Le Diable aux champs/4/Scène 5

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Calmann Lévy (p. 177-179).



SCÈNE V


Dans la salle à manger du château de Noirac


DIANE, JACQUES.

DIANE. — C’est bien étrange, n’est-ce pas, de vous avoir invité comme cela en tête-à-tête, moi qui ne vous connais pas et qui n’ai aucun titre à votre intérêt ! Que voulez-vous ? je suis une enfant ; malgré toute ma science du monde, je ne sais pas résister à la souffrance, et aujourd’hui je souffrais tant que, par moments, j’avais envie de me jeter par la fenêtre. Vous ne savez pas pourquoi ? Jenny ne vous l’a pas dit ?

JACQUES. — Non, Jenny prétend que c’est l’ennui qui vous exaspère à ce point, et je ne conçois guère que vous ayez compté sur moi pour le dissiper.

DIANE. — Ah ! maintenant vous me croyez plus enfant que je ne suis, il n’y a pas que la gaieté qui m’amuse. Je suis capable de goûter les plaisirs sérieux et de comprendre un langage élevé, exprimant des idées d’un ordre supérieur à celles dont malheureusement je suis forcée de me nourrir à l’habitude. Voyons, monsieur Jacques, vous êtes bien poli, vous avez l’air bien bon, mais vous n’êtes pas expansif avec moi, et il semble que vous ne vouliez rien approfondir.

JACQUES. — Ai-je donc à vous dire quelque chose que vous ne sachiez pas ou que vous n’ayez pas pensé et senti comme moi ?

DIANE. — Mais certainement. Je suis jeune, je n’ai pas beaucoup réfléchi encore, mon instruction n’est pas bien profonde, et vous avez sur moi ces trois supériorités de l’âge, de l’expérience et du savoir.

JACQUES. — Et avec tout cela, je ne vois pas ce que j’ai à dire à une femme du monde catholique et légitimiste.

DIANE. — Ah ! voilà donc le motif de votre répugnance ? Vous me croyez incurable dans ce que vous appelez mes préjugés ?

JACQUES. — Je n’en sais rien ; mais je ne suis pas venu vous voir pour discuter et argumenter. Le prosélytisme est une vertu, mais ce peut être aussi un ridicule. C’est vertu quand cela sert à détruire des erreurs ; c’est ridicule quand cela ne sert qu’à se faire écouter ; et malheureusement, dans le temps où nous vivons, le faux, le sot prosélytisme philosophique et politique est une maladie bien répandue et bien incommode.

DIANE. — Oh ! vous n’en êtes pas atteint, je le vois ! et vous n’avez pas à craindre d’ennuyer avec cela.

JACQUES. — Pardonnez-moi, j’ennuie mes amis, tout comme un autre ; mais c’est parce qu’ils veulent bien le supporter.

DIANE. — J’entends, vous n’accordez la faveur de vos épanchements qu’à vos amis, et je n’en suis pas digne. Eh bien, je veux le devenir, et je sais ce qu’il faut faire pour cela.

JACQUES. — Vraiment ? Quoi, donc madame ?

DIANE. — Il faut ouvrir son cœur franchement, vous prouver qu’on en a un, et qu’il vaut la peine qu’on s’y intéresse.

JACQUES. — Prenez garde, madame ; les confidences ne soulagent pas toujours. Êtes-vous sûre que je vous comprendrai ?

DIANE. — Oui ! Je le vois dans vos yeux qui sont purs comme ceux d’un enfant, et sur votre front qui est ferme et viril sous vos beaux cheveux blancs. Ah ! vous souriez. Vous me croyez coquette ?

JACQUES. — Je sais que vous l’êtes beaucoup ; mais je vous permets de l’être avec moi, je ne vous en ferai pas repentir.

DIANE. — Repentir !… Voilà un mot qui me bouleverse ! Vous ne savez pas le mal qu’il me fait ! Tenez, je veux me confesser à vous, comme dit Jenny. Passons au salon ; Jenny nous y portera le café, et elle seule entrera. Je n’ai rien de caché pour cette honnête et bonne créature ; je me sentirai plus à l’aise qu’ici, où les allées et venues de mes domestiques m’impatientent.