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Le Dragon Impérial/II

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Armand Collin et Ccie (p. 19-37).

CHAPITRE II


PEI-KING


Un voyageur traversait une grande plaine, non loin du Fleuve Blanc, et c’était à l’heure où la lune s’allume mélancoliquement dans le crépuscule du soir, et il vit une grande lueur du côté de l’orient.

« Oh ! oh ! se dit-il, voici un pays étrange, un pays certainement plus étrange que tous les pays où j’ai voyagé jusqu’à ce jour ; car, ici, c’est à l’orient que le soleil se couche. »

Et s’adressant à un homme, qui harcelait d’un aiguillon de bambou un troupeau de buffles noirs : « Quel est donc ce pays, dit-il, où le soleil se couche du côté de l’orient ? »

« — Sou-Tong-Po lui-même n’a jamais vu de pays où le soleil se couche du côté de l’orient, et ce que tu prends pour le coucher miraculeux d’un astre, c’est la splendeur de Pei-King », dit le pâtre.


De coteau en coteau, de vallée en vallée, le voyage fut long. Le soleil se leva, se coucha, se leva. Point d’auberge sur la route ; on mangeait à cheval, on dormait sur la dure. Impassible, Ta-Kiang conversait avec ses pensées ; Yo-Men-Li, exténuée, montrait des sourires et cachait des larmes ; Ko-Li-Tsin lui-même parlait peu. Ils atteignirent péniblement la plaine sablonneuse qui environne Pei-King, plaine monotone, bosselée de dunes mouvantes, où le regard ne rencontre rien pour se poser, jusqu’aux collines d’un bleu laiteux de l’horizon et palpite, ébloui et las, comme un oiseau sur l’Océan. Enfin, tandis que le soir tombait pour la troisième fois depuis leur départ, ils aperçurent une gigantesque muraille qui barrait le ciel, noire à sa base, rougeoyante à son faîte. C’était le premier rempart de la Capitale du Nord. Haut, crénelé, ténébreux sur la clarté, il masquait les feux du soleil qui se couchait derrière la ville ; mais les rayons triomphants débordaient le mur sombre, et de chaque créneau jaillissaient des flammes.

Flanqué de lourdes tours carrées qui saillissent hors du mur, le rempart quadrangulaire qui cerne Pei-King de sa fierté puissante, projette de loin en loin un bastion en forme de demi-hexagone, dont chaque face se creuse d’une longue galerie voûtée et dont la plate-forme s’exhausse d’un pavillon de bois pourpre où, sur deux terrasses superposées, des soldats attentifs veillent près des embrasures, fermées, en temps de paix, par des panneaux rouges, sur lesquels sont peintes des gueules de canons, qui cachent les vrais canons de bronze vert.

Les trois voyageurs, depuis longtemps épiés, à travers les balustrades à jour des terrasses, par les yeux perçants de la méfiance vigilante, choisirent, pour entrer dans la ville, la galerie centrale du bastion qui faisait face à leur arrivée. C’était celle qu’on nomme la Porte qui Salue le Sud.

— Arrêtez ! cria une sentinelle.

Ils firent halte.

— Qui êtes-vous ?

Ko-Li-Tsin répondit :

— Ta-Kiang, laboureur ; Yo-Men-Li, vannier ; Ko-Li-Tsin, poète. Le poète, ajouta-t-il, c’est moi.

— D’où venez-vous ?

— Du champ de Chi-Tse-Po.

— Où allez-vous ?

— À Pei-King.

— Passez.

Les aventuriers se hâtèrent vers une longue avenue, nommée Avenue du Centre, qui s’ouvre au delà de la Porte qui Salue le Sud et traverse la Cité Chinoise, la première des quatre cités dont se compose la Capitale du Nord. Ta-Kiang était en tête. Il entra fièrement dans Pei-King. Il n’avait pas parlé depuis trois jours. Il dressa le front, et dit :

— Il me semble que j’ai conquis cette ville.

L’Avenue du Centre, qui s’éloigne large et directe, est pavée de grandes dalles, disjointes et effondrées, que les roues des lourds chariots défoncent et brisent de plus en plus et dont les ornières et les gouffres infligent de bien cruels cahots à ceux qui passent en voiture.

