-ci et celui-là, la confusion telle, qu’on a peine à distinguer, au premier abord, le vrai du faux, le tissu primitif des adjonctions postérieures. Plus on avance néanmoins dans l’étude du buddhisme, plus le triage se fait de lui-même entre ces éléments d’origine et de valeur diverses, plus la physionomie de Çâkyamuni se dégage des nuages dont les Indiens l’ont enveloppée comme à plaisir, distincte, lumineuse et vivante. Çâkyamuni a existé, humainement parlant, parce que, si une entité métaphysique peut suffire aux philosophes, de même qu’une étoile a suffi aux mages, les masses, elles, ne s’ébranlent qu’à la suite de quelque chose de visible et de tangible, de quelqu’un fait de chair et d’os comme elles, qui ne soit « étranger à rien de ce qui est humain[7] ».


III


À l’époque où parut Çâkyamuni, la philosophie indienne s’était aventurée déjà aussi loin que possible dans chacune de ces voies tentatrices, à l’extrémité desquelles miroite un but qui recule sans cesse de tout le chemin fait pour l’atteindre. Tour à tour ou simultanément sensualistes, idéalistes, sceptiques et mystiques, panthéistes, athées et théistes, les brâhmanes, gens d’extrême loisir, d’une tolérance toute moderne, de science subtile et raffinée, avaient retourné et résolu de mille façons ces problèmes irritants de la nature de l’esprit et de celle de la matière, de l’origine et de la fin des choses, des universaux et des nominaux, pâture éternellement renaissante des méditatifs éternellement inassouvis.

Trois écoles principales se partageaient les esprits :

1° L’école Nyâya, fondée par Gôtama ;

2° L’école Sâmkhya, fondée par Kapila ;

3° L’école Vêdanta, fondée par Bâdarâyana, ou Vyâsa.

L’école Nyâya, analytique et logique, prenait à tâche de fournir une méthode correcte d’investigation philosophique, à l’aide d’une exacte connaissance des lois de la pensée. Elle semble avoir été dualiste, quoique — ne pouvant pas la démontrer logiquement — elle n’admette qu’hypothétiquement l’existence côte à côte d’atomes éternels, et d’une âme universelle, éternelle comme eux. Ses catégories rappellent celles d’Aristote, de même que son argument à cinq propositions est une combinaison de l’enthymême et du syllogisme classiques.

L’école Sâmkhya[8], synthétique et de plus athée, a pour point de départ une Essence Primordiale, Prakriti. L’âme, Purusha, n’est qu’une émanation indéfinie de cet infini matériel.

Esse aio subtilem, atque minutis
Perquam corporibus factum constare
. (Lucrèce.)

Kapila fait de l’Intelligence (Buddhi), de la Conscience de l’Être (Ahamkâra) de simples attributs de la matière, et du Moi un phénomène sans consistance : « Je ne suis rien, rien n’est à moi, pas même moi. » « Ce qui n’existe pas ne peut, par l’opération d’aucune cause, arriver à l’existence. » « Toute production est une manifestation de ce qui existait antérieurement, toute destruction une résolution d’une chose en sa cause. » « La nature de la cause est la même que celle de l’effet ; ce qui paraît cause n’est qu’effet », etc. etc.

D’après l’école Vêdanta, le dernier survivant des systèmes orthodoxes — expression suprême par conséquent du panthéisme hindou —, « Brahmâ est tout, tout vient de lui, tout va à lui, tout vit en lui[9]. »

Le Nyâya, comme Leucippe et Démocrite, faisait naître l’univers du concours d’innombrables atomes ; le Sâmkhya, comme Thalès, Anaximène et Héraclite, d’une seule essence primaire. Dans le Védanta, ainsi que dans le panthéisme naturaliste des Stoïciens, et le panthéisme mystique des Alexandrins, il n’y a plus de monde matériel distinct de l’âme universelle. Aussi l’appelle-t-on non dualiste (a-dvaita).

Chacune de ces trois grandes écoles a pu fournir à Buddha ce qui fait le fond commun de toute métaphysique indienne : l’éternité de l’âme adéquate à celle de la matière, l’impossibilité pour l’une aussi bien que pour l’autre d’exister l’une sans l’autre, les maux qui naissent de cette indissoluble union, la transmigration des êtres à travers une série sans fin d’existences successives, déterminées par le mérite et le démérite moral, et enfin la suppression de la personnalité humaine proposée à l’homme comme le but suprême de ses efforts. Mais au Sâmkhya seul se rattache ce qui constitue sa véritable originalité dogmatique, c’est-à-dire son athéisme et son nihilisme. On a eu beau dernièrement, et avec un certain succès, se montrer moins affirmatif à cet égard que Colebrooke, contester même la filiation historique des deux doctrines ; il n’en reste pas moins vrai que l’ensemble des physionomies dénote une étroite parenté, et que Çâkyamuni fut certainement sinon le fils, du moins le frère intellectuel de Kapila. Seulement, tandis que ce dernier se renfermait en philosophe dans un cercle restreint de disciples et d’admirateurs, le premier, en fondateur de religion, jeta sa prédication aux quatre vents du ciel. « On ne retrouve pas dans l’histoire, a dit Quinet, un second exemple aussi frappant de la manière dont un système philosophique descend dans l’imagination des peuples. »

Le vieux rationalisme positiviste de Kapila et de Çâkyamuni n’a point encore fourni toute sa carrière, tant est vivace en nous le sentiment de « révolte contre l’incompréhensible » dont il se fit le premier champion. De nos jours même, les formules audacieuses à la suite desquelles se presse toute une grande école scientifique, loin de l’avoir supplanté, l’ont rajeuni.


IV


Tandis que les théistes expliquent avec plus ou moins de succès le visible par l’invisible, l’effet par une cause, les athées réduits à un seul des termes du problème ne devraient point tenter une opération impossible : « Interrogé un jour sur l’origine et la fin des choses, raconte M. Spence Hardy, Buddha garda le silence, jugeant que c’était une question oiseuse. » D’ordinaire, plus explicite, il cherchait, à la moderne, la cause dans l’effet : « D’où provient ce qui existe ? De sa nature propre (Svabâvât). »

Dans cette hypothèse, « les germes de tout ce qui vit, doués de l’idée de l’espèce, existent de toute éternité[10]. » « Une sorte de ressort intime[11] » anime l’éternelle matière, et l’entraîne, sous des aspects qui varient sans cesse, dans le tourbillonnement indéfini des choses sensibles. Chaque destruction porte en soi le germe d’une renaissance, chaque renaissance le germe d’une destruction, —

Mortibus vivimus,

et ce pêle-mêle d’irrésistibles modifications finit par user si complétement les angles de la réalité substantielle, que, ne la voyant plus à cause de son extrême ténuité, on nie qu’elle soit.

Hegel, Fichte, et surtout Schopenhauer nous ont familiarisés depuis longtemps avec ces idées-là. Proclamer, comme Hegel, le processus ininterrompu, le perpétuel « devenir » des êtres et des choses, — affirmer, comme Fichte, qu’il n’y a pas de « Non-moi sans moi » ; comme Schopenhauer, que « le monde tout entier, avec l’immensité de l’espace dans lequel le tout est contenu, et l’immensité du temps, dans lequel le tout se meut, avec la merveilleuse variété des choses qui remplissent l’un et l’autre, ne sont que des phénomènes cérébraux[12]…. » — n’est-ce pas dire exactement la même chose que Buddha, lorsqu’il comparaît les objets sensibles aux images reflétées sur un miroir brillant ?

Au centre du cercle infini dans lequel tournoie l’universalité des choses, les brâhmanes orthodoxes avaient placé leur dieu « Brahmâ », sans isoler l’immobilité nécessaire du moteur de la mobilité contingente des choses mues. Dans le Sâmkhya, au contraire, et dans le buddhisme, nulle allusion à un centre quelconque. Le buddhisme est donc tout circonférence, de même que le brâhmanisme est tout centre, celui-ci humanisant Dieu jusqu’à le confondre avec le monde, celui-là divinisant l’homme jusqu’à le sacrer maître de lui comme de cet univers dont les multiples apparences ne relèvent que de son libre arbitre démesurément émancipé.

Mais, dira-t-on, une telle absence de gouvernement divin lâche la bride à la fantaisie des atomes ? Non. Buddha ne connaît pas plus le Hasard que la Providence. Au rebours des anciens qui attribuaient soit à des dieux clairvoyants, soit à l’aveugle fortune chaque changement survenu dans la nature et dans l’humanité, il croit, avec les modernes, que tout obéit à des lois immuables. Seulement il n’incarne point ces lois, comme les théistes, en un Être vivant d’une vie qui lui soit propre, poursuivant dans les sphères extra-terrestres l’exécution des arrêts par lui rendus au sujet des choses d’ici-bas. Elles n’ont d’existence, à ses yeux, que dans le sens moral, de sanction que dans la condition matérielle de l’homme qui les conçoit et les subit. Pures abstractions érigées en tribunal, et tribunal encore amoindri par ce fait que l’illimitation de ses pouvoirs dans l’espace a pour correctif immédiat leur limitation dans le temps ! Car l’éternité échappant à son action en vertu de la subordination athée de l’autorité du juge à l’inviolabilité finale du justiciable, nulle récompense décernée, nulle peine infligée par lui n’entraînent après elles incapacité absolue de déchoir ou de se relever.

L’échelle des êtres compte six degrés depuis le plus bas, l’enfer (Naraka), jusqu’au plus haut, le ciel (Svarga) :

1° Les damnés ;

2° Les prêtas (sots, ignorants, avares, envieux) ;

3° Les bêtes, les brutes ;

4° Les asuras, les génies ;

5° Les hommes ;

6° Les dêvas (les dieux).

Ces six catégories d’êtres habitent le monde de la concupiscence (le ϰατὰ φύσιν de Pythagore), au-dessus duquel s’élèvent les mondes abstraits (ὑπὲρ φύσιν), le monde des formes, et le monde sans formes, ouverts seulement aux Arhats ou Élus.

L’enfer — on devrait plutôt dire le purgatoire — renferme huit lieux de tourments, gradués suivant les crimes qu’ils sont destinés à punir. Le séjour qu’y font les damnés peut être fort long : « Si l’on remplissait un seau de graines de moutarde, et que, tous les cent ans, on retirât une de ces graines, il faudrait, pour vider le seau, autant d’années qu’on en passe dans le plus bénin des huit », c’est-à-dire, d’après le calcul d’un savant Lama, environ 81,000,000,000.

Au ciel habitent, temporairement aussi, les gens de bien qui n’ont eu ni l’occasion ni l’ambition d’arriver à un état plus parfait, qui se contentent de se mouvoir, du mieux qu’ils peuvent, au milieu du monde de la concupiscence. C’est, en outre, un panthéon banal, charitablement ouvert à tous les dieux détrônés[13]. Autant les cultes nouveaux se montrent d’ordinaire exigeants, autoritaires, exclusifs, autant le buddhisme fut, et cela dès l’abord, accueillant, libéral, débonnaire. De même qu’il revendiqua comme siennes toutes les idées justes qui courent le monde : « Ce qui est d’accord avec le bon sens est d’accord avec la vérité, et doit être pris pour guide. C’est cela seul qu’a pu enseigner Buddha notre maître[14] » ; de même, soit indifférence, soit habileté, donna-t-il droit de cité dans son ciel aux vieilles créations du théisme populaire, à Indra, aux Trayas Triñçat[15] (les huit Vasus, les onze Rudras, les douze Aditiyas et les deux Açvins), à Brahmâ. L’enseignement nouveau gagna certainement à se montrer bon prince, et le nombre des conversions s’accrut en raison des égards témoignés aux convertis.


V


Ainsi, du plus infime des mondes inférieurs jusqu’au plus éminent des mondes supérieurs, s’agitent les êtres, ballottés sans relâche d’existence en existence, condamnés sans relâche à la naissance, à la vieillesse, à la maladie et à la mort : « Quel sujet de rire, quelle joie y a-t-il ici-bas ? » s’écrie incessamment Buddha[16].

De quelque côté qu’il se tourne, se dresse devant lui le spectre de la misère humaine. Mais il ne manifeste à cette vue rien qui ressemble aux invectives audacieuses de Job, à la méprisante ironie d’Héraclite, à l’immense dégoût amené chez Salomon par la satiété. Cet Indien que tout ennuie parce qu’il doute de tout, qui ne croit même à sa propre existence que juste assez pour souhaiter d’y mettre un terme, hait la vie, non pas seulement parce qu’il n’aperçoit en elle que néant, fragilité, mensonge et contradiction, mais aussi, mais surtout, parce qu’elle est la vie, c’est-à-dire la mobilité, le changement, la rénovation, l’action en un mot, ce cauchemar des cerveaux énervés par le soleil qui les brûle.

Il n’est point étonnant que l’éternel Sunt lacrymae rerum, généralisé ainsi à l’excès, ait perdu en profondeur ce qu’il gagnait en étendue, que Buddha n’ait trouvé, ni pour le railler ni pour le maudire, des accents comparables à ceux dont résonnèrent l’Ionie et la Judée. Dans l’Inde, où la personnalité humaine, au lieu de se dédoubler en deux principes nettement distincts l’un de l’autre, quoique intimement unis l’un à l’autre, ne consista jamais qu’en une association confuse, et sans vraie réalité substantielle, des skandhas[17] (les éléments constitutifs) avec le karma (les actes), l’individu est construit d’une manière trop incomplète au dedans aussi bien qu’au dehors, il présente trop peu de consistance et trop d’incertitude dans les contours pour vibrer, aux mêmes contacts, avec la même intensité subjective que chacun des deux facteurs du moi occidental.

Buddha eut donc, de la « misère humaine », le seul sentiment qu’un homme de l’extrême Orient pût en avoir ; mais il l’eut si fortement et si largement qu’il en fit l’article fondamental de son Credo : « Quand on se réfugie en Buddha, dans la Loi et dans la Communauté (la grande trinité buddhique), on contemple d’une vue complète les quatre vérités principales, la douleur, l’origine de la douleur, la destruction de la douleur et la voie sainte aux huit embranchements qui conduit à la destruction de la douleur. »

Ainsi, à la base du système la douleur, au faîte la destruction de la douleur, dans l’intervalle deux propositions complémentaires, dénonçant l’une l’origine de la douleur, l’autre les moyens d’arriver à la destruction de la douleur.

Le mal, le péché, la concupiscence, Mâra, voilà l’origine de la douleur : théorie vieille comme le monde qui se retrouve même dans l’Évangile : « Rabbi, quis peccavit, hic aut parentes ejus, ut cœcus nasceretur ? » (Jean, ix, 2), avec cette différence capitale toutefois que la croyance à la transmigration empêche d’étendre l’hérédité du péché au-delà de l’individu.

L’observation, dans le sein de la Communauté, de la Loi prêchée par Buddha, voilà l’unique voie ouverte devant celui qui veut faire son salut, ce salut devenu si célèbre sous le nom de « Nirvâna ».


VI


Nirvâna signifie en sanscrit extinction, et, par suite, anéantissement. C’est, à proprement parler, une lampe sur laquelle on souffle, un feu follet qui s’évanouit à l’aurore. Quiconque entre dans le Nirvâna entre dans le néant ; et le couronnement d’une interminable série d’existences, lasses de vertu, est un éternel repos dans une mort sans lendemain !

On n’arrive à la dignité d’Élu ou Arhat, avant-courrière du Nirvâna, qu’après s’être élevé peu à peu du monde de la concupiscence au monde des formes, du monde des formes au monde sans formes, qu’après avoir triomphé définitivement du « Constructeur de l’Édifice », de ce singulier créateur buddhiste qui n’est autre que le péché considéré comme la cause de toute reviviscence. Alors seulement à l’Arhat, abruti, émacié, éteint, apparaît « la terre promise », l’abîme vers lequel Buddha le pousse, et dans lequel il roule avec l’inconscient élan des corps inorganiques.

Ce n’est encore là pourtant que le Nirvâna inférieur, le Nirvâna avec un reste qui est l’enveloppe humaine dans laquelle l’anéanti demeure emprisonné. Le Nirvâna complet, le Nirvâna sans reste date de la mort de l’Arhat, du moment solennel où se désagrègent pour la dernière fois les éléments constitutifs de son être, les skandhas et le karma, où sa silhouette, depuis longtemps à peine perceptible, disparaît à jamais du miroir aux phénomènes, cher à la spéculation hindoue.

