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Le Disciple (Bourget)/Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui/Seconde Crise

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Plon (p. 251-280).


V

Seconde crise.


Elle m’aimait. L’expérience de séduction instituée par mon orgueil et ma curiosité avait réussi. Cette évidence — car je ne doutai pas une minute de la preuve ainsi surprise — me rendit le départ de la jeune fille non seulement supportable, mais presque doux. Sa fuite s’expliquait par un effort devant ses propres émotions qui m’attestait leur profondeur. Et puis, en s’en allant pour quelques semaines, elle me tirait d’un cruel embarras. Comment agir, en effet ? Par quelle politique sauvegarder, pousser un succès à ce point inespéré ? J’allais avoir le loisir d’y songer pendant cette absence, qui ne pouvait durer bien longtemps, puisque les Jussat ne possédaient d’installation actuelle qu’en Auvergne. Remettant donc à plus tard de combiner un nouveau plan, je m’abandonnai à l’ivresse de l’amour-propre triomphant, tandis que j’assistais à ce départ de Charlotte et de son père. J’avais pris congé d’eux au salon comme par délicatesse, afin de ne pas gêner les adieux des dernières minutes, et j’étais remonté dans ma chambre. La poignée de main du marquis, très chaude, très cordiale, m’avait prouvé une fois de plus combien j’étais ancré dans la maison, et j’avais deviné, derrière la froideur voulue de la jeune fille, la palpitation d’un cœur qui ne veut pas se livrer. J’habitais, au second étage, une pièce d’angle, avec une fenêtre qui donnait sur le devant du château. Je me plaçai derrière le rideau de manière à bien voir, sans être vu, la montée dans la voiture. C’était une victoria encombrée de couvertures fourrées et attelée du même cheval bai-cerise qui traînait l’autre jour la charrette anglaise. C’était aussi le même cocher qui se tenait sur le siège, son fouet en main, avec la même immobilité impassible dans sa livrée brune. Le marquis parut, puis Charlotte. Sous le voile et d’en haut, je ne distinguai pas ses traits, à elle, et quand elle releva ce voile pour s’essuyer les paupières, je n’aurais su dire si c’étaient les derniers baisers de sa mère et de son frère qui lui donnaient ce petit accès d’émotion nerveuse ou le désespoir d’une résolution trop pénible. Mais je la vis bien, quand la voiture disparut vers la grille, qui tournait la tête ; et comme les siens étaient déjà rentrés, que pouvait-elle regarder ainsi longuement, sinon la fenêtre à l’abri de laquelle je la regardais moi-même ? Puis un massif d’arbres déroba la voiture, qui reparut au bord du lac pour disparaître encore et s’enfoncer sur la route qui traverse le bois de la Pradat, — cette route où l’attendait un souvenir dont j’étais certain qu’il ferait battre plus vite ce cœur enfin troublé, enfin conquis.

