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Le Diable au corps (Nerciat)/9

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Texte établi par [s. n.],  (p. 173-234).





LE DIABLE AU CORPS.


NEUVIÈME PARTIE.


N’avez-vous pas quelquefois observé, cher lecteur, qu’une je ne sais quelle fatalité s’oppose à l’exécution des projets d’amusement formés de trop loin et digérés avec trop de soin ? — La sublime orgie qu’avait combinée l’imagination féconde de l’utile Madame Couplet, devait ne point avoir lieu : quel dommage !

Tout le monde était à peu près rassemblé ; les cuisiniers et les gens d’office… s’évertuaient. Un fer-à-cheval de quarante couverts était en place et décoré d’un sur-tout non moins ingénieux que riche. Des grouppes lascifs, modelés de main de maître, y étaient égarés çà et là, parmi les crystaux et les fleurs. Plus loin, une galerie de cent vingt pieds, sur une largeur proportionnée, brillait d’une profusion de girandoles et de lustres répétés dans les plus belles glaces. Au fond de cette espece de temple, une Vénus, chef-d’œuvre de l’art, semblait, de son piédestal, ordonner qu’on lui offrît le plus mémorable sacrifice. Tout au tour, des sieges, des lits de repos aussi variés dans leurs formes que dans les objets de leur commodité, devaient être autant d’autels sur lesquels le plaisir et le caprice auraient respiré l’encens qui leur était apporté. — En regardant au travers des croisées, on voyait l’artificier et son escorte garnir diligemment les échafauds de l’illumination et du feu. La bande libertine, éblouie des lumieres, saisie de l’odeur des plus suaves parfums, agitée de l’avant-goût du bonheur, commençait à s’affranchir de cette gêne que des inconnus réunis, la plupart pour la premiere fois, ne sauraient manquer d’éprouver. Les personnes qui s’étaient vues ailleurs se retrouvaient avec gaieté, se livraient aux épanchemens, aux agaceries. Déja la petite Comtesse se réjouissait de revoir, dans le prétendu Chevalier de St. Bernard, son ancien et solide ami Dom Ribaudin, qu’aussitôt elle s’était fait une fête de présenter à la Marquise. D’un autre côté, le Prélat, non moins coquet que luxurieux, était enchanté de rencontrer plusieurs de ses caprices[1], et leur distribuait l’éloge ou le persifflage : mais, très-sérieusement, il disait les choses les plus galantes et les mieux senties à cette adorable Nimmernein, qui brillait pour lors de toutes les graces qu’un assez long séjour à Paris pouvait avoir ajoutées à ses charmes naturels.

Bref : un orchestre caché n’attendait plus que certain signal pour tirer son premier coup d’archet, quand un message foudroyant, que recevait la déja triomphante ordonnatrice, éteignit subitement le flambeau de son génie et détruisit la joyeuse espérance des souscripteurs. Une lettre de la part d’un des principaux employés à la Police, était conçue dans ces termes :

« Très-chere Madame, un mémoire pressant et fort, que je ne puis m’empêcher de mettre, au bout de quelques heures, sous les yeux de mon supérieur, dénonce une lupercale, que vous devez, dit-on, présider ce soir même, et qui serait quelque chose d’extrêmement scandaleux. On cite le lieu du rendez-vous : on nomme la plupart des acteurs et actrices, du nombre desquelles serait une jeune Dame[2], dont un jaloux surveille, à l’insu d’elle, les moindres actions. C’est cet homme qui vous accuse et sollicite l’intervention de notre autorité. — Avertie à tems, vous pourrez faire disparaître tout apprêt par trop indicatif. On ne viendra, pour la visite, qu’à dix ou onze heures ; et, dans tous les cas, un peu de poudre d’or jettée aux yeux des visiteurs, les aveuglerait au point de ne rien voir de ce qui serait absolument de nature à vous compromettre. Le point essentiel est que l’assemblée soit totalement congédiée. Si vous venez à bout de n’être convaincue de rien, nous taillerons des croupieres au méchant qui cherche à tracasser ainsi la meilleure personne du monde. Le soin que je prends, ma chere Dame, me nomme et doit vous assurer, de plus en plus, de ma durable autant que reconnaissante amitié. Adresse, diligence et secret. — Tout à vous. — Adieu. »

Après avoir parcouru, tout bas d’abord, cette fatale quoique obligeante épître, M.me Couplet faillit s’évanouir ; cependant, la présence d’esprit qu’elle eut de demander, sur l’heure, un verre d’eau-de-vie d’Andaye, la garantit de cet accident. — On s’empressait autour d’elle : « Qu’y-a-t-il ? Quel malheur est-il arrivé ? — Ne peut-on pas savoir ?… » — Il fallait bien qu’elle parlât.

Pour lors, une consternation facile à prévoir, saisit et glaça la plupart des personnages. Près de la moitié, sans attendre une minute, songea à la retraite ; d’autres qui se possédaient mieux, ou tenaient davantage aux jouissances dont il s’agissait d’être frustrés, réfléchirent et furent d’avis de tenir un petit conseil en vue d’échapper, s’il était possible, à la Police : mais la chose était peu pratiquable.

La Couplet, accourue vers la porte dès qu’elle s’était apperçue qu’on défilait, s’époumonait à dire : « Mille pardons : ce n’est pas ma faute ; au reste, personne ne perdra rien ; je préfere de me ruiner, et que tant de respectables pratiques n’aient point à se plaindre de moi. » Peu de ses déserteurs lui répondaient de maniere à la consoler ; presque tous murmuraient ; quelques-uns cherchaient à l’humilier par le reproche de quelque fripponnerie concertée avec la Police…

Pendant ce tems-là, deux de ceux qui ne s’en allaient point agitaient, avec bruit, une question assez embarrassante. C’étaient sir John Kindlowe, et le Comte Chiavaculi. « Que devient notre pari ? (disait celui-ci.) — Je n’entends pas qu’il soit nul, (disait l’autre) partie remise, à la bonne heure. — Comment l’entendez-vous ? (ripostait le bouillant Italien) c’est pour cette nuit, sans délai. — Eh bien, pour cette nuit, soit : mais où la scene ? — Pardieu, cela m’est égal ; fut-ce en place publique. »

Personne, jusques-là, ne savait l’à-propos de cette bruyante contestation. « Paix, mais paix donc, Messieurs (interrompt l’architricline de retour vers eux.) Eh foutre, faut-il donc faire tant de carillon pour un rien. Il n’est que huit heures ! ou vous êtes de foutus bravaches, ou vous avez du tems de reste pour la décision de votre pari. La belle affaire que dix coups pour chacun, à foutre en deux heures ! — Expliquez-nous mieux la chose (dit alors notre Prélat, marquant le plus vif intérêt.) — Voici le fait, Monseigneur : ces deux Messieurs se sont défiés, l’autre jour, à qui aurait le premier couru dix postes. Mais Monsieur l’Anglais ne fout que des fillettes[3], et pucelles encore ; M.r l’Italien, que des garçons. Afin que le pari devînt égal, je lui ai aussi trouvé dix pucelages masculins. Cette marmaille bichonnée, qu’on a pu entrevoir là-bas, n’est autre chose que les dix victimes de chaque sexe, qui, après avoir servi à table, devaient, (ou pour parler mieux) doivent encore être enfilées par les parieurs. Tous ces enfans, j’en jure, sont vierges comme au sortir du ventre de leur mere. Or, l’honorable assemblée qui m’écoute, comprend fort bien que je n’ai pas fait une telle recrue sans beaucoup de peine et de frais. Il faut donc, pour que mes fonds me rentrent, que tout cela soit foutu. — De combien est le pari (demanda le curieux Prélat.) — De cinq cents guinées, répondit Sir John ; mes filles payées à part. — À la bonne heure, interrompit la Couplet ; car, de votre argent parié, pas un sou n’entrait dans ma poche. Vous l’avez entendu, Monsieur l’Italien ? la marchandise payée à part. — Qu’à cela ne tienne. — Ça, mes braves enfans, à la besogne ?… Ne perdez pas un moment, et nargue de la sacrée Police. Une fois que nous aurons commencé, le diable ne nous dérangera pas, dût-on me foutre dedans avec tout mon sérail. — Quant à moi, je suis tout prêt (interrompt brusquement Chiavaculi), où sont-ils ? » Son ton, son air, et l’exhibition d’un boute-joie fougueux qui, lui frappant le ventre, occasionnerent un éclat de rire général, qui redoubla quand Sir John, à son tour, commençant par un goddam ! bien articulé, fit preuve du même courage, et, parodiant son antagoniste, s’écria comiquement : « Je suis tout prêt : où sont-elles ? — Braves champions (leur dit alors, avec gaieté, notre aimable Tréfoncier), suspendez vos prouesses, et daignez m’entendre. Il ne convient pas qu’un si beau fait de fouterie soit gâté par trop de précipitation. Il faut que, consommé dans une lice paisible et sûre, il puisse y briller de tout son éclat. Je vous offre cette lice : acceptez-la. Nous sommes ici… dix-huit : (le reste s’était retiré.) Bon… rendons-nous tous à certaine petite maison que je possede sur les boulevards. La chere M.me Couplet, qui la connaît, aura soin d’y faire transporter tout ce que la circonstance rend nécessaire, et dès que ce lieu-ci n’exigera plus ses soins, elle nous rejoindra. Des débris du banquet nous souperons : nous n’aurons, à la vérité, ni lampions, ni fusées, ni musique ; mais nous nous amuserons bien sans tout cela. — Messieurs ?

(Aux parieurs.)


votre sublime gageure aura son destin ; vous n’aurez perdu qu’une partie de vos admirateurs. »

Soudain un claquement de mains universel, fut le signal du plus parfait contentement… « Qui m’aime me suive » (dit le Prélat, prenant sous son bras la petite Comtesse.) Toute la bande défile le plus gaiement du monde ; et s’encoffrant dans cinq voitures seulement (pour que, sur la route, la caravane fût moins remarquable), on se rapproche en toute hâte de Paris.

Laissons courir nos émigrans, et restons encore un moment où nous sommes. Il est intéressant d’y voir cent bras subalternes, occupés vivement, mais sans confusion, à éteindre, à déplacer, à démolir. On y doit, sur-tout, admirer la magnanime Couplet, dévorant, en héroïne, le chagrin qui pénetre son cœur, et donnant, avec une présence d’esprit unique, de nouveaux ordres qui trompent ses agens, et écartent au loin la moindre apparence d’une catastrophe. Les musiciens bien payés, sont renvoyés par la riviere, emportant une provision de vin proportionnée à cette soif inextinguible, dont ils font profession. Vaisselle, argenterie, vins, liqueurs, tout rentre, avec ordre, dans les fourgons[4]. L’ambulance de la cuisine et de l’office, se charge de tout ce qui doit être transporté chez l’obligeant Prélat. Avec ces provisions, et sous une sûre escorte, on lui adresse également la troupe enfantine, dont deux especes de carabas sont jonchés. Comme on voit de pauvres moutons dont un impitoyable boucher vient de faire emplette, prendre, en bêlant, le chemin du coupe-gorge ; de même, la recrue dont nous parlons, sans trop savoir ce qui la menace, court docilement au viol, et ne laisse même pas de faire assez gaiement la route.

