Le Diable à Paris/Série 4/Les billes d’agate

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Les billes d’agate
Le Diable à ParisJ. HetzelVolume 4 (p. 11-16).
LES BILLES D’AGATE.
fragments du journal d’un inconnu

17 juin 1844.

… Cette enfant a encore passé tantôt devant la clôture de mon petit jardin, pendant que j’émondais les gourmands (pousses parasites) de mes rosiers.

Quoique misérablement vêtue, cette toute jeune fille était charmante. Quel âge peut-elle avoir ? quatorze ans à peine ; de ma vie, je crois, je n’ai vu un profil plus pur, des joues plus roses, des cheveux d’un blond plus doux ; son mauvais petit bonnet de crêpe noir contenait à peine la natte épaisse que formait sa chevelure derrière sa tête ; sa robe de deuil, tout usée, dessinait une taille élégante mais un peu grêle, car cette jeune fille touche encore à l’enfance,

Elle est en deuil…

De qui est-elle en deuil ? Déjà orpheline, sans doute, orpheline et pauvre… et si belle… et si jeune… cela est triste…

Elle marchait lentement d’un air pensif, s’arrêtant de temps à autre pour regarder, tantôt du côté du grand terrain désert qui longe mon jardin, tantôt vers la rue du Faubourg-du-Temple. Ses traits paraissaient impatients et inquiets, comme si elle eût en vain attendu quelqu’un. J’étais abrité derrière la charmille, cette enfant ne pouvait m’apercevoir, il m’a semblé qu’une larme coulait sur sa joue… mais quatre heures ayant sonné au loin, la jeune fille a précipitamment disparu.

La physionomie de cette enfant m’avait déjà frappé, il y a deux ou trois jours, lorsque je l’avais vue passer devant mon jardin, car j’ai écrit dans ce journal quelques mots sur cette rencontre.

Après tout, de quoi remplirai-je ce mémento, sinon des mille petits incidents d’une vie maintenant si calme et si solitaire ? Les temps ne sont plus où le récit hâté de tant d’événements, de tant de souvenirs de toute sorte, venait chaque jour encombrer les pages de ce livre de loch, comme nous disions à bord du vaisseau le Foudroyant.

Hélas ! la vieillesse approche, et un mélancolique repos succède à la tourmente des passions.
18 juin 1844.

La vue de cet homme m’a révolté et attristé.

Peut-être me trompé-je, mais il me semble qu’il existe je ne sais quel lien ou quel rapport entre cet homme et cette jolie et blonde enfant ; comme elle, il est aussi venu vers les trois heures ; comme elle, il a paru aussi attendre quelqu’un avec impatience (elle sans doute), car, lorsque quatre heures ont sonné, comme elle encore il s’en est allé, mais les traits contractés par une expression de colère brutale ; il a même prononcé quelques paroles de dépit ignoble et cynique, que j’ai parfaitement entendues ; car, assez curieux de voir si la jeune fille aux cheveux blonds reviendrait, je m’étais caché derrière ma charmille ; les quelques mots grossiers prononcés par cet homme sont donc facilement arrivés jusqu’à mon oreille.

C’était un homme de trente ans environ ; ses traits, assez beaux, paraissaient flétris par les excès, son teint était hâve, plombé ; ses joues creuses, son regard audacieux ; sa physionomie effrontée respirait à la fois la bassesse et la dépravation.

Il était vêtu avec un mélange de faux luxe et de misère significatif : il portait crânement un chapeau gris râpé, posé de côté sur sa longue chevelure noire frisée ; un col de chemise, d’une blancheur douteuse, se rabattait sur une mince cravate rouge, nouée en corde, tandis qu’une longue et grosse chaîne de cuivre doré serpentait sur son gilet de velours bleuâtre à boutons de cuivre ; enfin il tenait ses mains plongées dans les poches d’un pantalon écossais bridant sur des bottes éculées dont le bout se recourbait en patin.

Ce personnage hasardeux me parut le type ignoble de certains vendeurs de chaînes de sûreté ou acheteurs de contre-marques, qui pullulent aux abords des théâtres.