Ce sentiment d’orgueil assouvi dura un mois entier, sans une minute d’interruption, et — preuve que j’étais encore dans mes rapports avec cette jeune fille tout intellectuel et psychologique — jamais mon esprit ne fut plus net, plus souple, plus habile au maniement des idées qu’à cette époque. J’écrivis alors mes meilleures pages, un morceau sur le travail de la volonté pendant le sommeil. J’y fis entrer, avec un délice de savant que vous comprendrez, les détails que j’avais notés, depuis ces quelques mois, sur les allées et venues, les hauts et les bas de mes résolutions. J’en avais tenu, comme je vous l’ai dit, le journal le plus précis, analysant, le soir avant de m’endormir, et le matin sitôt réveillé, les moindres nuances de mes états d’âme. Oui, ce furent des journées d’une singulière plénitude. J’étais très libre. Mlle Largeyx et la sœur Anaclet se relayaient pour tenir compagnie à la marquise. Mon élève et moi, nous profitions des belles et douces heures pour nous promener. Sous le prétexte d’enseignement, je lui avais donné le goût des papillons. Armé de la longue canne et du filet de gaze verte, il était sans cesse à courir loin de moi après les Aurores aux ailes bordées d’orange, les Argus bleus, les Morios bruns, les Vulcains bigarrés et les Citrons couleur d’or. Il me laissait seul avec ma pensée. Tantôt nous suivions cette route de la Pradat maintenant parée de toutes les verdures du printemps, tantôt nous remontions du côté de Verneuge, vers cette vallée de Saint-Genès-Champanelle aussi gracieusement jolie que son nom. Je m’asseyais sur un bloc de lave, fragment minuscule de l’énorme coulée épanchée du puy de la Vache, et là, sans plus m’occuper de Lucien, je m’abandonnais à cette disposition étrange qui m’avait toujours montré, dans cette nature sauvage, comme un symbole saisissant de mes doctrines, un type de fatalité implacable, un conseil d’indifférence absolue au bien et au mal. Je regardais les feuilles des arbres s’ouvrir au soleil. Je me rappelais les lois connues de la respiration végétale, et comment, par une simple modification de lumière, la vie de la plante peut être changée. De même l’on devait pouvoir à son gré diriger la vie de l’âme si l’on en connaissait exactement les lois. J’avais déjà réussi à créer un commencement de passion dans l’âme d’une jeune fille séparée de moi par des abîmes. Quels procédés nouveaux et appliqués avec une rigueur ingénieuse me permettraient d’accroître l’intensité de cette passion ? J’oubliais la transparence du ciel, la fraîcheur des bois, la majesté des volcans, le vaste paysage déployé autour de moi, pour ne plus voir que des formules d’algèbre morale. J’hésitais entre des solutions diverses pour ce jour prochain où je tiendrais de nouveau Mlle de Jussat en face de moi dans la solitude du château. Devais-je, à ce moment du retour, jouer l’indifférence, pour la déconcerter, pour la réduire, par l’étonnement d’abord, ensuite par l’amour-propre et la douleur ? Piquerais-je sa jalousie en lui insinuant que l’étrangère de mon soi-disant roman était revenue à Clermont et m’écrivait ? Continuerais-je au contraire la série des déclarations brûlantes, des audaces qui enveloppent, des folies qui grisent ? Je reprenais ces hypothèses successivement, d’autres encore. Je m’y complaisais, pour me témoigner à moi-même que je n’étais pas pris, que le philosophe dominait l’amoureux, que mon Moi enfin, ce puissant Moi dont je m’étais constitué le prêtre, demeurait supérieur, indépendant et lucide. Je m’en voulais, comme d’indignes faiblesses, des rêveries qui, à d’autres instants, remplaçaient ces subtils calculs. C’était surtout dans l’intérieur de la maison qu’elles me prenaient, ces rêveries, et devant les portraits de Charlotte épars sur les murs du salon, sur les tables, dans la chambre de Lucien. Des photographies de toute grandeur la représentaient à six ans, à dix ans, à quinze, et j’y pouvais suivre l’histoire de sa beauté, depuis la grâce mignonne des premières années jusqu’au charme frêle d’aujourd’hui. Les traits changeaient de l’une à l’autre de ces photographies, jamais le regard. Il restait le même dans les yeux de l’enfant et dans ceux de la jeune fille, avec ce je ne sais quoi de sérieux, de tendre et de fixe qui révèle la sensibilité trop profonde. Il s’était posé ainsi sur moi, et de m’en souvenir me remuait d’une émotion confuse. Ah ! Pourquoi ne m’y livrais-je pas entièrement ? Pourquoi ma vanité s’acharnait-elle à ne pas s’y complaire ? Mais pourquoi, sur tant de ces portraits, Charlotte se trouvait-elle à côté de son frère André ? Quelle fibre secrète de haine cet homme avait-il, par sa seule existence, touchée dans mon cœur, que de voir simplement son image auprès de celle de sa sœur desséchait soudain ma tendresse et ne laissait plus subsister en moi que la volonté ? Quelle volonté ?… J’osais me la formuler, maintenant que je me croyais sûr d’avoir pris ce cœur à mon piège. Oui, je voulais être l’amant de Charlotte… Et après ? Après ? je me forçais à n’y pas réfléchir, de même que je me forçais à détruire les instinctifs scrupules d’hospitalité violée qui me remuaient. Je ramassais les plus mâles énergies de ma pensée et je m’enfonçais dans l’âme davantage encore mes théories sur le culte du Moi. Je sortirais de cette expérience enrichi d’émotions et de souvenirs. Telle était l’issue morale de l’aventure, L’issue matérielle était le retour chez ma mère, une fois mon préceptorat fini. Lorsque les scrupules s’éveillaient trop vivement, et qu’une voix intérieure me disait : « Et Charlotte ? As-tu le droit de la traiter ainsi en simple objet de ton expérience ? » je prenais mon Spinoza, et j’y lisais le théorème où il est écrit que notre droit a pour limite notre puissance. Je prenais votre Théorie des passions, et j’y étudiais vos phrases sur le duel des sexes dans l’amour, — « C’est la loi du monde, » raisonnais-je, « que toute existence soit une conquête, exécutée et maintenue par le plus fort aux dépens du plus faible. Cela est vrai de l’univers moral comme de l’univers physique. Il y a des âmes de proie comme il y a des loups, des chats-pards et des éperviers. » Cette formule me paraissait forte, neuve et juste ; je me l’appliquais, et je me répétais : « Je suis une âme de proie, une âme de proie, » avec un furieux accès de ce que les mystiques appellent l’orgueil de la vie, parmi les verdures nouvelles, sous le ciel bleu, au bord de la claire rivière qui des montagnes descend vers le lac ! C’était ma façon, à moi, de communier avec l’aveugle, la sourde, la malfaisante nature.