Cependant une heure est à peine écoulée, et déja le local est dépouillé de tout ce qui pouvait annoncer une orgie. L’active Couplet respire enfin, et jouit du triomphe de son sang-froid, de sa capacité. Plus d’orage : plus de Police à craindre. Le superflu du bagage est à l’abri : les servans sont cantonnés çà et là pour la nuit, et rentreront le lendemain en ville. Il ne s’agit plus que d’aller retrouver les parieurs.

Tant d’anxiétés et de mouvement rendaient bien nécessaire, pour la pauvre femme, un moment de repos et de récréation. À cet effet, certain compere, de nulle apparence dans la fête avortée, mais qui a secondé parfaitement dans toutes les opérations de ce pénible jour, est requis par la commere de vider, tête-à-tête, une excellente bouteille de vin de Bordeaux. — « Pourquoi pas deux, mon trognon ce ne sera pas sans besoin, ou Dieu me damne. » C’est de cette galante maniere que cédait à l’invitation, le Sieur Tapageau, sergent chassé des Gardes-françaises, pour de petites gentillesses qu’on n’y tolere point ; homme de ressource d’ailleurs ; batteur de buissons pour le gibier dont la matrône fait commerce ; recruteur de dupes ; redresseur de torts ; utile pour certains coups de main, et, pardessus le marché, possesseur en chef du reste de charmes qu’avait encore, à 45 ans, la chaude commere, très-desirable dans son jeune tems.

On avait déja bu deux coups en silence, quand elle, enfin, le rompt en frappant de son gobelet sur la table, et disant : « Eh, foutre ! verse-m’en. À quoi bon, après tout, se désespérer pour un malheur qu’il n’est plus tems de réparer !… Viens ça, mon gueux[5], mets-le moi pour me faire oublier tout ce foutu tracas ; et qu’il n’en soit plus parlé.


TAPAGEAU.

Mille Dieux ! cela vous est bien aisé à dire : vous avez main garnie, vous ; mais moi, pauvre diable, qui me dédommagera de ce que je perds ? Tiens, mon chou, notre banque de Pharaon aurait été triplée, ce soir ; j’en avais le pressentiment.


Mme. COUPLET.

Oh ! je te crois. À la maniere dont taille ton Pillemotte[6], qui ferait mieux de s’en tenir à son vrai métier !


TAPAGEAU.

Un tapeur, pour tout mérite, est bientôt rasé. Nous autres, nous ne manquons jamais. Plus on vieillit…


Mme. COUPLET, versant.

Bois celui-ci : et puis laisse-moi te parler raison.


TAPAGEAU, choquant les verres.

J’écoute.

(Ils boivent.)

Mme. COUPLET, lui serrant la main.

Mon cher ? je te le prédis : j’aurai l’avanie de te voir un jour jetté par les fenêtres avec ton pendard de Vidame, dont le titre postiche fuit hausser les épaules aux moins malins. Vous êtes de plats gueux qui vous foutez de vos dupes et ne prenez pas seulement la peine de déguiser vos tours de main.

(Se fâchant.)

Je ne veux plus de jeux, entends-tu bien ? c’est ma fichue complaisance pour toi qui m’expose à des transes… Suffit, on ne jouera plus. Je fais, avec distinction, deux métiers honorables…


TAPAGEAU, durement.

Sacredieu, oui ! tu fournis ce soir dix bardaches et tu maries quarante ribauds. Voilà du bel honneur, vraiment ! Tiens, crois-moi, ne nous brouillons point.


Mme. COUPLET, choquant le verre.

Pas tout-à-l’heure, du moins ; car je veux être enfilée… Buvons.


TAPAGEAU, après avoir bu.

Et notre loterie[7] de bijoux à prix fixe qui manque aussi tout net ?


Mme. COUPLET.

Ceci, c’est autre chose.


TAPAGEAU.

Comme j’avais trouvé cela ! Ne voyais-tu pas déja tous les michés amorcés par l’appât de gagner des lots, dès qu’ils auraient fourbi leur sept coups, se démenant et s’éreintant pour aller même au-delà, dans l’espoir d’attraper de plus belles pieces ? car, enfin, il n’y avait que ce moyen pour rendre compte de quatre cents louis de mise. Ne voilà-t-il pas des bougres bien amusés, maintenant, pour leurs vingt louis par tête ! Comment te tirer d’affaire, à présent ? Tandis que la valeur de nos bijoux, portée au double, non-seulement couvrait tout, mais nous donnait plutôt l’air d’y risquer du nôtre. Les gagnans étaient contens comme des rois ; les perdans, humiliés de leur faiblesse, n’avaient pas le plus petit mot à dire. Sacredieu !… si je tenais par le toupet, le j… f… qui nous a vendus, que j’aurais de plaisir à lui faire passer le goût du pain !

(Il débouche une seconde bouteille.)

Mme. COUPLET.

Que veux-tu ? je perds plus que toi, à tout cela… mais il faut s’en consoler.


TAPAGEAU, avec douleur.

Eh, comment, de par le diable !


Mme. COUPLET.

En buvant d’abord, et en foutant après.


TAPAGEAU.

Cela serait fort bon si je n’avais pas l’ame à l’envers… Bois donc !

(Il veut verser.)

Mme. COUPLET, refusant.

Holà !… j’ai besoin de ma tête pour là-bas ;

(Tendrement.)


mais il y a, mon fils, des coups qui n’y portent point.

                  (Tapageau boit seul, faisant semblant de ne point entendre ; elle ajoute avec humeur :)


Çà ; Monsieur fout-il ? ou ne fout-il pas ? voyons ?

(Elle se trousse.)

TAPAGEAU.

L’aze quille qui bande : on va pourtant essayer. Au surplus, si je te rate, ma mere, ne t’en prends qu’au chagrin qui me serre le cœur.


Mme. COUPLET.

Viens, viens, mon vieux luron, je vais te serrer le vit… — »


Elle ne tint point parole, mais sa volonté fut faite, et même avec assez de succès pour qu’elle crût juste, après, de donner un louis pour boire, au complaisant estaffier. Celui-ci, pour se restaurer, boit à la régalade, et tout d’un trait, le reste de la bouteille. — Après quoi, faisant avancer son cabriolet, il y monte avec la commere, fouette, et revient à Paris aussi vîte que peut le permettre la vieillesse des jambes d’un Normand de réforme volé à la triomphe.

Près de la barriere, le Phaéton, à demi ivre, accroche un fiacre de sinistre apparence ; il voiturait (devers le lieu du prétendu délit contre lequel on avait rendu plainte) un Exempt de police avec son aide, ayant derriere deux records en façon de laquais. Un de ceux-ci qui reconnaît, à la lueur des reverberes, Mons Tapageau, lui fait, en souriant, un signe dont le sens est de le féliciter de n’être plus là-bas. L’escroc répond par un pied de nez à l’intention de Mr. l’Exempt. On se dégage, chaque voiture poursuit sa route, et bientôt l’illustre matrône met pied à terre à la maison des boulevards. Elle y était impatiemment attendue. Déja tout ce qu’elle avait destiné à ce pisaller de fête était arrivé. Nouveaux soins, de même obscurément secondés par le compere, qui doit, à tout événement, se tenir prêt pour quoi que ce soit à quoi l’on puisse avoir besoin, de l’employer.





Ici, l’ingénieuse Couplet ne devait point avoir l’honneur de régler le cérémonial ; on l’avait fait, à peu de chose près, avant son retour. L’infirmité du Comte Chiavaculi, ne lui permettant pas, lorsqu’il voulait en découdre, de garder deux fort belles jambes postiches, (especes de canons qui, lorsqu’il les avait engainées, sauvaient absolument la difformité des siennes coupées à moitié.) Cet original, dis-je, s’affublait alors d’un haut-de-chausse de fort beau poil d’oursin noir, terminé par des pieds de Satyre parfaitement sculptés. Cette singuliere culotte était tellement arrangée par dedans, que le mutilé Comte, soit accroupi, soit agenouillé, s’y trouvait mollement et fort à son aise ; fixée d’ailleurs, elle était ouverte pardevant, et ne se piquait nullement de cacher les mâles trésors de son maître. De plus, comme celui-ci, malgré ses traits, toujours très-agréables dans le genre satyrique, était pourtant absolument sans prétention quant à la figure, il complétait assez volontiers sa ressemblance avec Pan ou Priape, en se coiffant de certain bonnet pittoresque, d’un poil court et frisé, et que décoraient deux cornes en volute artistement faites, du centre desquelles s’échappaient deux oreilles courtes et pointues ; ce qui donnait, en tout, au personnage l’air, plus piquant peut-être que monstrueux, de ces simulacres antiques si révérés du beau sexe, et de ces heureux brut-d’hommes dont l’histoire des tems fabuleux nous a tant parlé sans avoir pu nous persuader absolument de leur existence.

La mascarade de Chiavaculi ne pouvait manquer de faire rire d’abord, mais bientôt on l’avait trouvé sensée et tout-à-fait convenable au genre qu’il avait embrassé. « Mes amis, dit le Prélat, rien ne nous empêche de nous déguiser aussi, à moins, toutefois, qu’on ne préfere le plus beau de tous les costumes, la parfaite nudité ? » La bande libertine se fut à peine entre-regardée, avec un moment de réflexion, que la pluralité des voix fut pour le travestissement. Quelques Dames, il est vrai, quelques hommes aussi, pouvaient voter secrétement pour le nud, telles que la superbe Princesse ou la parfaite Nimmernein ; tels qu’un Dom Ribaudin, un Pasimou et d’autres encore. Mais l’amour-propre du plus grand nombre sentait la nécessité de ne point trop se compromettre. « Eh bien, leur dit le gracieux hôte, j’ai, sans sortir d’ici, beaucoup au-delà de ce qu’il faut pour costumer dix-huit personnes. Qui veut être dieu ? déesse ? héros ? Américain ? Indien ? porter le froc ou la robe ? être un grand ? un artisan ? un personnage de comédie ? J’ai le monde entier dans mon magasin de théatre ; on n’a qu’à parler. — Vous, céleste ? (s’adressant à la Princesse) voudriez-vous étrenner une parure de Junon ? elle doit vous aller à merveilles. (L’orgueilleuse accepta.) Au surplus, je ne me permets que d’indiquer (continua-t-il), c’est à chacun de choisir, et l’on sera servi… — Moi, interrompit brusquement la Comtesse, je ne veux être que Cabaretiere d’une guinguette. — À la bonne heure : que chaque Dame s’explique de même pour elle et pour son cavalier. Belle Junon ? que faites-vous du vôtre ? — Un invalide. — Fort bien ! (dit le pointilleux Lowenkraffe, en se mordant les levres) j’obéirai ; mais quinze jours plutôt, votre divinité n’eut pas eu l’idée de me faire cette épigramme. — Quant à moi (dit le Priape Napolitain) je ne puis quitter mon uniforme ; Ladi, s’il lui plaît, optera pour elle seule. — Bacchante (cria-t-elle aussi-tôt) faisant une cabriole immodeste qui décelait tout le talent qu’elle était femme à déployer dans un tel rôle.