Il y avait un tel contraste entre la physionomie cynique et basse de cet homme, et les traits candides de la toute jeune fille, qu’il me fut d’abord impossible de m’arrêter à cette révoltante pensée qu’il existait quelque lien d’affection ou de sympathie entre ces deux êtres si dissemblables ; mais bientôt je songeai avec amertume, presque avec effroi, à l’attrait étrange, presque fatal, que la corruption et l’audace exercent souvent sur ce qui est pur, innocent et timide. Hélas ! tous les dons Juans n’ont pas la voix enchanteresse, la grâce patricienne, le pourpoint brodé d’or et une maison princière. Il est des dons Juans de tout état, de toute classe ; il est des dons Juans en haillons ; mais leur séduction est également insolente et féroce… Mais tous, et chacun dans sa sphère, ont également l’art d’amuser, de plaire ou de convaincre par de menteuses paroles tour à tour gaies, langoureuses ou passionnées ; mais tous savent, par des mots hardis prononcés tout bas, par des regards ardents et lascifs, troubler l’âme et les rêves de l’innocence ; tous enfin, au moment donné, employant la prière, la force, l’ardeur contagieuse du désir, savent enfin triompher d’une victime naïve, crédule, aimante et éperdue…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Demain je parlerai à cette pauvre enfant, il le faut : tout me dit qu’un danger la menace.


19 juin 1844.

Je n’ai revu ni la jeune fille, ni l’homme à figure ignoble.     .     .     .     .     .     .

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

13 décembre 1844.

Je rentre profondément attristé, ce récit m’a brisé le cœur ; quel douloureux enseignement !

Ah !… il est quelque chose de plus effrayant que la fatalité antique qui poussait forcément certaines races à des crimes monstrueux… c’est la misère !

La misère… cette épouvantable fatalité des temps modernes.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Voici ce qui s’est passé aujourd’hui ; on vient de me le raconter dans l’un des groupes animés dont je m’étais approché en revenant chez moi, tout étonné de l’espèce de trouble qui régnait dans ce quartier, ordinairement paisible.

Non loin de ma demeure habite une brave femme, veuve et mère de famille ; elle est, de son état, blanchisseuse au bateau ; partant dès le matin pour la rivière, elle ne revient que le soir, après sa tâche. Elle a trois enfants : deux petits garçons, l’un de cinq ans, l’autre de sept, et une fille de quatorze ou quinze ans. Cette pauvre veuve, occupée toute la journée à son bateau afin de gagner le pain de sa famille, ne peut surveiller ses enfants. Les deux plus jeunes sont à la salle d’asile ; mais comme, par un regrettable usage, ces salles d’asile ne s’ouvrent que deux ou trois heures après que la journée de travail de l’artisan a commencé, et se ferment deux heures avant qu’elle soit terminée, les parents sont obligés, ou de renoncer à envoyer dans ces refuges leurs enfants trop petits pour s’y rendre seuls, ou de payer quelqu’un pour les conduire et pour les ramener : dépense minime sans doute, mais toujours bien lourde pour le pauvre.

Cette veuve, chargée de famille, afin de s’épargner ces frais (c’était à peu près ce que lui coûtait la nourriture de l’un de ses enfants), avait chargé sa fille aînée de conduire ses deux petits frères à la salle d’asile le matin, et de les ramener à l’heure de la fermeture. Cette jeune fille était en apprentissage chez un cordonnier comme bordeuse de souliers. Comme il lui fallait quitter son travail dans la matinée pour aller chercher ses frères chez sa mère, afin de les conduire à la salle d’asile, fort éloignée de son atelier, puis interrompre encore son labeur dans l’après-dînée, afin d’aller rechercher les enfants, elle passait, pour ainsi dire, autant de temps dans la rue que chez son maître, qui s’en courrouçait et la traitait avec une grande dureté, car, disait-il, ces absences, depuis deux ou trois mois, étaient devenues de plus en plus prolongées.

Tantôt, à l’heure où la jeune fille rentrait chez sa mère avec les deux enfants qu’elle venait d’aller quérir, deux agents de police qui l’avaient suivie l’ont arrêtée à la porte de sa maison, l’accusant d’avoir, pour la quatrième fois, volé des billes d’agate chez un épicier, devant la boutique duquel elle passait journellement. L’épicier, survenant, avait soutenu l’accusation, poussé à bout, disait-il, par la récidive.