Cette ivresse de ma fierté victorieuse fut dissipée par un fait inattendu. Le marquis écrivit qu’il rentrait au château, mais seul, Mlle de Jussat, toujours souffrante, restait à Paris, installée chez une sœur de sa mère. Lorsque la marquise nous communiqua cette nouvelle, nous étions à table. J’entrai dans un spasme de colère si violent qu’il m’étonna moi-même, et que je dus, sous le prétexte d’un éblouissement subit, quitter le dîner. J’aurais crié, brisé un objet, manifesté par quelque folie le mouvement de rage qui me secouait l’âme. Dans la fièvre de vanité qui m’exaltait depuis le départ de Charlotte, j’avais tout prévu, excepté que cette jeune fille aurait assez de caractère, même amoureuse, pour ne pas rentrer à Aydat. C’était si simple, le moyen qu’elle avait trouvé d’échapper à son sentiment ; si simple, mais si souverain, si définitif. La merveilleuse tactique de ma psychologie devenait aussi vaine que le mécanisme du canon le plus savant contre un ennemi réfugié hors de portée. Que pouvais-je sur elle, si elle n’était pas là ? Bien, absolument rien, et la rejoindre, m’était interdit. La vision de mon impuissance surgit si forte, si douloureuse, elle remua si profondément mon système nerveux, que je ne dormis ni ne mangeai entre cette lettre et l’arrivée du marquis lui-même. J’allais apprendre si cette résolution excluait toute espérance de contre-ordre, s’il ne restait aucune chance que la jeune fille revînt pour la fin de juillet, pour le mois d’août, pour septembre. Mon engagement durait jusqu’au milieu d’octobre. Mon cœur battait, ma gorge était serrée, tandis que nous nous promenions, Lucien et moi, dans la gare de Clermont, attendant le train de Paris vers les six heures. Dans l’excès de mon impatience, j’avais obtenu qu’on nous laissât venir au-devant du père. La locomotive entre en gare. M. de Jussat met sa tête fine et ravagée à une portière. Je dis, au risque de lui ouvrir les yeux sur mes sentiments :

— « Et Mademoiselle Charlotte ? »

— « Mais, merci, merci, » répond-il en me serrant la main avec effusion ; « le médecin dit qu’elle a un trouble nerveux très profond… Il parait que la montagne ne lui vaut rien… Et moi, qui ne me porte bien que là-haut !… Vraiment, c’est pénible, très pénible… Enfin, nous essaierons d’une longue cure d’eau froide à Paris, et puis de Ragatz peut-être… »

Elle ne revenait pas !… Si jamais j’ai regretté, mon cher maître, à titre de document psychologique, le cahier fermé que j’ai brûlé, c’est assurément aujourd’hui, et ce tableau quotidien de mes pensées depuis le soir de juin où le marquis m’annonçait ainsi l’absence définitive de sa fille. Ce tableau allait jusqu’au mois d’octobre, où une circonstance, impossible alors à prévoir, changea brusquement le cours probable des choses. Vous y auriez trouvé, comme dans un atlas d’anatomie morale, une illustration de vos belles analyses sur l’amour, le désir, le regret, la jalousie, la haine. Oui, durant ces quatre mois, j’ai traversé toutes ces phases. Ce fut d’abord une tentative insensée mais trop naturelle, persuadé comme j’étais que l’absence de Charlotte prouvait seulement sa passion. Je lui écrivis. Dans cette lettre, savamment composée, je commençais par lui demander pardon pour mon audace du bois de la Pradat, et je renouvelais cette audace d’une manière pire, en lui traçant une peinture brûlante de mon désespoir loin d’elle. C’était, cette lettre, une déclaration plus folle encore que l’autre, et si hardie qu’une fois l’enveloppe disparue dans la petite boite au bureau de poste du village où j’étais allé la porter moi-même, j’eus de nouveau peur. Deux jours, trois jours se passèrent ; pas de réponse. La lettre du moins ne me revenait pas, comme je l’avais tant craint, sans même avoir été ouverte. À ce moment même, la marquise achevait ses préparatifs pour partir à son tour et rejoindre sa fille. Sa sœur occupait à Paris, rue de Chanaleilles, un hôtel assez vaste pour qu’elle y pût céder à ces dames un appartement suffisant. Hôtel de Sermoises, rue de Chanaleilles, Paris… que j’ai eu d’émotions alors à écrire cette adresse, non pas une fois, mais cinq ou six ! Je calculai, en effet, que la tante de la jeune fille ne surveillait pas étroitement sa correspondance, au lieu que sa mère la surveillerait. Il fallait profiter du temps où cette dernière était encore à Aydat et redoubler l’impression certainement produite par ma lettre. J’écrivis donc chaque jour, jusqu’au départ de la marquise, des lettres pareilles à cette première, et je n’avais aucune peine à y jouer l’amour. Mon passionné désir de faire revenir Charlotte était sincère, — aussi sincère que peu raisonnable. J’ai su depuis qu’à chaque arrivée nouvelle de ces dangereuses missives, et sitôt mon écriture reconnue, elle demeurait des heures à lutter contre la tentation d’ouvrir l’enveloppe. Puis elle l’ouvrait. Elle lisait et relisait ces pages, dont le poison agissait sûrement. Comme elle ignorait la découverte qui m’avait rendu maître de son secret, elle ne pensait pas à se défendre contre l’opinion que je pouvais concevoir d’elle. Pour se justifier de cette lecture, elle se disait sans doute que je l’ignorerais toujours, comme j’ignorais son amour naissant. Ces quelques lettres la touchèrent même si vivement qu’elle les conserva. On a retrouvé leurs cendres dans la cheminée de sa chambre. Elle les y a brûlées la nuit de sa mort. Je soupçonnais bien l’effet troublant de ces pages que je griffonnais la nuit, exalté par la pensée que je lirais là mes dernières cartouches, et cela ressemblait bien à des coups de fusil dans un brouillard, puisque aucun signe ne m’avertissait qu’à chaque fois j’atteignais celle que je visais, droit ou cœur. Cette incertitude absolue, je l’avais d’abord interprétée à mon avantage. Puis, quand la mère eut quitté le château pour rejoindre sa fille, je me vis dans l’impossibilité d’écrire à nouveau, et je trouvai dans le silence de Charlotte la preuve la plus évidente, non point qu’elle ne m’aimait pas, mais qu’elle mettait toute sa volonté à vaincre cet amour et qu’elle y réussirait. « Hé bien ! » me dis-je, « il faut y renoncer, puisque je ne peux plus l’atteindre, et voilà qui est fini… » Je me prononçais cette phrase à voix haute, seul dans ma chambre, on entendant rouler la voiture qui, cette fois, emportait la marquise. M. de Jussat et Lucien l’accompagnaient jusqu’aux Martres-de-Veyre, où elle allait prendre le train. « Oui, » répétai-je, « voilà qui est fini. Qu’est-ce que cela me fait, puisque je ne l’aime pas ?… » À la minute, cette idée me laissa relativement tranquille, et sans autre trouble qu’une sensation vague de gêne à la poitrine, comme il arrive dans les vives contrariétés. Je sortis, afin de secouer même cette gêne, et, par une de ces bravades solitaires avec lesquelles je me plaisais à me prouver ma force, je me dirigeai vers la place où j’avais osé parler de mon amour à Charlotte. Afin de mieux m’attester ma liberté d’âme, j’avais pris sous mon bras un livre nouveau que je venais de recevoir, une traduction des lettres de Darwin. Le jour était voilé, mais presque brûlant. Une espèce de simoun, un vent venu de la Limagne et du sud, chauffait de son haleine les branches maintenant vertes des arbres. À mesure que j’avançais, ce vent me brisait les nerfs. Je voulus attribuer à son influence le grandissement de ma gène. Après quelques recherches infructueuses à travers le bois de la Pradat, je finis par trouver la clairière où nous nous étions assis, Charlotte et moi, — la pierre, — le bouleau. Il frémissait tout entier au souffle de ce vent, avec son feuillage dentelé dont l’ombre était plus épaisse aujourd’hui. Je m’étais promis de lire mon livre à cette place. Je m’assis et j’ouvris le volume. Il me fut impossible d’aller au delà d’une demi-page… Voici que les souvenirs m’envahissaient, m’obsédaient, me montrant la jeune fille sur cette même pierre, rangeant les brins de ses muguets, puis debout, appuyée contre cet arbre, puis affolée et fugitive, sur l’herbe du sentier. Une douleur indéfinissable montait, montait en moi, oppressant mon cœur, étouffant ma respiration, brûlant mes yeux de larmes, et je constatai avec épouvante qu’à travers tant de complications, d’analyses et de subtilités, j’étais devenu, sans m’en douter, éperdument amoureux de l’enfant qui n’était pas là, qui n’y serait plus jamais.

