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Le Docteur Quesnay/2

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Félix Alcan (p. 93-151).


QUESNAY CHEZ Mme DE POMPADOUR.




I. Quesnay médecin de la favorite. — II. Affaires auxquelles il fut mêlé : Latude, la comtesse d’Estrade. — III. Ses rapports avec Louis XV ; sa noblesse. — IV. Son entresol. — V. Son crédit ; son caractère. — VI. Ses ouvrages médicaux et scientifiques. — VII. Sa philosophie.


I.


Quesnay, venons-nous de dire, était installé à Versailles, lorsque parut l’arrêt du conseil relatif au collège de St-Côme. Il était depuis peu de temps chez Mme de Pompadour.

Au printemps de 1745, la favorite, qui portait encore le nom de Mme d’Étioles, avait été logée dans l’appartement qu’avait occupé Mme de Mailly. Le 15 septembre, elle avait été « présentée » sous la conduite de la princesse de Conti, accompagnée de Mme de Lachau-Montauban et de la comtesse d’Estrade.

Quatre ans plus tard, elle était assez puissante pour obtenir le renvoi de Maurepas[1]. Elle avait joué la comédie de l’empoisonnement, et fait coucher dans son antichambre, muni d’une provision de contrepoison, son chirurgien qui ne la quittait pas et la grondait de ce qu’elle acceptait une limonade préparée par un autre que par lui[2].

Vers cette époque, au commencement de 1749 ou à la fin de 1748, elle avait pris un médecin à demeure. Quesnay avait été choisi sur la double recommandation du duc Villeroy et de cette comtesse d’Estrade[3], dont nous avons déjà cité le nom et qui se disait cousine de Mme de Pompadour parce qu’elle était veuve d’un neveu de Le Normand. Ce semblant de parenté lui avait valu la place de dame d’atours de Mesdames, sœurs de Louis XV[4].

Petite, grasse, « vilaine et maussade[5] », elle était, paraît-il, sujette à des accidents nerveux. Un jour, elle fut malade devant Villeroy. Le duc descendit chercher son médecin qui l’attendait en bas dans sa voiture. C’était Quesnay qui reconnut la nature de la maladie, comprit l’importance de la tenir secrète et fit sortir tout le monde. Mme d’Estrade fut reconnaissante du procédé et vanta à sa cousine la discrétion de Quesnay.

Mme de Pompadour, en l’attachant à sa personne, lui alloua un traitement de 3.000 livres et l’entretint « de tout »[6]. Quesnay obtint, en outre, le titre de médecin consultant du roi[7].

Le service de santé de Louis XV comprenait : un premier médecin, Chycoineau ; un premier médecin ordinaire, Marcot ; des médecins par quartier ; des médecins consultants appointés ; d’autres médecins consultants non appointés. C’est dans cette dernière catégorie qu’entra Quesnay[8]. Il trouva devant lui dans le service l’un de ses anciens adversaires, Astruc.

Quesnay fut « logé en cour », c’est-à-dire dans le grand commun du palais de Versailles — aujourd’hui l’hôpital militaire — et y occupa un petit logement — un « entresol », comme on disait alors — situé au premier étage, sur la rue Saint-Julien, et proche du rez-de-chaussée qu’habitait Mme de Pompadour.

Ce logement, peu luxueux, n’avait que trois pièces : une salle à manger, une chambre à coucher, une chambre de domestique ; au dessous, dans le véritable entresol, étaient une cuisine et une petite pièce.

D’après l’inventaire au décès de Quesnay, se trouvaient dans la salle à manger : une table, six chaises, un porte-habits, un paravent. Aux murs étaient accrochées six cartes de géographies ; sur la cheminée, était une petite glace.

Dans la chambre à coucher, il y avait une couchette en hêtre, un guéridon, un bureau, un secrétaire, un fauteuil, deux bergères, trois chaises en bois doré ; sur la cheminée, une assez grande glace ; aux murs, une dizaine d’estampes représentant des paysages ou des portraits[9].

Mme de Pompadour était impérieuse. Elle n’avait qu’un siège dans sa chambre ; ceux qui la visitaient devaient rester debout ; quand ils étaient d’un rang trop élevé pour être reçus avec aussi peu d’égards, elle se tenait elle-même debout. Envers son médecin, elle était exigeante ; sa santé était délicate ; elle avait souvent des migraines et gardait alors le lit.

« Quesnay, dit le marquis de Mirabeau[10], ne pouvait quitter son poste, ni jour, ni nuit. Quand plus tard il venait chez moi, Mme de Pompadour le descendait à ma porte pour deux heures dans les voyages qu’elle faisait à Paris, et c’était tout[11] ». Dans ces voyages, elle ne disait pas quelquefois quatre paroles, rapporte Mme du Hausset.

Un jour, la marquise reçut sur la tête un portrait du roi qui était pendu au mur et qu’elle fit tomber en fermant un secrétaire ; Quesnay, après avoir ordonné des calmants, la fit saigner par le chirurgien[12]. Il dut aussi la soigner dans des circonstances plus graves ; au dire de Dupont de Nemours, il lui aurait deux fois sauvé la vie. En tout cas, il la suivait dans toutes ses résidences. Au château de St-Hubert, construit pour elle et achevé en 1758, il avait une chambre au premier étage, meublée d’un lit drapé de siamoise de Rouen, d’une bergère, d’un fauteuil et de deux chaises[13].

Mme de Pompadour alla jusqu’à lui demander des conseils « sans lui tout dire » sur les moyens à employer pour retenir le roi près d’elle. Quesnay se tira de cette consultation scabreuse par des prescriptions d’hygiène : « Portez-vous bien, tâchez de bien digérer, faites de l’exercice ». Et le procédé réussit pendant quelque temps, paraît-il, car la favorite dit à sa femme de chambre : « Je crois que le docteur a raison, je me sens tout autre. »

Lorsque sa santé fut tout à fait mauvaise et qu’elle eut de violents battements de cœur, elle fit des infidélités à Quesnay[14]. L’un des médecins qu’elle consulta la fit promener dans sa chambre, soulever un poids, marcher vite pour savoir si les désordres venaient du cœur ou des nerfs. Quesnay, à qui la consultation fut rapportée, dit : « J’ai rarement entendu parler de ce médecin, mais sa conduite est d’un habile homme. »

Les infidélités étaient d’ailleurs passagères ; la marquise retournait vite à Quesnay ; quand elle fit son testament[15], elle l’y inscrivit pour une pension de 4.000 livres.

Il reçut d’elle beaucoup d’autres marques de bienveillance.

Les actes de baptême de ses petits-enfants, recueillis par M. Lorin, en sont une preuve. Le 24 janvier 1750, Mme de Pompadour fut marraine du premier-né de Guillaume-Blaise Quesnay, fils aîné du docteur ; le parrain était d’Argenson, ministre de la guerre. Le 18 mai de la même année, le premier enfant d’Hévin fut tenu sur les fonts baptismaux par le comte de Saint-Florentin et par la comtesse d’Estrade.

En 1753, le 1er juin, le second fils d’Hévin eut pour parrain Machault et pour marraine, la jeune Alexandrine, fille de Mme de Pompadour.

Le 30 mars 1761, celle-ci fut marraine d’un autre enfant d’Hévin, une fille ; son compère était le duc d’Ayen, que Quesnay connaissait avant d’être entré à la Cour.

On voit quel chemin avait fait l’ancien chirurgien de Mantes. Il y a loin de ces actes de baptême où figurent de hauts personnages à ceux que nous avons cités précédemment, au sien, à ceux de ses frères et sœurs.

En 1753, dans la dédicace d’un de ses livres[16], Quesnay a exprimé publiquement sa gratitude à Mme de Pompadour.

« La confiance dont vous m’honorez me donne un avantage sur tous ceux qui, comme moi, vous adressent leurs respects. Elle me met à portée de voir chaque jour le principe même de ces sentiments généreux dont les autres ne ressentent que les effets. Oui, Madame, j’admire sans cesse cette bonté d’âme qui s’étend à tous et qui met tant d’attention à saisir les instants de faire le bien, et tant de souci à en éviter l’éclat. C’est à ce trait qui vous distingue singulièrement que je consacre mon hommage et le respect infini avec lequel je suis, etc. »

Cette épître dut toucher le cœur de la favorite. Voltaire fut moins heureux : dans la dédicace de sa Tragédie de Tancrède (1760) il laissa échapper cette phrase : « Si quelque censeur pouvait désapprouver l’hommage que je vous rends, ce ne pourrait être qu’un cœur né ingrat. » Voltaire semblait rougir de son hommage. Une lettre anonyme, il en pleuvait chez Mme de Pompadour, signala la maladresse de l’écrivain. La lettre passa sous les yeux de Marigny, de Collin, premier valet de chambre de la favorite, de Mme du Hausset et de Quesnay. Tous furent obligés de reconnaître que l’anonyme avait raison.

