Le Diable aux champs/2/Scène 5

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Calmann Lévy (p. 61-66).



SCÈNE V


Dans la serre


FLORENCE, DIANE, GÉRARD.

DIANE, entrant avec Gérard. — Ne sortez pas, monsieur Florence, je veux faire connaissance avec vous. Écoutez, écoutez, venez par là. (À Gérard.) Je suis très-fatiguée ce matin, j’ai mal dormi. Je vais m’asseoir ici. Gérard, prenez la peine de contremander les chevaux ; si vous le voulez bien, nous ne sortirons qu’au coucher du soleil.

(Gérard sort.)

DIANE, s’asseyant sur un banc, au milieu des fleurs. — Voyons, monsieur Florence, vous voilà installé à mon service. Mon intendant a de bons renseignements sur vous, et toutes vos conventions sont faites à votre satisfaction mutuelle, j’imagine. Je ne me mêle pas de ces détails-là ; mais je voudrais pouvoir m’intéresser à vous comme aux autres personnes de ma maison, et, par conséquent, vous connaître un peu. D’abord, comment vous nommez-vous ? Est-ce vraiment Florence que vous vous appelez ?

FLORENCE. — Pourquoi pas, madame la comtesse ?

DIANE. — Ah ! ce n’est pas là une réponse. Avez-vous quelque motif pour cacher votre vrai nom ?

FLORENCE. — Si madame la comtesse a quelque méfiance sur mon compte, je suis prêt à me retirer.

DIANE. — Comme vous êtes fier et susceptible, monsieur Florence, puisque Florence il y a ! Eh bien, je ne déteste pas cette manière d’être, et si vous la justifiez par des sentiments nobles…

FLORENCE. — Permettez, madame la comtesse ; je suis bon ouvrier, honnête homme et d’un caractère sociable. Je sais que vous avez le droit d’exiger cela de vos serviteurs. J’espère ne me faire jamais rappeler à mon devoir sur ces trois points. Le reste ne peut vous intéresser que médiocrement, et je me trouverais impertinent moi-même si je me permettais de vous entretenir de mon caractère et de mes sentiments.

DIANE. — Ah ! mon Dieu ! vous croyez que je veux vous faire subir un interrogatoire politique, peut-être ! (Elle rit.) Allons, vous n’avez pas besoin de m’en dire davantage, vous êtes un républicain, je le vois. Eh bien, mon cher, cela ne me fâche pas le moins du monde. Je ne suis pas une vieille comtesse de province, et je ne refuse pas l’ouvrage aux gens qui pensent autrement que moi. Je vois que vous avez de l’éducation, que vous êtes au-dessus de votre état ; j’en suis bien aise, et je ferai en sorte de ne jamais vous humilier.

FLORENCE — Je suis reconnaissant de l’intention, madame la comtesse, mais elle ne vous sera pas difficile à remplir Je ne me mettrai jamais dans le cas d’être humilié par personne.

DIANE. — Ah ! mais, savez-vous que vous le prenez bien haut ! (Florence fait un mouvement pour se retirer.) et que vous me traitez tout à fait en ennemie ? Voyons, monsieur le jardinier, j’ai peut-être autant d’esprit et de délicatesse qu’il en faut pour ne pas froisser un homme délicat et intelligent ; mais si vous êtes ainsi sur la défensive avec tout le monde, vous vous aigrirez le caractère, et j’aurai le regret, moi qui voudrais rendre aussi satisfaits que possible les gens qui m’entourent, d’avoir échoué auprès de vous. Savez-vous qu’à la figure que vous avez en ce moment-ci, on dirait… (Elle rit) oui, vraiment ! on dirait que je vous ai inspiré une de ces antipathies soudaines, irrésistibles, comme on en voit dans les romans ?

FLORENCE. — Non, madame, je ne sens rien de pareil auprès de vous ; mais je dois faire la sotte figure d’un homme au comble de l’étonnement.

DIANE. — Ah ? Pourquoi ? Dites, dites ! Pourquoi êtes-vous si étonné, monsieur Florence ?

FLORENCE. — Parce qu’en entrant à votre service, comme vous m’avez fait l’honneur de me le dire, madame la comtesse, je ne m’attendais pas du tout à être admis au privilége de causer avec vous sur tout autre sujet que l’horticulture et la botanique.

DIANE. — La botanique ? je ne la sais pas ; l’horticulture ? je n’y entends rien. Je ne fais jamais aucune conversation, je vous jure, avec le jardinier-maraîcher qui entretient ma maison de légumes. Les choux et les carottes ne m’intéressent point. Je pourrais parler fleurs et arbres avec vous, parce que je les aime, mais sans profit pour mon éducation botanique ni pour la vôtre. J’aime la nature en poëte et en artiste. Embellissez la nature autour de moi ; rassemblez sous ma main et sous mes pieds les merveilles de la végétation, à quelque prix que ce soit, je vous en saurai le plus grand gré du monde ; mais n’attendez pas que je vous demande jamais le nom d’aucune plante : je serais désolée de le savoir ; et pour une direction dans le plan de vos parterres ou dans la distribution de vos massifs, n’y comptez pas non plus. Si c’est bien, si c’est beau, je vous en ferai compliment ; si c’est mal, je ne vous dirai rien et ne vous ferai sentir mon déplaisir que par mon absence. Mais si je cause avec vous, ce pourra bien être de la première chose qui me passera par la tête pour le moment, puisque c’est ainsi, sachez-le, que je cause avec tout le monde.