Cette découverte, si étrangement inattendue, et d’un sentiment si contraire au programme réfléchi de mon aventure, s’accompagna presque aussitôt d’une révolte et contre ce sentiment et contre l’image de celle qui m’en infligeait la douleur. Je ne passai pas un jour, durant les longues semaines qui suivirent, sans me débattre contre cette honte d’être pris à mon propre piège, et sans subir un accès d’amère rancune contre l’absente. Je reconnaissais la profondeur de cette rancune à la joie infâme qui m’inondait le cœur lorsque le marquis recevait une lettre de Paris, qu’il la lisait d’un sourcil froncé, et qu’il soupirait : « Charlotte n’est toujours pas bien… » J’éprouvais une consolation insuffisante, misérable, mais une consolation tout de même, à me dire que, moi aussi, je l’avais blessée d’une blessure envenimée et lente à se fermer. Il me semblait que ce serait là ma vraie vengeance, si elle continuait, elle, de souffrir, et si je guérissais, moi, le premier. Je faisais appel au philosophe que je m’étais enorgueilli d’être pour abolir en moi l’amoureux. Je reprenais mon vieux raisonnement : « Il y a des lois de la vie de l’âme et je les connais. Je ne peux pas les appliquer à Charlotte, puisqu’elle m’a fui. Serai-je incapable aussi de me les appliquer à moi-même ? » Et je méditais sur cette nouvelle question : « Y a-t-il des remèdes contre l’amour ?… » — « Oui, » me répondais-je, « il y en a, et je les trouverai. » Mes habitudes d’analyse quasi mathématique se mettaient au service de mon projet de guérison, et je décomposais le problème en ses éléments d’après la méthode des géomètres. Je réduisais cette question à cette autre : « Qu’est-ce que l’amour ? » à quoi je répondais brutalement par votre définition ; « L’amour, c’est l’obsession du sexe. » Or, comment se combat une obsession ? Par la fatigue physique, qui suspend, qui du moins diminue le travail de la pensée. Je m’astreignis donc et j’astreignis mon élève à de longues marches. Les jours où je n’avais pas de classe à lui faire, le dimanche et le jeudi, je partais, seul, dès la première pointe du matin, après avoir arrêté l’heure et l’endroit où Lucien me rejoindrait avec la voiture. Je me faisais réveiller vers les deux heures. Je sortais du château dans ce demi-crépuscule froid qui précède le lever de l’aurore. J’allais droit devant moi, frénétiquement, choisissant les pires coursières, m’attaquant dans mes ascensions des puys les plus rapprochés aux côtés abrupts, presque inaccessibles. Je risquais de me casser les reins en dévalant le long des sables fuyants des cratères, ou sur les escaliers des crêtes de basalte. N’importe. J’allais dans la nuit finissante. La ligne orangée de l’aurore gagnait le bord du ciel. Le vent du jour nouveau fouettait ma face. Les étoiles se fondaient comme des pierreries noyées dans le flot d’un azur d’abord tout pâle, puis tout foncé. Le soleil allumait sur les fleurs, les arbres, les herbes, un étincellement de rosée brillante. J’essayais de me procurer la sauvage griserie animale que j’avais connue jadis dans des courses semblables. Persuadé, comme je le suis, des lois de l’atavisme préhistorique, je m’efforçais, par cette sensation de la marche forcée et celle des hauteurs, d’éveiller en moi l’esprit rudimentaire de la brute ancestrale, de l’homme des cavernes dont je descends, moi comme les autres. Je parvenais ainsi à une sorte de délire farouche, mais qui n’était ni la paix rêvée ni la joie, et qui s’interrompait à la moindre réminiscence de mes relations avec Charlotte. Le détour d’un chemin que nous avions suivi ensemble, la nappe bleue du lac aperçue d’un sommet, la ligne ardoisée des toits du château profilés à travers l’espace, moins que cela, le feuillage mobile d’un bouleau et son fût argenté, sur un écriteau le nom d’un village dont elle avait parlé un jour, cela suffisait, et cette frénésie factice cédait la place à la cuisante douleur du regret qu’elle ne fût pas auprès de moi. Je l’entendais me dire de sa voix timbrée finement : « Regardez donc… » comme elle disait autrefois quand nous errions ensemble dans ce même horizon de montagnes, en ces temps-là glacé de neiges, — mais la fleur vivante de sa beauté s’y épanouissait, — maintenant paré de verdure, — mais la fleur vivante en était retirée. Et cette sensation de son absence devenait plus intolérable encore à retrouver Lucien, qui ne manquait jamais de me parler d’elle. Il l’aimait, il l’admirait si tendrement, et dans son ingénuité il me donnait tant de preuves qu’elle était si digne d’être admirée et d’être aimée ! Alors la lassitude physique se résolvait en un pire énervement, et des nuits suivaient, d’une insomnie agitée, comme empoisonnée d’amertume, dans lesquelles il m’arrivait de pleurer tout haut, indéfiniment, en criant son nom comme un aliéné.