— À vous, charmante d’Angemain ? (c’est toujours le Tréfoncier qui questionne.) — Je fais (dit-elle) de Sir John, un matelot. (C’était tout de bon l’obliger avec beaucoup de finesse, puisque l’Anglais, absolument sans manieres, demeurait ainsi dans sa seule habitude.) Et moi (continua l’aimable fille) je m’habille en Sœur-grise. »

La belle Nimmernein, à son tour interrogée, ne savait que choisir. — « Soyez (dit, en s’agenouillant devant elle, l’ardent Tréfoncier) soyez la Vérité, et souffrez que moi-même je vous en donne le costume. (Elle ne fit que sourire et marquer, d’un petit coup de tête, qu’elle acceptait. Sa naïveté l’embellit encore.) Votre Marquis, lui dit-on, qu’en faites-vous ? — Un apothicaire ; et se tournant vers lui : puisque je suis la Vérité, mon cher, il faut bien que je fasse connaître, sans équivoque, à quoi vous êtes le plus propre. — Apothicaire pour vous servir, sublime Vérité, je le serai de toute mon ame. »

On en était à la ronde et ferme M.me Durut ; elle voulut être poissarde ; et que D. Ribaudin fût un fort de la halle, un porte-faix.

Mademoiselle des Ecarts voulut être Bellone et ne fit de son Pinnefiere qu’un garçon fourbisseur. « Il est excellent, dit-elle, pour ajuster des fourreaux ; il préparera la besogne, les maîtres fourbiront. —

Je suis sans cavalier (dit, avec quelque embarras, M.me de Caverny, quand on la questionna.) — Eh ! moi-même je suis sans Dame (dit, avec surprise, le Palatin Morawiski, cherchant par-tout des yeux notre chere Marquise et ne la voyant point.) — Il me semblait cependant (dit le Prélat) que nous avions d’abord été dix-huit dans cette piece ! »

À peine achevait-il que parurent la belle Marquise et le charmant Pasimou, revenant du jardin, colorés, haletant et dans un désordre qui publiait assez ce qu’ils venaient d’y faire. Ils ne songerent même pas à s’en justifier quand on leur en fit gaiement la guerre. « Oui (dit la Marquise en donnant, devant tout le monde, un ardent baiser à son nouveau Médor) toutes les puissances de la terre et du Ciel ne m’auraient pas empêchée de satisfaire l’une des plus heureuses envies que j’aie éprouvées depuis que je respire. Je viens de vous le voler : je vous le restitue. Puissiez-vous toutes goûter, dans ses bras, autant de plaisir que moi. »

Pour mieux comprendre l’énigme de cette brusque passade, il est bon, cher lecteur, de reculer et d’apprendre que la Marquise, déja prévenue en faveur de Pasimou, par la note dont on se souvient, ne le vit point paraître sans sentir s’allumer soudain et à l’excès, le desir le plus vif. Elle s’était, en conséquence, hâtée d’écrire ces mots sur une carte : « Arrangez-vous comme vous l’entendrez, mais je vous veux à l’instant ; je m’écarte ; songez à me suivre, et gardez-vous de vous attirer autant de haine de ma part, que je brûle de vous montrer d’amour. » Cette claire et pressante déclaration était à peine dans les mains du beau Chevalier, qu’il se passa la scene contrariante décrite plus haut et qui dissolvait la joyeuse société. Pasimou n’avait pu, là-bas, que serrer, en passant, la main à sa nouvelle Angélique ; mais, effectuer ce qu’elle demandait, était quelque chose d’impraticable dans un lieu qu’on se hâtait de déserter, et dont il fallait qu’eux-mêmes s’éloignassent. Pasimou ne put donc que se perdre dans la foule, abandonnant M.me des Clapiers, sous un léger prétexte. Celle-ci, bientôt inquiete de ce qu’il ne reparaissait point, avait été l’attendre dans le vestibule. Un personnage y attendait aussi, se cachant le visage dans un ample manteau, « Est-ce toi, Pasimou ?… réponds-donc ?… c’est assez plaisanter… tous les mécontens se retirent, il est tems aussi de penser à nous. » Mais le mystérieux emmaillotté ne parlait ni ne voulait montrer sa figure.

Cependant, Pasimou est déja bien loin ; il s’était fourré dans la voiture qui ramenait l’adorable Marquise dont lui-même est aussi très-vivement épris.

M.me des Clapiers s’impatiente. « Qui que vous soyez, Monsieur, (dit-elle à l’homme au manteau) vous êtes bien peu galant ! — Chut, chut, Madame. » (C’était Eselsgunst, qui, sans dire gare, avait planté là sa M.me de Caverny.) M.me des Clapiers continue : « Monsieur retourne-t-il à Paris ? — Oui, Madame ; chut, chut. — Un petit sot me faisait croquer ici le marmot à l’attendre ; mais je n’ose plus compter sur lui. Monsieur aurait-il une place à mon service ? — Assurément, Madame ; mais chut, chut. » Le fantôme de Ministre profite enfin d’un moment où personne ne passe ; alors piano, sur la pointe des orteils, et tenant M.me des Clapiers par la main, il se glisse, avec elle, dans son triste carrosse de remise. Que de soins s’est donné l’orgueil ridicule, pour ne point compromettre la diplomatique dignité ! C’est au moyen de toutes ces petites intrigues, que Madame de Caverni, premiere compagne du circonspect Plénipotentiaire, était demeurée pour ôtage. Il y avait bien eu de sa part un peu d’intrigue aussi.

Comme son Eselsgunst s’esquivait, elle avait vu, du coin de l’œil, Pasimou, à l’instant où, d’après le défi de la Marquise, il tâchait de se dérober à la Dame des Clapiers. « C’est peut-être en ma faveur (se pensa-t-elle) et pour essayer de remplacer mon Allemand, que ce beau jeune homme se met à l’écart ! » Mais point du tout, comme on sait : désabusée, elle avait profité, pour revenir, de la premiere place qui s’était offerte ; et c’est pour avoir ainsi mécompté qu’elle se trouvait aux expédiens. « Eh bien, Madame, lui dit galamment le Palatin, un même malheur nous a dépareillés ? Confondons nos disgraces ; souffrez que je sois votre sigisbé et pardonnez-moi la perte que vous faites au change. » M.me de Caverny, au contraire, fut enchantée. Elle demanda des habits de Bohémienne, et n’ayant pas voulu gêner le Polonais, celui-ci dit qu’il se déguiserait en palfrenier.

La Marquise était la derniere à parler. « Quant à moi (dit-elle) je ne saurais m’en dédire, il convient que je sois raccrocheuse, et pour avoir de la protection, je fais de Pasimou un commissaire. » L’adroite Marquise n’était pas fâchée qu’au moyen de la disgrace du costume, un homme sur lequel elle avait de grandes vues, fut moins remarquable et peut-être moins occupé. Enfin, comme la petite Comtesse, lorsqu’elle s’était faite Cabaretiere, n’avait rien décidé quant au déguisement du Prélat, il choisit, pour être, disait-il, bien à son aise, le costume de Paillasse[8].

Tous ces arrangemens étaient pris et les costumes arborés avant que la Couplet ne s’annonçât. Elle fut elle-même agréablement étonnée de ne reconnaître qu’à peine ses pratiques ainsi métamorphosées, quoique pourtant à visages découverts. Paillasse le Majordome, qui s’entendait au moins aussi-bien qu’elle à l’arrangement d’une orgie, ne l’avait pas attendue pour régler l’ordonnance du souper.

De petites tables pour deux personnes, ou quatre au plus, étaient rangées tout autour de certaine piece où se donnaient ordinairement les concerts ; chacune offrait un ambigu délicat qui devait y être renouvellé pendant toute la nuit, autant de fois qu’elle aurait été délaissée. Les vins, les liqueurs étaient… provisions de Prélat, c’est tout dire.

Pas un moment de perdu, puisque au milieu de ce réfectoire mondain, étaient deux gondoles, lices nécessaires aux ambitieux ébats du Priape et du matelot parieurs ; cette scene de luxure valait bien, pour occuper l’esprit des convives, les pieuses lectures qu’on fait aux Moines pendant leurs repas, ou les bruyantes fanfares dont, aux jours de gala, on égaye le banquet dans certaines Cours. Au-delà, ce même sallon, que nous avons décrit page 126 du 2.e volume, était ouvert et tout aussi voluptueusement préparé, pour que ceux qui ne seraient fixés ni par les attraits de la table, ni par la scene du pari, pussent aller, pour leur compte, prendre et donner du plaisir.

Cependant, le fougueux Chiavaculi brûlait depuis long-tems de se gaudir avec ses dix gitons, tous jolis comme l’amour : et Sir John, non moins en rut, marquait la même impatience de commencer le massacre de ses dix féminins pucelages… « Cela sera délicieux à voir en soupant (dit Paillasse qui plaçait sa piquante Cabaretiere à une table avantageusement située.) Allons, mes braves champions, à l’ouvrage : nous vous admirerons le verre à la main. » Tout le monde prit place, et les dons de Comus furent aussi-tôt assaillis avec le plus actif appétit. Les seuls parieurs, ainsi que les deux écuyeres attachées à leur sort (la Sœur-grise d’Angemain, et la Bacchante Ladi) ne firent que prendre un léger à-compte sur le repas, pendant que la marmaille des deux sexes tirait au sort, chacun de ces êtres passifs devant soutenir l’accolade selon le rang de son numéro. La surintendante Couplet, qui présidait à ce tirage, était aussi chargée du soin de vérifier la réalité de chaque prouesse, et de pourvoir à tout de maniere à ce qu’aucun obstacle ne pût retarder la pétulante activité des deux rivaux.

Non, chers lecteurs, je ne vous ferai point le minutieux détail des circonstances de leur manœuvre. Ce tableau, bien qu’original, sans doute, serait monotone et manquerait de piquant aux yeux de la plupart de vous. La brutale folie de multiplier un acte égoïste et d’y signaler sa vigueur, ne peut intéresser, encore moins émouvoir. On aime la peinture des plaisirs et même des caprices ; mais la tache que se sont donnée deux dépravés, bien éloignés de connaître le vrai beau du libertinage (car il a le sien aussi) ne peut qu’étonner s’ils la remplissent, ou paraître, dans l’autre cas, du dernier ridicule.