Non content d’aggraver toutes les misères de l’humanité par la négation qu’il met au bout, d’ajouter à l’accablement des malheureux le poids insupportable du néant, Buddha se heurte ici à une contradiction manifeste : si la matière est infinie dans le temps comme dans l’espace, si la somme des éléments constitutifs demeure invariablement égale à elle-même, comment admettre un terme quelconque à l’existence des atomes, une lacune dans leur masse, une diminution dans leur nombre ? La moindre atteinte portée à l’équilibre d’un pareil système n’entraîne-t-elle pas sa ruine totale ?

À cette objection, Buddha répond ce que répondit plus tard Hegel en semblable occurrence. L’analogie des situations suffit à expliquer l’analogie des procédés. Tous deux, l’Indien et l’Allemand, aux prises avec les mêmes difficultés, désespérèrent également de les résoudre et dédaignèrent de les tourner. Force leur fut donc, à tous deux, de recourir au même parti extrême — le seul qui leur restât, — celui de nier l’existence de ces difficultés, en proclamant bien haut l’identité finale des contradictoires, de l’être et du non-être, du oui et du non.

Pour être tranchés, tous les nœuds gordiens ont besoin de l’épée d’Alexandre.


VII


Rien ne ressemble moins au dogme buddhiste que la morale buddhiste. D’un côté, une métaphysique rebutante, hérissée de sophismes et de contradictions, de l’autre, de vrais sermons sur la montagne, d’aimables et claires invitations à la modération dans les désirs, à l’aumône, au mépris des injures, au respect d’autrui, exprimées parfois, avec une sincérité d’allures que n’eut point désavouée Matthieu, dans un langage digne de Jean, « des fleurs vraiment galiléennes, écloses aux premiers jours sous les pas embaumés du rêveur divin[18] ».

Les cinq grands commandements prohibitifs sont : ne point tuer, ne point voler, ne point commettre d’adultère, ne point mentir, ne point s’enivrer ; les six vertus transcendantes : la générosité, la moralité, la patience, l’énergie, la contemplation, la sagesse.

Quatre attributs principaux distinguent le Çramana (celui qui vit purement, le religieux) : il n’outrage pas qui l’outrage, il ne répond pas à la colère par la colère, à l’accusation par l’accusation, à des coups par des coups. Buddha lui interdit les représentations théâtrales, l’usage des parfums, la possession de tout objet d’or et d’argent[19], lui enjoint de se vêtir de haillons recouverts d’un manteau jaune, de manger, une seule fois par jour, avant midi, un peu de riz imploré de la charité publique, d’habiter les bois dans la saison sèche, les viharas ou couvents dans celle des pluies, de dormir, assis et non couché, sur une natte qui ne doit jamais être déplacée, de passer, chaque mois, une nuit au cimetière pour y méditer sur le néant des choses humaines, de confesser humblement, à des époques fixes, ses péchés devant la Communauté assemblée, et enfin, de vivre dans la plus rigoureuse chasteté.

Ces prescriptions, quelque rigides qu’elles fussent, ne lui suffirent point encore. Comme Lao-tseu, Patanjali, les Alexandrins, les Sufistes, Molinos et Mme Guyon, il se laissa entraîner par son zèle au-delà des limites assignées sur la terre à la pratique du bien, sinon par la loi divine, au moins par la raison humaine ; et ce fut dans la contemplation parfaite, c’est-à-dire dans un état d’inertie, de passivité, d’anesthésie physique et morale, où l’on ne désire plus rien, pas même le salut, où l’on ne craint plus rien, pas même la damnation, qu’il fit, en vrai quiétiste, résider l’idéal de la vie religieuse[20].

Un pareil désintéressement de toutes choses conduit tout droit à la plus cynique indifférence morale. La possibilité de tirer cette conclusion extrême des prémisses posées par eux n’échappe point, d’ordinaire, aux chefs d’écoles quiétistes. Mais ils se flattent toujours de corriger, à force de rigorisme dans les mœurs, ce qu’il y a de trop lâche chez eux dans les idées. Ne voit-on pas, à chaque instant, des hommes valoir mieux que leurs doctrines ?

Buddha, imprudent comme tous les Indiens, ne soupçonna même point l’abus qu’on pouvait faire des siennes. Il est vrai que son monde des formes et son monde sans formes gravitaient dans des orbites trop éloignés du vulgaire pour que celui-ci eût jamais l’indiscrète curiosité d’analyser les priviléges dont y jouissaient les Élus, et la tentation libertine de faire descendre du domaine de la spéculation dans celui des faits l’inconscience absolue qui y était érigée en règle unique de conduite.


VIII


Outre le dogme et la morale qui constituent le gros œuvre de toute construction religieuse, il y a le culte qui en est le revêtement extérieur. Le dehors d’un semblable édifice ne répond pas toujours au dedans. Il peut arriver ou que des imperfections choquantes se dissimulent derrière les somptuosités de la façade, ou que la simplicité de celle-ci fasse d’autant mieux ressortir la grandeur du plan général, et le génie déployé intérieurement par l’architecte. Ce dernier cas est celui du buddhisme ; non qu’il soit également achevé dans toutes ses parties, mais jamais œuvre aussi bien faite pour durer ne présenta plus modeste apparence, jamais culte — j’entends par culte tout ce qui se rattache à l’organisation matérielle — jamais culte ne fut réduit à une moindre expression, dépourvu à un égal degré de moyens d’agir sur les sens et l’imagination[21]. Buddha, qui n’adorait pas de Dieu, ne bâtit pas de temples, n’institua ni clergé, ni rituel, ni cérémonies d’aucune sorte. Le vrai buddhiste ne prie pas et nul ne prie pour lui. — Qui prierait-il ? — À qui s’adresserait une médiation sacerdotale quelconque ? — Et puis, pourquoi créer une nouvelle caste de brâhmanes ? De la part d’un homme aussi ennemi des théocraties que Buddha, c’eût été un véritable illogisme.

L’entrée dans le Nirvâna équivalant à une sorte de divinisation de l’individu, chacun devint l’artisan unique de son salut, son propre prêtre en même temps que son propre dieu. Mais Buddha connaissait trop bien la débilité humaine pour ne pas en avoir pitié et souci. À ce qui manquait à ses fidèles du côté du surnaturel, ordinaire soutien des âmes défaillantes, il chercha et trouva une compensation dans ce qu’il y a de plus puissant au monde — après Dieu — dans l’association. De là, après la prépondérance exclusive donnée à l’âpreté des efforts individuels, l’importance capitale prise, dans son système, par l’institution chargée de provoquer, de régler et de diriger ces efforts. J’ai nommé l’ascétisme monastique.

Ici encore le génie de Buddha se distingue moins par l’originalité de la conception que par l’habileté de la mise en œuvre. Les brâhmanes avaient fait pénétrer l’ascétisme si avant dans les habitudes et dans les goûts de l’Inde, qu’il lui suffit de peser sur ce levier pour la soulever. Toutes les castes furent ébranlées du coup, toutes appelées à partager fraternellement ce qui avait été jusque-là l’apanage envié d’une seule, toutes autorisées à ceindre, sans plus de préparation qu’un peu de bonne volonté, l’auréole de sainteté et de science que les brâhmanes devaient à de longs siècles d’austères labeurs ! Les portes ainsi grandes ouvertes, avec quelle fureur ne se rua-t-on pas dans la vie religieuse, jaloux qu’on était, hommes et femmes, Bhixus[22] et Bhixunîs, d’imiter les mortifications du maître, et surtout de prendre une éclatante revanche du passé !

Rien n’avait été négligé d’ailleurs par Buddha de ce qui pouvait relever aux yeux du monde l’humble condition matérielle du Bhixu. Le Bhixu était son fils adoptif, l’objet exclusif de ses préoccupations ; à lui seul la plénitude de l’obéissance assurait la plénitude de la rémunération. À voir même l’insistance avec laquelle étaient prêchés aux laïques le devoir de l’aumône, au religieux le droit à l’aumône, il semblait que les laïques n’eussent d’autre raison d’être ici-bas que celle de servir de pourvoyeurs, de nourriciers au religieux, vrais organes matériels asservis à sa pure intelligence.

Indépendamment du goût naturel des Indiens pour la vie ascétique, et des priviléges attachés à la condition de Bhixu, une troisième cause contribua encore à grossir le nombre des religieux : ce fut la simplicité des formalités exigées des postulants. On pouvait commencer son noviciat dès l’âge de huit ans ; dans les pays chauds où le fruit suit de si près la fleur, les années comptent double. Dès que l’élève avait appris de ses maîtres spirituels à connaître et à observer la Loi, dès qu’il était surtout bien pénétré des devoirs spéciaux qui incombent au Bhixu, la Communauté l’accueillait dans son sein, sans lui demander autre chose que l’affirmation qu’il agissait, dans la circonstance présente, en toute liberté comme en pleine connaissance de cause, et la promesse d’obéir fidèlement aux prescriptions de Buddha, de la Loi, et de la Communauté. De tels vœux, si aisés à prononcer, ne pouvaient être éternels. Aussi le Bhixu demeurait-il toujours maître de quitter la robe jaune, avec l’assentiment de ses frères en religion.

Merveilleuse puissance de la Foi ! Ces franciscains de l’extrême Orient que leur règle ne groupait ni autour d’un chef spirituel, ni autour d’un clocher, la seule parole de Buddha suffisait à les rallier comme un vivant étendard ! Divisés théoriquement parfois sur certains points de dogme, ils se retrouvaient toujours d’accord quant à la pratique en commun des mêmes vertus. Peu leur importait qu’ils ne crussent en réalité à Rien en croyant à Buddha, qu’il n’y eut Rien au bout du dogme et de la morale buddhistes, que le ridicule côtoyât souvent le sublime[23] dans l’une aussi bien que dans l’autre, que ce fût un dessein insensé que celui d’une innombrable confrérie de mendiants essayant de tarir les sources de la vie en faisant du célibat l’état normal de l’humanité ! Toute Foi est affaire, non de raisonnement, mais de sentiment (Credo quia absurdum) ; et l’ascétisme monastique avait poussé de trop profondes racines dans l’Inde, au moment où Buddha lui en livra le sol entier, pour ne pas y devenir bien vite cet arbre immense qui a peuplé l’univers de ses rejetons[24].


IX


De Maistre a dit que « les écrits de Platon ont été la préface de l’Évangile ». Le mot serait plus juste appliqué à Buddha, d’autant mieux qu’on pourrait l’étendre à l’existence terrestre des deux réformateurs. « En lisant les particularités de la vie de Buddha, déclare Mgr Bigandet, vicaire apostolique d’Ava et Pégu, il est impossible de ne pas songer à beaucoup de circonstances de la vie de Notre-Seigneur, telles qu’elles sont rapportées dans les Évangiles[25]. »

Cependant Buddha ne fut pas plus le prototype de Jésus que Jésus ne fut une copie de Buddha. Ce sont deux anneaux d’une même chaîne, non deux aspects d’une même physionomie. Leur développement, à l’un et à l’autre, a été absolument indépendant et original, et les analogies qu’on peut faire ressortir entre eux résultent simplement de ce qu’ils vinrent en ce monde, à des titres divers, dans des temps et sous des cieux différents, avec la mission identique de l’instruire et de le consoler. Instruments, celui-ci conscient, celui-là inconscient de la même volonté suprême, ils furent, aussi visiblement que Zoroastre, Moïse et Mahomet, Pythagore, Confucius et Platon, les produits inégaux d’inégales civilisations antérieures, les artisans successifs d’un progrès postérieur égal à la somme de vérités dont chacun d’eux était dépositaire. Ce que Buddha avait commencé, Jésus l’acheva[26].

Tout s’enchaîne en effet ici-bas, et ce que nous appelons l’histoire, n’est que la réalisation progressive d’un plan qui s’est affirmé dès que « la lumière fut ». Les religions échapperaient-elles, seules, à cette loi de l’univers, et les verrait-on éclater à l’improviste, comme un météore,

Prolem sine matre creatam ?

Non. Fille des siècles écoulés avant de devenir mère des siècles futurs, chacune d’elles a hérité en naissant de tout ce qui est digne de survivre au passé. Si d’innombrables générations se pressent sur ses pas, c’est à cause du précieux trésor dont elles la voient gardienne, non moins que de l’entraînante hardiesse avec laquelle elle s’est mise à leur tête. Mais vienne le jour où, soit imprudence, soit décrépitude, elle se laisse distancer par ceux qu’elle avait charge de conduire, l’héritage change de mains, sans que l’interminable procession s’arrête, et les poëtes racontent, une fois de plus, qu’« un nouveau Jupiter a pris la place de Saturne vieilli. »

Le buddhisme arriva à son heure, au moment psychologique où la théocratie des brâhmanes, depuis longtemps sapée par leur philosophie, était prête à crouler sous l’effort des revendications populaires. On salua dès le premier jour, en Buddha, le Rédempteur depuis longtemps attendu ; et le zèle dont le pasteur se montrait animé égala à peine l’enthousiasme avec lequel il fut accueilli par le troupeau.

À cette voix plus charmeresse que celle d’Orphée, tombaient les barrières des castes, inébranlées jusque-là ; brâhmanes, xattriyas, vaicyas, çûdras, prêtres, guerriers, marchands, laboureurs et esclaves accouraient pêle-mêle, attendris et fascinés. Tous les rangs étaient confondus, toutes les traditions méconnues, tous les priviléges foulés aux pieds dans ces saturnales de l’égalité et de la mortification, à la faveur desquelles on vitproh pudor ! en pays si formaliste — des hommes appartenant aux classes infimes s’asseoir sur le trône et fonder de puissants empires !


X


Cette révolution, sociale autant que religieuse, a produit toute une littérature[27]. Le Canon buddhiste se compose d’innombrables ouvrages d’une rédaction plus ou moins désordonnée d’une antiquité et d’une authenticité plus ou moins contestables. Si M. Fergusson a pu prétendre, avec quelque apparence de raison, que la forme définitive sous laquelle il nous est parvenu date seulement du cinquième siècle de notre ère, la plupart des indianistes s’accordent, avec non moins de vraisemblance, à faire remonter certaines parties de ce Canon à deux ou trois siècles avant Jésus-Christ, c’est-à-dire à l’époque où la tenue par les rois hindous de grandes assises œcuméniques, et l’introduction, contemporaine de ces conciles, de l’écriture dans l’Inde, amenèrent la cristallisation d’une doctrine jusque-là ondoyante et fluide comme toutes les traditions orales.

Deux grandes écoles d’exégèse, celle du Hînayâna (petit véhicule) et celle du Mahâyâna (grand véhicule) se partagèrent l’élaboration de l’enseignement sacré. L’antériorité appartient, sans conteste, au Hînayâna qui, semblable à nos synoptiques chrétiens, reflète simplement, naïvement, la physionomie des siècles apostoliques. Les écrits auxquels il a donné naissance sont les plus humains, les plus pratiques de tous, tandis que le Mahâyâna, œuvre compliquée, diffuse, hérissée de subtilités et d’exagérations, rappelle les plus mauvais produits de la scholastique chrétienne du moyen âge : « Dans le Mahâyâna, dit M. Vassilief, tout est vide, et ce vide est l’être général et absolu de tout ce qui existe. Il est comme la fusion de toutes les contradictions, et à l’abri de toute accessibilité de la pensée. »

La postériorité du Mahâyâna ressort non-seulement de ce dernier fait que le buddhisme primitif borna sa métaphysique aux quatre vérités d’abord, puis aux douze Nidânas[28], mais encore de celui-ci : que les sectateurs du Hînayâna sont toujours appelés Çramanas et Çravâkas, qui est certainement le nom des plus anciens buddhistes. Au Hînayâna se rattache le souvenir des Pandits ou savants Açvagôsha et Vaçubandhu. Le saint Thomas de la Somme mahâyâniste fut le moine Nâgârjuna.

L’ensemble du canon forme les trois corbeilles (Tripitaka). Ces trois corbeilles sont :

1° Le Sûtra (Doctrine), qui renferme les propres paroles de Buddha — ipsissima verba — et qui s’adresse à tous les fidèles sans exception ;

2° Le Vinaya (Discipline), comprenant les règles de la vie religieuse, à l’usage des Bhixus ;

3° L’Abhidharma (Métaphysique), recueil, incontestablement postérieur, de rêvasseries de toute espèce — réservé aux dieux, dit le vulgaire qui n’y comprend rien.

La tradition qui fait de Sûtra l’œuvre propre de Buddha, attribue le Vinaya à Utpâli, et l’Abhidharma à Mahâkâcyapa, vrais Pères de l’église buddhique qui vécurent à l’époque des deux premiers conciles.