Cette anecdote montre comment Quesnay vivait dans la maison de Mme de Pompadour. Il était au courant de tout ce qui s’y passait d’important. Il voyait souvent le duc d’Ayen, et très fréquemment Marigny qu’il aimait beaucoup parce qu’il le trouvait simple, peu ambitieux et de bon jugement[17].

« Vous valez votre pesant d’or pour le sens et la capacité pour votre place (la surintendance des beaux-arts) et pour votre modération, dit-il, quand Marigny s’opposa à ce qu’un Le Normand fût ministre de la marine… Il n’y aura pas un vaisseau de pris que Madame n’en soit responsable au public et vous êtes bien sage de ne point songer au ministère pour vous-même[18]. »

Aussi Mme du Hausset puisait-elle, pour écrire ses mémoires, des renseignements auprès du docteur qu’elle appelait son oracle[19].


II.

En raison de sa situation, Quesnay fut mêlé à des affaires, ou désagréables, ou dangereuses. L’une de celles où l’on rencontre son nom est l’affaire Latude.

Quesnay était depuis très peu de temps au service de la favorite quand on vint lui dire qu’on avait découvert un complot dirigé contre elle.

Un aventurier, ancien soldat, puis garçon chirurgien, dont le vrai nom était Jean Henri, mais qui se faisait appeler Danry et qui prit plus tard, sans nul droit, le nom de Mesers de Latude, avait mis à la poste une boîte remplie de poudre pour la tête, d’alun, de vitriol, de larmes bataviques reliées entre elles par des ficelles[20]. Il s’était ensuite rendu à Versailles et avait raconté que, par l’effet du hasard, il avait appris qu’un terrible engin allait parvenir à Mme de Pompadour. Quesnay fut chargé d’ouvrir la boîte quand elle arriva. Il constata qu’elle ne renfermait rien de redoutable ; il observa toutefois qu’en raison de la présence de l’alun et du vitriol, on pouvait se trouver en face d’une tentative criminelle, maladroitement exécutée.

Danry, interrogé, se contredit ; on l’arrêta. Berryer, lieutenant de police, persuadé que le prévenu avait des complices, pria Quesnay d’aller le voir et de tirer de lui quelques renseignements. Le docteur rendit compte de sa visite par la lettre ci-après :

« Mon voyage n’a été d’aucune utilité. Je n’ai vu qu’un hébété, qui cependant a toujours persisté à me parler conformément à sa déclaration, mais d’une manière si embarrassée qu’à peine pouvais-je lui tirer quelques paroles de suite, en sorte que j’ai bien de la peine à les rassembler pour les réduire à quelques idées exactes, si ce n’est que je n’ai rien pu apprendre de nouveau[21]. »

Quelques jours plus tard, Danry adressa à Mme de Pompadour une supplique dans laquelle il avoua sa supercherie. La supplique n’eut pas d’effet. Transféré à Vincennes, Danry s’évada[22]. Caché dans une auberge, pressé par la faim, il écrivit à Quesnay. Sa lettre fut saisie ; la police le remit en prison et s’imagina de plus en plus qu’il avait des complices. Berryer pria le docteur[23] d’aller voir encore une fois l’ancien frater.

Quesnay déféra à ce désir. Danry, après la visite, déclara formellement qu’il n’avait pas de complices et fit remarquer qu’il lui serait avantageux de pouvoir rejeter sa faute sur d’autres. La police resta incrédule. Alors commença la partie lamentable de l’histoire de ce malheureux. Il écrivait en vain à Quesnay ; ses lettres n’arrivaient pas à destination. Sur l’une d’elles, datée du 4 avril 1751 se trouve cette mention : « Inutile d’envoyer[24] ».

Le ton de ses épîtres se modifia peu à peu, reflétant l’altération progressive de son cerveau. Privé d’encre, il écrivit avec son sang. Dans l’une des missives qu’il confectionna ainsi, il légua son corps à Quesnay[25]. Berryer mit en marge : « Lettre bonne à garder ; elle fait connaître l’esprit du personnage. » C’était constater la folie et décider l’internement à perpétuité.

Dix ans plus tard, en 1762, Danry écrivit encore à Quesnay :

« Je gagerais ma tête contre cinq sols que vous ne pensez pas plus à moi qu’au chameau de Mahomet ; vous ne faites pas le devoir d’un honnête homme en m’oubliant dans la malheureuse prison où vous m’avez mis[26]. ».

Une explication de ce reproche se trouve dans les Mémoires que Latude a fait rédiger après sa délivrance par l’avocat Tierry. Il y est dit que Quesnay, ayant témoigné au prisonnier « quelque intérêt », avait été chargé par lui de remettre un mémoire au roi et avait été ainsi la cause de ses infortunes : « Il n’a que trop tenu sa parole. »

Mis en liberté le 14 juillet 1789, Latude demanda vainement une pension à l’Assemblée constituante. Il fut plus heureux auprès de l’Assemblée législative et l’un des députés qui appuyèrent sa requête fut Quesnay de Saint-Germain, petit-fils de Quesnay.

Dans le discours qu’il prononça, on lit : « Je suis aussi d’avis que ce soit la dernière fois que l’Assemblée s’occupe de M. Latude ; mais une trop grande sévérité serait une injustice. Déjà cette affaire a été portée à la Constituante ; le Comité des pensions s’en est occupé. Nommer le rapporteur (Camus), c’est ôter toute idée de faveur. Cependant, même en traitant avec le moins de ménagement M. Latude, il proposait de lui accorder 10.000 livres. L’Assemblée nationale, les représentants de la France entière feront-ils moins qu’une femme pauvre et sans ressources, Mme Legros… qui a des enfants, qui ne vit que de sa peine et de a celle de son mari et qui nourrit la vieillesse de M. Latude ? Eh bien ! ce que vous ne feriez pas pour lui, faites-le du moins pour Mme Legros. J’ai été chargé de porter à cette digne femme la couronne civique, au nom des amis de la Constitution, et ce jour a été le plus beau de ma vie (Applaudissements). Je demande que vous accordiez la somme que M. Camus proposait. » L’Assemblée n’accorda que 3000 livres. Les malheurs de l’aventurier touchaient plus le gros public que les hommes politiques, mieux renseignés sur ses agissements.

On a dit que les lettres de cachet l’avaient sauvé des galères et peut-être du gibet. Il n’était en réalité coupable que d’une tentative avortée d’escroquerie qui méritait au plus quelques mois de prison.

L’intervention de Quesnay de Saint-Germain est curieuse. Peut-être tenait-il à dégager la responsabilité de son aïeul ; peut-être avait-il entendu parler par lui de la dureté opiniâtre de la police envers l’ancien garçon chirurgien ?

Une autre affaire à laquelle Quesnay fut mêlé pouvait avoir des conséquences autrement graves. Il s’agit de la basse intrigue de cour que dirigea contre Mme de Pompadour, cette comtesse d’Estrade dont le docteur était l’obligé.

Déjà à la fin de 1751, la comtesse avait cherché, malgré la médiocrité de ses attraits, à profiter pour elle-même d’une ivresse du roi. En 1753, elle entreprit de jeter dans les bras de Louis XV une toute jeune femme, sa nièce, née de Romanet, qui venait d’épouser un Choiseul et qui avait reçu de Mme de Pompadour, en cadeau de noces, une place de menin du Dauphin pour son mari.

L’intrigue était très avancée. La comtesse, et son ami intime, le comte d’Argenson, ministre de la guerre, en attendaient l’issue dans une pièce voisine de celle où se trouvait le roi. Quesnay, ainsi que Dubois, secrétaire de d’Argenson, étaient dans cette pièce. La jeune femme arrive, annonçant « son triomphe » et le renvoi prochain de la favorite.

D’Argenson se tourne vers Quesnay et lui dit : « Docteur, rien ne change pour vous, nous espérons bien que vous nous restez. » — « Moi, répond Quesnay, j’ai été attaché à Mme de Pompadour dans sa prospérité ; je le serai dans sa disgrâce ». Et il s’en va, laissant les autres pétrifiés. « Je le connais, il n’est pas homme à nous trahir », fit enfin Mme d’Estrade.

Et en effet, ce ne fut pas par lui que le secret fut découvert, mais par Stainville, futur duc de Choiseul, qui s’assura par là l’amitié de Mme de Pompadour.