FLORENCE. — À la bonne heure, madame la comtesse, si vous causez de n’importe quoi, avec n’importe qui…

DIANE. — Eh bien, causons donc, car je m’ennuie un peu, et j’ai la curiosité de savoir avec qui je cause.

FLORENCE. — Pardon, madame, mais si je passe mon temps à causer, mes fleurs en souffriront. Voilà des bruyères qui veulent être rempotées et des mimosas qui meurent de soif.

DIANE. — Si cela meurt, on en achètera d’autres ; j’ai le moyen de payer une heure de votre loisir et du mien, et si vous persistez à travailler quand je veux vous faire parler, je croirai tout de bon que vous me haïssez à première vue, comme je le disais tout à l’heure. Vraiment, c’est si drôle que… Tenez, monsieur Florence, je meurs d’envie de rire, et je ne sais pas pourquoi.

FLORENCE. — Eh bien, moi aussi, madame, l’envie de rire me vient, je ne sais pas trop pourquoi non plus.

DIANE. — Pourquoi ? Je vais vous le dire, c’est que vous vous moquez de moi.

FLORENCE. — Ah ! c’est ce que j’allais dire. Je croyais que madame la comtesse me faisait cet honneur-là.

DIANE. — Moi ? pas du tout ! Mais je ne suis pas votre dupe. Voyons monsieur Florence, convenez-en, vous n’êtes pas plus jardinier que moi ?

FLORENCE. — Vraiment ? Que serais-je donc ?

DIANE. — Je ne sais pas ; mais vous n’êtes pas jardinier.

FLORENCE. — À quoi voyez-vous cela, madame ?

LIANE. — Mon Dieu, à tout ! D’abord, à votre teint qui n’est point hâlé, à vos mains qui sont très-blanches, à votre air, à votre langage… et puis à vos manières, qui sont celles d’un homme du monde, et enfin à votre esprit, qui n’est pas celui d’un jardinier.

FLORENCE. — Et cependant, madame, je vous donne ma parole d’honneur que je suis jardinier.

DIANE. — Oui, depuis ce matin ou depuis hier soir ?

FLORENCE. — Qu’importe ? Je connais très-bien mon état, et, avant huit jours, vous vous en apercevrez à l’embellissement de votre serre et de votre jardin. Toutes ces plantes que vous voyez là, jaunes et malades, auront relevé la tête ou seront remplacées par des élèves bien constituées. Le choix de fleurs dont vous m’avez confié l’achat vous procurera d’agréables surprises, et je me charge même de donner à votre potager, si mon confrère veut bien m’écouter, un aspect de prospérité et un goût de distribution qui vous feront comprendre que les légumes ont aussi leur beauté et même leur poésie.

DIANE. — Alors vous êtes un jeune savant échappé du jardin des Plantes ?

FLORENCE. — Comme une bête féroce ou comme un singe ?

DIANE. — Non, comme un artiste aventurier qui s’ennuie d’obéir à la règle et qui a appris, par je ne sais quel hasard, qu’ici il pourrait créer à sa fantaisie, sans subir le caprice ou la volonté de personne.

FLORENCE. — Mon Dieu, madame, j’en suis charmé, mais je n’en savais rien du tout. Je n’ai jamais été employé au jardin des Plantes ; j’ai les mains encore blanches, parce qu’il y a quelque temps que je ne me suis livré au travail de la terre. Dans trois jours, si vous daignez vous apercevoir de l’état de mes mains, vous verrez qu’elles n’ont pas chômé et qu’elles savent réparer le temps perdu. Il en sera de même de mon teint ; et quant à mon esprit…

DIANE. — Il se sera atrophié dans mon atmosphère, n’est-ce pas ?

FLORENCE. — Au contraire, madame ; j’aurai beaucoup à faire pour l’empêcher de s’aiguiser trop ; mais il se sera remis au courant de ses occupations favorites, et vous m’accorderez, j’espère, la qualification classique de parfait jardinier.

DIANE. — Vous avez là-dessus une assurance qui m’étonne, en vérité ! Y a-t-il beaucoup de jardiniers comme vous ?

FLORENCE. — Comment suis-je donc, madame ?

DIANE. — Vous parlez trop bien. On dirait que vous n’avez jamais fréquenté le peuple.

FLORENCE. — Je sais parler comme toutes les classes du peuple. Tous les artistes savent cela.

DIANE. — Ah ! vous êtes artiste ! J’en étais sûre !

FLORENCE. — Un artiste et un ouvrier… en jardinage. C’est donc un métier bien grossier à vos yeux, madame, que vous n’admettez pas qu’on puisse l’exercer et parler français ?

DIANE. — Au fait ! je ne sais pas… pourquoi non ? Jardinier-fleuriste, c’est un état charmant, et vous êtes, d’ailleurs, le premier avec qui je cause. Ah ! mais, n’est-ce pas monsieur Jacques, mon voisin, qui passe là-bas ? Je veux lui parler. Au revoir, et bon courage, monsieur Florence ! Je désire vous rendre aussi content de moi que je le suis de vous. Voudrez-vous me faire un bouquet et me l’apporter à l’heure du dîner ?

FLORENCE. — Votre volonté sera faite, madame.

DIANE. — Ma volonté ! Eh bien, et la vôtre ? quelle est-elle ?

FLORENCE. — De vous obéir, madame.

DIANE. — Ah ! c’est affreux d’être obéie pour son argent ! Voyons, voulez-vous me faire un bouquet ?

FLORENCE, souriant. — Oui, madame.

DIANE. — Voilà la première parole raisonnable que j’aie pu vous arracher !

(Elle sort.)

FLORENCE, seul. — Et voilà une étrange coquette !