Le Diable aux champs/7/Scène 4

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Calmann Lévy (p. 304-314).



SCÈNE IV


Auprès du prieuré, au bord de la rivière


FLORENCE, JENNY.

JENNY, conduite par la petite fille. — Eh bien, où est-elle donc cette femme qui me demande ?

LA PETITE FILLE. — Tenez, là, contre un peuplier.

JENNY. — Bien, je la vois. Merci, mon enfant.

(La petite fille s’éloigne ; Jenny approche d’une femme enveloppée d’une mante de paysanne et qui a la tête cachée dans ses mains.)

JENNY. — Eh bien, ma bonne amie, qui êtes-vous et que puis-je faire pour vous ? Vous paraissez chagrine ? Est-ce que vous pleurez ? Voyons, voyons, dites-moi vos malheurs Vous êtes sans pain, sans abri ? Je vais parler à ma maîtresse. Est-ce là ce que vous voulez ?

MYRTO, se dégageant de sa mante et se jetant dans les bras de Jenny. — Ah ! Jenny, je voudrais être sans pain, sans abri… et sans reproche !

JENNY. — Quoi ! Céline, c’est toi ? et tu pleures, ma pauvre camarade ? Est-ce que c’est comme hier au soir ?

MYRTO. — Oui, oui ! C’est pire qu’hier au soir.

JENNY. — Comment est-ce qu’il ne t’aime pas ?

MYRTO. — C’est toi qui me demandes cela, Jenny ?

JENNY. — Mais oui, je te le demande ! J’ai causé avec lui, ce matin, et il me paraissait si bien disposé à te plaindre, à t’encourager, à t’absoudre même !

MYRTO. — Je sais tout cela. Il sera tout pour moi, excepté mon amant. Tiens, Jenny, je veux tout te raconter. Il m’a tenu parole, il est venu me chercher hier soir ; mais nous n’étions pas seuls, monsieur Jacques était avec nous.

JENNY. — Ah !… Je ne savais pas, moi.

MYRTO. — Ah ! Jenny ! de quel ton tu dis cela ! et comme tu respires, à présent !

JENNY. — Moi ? Pourquoi donc ?… Je ne te comprends pas.

MYRTO. — Si, tu me comprends. Ah ! il y a bien toujours un peu d’hypocrisie dans ce qu’ils appellent la pudeur des femmes ! N’importe, c’est comme ça qu’ils nous aiment, et c’est comme ça qu’il faudrait être… Eh bien, écoute. Nous avons voyagé dans le brouillard, nous nous sommes arrêtés dans une vieille église, et là, Jacques et lui m’ont dit des choses qui m’ont torturée, et d’autres choses qui m’ont donné du courage. Florence nous a quittés. Jacques m’a conduit jusqu’à la ville, me consolant, me soutenant toujours. Mais là, au moment de partir tout à fait, la force m’a abandonnée, et j’ai cru, oui, j’ai bien cru que j’allais mourir de chagrin, ou redevenir… de rage ! ce que je ne veux plus être ! Alors, ce bon vieillard m’a sauvée en me brisant encore plus le cœur… C’était le plus rude coup ! Mais il le fallait bien ! Sans cela, je ne me serais jamais soumise ! Et quand il m’a eu tout dit… j’ai eu un accès de rage terrible, Jenny ! Je t’aurais tuée, si tu avais été là ! Ah ! ne crains rien, c’est fini, j’ai réfléchi, j’ai prié, j’ai pleuré, et tu vois que je suis vaincue puisque je pleure encore…

JENNY. — Eh bien, pleurons donc ensemble, ma pauvre Céline, car ton chagrin me fait du mal ! Seulement, je ne comprends pas… Tu dis que tu voulais me tuer… De quoi donc suis-je coupable envers toi ?

MYRTO. — De rien, et de tout ! Tu es heureuse, toi, tu es aimée !… Eh bien, tu frissonnes, tu trembles ?… Allons, menteuse, tu le savais bien ?…

JENNY. — Non, non ! je ne mens pas, je n’en sais rien. Tu me trompes pour m’éprouver ? C’est toi, ce n’est pas moi qu’il aime !

MYRTO. — Tu serais donc jalouse de moi, si je voulais te laisser croire… Mais non, tu ne serais pas jalouse ; tu ne me ferais pas cet honneur-là. Tu dirais comme ta maîtresse : Qu’est-ce que ça nous fait, à nous, que nos adorateurs soient vos amants ? Ils finiront toujours bien par vous quitter et par nous épouser.