Après quelques corps de garde et des postes de douaniers, apparaissent, face à face, à droite le Temple du Ciel, qui est rond, à gauche, le Temple de la Terre, qui est carré. Leurs magnifiques jardins, plantés de cèdres, de saules, de jujubiers, et bordés d’un mur rose à crête émaillée de jaune, laissent voir à travers les branches, des dômes couleur d’azur, des murs dont l’émail bleu est parsemé d’étoiles d’or et de hardis escaliers d’albâtre.

Après ces riches frondaisons, qui projettent leur ombre sur l’avenue, des maisons rares, humbles, basses, aux toits de tuiles ternes, aux étroites fenêtres treillagées de roseaux, aux portes en saillie, que protègent mal de minces auvents d’ardoises, se dispersent parmi des terrains cultivés et tournent de ci, de là, sans règle, leurs petites façades grises. Mais, à mesure qu’on pénètre plus avant dans la Cité, les maisons se rapprochent, s’exhaussent et s’alignent ; les façades se revêtent de laque, des galeries finement découpées circulent autour des corniches, et les toitures, à chaque angle, se décorent de dragons ou d’oiseaux fantastiques ; on était dans un chemin, on se trouve dans une rue. L’Avenue du Centre, naguère monotone et traversée à peine par quelques paysans, se colore et se peuple ; une triple porte triomphale apparaît. Des banderoles multicolores frissonnent, attachées à des poteaux de bois rouge. Cent boutiques projettent verticalement leurs enseignes jaunes, bleues, argentées. Bruyantes et populeuses, des rues s’ouvrent sur la voie principale et y déversent leurs passants. Mille gens sortent de leurs maisons. On piétine dans la poussière on se coudoie, on crie. Des groupes de plaisants se forment çà et là, écrivant sur les murs des sentences facétieuses ou d’impertinentes épigrammes adressées à quelque grand dignitaire, et la foule autour d’eux les approuve et se pâme de rire. Des deux côtés de l’avenue, devant les maisons, des marchands de ferrailles, de poissons, de gibier de Mongolie, des ravaudeurs, ont dressé des baraques afin d’y installer leurs industries, ou s’abritent simplement sous de grands parasols carrés, bleus, gris, blancs, roussâtres ; ils vocifèrent, hurlent, chantent, imitent des cris d’animaux, choquent des tams-tams, secouent des clochettes, et font claquer des claque-bois, pour attirer l’attention des chalands qui se pressent entre deux rangs d’étalages bariolés. Des cuisiniers ambulants activent sans relâche le feu de leurs fourneaux ; le riz fume, la friture grésille, et plus d’un gourmand se brûle le bout des doigts. Un barbier saisit un passant, qui ne s’attendait guerre à cette agression, et, roulant autour de sa main la longue natte du patient, le renverse en arrière et lui rase le crâne avec vélocité. Des bandes de mendiants gémissent à tue-tête ; une troupe de musiciens fait un tapage assourdissant ; un orateur, monté sur une borne, s’égosille, tandis que des volailles égorgées glapissent aigrement et que des forgerons battent le fer, et que des marchands d’eau poussent leur cri aigu en laissant quelquefois tomber sur le dos de la foule le contenu de leurs vastes seilles.

Des chameaux à grands poils fauves, en longues files, reliés entre eux par la même corde attachée à l’anneau de leur narine, passent d’un air digne, scandant leur marche sur les tintements de la cloche pendue au cou de celui qui est en tête, et dont on perçoit de loin la claire et sonore vibration.