Nous possédons deux rédactions anciennes du Tripitaka : l’une en pâli, trouvée à Ceylan entre les mains des prêtres cinghalais ; l’autre sanscrite, que M. Hodgson a découverte dans le Népâl. Sont-elles toutes deux primitives, reproduisant chacune un aspect différent de l’enseignement du maître ? ou bien se réduisirent-elles originairement à une seule, cantonnée à dessein dans une langue spéciale ? D’après Hodgson, Burnouf et Lassen, les livres canoniques ont été écrits simultanément en sanscrit et en pâli, en sanscrit pour les savants, en pâli pour le vulgaire. Certains ouvrages fondamentaux, mais destinés à un auditoire choisi, n’ont été exhumés qu’en sanscrit, la Prajñâpâramitâ par exemple[29]. MM. d’Alwis, Childers et Minayeff pensent, au contraire, que la rédaction pâlie est seule originale, peut-être même seule orthodoxe, et que ce fut uniquement plus tard, et pour les besoins de leur polémique avec les brâhmanes, que les buddhistes en firent une version sanscrite. Si la Prajñâpâramitâ manque en pâli, le Dhammapada n’existe point en sanscrit. Cette dernière opinion semble avoir prévalu, soutenue qu’elle est par des savants qui ont fait du pâli une étude approfondie, et qui ont nettement déterminé sa place dans la linguistique hindoue.

Nous savions que le sanscrit est une langue purement littéraire, trop artificiellement agencée pour avoir jamais été parlée telle que les livres nous l’ont transmise. Nous savions que, né d’idiomes populaires, bourgeois fils de paysans, il se distingue autant de ces derniers que le latin de Virgile diffère des grafitti de Pompéi, ou l’hébreu rabbinique de l’araméen parlé par Jésus ; que deux courants de langage, sortis de la même source, mais nettement séparés l’un de l’autre, coulent parallèlement dans l’Inde depuis un temps immémorial. À l’un puisent les Pandits, à l’autre les classes populaires ; et tandis que celui-là, emprisonné dans un lit immuable, abrité contre tous les vents qui pourraient rider sa surface, reflète éternellement la monotone image de la même caste privilégiée, celui-ci, vif et capricieux, réfléchit, sans jamais se lasser, le mouvant spectacle de ses rives.

Nous rattachions en même temps le pâli au dernier de ces deux courants ; et nous en faisions l’idiome vulgaire parlé dans le Magadha, non-seulement du vivant de Câkyamuni, mais bien plus tard encore, lors de la réunion des conciles et de la coordination définitive des Saintes Écritures.

C’était avoir à la fois tort et raison : raison, en affirmant que Buddha a prêché en pâli, tort, en voyant dans le pâli des textes la langue usuelle d’Açôka et de ses successeurs. En vertu du transformisme indéfini qui affecte toutes choses, le pâli, non écrit avant les conciles, et par conséquent sans défense aucune contre l’altération phonétique, se modifia de diverses manières suivant les divers usages qu’on en fit. Indissolublement uni, d’un côté, à l’enseignement du maître, arrêté par conséquent dans sa croissance à la date précise de cette incrustation de l’idée dans le mot, de l’esprit dans la lettre, il revêtit vite chez les Bhixus l’aspect immuable d’une langue morte ; tandis que, d’un autre, les profanes continuant de se servir de lui pour les besoins de chaque jour, il demeura soumis chez eux à l’incessante mobilité qui est la loi des organismes vivants. Un vrai dédoublement s’était donc opéré. En face d’un idiome littéraire, resté debout, mais vide de séve et comme pétrifié, végétaient vigoureusement des dialectes locaux, dialectes dont les inscriptions, les grammaires et les pièces de théâtre nous ont conservé d’assez apparents spécimens pour que, malgré la distance, nous distinguions encore les caractères communs de l’espèce à travers les dissemblances des variétés. Fiers d’avoir ainsi élevé autel contre autel, les disciples de Çâkyamuni pouvaient opposer désormais à la langue sacrée du brâhmanisme, le sanscrit, la langue sacrée du buddhisme, le pâli. N’a-t-on pas toujours cru éterniser ses doctrines en les immobilisant ?

La rédaction sanscrite des Livres Saints a été adoptée par les buddhistes du nord, c’est-à-dire qu’elle passa successivement, avec la foi nouvelle, du Magadha au Népâl, du Népâl au Thibet, du Thibet en Mongolie et en Chine. Les buddhistes du sud ont conservé intacte la rédaction pâlie apportée à Ceylan vers le iiie siècle avant notre ère par Mahinda, fils d’Açôka et petit-fils de C’andragupta, le Sandracottus contemporain d’Alexandre. Mahinda s’était mis en route après le concile tenu par son père à Pataliputra. Il savait par cœur, dit-on, tout le Tripitaka ; et pendant son séjour à Ceylan, il en traduisit une partie en cinghalais. Vers le ve siècle de notre ère, un brâhmane converti, dont nous ne connaissons que le surnom — Buddhaghôsha — venu, comme Mahinda, du Magadha, retraduisit en pâli les versions cinghalaises de son prédécesseur, dont les originaux s’étaient perdus. Il semble que les textes restèrent à l’abri de ces modifications successives, les commentaires seuls, destinés au vulgaire, ayant eu besoin d’être mis à sa portée immédiate. Buddhaghôsha ne se contenta point de combler les lacunes qui existaient dans le texte pâli. Il révisa le corps entier des Écritures ; et de ses mains sortit la rédaction définitive qui a servi de base aux traductions birmane et siamoise.


XI


Le Dhammapada fait partie de cet ensemble pâli révisé par Buddhaghôsha. Il occupe la seconde place dans le Xudraka Nikâya — recueil de petits ouvrages — constituant la cinquième section de la première corbeille, le Sûtra[30].

Le sens exact du mot Dhammapada n’apparaît pas clairement. Gogerly l’a traduit par Footsteps of religion, Fausböll par Collectio versuum de religione, Weber par Lehrsprüche, Max Müller enfin par The path of virtue[31]. Si j’avais qualité pour hasarder une interprétation, je proposerais, soit : La base de la religion, soit : La voie tracée par la loi.

Le Dhammapada se divise en vingt-six chapitres (Varga), contenant en tout quatre cent vingt-trois stances, sorties telles quelles, dit-on, de la bouche de Buddha. À des mètres variés appartiennent ces stances qui comptent depuis deux padas ou vers jusqu’à six. Chacune d’elles sert d’enveloppe soit à un axiome dogmatique, soit à un précepte moral, découpés, semble-t-il, l’un comme l’autre, dans les gros livres du canon sacré, pour la plus grande édification en même temps que pour la plus grande commodité des fidèles. C’est vraiment, a très-bien dit M. Léon Fëer, « une Anthologie, un Selectæ e Buddhæ concionibus sententiæ ». Ajoutons : un Selectæ à la composition duquel n’a présidé aucun plan. De là, à chaque instant, l’incohérence et le décousu des idées, la présence côte à côte d’éléments disparates que rattache entre eux le seul lien, tout artificiel, d’une même image, d’un même mot incessamment répétés.

Les buddhistes méprisaient la littérature autant que le reste. Aussi ont-ils exagéré comme à plaisir les défauts innés du génie hindou, indiscipliné et exubérant, même dans les œuvres qui portent l’empreinte manifeste d’une influence hellénique. Les yeux perdus dans le vague, nul souci du vêtement dont ils habillaient leurs idées, de l’ordre dans lequel ils les présentaient, du milieu destiné à les recevoir, ne troubla jamais leur impassible sérénité. N’habitaient-ils pas un monde immédiatement sublunaire, où ne pénétrait rien des sensations d’ici-bas, puisque les réalités substantielles en étaient exclues avec le soin le plus jaloux ? Tout ce qui irrite, tout ce qui blesse notre goût occidental, absence d’ordre et de symétrie, jeux de mots puérils, étymologies absurdes et répétitions fastidieuses, tout cela les laissa donc insensibles et indifférents ; et ce fut pour ainsi dire à leur insu, que dans leur bouche ou sous leur plume éclatèrent — trop rarement, hélas ! — telle expression touchante, telle image pittoresque, tel vers énergiquement frappé, sillonnant comme un éclair ce ciel uniformément gris, sans transparence et sans éclat.

Le Dhammapada a de bonne heure attiré l’attention des indianistes, à cause de la forme résumée et accessible à tous sous laquelle il présente l’enseignement de Çâkyamuni. Des fragments en avaient déjà été traduits par Burnouf, d’Alwis, et Gogerly, lorsque, en 1855, à Copenhague, Fausböll publia intégralement le texte pâli d’après trois manuscrits existant dans la bibliothèque de cette ville : publication définitive, à laquelle M. Childers seul a proposé quelques corrections que lui a suggérées un Pandit cinghalais[32]. Trois versions complètes, faites de ce texte par MM. Fausböll, Weber et Max Müller, en ont élucidé à peu près toutes les difficultés : la première, latine, l’accompagnant ; la seconde, allemande, comprenant les pages 118 à 185 du premier volume des Indische Streifen (Berlin, 1868) ; la troisième, anglaise, précédant les Buddhaghôsha’s Parables du « Captain Rogers » (Londres, 1870).

Les indianistes de notre pays sont trop familiers avec les livres de MM. Fausböll, Weber et Müller pour avoir jamais senti la nécessité d’une quatrième traduction — française celle-là. Il n’en est point malheureusement ainsi de cette fraction de plus en plus considérable du public lettré qui prend goût à la science comparative des religions, et qu’on ne saurait trop prémunir par un commerce direct avec les sources contre les assertions hasardées dont fourmillent certains ouvrages de littérature courante[33].

C’est à ce public-là que j’offre, dans notre langue, une interprétation absolument littérale du Dhammapada. Les travaux de mes trois devanciers ont été soumis par moi à une attentive comparaison entre eux et avec le texte pâli ; et partout où se produisait un désaccord, j’ai essayé, à l’aide des récentes publications de MM. Childers et Minayef, de faire jaillir la lumière du choc de ces divergences[34].

J’ai transcrit en français sous leur forme sanscrite, qui est la plus usitée, tous les termes spéciaux, toutes les appellations caractéristiques auxquels les immortels travaux de Burnouf ont donné droit de cité en notre langue : Nirvâna, Arhat, Bhixu, Çramana, Arya, etc., etc. Le titre seul de l’opuscule Dhammapada est resté pâli. Le Dhammapada n’existant qu’en pâli, l’emploi de l’équivalent sanscrit Dharmapada n’avait pas de raison d’être.

Je remercie, en terminant, mon savant ami M. Léon Fëer d’avoir bien voulu joindre à ma traduction du Dhammapada sa traduction du Sûtra en 42 articles.[35]


F. HÛ.

LE DHAMMAPADA


CHAPITRE PREMIER




VERS ACCOUPLÉS


1
Dans la nature propre des êtres, le sens interne tient la première place, le sens interne est ce qu’il y a de plus éminent, le sens interne les fait ce qu’ils sont. Quiconque parle ou agit avec un sens interne corrompu, — celui-là, la douleur le suit, comme la roue suit le pied de l’animal qui traîne (le chariot).

2 Dans la nature propre des êtres, le sens interne tient la première place, le sens interne est ce qu’il y a de plus éminent, le sens interne les fait ce qu’ils sont. Quiconque parle ou agit avec un sens interne purifié, — celui-là, le bonheur le suit, ainsi qu’une ombre inséparable.

3 « On m’a injurié, on m’a frappé, on m’a terrassé, on m’a dépouillé ! » — Ceux qui se laissent aller à parler ainsi ne cessent point de haïr.

4 « On m’a injurié, on m’a frappé, on m’a terrassé, on m’a dépouillé ! » — Ceux qui ne se laissent pas aller à parler ainsi, cessent de haïr.

5 « Ce qui fait cesser ici-bas les haines, ce n’est aucunement la haine, mais bien l’absence de haine. » — Voilà un axiome vieux comme le monde.

6 Les uns ne connaissent point ce précepte : « Contenons-nous ici-bas. » — Ceux qui le connaissent n’ont plus alors de différends (avec personne).

7 Celui qui a seulement le plaisir en vue, qui vit dans l’incontinence des sens, qui jouit sans mesure, ce lâche dépourvu de toute énergie, Mâra vient à bout de lui, aussi facilement que le vent d’un arbre fragile.

8 Celui qui n’a pas seulement le plaisir en vue, qui vit dans la continence des sens, qui jouit avec mesure, ce croyant zélé et énergique, Mâra ne vient pas plus à bout de lui que le vent d’une montagne rocheuse.

9 Celui qui, sans s’être purifié, revêtira le vêtement de pureté jaune orangé[36], — celui-là, étranger à la continence et à la vérité, n’est pas digne du vêtement jaune orangé.

10 Celui qui s’est purifié, qui est doué de toutes les vertus, et familier avec la continence et la vérité, — celui-là est digne du vêtement jaune orangé.

11 Ceux qui, dans ce qui n’est pas l’essence, voient l’essence, et, dans ce qui est l’essence, ne voient pas l’essence, — ceux-là s’abandonnent à d’illégitimes aspirations et n’atteignent point à l’essence.

12 Ceux qui, dans ce qui est l’essence, voient l’essence, et, dans ce qui n’est pas l’essence, ne voient pas l’essence, — ceux-là s’abandonnent à de légitimes aspirations et atteignent à l’essence.

13 De même que, dans une maison dont la couverture est mauvaise, pénètre la pluie, de même dans un esprit où la méditation n’habite point, pénètre la passion.

14 De même que, dans une maison dont la couverture est bonne, ne pénètre point la pluie, de même dans un esprit où la méditation habite, ne pénètre point la passion.

15 Ici-bas, comme après sa mort, dans les deux cas, le méchant s’afflige. Il s’afflige, il est tourmenté à la vue de la perversité de ses actions.

16 Ici-bas, comme après sa mort, dans les deux cas, l’homme de bien se réjouit. Il se réjouit, il est heureux, à la vue de la pureté de ses actions.

17 Ici-bas, comme après sa mort, dans les deux cas, le méchant se désole. « J’ai fait le mal, » dit-il en se désolant. Plus grande encore est sa désolation, à mesure qu’il avance dans la voie mauvaise.

18 Ici-bas, comme après sa mort, dans les deux cas, l’homme de bien se réjouit. « J’ai fait le bien, » dit-il en se réjouissant. Plus grande encore est sa joie, à mesure qu’il avance dans la bonne voie.

19 Quand même il serait en état de réciter nombre de textes sacrés, l’étourdi, qui n’agit point conformément à ces textes, ressemble au vacher comptant les vaches d’autrui, et ne fait point partie de la Communauté.

20 Quand même il ne serait en état de réciter que peu de textes sacrés, celui qui agit conformément à la loi, qui s’est débarrassé de la passion, de la haine et de l’agitation de l’esprit, qui, pourvu de la vraie science, la pensée complétement affranchie, est détaché de tout en ce monde et dans l’autre, — celui-là fait partie de la Communauté.

CHAPITRE II




LA VIGILANCE


21 La vigilance est le chemin qui mène à l’affranchissement de la mort, la négligence celui qui mène à la mort[37]. Les hommes vigilants ne meurent pas, les négligents sont déjà comme des morts.

22 Ceux qui savent parfaitement cela, et qui ont appris à être vigilants, — ceux-là se réjouissent de leur vigilance, en marchant avec bonheur sur les traces des Aryas[38].

23 À l’aide de la méditation, de la persévérance et d’une infatigable énergie, les sages atteignent le Nirvâna, la béatitude suprême.

24 L’homme actif, instruit, se conduisant avec pureté et réflexion, continent, vivant selon la Loi, et vigilant, répand un éclat de plus en plus vif.

25 Au moyen du zèle, de la vigilance, de la paix de l’âme et de l’empire sur soi-même, le sage peut se faire une île que les flots n’inondent pas.

26 Les sots, étourdis comme ils le sont, se laissent aller à la négligence. Le sage, au contraire, conserve la vigilance comme le plus précieux des trésors.

27 Ne vous abandonnez point à la négligence, ni à un commerce quelconque avec l’amour et le plaisir. La vigilance et la méditation procurent une grande félicité.

28 Lorsque, grâce à la vigilance, le savant a cessé d’être négligent, il s’élève alors jusqu’au séjour de la Science ; et, de là, joyeux et sage, du même œil que celui qui est sur une montagne regarde ceux qui sont dans la plaine, il regarde la foule affligée et sotte.

29 Vigilant au milieu des négligents, éveillé au milieu des endormis, l’homme intelligent marche, laissant les autres aussi loin derrière lui qu’un rapide coursier laisse un cheval débile.

30 C’est grâce à la vigilance que Maghavan (Indra[39]) est arrivé au rang suprême parmi les dieux. La vigilance est préconisée, la négligence condamnée éternellement.

