Le Diable aux champs/4/Scène 4

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Calmann Lévy (p. 173-176).



SCÈNE IV


Dans la prairie


MYRTO, FLORENCE.

FLORENCE. — Si vous le prenez ainsi, si vous devenez sérieuse, si vous faites appel à mon honneur et à la vérité, faut que je vous détrompe. J’ai été riche, il est vrai, mais je suis ruiné.

MYRTO. — Ah !… Tout à fait, tout à fait ?

FLORENCE. — Tout à fait. Je ne suis donc pas l’amant de madame de Noirac, mais très-réellement son jardinier.

MYRTO. — C’est là que vous mentez.

FLORENCE. — Mademoiselle, jusqu’ici j’ai plaisanté, parce que vous l’avez voulu. Je ne plaisante plus, parce que vous m’avez demandé ma parole d’honneur. Si vous n’y croyez pas, il est inutile de continuer la conversation. Je vais vous reconduire chez vous.

MYRTO. — Ah ! comme vous êtes susceptible !

FLORENCE. — Pas du tout quand on rit avec moi ; extrêmement, quand on ne rit plus.

MYRTO. — Voyons, restons amis, et ne nous quittons pas comme ça ! Vous avez beau être ruiné, qu’est-ce que ça me fait ? Vous n’en êtes pas moins charmant quand vous voulez, et ça plaît d’autant plus que vous ne l’êtes pas toujours. Si je vous avais connu aimable et spirituel comme ça, dans le temps, je vous aurais bien préféré à Guérineau !

FLORENCE. — C’est très-flatteur pour moi, mais les temps sont changés. D’ouvrier j’étais alors devenu seigneur, et depuis, le seigneur est redevenu prolétaire. Ce n’est pas à des gens comme nous que s’adressent vos sourires. Ainsi…

MYRTO. — Vous nous croyez donc bien intéressées ?

FLORENCE. — Oui, en général.

MYRTO. — Mais il y a des exceptions.

FLORENCE. — Je sais que vous n’en êtes pas une.

MYRTO. — Voilà une parole bien dure.

FLORENCE — Pourquoi serais-je flatteur avec vous ? C’est à ceux qui vous désirent de fermer les yeux sur vos défauts. Moi qui n’ai rien à vous demander, j’ai le droit d’être meilleur pour vous que les autres, et de vous dire la vérité.

MYRTO. — Ainsi, c’est par amitié ?

FLORENCE. — Si vous voulez.

MYRTO. — Et si je ne veux pas ?

FLORENCE. — Ce Sera par humanité.

MYRTO. — Ah ! oui, par pitié ! Vous êtes bien cruel, vous, avec votre air insouciant. Voyons, croyez-vous donc bien me connaître ?

FLORENCE. — Oui.

MYRTO. — Vous aviez donc fait attention à moi chez Guérineau ? Vous m’examiniez donc ? Cela ne paraissait pas.

FLORENCE. — Une jolie femme est toujours une jolie femme pour un homme de vingt-cinq ans, et je ne me piquais pas d’une vertu farouche pour mon compte particulier ; mais l’amitié m’est sacrée. Guérineau était un digne jeune homme, plein de dévouement pour moi et de confiance en moi.

MYRTO. — C’est vrai qu’il parlait de vous comme de quelque chose de supérieur à tout le monde ! Et ça m’ennuyait de ne pas pouvoir vous entendre causer sérieusement. Alors c’est par amitié pour Guérineau, c’est par principe d’honneur que vous n’avez pas voulu me faire la cour ?

FLORENCE. — Peut-être ! Cependant, au cas où vous eussiez été libre, il n’est pas encore certain que j’eusse cédé au désir de vous plaire.

MYRTO. — C’est que je ne vous plaisais pas ?

FLORENCE. — Je vous demande pardon. Vous étiez ravissante de fraîcheur et de beauté, et, de plus, votre figure m’était sympathique.

MYRTO. — Ah ! et à présent ?

FLORENCE. — À présent, vous êtes toujours très-jolie ; mais votre figure a pris une expression qui me plait moins.

MYRTO. — Quelle expression ?

FLORENCE. — Vous aviez déjà l’air très-hardi, il y a trois ans ; mais il y avait de l’irréflexion, de la spontanéité dans cette manière d’être. C’était encore de la jeunesse, par conséquent une sorte d’innocence. Aujourd’hui votre hardiesse est fébrile, maladive, volontaire ; c’est du parti pris et, par conséquent, de l’audace.

MYRTO. — Excusez ! comme il vous dit ça ! N’importe, on ne trouve pas tous les jours l’occasion d’entendre la vérité, et je veux l’attraper au vol. Voyons, dites tout. Puisqu’il y a trois ans je vous plaisais, pourquoi, en supposant que vous n’eussiez pas été l’ami vertueux de Guérineau, ne m’auriez-vous pas aimée ?

FLORENCE. — Oh ! dans ce cas-là, si j’avais été bien sûr de ne pas vous aimer, il est fort possible que je vous eusse fait la cour ; mais j’étais et je suis ainsi fait, que je ne sais guère posséder l’intimité d’un être de mon espèce sans m’attacher à lui, sans être porté à me dévouer sincèrement à lui et sans éprouver du regret quand je m’en sépare. Je vous aurais donc aimée malgré moi et j’en aurais bientôt souffert, bientôt rougi probablement.

MYRTO. — Rougi !… Pourquoi, quand on est un philosophe, un homme d’esprit, dire de ces mots-là ?

FLORENCE. — Mon intention n’y met rien d’insultant pour vous, j’eusse rougi de moi-même, de ma faiblesse de ma souffrance, de ma déraison, de mon injustice peut-être.

MYRTO. — Mais pourquoi ça ? Pourquoi ne vous aurais-je pas rendu heureux ?

FLORENCE. — Il eût fallu m’aimer, m’aimer fidèlement, exclusivement ; être toute flamme, tout abandon avec moi, toute réserve, toute pudeur avec les autres. Autrement…

MYRTO. — Autrement, vous auriez été jaloux, terrible ?

FLORENCE. — Non, j’aurais été malheureux.

MYRTO. — Et vous n’auriez pas eu la force de me quitter ?

FLORENCE. — Pardonnez-moi. J’aurais eu la force de vous quitter sans colère et sans outrage ; mais j’aurais fait, une fois de plus, la triste expérience d’une tentative impossible.

MYRTO. — Quelle tentative ? Allons, dites donc ?

FLORENCE. — Celle de vouloir ranimer le feu sacré où il n’y a plus qu’une étincelle.

MYRTO. — Tant qu’il y a une étincelle, celui qui a le cœur dans la poitrine peut, en soufflant dessus…

FLORENCE. — Pour cela, il faut être plus qu’un homme, il faut être un ange.

MYRTO. — Eh bien, vous en êtes un, peut-être ?

FLORENCE. — Non, je ne suis qu’un enfant de mon siècle.

MYRTO. — Mais si l’étincelle cherche d’elle-même à se ranimer ?

FLORENCE. — La corruption du monde est là qui l’étouffe. Que peut faire un individu isolé contre le poids immense de la société, de ses mœurs vicieuses et de l’effroyable fatalité que ces mœurs créent aux individus ?

MYRTO. — Florence ! Marigny !… Comment vous appelez-vous, décidément ?

FLORENCE. — Comme vous avez dit, Florence Marigny.

MYRTO. — Eh bien, Florence Marigny… prenez-le comme vous voudrez, je vous aime !