Mme d’Estrade trouva le moyen de dissimuler la part qu’elle avait eue à l’intrigue et continua de vivre avec sa cousine comme si elle l’aimait tendrement. Mais elle l’espionnait. Un jour, elle déroba sur sa table une lettre du roi ; la protectrice de Quesnay fut exilée (1755).


III.

La position du docteur dans le service de santé de la Chambre royale s’était grandement améliorée. À la mort de Chicoyneau (13 avril 1752) il avait été question de lui pour le poste de premier médecin du roi. « On ne doute pas que cette place soit donnée à M. Quesnay », note d’Argenson.

Comme elle rapportait une centaine de mille livres par an, dont 36.000 livres de gages et le reste en redevances sur les privilèges des Eaux minérales et des produits pharmaceutiques, elle était très enviée.

Ce fut un médecin de la Faculté, Sénac, qui l’obtint.

Dupont de Nemours affirme que Quesnay l’avait refusée parce qu’il désapprouvait la manière dont elle était rétribuée.

Le duc de Luynes donne un autre motif : « M. Quesnay, dit-il, homme de beaucoup d’esprit, n’a peut-être pas été nommé parce qu’il n’a pas autant d’acquis que M. Sénac et que d’ailleurs il a eu depuis peu la survivance de la charge de premier médecin ordinaire. »

En effet, quelques jours avant la mort de Chicoyneau, Quesnay avait obtenu cette survivance pour le prix de 40.000 livres payables comptant[27]. Il en devint titulaire en 1755 à la mort de Marcot et quelques années plus tard, en 1761, il en céda à son tour la survivance à Lemonnier.

Le 5 mai 1752, en compensation de son refus ou de son échec, il reçut la promesse écrite de la première place de médecin consultant appointé qui deviendrait vacante[28]. La promesse ne se réalisa toutefois qu’en 1759.

La responsabilité des médecins de la Cour n’était pas très-grande ; ils donnaient plus souvent des avis collectifs que des avis individuels. Cependant les événements les surprenaient quelquefois. C’est ce qui arriva à Bouillac, qui avait jadis accusé Quesnay d’inhabileté. À la mort de Mme Henriette[29], il avait soigné la princesse pour une fluxion de poitrine ; dans une consultation, à laquelle Quesnay prit part, on reconnut une fièvre putride ; mais il était trop tard pour changer le traitement ; la princesse mourut dans la journée.

Déjà, lorsqu’il avait soigné Mme Adélaïde, Bouillac avait commis l’imprudence de laisser entrer Louis XV chez la malade ; or la variole se déclara. « Ce petit médecin joue avec la vie du roi et de la famille royale », ne manqua pas de dire Mme de Pompadour.

Quesnay fut plus prudent et plus heureux[30].

En 1752, quelques mois après la mort de Mme Henriette, il soigna le Dauphin atteint aussi de la petite vérole ; cette circonstance lui valut l’amitié du prince et la reconnaissance du roi, qui lui conféra d’office la noblesse et lui alloua une pension.

Les lettres d’anoblissement[31] visent les ouvrages « considérables » de Quesnay sur les parties les plus intéressantes de la médecine, ses services auprès du Roi et la maladie du Dauphin. « Nous désirons, y est-il dit, donner une marque particulière de notre sensibilité aux soins assidus qu’il a donnés près notre très-cher fils le Dauphin pendant la maladie dangereuse qu’il vient d’essuyer. »

On raconte qu’en devenant écuyer, Quesnay demanda ingénument à Louis XV quelles seraient ses armes et que le roi, tirant trois pensées d’un vase de fleurs, les offrit au docteur avec beaucoup de grâce en lui disant : « Je vous donne des armoiries parlantes[32]. »

Ces armoiries, réglées par d’Hozier, sont un écu d’argent à face d’azur, ondée et accompagnée de trois pensées, dont deux en chef et l’autre en pointe. L’écu est timbré d’un casque de profil, orné de lambrequins d’azur, d’argent et de sinople[33]. Au cimier est la légende : Propter cogitionem mentis.

Il n’est pas inadmissible que Louis XV ait lui-même fait parler les armoiries de Quesnay. Depuis que le docteur était à la cour, il était renommé pour son esprit ; on prétend que le roi l’appelait son penseur[34] et qu’il l’admettait volontiers à ses conversations avec Mme de Pompadour[35].

Quesnay, peu habitué aux usages du grand monde, était timide devant le roi ; il l’amusait pourtant par des boutades et c’était beaucoup auprès d’un prince accablé d’ennui et auprès d’une favorite qui cherchait à distraire le maître par tous les moyens.

Mme du Hausset a rapporté une anecdote qui nous renseigne à ce sujet. Elle aurait parlé avec mépris de quelqu’un qui aimait l’argent ; Quesnay raconta qu’il avait fait un rêve. Il était un ancien Germain, possédant une vaste maison, des tas de blés, des bestiaux, des chevaux, de la cervoise, mais souffrant d’un rhumatisme et ne sachant comment faire pour aller à cinquante lieues de là boire l’eau d’une source qui devait le guérir. Un enchanteur parut et lui remit une poudre dont il suffisait de donner une pincée aux gens pour être nourri, logé et entouré de soins. C’était de la poudre de perlimpinpin. Cette poudre, ajoutait Quesnay, c’est l’argent que vous méprisez. De tous ceux qui viennent ici, quel est celui qui fait le plus d’effet, c’est Montmartel qui vient quatre ou cinq fois par an. Pourquoi ? Parce qu’il a des coffres pleins de poudre de perlimpinpin. Et tirant quelques louis de sa poche : « Tout ce qui excite est renfermé dans ces petites pièces. Tous les hommes obéissent à ceux qui en ont et s’empressent de les servir. C’est mépriser le bonheur, la liberté, les jouissances de tout genre que mépriser l’argent. Quand je demande au roi une pension, c’est comme si je lui disais : Donnez-moi le moyen d’avoir un meilleur dîner, un habit bien chaud, une voiture pour me garantir de la pluie et me transporter sans fatigue. »

Un cordon bleu passa sous les fenêtres :

« Celui qui demande au roi ce beau ruban, continua Quesnay, s’il osait dire ce qu’il pense, dirait : J’ai de la vanité et je voudrais bien, quand je passe, voir le peuple me regarder d’un œil bêtement admirateur ; je voudrais bien être appelé Monseigneur par la multitude. Tout cela est du vent ; ce ruban ne lui servira de rien. Mes pièces me donneront partout les moyens de secourir les malheureux. Vive la poudre de perlimpinpin ! »

On entendit alors rire aux éclats dans la pièce voisine. C’était le roi, avec Mme de Pompadour et M. de Gontaut qui avaient écouté la parabole du docteur. « Vive la poudre de perlimpinpin, s’écria le roi en entrant ; docteur, pouvez-vous m’en procurer ? » Mme de Pompadour fit de grandes amitiés à Quesnay ; le roi sortit et Mme du Hausset alla aussitôt enrichir ses Mémoires de l’anecdote.

Quesnay rendit d’ailleurs en sa double qualité de médecin du roi et de la favorite des services personnels à Louis XV.

Une nuit, celui-ci se trouva chez Mme de Pompadour si malade d’une indigestion qu’on pouvait le croire à deux doigts de la mort. La favorite fut très effrayée : de quel crime ses ennemis n’allaient-ils pas l’accuser ? Louis XV eut la présence d’esprit d’envoyer chercher secrètement Quesnay.

Le docteur examina le malade, lui administra un cordial[36], l’inonda d’eau de senteur, lui fit prendre du thé et le reconduisit dans ses appartements. Le lendemain, il eut à remettre un petit billet du roi à Mme de Pompadour : « Ma chère amie doit avoir eu grand peur, mais qu’elle se tranquillise. Je me porte bien et le docteur vous le certifiera. »

L’incident resta caché[37] ; au dire de Mme du Hausset, il procura à Quesnay une pension, et une place pour son fils. Cette pension ne figure pas dans l’inventaire des biens du docteur et le fils n’eut pas de place[38], mais à cette époque ou à une autre, Quesnay reçut un don du roi qui lui permit d’acquérir dans le Nivernais une terre considérable où son fils se livra à l’agriculture.

Lors de l’attentat de Damiens[39], Quesnay eut encore à soigner le roi. Le premier homme de l’art qui arriva fut Hévin ; La Martinière et Quesnay vinrent ensuite. La blessure était des plus légères. « Si c’était tout autre, il pourrait aller au bal », dit Quesnay qui visitait l’auguste malade cinq ou six fois par jour. Il allait ensuite retrouver Mme de Pompadour qui s’évanouissait fréquemment pendant que ses ennemis exploitaient contre elle la pusillanimité du monarque. Machault vint enfin lui conseiller de partir, sans attendre qu’on la chassât. Quesnay, au courant des événements, récita alors à Marigny et à Mme du Hausset, « avec son air de singe », la fable du renard qui, mangeant avec d’autres animaux, persuade à l’un d’eux, pour avoir une part de plus, que ses ennemis le poursuivent.