31 Le Bhixu, qui se complait dans la vigilance, qui voit le danger de la négligence, s’avance pareil au feu, brûlant ses liens, faibles ou forts.

32 Le Bhixu, qui se complait dans la vigilance, qui voit le danger de la négligence, n’est pas capable de manquer jamais à la sainteté, mais est près d’atteindre le Nirvâna.

CHAPITRE III




LA PENSÉE


33 À sa pensée vacillante, mobile, difficile à contenir, difficile à maîtriser, l’homme intelligent impose la même rectitude qu’un faiseur de flèches à une flèche.

34 Ainsi que le poisson jeté sur le sol, loin de son séjour habituel, cette pensée s’agite convulsivement pour se soustraire à la domination de Mâra[40].

35 La pensée est difficile à contenir, légère, courant où il lui plaît. La dompter est chose salutaire ; domptée, elle procure le bonheur.

36 La pensée est difficile à découvrir, très-adroite, courant où il lui plaît. Que le sage la surveille ; surveillée, elle procure le bonheur.

37 Vagabonde, solitaire et incorporelle, la pensée habite les replis de l’être. Ceux qui la contiendront seront délivrés des liens de Mâra.

38 Celui dont la pensée n’a pas de fixité, qui ignore la vraie Loi, dont la sérénité est troublée, — celui-là n’arrive pas à la plénitude de la science.

39 Celui dont la pensée ne se répand point de côté et d’autre, dont l’esprit n’est point tourmenté, qui se soucie aussi peu du bien que du mal, — pour celui-là, il n’y a point de crainte à avoir, car il veille.

40 Celui qui sait que ce corps est semblable à un vase d’argile, qui a fait de sa pensée une citadelle, — que celui-là, à l’aide des armes fournies par la science, soumette au joug Mâra. Qu’une fois sous le joug, il l’y maintienne, et qu’il n’ait plus désormais de domicile fixe[41].

41 Avant longtemps, ah ! ce corps sera gisant sur la terre, vil, inconscient, semblable à un morceau de bois qui n’est bon à rien.

42 Quelque mal réciproque qu’on puisse se faire entre gens qui se haïssent, entre ennemis, une pensée mal dirigée en ferait plus encore.

43 Quelque bien que puissent se faire soit un père, soit une mère, soit d’autres parents, une pensée bien dirigée en ferait plus encore.

CHAPITRE IV




LA FLEUR


44 Qui triomphera de cette terre, du monde de Yama[42], et de celui des dieux ? Qui, par une explication convenable, développera les vers de la Loi, comme on développe adroitement une fleur ?

45 C’est le disciple qui triomphera de cette terre du monde de Yama, et de celui des dieux. C’est lui qui, par une explication convenable, développera les vers de la Loi, comme on développe adroitement une fleur.

46 Celui qui sait que ce corps est semblable à une écume légère, et qu’il a la consistance d’un rayon lumineux, qui a brisé les flèches à pointes de fleurs de Mâra, — celui-là est capable d’arriver à ne plus voir le royaume de la mort.

47 L’homme qui ne fait ici-bas que développer des fleurs, dont l’esprit est uniquement attaché aux objets sensibles, la mort l’entraîne avec elle, comme un torrent impétueux entraînant un village endormi.

48 L’homme qui ne fait ici-bas que développer des fleurs, dont l’esprit est uniquement attaché aux objets sensibles, qui est insatiable de jouissances, la mort le soumet à son empire.

49 Telle l’abeille, respectant les couleurs et le parfum des fleurs, emporte seulement leur suc. Tel doit être le muni[43] au milieu du village.

50 Ce n’est point sur les transgressions des autres, sur les actions ou les omissions des autres, qu’il doit fixer son attention, mais sur ce qu’il a fait ou omis de faire lui-même.

51 Telle une fleur aux couleurs brillantes, mais sans parfum, tel le langage élégant, mais sans profit pour personne, de l’homme qui n’agit point (comme il parle)[44].

52 Telle une fleur aux couleurs brillantes, et parfumée, tel le langage élégant et profitable à tous de celui qui agit (comme il parle).

53 De même qu’un monceau de fleurs ferait de nombreuses guirlandes, de même, une fois né, un mortel doit faire beaucoup de bien.

54 Le parfum des fleurs ne va point contre le vent, ni celui du sandal, ni celui du tagara[45] ou de la mallikâ[46]. Mais il va contre le vent, le parfum de la vertu. L’homme de bien embaume toutes les régions de l’univers.

55 Que ce soit le sandal, le tagara, le lotus ou l’aloès, le parfum de la vertu surpasse le parfum de ces arbres odorants.

56 Peu de chose est ce parfum du sandal et du tagara. Le plus délicieux parfum est celui qu’exhalent les hommes de bien. Il embaume jusqu’aux dieux.

57 Ces hommes de bien, dont la vigilance ne se dément pas, et que la Science Parfaite a affranchis, Mâra ne trouve point leur voie.

58 De même qu’au milieu d’un tas d’immondices jetées sur la grande route peut naître un lotus ravissant, à la pure odeur,

59 De même, au milieu des immondices de l’humanité, au milieu de cette tourbe aveuglée, resplendit, grâce à la Science Parfaite, le disciple de Celui qui est complétement éveillé (Buddha).

CHAPITRE V




LE SOT


60 Longue est la nuit pour qui veille ! longue l’étape pour qui est fatigué ! longue la succession des existences pour les sots qui ne connaissent point la vraie Loi !

61 En voyageant, si l’on ne rencontrait meilleur que soi, ou du moins son égal, mieux vaudrait persister à voyager seul. Un sot n’est point une société.

62 « Ces enfants sont à moi, à moi sont ces richesses » : ainsi se tourmente le sot. Son propre moi n’est pas à lui, à plus forte raison ses enfants, à plus forte raison ses richesses.

63 Le sot qui sait qu’il est un sot, en cela du moins est un savant. Mais le sot qui se croit un savant, — de celui-là on dit : « c’est un sot. »

64 Un sot a beau s’asseoir tout le temps de sa vie auprès d’un savant : il ne connaît pas plus la Loi que la cuiller le goût de la sauce.

65 Un homme sensé a beau ne s’asseoir qu’un seul instant auprès d’un savant : il connaît aussi vite la Loi que la langue le goût de la sauce.

66 Les sots vivent dans l’irréflexion, ennemis d’eux-mêmes, et faisant le mal qui ne produit que des fruits amers[47].

67 L’action qu’on a faite n’est point bonne, lorsque, en la faisant, on est tourmenté, lorsque c’est le visage baigné de larmes, et en se lamentant, qu’on en récolte les fruits.

68 L’action qu’on a faite est bonne, lorsque, en la faisant, on n’est point tourmenté, lorsque c’est le visage réjoui, et la gaieté dans l’âme, qu’on en récolte les fruits.

69 C’est un vrai miel pour le sot, tant que sa mauvaise action n’est point venue à maturité. Dès qu’elle y est venue, l’amertume commence pour lui.

70 Pendant des mois et des mois, le sot aurait beau faire sa nourriture de l’extrémité des brins du Kuça[48] : il n’arriverait pas à valoir la seizième partie de ceux qui connaissent la Loi parfaite.

71 Une fois commise, la mauvaise action est comme le lait nouvellement tiré, qui ne tourne pas de sitôt. C’est en le brûlant peu à peu, comme un feu couvert de cendres, qu’elle poursuit le sot.

72 Quand enfin, mais inutilement, la conscience du sot s’éveille, elle détruit sa part de bonheur, et lui brise la tête.

73 Il est capable de désirer une réputation imméritée, le premier rang parmi les Bhixus, la dignité suprême dans les couvents, les honneurs dans les familles des autres !

74 « Que les laïques, aussi bien que les religieux, ne s’occupent que de mes actes ! Qu’à moi seul ils obéissent relativement aux choses qu’ils ont à faire, et à celles qu’ils ont à éviter, quelles qu’elles soient ! » Ainsi parle le sot ; et ses désirs, comme son orgueil, croissent sans cesse.

75 « Autre chose est la recherche de la richesse, autre chose la marche vers le Nirvâna. » Ainsi pense le Bhixu, le disciple de Buddha. Et, ne courant plus après les honneurs, il n’aspire qu’à la retraite.

CHAPITRE VI




LE SAVANT


76 Si l’on voit un homme ayant l’œil de la foudre, comme un trouveur de trésors, exhortant à la continence, et plongé dans la méditation, qu’on honore ce savant-là. Celui qui l’honore s’en trouve plutôt bien que mal.

77 Qu’il reprenne, qu’il commande, qu’il détourne de ce qui n’est pas bien ! Les bons l’aiment, les méchants le haïssent.

78 Pour amis, ne prenez point des méchants, ne prenez point les derniers des hommes. Pour amis, prenez des hommes de bien, prenez les plus éminents des hommes.

79 S’abreuvant de la Loi, le savant vit heureux dans la sérénité de son âme. Dans la doctrine enseignée par les Aryas, il se complaît éternellement.

80 À leur guise, les constructeurs d’aqueducs dirigent l’eau, les faiseurs de flèches plient l’arc, les charpentiers courbent le bois : c’est d’eux-mêmes que viennent à bout les savants.

81 De même qu’un rocher d’un seul bloc n’est point ébranlé par le vent, de même ni le blâme, ni la louange n’ont de prise sur les savants.

82 Semblables à une pièce d’eau profonde, calme et limpide, n’ayant d’oreilles que pour les préceptes de la Loi, les savants vivent dans une sérénité complète.

83 Partout où ils vont, les hommes de bien sont ce qu’ils sont. Le désir des jouissances n’arrache point une parole aux gens vertueux. En possession du bonheur, ou bien en proie au malheur, les savants ne laissent voir ni orgueil, ni abattement.

84 Celui qui, soit pour lui, soit pour les autres, ne désirerait ni un fils, ni des richesses, ni la royauté, qui ne préférerait point son intérêt propre à la justice, celui-là serait vertueux, savant et juste.

85 Bien peu, parmi les hommes, atteignent l’autre rive[49]. Le commun des mortels ne fait que courir le long de cette rive-ci.

86 Après avoir abandonné la fausse doctrine, que le savant médite la vraie. Après avoir quitté sa demeure pour errer à l’aventure, dans un isolement pénible,

87 Qu’il cherche son bonheur dans cet isolement, désormais insensible aux jouissances, et ne possédant rien au monde ! Il mettrait ainsi sa pensée à l’abri de toute agitation.

88 Ceux qui, après que la Loi leur a été convenablement enseignée, vivent en s’y conformant, — ceux-là atteindront l’autre rive. Difficile à traverser est le domaine de la mort.

89 Ceux dont la pensée a médité complètement les différentes parties de la Science Parfaite, qui, délivrés de tout lien, se complaisent dans cette délivrance, qui, ayant détruit en eux le péché, brillent d’un grand éclat, — ceux-là sont affranchis dès ce monde.

CHAPITRE VII




L’ARHAT[50]


90 Pour celui qui est arrivé au but, qui, à l’abri de l’affliction, est complètement et définitivement affranchi, qui est débarrassé de tous ses liens, la douleur n’existe pas.

91 Les hommes instruits se plongent dans la méditation, et ne se plaisent point dans une maison. Semblables à l’oie quittant son marais, ils quittent leur propre demeure.

92 Ceux qui n’entassent point de richesses, qui mangent les aliments prescrits, dont la grande affaire est l’affranchissement pur et simple de toute cause ultérieure d’existence, — la marche de ceux-là, comme celle des oiseaux dans l’air, est difficile à suivre.

93 Celui qui a détruit en lui la concupiscence, qui ne s’abandonne point à la bonne chère, dont la grande affaire est l’affranchissement pur et simple de toute cause ultérieure d’existence, — la marche de celui-là, comme celle des oiseaux dans l’air, est difficile à suivre.

94 Celui dont les sens sont devenus aussi calmes que des coursiers parfaitement domptés par un cocher, qui s’est défait de l’orgueil et de la concupiscence, les Dieux eux-mêmes envient son sort.

95 Il est impassible comme la terre, inébranlable comme un verrou, dans sa fidélité à ses vœux. Semblable à une pièce d’eau dont le limon s’est déposé, il n’existe plus de succession d’existences pour un tel homme.

96 Calme est son esprit, calme son langage, calme sa manière d’agir, à celui qui est affranchi par la Science Parfaite, qui vit dans la quiétude absolue.

97 Quand un homme, qui n’est point crédule, mais qui connait l’Incréé[51], a brisé ses liens, et, sans donner désormais prise au péché, a dit adieu aux désirs, il est le plus éminent des mortels.

98 Au milieu du village ou dans la forêt, sur l’Océan ou sur la terre ferme, partout où se trouvent des Arhats, — plein de charmes est cet endroit-là.

99 Pleins de charmes sont les bois. Là, où le vulgaire, ne se complait pas, se complaisent ceux qui sont exempts de passion, qui ne courent point après les plaisirs.

CHAPITRE VIII




LE MILLE


100 Mieux vaut un seul mot ayant un sens, que mille mots dépourvus de sens, s’il amène la quiétude chez celui qui l’entend.

101 Mieux vaut un seul vers d’une pièce de vers, que mille pièces de vers dépourvues de sens, s’il amène la quiétude chez celui qui l’entend.

102 Mieux vaut un seul vers de la Loi que la récitation de cent pièces de vers dépourvues de sens, s’il amène la quiétude chez celui qui l’entend.

103 On aurait beau, dans une rencontre, vaincre des milliers et des milliers d’hommes : se vaincre soi tout seul est la plus glorieuse des victoires.

104 Mieux vaut se vaincre soi-même que vaincre le reste du monde. L’homme qui s’est dompté lui-même, qui vit dans la continence, —

105 Celui-là, ni Dieu, ni Gandharva,[52] ni Mâra avec Brahmâ lui-même ne pourraient changer sa victoire en défaite.

106 Si tous les mois, pendant cent années, on offrait des sacrifices par milliers, et si, un instant seulement, on rendait hommage à un sage plongé dans la méditation, mieux vaudrait ce seul hommage que ces cent années de sacrifices.

107 Si, pendant cent années, on entretenait le feu sacré dans la forêt, et si, un instant seulement, on rendait hommage à un sage plongé dans la méditation, mieux vaudrait cet hommage que cent années de sacrifices.

108 Quelques offrandes, quelques sacrifices qu’on puisse faire ici-bas durant une année entière, tout cela n’est pas le quart (de ce qu’on peut faire). Bien plus méritant est le respect témoigné aux contemplatifs.

109 Chez celui qui est toujours plein de respect et de considération pour les vieillards, quatre choses croissent : le nombre des années, la beauté physique, le bonheur et la force.

110 Cent années d’une vie passée dans l’inconduite et la dissipation ne valent pas un seul jour d’une vie consacrée à la méditation et à la pratique du bien.

111 Cent années d’une vie passée dans l’ignorance et la dissipation ne valent pas un seul jour d’une vie consacrée à la science et à la méditation.

112 Cent années d’une vie passée dans la nonchalance et le manque d’énergie, ne valent pas un seul jour d’une vie vécue avec virilité et énergie.

113 Cent années d’une vie passée sans voir de ses yeux l’origine et la fin des choses, ne valent pas un seul jour d’une vie consacrée à voir de ses yeux cette origine et cette fin.

114 Cent années d’une vie passée sans voir de ses yeux le chemin qui mène à l’affranchissement de la mort, ne valent pas un seul jour d’une vie consacrée à voir de ses yeux ce chemin.

115 Cent années d’une vie passée sans voir de ses yeux la Loi suprême, ne valent pas un seul jour d’une vie consacrée à voir de ses yeux cette Loi suprême.

CHAPITRE IX




LE MAL


116 Qu’on se hâte vers le bien ! Qu’on détourne sa pensée du mal ! Si l’on fait le bien paresseusement, c’est que l’esprit se complait dans le mal.

117 Si l’on faisait une fois le mal, on ne devrait point y retomber, ni s’y complaire. La douleur est fille du mal.

118 Si l’on faisait une fois le bien, on devrait recommencer et s’y complaire. Le bonheur est fils du bien.

119 Le méchant même goûte le bonheur, tant que le mal qu’il a fait n’est point arrivé à maturité. Dès qu’il y est arrivé, le malheur alors fond sur lui.

120 L’homme de bien même voit le malheur fondre sur lui, tant que le bien qu’il a fait n’est point arrivé à maturité. Dès qu’il y est arrivé, il goûte alors le bonheur,

121 Qu’on ne fasse point peu de cas du mal, en disant : « il ne retombera pas sur moi ! » L’eau, tombant même goutte à goutte, finit par remplir la cruche. Le mal, fait même petit à petit, finit par remplir l’âme de l’insensé.