— « C’est par la pensée que je souffre, » me dis-je après avoir vainement demandé le remède aux grandes fatigues. « Attaquons la pensée par la pensée… » Il y eut donc une seconde période durant laquelle je voulus déplacer le centre même de mes forces d’esprit. J’entrepris l’étude la plus complètement opposée à toute préoccupation féminine. Je dépouillai en moins de quinze jours, la plume à la main, deux cents pages de cette Physiologie de Beaunis emportée dans ma malle, et les plus dures pour moi, celles qui traitent de la chimie des corps vivants. Mes efforts pour entendre et pour résumer ces analyses, qui exigent le laboratoire, eurent beau être suprêmes, je n’arrivai qu’à m’hébéter l’intellect et je me trouvai moins capable de résister à l’idée fixe. Je reconnus que je faisais de nouveau fausse route. La vraie méthode n’était-elle pas plutôt celle que professait Gœthe : appliquer sa pensée à la douleur même dont on veut se délivrer ? Ce grand esprit, qui a su vivre, mettait ainsi en pratique la théorie exposée dans le cinquième livre de Spinoza et qui consiste à dégager derrière les accidents de notre vie personnelle la loi qui les rattache à la grande vie de l’Univers, M. Taine, dans d’éloquentes pages sur Byron, nous conseille de même de « nous comprendre », afin que « la lumière de l’esprit produise en nous la sérénité du cœur ». Et vous, mon cher maître, que dites-vous d’autre dans la préface de votre Théorie des passions : « Considérer sa propre destinée comme un corollaire dans cette géométrie vivante qui est la nature, et par suite comme une conséquence inévitable de cet axiome éternel dont le développement indéfini se prolonge à travers le Temps et l’Espace, tel est l’unique principe de l’affranchissement. » Et que fais-je d’autre, à cette heure, en rédigeant ce mémoire, que de me conformer à ces maximes ? Puissent-elles me réussir mieux qu’alors ! J’essayai, en effet, à cette époque, de résumer, dans une espèce de nouvelle autobiographique, l’histoire de mes sentiments pour Charlotte, J’y supposais — voyez comme le hasard se charge parfois de réaliser étrangement nos rêves — un grand psychologue consulté par un jeune homme ; et, vers la fin, le psychologue rédigeait, à l’usage du malade moral venu à lui, un diagnostic passionnel avec indication des causes. J’écrivis ce morceau pendant le mois d’août et sous l’influence accablante de la plus torride chaleur. J’y consacrai quinze séances environ, poussées de dix heures du soir à une heure du matin, toutes fenêtres ouvertes, avec le vol autour de ma lampe allumée des grands sphinx de nuit, de ces larges papillons de velours sombre qui portent sur leur corselet l’empreinte blanche d’une tête de mort. La lune se levait, inondant de ses clartés bleuâtres le lac où couraient des reflets nacrés, les bois dont le mystère s’approfondissait, et la ligne des volcans éteints, — ces volcans pareils à ceux que mon père montrait à mes yeux d’enfant à travers le télescope dans cette lune elle-même. Je posais ma plume pour m’abimer, devant ce paysage muet, dans une de ces rêveries cosmogoniques dont j’étais coutumier jadis. Comme aux temps où la parole de ce pauvre père me révélait l’histoire du monde, je revoyais la nébuleuse primitive, puis la terre détachée d’elle, et la lune détachée de la terre. Cette lune était morte aujourd’hui, et la terre mourrait aussi. Elle allait, se glaçant de seconde en seconde. La suite imperceptible de ces secondes, s’additionnant durant des milliers d’années, avait déjà éteint l’incendie des volcans d’où jaillissait autrefois, brûlante et dévastatrice, la lave sur laquelle posait le château. En se refroidissant, cette lave avait dressé comme une barrière au cours d’eau qui s’étalait maintenant en lac, et l’eau de ce lac irait aussi s’évaporant, à mesure que l’atmosphère irait diminuant, — ces quatorze pauvres kilomètres d’air respirable qui environnent la planète. Je fermais les yeux, et je le sentais rouler, ce globe mortel, à travers le vide infini, inconscient des petits univers qui vont et qui viennent sur lui, comme l’immense espace est inconscient des soleils, des lunes et des terres. La planète roulera ainsi quand elle ne sera plus qu’une boule sans air et sans eau, d’où l’homme aura disparu, comme les bêtes et comme les plantes. Au lieu de me procurer la sérénité du contemplateur, cette vision de l’irrémédiable écoulement me faisait me ramasser et sentir avec terreur cette conscience de ma personne, la seule réalité que j’eusse à moi, et pendant combien de temps ? À peine un point et un moment ! Je me souvenais alors d’une phrase naïve que Marianne disait en pleurant, un jour que je lui avais fait de la peine : « On n’a que soi… » répétait cette fille a travers ses larmes, « on n’a que soi… » Et moi aussi je les redisais, ces syllabes, et j’en extrayais tout le sens. Puisque, dans cette fuite irréparable des choses, ce point et ce moment de notre conscience demeurent notre unique bien, il faut en exalter, en exaspérer l’intensité. Je repoussais les papiers sur lesquels j’étais en train d’écrire ma confession plus ou moins doctement commentée. Je sentais, avec une évidence affreuse, que cette intensité souveraine de l’émotion, seule Charlotte me la procurerait si elle était dans cette chambre, assise sur ce fauteuil, couchée sur ce lit, unissant sa chair périssable à ma chair périssable, son âme condamnée à mon âme condamnée, sa fugitive jeunesse à ma jeunesse ; et comme tous les instruments d’un orchestre s’accordent pour produire une note unique, toutes ces forces diverses de mon être, les intellectuelles, les sentimentales, les sensuelles, s’accordaient dans un cri aigu de désir. Hélas ! de savoir les causes de ce désir en exaspérait encore la folie, et la vision de l’univers avivait en moi la frénésie de la vie personnelle au lieu de la calmer.