On sait que, sur les conseils de Mme de Mirepoix, Mme de Pompadour fit semblant de s’en aller et qu’elle fit payer cher à Machault sa trahison.


IV.

Malgré sa situation subordonnée, un peu équivoque, à la Cour, Quesnay trouva le moyen de s’y créer une réelle indépendance. Il recevait dans son entresol des personnes de tous les partis, en petit nombre à la fois et leur donnait à dîner, sans faire de grands frais de politesse ; les plats étaient sur la table ; l’amphitryon ne servait pas et n’offrait rien. « Vous avez bien autant d’esprit qu’un mouton, disait-il, voilà le pré ; cherchez votre herbe[40]. »

Tous ses amis avaient en lui la plus grande confiance ; ils savaient qu’on pouvait parler dans l’entresol avec la plus absolue liberté et que rien de ce qui s’y disait n’était répété.

Les habitués furent d’abord les philosophes.

Marmontel s’est rencontré chez Quesnay avec Diderot, d’Alembert, Duclos, Helvetius, Buffon, Turgot. Mme du Hausset y a vu Paris-Duverney[41]. Y venaient aussi Le Mercier de la Rivière, que Quesnay regardait comme le plus grand génie et le plus propre à conduire les finances, le marquis de Mirabeau, Du Pont de Nemours, que le docteur « décrassait », peut-être Vincent de Gournay, qui en 1758 fut mis en rapports avec Quesnay, peut-être Adam Smith, dont Du Pont de Nemours a dit qu’il avait été l’école avec lui, peut-être aussi Condillac à qui Bandeau, dans les Nouvelles Éphémérides, rappela en mai 1766 qu’il avait été le disciple et l’ami du docteur. C’est dans l’entresol qu’a été fondée l’économie politique, plus encore par les conversations de Quesnay que par ses écrits.

Mme de Pompadour montait quelquefois chez lui ; Marigny y allait souvent.

À cette époque, le langage des particuliers, très mesuré dans les lieux publics par crainte de la police était très osé dans l’intérieur des maisons. Les propos « les plus républicains et les plus effrénés[42] » y étaient tenus. Chez Quesnay, dans le Palais de Versailles, on s’exprimait aussi hardiment que dans la maison la plus retirée. Les propos n’étaient pas républicains, mais les questions les plus brûlantes étaient agitées. Témoin deux dialogues recueillis par Mme du Hausset.

Voici le premier : la conversation avait d’abord été ennuyante ; on avait parlé du produit net ; puis la politique vint.

« J’ai trouvé mauvais visage au roi, dit Mirabeau, il vieillit. — Tant pis, mille fois tant pis, répondit Quesnay, ce serait la plus grande perte pour la France s’il venait à mourir. » Et il leva les yeux au ciel en soupirant profondément : « Je ne vous ai jamais vu si passionné », reprit le marquis. — « C’est que je songe à ce qui s’en suivrait. » — « Le Dauphin est vertueux. » — « Oui, et plein de bonnes intentions et il a de l’esprit ; mais les cagots auront un empire absolu sur lui… Les jésuites gouverneront… Les parlements n’ont qu’à bien se tenir, ils ne seront pas mieux traités que nos amis les philosophes. » — « Ceux-ci vont trop loin ; ils attaquent trop ouvertement la religion. » — « J’en conviens, mais comment n’être pas indigné du fanatisme des autres ?… Je les exhorte souvent à se modérer… Ce sont les premiers temps du règne du Dauphin que je crains, où les imprudences de nos amis lui seront présentées avec la plus grande force, où les jansénistes et les molinistes feront cause commune et seront appuyés fortement par la Dauphine ; j’avais cru que M. de Muy était modéré, mais je lui ai entendu dire que Voltaire méritait les derniers supplices… Les temps de Jean Huss, de Jérôme de Prague reviendront ; j’espère bien que je serai mort. »

Et, poussant une pointe à Mirabeau, ancien ami de Lefranc de Pompignan, Quesnay ajouta : « J’approuve bien Voltaire de sa chasse aux Pompignan. » « Ce qui devrait vous rassurer sur le Dauphin, repartit Mirabeau, c’est que malgré la dévotion de Pompignan, il le tourne en ridicule. »

Le second dialogue ne le cède en rien au précédent.

Mirabeau entame encore la conversation : « Le Royaume est bien mal ; il n’a ni sentiments énergiques, ni argent pour les suppléer. » Alors Le Mercier de la Rivière intervient : « Il ne peut être régénéré que par une conquête comme à la Chine ou par quelque grand bouleversement, mais malheur à ceux qui s’y trouveront. Le peuple français n’y va pas de main morte. »

Mme du Hausset sortit en tremblant ; Marigny la rassura. « N’ayez pas peur, rien n’est répété de ce qui se dit chez le docteur. Ce sont d’honnêtes gens, quoique un peu chimériques. Ils ne savent pas s’arrêter. Cependant, ils sont, je crois, dans la bonne voie : le malheur est qu’ils passent le but. »

Le même jour, Quesnay disait à Marigny, à propos du duc de Choiseul : « Ce n’est qu’un petit maître et s’il était plus joli, fait pour être un favori de Henri III. »

Quesnay n’avait pas cette liberté de langage uniquement chez lui dans son entresol. Il osait presque autant dans l’appartement de la favorite.

L’intendant des postes, Janelle, y venait chaque dimanche montrer au roi et à la marquise le contenu des lettres qu’on avait décachetées pendant la semaine au cabinet noir. Lorsque Quesnay le voyait passer, il entrait dans une telle colère que l’écume lui venait à la bouche : « Je ne dînerais pas plus volontiers avec l’intendant des postes qu’avec le bourreau, s’écriait-il. »

« Il faut convenir, observe Mme du Hausset, que chez la maîtresse du roi, il est étonnant d’entendre de pareils propos et cela a duré vingt ans[43] sans qu’on en ait parlé. » — « C’est la probité qui s’exprime avec vivacité, disait Marigny, et non l’humeur et la malveillance qui s’exhalent. »

Le chevalier, depuis bailli, de Mirabeau, a prétendu, dans une lettre à son frère, que Quesnay était plus audacieux en secret qu’en public.

Quesnay passait au contraire à la Cour pour frondeur. Grimm le lui reproche : « Il avait choisi le rôle d’homme sévère et de frondeur de la Cour et ce n’est pas la plus mauvaise tournure que l’ambition puisse prendre[44]. »

L’insinuation de Grimm ne semble pas mieux fondée que celle du bailli. Le métier de frondeur à la Cour n’était pas exempt de risques et, des mots osés qu’a prononcés Quesnay, on n’en a pas cité un qui n’ait été inspiré par des sentiments honorables. Quesnay fut en outre modéré dans ses ambitions, et pour lui, et plus encore pour ses enfants.

Quant à la hardiesse de son langage devant les puissants, il faut s’en rapporter au marquis de Mirabeau, répondant à son frère :

« Sa carcasse philosophique est nourrie, vêtue, logée, et son instinct est timide et subordonné, mais son génie vaste, opiniâtre, et toujours agissant, travaille sans cesse, ameute un monde de citoyens et adapte à ces sortes de vues, les talents mêmes des fols. C’est sur cela qu’il n’est point timide, et il tient souvent en bas, aux plus notables, de ces propos sommaires et accablants, plus concluants encore et plus secs que ce qui se dit dans l’entresol. »

Un de ces propos sommaires est connu. Un homme en place — on ne sait lequel — proposait des moyens violents pour faire cesser les agitations qui avaient été la suite de la bulle Unigenitus et des refus de sacrements. « C’est la hallebarde qui mène un royaume, disait-il. — Et qui mène la hallebarde ? » lui demanda Quesnay. Comme la réponse se faisait attendre « C’est l’opinion : donc, c’est l’opinion qu’il faut travailler[45]. »

On a vu que le marquis de Mirabeau avait avancé un jour chez Quesnay que le Royaume n’avait ni sentiments patriotiques, ni argent. Il développa cette thèse dans la Théorie de l’Impôt (1760), et fut mis à la Bastille. Quesnay qui avait inspiré, et corrigé le livre, fut au désespoir : « Ce sont les fermiers généraux qui l’ont dénoncé, dit-il à Mme du Hausset. Sa femme doit aller aujourd’hui se jeter aux pieds de Mme de Pompadour[46]. »