Plus gaie sans contredit et beaucoup plus intéressante serait pour vous, la description de nombre de jolies passades qui se faisaient parallèlement à la sérieuse et durable scene des parieurs ; mais ces épisodes offusqueraient infailliblement leur action, qui, pour le moment, est la principale. Vous les oublieriez tout net si vous alliez vous occuper de la petite Comtesse-Cabaretiere, qui, feignant d’être jalouse d’un léger hommage que son Paillasse vient de rendre aux tettons de la Vérité, s’est hâtée d’enlever à celle-ci son Apothicaire et d’exiger de lui, dans le sallon des délices, une double preuve de son double savoir-faire ? Si, quittant cet objet, vos yeux allaient se fixer sur notre Raccrocheuse de Marquise qui, parce qu’elle est venue dire deux mots à l’oreille du Porte-faix Ribaudin, essuye la petite disgrace de voir qu’aussi-tôt la Poissarde Durut court enfourcher Mr. le Commissaire, sans même prendre la peine de l’emmener ailleurs ? Si, tout près de là, vous faisiez attention à la Bohémienne Caverny qui, de même sans quitter sa petite table, a la fantaisie de dire au Palatin-Palfrenier sa bonne aventure sur la peau du prépuce ? De tous côtés ces indécens exemples sont suivis. Bientôt, l’on n’entend plus qu’aller et revenir des tables au sallon ; que chanter, choquer les verres, se défier, rire, baiser, claquer les fesses, faire gémir les chaises, et proférer les accens confus du desir impétrant ou satisfait. Je ne crois pas me tromper, lecteurs, quand je suppose que tout cela vous ferait négliger, comme aux acteurs épisodiques eux-mêmes, le spectacle cruel qui se donne sur les deux gondoles. Il est bon pourtant de vous faire savoir, en gros, comment tout s’y passa.

Vingt minutes étaient à peine écoulées, que déja le dieu Priape avait dévirginé trois de ses polissons, et Sir John un pareil nombre de ses fillettes. Celui-ci, sans reprendre haleine, voulut passer outre, mais l’autre se donna le tems de respirer et de prendre un consommé… La quatrieme pucelle avait déja changé d’état quand Priape ébauchait à peine sa quatrieme enculade. À la cinquieme, il eut fait en même tems que l’Anglais, qui pour le coup sentit le besoin d’une pause, et (malgré le prudent avis de la Sœur) préféra pour se restaurer, une forte ration de fruits à l’eau-de-vie. — Priape eut pour lors, avec un rire malin, la complaisance de l’attendre, badinant avec son sixieme jouvenceau, comme un amant peut préluder avec sa maîtresse. — Glissons : six, sept. — Chiavaculi, pour le coup, a gagné plus d’une minute. Il avale des diabolini, se purifie, et tout de suite attaque la huitieme mappemonde ; le matelot n’est pas aussi-tôt en état de forcer le huitieme pucelage. En vain la sublime Sœur-grise met en œuvre toute son adresse, la cheville ouvriere menace dès-lors de perdre de son indispensable roideur. Cependant le matelot vient à bout du huitieme et même du neuvieme tendron ; mais c’est avec peine que la matrône Couplet peut recueillir cette derniere fois, comme elle l’a fait toutes les autres, la perle justificative sur la tranche d’une carte qu’il était de convention qu’on produisît aux yeux de quelqu’un des spectateurs ; au contraire, le Priape-mortel qui semble, avec l’apparence du dieu, lui avoir aussi dérobé son immortelle essence, venait de prodiguer ce qui avait failli manquer après le neuvieme exploit, de son rival.

Cet à-compte de victoire donne de l’humeur au présomptueux matelot. Un Anglais voudrait primer par-tout. Le nôtre se dépite, marmote entre ses dents quelque litanie marine, et ne néglige cependant pas d’avaler, au risque de s’en trouver mal après, un mêlange de rum et de cantarides. Dès-lors la sensible d’Angemain, non-seulement doute du pari, mais tremble pour la vie du parieur. Elle sent cependant que dans les occasions de l’importance de celle-ci, la précaution dont vient d’user Sir John, est la seule qui puisse l’aider à fournir le reste de sa carriere… Mais en viendra-t-il à bout ! L’effet du volcanique stimulant sera-t-il assez prompt ! —

Hélas ! déja l’Italien, frais comme à son début, tient aux hanches son dixieme bardache, et le pauvre Anglais, malgré tout l’art de la magique d’Angemain ; malgré la rare beauté de la fillette qui l’attend et daigne même le provoquer, n’est du tout en état de tenter l’abordage. Tandis que la bonne Sœur-grise, avec une délicate intelligence lui dérobe, de son corps interposé, la vue du succès qui décide la gageure en faveur du rival cornu ; tandis qu’aux moyens devenus inutiles du postillon et de la fouettade, elle daigne ajouter celui d’une complaisance[9] qui coûte infiniment à toute femme, lorsqu’elle est sans passion, Chiavaculi, sans grand effort, consomme et prouve son dixieme et dernier triomphe.

E tutto ? (dit-il pour lors, avec un rire sardonique, comme si lui-même n’était pas sûr d’avoir bien compté.) Cette saillie, le reste de contenance que fait encore son écumant boutejoie, lui valent un applaudissement bruyant et général. C’est un coup de foudre pour son tardif antagoniste, qui dans ce moment, il est vrai, touchait au corail du dixieme bijou ; mais, en vain la plus que serviable Sœur-grise venait-elle d’y pousser furtivement un assez gros étui d’ivoire, se flattant que la route ainsi frayée, le matelot pénétrerait sans difficulté. Tricherie en pure perte : le vermeil orifice ne cede point à l’indolent effort du boutejoie énervé ; une demi-roideur absolument factice, a cessé dès que les secours qui l’avaient fait naître ont été suspendus. Ô honte ! ô crime ! la plus desirable, la plus fraîche et la plus complaisante des dix pucelles est… ratée.

C’était sans doute déroger au divin costume et trop abuser de ses avantages, que de se moquer, comme fit alors l’heureux Priape, de la confusion de Sir John Kindlowe. Que ne puis-je, lecteurs, me dispenser de prendre ici les crayons noirs dont je déteste de me servir ! mais, historien et ponctuel dans mes récits, je dois vous dire un mot de la scene presque tragique qu’occasionna la peu circonspecte conduite du Comte Chiavaculi.

Sir John, le voyant rire, s’emporta. Ladi Bacchante qui haïssait mortellement son frere[10], et ne s’était qu’à cause de cela, rangée du parti contraire, lui vomit des injures. La structure du Comte et son costume embarrassant, ne lui permettaient pas de boxer[11] avec Sir John, qui venait sur lui furieux. Ladi se jette entre deux par malheur : elle reçoit un si terrible coup de poing au-dessous de la gorge, que s’il eût frappé plus haut, il eût été mortel. Elle en est quitte pour aller tomber à trois pas de là, presque évanouie. Soudain l’Italien bouillant de rage, saisit un coûteau sur la table voisine ; l’Anglais en fait autant… L’arene des voluptés devenait celle du carnage, si la vaillante des Ecarts, dont on se rappelle le mâle courage et le costume belliqueux, n’était pas assez adroite pour recevoir, sur son bouclier de tôle peinte, un coup que Sir John, en vrai matelot, dirigeait vers la poitrine de son ennemi. La lame vole en éclats. D’officieux spectateurs désarment l’Italien éperdu de rage. Bellone en même-tems saisit aux cheveux le féroce marin. Il a perdu, au jeu qu’on sait, les trois-quarts de ses forces ; la déesse, à l’aide du vin et du même passe-tems, a peut-être doublé les siennes. Elle est outrée de la déloyauté d’un homme dont elle a d’ailleurs le chevaleresque préjugé d’abhorrer l’anti-Française patrie. La voilà donc qui, maîtresse de Sir John, le courbe et le frappant impitoyablement sur le dos à grands coups de bouclier, le force de tomber à plat ventre. Pour lors (sans lâcher les cheveux par lesquels au contraire elle l’avait soutenu de peur qu’en tombant il ne se meurtrît le visage) cette redoutable redresseuse de torts met fiérement un pied sur les reins du terrassé matelot, et promene sur les assistans un regard martial, qui semble leur demander s’ils croyent le brutal assez puni de son indécente incartade.

Presque toutes les femmes s’étaient sauvées dans le sallon en jettant les hauts cris : Paillasse ne se trouvait nullement amusé de cette bagarre. La chûte et la fâcheuse attitude du vaincu lui causait un mal de cœur violent, qui le rendit encore coupable d’une incongruité dégoûtante. On le livra à des valets qui l’emporterent ; on nettoya la piece ; on enleva les gondoles : tout se répara ; les esprits se calmerent : au bout de quelques minutes, Sir John fut totalement oublié.

Chiavaculi, plus fatigué de cette derniere scene que des exploits précédens, ne refusa point un lit qu’on lui offrait ; mais il promit bien de reparaître incessamment, et pria qu’on ne le comptât point comme inutile à la suite des plaisirs de cette fête.

Pendant que tout cela s’était passé, d’autres intérêts avaient occupé différens personnages de la luxurieuse assemblée, et des dispositions s’étaient faites en conséquence.

À peine l’assaut des deux parieurs avait-il commencé, que la prévoyante Cabaretiere s’était alarmée d’une tournure de partie qui privait d’avance les Dames de deux des plus utiles Cavaliers. À quoi bon allaient-ils ainsi s’épuiser à l’extraordinaire ! La sage Couplet, consultée sur cette importante considération, avisa qu’on pourrait très-bien remédier à cet abus, en faisant… par exemple, paraître à l’improviste quelques-uns des plus vigoureux sauteurs des Boulevards ; elle en avait au moins trois à sa disposition. « Excellente idée, répond la consultante ; mais, dans ce cas, ils seraient donc absolument pour mon compte ? — Comme vous le jugerez à propos. — Qu’est-ce que cela pourra me coûter ? — Cent écus. — Les voilà : et combien de fois ces gens-là pourront-ils… ? — Chacun huit, au moins ; je suis caution pour eux. — À merveilles : avec ce que pourra me fournir le casuel d’ici… Qu’ils viennent. » Un mot fut dit au Sieur Tapageau : tous ces automates étaient logés dans les environs. Bientôt on revint annoncer à Mme. la Comtesse qu’elle serait servie.

D’un autre côté, la Princesse Junon, pendant le travail des parieurs, avait tiré le Prélat-Paillasse par la manche pour lui dire : « En vérité, vos acteurs masculins sont à mourir de rire ! Que voulez-vous qu’une femme comme moi fasse de ces mirmidons ? Trouvez bon que je me serve de mes fouteurs ordinaires. — Votre Altesse peut commander ici. » Au même instant l’on vit entrer trois especes de géants, dont le plus petit, élégamment habillé en chasseur-domestique, avait tout au moins six pieds de France : les deux Heiduques le surpassaient. « Vous avez raison, Madame, (dit Paillasse en reculant devant eux avec respect) nous n’avons rien ici qui vaille ces Excellences, »

Qu’on s’imagine des grivois larges d’épaules comme des tours, musculeux comme des Cariatides antiques, et vermeils comme des bigarreaux. « Ce n’est pas assez de les voir sous l’étoffe, dit la Princesse : vous allez mieux les juger. » Elle fit de la tête un signe majestueux, et voilà que tout aussi-tôt les trois drôles ont les voiles au vent. « Qu’en pensez-vous ? — Justes dieux ! (s’écria Paillasse) quels braquemarts ! Pourquoi de vils mortels sont-ils ainsi favorisés de la Nature, tandis que tant de grands Seigneurs sont outillés à faire compassion ! » Dom Ribaudin lui-même ne faisait que blanchir auprès de nos colosses. Junon, cependant, en prend un au collet, met le pied sur le fier échellon qui saille du poil de cet homme ; se souleve, est soutenue ! « Marche (dit-elle.) — On la promene. — Rangez-vous tous trois de front. » Ils obéissent : trois marche-pieds également solides s’offrent parallélement. Junon enjambe de l’un à l’autre, et pas un ne fléchit d’un quart de ligne sous la grosse et grande divinité. Le cercle applaudit en admirant, quoique l’orgueilleuse maîtresse de ces essentiels serviteurs ait l’air de dire : « Aucun de vous, sans doute, n’est en état de fournir de tels points d’appui. »

Nerciat - Le Diable au corps, 1803, T3-p.207

Des idées plus délicates avaient occupé notre Raccrocheuse de Marquise, que vous aimez sans doute à retrouver, cher lecteur, dans les marques fréquentes qu’elle donne de son bon caractere. Le tracas de l’orgie ne l’avait point empêchée de songer à ce qui s’était dit chez elle, en l’air, à propos de Dupeville et de Mlle. d’Angemain[12]. Elle avait trouvé cette physionomie de femme tout-à-fait de son goût ; et, dès ce moment, elle s’était fortement proposée de l’obliger. En conséquence, elle avait envoyé sur l’heure à Dupeville, avec sa voiture, un mot d’écrit, qui le priait de se masquer tout de suite, et de venir la joindre chez le Prélat.