JENNY. — Non, non, Céline, ce n’est pas moi qui dis cela !

MYRTO. — Mais tu le penses.

JENNY. — Non jamais ! Si j’aimais… celui que tu aimes… je serais bien jalouse de toi, va, et je souffrirais beaucoup !

MYRTO. — Je sais que tu as souffert, aujourd’hui. On me l’a dit, et tu me haïssais probablement !

JENNY. — Non, ma pauvre Céline, oh ! pour cela, non ! Il m’a demandé ce qu’il devait penser de toi ; il avait l’air de me dire qu’il voulait se consacrer à toi, et je l’ai encouragé à cela, bien sincèrement, et sans croire que ce serait peine perdue…

MYRTO. — Ah ! oui, s’il m’aimait, n’est-ce pas, je serais bien sauvée ? Mais il s’agit de se sauver sans cela, et c’est plus difficile. C’est égal, Jenny, je suis contente de toi, puisque tu m’a estimée assez pour me craindre… Je t’ai fait souffrir un peu, je ne suis plus si humiliée !

JENNY. — Mon Dieu, Céline, ne me dis pas que je l’aime ! je n’en sais rien, vrai, je n’en sais rien !

MYRTO. — À la bonne heure ! Mais toi, ne me dis pas que tu ne l’aimes pas. Tu mentirais, et je rougirais de me voir méprisée pour quelqu’un qui ne daigne pas me savoir gré de ma soumission.

JENNY, — Lui, te mépriser ? Si cela était, je ne l’estimerais pas. Non, va, c’est impossible qu’un honnête homme méprise une femme qui se repent !

MYRTO. — Tu as raison, Jenny ! J’exagère parce que je souffre encore, mais je guérirai, vois-tu, je me consolerai, j’oublierai tout cela.

JENNY. — Non, amie, il ne faut pas oublier ; il faut continuer à te repentir ; il faut tout réparer, et tu seras aimée.

MYRTO. — De lui ? Tu le laisseras m’aimer ? Tu ne l’aimes donc pas ? Allons, Jenny, la vérité ! Au nom de Dieu, qui est, disent-ils, la vérité même, ne me trompe pas, ne m’avilis pas par cette réserve qui me paraît de la pruderie, au point où nous en sommes !

JENNY. — Non ! Dieu m’est témoin que je ne suis pas, que je ne veux pas être hypocrite ! Mais la pudeur, la fierté, Myrto, ce n’est pas ce que tu crois. Une femme ne doit pas demander l’amour d’un homme, et le désirer c’est déjà le demander. Non ! je ne me suis pas dit cela à moi-même, et si je te le disais, il me semble que ce serait le lui dire, et que je ne serais plus digne qu’il en fût reconnaissant. Céline, est-ce que tu ne te souviens pas de la première fois que tu as été aimée ? Est-ce que tu aurais été au-devant de l’amour qui te cherchait.

MYRTO. — Non, je ne m’en souviens pas, car je n’ai jamais été aimée, moi ! J’ai été séduite, et c’est autre chose. C’est égal, Jenny, tout ce que tu dis là est vrai, et je sens que mes questions te blessent. Tu me le fais sentir avec douceur. Oui, tu es bonne, oui, tu mérites d’être aimée ! Eh bien, je ne te questionnerai plus, je t’implorerai.

JENNY. — Pour toi, chère Céline ? Ah ! ce n’est pas la peine ! mon cœur te sera toujours ouvert, et tout ce que je pourrai faire pour te consoler, je le regarderai comme un devoir si tu redeviens coupable, comme un plaisir si tu restes bonne et pieuse comme tu as envie de l’être.