Quesnay se rendit alors chez la favorite, qui lui parla aussitôt de l’évènement : « Vous devez être affligé de la disgrâce de votre ami ; j’en suis fâchée aussi, car j’aime son frère. — Madame, je suis bien loin de lui croire de mauvaises intentions ; il aime le roi et le peuple. — Oui, son Ami des hommes lui a fait beaucoup d’honneur. »

À ce moment Berryer entra. « Avez-vous lu le livre de M. de Mirabeau, lui demanda Mme de Pompadour. — Oui, mais ce n’est pas moi qui l’ai dénoncé. — Qu’en pensez-vous ? — Il aurait pu dire une grande partie de ce qu’il a dit en termes plus ménagés. Il y a entr’autres deux phrases au commencement :

« Seigneurs, vous avez vingt millions d’hommes et de sujets, plus ou moins. Ces hommes ont tous quelque argent ; ils sont tous à peu près capables du genre de service que vous leur demandez et toutefois vous ne pouvez plus avoir de services sans argent ni d’argent pour payer les services. Cela signifie en langue naturelle que votre peuple se retire de vous sans le savoir, attendu que les volontés sont encore ralliées à votre personne, en la supposant isolée des agents de votre autorité. »

« Quoi, il y a cela, docteur ? — Cela est vrai, ce sont les premières lignes ; je conviens qu’elles sont imprudentes, mais en lisant l’ouvrage, on voit qu’il se plaint de ce que le patriotisme s’éteint dans les âmes et qu’il voudrait le ranimer. »

Le roi survint. Quesnay fut obligé de sortir avec Mme du Hausset qui alla écrire chez son oracle ce qu’elle avait entendu.

Elle retourna bientôt chez la marquise qui lui raconta ce qui s’était passé : « Le roi est fort en colère contre Mirabeau ; j’ai tâché de l’adoucir, le lieutenant de police a fait de même. » Et elle ajouta : « Cela va redoubler les craintes de Quesnay. Savez vous ce qu’il m’a dit un jour ? Le roi lui parlant chez moi, le docteur eut l’air tout troublé ; quand le roi fut sorti, je lui dis : Vous avez l’air embarrassé devant le roi et cependant il est si bon. — Madame, je suis sorti à quarante ans de mon village et j’ai bien peu l’expérience du monde auquel je n’habitue difficilement. Lorsque je suis dans une chambre avec le roi, je pense : Voilà un homme qui peut me faire couper la tête ? Mais la justice et la bonté du roi ? — Cela est bon pour le raisonnement ; le sentiment est plus prompt et il m’inspire de la crainte avant que je ne me sois dit tout ce qui est propre à l’écarter. »

Les dangers que Quesnay signalait plaisamment n’étaient pas tout à fait chimériques. Les lettres anonymes qui venaient en masse à la Cour jetaient partout la suspicion.

Mme du Hausset se mit un jour « aux genoux » de Marigny pour qu’il lui laissât copier et montrer à Quesnay une de ces lettres, où il était écrit au roi en recopiant Mirabeau :

« Vos finances sont dans le plus grand embarras ; l’esprit patriotique soutenait les anciens États ; l’argent en tient lieu, il devient le moteur universel et vous en manquez. »

La lettre parlait ensuite de l’inertie du roi, de l’incapacité des ministres depuis le renvoi de Machault et de d’Argenson, de la corruption des Parlements, des encyclopédistes et aussi des économistes — c’est-à-dire de Quesnay — qui avaient pour but la liberté politique. La conclusion était l’écroulement probable du Gouvernement, miné dans toutes ses parties.


V.

Quesnay avait un crédit considérable, affirme Grandjean de Fouchy. Considérable est peut-être excessif. Cependant Quesnay était adulé. Dupont de Nemours qu’il avait installé dans sa chambre pour y travailler, put constater que, surtout après dîner, les visites étaient très nombreuses. « Les allants et venants de Cour l’ennuyaient d’une multitude de bêtises, la plupart dites à l’intention de lui plaire ; il leur répondait en vives épigrammes[47]. « Si les courtisans le flattaient, c’est qu’ils savaient qu’il avait la confiance de la favorite. Il lui était facile de laisser tomber dans une conversation avec elle un mot sur quelqu’un, sur ses services passés, sur ceux qu’il pouvait rendre, et c’est ainsi qu’il opérait quand il le voulait, quoique avec réserve et sans se départir de ses habitudes de discrétion.

Marmontel raconte que, sollicitant la survivance de la place que Moncriff avait dans les Postes, il pria Quesnay de lui faire avoir une audience de Mme de Pompadour. L’audience fut accordée. Avant de s’y rendre, Marmontel passa chez le docteur qui ne s’enquit même pas de ce que son protégé allait demander. L’auteur des Contes moraux ne dit pas qu’il ait, en d’autres occasions fait appel au crédit de Quesnay ; mais, à l’époque où il désirait et où il obtint la fructueuse direction du Mercure, il lui laissait croire qu’il allait devenir le prosélyte de ses doctrines.

Un autre solliciteur de Quesnay fut le bailli de Mirabeau qui s’était désigné pour le ministère de la Marine ; son frère, l’Ami des hommes, l’engagea à rechercher la protection de Mme de Pompadour en se servant « pour l’ostensoir » de l’abbé de Bernis et « par l’en-dessous » de Quesnay, sa conquête de la faculté.

L’austère bailli avait répondu[48] : « Aucun marin ne connaît la personne en question (Mme de Pompadour). Est-ce moi à leur montrer le chemin ? » Puis, après réflexion : « Je n’ai pas cependant renoncé à une idée assez bizarre qui est de me faire désirer là. Je fus hier dîner chez ta conquête qui est un homme de beaucoup d’esprit ; il y avait deux ou trois sous-ordres que je trouvai très-polis et fort bonnes gens. L’amphitryon a de l’esprit comme un diable. Je restai avec lui jusqu’à près de sept heures sans m’en être aperçu, ni lui non plus. Il me fit sur cela un petit compliment que je lui rendis de très bon cœur. »

Quesnay devait être le principal intermédiaire auprès de la favorite. « Quant à mon ami ostensoire, lit-on dans une lettre du marquis, il ne sera, ou je me trompe fort, jamais que cela. »

Mais « l’en-dessous » ne donna pas ce que l’on en attendait ; le bailli n’eut pas la Marine et son admiration pour Quesnay s’en ressentit : « Tu me parles de ton docteur, écrivit-il à son frère ; il prêche fort à son aise et il me paraît ressembler pas trop mal à Sénèque qui, avec ses richesses immenses, prêchait le mépris des richesses. Celui-ci logé, vêtu, nourri, exalté, existant enfin par le plus grand de tous les abus, crie contre les abus, mais plus quand il est vis-à-vis de toi que quand il est vis-à-vis de plusieurs autres. »

« Rends plus de justice au docteur, répondit le marquis, il est bon valet et fidèle, mais nullement esclave. »

Le bailli riposta : « Je n’ai jamais eu que la même idée du docteur ; je lui connais une tête très-agissante. Je ne sais pas s’il a le cœur très-chaud. Je n’en crois rien[49]. »

Tel n’était pas le sentiment de l’Ami des hommes, qui recourait volontiers au crédit de Quesnay. On trouve, en effet, au bas d’une lettre que lui adressa ce dernier à propos du Tableau économique : « J’ai remis le placet et point de réponse[50]. »

Beaucoup d’autres personnes faisaient comme Mirabeau.

En 1757, Quesnay obtint, sur les instances de La Condamine, la liberté de La Beaumelle qui avait été enfermé à la Bastille pour avoir offensé la marquise[51].

Un peu plus tard, en 1762, c’est à Quesnay que Voltaire conseilla de s’adresser en faveur de la femme et des enfants de Callas.

« Je suis fort de votre avis que Mme Callas aille trouver M. Quesnay », écrivit-il à Debuis ; puis, dans un billet destiné à la veuve du supplicié : « Je suppose que Mme Callas a fait rendre à Mme de Pompadour la lettre que M. le Professeur Tronchin avait écrite à cette dame, il y a plus d’un mois… Je crois qu’il y en a une aussi pour M. Quesnay. Ces deux lettres sont fort importantes. Si Mme Callas ne les avait pas fait rendre, il faudrait qu’elle ne différât plus ; elle n’aurait qu’à écrire à M. Quesnay, à Versailles, et mettre la lettre pour Mme de Pompadour dans le paquet de M. Quesnay. Ceux qui dirigent Mme Callas lui dicteraient une lettre courte et attendrissante pour M. Quesnay. Cette démarche ferait un très bon effet. »

Quesnay passait donc pour avoir du cœur. Il avait aussi de la probité, vertu rare à la Cour.