La phrase de Marianne, subitement revenue à ma pensée, me fit souvenir des temps dont je vous ai parlé, et des ardeurs que j’avais connues alors. Je me dis que sans doute je me trompais sur moi-même en me croyant un abstrait, un intellectuel pur. Depuis des mois et des mois que j’étais entièrement sage, ne vivais-je pas au rebours de mon caractère ? Les phénomènes de passion pour Charlotte dont j’étais le théâtre ne dérivaient-ils pas simplement d’une chasteté trop prolongée ? Peut-être ce désir n’avait-il rien de psychologique, et manifestait-il une apoplexie de jeunesse, un excès de sève à dépenser ? « Ce serait alors un prurit de désirs à détruire par l’assouvissement. » Sous le prétexte de quelque affaire de famille à régler, j’obtins du marquis huit jours de vacances, et j’arrivai à Clermont bien résolu de m’y livrer à la plus violente frénésie de débauche avec la première créature venue. Comme j’avais, ces temps derniers, pensé à Marianne à cause du mot que je vous ai cité, je la cherchai. J’eus tôt fait de la retrouver. Ce n’était plus la simple ouvrière d’autrefois. Un propriétaire de campagne l’entretenait ; il l’avait installée, nippée, et, ne venant à la ville qu’un jour sur huit, ce protecteur lui laissait une liberté de petite bourgeoise. Cette demi-métamorphose, jointe à la résistance qu’elle m’opposa d’abord, donnaient à la reprise de cette ancienne histoire un rien de piquant et qui m’amusa vingt-quatre heures. La pauvre fille conservait pour moi, malgré mes duretés lors de notre rupture, un sentiment tendre, et, le surlendemain de mon arrivée, ayant tout organisé pour bien tromper la surveillance maternelle, je passai la nuit dans sa chambre. Mon cœur battait, tandis que je montais l’escalier de la maison qu’elle habitait rue Tranchée-des-Gras, pas très loin de la sombre cathédrale, que je contournai pour aller chez elle. Cette rentrée dans le monde des sens m’émouvait comme un renouveau d’initiation. J’allais savoir jusqu’à quel degré le souvenir de Charlotte gangrenait mon âme. Assis au pied du lit, je regardais se dévêtir cette femme sur qui je m’étais rué dans la première fureur de la puberté. Elle était lourde, mais jeune, fraîche et robuste. Ah ! comme l’image de Mlle de Jussat se fit présente à cette minute, et sa silhouette de frêle statuette grecque, et la délicatesse devinée de son corps gracile ! Comme cette image était encore là vivante devant mes yeux, tandis qu’étendu dans le lit, j’étreignais ma première maîtresse, avec une ardeur de brutalité qui se mélangeait d’une tristesse infinie ! Cette créature était une simple fille du peuple et qui ne raisonnait guère. Mais les plus matérielles ont d’étranges finesses quand elles aiment, et celle-là m’aimait à sa façon. Je m’aperçus qu’elle aussi n’éprouvait plus auprès de moi les sensations anciennes. Je la vis s’exalter sous mes caresses, puis, au lieu de cette fougue heureuse d’autrefois, elle parut déçue dans son désir, comme déconcertée par mes regards, comme gagnée par ma tristesse, et elle me dit, dans l’intervalle de nos baisers :