122 Qu’on ne fasse point peu de cas du bien, en disant : « Il ne m’en reviendra rien ». L’eau, tombant même goutte à goutte, finit par remplir la cruche. Le bien, fait même petit à petit, finit par remplir l’âme du sage.

123 De même qu’un marchand accompagné de peu de monde, et porteur de grandes richesses, évite une route périlleuse, de même que celui qui tient à la vie évite le poison, — évitez de même le mal.

124 Si l’on n’a point de blessure à la main, avec la main on peut prendre le poison. Il est sans action quand il n’y a point de blessure. De même le mal n’a point de prise sur celui qui ne le fait pas.

125 Celui qui fait du mal à qui ne lui en fait pas, à un homme pur et sans péché, le mal retombe sur celui-là comme une poussière légère jetée contre le vent.

126 Les uns retournent dans le sein (d’une mère). Les autres vont dans l’enfer, s’ils ont fait le mal, dans le ciel, s’ils ont fait le bien. Ceux-là entrent dans le Nirvâna, qui ont détruit en eux la concupiscence.

127 Il n’existe point en ce monde, ni dans l’air, au milieu de l’océan, ni dans les profondeurs des montagnes, d’endroit où l’on puisse se débarrasser du mal qu’on a fait[53].

128 Il n’existe point en ce monde, ni dans l’air, ni au milieu de l’Océan, ni dans les profondeurs des montagnes, d’endroit où l’on soit à l’abri des atteintes de la mort.

CHAPITRE X




LA VIOLENCE


129 Tout le monde tremble devant la violence, tout le monde tremble devant la mort. Qu’on fasse ce qu’on voudrait que fît autrui ; qu’on ne tue point ; qu’on ne fasse point tuer.

130 Tout le monde tremble devant la violence, à tout le monde la vie est chère. Qu’on fasse ce qu’on voudrait que fît autrui ; qu’on ne tue point, qu’on ne fasse point tuer[54].

131 Les êtres aspirent après le bonheur. Celui dont la violence les maltraite, quelque désireux qu’il soit de bonheur pour lui-même, n’en goûte point après sa mort.

132 Les êtres aspirent après le bonheur. Celui dont la violence ne les maltraite pas, goûte, après sa mort, le bonheur dont il était désireux pour lui-même !

133 Ne dis d’injures à personne : tes interlocuteurs te répondraient sur le même ton. Douloureux pour toi serait cet échange d’injures, car on te rendrait coup pour coup.

134 Si tu es devenu insensible comme une trompette brisée, tu as atteint le Nirvâna. Les altercations n’existent plus pour toi.

135 De même qu’avec son bâton le bouvier pousse les bœufs vers l’étable, de même la vieillesse et la mort poussent devant elles la vie des hommes.

136 En faisant le mal, le sot ne s’éveille point. L’insensé est consumé par ses propres actions, comme un homme brûlé par le feu.

137 Celui qui, usant de violence à l’égard de ceux qui n’en usent pas, fait du mal à ceux qui n’en font pas, — celui-là arrive fatalement et bien vite à l’un des dix états suivants :

138 Une cruelle douleur, une perte, une mutilation corporelle, un tourment plus dur encore, ou la dissipation de sa pensée, voilà ce qui peut lui arriver ;

139 Ou l’intervention du roi, ou une accusation terrible, ou la mort de ses parents, ou l’anéantissement de ses richesses.

140 Ou bien le feu, qui purifie tout, consume ses maisons. Après la désagrégation des éléments qui constituent son corps, l’insensé tombe dans l’enfer ;

141 Ce ne sont ni la nudité[55], ni les cheveux tressés, ni la saleté, ni le jeûne, ni l’habitude de coucher sur la dure, ni un enduit de poussière, ni une posture immobile, qui purifient le mortel qui n’a point triomphé de la concupiscence.

142 Même paré avec luxe, si l’on vit dans la quiétude, calme, dompté, maîtrisé, chaste, ne faisant de mal à aucun être, on est un Brâhmana, un Çramana, un Bhixu.

143 Y a-t-il en ce monde un homme assez timide et assez retenu pour connaître aussi peu l’injure que le coursier vigoureux connaît le fouet ? Comme un coursier vigoureux au contact du fouet, soyez ardents et rapides.

144 C’est par la foi, par la vertu, par l’énergie, par la méditation, par la certitude que donne la Loi, par la perfection dans la science et dans la conduite, par la persévérance, que vous vous soustrairez à cette grande douleur.

145 À leur guise, les constructeurs d’aqueducs dirigent l’eau, les faiseurs d’arcs plient l’arc, les charpentiers courbent le bois : c’est d’eux-mêmes que viennent à bout ceux qui sont fidèles à leurs vœux.

CHAPITRE XI




LA VIEILLESSE


146 Quel sujet de rire, quelle joie y a-t-il dans ce monde éternellement enflammé par la passion ? Enveloppés de ténèbres, ne chercherez-vous pas une lampe ?

147 Regarde cette masse multicolore, ce corps couvert de maux, contracté, souffrant, nourrissant des projets sans fin, quoiqu’il ne soit plus ni ferme ni droit.

148 Fragile est cette forme extérieure, soumise à la vieillesse, vrai nid de maladies. La corruption désagrége le corps, et la mort est sa vie.

149 Ces os blanchâtres, semblables à des citrouilles jetées en automne, quel plaisir y a-t-il à les regarder ?

150 Les os forment le massif intérieur, la chair et le sang le revêtement extérieur de la citadelle dans laquelle habitent la vieillesse et la mort, l’orgueil et l’hypocrisie.

151 « Ils vieillissent, les chars diversement ornés des rois, il vieillit aussi, le corps de l’homme. Seule, la vertu des justes ne vieillit pas. » Ainsi parlent aux justes les justes.

152 L’homme qui n’apprend rien vieillit comme un bœuf ; ses chairs croissent, mais non sa science.

153 J’ai parcouru, sans rien trouver, un cycle de renaissances nombreuses, à la recherche du Constructeur de l’édifice[56]… Douloureuse est une continuelle reviviscence !

154 Mais, Constructeur de l’édifice, je te connais à présent ! tu ne le construiras plus. Brisées sont toutes les attaches (de tes chevrons), rompu aussi ton faîtage ! En même temps qu’à la désagrégation définitive, ma pensée est arrivée à la totale extinction du désir.

155 Ceux qui n’ont point vécu dans la chasteté, qui, étant jeunes, n’ont point acquis de trésor, — ceux-là périssent comme de vieux hérons sur le bord d’un lac vide de poisson.

156 Ceux qui n’ont point vécu dans la chasteté, qui, étant jeunes, n’ont point acquis de trésor[57], — ceux-là gisent comme des arcs brisés, pleurant le passé !

CHAPITRE XII




LE MOI


157 Si l’on se tient pour cher à soi-même, soigneusement on doit veiller sur soi-même. Des trois veilles, que le sage veille au moins une[58] !

158 Si, après s’être cantonné soi-même dans l’observance de la loi, le sage instruisait son prochain, il ne serait plus tourmenté.

159 S’il mettait en pratique sur lui-même ce qu’il enseigne à son prochain, après s’être convenablement dompté lui-même, il dompterait celui-ci facilement. Ce qui est difficile, c’est de se dompter soi-même.

160 Le moi est le maître du moi. Quel autre maître y aurait-il ? Un moi bien dompté est un maître qu’on se procure difficilement.

161 L’action mauvaise, faite par le moi, fille du moi, produite par le moi, broie l’insensé, comme le diamant l’enveloppe de la pierre précieuse.

162 Celui qui fait le mal sans relâche, celui-là, semblable à la liane qui a renversé l’arbre, se met lui-même dans l’état où son ennemi désire le voir.

163 Facile à faire est ce qui est mal, et nuisible au moi. Mais ce qui est salutaire et bien est difficile à faire.

164 Celui qui fait fi des préceptes des Arhats, des Aryas, des justes, est un insensé qui suit un enseignement funeste, et qui amène, pour sa propre destruction, des fruits semblables à ceux du kâshthaka[59].

165 On souffrira soi-même d’une mauvaise action qu’on aura faite. En ne la faisant point, on se purifiera soi-même. Pur ou impur, c’est par soi-même que chacun l’est ; on ne se purifie point l’un l’autre.

166 Nul ne doit sacrifier son propre intérêt (l’intérêt de son salut) à l’intérêt d’autrui, quelque considérable qu’il puisse être. Une fois bien pénétré de son intérêt propre, on doit s’y appliquer sans relâche.

CHAPITRE XIII




LE MONDE


167 Ne suivez point une loi de perdition ; ne vous cantonnez point dans la négligence ; ne suivez point une loi de fausseté ; ne faites rien par égard pour le monde.

168 Levez-vous ; ne soyez point négligents ; agissez conformément à la Loi. Celui qui observe la Loi vit heureux en ce monde et dans l’autre.

169 Agissez conformément, et non contrairement à la Loi. Celui qui observe la Loi vit heureux en ce monde et dans l’autre.

170 Celui qui regarde ce monde du même œil qu’on regarde une bulle d’air, du même œil qu’on regarde un rayon de lumière, celui-là, le roi de la mort (Mâra) ne le voit pas.

171 Venez, contemplez ce monde, multicolore comme les chars royaux, dans lequel les sots se plongent, et avec lequel les sages ne conservent point d’attaches.

172 Celui qui, d’abord négligent, cesse ensuite de l’être, celui-là répand en ce monde un éclat pareil à celui de la lune débarrassée de nuages.

173 Celui dont les mauvaises actions disparaissent sous les bonnes, celui-là répand en ce monde un éclat pareil à celui de la lune débarrassée de nuages.

174 Dans les ténèbres est ce monde. Peu d’hommes voient clair ici-bas. Peu d’hommes s’élèvent vers le ciel comme l’oiseau délivré du filet.

175 Les oies suivent la route du soleil. Elles s’avancent dans l’air, grâce à leur pouvoir surnaturel. Grâce à leur victoire sur Mâra et sa suite, les sages s’élèvent au-dessus de ce monde.

176 L’homme qui a transgressé un seul précepte, qui ment, qui fait peu de cas de l’autre monde, — il n’est point de péché qu’il ne soit capable de commettre.

177 Les avares ne vont point dans le monde des dieux. Les sots ne font point l’éloge de la libéralité, dans laquelle, au contraire, se complait le sage. Aussi, grâce à elle, est-il heureux dans l’autre monde.

178 Bien supérieur au souverain pouvoir sur la terre, à l’entrée dans le ciel, à la domination suprême sur tous les mondes, est le fruit qu’on retire de la « srôtâpatti[60]. »

CHAPITRE XIV




LE BUDDHA (L’ÉVEILLÉ)


179 Celui dont la victoire ne devient point une défaite, que nul n’arrive à vaincre en ce monde, ce Buddha, au domaine infini, qui ne suit plus de voie, dans quelle voie l’entraîneriez-vous ?

180 Celui que n’entraîne plus nulle part le désir aux mailles serrées et au poison violent, ce Buddha, au domaine infini, qui ne suit plus de voie, dans quelle voie l’entraîneriez-vous ?

181 Ceux qui, plongés dans la méditation, fermes, se complaisent dans le calme de l’inaction, ces sages, ces savants, arrivés à la bodhi[61] parfaite, les dieux eux-mêmes envient leur sort.

182 Ce n’est point sans peine qu’on vient au monde. Ce n’est point sans peine que vivent les mortels. Ce n’est point sans peine qu’on entend prêcher la bonne Loi. Ce n’est point sans peine que se produisent les Buddhas.

183 S’abstenir de tout mal, faire le bien, purifier sa pensée, tels sont les commandements des Buddhas.

184 « L’indulgence est l’austérité par excellence ; la patience, le Nirvâna par excellence », disent les Buddhas. Celui-là n’est pas un Pravarjita[62], qui fait du mal à autrui. Celui-là n’est pas un Çramana qui fait de la peine à autrui.

185 S’abstenir de paroles mauvaises, et de mauvais traitements, se cantonner dans l’émancipation, être sobre en fait d’aliments, s’asseoir et se coucher à l’écart, se plonger dans la plus profonde méditation, tels sont les commandements des Buddhas.

186 Une pluie d’or n’assouvirait même pas la soif des jouissances. « Peu de douceur, beaucoup d’amertume, voilà leur fait ». Celui qui pense ainsi est un sage.

187 Ce n’est point même dans le désir des jouissances célestes, c’est dans l’anéantissement du désir qu’il place son bonheur, le disciple arrivé à la bodhi parfaite.

188 Les hommes tremblant de peur cherchent un refuge partout, dans les montagnes et dans les forêts, dans les jardins, et sous les arbres consacrés.

189 Ce n’est point là un refuge sûr. Ce n’est point là le refuge suprême. Ce n’est point dans ce refuge qu’on trouve l’affranchissement de toute douleur.

190 Celui qui cherche un refuge dans le Buddha, dans la Loi et dans la Communauté, celui-là voit, avec les yeux de la Science Parfaite, les quatre vérités sublimes :

191 La douleur, l’origine de la douleur, la cessation de la douleur, et la voie sainte aux huit embranchements qui mène à l’apaisement de la douleur.

192 Voilà un refuge sûr. Voilà le refuge suprême. Voilà le refuge où l’on trouve l’affranchissement de toute douleur.

193 Difficile à rencontrer est un homme au-dessus du commun, et cet homme-là ne naît point en tout lieu. Lorsqu’il naît, la prospérité de sa famille s’accroît.

194 C’est un bonheur, quand se produisent des Buddhas. C’est un bonheur que l’exposition de la vraie Loi. C’est un bonheur, lorsque l’accord règne dans la Communauté. C’est un bonheur que les austérités pratiquées dans une semblable communauté !

195 Celui qui vénère ceux qui sont dignes de l’être, Buddhas ou disciples, ceux qui évitent l’erreur, et qui ont traversé le courant douloureux ;

196 Celui qui vénère de tels hommes, désormais affranchis de tout, et sans crainte d’aucune sorte, — celui-là, personne ici-bas ne serait capable d’évaluer ses mérites.

CHAPITRE XV




LE BONHEUR


197 Ah ! vivons heureux, sans haïr ceux qui nous haïssent ! Au milieu des hommes qui nous haïssent, habitons sans les haïr !

198 Ah ! vivons heureux, sans être malades, au milieu de ceux qui le sont ! Au milieu des malades, habitons sans l’être !

199 Ah ! vivons heureux, sans avoir de désirs au milieu de ceux qui en ont ! Au milieu des hommes qui ont des désirs, habitons sans en avoir !

200 Ah ! vivons heureux, nous qui ne possédons rien ! Nous serons semblables aux dieux Abhâsvaras[63], savourant comme eux le bonheur.

201 La victoire engendre la haine, car le vaincu ressent de la douleur. Celui qui vit en paix est heureux, sans plus songer ni à la victoire ni à la défaite.

202 Il n’est pas de feu comparable à la passion, de désastre égal à la haine, de malheur tel que l’existence individuelle, de bonheur supérieur à la quiétude.

203 La faim est la pire des maladies, les agrégations d’éléments, le plus grand des malheurs. Pour celui qui sait qu’il en est ainsi, le Nirvâna est le bonheur suprême.

204 La santé est la meilleure des acquisitions ; le contentement, la meilleure des richesses ; la confiance, le meilleur des parents ; le Nirvâna, le bonheur suprême.

205 Après avoir savouré le breuvage de l’isolement, et celui de la quiétude, on ne craint plus rien, on ne pèche plus, et l’on savoure celui de la loi.

206 Pleine de charme est la visite aux Aryas, plein de charmes leur commerce. Débarrassé de la vue des sots, on serait à jamais heureux.

207 Celui qui marche en compagnie d’un sot souffre tout le long de la route. La société d’un sot est aussi désagréable que celle d’un ennemi ; la société d’un sage, aussi agréable que celle d’un parent.

208 Celui qui est un sage, un savant, ayant beaucoup appris, patient comme une bête de somme, et fidèle à ses vœux, un Arya, — ce mortel vertueux, doué d’une heureuse intelligence, suivez-le, comme la lune suit le chemin des étoiles.

CHAPITRE XVI




CE QU’ON AIME


209 Celui qui se livre à la distraction, non au recueillement, qui sacrifie l’utile à ce qu’il aime, — que celui-là porte envie à celui qui se plonge dans la méditation.

210 Qu’on ne coure aucunement ni après ce qu’on aime, ni après ce qu’on n’aime pas. L’absence de ce qu’on aime est une douleur, comme la présence de ce qu’on n’aime pas.