À droite, à gauche, les rues transversales roulent tout autant de gens et de vacarme dans plus de poussière et dans plus d’encombrement. Artère principale à son tour, chacune d’elles reçoit les flots tumultueux de vingt ruelles tributaires. Les principales embouchures ont lieu dans de grands carrefours où s’entassent des sacs de riz et de blé, des monceaux de fruits, des montagnes de légumes et d’immenses quartiers de viande crue. Au-dessus des victuailles, parfois, dans des cages de bois suspendues à des poteaux, apparaissent, hideuses, des têtes de criminels récemment exécutés ; souvent les cages sont brisées, effondrées, et les têtes, retenues seulement par leurs nattes, se balancent horriblement, verdâtres, grimaçantes, effroyables. Meng-Tze a dit : « Il faut des exemples à la foule. » En suivant jusqu’au bout les rues transversales, les mille piétons arriveraient aux faubourgs latéraux de la Cité Chinoise, quartiers spacieux et peu bruyants où des maisons rustiques rampent misérablement dans de petits champs plantés de choux et de riz, où des enfants chétifs, sordides, loqueteux, et quelques chiens efflanqués, furetant dans des tas d’immondices, peuplent seuls des chemins défoncés. Mais les cohues ne se prolongent guère au delà des marchés ; gens affairés ou promeneurs curieux se hâtent, leurs affaires terminées ou leur curiosité satisfaite, de s’engager dans les longs passages tortueux qui, des carrefours, vont rejoindre obliquement l’Avenue du Centre. Ces passages, couloirs étroits, se signalent aux passants par les odeurs fétides et la vapeur noirâtre qu’exhale leur entrée obscure. Mal éclairé, de quelques lampes qui fument et tremblotent, enduit d’une boue glissante où sont épars des débris informes, des tessons, des morceaux de vieux souliers, des loques inconnues, leur terrain se bosselle périlleusement entre deux rangées d’affreux taudis branlants, construits de planches qui proviennent de démolitions et qui montrent encore çà et là un angle sculpté ou une ancienne dorure déshonorée par cent macules. Ce sont des boutiques, et, sous le prétexte de faire commerce d’objets d’art anciens, des brocanteurs y entassent d’horribles vieilleries poussiéreuses : porcelaines fêlées, pots écornés, costumes déteints, pipes noircies, bronzes bossués, fourrures mangées des vers, engins de pêche rompus, bottes moisies, arcs sans cordes, piques sans pointes, sabres sans poignées. Blottis, enfoncés, engloutis dans ces encombrements de viles antiquailles, les marchands s’efforcent de ne pas étouffer entièrement ; au-dessus de chaque étalage, se dresse une vieille tête jaune, pointue, au crâne pelé, aux yeux cerclés d’immenses lunettes, qui célèbre sans relâche d’une voix glapissante les rares splendeurs de la boutique. Mais l’acre fumée des lampes chatouille si désagréablement la gorge, les loques décolorées qui se balancent en guise d’enseigne et semblent des rangées de pendus, sont pleines de vermines si évidentes, que le passant le moins délicat résiste à l’éloquence des brocanteurs et se hâte de continuer son chemin vers l’Avenue du Centre, claire, bruyante, directe, où les poumons se peuvent emplir d’air pur, les oreilles de bruits joyeux, et où le regard embrasse tant d’aspects souriants depuis la Porte du Sud, par laquelle on débouche de la plaine, jusqu’à la Porte de l’Aurore, creusée dans le long mur transversal qui termine la populaire Cité Chinoise.

La Porte de l’Aurore qui donne entrée dans l’élégante Cité Tartare, est précédée d’un fossé souvent à sec, et d’un pont de marbre blanc que d’exquises balustrades à jour partagent en trois ; le chemin du milieu est réservé à l’empereur, qui y passe rarement ; d’ordinaire il est envahi par les mendiants : ils s’y installent et l’encombrent, si bien que ce pont est nommé : Pont des Mendiants. Là, des êtres hâves et décharnés grouillent au soleil, étalent leurs plaies, implorent la charité, ou bien font la chasse à leur vermine, ils jouent aux dés leurs misérables loques, se dépouillant si complètement, parfois, qu’ils sont réduits, pour s’en faire un pagne, à nouer une brique à une ficelle.