— « Qu’as-tu qui te peine ?… » et, employant une locution bien clermontoise : « Je ne t’ai plus vu si triste, » et, plaisantant avec la bonhomie matoise des Auvergnats : « C’est quelque femme mariée qui t’a monté le coup… Il est assez long ton cou, tu n’as pas besoin qu’on te le hausse… »

Elle m’avait, en commentaire de son mauvais jeu de mots, mis ses deux mains autour du cou, deux grosses mains aux doigts épais. — Celles de Charlotte étaient si fines, aussi fines que son délicat esprit comparé à la vulgarité de Marianne. Ce qui me désespérait, ce qui me serra le cœur aux paroles de cette dernière, ce ne fut ni cette vulgarité, ni ce contraste. Non. Mais fallait-il que j’eusse l’âme malade pour que même cette créature s’en aperçût ? Je réagis cependant contre cette impression, je me moquai de ses hypothèses, et je me forçai à des transports d’un libertinage bestial dont le plus clair résultat fut que je rentrai, au matin, avec un débordement d’amertume. Il me fut impossible de retourner chez la fille, impossible d’aller chez d’autres. Je passai les quelques jours qui me restaient à me promener avec ma mère, qui, me voyant plongé dans une mélancolie profonde, s’en inquiétait et en redoublait la profondeur par ses questions. Ce fut au point que je vis approcher l’instant du retour au château avec un soulagement. Du moins j’allais y vivre parmi mes souvenirs. Un coup terrible m’y attendait, qui me fut porté par le marquis dès mon arrivée.

— « Une bonne nouvelle, » me dit-il, sitôt qu’il me vit. « Charlotte va mieux. Et une autre aussi bonne… Elle se marie… Oui, elle accepte M. de Plane. Mais, c’est vrai, vous ne savez pas : un ami d’André qu’elle avait refusé une fois, et maintenant elle veut bien… » Et il continua, revenant comme à son habitude sur lui-même : « Oui, c’est une très bonne nouvelle, car, voyez-vous, je n’ai plus beaucoup à vivre… Je suis frappé, très frappé… »

Il pouvait me détailler ses maux imaginaires, m’analyser tant qu’il voulait son estomac, sa goutte, son intestin, ses reins, sa tête ; je ne l’écoutais pas plus qu’un condamné à qui l’on vient d’annoncer la sentence n’écoute les propos de son geôlier. Je ne voyais que le fait, pour moi si douloureux à cette seconde. Vous qui avez écrit des pages admirables sur la jalousie, mon cher maître, et sur les ravages que produit dans l’imagination d’un amant la seule pensée des caresses d’un rival, vous devinez quel cuisant poison cette nouvelle versa sur ma blessure. Mai, juin, juillet, août, septembre, — il y avait presque cinq mois que Charlotte était partie, et cette blessure, au lieu de se cicatriser, était allée s’élargissant, s’envenimant jusqu’à cette dernière atteinte, qui m’achevait. Cette fois, je n’avais plus même la cruelle consolation de me dire que du moins ma souffrance était partagée. Ce mariage ne me démontrait-il pas qu’elle était guérie de son sentiment pour moi, tandis que j’agonisais de mon sentiment pour elle ? Ma fureur s’exaspérait encore à me dire que cet amour, né de la veille, m’avait été arraché juste au moment où j’allais pouvoir le développer dans sa plénitude, à l’heure précise de l’action décisive. Il doit y avoir de cette rage-là chez le joueur qui, forcé de quitter la table, apprend la sortie du numéro sur lequel il voulait ponter et qui lui aurait ramené trente-six fois sa mise. J’en venais à me reprocher de n’avoir pas tout quitté, sitôt Charlotte partie ; de ne pas l’avoir suivie, avec les quelques cents francs que je possédais déjà de par moi. C’était trop tard. Je la voyais à Paris, où je savais que M. de Plane passait un congé, recevant son fiancé dans le demi-tête-à-tête d’une familiarité permise, sous les yeux indulgents de la marquise. Ils étaient pour cet homme maintenant, ces sourires fiers et intimidés, ces regards tendres et troublés, ces passages de pâleur et de rougeur pudique sur ce délicat visage, ces gestes d’une grâce toujours un peu farouche. Enfin, elle l’aimait, puisqu’elle l’épousait. Et il m’apparaissait semblable à ce comte André dont je retrouvais là encore la détestable influence, et que je me reprenais à haïr dans le fiancé de sa sœur, confondant ces deux gentilshommes, ces deux oisifs, ces deux officiers, dans la même antipathie forcenée. Vaines et puériles colères que je promenais dans les bois déjà revêtus de ces vagues teintes blondes qui vont se changer en teintes rousses ! Les hirondelles se rassemblaient pour le départ. Comme la chasse avait commencé, sans cesse des coups de fusil partaient auprès d’elles, et alors elles s’épouvantaient, elles s’enlevaient, serrées et frémissantes, d’un vol plus rapide, un vol pareil à celui dont s’était échappé le sauvage oiseau que j’avais cru abattre un jour. Du côté de Saint-Saturnin, les coteaux plantés de vignes étalaient par grappes encore rouges les raisins bientôt mûrs pour la vendange. Je regardais les ceps veufs de fruits, ceux que les grêles du printemps avaient hachés dans leur fleur. Ainsi était morte sur place, avant d’être mûre, ma vendange, à moi, vendange d’émotions enivrantes, de félicités douces, de brûlantes extases. J’éprouvais un morne et indéfinissable plaisir à chercher partout dans le paysage des symboles de mon sentiment ; l’alchimie de la douleur m’avait, pour une courte période, purifié de tout calcul. Si je fus jamais un véritable amant et livré sans réflexion au cruel va-et-vient des regrets, des souvenirs et des désespoirs, c’est alors, durant ces journées qui devaient être les dernières de mon préceptorat. Le marquis, en effet, annonçait l’intention de rapprocher son départ. Il avait abdiqué son hypocondrie, et, allègre, ses yeux gris tout clairs dans son teint moins rouge, il me disait :