211 Qu’on n’aime donc rien ; la perte de ce qu’on aime est un malheur. Il n’existe point de liens pour ceux qui n’aiment ni ne détestent rien.

212 De l’affection naît le chagrin, de l’affection naît la crainte. Pour celui qui est affranchi complètement de l’affection, il n’existe point de chagrin, ni, à plus forte raison, de crainte.

213 De la joie naît le chagrin, de la joie naît la crainte. Pour celui qui est affranchi complètement de la joie, il n’existe point de chagrin, ni, à plus forte raison, de crainte.

214 Du plaisir naît le chagrin, du plaisir naît la crainte. Pour celui qui est affranchi complètement du plaisir, il n’existe point de chagrin, ni, à plus forte raison, de crainte.

215 De l’amour naît le chagrin, de l’amour naît la crainte. Pour celui qui est affranchi complètement de l’amour, il n’existe point de chagrin, ni, à plus forte raison, de crainte.

216 Du désir naît le chagrin, du désir naît la crainte. Pour celui qui est affranchi complètement du désir, il n’existe point de chagrin, ni, à plus forte raison, de crainte.

217 Celui qui est doué de vertu et d’intelligence, qui observe la Loi, qui dit la vérité, qui fait ce qu’il a à faire, — celui-là, tout le monde l’aime.

218 Celui qui aspire après l’ineffable (le Nirvâna), dont l’âme est satisfaite, dont la pensée n’est point enchaînée par l’amour, — celui-là, on l’appelle : « Qui est entraîné en haut par le courant[64] ».

219 Quand un homme, qui a été longtemps absent, revient de loin sain et sauf, ses parents, ses amis, ses intimes saluent avec joie son retour.

220 De même, quand un homme de bien arrive de ce monde dans l’autre, les mérites qu’il s’est acquis lui font le même accueil que des parents à un être aimé qui est de retour.

CHAPITRE XVII




LA COLÈRE


221 Qu’on se débarrasse de la colère ! Qu’on se débarrasse de l’orgueil ! Qu’on secoue tous ses liens ! Celui qui n’a plus d’attachement pour « le nom et la forme[65] », qui ne possède absolument rien, — celui-là, la douleur ne court plus après lui.

222 Celui dont la colère s’est donné carrière, mais qui la contient comme un char en marche, — celui-là, je le dis un cocher. Le reste des hommes tient simplement les rênes.

223 C’est par la douceur qu’il faut vaincre la colère ; par le bien qu’il faut vaincre le mal ; par la libéralité, l’avarice ; par la vérité, le mensonge.

224 Dites la vérité ; ne vous mettez point en colère ; donnez, à qui vous implore, du peu que vous avez. À ces trois conditions-là, vous vous approcherez des dieux.

225 Les munis[66], qui ne font de mal à personne, qui maintiennent à jamais leurs corps dans la continence, arrivent à la demeure inébranlable d’où l’affliction est absente.

226 Chez ceux qui veillent sans relâche, qui étudient la nuit et le jour, qui aspirent après le Nirvâna, la concupiscence finit par disparaître.

227 Voici un vieux et incomparable dicton, qui n’est point d’aujourd’hui : « Celui qui est assis en silence, on le blâme ; celui qui parle beaucoup, on le blâme ; celui même qui parle avec mesure, on le blâme. Nul n’est à l’abri du blâme en ce monde ».

228 Il n’a point existé, il n’existera pas, et il n’existe point présentement d’homme uniquement blâmé, ou uniquement loué.

229 Celui que les savants louent, après l’avoir observé jour par jour, celui qui a une conduite régulière, qui, intelligent, pourvu de science et de vertu,

230 Est semblable à un morceau d’or de la rivière Jambu, — qui oserait le blâmer ? Les dieux eux-mêmes le louent ; par Brahmâ lui-même il est loué.

231 Gardez votre corps de la colère, et maintenez-le dans la continence. Qu’après avoir cessé de mal se comporter, il se comporte bien désormais.

232 Gardez votre langage de la colère, et maintenez-le dans la continence. Qu’après avoir cessé de mal se comporter, il se comporte bien désormais.

233 Gardez votre esprit de la colère, et maintenez-le dans la continence. Qu’après avoir cessé de mal se comporter, il se comporte bien désormais.

234 Les sages qui maintiennent dans la continence leur corps, leur langage et leur esprit, possèdent la continence parfaite.

CHAPITRE XVIII




LA SOUILLURE


235 Tu es maintenant comme une feuille jaunie. Les compagnons de Yama t’entourent. Tu es sur le seuil du départ, et tu n’as pas de provisions pour la route !

236 Retire-toi en toi-même comme dans une île. Mets-toi vite à l’œuvre. Deviens savant. Une fois sans souillure, sans péché, tu arriveras au monde divin des Arhats.

237 Ta vie touche à sa fin, tu es arrivé dans le voisinage de Yama. Tu ne peux t’arrêter dans l’intervalle, et tu n’as pas de provisions pour la route !

238 Retire-toi en toi-même comme dans une île. Mets-toi vite à l’œuvre, deviens savant. Une fois sans souillure, sans péché, tu ne seras plus assujéti ni à la naissance, ni à la vieillesse.

239 Que successivement, petit à petit, sans interruption, le sage souffle sur les souillures de son âme, comme l’ouvrier sur celles de l’argent.

240 De même que la souillure qui se produit sur le fer, une fois produite, le ronge ; de même celui qui a une conduite désordonnée, ses actes l’entraînent dans la voie de la perdition.

241 L’omission est une souillure pour la prière, l’inactivité pour une maison, la nonchalance pour l’aspect extérieur, la négligence pour un gardien.

242 L’inconduite est une souillure pour une femme, l’égoïsme pour un distributeur. Des mœurs dépravées sont une souillure en ce monde et dans l’autre.

243 Il y a cependant une souillure pire encore, la souillure par excellence, c’est l’ignorance.

244 Aisée à vivre est la vie pour l’homme impudent, effronté comme un corbeau, arrogant, agressif, insolent, se plaisant à tourmenter les autres.

245 Malaisée à vivre est la vie pour l’homme modeste, recherchant sans relâche la pureté, n’ayant ni attachement, ni arrogance, vertueux et perspicace.

246 Celui qui détruit une existence, qui dit des paroles mensongères, qui prend en ce monde ce qui ne lui est pas donné, qui s’approche de la femme d’autrui,

247 Et qui s’adonne aux boissons spiritueuses, — celui-là, en ce monde, arrache lui-même ses propres racines.

248 Ô homme, apprends ceci : « Ceux qui se conduisent mal sont les incontinents », afin que la convoitise et l’inconduite ne te plongent point pour longtemps dans la douleur.

249 Les hommes donnent en raison de leur foi, en raison de leurs bonnes dispositions. Aussi celui qui s’irrite à propos de ce qui est donné à boire et à manger aux autres, — celui-là n’arrive au recueillement ni le jour, ni la nuit.

250 Celui chez lequel tout cela a été complètement détruit, radicalement extirpé, — celui-là arrive au recueillement, soit le jour, soit la nuit.

251 Il n’est point de feu comparable à la passion, de prison comparable à la haine, de filet comparable à l’agitation de l’esprit, de torrent comparable à la convoitise.

252 Facile à voir est la faute d’autrui, difficile à voir la sienne propre[67]. Les fautes d’autrui, on les fait ressortir le plus qu’on peut ; les siennes propres, en revanche, on les dissimule comme le tricheur dissimule le kali[68] à son partenaire.

253 Celui qui n’a d’yeux que pour les fautes d’autrui, qui est enclin sans relâche à les faire ressortir, — celui-là, sa concupiscence croît toujours, loin de toucher à sa fin.

254 Dans l’air, il n’existe point de chemin. Ce n’est pas le dehors qui fait l’ascète. L’illusion charme la multitude ; sans illusion est le Tathâgata.

255 Dans l’air il n’existe point de chemin. Ce n’est pas le dehors qui fait le Çramana. Les agrégations d’éléments ne sont point éternelles, et rien ne saurait émouvoir les Buddhas.

CHAPITRE XIX




LE JUSTE


256 On n’est point un juste parce qu’on arrive à son but à l’aide de la violence. Mais le savant, qui est capable de distinguer à la fois ce qui est utile et ce qui ne l’est pas,

257 Qui, grâce à sa conduite exempte de violence et à sa quiétude, sert de guide aux autres, gardé qu’il est par la Loi, l’homme intelligent, voilà celui qu’on appelle « un juste ».

258 On n’est point un savant parce qu’on parle beaucoup. Celui qui vit en paix, qui est exempt de haine et de crainte, voilà celui qu’on appelle « un savant ».

259 On n’est point un observateur de la Loi parce qu’on parle beaucoup. Celui qui, même avec peu d’instruction, fixe sur la Loi les yeux de son corps, celui qui n’est point négligent vis à vis de la Loi, — voilà celui qui est « un observateur de la loi ».

260 On n’est point un ancien parce qu’on a la tête grise. Quelque mûr que soit votre âge, on peut vous appeler « qui a vieilli en vain ».

261 Celui en qui résident la vérité, la justice, la douceur, la retenue et l’empire sur soi-même, le sage exempt de péché, — voilà celui qu’on appelle « un ancien ».

262 Ce n’est ni un verbiage immodéré, ni les charmes physiques qui donnent un extérieur respectable à l’homme avide de jouissances, à l’égoïste, au fripon.

263 Mais celui chez lequel tout cela a été complètement supprimé, radicalement extirpé, celui qui est exempt de haine et intelligent, — voilà celui qu’on appelle « ayant un extérieur respectable ».

264 Ce n’est point la tonsure qui fait un Çramana de l’homme qui manque à ses devoirs et qui ment. Comment, livré tout entier à la convoitise et au désir, serait-on « un Çramana ? »

265 Celui qui fait cesser les mauvaises actions, petites ou grandes sans exception, voilà celui qu’on appelle « un Çramana », à cause de la cessation des mauvaises actions.

266 On n’est pas un Bhixu parce qu’on mendie chez autrui. C’est parce qu’on a concentré en soi toute la Loi, qu’on est un Bhixu, et non parce qu’on mendie.

267 Celui qui, ici-bas, se tient en dehors du bien et du mal, qui vit dans la chasteté, et agit en ce monde avec réflexion, voilà celui qu’on appelle « un Bhixu ».

268 Le silence seul ne fait point un muni d’un homme agité et ignorant. Après avoir tout pesé et choisi le meilleur lot, le savant

269 Qui évite le mal, — voilà celui qui est un muni, voilà ce qui fait de lui un muni. Quand on distingue en ce monde les deux faces des choses, — voilà ce qui fait qu’on vous appelle « un muni ».

270 On n’est point un Arhat parce qu’on fait du mal aux êtres animés. Celui qui est plein de compassion pour tous les êtres, — voilà celui qu’on appelle « un Arhat ».

271 Ce n’est ni par la vertu seule, ni par la seule entrée en religion, ni, d’un autre côté, par la profondeur de la science, par la continuité du recueillement, par l’isolement de la couche,

272 Que j’acquiers le bonheur du non-agir, recherché par les âmes d’élite. Bhixu, ne te laisse point aller à la confiance, tant que tu n’as point obtenu l’extinction du désir.

CHAPITRE XX




LA VOIE


273 La meilleure des voies est la voie aux huit embranchements ; la meilleure des vérités, celle qui est contenue dans les quatre articles ; la meilleure des situations, l’absence de passion ; le meilleur des bipèdes, celui qui a des yeux.

274 C’est la seule voie, et il n’y en a pas d’autre pour la purification de l’entendement. Suivez-la donc. Ce qui nous entoure est l’œuvre décevante de Mâra.

275 En la suivant, vous mettrez un terme à la douleur. Cette voie a été prêchée par moi, lorsque j’ai connu le remède aux épines de l’existence.

276 Mettez-vous donc à l’œuvre avec ardeur. Les Tathâgatas[69] se contentent de prêcher. Une fois entré dans cette voie, la méditation vous délivre des liens de Mâra.

277 « Toutes les agrégations sont passagères. » Lorsqu’on est bien pénétré de ce fait, on est délivré de la douleur. C’est là la voie de la purification.

278 « Toutes les agrégations sont soumises à la douleur. » Lorsqu’on est bien pénétré de ce fait, on est délivré de la douleur. C’est là la voie de la purification.

279 « Toutes les formes sont sans réalité substantielle. » Lorsqu’on est bien pénétré de ce fait, on est délivré de la douleur. C’est là la voie de la purification.

280 Celui qui ne déploie point du zèle quand il faut en déployer, qui, jeune et fort, s’abandonne à la paresse, qui laisse s’endormir sa volonté et son intelligence, — ce fainéant et ce lâche-là ne trouve point la voie de la science parfaite.

281 Veillez sur votre langage ; maintenez dans la continence votre esprit, et ne faites point le mal avec votre corps. Celui qui, dans ses actes, suivrait avec pureté ces trois routes, — celui-là arriverait à la voie prêchée par les sages.

282 De l’application naît l’intelligence ; du défaut d’application, la perte de l’intelligence. Lorsqu’on connaît les avantages et les désavantages de ces deux routes, qu’on choisisse celle où l’intelligence augmente sans cesse.

283 Coupez par le pied la forêt tout entière (des désirs), et non pas seulement un arbre. Lorsque vous aurez coupé la forêt et la broussaille, soyez alors sans désirs, ô Bhixus.

284 Aussi longtemps que l’homme n’a point coupé par le pied le désir, même le moindre, qui le pousse vers les femmes, aussi longtemps est enchaîné son esprit, comme le veau qui tête l’est à sa mère.

285 Coupe en toi l’amour de toi-même, de même qu’avec la main, en automne, on coupe un lotus. Aspire après la voie de la quiétude, après le Nirvâna enseigné par le Sugata[70].

286 « Ici j’habiterai à la saison des pluies, ici l’hiver, ici l’été. » Ainsi raisonne l’insensé, et il ne pense pas à ce qui peut survenir d’ici-là.

287 Cet homme, enivré de ses enfants et de ses troupeaux, attaché tout entier aux objets sensibles, la mort l’entraîne avec elle, comme un impétueux torrent entraînant un village endormi.

288 Des enfants, un père, des alliés ne sont point une protection ; des parents ne sont point une protection contre les atteintes de la mort.

289 Une fois bien pénétré de l’importance de cela, le savant, vertueux et continent, aurait bientôt parcouru la voie qui mène au Nirvâna.

CHAPITRE XXI




MÉLANGE


290 Si, dans l’abandon d’une jouissance médiocre, le sage voyait une grande jouissance, à la vue de celle-ci il renoncerait à celle-là.

291 Celui qui, dans la douleur qu’il cause aux autres, cherche son propre bonheur, celui-là, enlacé dans les liens de la haine, ne s’en affranchira pas.

292 Ce qui devrait être fait est négligé ; on fait, en revanche, ce qui ne devrait pas être fait. Chez les insensés et les négligents croît sans cesse la concupiscence.

293 Ceux dont l’attention, portée à sa perfection, est toujours fixée sur leur corps, qui ne courent point après ce qui ne doit pas être fait, mais font avec persévérance ce qui doit être fait, — chez ceux-là, intelligents et possesseurs de la Science Parfaite, la concupiscence finit par disparaître.

294 Même après avoir tué son père, sa mère et deux rois guerriers, après avoir détruit un royaume avec tout ce qui s’en suit, le Brâhmana est sans péché.

295 Même après avoir tué son père, sa mère, deux rois instruits, et un homme hors ligne, le Brâhmana est sans péché.

296 Complètement et éternellement éveillés sont les disciples de Gôtama ! Sans relâche, le jour comme la nuit, leur attention est fixée sur Buddha.

297 Complètement et éternellement éveillés sont les disciples de Gôtama ! Sans relâche, le jour comme la nuit, leur attention est fixée sur la Loi.

298 Complètement et éternellement éveillés sont les disciples de Gôtama ! Sans relâche, le jour comme la nuit, leur attention est fixée sur la Communauté.

299 Complètement et éternellement éveillés sont les disciples de Gôtama ! Sans relâche, le jour comme la nuit, leur attention est fixée sur le corps.

300 Complètement et éternellement éveillés sont les disciples de Gôtama ! Sans relâche, le jour comme la nuit, leur esprit se complaît dans la douceur.

301 Complètement et éternellement éveillés sont les disciples de Gôtama ! Sans relâche, le jour comme la nuit, leur esprit se complaît dans la méditation.

302 Rebutantes sont de pénibles tournées ; rebutante l’habitation d’un endroit pénible à habiter ; rebutant le commerce de ceux qui ne sont pas nos égaux ; à des choses rebutantes est exposé celui qui se met en route (pour mendier). Ne vous mettez donc point en route, si vous ne voulez pas être exposés à ces choses rebutantes-là.

