Le Diable à Paris/Série 3/Une Marchande à la toilette

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UNE MARCHANDE À LA TOILETTE
ou
MADAME LA RESSOURCE EN 1844

les comédies qu’on peut voir gratis a paris

par h. de balzac

Jusqu’à présent, les peintres de mœurs ont mis en scène beaucoup d’usuriers ; mais on a oublié l’usurière des femmes dans l’embarras, la madame La Ressource d’aujourd’hui, personnage excessivement curieux, appelée décemment marchande à la toilette.

Avez-vous quelquefois en flânant remarqué dans Paris une de ces boutiques dont la négligence fait tache au milieu des éblouissants magasins modernes, boutiques à devanture peinte en 1820 et qu’une faillite a laissées au propriétaire de la maison dans un état douteux ? La couleur a disparu sous une double couche imprimée par l’usage et grassement épaissie par la poussière ; les vitres sont sales, le bec-de-cane tourne de lui-même, comme dans tous les endroits d’où l’on sort encore plus promptement qu’on n’y entre. Là, trône une femme entre les plus belles parures arrivées à cette phase horrible où les robes ne sont plus des robes et ne sont pas encore des haillons. Le cadre est en harmonie avec la figure que cette femme se compose, car ces boutiques sont une des plus sinistres particularités de Paris. On y voit des défroques que la Mort y a jetées de sa main décharnée, et l’on entend alors le râle d’une phthisie sous un châle, comme on y devine l’agonie de la misère sous une robe brodée d’or. Les atroces débats entre le luxe et la faim sont écrits là sur de légères dentelles. On y trouve la physionomie d’une reine sous un turban à plumes, dont la pose rappelle et rétablit presque la figure absente. C’est le hideux dans le joli ! Le fouet de Juvénal, agité par les mains officielles du commissaire-priseur, y a éparpillé les manchons pelés, les fourrures flétries de quelques grandes dames aux abois. C’est un fumier de fleurs où, çà et là, brillent des roses coupées d’hier, portées un jour, et sur lequel est toujours accroupie une affreuse vieille, la cousine germaine de l’usure, l’occasion du malheur, une harpie retirée, chauve, édentée, et prête à vendre le contenu, tant elle a l’habitude de colporter ou d’acheter le contenant, la robe sans la femme ou la femme sans la robe. La marchande est là comme l’argousin dans le bagne, comme un vautour au bec rougi sur des cadavres, au sein de son élément ; plus horrible que ces sauvages horreurs qui font frémir les passants, étonnés quelquefois de rencontrer un de leurs plus jeunes et frais souvenirs pendu dans le sale vitrage derrière lequel grimace une de ces marchandes à la toilette qui ont fait autant de métiers inconnus qu’il y en a de connus.

Ce fut une de ces gémonies de nos fêtes que j’indiquais à un de mes amis.

« Que dites-vous de ceci ? n’est-ce pas la femelle de la Mort ? » lui dis-je à l’oreille en lui montrant au comptoir une terrible compagnonne.

Nous entrons.

lui. — Madame, combien cette guipure ?

elle. — Pour vous, monsieur, ce ne sera que cent écus.

Elle remarque une cabriole particulière aux artistes, et ajoute d’un air pénétré : — Cela vient de la princesse de Lamballe.

moi. — Comment ! si près du Château ?

elle. — Monsieur, ils n’y croient pas

moi. — Madame, nous ne venons pas pour acheter…

elle. — Je le vois bien, monsieur.

moi. — Nous avons plusieurs choses à vendre, je demeure rue de Richelieu, 112, au sixième. Si vous vouliez y passer d’ici à une heure, vous pourriez faire un marché…

elle, en regardant fixement mon camarade. — Monsieur désire peut-être quelques aunes de mousseline bien portées ?…

moi. — Non, il s’agit de savoir à quoi s’en tenir sur une robe de mariage, et l’on a confiance en vos talents.

Deux heures après Mme Nourrisson (elle s’appelait ainsi) vint en robe de damas à fleurs provenant de rideaux décrochés à quelque boudoir saisi, ayant un de ces châles de cachemire passés, usés, invendables, qui finissent leur vie au dos de ces femmes. Elle portait une collerette en dentelle magnifique, mais éraillée, et un affreux chapeau ; mais, pour dernier trait de physionomie, elle était chaussée en souliers de peau d’Irlande, sur le bord desquels sa chair faisait l’effet d’un bourrelet de soie noire à jour.

Nous étions sérieux comme deux auteurs dont la collaboration n’obtient pas tout le succès qu’elle mérite.