La malheureuse enfant fut fouillée, et l’on trouva en effet sur elle trois petites billes d’agate. Comme on la traitait de voleuse, elle se mit à fondre en larmes, disant qu’elle n’avait pas pris ces billes pour les voler, ou plutôt pour les vendre, et que les autres étaient cachées dans le lit qu’elle partageait avec ses deux petits frères.

On monte dans la misérable mansarde qui servait en effet de demeure à cette pauvre famille, et l’on trouve environ une douzaine de billes d’agate cachées dans une paillasse.

« Mais pourquoi, lui dit-on, avez-vous dérobé ces objets qui ne vous étaient d’aucune utilité, et qui n’avaient d’ailleurs presque aucune valeur ? »

Elle hésite à répondre, ses sanglots redoublent ; enfin, pressée de questions, la malheureuse enfant avoue que l’aspect brillant, poli, bigarré de ces billes l’avait toujours vivement frappée lorsqu’elle passait devant cette boutique, qu’enfin elle n’avait pu résister a l’insurmontable tentation de s’emparer de ces jouets… parce qu’elle est enceinte…

Et elle a quinze ans à peine…

… Mais j’y songe… le souvenir de cette enfant aux cheveux blonds et à la figure candide me revient à l’esprit… Elle demeurait dans ce quartier… Je vais savoir…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

14 décembre.

C’était bien elle…

À la façon dont les voisins qui avaient assisté à son arrestation me l’ont dépeinte, il n’y a pas à en douter… c’était bien elle…

Elle s’appelle Arsène Remi et n’a pas quinze ans.

On signale pour son amant un coryphée d’estaminet, qui s’était attaché à ses pas depuis quelques mois… On m’a aussi dépeint ce misérable : c’était l’homme à figure ignoble que j’avais remarqué.

Ce n’est pas tout.

Lorsque Arsène Remi a été emmenée comme voleuse, ses deux petits frères ont été confiés à une voisine ; et lorsque le soir, la pauvre veuve rentrant chez elle, brisée de fatigue après sa journée de labeur, a demandé sa fille aînée… elle a si brusquement appris l’arrestation et le déshonneur de sa malheureuse enfant, qu’elle est tombée comme foudroyée… Elle a été transportée à l’hospice… On désespère de ses jours…

Les voisins étaient trop pauvres pour recueillir les deux petits orphelins, le magistrat les a fait conduire dans la maison des Jeunes-Détenus… En prison ! L’un a cinq ans, l’autre sept ans ; la loi les considère comme vagabonds.

Sans doute, à cette heure, leur mère est morte…

Leur sœur aînée n’a que quinze ans. Elle est mère et jetée au milieu de la corruption contagieuse des prisons !

Pour ces orphelins… quel avenir !…

Pour cette infortunée déjà mère… quel avenir !…

Et pour cet enfant qui doit naître sous les verrous… quel avenir !…

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Au moment où je sortais de cette maison, un homme à la démarche chancelante et avinée a paru à la porte de la sombre allée demandant d’une voix enrouée :

« Arsène Remi ?… »

J’ai reconnu l’homme à la face ignoble, le don Juan de ruisseau… le séducteur de cette malheureuse !

La colère a fait bouillir mon sang. Je suis sorti brusquement, et, profitant de ce que le misérable m’avait légèrement heurté, le saisissant au collet, je l’ai jeté sur le pavé ; sa tête rebondit sur une borne. Je m’éloignais lentement, je l’ai entendu m’adresser quelques injures empreintes d’un lâche courroux.

Et le crime de cet homme restera impuni ; au-dessus de onze ans, lorsqu’il n’y a ni violence, ni enlèvement, ni détournement, la jeune fille est réputée librement consentante.

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Malheureuse créature, à jamais perdue sans doute, est-ce donc à la précocité du vice qu’il faut attribuer sa chute ?… Non… mais à la position que la misère lui a faite ; privée de la surveillance tutélaire de sa mère, forcément jetée dans les rues de Paris, en proie à toutes les obsessions, elle a succombé, comme tant d’autres, à l’une des mille influences de la misère,

La misère, répétons-le, cette fatalité des temps modernes !

eugène sue.