Dupeville était couché quand il reçut le message ; mais, respectueusement soumis à la moindre volonté des Dames, il est aussi-tôt debout, part, et se trouve au rendez-vous assez à tems pour que, (prévenu d’abord par la Marquise de l’utilité dont lui serait une personne telle que Mlle. d’Angemain, s’il se l’attachait) il puisse encore, mêlé dans la foule qui ne le remarque point, contempler avec quel zele, quelle délicatesse morale et quelle adresse physique l’excellente fille seconde Sir John dans son pari. Dupeville est encore témoin des marques d’intérêt frappantes que donne la tendre Sœur-grise, à l’occasion de la rixe qu’engageait son Anglais. Cette louable conduite avait touché jusqu’au vif le sentimental Dupeville. Il saisit avec son enthousiasme ordinaire l’instant où la Sœur cessait d’être en fonctions. Il se démasque, tombe à ses pieds, lui jure qu’il est devenu son esclave, et fait, à l’appui de ses éloges, des propositions fort séduisantes. D’Angemain ne sait ce que signifie cette bourrasque d’engouement ; mais la Marquise a bientôt fait de lui expliquer l’énigme. « Nous avions (dit-elle en montrant Paillasse et la Cabaretiere) nous avions arrangé cela d’avance ; assurés de faire ainsi le bonheur de deux personnes que nous voyons se convenir absolument. » Dupeville était enflammé, suppliant, et dans un état, entre nous, assez ridicule aux yeux des gens d’à présent ; mais ce n’est pas ce qui fait leur éloge. Cependant les témoins s’intéressaient à la scene, et quand la charmante d’Angemain eut l’air de se décider à faire connaissance avec son pressant adorateur, on battit des mains comme à un beau moment de comédie. On figura plaisamment un simulacre de mariage ; Dupeville mit au doigt de la Sœur-grise une bague de prix. « Va maintenant, mon cher Dupeville (lui dit la petite folle de Cabaretiere) va recevoir aussi ton anneau : puisses-tu l’enfiler avec succès ! » On les poussa dans le sallon des délices.

Cette brusque et bizarre alliance était à peine réglée qu’on vit s’annoncer, par trois sauts périlleux, les trois grivois mandés pour l’avide Cabaretiere… Déja, enhardie par l’exemple de la prudente Princesse, elle avait fait entrer aussi son Negre Zamor et même l’auxiliaire Félix. Pour lors, entourée de ces cinq personnages, notre extravagante s’avance fierement vers Junon, et leve sur elle les yeux avec une noble audace, osant l’apostropher ainsi : « Princesse ? as-tu du cœur ? — Toute autre qu’une folle l’éprouverait sur l’heure (lui répond, d’un ton équivoque, l’étonnée Déesse) mais, de quoi s’agit-il ? — De savoir laquelle de nous deux est la plus intrépide aux combats de Vénus. Je jure par cette toison… (elle se troussait) de ne pas défoutre que je n’aie mis sur les dents, non-seulement tous ces gens-ci, (elle montrait ses cinq tenans) mais (secouant sa chemise) encore quiconque voudra s’enrôler sous cet étendart. — Insensée ! (riposta la fiere divinité) j’accepterais le défi si je pouvais vouloir ta mort, mais un seul de mes gens peut plus… — Prends les miens, arrogante, et je délie tes patagons. Veux-tu de plus un couvent de carmes ? Les cent-Suisses ? Levons chacune une légion de fouteurs, et voyons qui la premiere demandera quartier, ou perdra la vie. » — À ces mots, Junon, faite pour apprécier ce sublime courage, vient à la petite héroïne les bras ouverts, l’enleve, la poste debout sur l’infléchissable braquemart d’un Heiduque et… — « Que je t’adore, Alexandre femelle ; il serait beau d’être ta rivale, et je m’en glorifierais, dussai-je avoir le sort de Porus[13] ! Mais faisons mieux : sans jalousie, sans animosité, mettons notre fortune en commun, signalons-nous par des exploits inouis, et faisons passer dans le sang des nobles champions qui nous écoutent le brûlant desir de nous imiter. »

Cette éloquente péroraison fut le signal d’un abattis violent et général. Les deux Heiduques sa partageaient les vaillantes émules. Le reste des athletes enrôlés pour elles seules, restaient oisifs, étudiant leur leçon ; mais tous les autres étaient à l’ouvrage. Chacun s’était rué sur la premiere belle qu’il avait trouvée sous sa main. Dom Ribaudin, qui ne s’était point lassé, quoique, pendant tout ce que nous avons décrit, il eût exploité, trois fois-liées, la charmante Raccrocheuse, une fois la succulente Durut pour faire la paix ; et fait encore, à la recommandation de Paillasse, son theme en deux façons avec la sublime Vérité ; Ribaudin s’était juché, par occasion, sur la jolie, mais largement entaillée Mme. de Caverny. L’étonnement du Porte-faix fut extrême, quand accoutumé si bien à faire un peu souffrir les Dames, il se trouva précipité là-dedans comme une pierre au fond d’un puits ! Cependant, en bon moine, il sut dissimuler la petite peine que lui faisait d’abord éprouver cette singularité. Bientôt il fut enchanté de l’art avec lequel l’experte Bohémienne savait la faire oublier. Un jeu de hanches varié, convulsif ; la brûlante ardeur du vagin aimanté ; les mots charmans ; les baisers célestes le firent repentir d’avoir pu douter un instant de l’excellence de cette bonne fortune. Il se crut donc, en conscience, obligé de doubler son robuste service, afin d’écarter tout soupçon dont elle put être mortifiée.

Que la reconnaissance est une belle vertu ! « Je n’ai pas voulu (dit la bohémienne après coup) te déranger quand il t’a plu de recommencer, autrement je t’aurais proposé de te dédommager ici ; (elle faisait volte-face) car après tout, il faut bien que je convienne… — Vous n’y pensez pas ! (disait le Moine, feignant le désintéressement.) Point du tout : j’étais comblé ; cependant, je ne refusai jamais… » En effet, avant que ces complimens ne fussent achevés, la complaisante Bohémienne était empalée : elle fila l’arriere-bonheur du Porte-faix en femme qui n’était pas non plus novice dans ce genre de phallurgie.

Cependant Junon et la Cabaretiere avaient déja passé des bras des deux Heiduques, trois fois éprouvés, dans ceux du Chasseur et de Zamor. Celui-ci avait l’honneur de servir l’Altesse ; la Cabaretiere était aux prises avec le beau Chasseur : ce qui devenait pour tous quatre une piquante nouveauté. Les grivois ne voulant point déroger à l’édifiant exemple de leurs devanciers, fournirent tout aussi lestement une triple carriere. Deux sauteurs leur succéderent aussi-tôt.

Il était assez plaisant de voir les deux actrices, qui s’ébattaient côte-à-côte, se regarder curieusement et se donner des louanges, méritées, il est vrai. « Je n’aurais jamais cru (disait Junon) qu’une Française pût avoir ce précieux tempérament. — C’est bien plutôt à moi de m’étonner (lui répondait-on sans perdre la cadence) de ce qu’au milieu des glaces du Nord[14] on peut… on peut… être… si… si… Foutre ! (s’écria-t-on au lieu d’achever la phrase) ha !… ha !… je fonds…, ma reine ? je… je meurs. » C’est que l’onctueux sauteur injectait dans ce moment sa causeuse d’un torrent embrasé. Ce flatteur incident l’avait entierement rappellée à son fouteur ; quelques haut-le-corps précipités avaient suffi pour qu’elle le rattrapât et jouît encore avec lui d’un délicieux instant d’unisson ; même aventure arrivait à la Déesse. Les camarades, un peu piqués de la distraction qu’avaient eue ces Dames, doublerent sur-le-champ et les occuperent si bien, que, pour le coup, ils parurent dignes qu’on s’occupât aussi d’eux, sans partage.

La seconde passade terminée, ces deux drôles, sans permission, bondirent l’un sur l’autre, et troquerent avec tant d’adresse et de célérité, que les amies en rirent comme des folles. Il ne faut pas demander s’ils furent bien reçus.

On leur permit ensuite un moment de relâche. Les nouvelles amies, se tenant embrassées, allerent où des soins de propreté les appelaient et prirent aussi de quoi réparer leurs forces : puis revenant à la même place, au lieu de jeter le mouchoir, la capricieuse Cabaretiere fit à Junon ce galant apostrophe. « Je n’y tiens plus, adorable : il faut que je te donne aussi des preuves du desir brûlant dont tu es faite pour pénétrer quiconque a le bonheur de connaître ton talent et tes charmes. Livre-moi tout ; laisse-moi m’enivrer à ta fontaine ; laisse-moi la tarir. » Elle avait à peine achevé, que déja collée sur l’objet de sa saphique fureur, elle langayait, pétrissant, d’une main avide, le satin de la fesse et du fémur ; de l’autre, fichant un doigt polisson dans un orifice absolument neuf, et par conséquent d’une extrême sensibilité. Aussi l’exploitée bondissait-elle, frappant de sa superbe motte le joli nez en l’air de la fellatrice.