« Madame, lui dis-je en lui montrant une paire de pantoufles de femme, voici qui vient de l’impératrice Joséphine. »

Il fallait bien rendre à madame Nourrisson la monnaie de sa princesse de Lamballe.

« Ça ?… fit-elle ; c’est fait de cette année : voyez cette marque en dessous.

— Ne devinez-vous pas que ces pantoufles sont une préface, répondis-je, quoiqu’elles soient ordinairement une conclusion de roman ? Mon ami que voici, dans un immense intérêt de famille, voudrait savoir si une jeune personne, d’une bonne, d’une riche maison, et qu’il désire épouser, a fait une faute.

— Combien monsieur donnera-t-il ? demanda-t-elle en regardant mon complice.

— Cent francs.

— Merci, dit-elle en grimaçant un refus à désespérer un macaque, plus que ça de gages pour nos petites infamies ?

— Que voulez-vous donc, ma petite madame Nourrisson ? lui demandai-je.

— D’abord, mes chers messieurs, depuis que je travaille je n’ai jamais vu personne, ni homme ni femme, marchandant le bonheur. Et puis, tenez, vous êtes deux farceurs, » reprit-elle avec un sourire sur ses lèvres froides et avec un regard glacé par une défiance de chatte.

La familiarité la plus déshonorante est le premier impôt que ces sortes de femmes prélèvent sur les passions effrénées ou sur les misères qui se confient à elles. Elles ne s’élèvent jamais à la hauteur du client, elles le font asseoir côte à côte auprès d’elles sur leur tas de boue.

« S’il ne s’agit pas de votre bonheur, il est question de votre fortune, reprit-elle ; et, à la hauteur où vous êtes logés, l’on marchande encore moins une dot. Voyons, dit-elle en prenant un air doucereux, de quoi s’agit-il ?

— De la maison Névion, répondit mon ami, bien aise de savoir à quoi s’en tenir sur une personne qui l’intéressait.

— Oh ! pour ça, reprit-elle, un louis, c’est assez…

— Et comment ?

— J’ai tous les bijoux de la mère ; et, de trois mois en trois mois, elle est dans ses petits souliers, allez ! elle est bien embarrassée de me trouver les intérêts de ce que je lui ai prêté. Vous voulez vous marier par là, jobard ?… dit-elle ; donnez-moi quarante francs, et je jaserai pour plus de cent écus. »

Mon peintre fit voir une pièce de quarante francs, et nous sûmes des détails effrayants sur la misère secrète de quelques femmes dites comme il faut. La revendeuse, mise en gaieté par notre conversation, se dessina. Sans trahir aucun nom, aucun secret, elle nous fit frissonner en nous démontrant qu’il se rencontrait peu de bonheurs, à Paris, qui ne fussent assis sur la base vacillante de l’emprunt. Elle possédait dans ses tiroirs des grand’mères, des enfants, des défunts maris, des petites-filles mortes et entourées d’or et de brillants. Elle apprenait d’effrayantes histoires en faisant causer ses pratiques les unes sur les autres, en leur arrachant leurs secrets dans les moments de passion, de brouilles, de colères, et dans les préparations anodines que veut un emprunt pour se conclure.

« Comment avez-vous été, dis-je, amenée à faire ce commerce ?

— Pour mon fils, » dit-elle avec naïveté.

Presque toujours, les revendeuses à la toilette justifient leur commerce par des raisons pleines de beaux motifs. Mme Nourrisson se posa comme ayant perdu plusieurs prétendus, trois filles qui avaient très-mal tourné, toutes ses illusions, enfin. Elle nous montra, comme étant celles de ses plus belles valeurs, des reconnaissances du mont-de-piété pour prouver combien son commerce comportait de mauvaises chances. Elle se donna pour gênée au Trente prochain. On la volait beaucoup, disait-elle.

Nous nous regardâmes en entendant ce mot un peu trop vif.

« Tenez, mes enfants, je vas vous montrer comment l’on nous refait ! Il ne s’agit pas de moi, mais de ma voisine d’en face, Mme Mahuchet, la cordonnière pour femmes. J’avais prêté de l’argent à une comtesse, une femme qui a trop de passions eu égard à ses revenus. Ça vous a de beaux meubles, un magnifique appartement ! ça reçoit, ça fait, comme nous disons, un esbrouffe du diable. Elle doit donc trois cents francs à sa cordonnière, et ça donnait un dîner, une soirée, pas plus tard qu’avant-hier. La cordonnière, qui apprend cela par la cuisinière, vient me voir ; nous nous montons la tête, elle veut faire un esclandre, moi je lui dis : Ma petite mère Mahuchet, à quoi cela sert-il ? à se faire haïr. Il vaut mieux obtenir des gages. À râleuse, râleuse et demie ! Et l’on épargne sa bile… Elle veut y aller, me demande de la soutenir, nous y allons.