La Porte de l’Aurore s’ouvre entre deux boulevards qui accompagnent la muraille, celui-ci vers la gauche, celui-là vers la droite, en face une allée au sol blanc, très large, assez peu longue, se déroule entre des palissades en bois de fer d’où débordent agréablement des branches tortueuses et des grappes de glycines fleuries. C’est la promenade favorite des poètes de Pei-King. Lentement un parasol ouvert à la main, ils y marchent d’un pas mesuré, balançant la tête au vent de leur rêverie, souriant à l’inspiration, et quelquefois suivant d’un regard tendrement attentif une chaise à porteurs fermée d’un léger rideau de soie, où l’indiscrétion des brises leur a permis d’apercevoir un mystérieux et doux visage. L’allée s’achève tout à coup dans un blanc carrefour pavé de marbre, devant un mur énorme, face méridionale du rempart carré qui enserre la Cité Jaune ; mais ce mur ne limite pas la Cité Tartare, car la belle Route de la Tranquillité s’éloigne, en le longeant d’abord, de l’est et de l’ouest de la place, et, de chaque côté, va rejoindre, au delà du point où il se dérobe en un brusque angle droit, une avenue parallèle à l’Allée des Poètes, non moins large, et prolongée interminablement. Ainsi la ville, refoulée à son centre, a deux ailes immenses : elle ressemble à un corps sans tête qui étendrait les bras. Le quartier occidental est triste ; ses constructions sont anciennes et ses habitants peu nombreux ; la grande Avenue de l’Ouest n’offre elle-même qu’un aspect monotone et morne, avec ses longs murs de jardins, qu’interrompent des édifices en ruines. C’est dans ce quartier que séjourne la population mahométane de Pei-King ; une mosquée s’y élève, non loin de la pagode des Piliers de l’État, où l’on conserve, gravée sur des tablettes de jade, l’histoire des plus glorieux empereurs, et de la Pagode Blanche, antique monument tombé. Mais à l’orient la ville rit, moderne et remuante. Elle n’a pas, quoique marchande, l’aspect généralement sordide de la Cité Chinoise. Ses maisons pavoisées, aux toits luisants de vernis, ouvrent d’éclatantes boutiques sur des rues spacieuses qui roulent continuellement une foule élégante. Dans l’Avenue de l’Est, qui resplendit inondée de soleil, mille banderoles voltigent et s’entremêlent au-dessus des maisons basses, mais gracieuses ; de vifs scintillements s’allument sur les caractères d’or, d’argent et de vermillon qui surchargent les enseignes verticales ; des lanternes sont accrochées aux angles des toits, faites de soie, de papier, de verre, de mousseline ou de corne transparente, rondes, hexagoniques, ou carrées, peintes, bariolées, dorées, couvertes de caractères, ornées de glands et de franges soyeuses, elles se balancent avec un petit susurrement doux dès qu’un souffle très léger les frôle. De loin en loin une porte triomphale, érigée en souvenir de quelque gloire ancienne, franchit la largeur de l’avenue ; ses quatre piliers de pierre ou de bois, sculptés et dorés, ou peints de couleurs vives, forment trois baies et portent haut les toitures en tuiles de couleurs qui les surmontent, celles du centre dominant les deux autres. Sous ces portiques, la houle des passants se resserre un moment et, au delà, déborde en groupes tumultueux. De jeunes désœuvrés, vêtus de soie, une pierre précieuse brillant sur leur calotte, au-dessus du front, passent sur de belles mules dont