L’apothicaire Dietrini, venu d’abord avec l’intention d’offrir son médiocre service à l’une de ces Dames, et s’étant vu devancé, regardait assez sottement cette féminine passade ; cependant tout-à-coup, éclairé sur ses intérêts, il lui prit la gaillarde envie de se mettre de cette fête. La langayeuse faisait, par sa posture, beau jeu par-tout ; Dietrini s’agenouille, hésite entre les deux voies du plaisir ; mais son incertitude ne dure qu’un instant ; la capricieuse Cabaretiere, sans savoir qui se trouve là, le guide et le niche de préférence où secrétement il le souhaitait le plus. Le but de la Dame était apparemment de donner à d’autres charmes un moment de répit ; ce choix, au reste, jeta Junon dans une extrême surprise. Infatigable sur l’article naturel, d’ailleurs elle n’avait ni le goût ni l’habitude des caprices ; tous les climats ne sont pas également formés quant à ces intéressans objets. Quoique l’attention de la Comtesse ne fût pas absolument une nouveauté pour l’étrangere, elle y trouvait cette fois tant de piquant, qu’elle se promit bien, in petto, d’adopter cet agréable usage. « Mais l’infamie (dit-elle) que vient de vous faire ce cochon d’Italien et que nous voyons ici de tous côtés se passer sans vergogne, quel goût pouvons-nous y trouver, nous autres femmes ? — Quel goût ! Il est donc vrai, vous que je croyais de ma force, ou plutôt que j’étais tentée de mettre au-dessus de moi ; il est donc vrai que vous êtes, à bien des égards, encore une écoliere !… Couchez-vous là (dit-elle, avec un ton d’autorité, au sauteur qui n’avait rien fait encore ;) étendez-vous sur lui (dit-elle à la Princesse.) Enfilez Madame. » Tout cela s’exécute…

Pour lors, un signe muet fait avancer Félix et lui explique ce qu’il doit faire… Le petit drôle rougit plutôt, je crois, de plaisir que de timidité. D’un regard, lorsqu’il est à bout touchant, on lui confirme l’ordre de dénicher le sérénissime pucelage… Cela ne se trouve pas fort aisé ; car, soit fierté, crainte ou bégueulerie, Me. Junon tortillait de la croupe, et semblait vouloir éviter l’immonde conjonction ; mais le vigoureux baladin tient la Déesse si bien enclouée pardessous et si fort pressée dans ses bras, que l’intelligent opérateur engaîne jusqu’à son duvet naissant, fourbit et spermatise tout à son aise le plus beau cul peut-être de l’univers.

Trop fortuné polisson !… Cette besogne faite, il prend à l’Altesse envie de voir qui venait de l’initier ainsi. Le petit drôle, encore agité des plus douces sensations, vermeil, l’œil à demi-clos, lui paraît un ange. Elle daigne lui baiser la bouche, et lui coule en même-tems une bourse dans la main. L’autre enfileur eut été bien jaloux sans doute s’il se fut apperçu de ce bienfait ! Mais à l’instant même qu’il avait achevé la Déesse, l’active Cabaretiere s’était emparée de cet homme, et lui donnait trop de besogne pour qu’il pût s’occuper d’autres intérêts.

Nous ne finirions jamais, chers lecteurs, si nous nous imposions la tâche de vous dire tout. « Eh quoi ! (nous objecteriez-vous) sans cesse les mêmes objets sous les yeux ! N’avons-nous pas vu suffisamment, dans cet éternel[15] ouvrage, enconner, enculer, tribader, gamahucher ; en un mot, tout ce que peuvent exécuter les plus lubriques et les plus insatiables personnages ! — Vous auriez complétement raison : aussi vais-je bientôt fermer cette lanterne magique. Vous ne serez cependant pas fâchés d’y voir encore un. petit nombre de tableaux. En attendant, trouvez bon que je récapitule ce qui s’est fait de plus remarquable dans la confuse orgie dont je viens d’esquisser quelques traits.

Pendant sept heures, dont pas un moment n’avait été perdu, Junon et la Cabaretiere avaient été naturellement enfilées 32 fois, chacune ; les petits accessoires non comptés[16]. Outre les prouesses des trois géans, des trois sauteurs et de Zamor, ces Dames avaient encore agréé de légers hommages épisodiques, comme ceux qu’on sait déja de Diétrini en faveur de la Comtesse, et beaucoup d’autres, pendant que les travailleurs attitrés reprenaient haleine. Les Dames qui s’étaient, après celles-ci, le plus distinguées, étaient bien éloignées d’avoir atteint ce haut degré de gloire.

La sublime Vérité n’avait eu qu’une fois l’amoureux Paillasse ; deux fois, comme on sait, le Porte-faix Ribaudin ; trois fois le Palfrenier Morawiski ; et (par pure complaisance pour le Prélat) une petite fois, à la florentine, l’heureux Félix, tandis que le voluptueux patron se donnait, avec ce polisson, la même licence.

Ladi Où-veut-on, qui s’était consolée de la brutalité de son frere en s’enivrant, avait pris à l’écart le machinal Pinnefiere et s’était fait limer à l’heure, sans autre variation que de volter et d’essayer, en véritable Bacchante, les plus originales attitudes. Personne n’avait été tenté d’enlever au Chevalier une conquête qu’il aurait d’ailleurs d’autant mieux disputée, qu’un rouleau de cinquante louis était le prix convenu de son imperturbable complaisance : il le gagna.

La succulente Durut n’alla pas au-delà de six.

Bellone tâta deux fois du Prince ; une fois du Porte-faix ; et deux du Palfrenier. L’Apothicaire qui s’était cru permis de clystériser sans permission cette belliqueuse Déesse, avait reçu d’elle un vigoureux soufflet ; cependant la paix se fit au moyen d’une humble langayade, dont l’Italien s’acquitta si bien que d’elle-même, pour lors, Bellone accorda ce qu’elle avait d’abord refusé de si mauvaise grace… etc. etc. etc…

Vers le matin, la brûlante chaleur de tous ces héroïques combattans était bien attiédie. Cessait-on un moment de s’ébattre, un sommeil pesant surprenait. Tel, provoqué par une Dame, ne pouvait faire honneur à ce flatteur desir, ou laissait la besogne à moitié faite. Telle était enfilée cahin-caha, sans savoir par qui, ses yeux n’ayant ni la force ni la curiosité de s’entr’ouvrir. Tels ronflaient enchevêtrés le plus plaisamment du monde. Le sallon avait l’air d’un champ de bataille où les armes et les blessures dégouttaient également du sang qui se verse à cette espece de boucherie…

Cependant, l’ingénieux Paillasse (s’éveillant après avoir dormi près d’une heure sur la superbe motte de la Vérité) s’avisa d’une facétie qui fit éclore un regain de luxure et tira tout le monde de son assoupissement. « Ne serait-il pas bien agréable (dit-il) de voir, dans ce moment, aux prises les vingt amours que nos endiablés parieurs ont violés ? Ces pauvres enfans ont fait une bien triste corvée, donnons-leur et donnons-nous par eux, un instant de plaisir ? — Oui-da (dit la Couplet qui ne goûtait gueres cette ouverture) Monseigneur l’entend fort bien pour son intérêt, mais le mien, de par le diable, ne trouve brin son compte à cette imagination. — Que sa grandeur… — Ma grandeur ! (en faisant une ridicule contorsion analogue à son costume), qu’en pensez-vous, mes amis ? (On ne put s’empêcher de rire d’un trait de respect si bien placé de la part de la matrône.) — Eh bien, foutre, puisqu’il faut parler sans façons, crois-tu, sacré Paillasse, que je vais laisser gaspiller ainsi dix tendrons dont je compte bien rafistoler[17] et revendre, dès aujourd’hui, les pucelages ! Vraiment ! d’aussi friands morceaux deviendraient la proie de dix savoyards ! — Savoyards tant qu’il te plaira. Le sort s’est mépris : la Nature voulait en faire des anges. — Voilà bien la réflexion du plus fieffé bougre que j’aie l’honneur de servir… mais (en riant) je suis bonne diablesse : allons, je ne veux pas désobliger une bonne pratique. Elles vont être ramenées. J’en excepte pourtant celle à qui le bandalaise d’Anglais n’a pu le mettre… Elle est pucelle toute neuve. — Comme ta pantoufle, Madame Couplet. Tandis que tu ribottais là-bas avec ton sacrogorgon, j’ai conduit, moi, la poulette à mon cabinet de bains, et… — Sacrée bête que je suis !… À la bonne heure : plutôt vous qu’un autre. Ce ne sera pas, Dieu merci, de mes dix pucelages le plus difficile à recoudre. Holà, Jeannette ? Lucile ? Fanchon ? Georget ? Brelingot ? toute la graine de couilles, arrivez. »

Ils accoururent : la matrône alors, comme un aide-major de place qui range une parade, fait deux rangs de l’essaim dévirginé ; les mignons sont vis-à-vis des fillettes… Leur colonelle les instruit en deux mots de ce qu’ils ont à faire… « Attention pour partir au commandement… Pille. » À l’instant chaque garçonnet se rue sur le tendron qui lui fait face : tout est troussé, fourragé et bientôt enfilé, car la milice la plus tendre n’a pas besoin d’être fort exercée pour savoir exécuter tout au mieux de pareilles évolutions.

Peigne qui pourra les graces fraîches et molles de cet assaut ingénu. Que dis-je, lecteur ! ce serait vous manquer que de le décrire. Si vous êtes voluptueux, votre ardente imagination saura bien se tracer, sans mon secours, cette riante et rare image ! je ne risquerai point de la souiller avec mes pinceaux un peu salis des couleurs fermes que j’agite depuis long-tems sur ma confuse palette.

Pendant cette intéressante mêlée, presque partout les desirs se rallumaient, comme on voit le charbon du papier brûlé se sillonner de mille étincelles, quand une nouvelle feuille embrasée vient le toucher. Les Dames souffraient derechef un doux pillage ; quelques-unes étaient plus solidement amusées.

La Bohémienne Caverny, se trouvait placée entre Zamor et Dom Ribaudin ; elle s’était, par distraction, emparée de leurs boute-joies, qui sans peine s’étaient réveillés sous sa main sorciere. Ils parurent, à la Dame, être d’une proportion à peu près égale. Son regard se promenait de l’un à l’autre avec une curiosité qui devenait par degrés l’expression d’un extrême desir. « Je voudrais (dit-elle) les voir l’un contre l’autre, afin de les comparer mieux. » On eut la complaisance de lui donner cet amusement. Voilà mes deux gaillards corps à corps, genoux contre genoux, cuisse contre cuisse, les braquemarts hauts, et s« touchant de toute leur longueur. Les bustes seulement s’écartaient un peu, car ces Messieurs n’avaient nullement envie de s’embrasser. — Il faut être folle pour imaginer ce que tenta pour lors l’effrénée M.me de Caverny. D’une main, qui peut à peine seconder son dessein, elle saisit à la fois les deux boute-joies ; enjambe ; les enfourche ; et les présente accollés à l’orifice brûlant de sa spacieuse vulve. Tous deux y pénetrent et reconnaissent qu’elle peut fort bien les éberger. Cette épreuve faite, la dévergondée Bohémienne qui faisait face au Nègre, l’étreint et le baise avec fureur. — « Serrez-moi tous deux (s’écrie-t-elle.) Poussez ferme. — Couille de Dieu ! quelle femme ! (interrompt le Moine, enflammé du nouveau de cette aventure et poussant de toute sa force…) — Bravo, mes bons amis… ils entrent à ravir… Là… bon… Foutez maintenant et limez à contre-tems, de façon que l’un monte toujours, tandis que l’autre descendra… » Pour son compte elle se trémoussait comme une possédée… On la servait à son gré. Les instrumens de son bizarre caprice, malgré la gêne de l’attitude et leur inexpérience à pareil travail, s’en acquitterent pourtant assez bien : elle tomba dans une crise indicible… les inonda tellement qu’ils ne s’apperçurent presque plus d’être deux ; et fit craindre, un moment, qu’elle n’eut trouvé tout de bon la mort dans ce monstrueux excès de libertinage. — « Embrassons-nous, freres en Con, (dit après, en riant, le Porte-faix au Negre) nous pouvons nous flatter d’avoir mis à fin une prouesse, dont, sans doute, aucun Chevalier, jusqu’à nous, n’avait été requis[18]

La scene des vingt enfans tirait à sa fin, mais celle de la lubrique Bohémienne était au fort de sa chaleur, quand Chiavaculi, toujours en Priape, reparut au sallon des délices, brandissant le fier javelot qui l’avait rendu vainqueur de Sir Kindlowe et plus riche de 500 guinées.