303 Le croyant vertueux, pourvu de gloire et de richesses, en quelque endroit qu’il se fixe, y est honoré.

304 Les hommes de bien brillent de loin comme une montagne neigeuse. Mais les méchants, on ne les voit pas plus ici-bas que des flèches lancées la nuit.

305 Après vous être choisi un siége solitaire, une couche solitaire, ne vous lassant jamais de vivre seul, vous domptant vous-mêmes dans la solitude, complaîsez-vous dans les profondeurs de la forêt.

CHAPITRE XXII




L’ENFER


306 Celui qui affirme des choses qui ne sont point arrivées, va dans l’enfer, ainsi que celui qui, faisant une action, dit : « Je ne la fais point. » Une fois morts, ils deviennent égaux dans l’autre monde, ces deux hommes pervers.

307 Beaucoup de ceux qui portent la robe jaune sont pervers et incontinents. Ces méchants-là sont précipités dans l’enfer par leurs méfaits.

308 Mieux vaudrait pour un homme vicieux, avaler une boule de fer rouge, semblable à une langue de feu, que vivre, étant incontinent, aux dépens de la charité publique.

309 L’homme qui courtise la femme d’autrui a quatre choses en partage : l’acquisition du démérite, une couche peu enviable, troisièmement la réprobation de tous, et quatrièmement l’enfer.

310 Outre l’acquisition du démérite, l’issue fatale de cette route, et le peu de plaisir que goûte un homme tremblant auprès d’une femme tremblante, le roi ordonne encore une punition terrible. Qu’on ne courtise donc point la femme d’autrui[71] !

311 De même que le Kuça, mal pris, déchire la main, de même l’ascétisme, mal pratiqué, mène à l’enfer.

312 Toutes les fois qu’il y a un acte négligé, un vœu transgressé, une chasteté chancelante, il n’y a pas grand fruit à espérer.

313 Si l’on fait son devoir, qu’on le fasse énergiquement. L’indolence, chez le frère mendiant, donne un plus libre cours à la passion.

314 Mieux vaut qu’une mauvaise action ne soit point faite ; car, une fois faite, elle devient un supplice. Mieux vaut qu’une bonne action soit faite, car elle ne devient point un supplice, une fois faite.

315 Ainsi qu’une citadelle frontière bien gardée intérieurement et extérieurement, qu’on se garde soi-même. Qu’il n’y ait point un moment de négligence ; car un moment de négligence devient une cause d’affliction pour ceux qui sont précipités dans l’enfer.

316 Ceux qui rougissent de ce dont on ne doit point rougir, et qui ne rougissent point de ce dont on doit rougir, — ces êtres-là s’abandonnent à des idées fausses et marchent dans la voie mauvaise.

317 Ceux qui craignent ce qui n’est point à craindre, et qui ne craignent point ce qui est à craindre, — ces êtres-là s’abandonnent à des idées fausses et marchent dans la voie mauvaise.

318 Ceux qui évitent ce qui n’est point à éviter, et n’évitent point ce qui est à éviter, — ces êtres-là s’abandonnent à des idées fausses et marchent dans la voie mauvaise.

319 Ceux qui évitent, avec connaissance de cause, ce qui doit être évité, et n’évitent point ce qui ne doit pas être évité, — ces êtres-là s’abandonnent à des idées justes et marchent dans la bonne voie.

CHAPITRE XXIII




L’ÉLÉPHANT


320 Les paroles injurieuses ne sauraient avoir plus de prise sur moi, que n’en a sur l’éléphant la flèche lancée par l’arc dans la mêlée. Le commun des mortels est naturellement méchant.

321 L’éléphant dompté, on le mène au combat. L’éléphant dompté, le roi le monte. De même, parmi les hommes, le meilleur est celui qui s’est dompté, qui est insensible aux paroles injurieuses.

322 Supérieurs à tous, quand ils sont domptés, sont ou les mules, ou les nobles coursiers de l’Indus, ou les éléphants aux grandes défenses. Supérieur à tous aussi est l’homme qui s’est dompté lui-même.

323 À l’aide d’aucun de ces animaux, on n’arriverait à la région peu fréquentée où, lorsqu’on s’est dompté soi-même, on arrive par ce seul fait de s’être dompté.

324 L’éléphant a pour nom Dhanapâlaka ; ses tempes ruissellent d’une humeur âcre. Il est difficile à maîtriser ; attaché, il ne mangerait pas une bouchée. C’est après la forêt aux éléphants que l’éléphant soupire.

325 Lorsqu’on est grand mangeur, gras et endormi, lorsqu’on se roule de côté et d’autre, comme un gros porc nourri des restes de l’offrande, on rentre sans cesse à nouveau, insensé que l’on est, dans le sein d’une mère.

326 Auparavant ma pensée vagabonde allait çà et là, où le désir, où l’amour, où le plaisir l’appelaient. Aujourd’hui je la maîtrise complètement, comme le cornac maîtrise l’éléphant en rut.

327 Complaisez-vous dans la vigilance ; veillez sur votre pensée ! Ainsi qu’un éléphant couché dans la boue, arrachez-vous de la voie mauvaise.

328 Si vous rencontrez un compagnon mûri par l’expérience, un sage suivant le même chemin que vous et pratiquant la justice avec fermeté, surmontez tous les obstacles, et marchez à côté de lui, charmé et attentif.

329 Si vous ne rencontrez pas un compagnon mûri par l’expérience, un sage suivant le même chemin que vous et pratiquant la justice, marchez seul, comme un roi vaincu abandonnant son royaume, comme un éléphant solitaire.

330 Mieux vaut vivre seul ; un sot n’est point une société. Qu’on vive seul et qu’on s’abstienne du mal, avec aussi peu de désirs qu’un éléphant solitaire.

331 Lorsque l’occasion s’en présente, c’est un bonheur que des compagnons ; c’est un bonheur que la joie, quelle qu’en soit la cause ; c’est un bonheur que des mérites acquis à l’article de la mort ; c’est un bonheur que le renoncement à toute douleur.

332 C’est un bonheur, en ce monde, que la maternité ; c’est un bonheur aussi que la paternité ; c’est un bonheur, en ce monde, que la condition de Çramana ; c’est un bonheur, en ce monde, que celle de Brâhmana.

333 C’est un bonheur que la pratique de la vertu jusqu’à la vieillesse ; c’est un bonheur qu’une foi solide ; c’est un bonheur que l’acquisition de la Science Parfaite ; c’est un bonheur que l’abstention de toute mauvaise action.

CHAPITRE XXIV




LA CONVOITISE


334 Chez l’homme qui ne veille pas sur sa conduite, la convoitise s’étend comme une liane. Il erre çà et là, semblable au singe courant dans la forêt après un fruit.

335 Celui qui est l’esclave ici-bas de cette convoitise perverse et empoisonnée, — celui-là, l’affliction croît en lui aussi rapidement que le bîrana[72] touffu.

336 Celui qui ici-bas secoue le joug difficile à secouer de cette convoitise, l’affliction se détache peu à peu de lui, comme des gouttes d’eau tombant d’une feuille de lotus.

337 Je vous le dis pour votre salut, à vous tous qui êtes assemblés ici : « Déracinez en vous la convoitise, comme on déracine le bîrana pour avoir l’ushîra[73] ; afin que Mâra, semblable au torrent brisant un roseau, ne recommence pas sans cesse à vous briser.

338 De même que, tant que sa racine est intacte, un arbre plein de sève repousse, quoique coupé, toujours à nouveau, de même, tant que n’est point extirpée la tendance à la convoitise, revient toujours à nouveau cette cause de douleur.

339 Celui chez lequel le désir entraînant des jouissances est un torrent aux trente-six canaux, — celui-là, habile à faire le mal, ses goûts passionnés l’emportent comme des coursiers,

340 Les courants coulent dans tous les sens ; la liane va s’étendant sans cesse. Dès que vous voyez pousser cette liane, déracinez-la à l’aide de la Science Parfaite.

341 Entraînantes et délicieuses sont pour l’homme les jouissances ! Lorsque, pris dans les liens du plaisir, ils courent après le bonheur, les hommes sont soumis à la naissance et à la vieillesse.

242 Poussé en avant par la convoitise, le commun des hommes court çà et là, ainsi qu’un lièvre pourchassé. Une fois liés et enchaînés par elle, ils sont plongés pour longtemps dans une douleur sans cesse renaissante.

343 Poussé en avant par la convoitise, le commun des mortels court çà et là, comme un lièvre pourchassé. Qu’il repousse donc loin de lui la convoitise, le Bhixu qui désire pour lui-même l’absence de toute passion !

344 Celui qui, après s’être, dans la forêt, affranchi de toute convoitise, se remet à courir après cette convoitise dont il s’était si bien affranchi, — cet habile homme, regardez-le : délié, il retourne à ses liens.

345 Ce n’est point un lien solide, disent les sages, que celui qui est en fer, en bois ou en corde. Un lien beaucoup plus solide, c’est le souci qu’on prend des boucles d’oreilles en pierres précieuses, des enfants et des femmes.

346 C’est un lien solide, disent les sages, que celui qui, quoique lâche, retient et est difficile à délier. Lorsqu’on l’a brisé, on embrasse la vie religieuse, sans se soucier de rien désormais et sans plus songer à l’amour et au plaisir.

347 Ceux qui se laissent aller à la passion suivent un courant auquel ils ont eux-mêmes donné naissance, comme l’araignée tisse son propre filet. Les sages, eux, après l’avoir rompu (ce courant), embrassent la vie religieuse, sans se soucier de rien désormais, et sans plus songer à l’amour ni au plaisir.

348 Affranchis-toi de ce qui est devant, de ce qui est derrière, de ce qui est au milieu, et dirige-toi vers l’autre rive. L’esprit une fois affranchi de tout, tu ne seras plus soumis à la naissance et à la vieillesse.

349 Quand un homme dévoré de soucis, livré aux passions violentes, ne recherche que son plaisir, la convoitise grandit en lui. Et c’est lui-même qui resserre ses liens.

350 Celui qui se complait dans l’absence de tout souci, qui, s’instruisant sans cesse, ne pense qu’à la douleur, — celui-là, certes, éloignera de lui, brisera même les liens de Mâra.

351 Quand arrivé au but, exempt désormais de crainte, de convoitise et de péché, on a coupé les épines de l’existence, cette renaissance-ci est la dernière.

352 Celui qui, exempt de convoitise, détaché de tout, connaissant les mots et leur explication, distinguant dans l’assemblage des syllabes celles qui précèdent de celles qui suivent, est arrivé à sa dernière incarnation, — celui-là, on l’appelle « le grand Savant, le grand Homme. »

353 « J’ai triomphé de tout, je sais tout. Tous mes éléments constitutifs sont exempts de souillure. Je me suis débarrassé de tout. Je me suis affranchi, en détruisant en moi la convoitise. La science que j’ai acquise, à qui la communiquerais-je bien ? »

354 Sur tout don l’emporte le don de la Loi ; sur toute saveur, la saveur de la Loi ; sur toute jouissance, la jouissance de la Loi ; sur tout bonheur, la destruction de la convoitise.

355 Les jouissances tuent l’insensé qui ne cherche point à atteindre l’autre rive. Par le désir des jouissances, l’insensé se tue lui-même, comme s’il était son propre ennemi.

356 La mauvaise herbe est une plaie pour les champs, comme la passion pour le commun des mortels. Aussi tout don fait à ceux qui sont exempts de passion produit-il des fruits nombreux.

357 La mauvaise herbe est une plaie pour les champs, comme la haine pour le commun des mortels. Aussi tout don fait à ceux qui sont exempts de haine produit-il des fruits nombreux.

358 La mauvaise herbe est une plaie pour les champs, comme la convoitise pour le commun des mortels. Aussi tout don fait à ceux qui sont exempts de convoitise produit-il des fruits nombreux.

359 La mauvaise herbe est une plaie pour les champs, comme l’agitation de l’esprit pour le commun des mortels. Aussi tout don fait à ceux qui sont exempts d’agitation produit-il des fruits nombreux.

CHAPITRE XXV




LE BHIXU


360 Bonne est la continence de l’œil ! Bonne la continence de l’oreille ! Bonne la continence du nez ! Bonne la continence de la langue !

361 Bonne est la continence du corps ! Bonne la continence du langage ! Bonne la continence de l’esprit ! Bonne toute espèce de continence ! Le Bhixu, continent en toute chose, est affranchi de toute douleur.

362 Celui qui, continent quant à sa main, continent quant à son pied, continent quant à son langage, supérieur à tous en continence, intérieurement satisfait, et concentré en lui-même, se complait dans la solitude, — celui-là, on l’appelle « un Bhixu ».

363 Le Bhixu, continent quant à son langage, parlant d’une manière sensée, modeste, enseignant avec éclat la Loi et son sens, — douce est sa parole.

364 La Loi est un jardin de plaisance pour le Bhixu. Il s’y complait ; il ne songe qu’à elle ; il ne suit qu’elle ; et il ne manque jamais aux prescriptions de la vraie Loi.

365 Qu’il ne dédaigne pas ce qu’il a reçu, et qu’il n’aille pas, enviant les autres ! Le Bhixu qui envie les autres n’arrive point au recueillement.

366 Quelque peu qu’il ait reçu, si le Bhixu ne dédaigne point ce qu’il a reçu, les dieux eux-mêmes louent la pureté de sa vie et son zèle.

367 Celui qui ne regarde aucunement comme étant à lui ni « le nom » ni « la forme », qui ne s’afflige point au sujet de ce qui n’existe pas, celui-là, on l’appelle « un Bhixu ».

368 Le Bhixu qui pratique la charité, et qui possède la sérénité d’âme recommandée par le Buddha, est en état d’arriver au séjour de la quiétude et du bonheur, où cessent les renaissances.

369 Ô Bhixu, vide cette barque ! Vidée, elle voguera légèrement. Lorsque tu auras supprimé en toi la passion et la haine, tu arriveras au Nirvâna.

370 Qu’il brise les cinq chaînes, qu’il les laisse derrière lui, qu’il s’élève au-dessus d’elles. Le Bhixu qui a secoué les cinq chaînes, on l’appelle « celui qui a traversé le torrent ».

371 Médite, ô Bhixu ; sois vigilant ! Que ta pensée ne s’applique point aux choses qui lui plaisent ! Insensé, n’avale pas une boule de fer (rouge), pour crier ensuite : « quelle douleur ! » en sentant la brûlure.

372 Il n’y a ni méditation pour celui qui n’a pas la Science Parfaite, ni Science Parfaite pour celui qui ne médite pas. Celui en qui se rencontrent la méditation et la science, — celui-là s’approche du Nirvâna.

373 Le Bhixu qui habite une maison vide, et dont la pensée est au repos, ressent une joie surhumaine, en fixant les yeux sur la Loi.

374 Aussitôt qu’il a considéré l’origine et la fin des choses, il ressent la satisfaction et la joie de ceux qui connaissent l’affranchissement de la mort.

375 Voici, ici-bas, le commencement de la Science Parfaite pour un Bhixu : surveiller ses sens, vivre satisfait et continent selon la loi d’affranchissement, choisir des amis vertueux et infatigables (dans le bien).

376 Si sa conduite est charitable et pure, alors, au comble de la joie, il mettra pour lui un terme à la douleur.

377 De même que la Varshikâ[74] se débarrasse de ses fleurs fanées, de même, ô Bhixu, débarrassez-vous de la passion et de la haine.

378 Le Bhixu dont le corps, la langue et l’esprit sont en repos, qui est concentré en lui-même et affranchi des jouissances mondaines, on l’appelle « Celui qui vit dans la quiétude ».

379 Stimule-toi toi-même ; examine-toi toi-même. C’est ainsi, ô Bhixu, que veillant sur toi-même et ayant bonne mémoire, tu vivras heureux.

380 Le Moi est le maître du Moi. Chacun marche dans sa voie à lui. Tenez-vous donc vous-mêmes en rênes, comme un marchand tient en rênes un noble coursier.

381 Au comble de la joie, et en possession de la sérénité d’âme recommandée par Buddha, le Bhixu atteindra le séjour de la quiétude et du bonheur, où cessent les renaissances.

382 Le Bhixu qui, bien que jeune, s’enfonce dans l’étude des préceptes de Buddha, illumine ce monde comme la lune débarrassée de nuages.

CHAPITRE XXVI




LE BRÂHMANA[75]


383 Résiste avec énergie au torrent ! Repousse les jouissances, ô Brâhmana ! Sachant comment finissent les agrégations d’éléments, tu sais où elles n’existent plus[76].