le harnachement est orné de plaques d’argent niélé, ou, à pied, cachant leurs pâles visages derrière des éventails fleuris, ils circulent nonchalamment dans la multitude affairée. Quelquefois ils s’arrêtent devant l’ouverture carrée et encadrée de bois à jour d’une boutique aux belles enseignes ; ils laissent tomber leur regard désabusé sur les flots de satins, de brocarts et de soies qui ruissellent de l’étalage, puis ils s’éloignent, indifférents. Autour d’eux la foule se hâte ; les cou-lis, courbés sous des fardeaux, passent rapidement en cadençant leur marche d’un cri doux et mélancolique : A-ho ! a-ho ! Les chaises à porteurs se croisent, les unes basses, étroites, faites de bambous et couvertes d’un toit flottant de coton bleu ; les autres hautes, larges, en bois de cèdre, découpées ou peintes, et surmontées d’un dôme de laque noir incrusté d’or. Des personnes humbles ou peu riches se font voiturer dans de petites charrettes traînées par un âne. Quelquefois, glorieux et superbe, s’avance un soldat à cheval ; un serviteur à pied lui fraye le chemin en criant : La, la, la ! Des escamoteurs, des jongleurs, des sorciers se démènent et pérorent entourés de badauds rieurs ou attentifs, pendant que de la terrasse fleurie d’une maison une jeune fille aux yeux gais se penche curieusement. Devant des boutiques de marchands de dîners, de jeunes hommes mangent et boivent sous des treillis de bois rose ; ils chantent, babillent, improvisent des vers, assaillent les passants de moqueries plaisantes et font avec eux assaut d’ingénieuses reparties. Çà et là des cou-lis et des porteurs de chaise, accroupis, jouent aux dés, à la mourre, aux échecs ; quelques oisifs observent les coups d’un air grave en fumant une petite pipe étroite. Tout à coup des gens à cheval arrivent au grand trot : ce sont les avant-coureurs d’un cortège officiel ; les jeux sont renversés, la cohue, refoulée brusquement, envahit les boutiques ou se répand dans les rues voisines. Dans la trouée se montrent bientôt des musiciens aux costumes bariolés, qui font gémir des gongs, siffler des flûtes et grincer des cymbales ; derrière eux, fièrement portées par de jeunes serviteurs, se déploient des bannières rouges ou vertes, découpées en forme de dragons ou d’animaux symboliques, alourdies d’énormes caractères révélant les noms et les titres du grand personnage qui s’avance ; puis viennent des soldats tout armés, des bourreaux levant des fouets et tirant de lourdes chaînes, des serviteurs ployés sous le faix d’un coffre où s’entassent de somptueux costumes et agitant continuellement de petits encensoirs de bronze ; un homme splendidement vêtu les suit, porteur du parasol officiel, dont la couleur et la dimension indiquent le rang du mandarin ; il apparaît, lui-même, balancé, plus haut que toutes les têtes, dans un large fauteuil doré, et rayonnant de pierreries sous une vaste ombrelle argentée que fixe au-dessus de lui un manche d’ivoire enfoncé dans le dos du fauteuil. Une troupe de cavaliers décorés du globule blanc termine le cortège, et brusquement la foule se referme pendant que le mandarin continue sa route, vers le Tribunal des Rites, situé dans la partie septentrionale de l’Avenue de l’Est, à côté du Temple des Mille Lamas et en face de la pagode de Kong-Fou-Tze, ou vers l’une des hautes portes qui donnent entrée dans l’auguste Cité Jaune.