Le coup-d’œil, non moins intéressant que pittoresque, de cette marmaille confusément grouppée ; de la Bohémienne se démenant entre ses fouteurs accollés, et du reste de l’assemblée qui s’égayait mollement dans nombre de lascives postures ; ce tableau, dis-je, fit demeurer Priape immobile d’admiration pendant une minute… « Ed io anché sono què » (dit-il avec un sourire de Faune et promenant vaguement un regard scintillant de luxure sur tous les mâles de l’assemblée… Il fit pourtant une attention particuliere à Félix, qui dormait debout appuyé sur le dos d’une chaise longue où sa maîtresse sommeillant à demi, se laissait gamahucher par un sauteur. Celui-ci, le corps porté sur les mains et les pieds en l’air, donnait de même à suçoter le bigarreau de son mourant boute-joie. Le trop pétulant Priape veut courir brusquement à Félix, mais, mal-adroit, en passant il foule de son pied fourchu le petit doigt du souple fellateur. Une douleur aiguë fait jeter au pauvre diable un cri perçant ; il se renverse à l’instant et se retrouve sur les pieds : le blessé peste ; la Comtesse dérangée montre beaucoup d’humeur. Cependant Félix est entrepris et court de grands risques d’être violé. « Holà, Seigneur Priape ? (dit alors, à celui-ci, la feinte Cabaretiere) qui se jette brusquement à sa queue et le fait reculer. Ce petit bon homme est à moi. — Pardon, Madame (lui répond-on, en renonçant à l’attaque) j’ai cru qu’ici, ce bel enfant était à tout le monde. »

Cependant, du coin de l’œil, l’archi-bougre Chiavaculi lorgnait encore son appétissante proie, et baisottant la main de la propriétaire, il semblait la conjurer de permettre qu’il tatât un instant de son joli bien. « Voulez-vous m’attendrir ? — Que dois-je faire, adorable Taverniere ? — Avec moi, d’abord ? — Ah ! de toute mon ame. — Voyons donc. » Elle est déja plongée dans la profonde bergere, le corps et la tête portant sur le coussin, les jambes en l’air, montrant à la vérité deux routes ; mais plus distinctement celle où Chiavaculi, fidele à son vœu, ne fit jamais aucun voyage. À l’aspect de cette lice vermeille dont les fatigans travaux de la nuit avaient dilaté les levres, le juré Pygolatre recule de trois pas. « Ne craignez rien (dit alors la matoise qui devine son idée ; en même-tems elle couvre d’une main l’objet détesté.) Venez maintenant. Le reste est entiérement à vos ordres. — Cette maniere de me l’offrir (dit-il) est, je vous l’avoue, sujette à caution. — Chacun a ses habitudes. J’aime à voir en face les gens que je daigne favoriser. Mais, venez-vous ? » Ce n’est pas sans un peu de défiance que, malgré le charme du plus séduisant œillet, le Comte cornu fléchit d’abord un genou… puis l’autre… puis se laisse diriger par des doigts d’une touchante complaisance vers le but. Il le touche ; déja son heureux boute-joie s’y sent engagé… Défiez-vous, cher Chiavaculi, de cette main fripponne qui retient encore votre dard. Vous donnez dans un piege : le tour le plus funeste à votre goût, à votre serment, va vous faire repentir de l’audace avec laquelle vous osez ainsi vous ébattre à la barbe de votre éternel ennemi…

À peine Priape a-t-il, brûlant de desir, jetté ses bras au cou de son féminin Ganimede, que le petit démon, par un mouvement prompt comme l’éclair, le déloge et du même tems, plante, jusqu’au poil, dans son brûlant vagin ce dont elle vient de frustrer l’autre moule. « Ohimé (s’écrie aussi-tôt le Dieu trahi, faisant de violens mais inutiles efforts pour se dégager, car dès qu’il est tombé dans ce caribde, l’adroite Cabaretiere s’est, des deux mains, cramponnée au poil long et touffu du priapique haut-de-chausse. Chiavaculi pourrait se lever, reculer ; mais il entraînerait avec lui sa perfide et ne viendrait point encore à bout de se délivrer d’elle… Quel embarras !) — Oïbò, Signora !… Quanto basta… L’altro ? l’altro ? per pietà ? » Vainc priere : l’obstinée le travaille circulairement à se déhancher, tant ses mouvemens sont violens et rapides. « Troppo burlato ;… Sapete dunque… Un guiramento sacrato… Ascoltale. — No, Signor, (elle savait l’Italien) cosi vaglio, cosi Sara. — Perfida ! — Su, su, cornuto amante. — Culo, per grazia ? — Prià ciò chi pretendo, dopo forse… — Dio ! qual tradimento ! impio Chiavaculi ! »

À travers ce colloque et toutes les exclamations du désolé Priape, dont le ridicule faisait rire tout le monde à se tenir les côtes, le savant culetage de sa traîtresse opérait et la besogne s’avançait étonnemment ; Chiavaculi lui-même semblait commencer à suivre la mesure… « Però dolce l’ingauno ! » dit-il enfin, se décidant à baiser la jolie bouche qui lui faisait un agaçant sourire… Il sent les approches du souverain plaisir… Ha ! ha !… ha !… Pour le coup, ses mouvemens sont décidés et d’accord avec ceux de sa violeuse… il s’écrie : « Ha !… ha !… Potta tyranna ! che tu mi fa…a[19]! »

Ce dernier exploit n’était pas le moins glorieux dont la sublime libertine de Cabaretiere pût s’énorgueillir. Elle triomphait du plus vicieux et du plus entêté des hommes. Elle venait de lui arracher, en faveur de la Vénus naturelle, un acte d’adoration que le pervers avait juré de lui refuser à jamais. Elle avait fait éclore en un instant les fleurs de la vraie volupté dans un sol d’où leurs semences étaient de tout tems soigneusement arrachées. Qu’elle était fiere notre petite enchanteresse en exprimant au bout de l’humide goupillon l’onction qu’il venait de distiller par force, et dont, cependant, il n’eut pas plus amplement gratifié l’immonde objet de son culte ordinaire ! « C’en est fait (s’écria, dans sa langue, l’Italien bien plus heureux qu’il n’osait même le laisser paraître) je fus un sot, je vais cesser de l’être, et l’encens qu’un seul autel usurpa, graces à mon absurde entêtement, je vais le partager désormais avec celui-ci dont je me déteste d’avoir si long-tems blasphêmé la bienfaisante Divinité. — Eh bien (riposta pour lors avec dignité la triomphante convertisseuse) si vous voulez mieux prouver votre repentir sincere et sceller à mon gré le serment de votre nouvelle profession de foi, qu’il n’y ait pas un con dans cette salle auquel vous ne donniez sans faire la grimace, et sur la bouche, un baiser, » Le prosélyte cornu ne se fit pas répéter cet ordre. Il commença, bien entendu, par celui dans lequel s’était si voluptueusement opéré le miracle de sa conversion ; chacun, ensuite, à son tour. Le moindre conin eut l’honneur de voir ramper devant lui l’humilié Priape qui baisait au surplus tout cela du meilleur de son cœur. L’antre vaste et fourré de la doyenne Couplet, ne l’effraya même point et reçut, tout comme un autre, sa glorieuse part de l’hommage universel…

J’ai fini le travail du Docteur[20] ; il avait, à la vérité, laissé quelques pierres d’attente, mais j’ai d’autant moins cru devoir essayer de continuer d’après son cannevas, que l’ouvrage m’avait paru menacé, vers sa fin, de redites et de monotonie. Cependant, j’ai supposé que le lecteur verrait, avec plaisir, des renseignemens sommaires que j’ai fait l’effort de me procurer, concernant quelques-uns des principaux personnages auxquels il aura pu s’intéresser.

Philippine, on s’en souvient ? avait épousé Belamour, devenu M. de Conbannal. Ces aimables gens vivent à la mode de Paris qu’ils habitent, conservent leurs goûts antérieurs, mais n’oublient ni l’attachement réciproque ni les égards qu’ils savent se devoir maintenant : ils sont heureux, c’est tout dire.

Nicole a fait enrager son orageux butor de Fortbois, cocu des plus fameux et honni dans son arrondissement. Sa vaniteuse épouse n’a pas eu le bon sens de concevoir qu’en avilissant son époux, ce qu’elle lui faisait perdre de considération, était autant de retranché de la sienne propre. Le pauvre diable est mort ; Madame de Fortbois, dès-lors, a vécu moins scandaleusement : c’est qu’elle était plus libre. Cependant, le premier usage qu’elle a fait de sa liberté, mérite un éloge. Elle s’est aussi-tôt souvenue de ce Pere Hilarion, au malheur duquel elle avait eu tant de part. Il était encore in pace, Madame de Fortbois s’est donné tant de mouvemens auprès des Cordons bleus de la canaille séraphique, qu’enfin elle a fait relâcher l’impudique Pere. Celui-ci, muni d’une obédience, est allé recommencer aux extrémités du Royaume, ses utiles quêtes et, sans doute, aussi ses prophétiques prouesses.

Si l’on n’a pas tout-à-fait oublié Joujou, ce gentil housard-domestique de notre Marquise, on sera bien aise de savoir qu’après avoir suffisamment atténué les vapeurs de son Abbesse et fait des progrès sous l’humain directeur qui prenait soin de lui inculquer des connaissances ; l’aimable amphibie[21] a reçu la tonsure pour pouvoir être récompensé par un bénéfice simple de 1500 . — Il figure maintenant, tout comme un autre, dans le monde et s’y pousse, selon ses moyens, de maniere à faire bientôt une plus grande fortune.

L’horrible Bricon, sorti de prison, grace à l’extrême bonté du Prélat, s’est vu dès le lendemain arrêté de nouveau, de la part de la Police. On présume qu’il a été depuis envoyé aux Colonies. Miss Sara, bien repentante, était venue se jeter aux pieds de son bienfaiteur si lâchement trahi ; mais celui-ci, loin de vouloir la reprendre, avait déja congédié, (pour tranquilliser ses amis) tout son petit serrail. — Il avait fait, au surplus, à chacun de ces vicieux individus, avant de s’en séparer, un don considérable ; l’ingrate Sara ne fut pas traitée avec moins de générosité[22].