D’Argenson a accusé Mme de Pompadour de vendre les places qu’elle faisait obtenir. Ce procédé n’était pas dans la manière de Quesnay. « Je sais par un hasard provenant du bonhomme Martin, écrit le marquis de Mirabeau, qu’il est très-délicat sur l’article mignon du pays : Je n’entends pas le français, etc. »

Les biographes[52] disent plus : Quesnay aurait indemnisé de sa bourse un malheureux dont il avait protégé l’adversaire sans être suffisamment renseigné et à qui il avait fait perdre injustement un procès. Il s’agissait de mille écus.

Ceux qui ont le mieux connu le docteur affirment en outre qu’il était éloigné de toute intrigue.

« Il aimait à causer avec moi de la campagne, dit Mme du Hausset ; j’y avais été élevée ; il me faisait parler des herbages de Normandie, du Poitou, de la richesse des fermiers et de la manière de cultiver. C’était le meilleur homme du monde et qui était éloigné de la plus petite intrigue. »

« Il était bien plus occupé de la manière de cultiver la terre que de ce qui se passait à la Cour », dit-elle encore.

« Les orages pouvaient se former et se dissiper au dessus de son entresol, écrit de son côté Marmontel. Il griffonnait ses problèmes d’économie rustique aussi tranquille, aussi indifférent aux mouvements de la Cour que s’il eût été à cent lieues de distance. »

Sa gaîté naturelle, la vivacité de son esprit l’avaient fait rechercher dès sa jeunesse par toutes les personnes distinguées avec lesquelles il s’était trouvé en relations.

Petit et laid, il faisait oublier, par sa physionomie et par sa conversation, ce que son abord avait de peu avantageux. On a vu ce que disaient de lui le duc de Luynes et le bailli de Mirabeau : « Il a beaucoup d’esprit ; il a de l’esprit comme un diable. » C’est ce que dit aussi d’Argenson.

Mme du Hausset n’est pas moins affirmative : « On m’a dit que M. Quesnay était fort instruit de certaines choses qui ont rapport aux finances et qu’il était un grand économiste ; je ne sais pas trop ce que c’est. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il avait beaucoup d’esprit ; il était fort gai et fort plaisant, et très habile médecin. »

Crawford dit de même : « Quesnay avait beaucoup de gaîté et de bonhomie. Il dissertait avec beaucoup de chaleur, sans envie de briller. »

Grandjean de Fouchy vante sa vaste instruction : « Tous les arts et toutes les sciences lui étaient familiers. » Il vante aussi sa « simplicité naïve qui rendait son commerce extrêmement agréable, même dans la société domestique où on le trouvait toujours égal et où la sérénité de son âme se peignait jusque dans ses moindres actions »

Le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences ajoute : « Il possédait au suprême degré l’art de connaître les hommes. Il les forçait pour ainsi dire, sans qu’ils s’en aperçussent, à se montrer aux gens tels qu’ils étaient. Aussi accordait-il sa confiance sans réserve à ceux qui le méritaient, et le long usage de la Cour l’avait mis à portée de parler sans rien dire aux autres. Il ne les ménageait cependant à ce point que lorsqu’ils ne s’étaient pas trop démasqués ; ceux qui lui montraient à découvert une âme vile et corrompue pouvaient être sûrs, de quelque qualité qu’ils fussent, d’être traités comme ils le méritaient. »

Ses manières étaient douces et honnêtes, disent encore ses biographes, sa bonté prévenante, son érudition variée. Il n’abusait point de sa supériorité intellectuelle ; il se mettait à la portée de ses interlocuteurs et les faisait parler de ce qu’ils savaient. On le comparait à Socrate pour la figure, et on disait que, comme Socrate, il avait l’art d’accoucher les esprits. Ce n’est pas qu’il eût le masque de Socrate ; mais, avec sa figure ramassée, il n’était guère plus beau que le philosophe grec.

Plusieurs de ses propos sont venus jusqu’à nous :

Il parlait à Paris-Duverney de la guerre et des hommes de guerre. « Les militaires, disait-il, font un grand mystère de leur art… Mais pourquoi les jeunes princes ont-ils tous de grands succès ? C’est qu’ils ont l’activité et l’audace. Pourquoi les souverains qui commandent leurs troupes font-ils de grandes choses ? C’est qu’ils sont maîtres de hasarder. »

Un autre jour, Duclos, pérorant avec sa chaleur ordinaire, soutenait, comme un paradoxe, qu’il y avait eu plus de gens d’esprit dans la maison de Bourbon que dans toute autre et s’écriait ensuite : « Je suis historiographe du roi, je rendrai justice, mais je la ferai souvent. — J’en serais garant, répondit Quesnay ; notre maître sera peint tel qu’il est. » Et comme Duclos hochait de la tête : « Louis XIV a protégé les poètes ; cela était peut-être bon pour le temps… Mais ce siècle-ci sera bien plus grand… Louis XV envoyant au Mexique et au Pérou des astronomes pour mesurer la terre, présente quelque chose de plus imposant que d’ordonner des opéras. Il a ouvert aussi des barrières à la philosophie, malgré les criailleries des dévots, et l’Encyclopédie honorera son règne. »

Quesnay n’avait pas d’enthousiasme pour les poètes. Il n’estimait que quelques traits de Corneille et uniquement à cause de la pensée. « Toute la beauté d’un écrit, prétendait-il, est dans la pensée. Imbéciles, qui croyez l’embellir avec des pompons. Elle ne peut être trop nue. » Et, comme preuve, il citait le passage de Démosthène : Vous craignez, Athéniens, la dépense de la guerre ; Philippe viendra ; il brûlera vos maisons, il massacrera vos jeunes gens ; il emmènera vos femmes, vos enfants et vous-mêmes en esclavage[53].

Un jour, on vantait devant lui les « Lettres de Voltaire à Chenevières[54] » et l’« Épître de Marmontel à ses Livres », couronnée par l’Académie ; le docteur n’avait pas l’air d’écouter. « Vous n’admirez donc pas les grands poètes, lui demanda-t-on ? — Comme de grands joueurs de bilboquet. Pourtant j’ai fait des vers ; j’en ai fait sur M. Rodot, intendant de la marine, qui disait du mal des médecins :

Antoine se médicina
En décriant la médecine,
Et de ses propres mains mina
Les fondements de sa machine.
Très rarement il opina
Sans humeur bizarre ou chagrine
Et l’esprit qui le domina
Était affiché sur sa mine.

Mme du Hausset demanda à Quesnay d’écrire ces petits vers ; il y consentit, à la condition qu’elle n’en laisserait pas prendre de copies.

La même Mme du Hausset dîna à Paris chez Quesnay avec Turgot. « Il y avait assez de monde, dit-elle, contre l’ordinaire du docteur. On parla beaucoup d’administration, ce qui ne m’amusa pas. » Il fut ensuite question de l’amour des Français pour le roi, et Turgot fit l’éloge des Bourbons. Mme du Hausset pria Quesnay d’écrire ce que le jeune maître des requêtes avait dit, et elle le montra à la marquise. C’est ainsi que, par des voies détournées, le docteur soutenait ses amis.

Mais s’il était le meilleur homme du monde il était trop souvent sarcastique[55]. Son jeune disciple Dupont de Nemours eut l’occasion de s’en apercevoir, « lorsqu’il le débrouilla de toute la crasse de bel esprit, le contraria, le désespéra avec une bonté et un zèle sans égal, et en fit un plongeur d’un nageur qu’il était[56]. », On verra plus loin qu’il n’eut pas moins de franchise envers le marquis de Mirabeau, bien que celui-ci eût passé l’âge où l’on reçoit des leçons.


VI.

Nous ne nous sommes jusqu’à présent occupé que de la personne de Quesnay. Avant d’examiner ses écrits économiques, parlons de ses autres travaux. « Quesnay se serait fait un nom dans la science médicale si ses travaux d’économiste n’avaient eu encore plus d’éclat », a dit justement de Lavergne[57].