MYRTO. — Embrasse-moi, Jenny. Oui, s’il y a de mauvais cœurs sur la terre, il y en a aussi de bien bons ; je le sens, et cela me donne confiance. Allons, il faut croire à Jacques, à monsieur Ralph, à madame Brown, qui m’ont parlé si bien ! Tiens, voilà le projet qu’ils ont fait pour moi, et le conseil que j’ai suivi. Quand monsieur Jacques m’a ramenée ici (oh ! il le fallait bien, car je me sentais et il me voyait bien perdue sans cela !), il m’a fait jurer de ne pas revoir Marigny et de partir pour une petite maison de campagne où il m’a fait annoncer ce matin et où j’étais attendue. C’est à une lieue d’ici, dans un endroit très-désert, mais bien joli, chez de braves gens qui m’ont reçue comme leur fille. C’est ce bon vieux Anglais qui m’y a conduite tantôt. Je n’ai pas voulu que ce fût monsieur Jacques, je craignais de le trop fatiguer. Je l’ai quitté en le bénissant, en lui jurant d’attendre bien sagement ses conseils et ses consolations, car il viendra me voir souvent, il me l’a promis. Il m’a fait donner ma parole d’honneur de ne revoir Marigny que quand il me l’amènerait là-bas… avec toi, Jenny !… Ma parole d’honneur ! comprends-tu ? Il me l’a demandée, et il y croira. Ah ! je ne voudrais pas y manquer, j’aimerais mieux mourir… et la belle, la bonne, la douce femme de Ralph… Sais-tu ce qu’elle a fait au moment de mon départ ? Elle m’avait bien parlé et prêché tête à tête, et quand je me suis décidée à obéir, quand je lui ai demandé la permission de l’embrasser, elle, cette mère de famille, cette femme qui a vingt-cinq ou trente ans de vertu sur la tête, elle m’a embrassée comme tu m’embrasses, Jenny. Ah ! si ta fière et dure comtesse m’avait traitée comme cela, hier, quand tu le lui conseillais, quand je tenais déjà sa main de marbre dans ma main tremblante… j’aurais renoncé à me venger, et j’aurais aujourd’hui tout le mérite du pardon ! Mais ce n’est pas tout, Jenny ! Vois un peu comme on s’intéresse à moi, comme on a confiance en moi ! Pendant que cette dame parlait chez monsieur Jacques, il y avait dans le petit jardin deux belles jeunes filles de quinze à seize ans, qui se promenaient en riant de si bon cœur ! deux amours, deux anges blonds avec de grands yeux si purs… comme les tiens, Jenny ! Et moi, je les regardais malgré moi pendant que leur mère me consolait, et je pensais à ma jeunesse, à ma gaieté, à mon bonheur d’autrefois, et je disais à cette dame : « Ah ! si j’avais des filles comme cela, moi je n’oserais pas les regarder en face ! » Alors, cette bonne créature s’est levée en me disant : « Attendez ! » et puis tout de suite elle est revenue avec ses deux vierges, ses deux saintes. Elle leur a dit en me montrant : « Mes enfants, voilà une personne bien belle, comme vous voyez, et très-bonne, que j’aime beaucoup : saluez-la, donnez-lui la main, et priez tous les jours pour elle, parce qu’elle a du chagrin. » Alors ces deux beaux enfants m’ont donné leurs belles mains pures, d’un air si tranquille, si ouvert, et avec un sourire si tendre, si humain ! Ah ! tu le vois bien, Jenny, il faut que je sois sauvée, car j’ai reçu le baptême aujourd’hui, le baptême de la miséricorde !

JENNY. — Oui, oui, Céline, tu es sauvée ; tu es digne de Florence, et tu mérites mieux de lui que moi-même…

MYRTO. — Non ! cela n’est pas ! Ne m’ôte pas mes forces. J’en ai encore besoin, car j’ai encore quelque chose à faire pour me purifier. Tu n’es pas étonnée, tu n’es pas inquiète de me voir ici quand j’étais partie, quand j’étais arrivée à l’asile où j’ai juré de rester ?

JENNY. — Inquiète ! non tu ne peux revenir qu’avec de bonnes intentions.

MYRTO. — Eh bien, oui, c’est ce qui me coûte le plus à accomplir, ne le vois-tu pas ? Quand j’ai été installée là-bas, il était sept heures du soir. Je me sentais brisée de fatigue ! J’ai été me coucher ; mais quoi ? impossible de dormir ! Je pensais toujours à lui… et à toi ! Jacques m’avait dit : « Jenny l’aime, j’en suis sûr ; mais elle n’en sait rien elle-même ; elle ne se sait pas aimée, et je ne veux pas qu’elle le sache trop vite. Ils souffrent tous les deux de n’oser se rien dire… Mais vous souffrez aussi, vous, et je ne veux pas que vous emportiez l’idée qu’on se réjouit et qu’on vous oublie quand vous partez l’âme navrée… » C’est encore bien bon, bien délicat, n’est-ce pas, Jenny, ces idées-là ? Eh bien, moi, quand je me suis trouvée seule avec ma conscience, je n’ai pas pu accepter ce sacrifice fait à mon égoïsme. Je me suis relevée, j’ai pris le manteau d’une servante, en disant que j’avais besoin de faire un tour de promenade pour m’endormir, et je suis venue seule ici, à pied, pour te dire ce que je t’ai dit. Jenny, il t’aime, et je ne te hais pas ! Sache-le, n’aie pas de remords, sois heureuse, aime-le ! Je te le demande à genoux ! Tiens ! je sens que le devoir n’est pas un mot et qu’il porte ses fruits, car, en te disant cela, je suis fière de moi-même !