Je voudrais bien pouvoir passer sous silence le malheur de la petite Comtesse, mais on m’en saurait mauvais gré. Le lendemain de sa furieuse débauche, elle tomba malade ; on craignit longtems pour ses jours. Au bout de quelques mois, elle s’est mieux portée ; mais un mal dégoûtant assiege encore et mine lentement cette partie d’elle-même qu’on sait lui être si chere. Zamor, le fidele Zamor, a seul le courage de braver la fétidité de ces charmes, qu’un médecin habile ce flatterait cependant de rétablir, si la petite enragée pouvait dompter son habitude et s’astreindre à quelque régime. Elle n’a plus que la peau ; ses superbes cheveux sont presque tous tombés ; en un mot, elle est fort laide, mais toujours infiniment aimable et gaie encore, malgré son fâcheux état. Sourcillac est mort et l’a faite son héritiere. Puisse-t-elle, pour nous faire plaisir, recouvrer la santé ; sans ce bien, il n’est point de vraie jouissance.

La Marquise, plus heureuse et, pour dire vrai, qui a moins mérité d’être punie par la Nature, conserve ou plutôt augmente le trésor de ses agrémens. Depuis le dernier excès que nous lui avons vu faire, elle ne s’en est permis aucun ; elle vit avec Pasimou ; le trompe ; en est trompée ; mais ils s’aiment de maniere à ne pas se séparer de long-tems. D’ailleurs, l’excellent cœur de la Marquise rend à son sigisbé leur union fort utile. Afin de mieux jouir de sa société, elle l’a fait sortir de son Régiment et placé dans les Gardes-françaises. La finance de l’emploi n’a pas été, pour cette femme généreuse, un obstacle à sa tendre fantaisie[23] : très-sages en ceci, ces amans se sont fait le serment réciproque de ne se marier jamais.

Félix, avec la permission de sa maîtresse, a pris un emploi de sous-écuyer chez un gentilhomme qui se croit grand Seigneur, parce qu’enrichi par les dés, il a de quoi montrer du faste et se donner, sous de beaux noms, une douzaine de courtisans-domestiques. Félix, malgré son titre, n’est, chez son nouveau maître, que ce qu’il était chez la Comtesse ; un amant-valet.

On serait tenté de croire le Comte Tréfoncier converti, s’il n’avait pas, depuis la réforme de son sérail[24], acquis une niece et un fort joli secrétaire-intime. Là premiere est cette belle Nimmernein, qui, l’on ne sait comment, s’est trouvée tout-à-coup être parente, et demeure, en conséquence, chez son parent, de la maison duquel, sous le nom de Madame la Comtesse de Himmelsgluck[25], elle fait les honneurs. Le secrétaire est un ci-devant virtuose chantant (mais non soprano, qu’on ne s’y trompe point.) Ce beau jeune homme, à qui la niece de nouvelle date prétendait avoir de grandes obligations, a été d’autant plus volontiers engagé par le Prélat, que joli cavalier, et ses talens étant d’ailleurs très-agréables, s’il n’eut point été compris dans le marché, M.me la Comtesse aurait refusé net ce titre et tous les autres avantages offerts par son Excellence.

Dupeville, au bout de huit jours de commerce avec M.lle d’Angemain, a prétendu que la rencontre de cette adorable personne était pour lui une faveur particuliere du Ciel. Aussi s’est-il hâté de se l’attacher par un fort utile traitement sans dépendance. Ils se trouvent heureux d’être ensemble ; on croit même qu’un jour le sentimental financier épousera.

Voilà, cher lecteur, tout ce que je pouvais vous apprendre. En somme, vous voyez que nos amis ne sont pas malheureux ? et puisqu’on ne peut plus leur reprocher l’extrême et scandaleuse conduite qu’a peinte cette érotique rapsodie… ils ont apparemment cessé d’avoir le diable au corps.


FIN
  1. On sait, qu’en langage libertin, on nomme caprices, les gens qu’on a eus, sans se piquer de les avoir aimés.
  2. (On a soupçonné que cette Dame était Madame Curival,) et son accusateur, le mari.
  3. On demande grace pour le ton de M.me Couplet : il faut peindre avec vérité.
  4. Ces détails et d’autres qui suivent, font longueur, sans doute ; mais j’ai cru devoir les laisser subsister, parce que, peut-être, le Docteur a-t-il eu pour but, en peignant ainsi négativement, d’apprendre, au lecteur, tout ce qu’aurait été une fête qui pourtant n’avait point lieu. — (Note du Traducteur.)
  5. Il ne faut pas que le ton grossier qu’on voit dans ce moment à la commere Couplet, fasse croire au lecteur que cette femme était absolument de la classe de la canaille. Tour-à-tour entremetteuse, marchande de modes et catin, elle savait, en faveur du premier métier, jouer, au besoin, toutes sortes de rôles, et déployer plus ou moins de belles manieres et de savoir-vivre, puisqu’il s’agissait de pénétrer chez les gens de marque, pour recevoir leurs ordres ; chez les plus grandes Dames, pour arranger leurs parties, servir leurs goûts et leurs caprices ; chez le bourgeois, chez l’artisan, pour corrompre leurs hommes et leurs filles. Dans sa boutique de modes, M.me Couplet était insinuante, flatteuse, éloquente, montrait une complaisance sans bornes et jouait le plus noble désintéressement. Comme coquine, enfin, elle était tout ce qu’il fallait être, selon l’homme qu’elle avait à rendre heureux. Ici, plus de délicatesse dans les propos et les manieres, n’eut point été de saison. Au contraire, le sieur Tapageau, crapuleux, était homme à trouver du piquant dans ces défis de corps-de-garde. — On aura sans doute observé qu’un meilleur ton regne dans les notes fournies par la Couplet, au Comte, avec la liste. (Note du Docteur.)
  6. Tapageau n’étant pas présentable, dans des occasions comme celles-ci Pillemotte, cité dans la liste, n.° 17, page 87, taillait pour le compte de nos interlocuteurs actuels, et recevait, pour salaire, un sixieme du gain. Et notre honnête Prélat avait la bonté de croire (V. p. 48) que l’on ne devait pas appréhender de se trouver absolument en mauvaise compagnie. Où joue-t-on des jeux de hasard, sans que les filous, viennent à bout de s’y fourrer ! (Note du Docteur.)
  7. À certaine fête (qui fut aussi arrêtée par ordre) une loterie semblable devait avoir lieu pour couvrir les vues fripponnes des inventeurs. — Le Docteur s’égaye à faire imaginer ici cette fripponnerie par le plus vil des hommes. Cette satyre peut seule faire excuser un détail qui, sans cela, nous paraîtrait aussi ridicule que déplacé.
  8. Récapitulation des déguisemens :

    Le Prélat, paillasse : la Comtesse, cabaretiere. — La Marquise, raccrocheuse : Pasimou, commissaire. — Chiavaculi, Priape : Ladi Où-veut-on, Bacchante. — La Princesse Stolzinskoff, Junon : le Prince de Lowenkraffe, invalide. — M.lle d’Angemain, sœur-grise : Sir John Kindlowe, matelot. — M.lle de Nimmernein, la Vérité : le Marquis Dietrini, apothicaire. — Madame Durut, poissarde : Dom Ribaudin, fort de la halle. — M.lle des Ecarts, Bellone : le Chevalier de Pinnefiere, fourbisseur. — Madame de Caverny, Bohémienne : le Palatin, palfrenier. — Ainsi, du sexe masculin, un paillasse, un commissaire, Priape, un invalide, un matelot, un apothicaire, un fort de la halle, un fourbisseur, un palfrenier. — Du féminin : une cabaretiere, une raccrocheuse, une bacchante, Junon, une sœur-grise, la Vérité, une poissarde, Bellone, une Bohémienne.

  9. Celle de langayer.
  10. Elle l’avait trop, et trop malheureusement aimé. Constamment il avait dédaigné ses faveurs. Une nuit elle s’était glissée dans son lit. Il la battit. On haïrait à moins. Cependant, appellés à Paris par des affaires où leur intérêt était commun, ils logeaient dans le même hôtel, et s’enivraient même quelquefois ensemble. (Note du Docteur.)
  11. On prévoit qu’il sera nécessaire d’enrichir notre langue du mot qu’on hasarde ici, et qui signifie se battre à coups de poing et de tête. On commence si bien, en France, à singer les Anglais dans ce qu’ils ont de ridicule et de barbare, que, probablement, la mode de boxer ne tardera pas à remplacer celle des duels, si prudemment abolie. (Note du Rédacteur.)
  12. Voyez page 152 de ce Volume.
  13. — Elle voulait apparemment faire allusion à sa haute stature, comparée à celle de la petite Comtesse.
  14. La Princesse était Russe.
  15. Il s’agit ici de sa longueur et non de son mérite.
  16. Pour les petits faiseurs, tout est prodige. Ils ne croiront point à ces 32 actes de tempérament ; on s’y attend. Cependant qu’ils prennent la peine de consulter un certain capitaine Carver, qui a publié de très-véridiques mémoires. Ils y liront qu’une pucelle Naodissienne (sauf erreur de nom, car on n’a point le livre sous les yeux) reçoit à la suite d’une fête de riz (espece de festin) l’hommage de 40 amans invités pour cela même. C’est un usage de l’heureux pays décrit par le voyageur. Les Demoiselles qui, à pareille fête, ont favorisé le plus grand nombre de jeunes gens, sont les plus honorées et font les meilleurs mariages.
  17. On ne croit pas ce mot Académique.
  18. J’ai connu une Dame qui convenait avec de vrais amis, d’avoir tenté l’aventure en faveur de deux hommes qu’elle prétendait aimer également. Cela n’alla pas trop bien. Mais, disait-elle vrai ? Peut-être voulait-elle faire l’étroite. (Note du Docteur.)
  19. On donne ici, pour la commodité des lecteurs qui ne savent point l’italien, la version de ce qu’on a lu dans cette langue depuis le mot Oibò, Signora. « Fi donc, Madame ! c’est assez… l’autre, l’autre, par pitié. (Plus bas) La plaisanterie est trop forte… Sachez donc… Un serment sacré… Écoutez. — Non, Monsieur : je le veux ainsi ; cela sera. — Perfide ! — Faites, faites, amant cornu. — Le cul, par grace ? — D’abord ce que j’exige : peut-être après… — Dieu ! quelle trahison !… parjure Chiavaculi !… (Plus bas.) Pourtant cette tromperie a des douceurs… Ha ! ha ! con tyrannique ! que me fais-tu ? » Mais le texte original a plus de piquant.
  20. C’est maintenant le Traducteur qui parle.
  21. Voyez la note du 2e. volume, page 172.
  22. Il paraît que cette réforme était déja faite lors de la derniere orgie, puisque aucun de ces êtres à gages n’y figurait.
  23. Que la marche de la fortune est bizarre ! Pasimou, libertin, homme de bordel la nuit, mais de jour, homme de bonne compagnie, trouve à travers le désordre d’une orgie, l’être qui doit faire son bonheur. — Des gens à bonnes mœurs, à conduite prudente, peuvent passer leur vie à édifier la société. Nulle chance, cependant, ne tourne à leur avantage !
  24. Il a toutefois conservé sa tendre Négresse.
  25. Himmelsgluck : en français, bonheur du Ciel.