Chez le duc de Villeroi, il avait eu assez de loisirs pour s’occuper des intérêts de la corporation des chirurgiens et pour se livrer à des travaux scientifiques. Dans la dédicace du Traité de la Saignée, il avait remercié son protecteur des facilités qu’il lui avait données. « Vous m’avez permis de vous dédier le premier essai de ce traité[58], je n’avais d’autre titre alors que mon empressement à annoncer l’honneur que vous veniez de me faire en m’appelant auprès de votre personne… C’est sous vos yeux que j’ai tenté de rendre, par de nouvelles recherches, cet ouvrage plus utile… Je devrai cet avantage aux ressources, aux facilités dont votre générosité m’a prévenu dans mon travail[59]. »

Le « premier essai » dont parlait Quesnay avait été publié en 1736. La même année avait paru la première partie de l’Essai physique sur l’économie animale, qui servait d’introduction au précédent. La seconde partie de l’Essai physique ne fut donnée à l’impression que onze ans plus tard.

Trois autres traités complètent l’œuvre médicale de Quesnay :

Le Traité sur la Suppuration, et le Traité sur la Gangrène, parus tous deux en 1749 ; le Traité des fièvres continues, daté de 1753.

Gandjean de Fouchy dit à propos de ce dernier ouvrage : « C’est-le plus intéressant peut-être qui soit sorti de sa plume. Il a été composé entièrement à l’armée, au milieu du tumulte d’un camp et dans une grange qui servait de logement à lui et à tout son monde et où il s’était retranché sur un tas de paille. »

Le biographe a dû se tromper. C’est en 1744 que Quesnay suivit Villeroy à l’armée. Il est peu probable qu’il ait attendu près de dix ans pour publier un ouvrage composé si facilement.

En tout cas, les travaux médicaux de Quesnay eurent du succès, n’en jugerait-on que par le nombre des éditions[60].

Que valaient-ils ? Nous ne pouvons à cet égard que nous en rapporter à autrui.

D’après les Observations sur les écrits des modernes, dont l’impartialité est peut-être discutable, ils étaient remplis d’observations « toutes nouvelles » sur la nature des humeurs, sur les tempéraments, sur les effets des intempéries, sur la saignée, sur les vices de la digestion, sur les inflammations, sur la petite vérole, etc.

D’après le Pour et le Contre, autre revue du temps, la nouveauté portait sur l’influence des tempéraments, sur le pouls et la vitesse de la circulation.

Le Journal des Savants, organe de la faculté de médecine, est moins favorable sans être méprisant.

Le Dictionnaire des Sciences Médicales a vanté surtout l’érudition de Quesnay, qui pourtant n’en faisait pas étalage.

M. le docteur Ferrand qui a fait en 1896 une intéressante communication à l’Académie de médecine sur l’œuvre médicale de Quesnay a dit :

« J’ai trouvé à la lecture de ses ouvrages, un intérêt que je ne crois pas inspiré par une simple curiosité de chercheur, ni par un amour exagéré du passé, ni par une partialité de compatriote, mais un intérêt justifié par l’importance qui s’attache à l’évolution de nos sciences médicales, à leur histoire et aux enseignements qu’on en peut tirer. »

Pour la gangrène, Quesnay « a su distinguer entre la gangrène ou mortification et la pourriture ou décomposition des éléments déjà frappés de mort. Il n’a pas été moins heureusement inspiré en étudiant les rapports qu’il y a entre la gangrène, l’asphyxie locale et la syncope locale. L’esprit analytique dont nombre de médecins anciens ont fait preuve se retrouve dans le soin que met Quesnay à classer les différentes espèces de gangrènes ; le point le plus curieux peut-être est celui où l’auteur traite de l’infection de la plaie par des produits, et aussi de l’infection par l’air, comme causes fréquentes de gangrène. Et il est remarquable que les agents thérapeutiques dont il conseille l’emploi sont bien ceux auxquels on peut attribuer, bien qu’à un léger degré, quelque effet antiseptique… Ce qu’il faut atteindre, il l’a compris, ce n’est pas l’odeur nauséabonde, toute malsaine qu’elle puisse être, c’est ce que ingénieusement, il appelle l’hétérogène inconnu, ce qu’on a nommé depuis le miasme, ce qu’on nomme aujourd’hui le microbe. »

Le Traité de la suppuration, que Quesnay appelle la suppuration purulente pour la distinguer des suppurations putrides, est un ouvrage plus considérable que le Traité de la gangrène, mais, d’après M. Ferrand, moins personnel peut-être et reflétant les principales erreurs de l’époque à laquelle il fut composé. La personnalité de l’auteur s’affirme davantage dans le livre sur la Saignée. Elles sont affranchies des hypothèses humorales dont est encombré le traité de la suppuration. Avec Bœrrhave, Quesnay condamne les sectes médicales qui se disputaient le champ des fièvres et émet des considérations souvent remarquables dans la description des phénomènes.

L’Essai physique sur la Physiologie animale fut le plus discuté de tous les livres de Quesnay[61]. On y trouve, comme dans les autres, la marque de connaissances étendues et l’on y rencontre des vues intéressantes en physiologie et en psychologie, mais aussi des vues trop hardies. L’imagination y tient trop de place, a dit Haller. Le savant allemand a en outre reproché à Quesnay, la « prolixité de son style asiatique » et l’importance des emprunts faits à Bœrrhave sans les signaler[62].

Il ne parle pas des emprunts que Quesnay aurait faits à d’autres auteurs et notamment à Haller même. La Mettrie a été moins réservé, on l’a vu ; il a accusé nettement Quesnay d’avoir pillé Haller aussi bien que Boerrhave.

Il faut toujours se méfier des accusations de ce genre ; en matière scientifique, la paternité présente de l’incertitude. On ne doit pas oublier d’ailleurs que Haller et La Mettrie étaient médecins. Ce dernier ne dit-il pas : « M. Quesnay juge et condamne les médecins avec une désinvolture extraordinaire. Il se vante de vingt ans d’exercice de la médecine quoiqu’il ne soit que chirurgien[63] ».

À partir de 1753, Quesnay ne composa plus d’ouvrages médicaux et se borna à rééditer ou à laisser rééditer ses livres.

Sa réputation était pourtant bien établie. Membre de l’Académie des sciences et belles-lettres de Lyon depuis 1735, membre de la Société royale de Londres, il avait conservé à l’Académie de chirurgie le titre de secrétaire vétéran et était entré en 1751, comme associé libre, à l’Académie des sciences, où il comptait beaucoup d’amis[64].

Les chirurgiens avaient maintenu son nom sur le tableau des membres de leur collège ; ils placèrent ensuite son portrait dans la chambre du Conseil de l’Académie, à côté des portraits des chirurgiens les plus célèbres, et cet honneur ne fut accordé qu’à deux hommes de leur vivant, à lui et à Petit.