JENNY. — Ô Céline ! comment as-tu pu t’égarer, toi a grande et si forte ! Viens, viens sur mon cœur ! Non, viens avec moi, allons ensemble demeurer où tu voudras, ne nous quittons plus. Je laisserai tout pour toi, pour te distraire quand tu t’ennuieras, pour te rapprendre à travailler, à chanter en travaillant. Tu redeviendras aussi pure, aussi enfant que les filles de cette bonne étrangère que je bénis pour t’avoir bénie…

MYRTO. — Oui, ma Jenny, un jour peut-être, quand tu seras sa femme, à lui !… Quand je me sentirai bien fière et bien forte, et bien digne de ta sainte confiance, nous pourrons vivre et travailler ensemble ; car je veux travailler, je t’en réponds ! Je ne veux rien garder de ce que j’ai si honteusement gagné. Dans huit jours, tout cela sera restitué à ceux qui voudront l’accepter, ou vendu pour les pauvres. À présent, adieu. J’ai peur qu’on ne s’inquiète de toi, qu’on ne te cherche et qu’on ne me voie. Ah ! si on croyait que j’ai voulu manquer à ma parole ! Non, non ! tu rendras témoignage de moi, si on sait que je suis revenue ce soir C’est la dernière fois ; je n’y reviendrai plus que ramenée par toi ou par Jacques.

JENNY. — Tu veux t’en aller, comme cela, toute seule, si loin, la nuit, sur des chemins que tu connais à peine ? C’est impossible !

MYRTO. — Je suis bien venue, je m’en irai de même. L’air de la nuit me ranime. Ces belles étoiles qui sont là-haut, elles ont l’air de me regarder ! J’ai suivi le cours de cette petite rivière, je vais le redescendre. Son joli bruit doux me guidera dans l’obscurité. Je suis bien, je ne sens plus de fatigue depuis que mon âme est guérie. Oui, elle l’est, j’en suis sûre. Je dormirai bien cette nuit, sous ce toit couvert de mousse, que je trouve encore trop riche et trop beau pour abriter le souvenir de ma mollesse et de mon luxe infâme ! Adieu, ma Jenny, je t’aime ! ne me retiens pas davantage, mes hôtes seraient inquiets de moi. Ils croiraient peut-être que je mène une mauvaise conduite… M’entends-tu parler, Jenny ? Ne ris pas, si je parle comme une fille honnête qui craint d’être soupçonnée ! Embrasse-moi encore… et adieu !

(Elle s’éloigne rapidement).

JENNY, un instant irrésolue. — Elle le veut !… Mais non, je ne peux pas la laisser comme cela ! Céline, écoute-moi !

JACQUES, la retenant par la main. — Non, ma fille ; laissez-la tenir ses promesses et mériter sa réhabilitation. Nous la lui avons un peu escomptée pour la lui rendre possible, et elle l’est devenue. Ne lui ôtez pas le mérite de son premier pas dans la bonne voie.

JENNY. — Vous l’avez entendue parler, monsieur Jacques ? Ah ! vous pouvez bien être fier de votre ouvrage ! Mais la laisser seule comme cela…

JACQUES. — Ne craignez rien, je la fais suivre à distance par le bon Ralph, en cas d’accident ; mais il n’aura pas sujet de se montrer et de lui faire croire qu’on se méfie d’elle. Il ne lui arrivera ni malheur ni chagrin en route. Dieu veille sur elle, et c’est à présent qu’elle peut dire comme le juste de l’Écriture : « Je marcherai sans frayeur dans les ténèbres, parce que le Seigneur est avec moi ! »

JENNY. — Mais moi, monsieur Jacques, je ne peux pas accepter un sacrifice comme le sien. Je suis peut-être moins digne qu’elle, aujourd’hui, d’être aimée et recherchée par un honnête homme ; je n’ai pas ses mérites, moi à qui la sagesse a toujours été facile !