384 Lorsque, par l’observation des deux préceptes[77], le Brâhmana a atteint l’autre rive, alors, en possession de la Science Parfaite, il en a fini avec tous les liens.

385 Celui pour qui n’existent plus ni cette rive, ni l’autre, ni toutes deux à la fois, qui, exempt de crainte, est affranchi de tout, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

386 Celui qui, plongé dans la méditation, assis en paix, exempt de passion et de péché, a fait son devoir et atteint le but le plus élevé, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

387 Pendant le jour brille le soleil ; pendant la nuit brille la lune ; armé de toutes pièces, brille le guerrier ; en méditation, brille le Brâhmana. Mais le jour comme la nuit, d’un éclat ininterrompu, brille le Buddha.

388 Celui qui ne fait plus de mal, on l’appelle Brâhmana. Celui qui vit dans la quiétude, on l’appelle Çramana. Celui qui se débarrasse de ses souillures, on l’appelle Pravarjita[78].

389 Qu’on ne s’attaque point à un Brâhmana, et que le Brâhmana lui-même n’use pas de représailles. Malheur à l’agresseur du Brâhmana ! Malheur au Brâhmana qui riposte ![79]

390 Ce n’est pas un mince avantage pour un Brâhmana qu’une âme insensible aux plaisirs. Lorsque cesse en lui l’idée de faire du mal à autrui, en lui cesse également la douleur.

391 Celui qui, ne faisant le mal ni avec son corps, ni avec sa langue, ni avec son esprit, vit dans une triple continence, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

392 Aussitôt qu’on a connu la loi, telle que l’a enseignée Celui qui est devenu un Buddha accompli, qu’on s’incline humblement devant elle, comme le Brâhmana devant le feu du sacrifice.

393 Ce ne sont ni les cheveux tressés, ni les richesses, ni la naissance qui font le Brâhmana. Celui en qui se rencontrent la vérité et la justice, — celui-là est heureux, celui-là est un Brâhmana.

394 À quoi bon ces cheveux tressés ? À quoi bon une jupe en peau de chèvre ? Chez toi l’intérieur est un vrai chaos ; tu soignes seulement l’extérieur.[80]

395 L’homme au vêtement couvert de poussière, qui, maigre, couturé de veines, se livre solitairement à la méditation dans la forêt, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

396 Je ne dis point, moi, « un Brâhmana » celui qui est sorti d’un certain sein, qui est né d’une certaine mère. Celui-là, on peut l’appeler arrogant, celui-là peut être riche. C’est celui qui est pauvre et détaché de tout que je dis « un Brâhmana ».

397 Celui qui, ayant brisé tous ses liens, ne ressent plus aucun effroi, qui est détaché de tout, affranchi de tout, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

398 Celui qui a brisé la courroie, la corde, la sangle et le reste, qui a forcé la barrière, qui est Éveillé, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

399 Celui qui, tout innocent qu’il est, endure les injures, les coups et les chaînes avec une patience égale à sa force, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

400 Celui qui est exempt de colère, fidèle à ses vœux, instruit dans la tradition, qui, s’étant dompté lui-même, en est à sa dernière incarnation, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

401 Celui sur lequel glissent les jouissances comme l’eau sur une feuille de lotus, ou la graine de moutarde sur une pointe d’aiguille, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

402 Celui qui sait mettre ici-bas un terme à la douleur, qui a déposé son fardeau, qui est détaché de tout, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

403 Le sage qui possède une science profonde, qui connaît ce qui est et ce qui n’est pas la Voie, qui a atteint le but suprême, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

404 Celui qui ne cohabite ici-bas, ni avec ceux qui ont un logis, ni avec ceux qui n’en ont pas ; qui, se contentant de peu, ne va point frapper aux portes, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

405 Celui qui s’abstient de toute violence à l’égard des êtres faibles aussi bien que des forts, qui ne tue point, qui ne fait point tuer, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

406 Celui qui est tolérant avec les intolérants, doux avec les violents, détaché de tout avec ceux qui sont attachés à tout, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

407 Celui de l’âme duquel sont tombés la haine, l’orgueil et l’hypocrisie, comme tombe la graine de moutarde placée sur la pointe d’une aiguille, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

408 Celui qui fait entendre des paroles sans rudesse, instructives, vraies, à l’aide desquelles il n’injurie personne, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

409 Long ou court, petit ou grand, agréable ou désagréable, quel que soit en ce monde l’objet qu’on ne lui donne pas, celui qui ne le prend pas, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

410 Celui qui n’espère plus rien en ce monde ni dans l’autre, qui est inaccessible à tout et détaché de tout, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

411 Celui qui n’a plus d’attaches, que la science préserve des « pourquoi ? », qui parvient à s’affranchir de la mort, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

412 Celui qui a secoué ici-bas les deux chaînes, celle du bien et celle du mal, qui est pur, exempt de douleur et de passion, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

413 Celui qui, dans la pureté, dans la sérénité et dans la paix de son âme, est semblable à la lune immaculée, qui a tari en lui la source de toute joie, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

414 Celui qui est venu à bout de ces vicissitudes rebutantes et inextricables, qui, ayant achevé la traversée, a gagné l’autre rive, qui est plongé dans la méditation, exempt de désirs et de curiosité, n’ayant besoin de rien et satisfait, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

415 Celui qui, après avoir dit ici-bas adieu aux jouissances et tari en lui leur source, embrasse la vie errante des religieux, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

416 Celui qui, après avoir dit ici-bas adieu à la convoitise, et tari en lui sa source, embrasse la vie errante des religieux, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

417 Celui qui, n’ayant plus de liens avec les hommes, a secoué ceux qu’il pourrait avoir avec les dieux, qui est complètement détaché de tout, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

418 Celui qui, n’ayant plus rien qui lui plaise ou qui lui déplaise, devenu insensible et ne fournissant plus matière à rien, s’est élevé au-dessus de tous les mondes, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

419 Celui qui connaît à fond l’origine et la fin des êtres, qui est détaché de tout, Heureusement arrivé (Sugata), Éveillé (Buddha), — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

420 Celui dont ne connaissent la voie ni les dieux, ni les gandharvas, ni les hommes, qui a détruit en lui la concupiscence, qui est devenu Arhat, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

421 Celui qui ne possède rien, ni devant, ni derrière, ni dans le milieu, qui ne possède absolument rien, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

422 Celui qui, semblable à un taureau, est supérieur à tous, le Héros, le Chantre inspiré, le Triomphateur, celui qui est exempt de désirs, le Purifié, l’Éveillé, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».

423 Celui qui connaît ses anciens domiciles,[81] dont la vue embrasse le ciel et l’enfer, qui a atteint le terme des renaissances, qui est arrivé dans la solitude à la Science Parfaite, celui qui, en toutes choses, est arrivé à la Perfection, — celui-là, je le dis « un Brâhmana ».


  1. Les races jaunes, races sans imagination et sans idéal, qui n’ont même pas de noms dans leurs langues pour exprimer Dieu, se sont jetées avec tant d’avidité sur l’enseignement de Çâkyamuni, qu’on s’est demandé si le réformateur n’avait pas appartenu par hasard aux populations primitives de l’Inde, si le buddhisme n’avait pas été une réaction anarienne contre le brâhmanisme des conquérants indo-européens.
  2. L’héritage de Mahomet est également passé des Arabes aux Turcs.
  3. Διὰ τὴν λίαν φιλότητα βροτῶν, comme le Prométhée d’Eschyle.
  4. Voir Liebrecht (Die Quellen des Barlaam und Josaphat), Beal (Travels of Fa-Hian), Laboulaye (Débats, 21 et 26 juillet 1859), M. Müller (Chips from a German Workshop), etc., etc.
  5. La retraite au désert a été, dans toute l’antiquité, la condition et le prélude des hautes destinées. Zoroastre médita sur l’Alborj, comme Moïse sur le Sinaï, Élie sur le Carmel, Mahomet sur le mont Hirâ, etc., etc.
  6. Mâra alla jusqu’à lui offrir la souveraineté de l’Univers, s’il voulait renoncer à sa mission. (Minayef, grammaire pâlie, traduite du russe par Guyard. Leroux, 1874. Préf., p. vi.)
  7. M. Émile Senart a essayé dernièrement d’appliquer à la vie de Buddha les procédés « d’évaporisation » appliqués par le docteur Strauss à celle de Jésus. (Journal Asiatique, 1875.)
  8. On disait : le Sâmkhya Nirîcvara, le mkhya sans Dieu.
  9. Ζεὺς ἀρχὴ, Ζεὺς μέσσα, Διὸς δ´ἐϰ πάντα τέτυϰται. (Hymnes orphiques.)
  10. Dr Büchner.
  11. Renan.
  12. La conscience a conscience de soi, et la conscience de soi, c’est l’absolu. (Hegel.)

    L’homme n’a pas droit de conclure de ses perceptions à l’existence des objets perçus. (Berkeley.)

    Ce qu’on appelle la nature d’un être est le réseau des faits qui constituent cet être. (Stuart Mill.) Etc., etc.

  13. Les Siamois y ont introduit jusqu’à Jésus-Christ.
  14. Qui non est adversum nos, pro nobis est. (Marc, ix, 39.)
  15. Divinités védiques, au nombre de trente-trois.
  16. « Homo natus de muliere, brevi vivens tempore, repletur multis miseriis. » (Job.)

    Τὸν ζῶντ’ ἀνάγϰη πόλλ’ ἔχειν ϰαϰά. (Philémon.) Etc., etc.

  17. Les skandhas sont au nombre de cinq :

    rûpa, la forme ; 2° vêdanâ, la sensation ; 3° sañjñâ, l’idée ; 4° sanskâra, les concepts ; 5° vijñâna, la connaissance analytique.

  18. « Je ne vous commande pas de faire des miracles, disait Buddha à ses disciples, mais de tenir vos bonnes actions secrètes et de confesser bien haut vos péchés. » — « Ma loi est une loi de grâce pour tous. » — « Ma doctrine est comme le ciel ; il y a place pour tous sans exception : hommes, femmes, enfants, pauvres et riches. » Etc., etc.
  19. « Omnis ex vobis qui non renuntiat omnibus quæ possidet non potest meus esse discipulus. » (Luc, xiv, 33.)
  20. « L’homme pieux, dit la Baghavad-Gîta, s’abstient dans cette vie aussi bien des bonnes que des mauvaises actions. ».

    « Vouloir faire une action, dit Molinos, même une bonne, c’est offenser Dieu qui veut être seul agent. » Etc., etc.

  21. Je ne parle ici que de ce que fut le buddhisme primitif dans l’Inde. Je laisse absolument de côté le buddhisme postérieur de Ceylan, et des races anariennes du Thibet et de la Chine.
  22. Bhixu, mendiant. Bhixunî, religieuse mendiante.
  23. Le Bhixu, comme S. François d’Assises, voit des frères dans tous les animaux. De là des précautions infinies pour éviter, soit d’avaler, soit d’écraser par mégarde le moindre insecte.
  24. Il est généralement admis aujourd’hui que le monachisme chrétien primitif s’inspira des pratiques auxquelles se livraient ces Ébionites, ces Esséniens, ces Thérapeutes, ces reclus du Serapeum, qui s’étaient inspirés eux-mêmes des idées et des récits rapportés de l’Inde par l’armée d’Alexandre.
  25. Bigandet, Life of Gaudama, p. 495.
  26. « Il y a beaucoup de préceptes moraux également enjoints et ordonnés dans les deux croyances. Il ne semblera donc pas téméraire d’affirmer que la plupart des vérités morales, prescrites par les Évangiles, se rencontrent dans les Écritures buddhiques ». (Mgr Bigandet, Life of Gaudama, p. 494).
  27. Buddha passe pour avoir prononcé 84,000 instructions. Les deux grandes collections thibétaines, le Kandschur et le Tandschur contiennent, la première plus de 100 volumes in-folio, la seconde 225. La somme buddhiste du Céleste-Empire se compose de 1440 ouvrages distincts, comprenant 5686 livres.
  28. Les douze causes de l’existence (nidâna, cause).
  29. Grande compilation buddhique en 10,000 articles. Mot à mot : La perfection de la science.
  30. Le seul texte manuscrit du Dhammapada que possède la Bibliothèque nationale se trouve dans le n° 91 actuel du fonds pâli (collection Bigandet), qui renferme six des textes du Xudraka Nikâya ; le Dhammapada est le second. Ce manuscrit est sur feuilles de palmier ou olles, qui ont 476 millimètres à la base et 52 millimètres de hauteur. Le Dhammapada occupe 17 feuilles (6 à 22). Le texte est écrit en caractères birmans, et chaque page contient six lignes.
  31. Fusstapfen des Gesetzes (Koeppen, die Religion des Buddha. Berlin, 1857-59).
  32. Journal of the royal Asiatic Society. 1871.
  33. L’excellent livre de M. Barthélemy Saint-Hilaire : le Bouddha et sa religion, fait exception.
  34. Childers, A dictionary of the Pâli language. (Londres, 1872-75.)
  35. Note Wikisource : Ce texte a été disjoint du Dhammapada, et se trouve à cette page-ci.
  36. Le manteau jaune du Bhixu.
  37. « La mort » considérée comme l’affligeant prélude de la renaissance.
  38. Arya, le noble, le distingué, le religieux qui est dans la voie du Salut.
  39. Indra, le feu céleste, par opposition à Agni, le feu terrestre.
  40. Mâra, la mort, et par extension, le Péché, le Tentateur.
  41. C’est-à-dire : qu’il embrasse la vie errante des religieux.
  42. Yama, dieu des morts, le Pluton védique.
  43. Le muni, l’ascète.
  44. Dicunt enim, et non faciunt. (Matt. XXIII, 3.)
  45. Tagara, tabernæmontana, Bot.
  46. Mallikâ, jasminum zambac. Bot.
  47. Non est enim arbor bona quæ facit fructus malos. (Luc vi, 43.)
  48. Kuça, Poa cynosuroïdes, Bot.
  49. L’autre rive, le Nirvâna, le bonheur suprême.
  50. L’Arhat, l’Arya arrivé au quatrième degré de perfection.
  51. L’Incréé, le Nirvâna.
  52. Gandharva, demi-dieu, génie.
  53. Nihil autem opertum est quod non reveletur, nihil absconditum quod non sciatur. (Luc xii, 2.)
  54. Prout vultis ut faciant vobis homines, et vos facite illis similiter (Luc, VI, 31).
  55. Condamnation des habitudes brâhmaniques. Buddha ne voulait point de γυμνοσοφισταὶ parmi ses fidèles.
  56. Le constructeur de l’édifice, le péché. Mâra.
  57. Facite vobis thesaurum non deficientem in cœlis. (Luc xii, 33.)
  58. Omnibus dico : Vigilate. (Marc XIII, 37.)
  59. Le kâshthaka (espèce de rosea) meurt après avoir donné son fruit.
  60. La srôtâpatti, l’entrée dans le courant, le premier degré de perfection de l’Arya.
  61. La bodhi, la science parfaite, l’état intellectuel de Buddha.
  62. Pravarjita, qui va de porte en porte (pour mendier). Çramana, qui vit purement.
  63. Abhâsvara, lumineux, éclatant.
  64. En haut (vers le Nirvâna).
  65. « Le nom et la forme », ce qui constitue les objets sensibles.
  66. Les munis, les ascètes.
  67. Quid autem vides festucam in oculo fratris tui ; et trabem in oculo tuo non vides ? (Matt. VIII, 3.)
  68. Le kali, le mauvais coup, le coup qui fait perdre. Est-ce le même que les Romains appelaient « canis » (le double as) ? Cf. Suétone, Aug. LXI. Properce, IV, viii.
  69. Les Tathâgatas, les Buddhas.
  70. Sugata, celui qui est heureusement arrivé, Buddha.
  71. Non mœchaberis. (Matt. V, 27.)
  72. Bîrana ou vîrana, andropogon muricatum. (Bot.)
  73. Ushîra, racine odorante du bîrana.
  74. Varshikâ, aloès ?
  75. Le Brâhmane, l’Ascète, le Savant par excellence.
  76. C’est-à-dire : tu connais le Nirvâna.
  77. Les deux préceptes : la continence et la méditation.
  78. Sur ces trois fausses étymologies, voir M. Müller, v. 388, note.
  79. Omnis, qui irascitur fratri suo, reus erit judicio (Matt. v. 22).
  80. Mundatis quod deforis est calicis et paropsidis ; intùs autem pleni estis rapinâ et immunditiâ (Matt. xxiii. 25).
  81. C’est-à-dire : les apparences qu’il a successivement revêtues.