  1. Avril 1749.
  2. D’Argenson.
  3. Marmontel et Crawford, éditeur des mémoires de Mme du Hausset qui devait tenir ses renseignements de Sénac de Meilhan, fils du docteur Sénac.
  4. Elle avait été admise à la Cour peu de jours avant d’y accompagner Mme de Pompadour.
  5. Chansonnier historique.
  6. Le Roi, Compte des dépenses de Mme de Pompadour.
  7. Le 30 mars 1749, en remplacement de Sinobre. Le brevet est aux Archives nationales et a été publié par M. Lorin ; il « vise la capacité du Sr Quenet et son zèle pour le service de S. M. ».
  8. Almanach royal.
  9. Couard-Luys, Lieu du décès de François Quesnay.
  10. Lettre à son frère, dans Loménie, Les Mirabeau.
  11. Un mot de Mme du Hausset permettait toutefois de supposer que Quesnay avait un logement à Paris, où il recevait du monde. Ce renseignement est confirmé dans l’Enfance et la Jeunesse de Du Pont de Nemours racontées par lui-même, 1906.
  12. 1759.
  13. Rappelons en passant que Quesnay avait été apprenti graveur et que Mme de Pompadour gravait habilement.
  14. Elle était crédule. Un jour, elle alla visiter une devineresse qui lisait l’avenir dans un marc de café. Elle écoutait volontiers le comte de Saint-Germain en qui Quesnay vit de suite un charlatan. Saint-Germain prétendait qu’il faisait grossir les perles fines. « Les perles, disait Quesnay, sont une maladie des huîtres ; il est possible d’en saisir le principe, mais M. de Saint-Germain n’en est pas moins un charlatan puisqu’il a un élixir de longue vie et donne à entendre qu’il a plusieurs siècles ; le maître en est entêté et en parle quelquefois comme étant d’une illustre naissance. »
  15. En 1757, Quesnay ne la soigna pas dans sa dernière maladie ; nous dirons plus loin pour quels motifs.
  16. Traité des fièvres continues.
  17. « On ne veut le voir que comme le frère de la favorite, disait-il, et parce qu’il est gros, on le croit lourd et épais d’esprit. »
  18. Le frère de Mme de Pompadour porta d’abord le titre de marquis de Vandièvre ; il acheta ensuite la terre de Marigny que La Peyronie avait léguée à l’Académie de chirurgie et dont les revenus étaient employés en grande partie aux frais de villégiature de plusieurs membres sous prétexte de surveiller l’exploitation.
  19. C’est de lui qu’elle tint l’aventure plaisante de Bernis qui, voulant être premier ministre, entreprit de persuader au Roi que, dans les temps difficiles, il fallait un point central. C’est chez Quesnay que Marigny raconta l’anecdote sur le roi de Prusse qui, après avoir annoncé qu’il voulait soutenir un homme supérieur, offrit une pension de 1200 livres. C’est encore devant Quesnay que de Gontaut raconta ce qu’avait dit le roi, après l’attentat de Damiens, sur les Parlements : « Sans ces conseillers et ces présidents, je n’aurais pas été frappé par ce monsieur ».
  20. 29 avril 1749.
  21. Archives de la Bastille. — M. Funck-Brentano (La Bastille) donne à cette lettre la date du 7 octobre 1749.
  22. Juin 1750.
  23. « Danry m’a demandé avec instance de vous faire passer une lettre qu’il vous écrit. Vous la trouverez ci-jointe. Il me semble que vous lui feriez grand plaisir si vous vouliez lui rendre une visite et que cette complaisance pourrait peut-être l’engager de vous découvrir entièrement son intérieur et de vous faire un aveu sincère de ce qu’il ne m’a découvert qu’en partie. Je m’en rapporterai toujours à ce que vous penserez sur cela et me bornerai à vous renouveler ici les assurances du sincère attachement avec lequel je suis etc. » — Archives de la Bastille, minute de la lettre, 25 février 1751.
  24. « Je n’ai que vous seul à qui me soit permis de demander assistance, écrivait Danry, depuis que j’ai mis ma liberté entre vos mains. Pour l’amour de Dieu, je vous supplie ; daignez me faire la grâce de remettre la lettre ci-jointe le vendredi saint et intercédez pour moi, car c’est un jour de miséricorde ». La mention porte la date du 27 juin. — Le 18, Danry avait encore écrit : « La dernière fois que j’ai vu M. Berryer, il me dit en propres termes : Écrivez à M. Quesné, écrivez-y. Selon ses paroles, il faut que vous soyez chargé de plaider ma cause. » — Le 15 juillet : « Croyez-vous que je ne connais pas la grandeur du mal que vous m’avez fait en me livrant et que je ne sache point que vous êtes obligé tant devant Dieu que devant les hommes à me délivrer. » — Un peu plus tard, le secrétaire Duval analyse ainsi la correspondance de Danry : « Il continue à se plaindre de M. Quesnay de ce qu’il ne lui répond pas et il l’avertit qu’il aura tous les jours une lettre de lui. »
  25. Octobre 1753.
  26. 30 juin 1762. Dans une autre lettre du même jour, Danry dit qu’il lui a toujours été permis d’écrire à Quesnay. Il ignorait que ses lettres étaient interceptées.

    Lorsqu’il s’évada, le 23 novembre 1765, du donjon de Vincennes, c’est encore à Quesnay qu’il écrivit. Il reçut en réponse une fausse lettre qui lui désigna une maison où il trouverait 1200 livres. C’est là qu’il fut saisi.

    Un rapport de Malesherbes, du 11 novembre 1775, constata que Danry était fou. On le mit à Charenton.

  27. 3 avril 1752. Le brevet est aux Archives nationales.
  28. Archives nationales.
  29. 10 février 1752.
  30. Il n’eut pas à soigner Alexandrine, fille de Mme de Pompadour, qui mourut au couvent.
  31. Octobre 1752, enregistrées au Parlement le 17 avril 1753. Archives nationales. — Le 16 août 1752, Mme de Pompadour avait obtenu le tabouret et les honneurs de duchesse.
  32. De Romance. — D’Angerville, Vie privée de Louis XV. — Capefigue (Mme de Pompadour.) prétend, sans indiquer la source, que Mme de Pompadour dessina ces armoiries.
  33. Lorin, François Quesnay. — À l’enquête de noblesse ouverte, suivant l’usage, par la Cour des Aides sur l’honorabilité du nouvel écuyer déposèrent le 26 février 1755, Fresneau, premier vicaire de Saint-Germain-l’Auxerrois, Descorcher de Saint-Croix, chevalier de Saint-Louis, demeurant à l’hôtel de Villeroy, Robert Caumont, docteur en médecine. Le premier déclara connaître Quesnay depuis 12 ans, le second depuis 17 ans ; le dernier le connaissait depuis 1720 « pour être d’un rare génie et pour s’être appliqué depuis sa plus tendre jeunesse avec beaucoup de succès à sa profession ».

    Les lettres furent enregistrées à la première Chambre des Aides le 5 mars 1755, puis à la Chambre des Comptes et au bureau des finances de la généralité de Paris.

    D’après Grandjean de Fouchy, Quesnay eut aussi le titre de Conseiller du roi

  34. Crawford. — D’Angerville, Vie de Louis XV.
  35. D’Argenson.
  36. Des gouttes du général de La Mothe, croit Mme du Hausset.
  37. Quesnay avait dit : « Si le roi avait soixante ans, cela aurait pu être sérieux ». Capefigue prétend que Quesnay ayant exclu le bordeaux des soupers du roi ; on n’y servait que du champagne frappé.
  38. Il était inspecteur général des fourrages à Valenciennes, mais il occupait déjà ces fonctions en 1747.
  39. 5 janvier 1757.
  40. L’Enfance et la jeunesse de Du Pont de Nemours.
  41. Parmi les amis de Quesnay, se trouvaient aussi Leroy, auteur de l’article Ferme de l’Encyclopédie et Prévot, peintre.
  42. Vie privée de Louis XV.
  43. Plus exactement quinze ans.
  44. 1768.
  45. Mis de Mesmon. — Quesnay ne fut pas écouté ; une déclaration du 2 septembre 1754 imposa un silence absolu sur les disputes théologiques.
  46. M. de Loménie estime que cette démarche n’eut pas lieu.
  47. L’Enfance et la Jeunesse de Dupont de Nemours.
  48. 29 juillet 1757. Deux ans auparavant, le bailli avait fait parler en sa faveur « à la cause efficiente » pour un poste d’ambassadeur à Constantinople et s’était adressé l’année suivante à Bernis qui avait promis de le présenter à la marquise, mais qui ne s’était pas exécuté.
  49. Loménie, Les Mirabeau.
  50. Archives nationales
  51. Taphanel, La Beaumelle et Saint-Cyr — Lorin.
  52. D’Albon. De Romance.
  53. L’Enfance et la jeunesse de Dupont de Nemours.
  54. 1760.
  55. Grimm, le traite de « Cynique décidé », de « Vieux cynique ».
  56. Mirabeau, Lettre à Longo, 1777.
  57. Économistes français du 18e siècle.
  58. L’art de guérir par la saignée, 1736.
  59. Traité des effets et de l’usage de la saignée, nouvelle édition, 1750. Dédié au duc de Villeroy, pair de France, maréchal de camp, gouverneur de Lyon.
  60. Deux pour le Traité de la saignée, 1750, 1770, sans compter l’Essai paru en 1736.

    Deux pour le Traité de la gangrène, 1749 et 1771.

    Trois, du vivant de l’auteur, pour le Traité de la suppuration, 1749, 1764 et 1770 : une autre, posthume, 1776.

    Trois aussi pour le Traité des fièvres continues, 1753, 1767 et 1770.

    Tous ces traités sont accompagnés de Tables analytiques détaillées à l’excès et probablement faites par Hévin.

  61. Le passage suivant sur l’Histoire de la Médecine a été supprimé dans la 2e édition :

    « La seconde espèce de théorie est l’histoire de la théorie même. Cette espèce de théorie est plus curieuse qu’utile. C’est assez qu’on sache les choses telles qu’elles sont dans leur état présent ; il importe peu pour la pratique d’en connaître la date, le lieu de leur origine, les auteurs qui ont traité les premiers des changements qui y sont survenus et toutes les circonstances qui y ont contribué. »

  62. Le Journal des Savants dit comme Haller à propos de Bœrrhave (article de Burette). Quesnay s’est défendu dans la Réponse à l’écrit intitulé : Cléon à Eudoxie, 1739.
  63. Les docteurs diplômés méprisaient les chirurgiens en d’autres pays qu’en France. Une querelle très vive s’éleva en Danemarck entre les membres des deux professions
  64. En remplacement du marquis d’Albert. — Son élection eut lieu le 5 mai 1751 ; il fut remplacé par Ménard de Choisy, contrôleur général de la maison du roi.