JACQUES. — N’avez-vous pas beaucoup souffert aussi, Jenny ? et pourtant, vous, vous n’avez rien fait pour ne pas rencontrer le bonheur ! Il est temps qu’il vienne. Acceptez-le comme une récompense qui vous est due et que vous n’enlevez à personne. Il ne dépendrait pas de Florence de s’attacher ailleurs. Il vous aime depuis longtemps ; il s’était promis de vous consoler et de vous persuader ; il n’est venu ici que pour vous ; il n’y restera que pour vous. Il avait résolu de ne pas vous effrayer de son amour avant que de vous voir bien guérie. Il savait qu’il est des souffrances qu’il ne faut pas heurter. Il eût attendu des mois et des années avec persévérance. Mais des circonstances étranges et assez romanesques ont précipité sa destinée et la vôtre. Vous vous aimez, et vous avez raison, car jamais Dieu n’a rapproché deux êtres plus dignes l’un de l’autre, et plus faits pour donner un de ces exemples de fidélité dans le bonheur que les mœurs de notre temps rendent si rares ! Ne rougissez donc plus de ce que vous éprouvez, ma fille, et permettez-vous à vous-même d’être heureuse.

JENNY. — bonté céleste ! être aimée véritablement comme je l’ai rêvé, comme je sens que je puis aimer moi-même !… Mais est-ce que c’est vrai, est-ce que c’est possible, monsieur Jacques ? Ne vous trompez-vous pas ? Est-ce que monsieur Marigny et moi nous nous connaissons assez ?… Oui, moi je le connais, à présent, et je lui confierais ma vie… Mais lui… je me sens bien effrayée de le revoir, de lui parler. Je n’oserai jamais lui répondre, s’il m’interroge !…

FLORENCE, se montrant. — Jenny, je ne vous interrogerai pas, je ne vous parlerai pas. Ne soyez ni troublée, ni effrayée. Tenez, mettez votre main dans la mienne, comme dans celle d’un ami. Dites-moi que vous avez confiance en moi, c’est tout ce que je vous demande. Et puis j’attendrai, s’il le faut, des mois et des années, comme j’étais résolu à attendre. Prenez le temps de me juger. Je ne crains rien de vous ni de moi, à cet égard. Je sais que votre amour une fois trahi dans le passé ne se fondera plus que sur l’estime, mais aussi qu’il ne voudra pas s’y refuser… Vous pleurez, Jenny… est-ce de chagrin ?

JENNY. — Oh ! non, car voilà ma main dans la vôtre.

FLORENCE. — Mais elle tremble ! est-ce de peur !

JENNY. Non, car elle y reste !

JACQUES. — Maintenant, mes enfants, songez à votre mariage, non comme à un but convoité par la passion, mais comme à la consécration de toute une existence de vertu, de courage et de travail. Vous n’avez rien ni l’un ni l’autre, selon le langage du siècle, mais vous avez tout selon Dieu. Marigny n’est pas d’humeur à accepter les bienfaits de madame de Noirac, et je suis forcé de vous dire, à vous, Jenny, qui aimez cette dame, que je doute d’un véritable accord entre elle et vous, quand elle saura de qui vous êtes aimée.

JENNY. — Ah ! monsieur Jacques, elle a pris une bonne résolution ; elle a été bien éprouvée depuis deux jours, elle a reçu des leçons bien sévères… Oui, elle m’a tout dit, Florence. Eh bien, elle est vaincue ; mais elle est sans dépit, et elle désire que vous ayez de l’estime pour la marquise de Mireville, Elle veut se marier tout de suite.

FLORENCE. — Jenny, je ne suis entré au service de cette belle dame que pour être auprès de vous. J’y resterai tant que vous voudrez ; mais, prévoyant avec monsieur Jacques qu’un temps peut venir où vous ne le désirerez plus, j’ai formé un projet qui nous permettrait de rester auprès de lui et de ses amis. J’ai travaillé depuis deux ans que je suis pauvre, et j’ai de quoi acheter un coin de terre dans ce beau pays que j’aime, puisque j’y ai trouvé le bonheur. J’y travaillerai pour mon compte, et je sais que je vous y ferai vivre libre et respectée, dans une pauvreté sans misère, sans honte et sans découragement. Voilà tout ce que vous voulez, n’est-ce pas ?

JENNY. — Je veux tout ce que vous voudrez, Florence. Ah ! j’aime tant à obéir, moi ! et vous obéir, ce sera me commander à moi-même !

JEAN. — Monsieur Jacques, mademoiselle Jenny, monsieur Florence, la comédie est finie, et on vous attend pour aller souper au château.

JACQUES. — Nous voilà. Venez, mes amis. Demain, j’irai voir mon autre fille, Céline, et je lui dirai qu’ayant travaillé au bonheur d’autrui, elle mérite qu’on travaille au sien. Espérons qu’elle deviendra digne d’être aussi quelque jour une heureuse épouse.