— « Je l’adore, moi, mon futur gendre… Je voudrais que vous le connussiez… C’est loyal, c’est brave, c’est bon, c’est fier. Du vrai sang de gentilhomme dans les veines… Enfin, comprenez-vous les femmes ? En voilà une qui n’est pas plus folle qu’une autre, au contraire, n’est-ce pas ? Il y a deux ans, on le lui offre. Elle dit non. Voilà mon garçon qui perd la tête et qui va là-bas pour en revenir à moitié mort… Et puis, c’est oui… Vous savez, j’ai toujours pensé qu’il y avait de cette amourette-là dans sa maladie nerveuse… Je m’y connais. Je me disais : elle aime quelqu’un… C’était lui. Et s’il n’avait plus voulu d’elle, tout de même ?… »

Je vous cite ce discours entre vingt autres ; il vous expliquera comment je trouvais à chaque minute une occasion de m’ensanglanter le cœur. Non, ce n’était pas M. de Plane que Charlotte avait aimé cet hiver ; mais elle avait aimé, voilà qui était certain. Nos existences s’étalent croisées en un point, comme les deux routes que je voyais, de ma fenêtre, se couper toutes deux, l’une qui descend des montagnes et va vers le bois fatal de la Pradat, l’autre qui remonte vers le puy de la Rodde. Il m’arrivait, tout seul, à la tombée du jour, de regarder les voitures suivre l’une et l’autre de ces deux routes. — Après s’être presque effleurées, elles se perdaient vers des directions contraires. Ainsi s’étaient séparées nos destinées, et pour toujours. La baronne de Plane vivrait dans le monde, à Paris, et cela me représentait un tourbillonnement de sensations inconnues et fascinantes, dans le décor d’une fête ininterrompue. Moi, je la connaissais trop bien, ma vie prochaine. En pensée, je me réveillais dans la petite chambre de la rue du Billard. En pensée, je suivais les trois rues qu’il faut prendre pour aller de là jusqu’à la Faculté. J’entrais dans le palais de l’Académie, bâti en briques rouges, et je gagnais la salle des conférences avec ses murs nus, garnis de tableaux noirs. J’écoutais le professeur analyser quelque auteur de licence ou d’agrégation. Cela durait une heure et demie, puis je revenais, ma serviette sous mon bras, par les froides ruelles de la vieille ville, car il m’y faudrait séjourner cette année encore, n’ayant pas travaillé de manière à subir mon examen avec succès. Je continuerais d’aller et de venir dans ce décor de maisons noires, avec cet horizon de montagnes neigeuses, de voir le père et la mère du petit Émile assis à leur fenêtre et jouant au mariage, le vieux Limasset lisant son journal dans l’angle du café de Paris, les omnibus de Royat au coin de Jaude. Oui, j’en étais descendu là, mon cher maître, à cette misère des esprits sans psychologie, et qui, s’attachant à la forme extérieure de la vie, n’en pénètrent pas l’essence. Je méconnaissais ma foi ancienne dans la supériorité de la Science, à qui trois mètres carrés d’une chambrette suffisent, pour qu’un Spinoza ou un Adrien Sixte y possède l’immense univers en le comprenant. Ah ! J’ai été bien médiocre dans cette période d’impuissantes convoitises et d’amour vaincu ! J’ai bien maudit, et avec quelle injustice, cette existence d’études abstraites que j’allais reprendre ! Et comme je voudrais aujourd’hui que c’eût été là en effet mon sort, et me réveiller, pauvre étudiant près la Faculté des lettres de Clermont, locataire du père d’Émile, élève du vieux Limasset, le passant morose de ces ruelles noires, — mais un innocent ! un innocent ! Et non pas celui qui a traversé ce que j’ai traversé, et qu’il faut dire,