— Madame n’y est pas.

— Connu. — Nous l’attendrons, dit la mère Mahuchet, dussé-je rester là jusqu’à minuit. Et nous nous campons dans l’antichambre et nous causons. Ah ! voilà les portes qui vont, qui viennent, des petits pas, des petites voix. Moi, cela me faisait de la peine. Le monde arrivait pour dîner. Vous jugez de la tournure que ça prenait. La comtesse envoie sa femme de chambre pour amadouer la Mahuchet. « Vous serez payée demain ! » Enfin, toutes les colles !… Rien ne prend. La comtesse, mise comme un dimanche, arrive dans la salle à manger ; ma Mahuchet, qui l’entend, ouvre la porte et se présente. Dame ! en voyant une table étincelante d’argenterie (les réchauds, les chandeliers, tout brillait comme un écrin), elle part comme du soldavatre et lance sa fusée : — Quand on dépense l’argent des autres, on devrait être sobre, ne pas donner à dîner. Être comtesse et devoir cent écus à une malheureuse cordonnière qui a sept enfants !… Vous pouvez deviner tout ce qu’elle débagoule, c’te femme qu’a peu d’éducation. Sur un mot d’excuse (pas de fonds !) de la comtesse, ma Mahuchet s’écrie : — Eh ! madame, voilà de l’argenterie ! engagez vos couverts et payez-moi ! — Prenez-les vous-même, dit la comtesse en ramassant six couverts et les lui fourrant dans la main. Nous dégringolons comme un succès !… Non : dans la rue, les larmes sont venues à la Mahuchet, elle a rapporté les couverts, car elle a du cœur, en faisant des excuses……… ils étaient en maillechort !…

— Elle est restée à découvert ? lui dis-je.

— Ah ! mon cher monsieur, dit Mme Nourrisson, éclairée par ce calembour, vous êtes un artiste, vous faites des pièces de théâtre, vous demeurez rue du Helder, et vous êtes resté avec Mme Antonia, vous avez des tics que je connais… Allons, vous voulez avoir quelque rareté dans le grand genre. On ne me dérange pas pour rien.

— Je vous jure, ma chère Mme Nourrisson, que nous voulions uniquement avoir le plaisir de faire votre connaissance et que nous souhaitons des renseignements sur vos antécédents, savoir par quelle pente vous avez glissé dans votre métier.

— J’étais femme de confiance chez un maréchal de France, le prince d’Ysemberg, dit-elle en prenant une pose de Dorine. Un matin, il vient une des comtesses les plus huppées de la cour impériale, elle veut parler au maréchal, et secrètement. Moi, je me mets aussitôt en mesure d’écouter. Ma femme fond en larmes, elle confie à ce benêt de maréchal (le prince d’Ysemberg, ce Condé de la République, un benêt !) que son mari, qui servait en Espagne, l’a laissée sans un billet de mille francs, que si elle n’en a pas un ou deux à l’instant, ses enfants sont sans pain : elle n’a pas à manger demain. Mon maréchal, assez donnant dans ce temps-là, tire deux billets de mille francs de son secrétaire. Je regarde cette belle comtesse dans l’escalier sans qu’elle puisse me voir ; elle riait d’un contentement si peu maternel que je me glisse jusque sous le péristyle, et je lui entends dire tout bas à son chasseur : — « Chez Leroy ! » J’y cours. Ma mère de famille entre chez ce fameux marchand, rue Richelieu, vous savez… Elle se commande et paye une robe de quinze cents francs : on soldait alors une robe en la commandant. Le surlendemain, elle pouvait paraître à un bal d’ambassadeur, harnachée comme une femme doit l’être pour plaire à la fois à tout le monde et à quelqu’un. De ce jour-là, je me suis dit : « J’ai un état ! Quand je ne serai plus jeune, je prêterai sur leurs nippes aux grandes dames, car la passion ne calcule pas et paye aveuglément. » Si c’est des sujets de vaudeville que vous cherchez, je vous en vendrai… »

Elle partit après nous avoir montré les cinq dents jaunes qui lui restent, en nous saluant et en essayant de sourire.

Nous nous regardâmes, épouvantés l’un comme l’autre de cette tirade, où chacune des phases de la vie antérieure de Mme Nourrisson avait laissé sa tache.

de balzac.