Au delà de ces portes, plus de foule, plus de tumulte ; quelques graves bonzes circulent avec lenteur, montrant leurs têtes entièrement rasées, laissant traîner leurs longues robes grises, rouge feu, jaunes d’or, à collet et parements noirs, et cachant leurs mains dans de grandes manches flottantes ; de hautains lamas, au front inspiré, aux yeux exaltés par un rêve, d’illustres fonctionnaires dans de somptueuses chaises à porteurs, se dirigent vers les pagodes où ils ont coutume de faire leurs dévotions ; plus rarement passe un lettré de haut grade qui se fait conduire, accompagné d’un nombreux cortège, au Palais des Érudits, qu’on nomme Han-lin-Yuan. Aucune boutique laborieuse ne souille les larges avenues, pavées de marbre, de la Cité Jaune ; immense, claire, calme, avec ses innombrables temples, qu’entourent des bois mystérieux, ses fiers palais cernés de blanches galeries, et ses parcs où luisent des étangs mornes, elle se déroule somptueusement. De toutes parts mille splendeurs éclatent. Au-dessus d’une forêt de cèdres noirs et de saules au feuillage clair, s’étagent la grande Pagode des Ancêtres Impériaux, où le Fils du Ciel vient rendre hommage aux Mânes glorieux, et l’Autel de la Terre et des Champs, kiosque énorme, qui espace d’innombrables colonnettes incrustées d’émail bleu et renfle une toiture légère, formée de lames d’argent brillant comme des ailes de cigogne. Imposante et précédée d’un vaste escalier de marbre gris, s’élève la Maison de Justice. La pagode illustre où les fils et les frères de l’empereur subissent les épreuves littéraires s’enorgueillit de deux pavillons magnifiques aux colonnes en bois de teck, aux portes de cinabre ; le long de leurs murs, autour de leurs piliers, sous leurs arceaux de bois sculpté, peint ou doré, rampent, grimacent, combattent de fantastiques animaux aux gueules béantes, aux croupes hérissées, aux minces cous tortueux, et sur le faîte aigu et argenté de l’un des pavillons s’érige démesurément le terrible dragon Impérial. Vaste et désert, le Parc Occidental prolonge les houles noires de ses arbres centenaires, où montent les fraîcheurs des grands ruisseaux tortueux et des lacs artificiels. La Pagode de Yuan-Fei est petite, mais glorieuse ; elle voit chaque année l’épouse auguste du Fils du Ciel offrir des sacrifices à l’ingénieuse femme qui découvrit le ver à soie. Succession interminable de bâtiments carrés et de cours spacieuses, un couvent bouddhique dresse, à son centre, un superbe édifice de marbre blanc, qui contraste gravement avec le marbre noir d’une majestueuse colonnade circulaire où, dans les intervalles des piliers, de petites chapelles contiennent des statues dorées de divinités à cent bras ou à têtes d’animaux. Enfin Koang-Ming-Tien, la pagode impériale, située dans la partie méridionale de la Cité Jaune, apparaît triomphalement, au milieu d’un grand parc solitaire : deux kiosques légers surmontent sa noble porte ; entre mille branches enlacées, étincellent la laque rouge de ses murs et le lapis-lazuli de ses trois toitures, où tinte une triple guirlande de clochettes et dont les balustrades sculptées disparaissent presque entièrement sous les lanternes multicolores qui s’y accrochent et sous les illustres étendards de soie tissée d’argent qui enveloppent tout l’édifice de frissons lumineux. Mais la plus pompeuse gloire de la Cité Jaune est la verte colline artificielle qui se nomme la Montagne de Charbon. Cinq ondulations la composent ; à chacun de ses sommets une pagode scintille comme une pierre précieuse qui termine une calotte de satin ; et rien n’est plus charmant que les labyrinthes fleuris et les enchevêtrements de petites routes ombreuses qui sillonnent les pentes toujours vertes des cinq mamelons. À chaque pas les rares promeneurs font s’envoler des faisans d’or et des pigeons aux ailes roses, ou s’enfuir un cerf peureux qui franchit un ruisseau, puis, curieusement, s’arrête. De tous côtés se groupent de petits rochers gracieux, envahis par des fleurs grimpantes, et se courbent des ponts de marbre sculpté, qui sautent par-dessus des cascades. De minces filets d’eau circulent sous la mousse ; des violettes et des pervenches se répandent dans l’herbe humide ; des touffes d’hydrangées, de citronnelles et de lilas blancs prennent d’assaut les pins parasols, les châtaigniers, les acacias, les pommiers tout en fleur ; souvent, par une trouée du feuillage, on aperçoit au fond d’un pavillon entr’ouvert quelque dieu grotesque, accroupi, et quelquefois apparaît, enchaîné sur un roc, un aigle noir, fier et farouche, qu’entourent de narquoises et audacieuses chèvres aux cornes d’argent, et qu’étourdissent de leur croassement, quand vient le soir, des milliers de corbeaux. De loin en loin des bosquets parfumés se voûtent, et l’on peut, avant de terminer la douce ascension, se reposer sur des sièges de porcelaine, sous une pluie de camélias et de jasmins, au milieu des chants bizarres de mille oisillons couleur de pierreries. Mais le promeneur privilégié ne s’arrête que peu de moments, tant il a hâte d’atteindre le faite du mamelon ; car de là le regard ébloui embrasse Pei-King dans sa totalité magnifique.

Énorme, et faisant songer à un coffre de laque, unique en apparence, mais quadruple en effet, Pei-King enferme quatre villes dans son rempart extérieur. Au centre, derrière des murailles en briques sanglantes, se cache la Cité Rouge ; c’est le Cœur du Monde, l’Enceinte Sacrée, la glorieuse demeure du Fils du Ciel. De toutes parts la Cité Jaune l’enveloppe. Puis se déroule la Cité Tartare, qu’un grand mur fortifié sépare de la Cité Chinoise, compartiment extrême de l’immense coffre.

Au pied de la Montagne de Charbon la Ville Rouge est cernée d’un large canal ; et l’eau limpide qui reflète la rigidité des murailles semble prolonger jusqu’au cœur de la terre le voile impénétrable posé entre l’impériale splendeur et l’admiration vulgaire. Mais du haut de l’éminence on découvre les toits dorés des édifices et des pavillons du palais, et l’on peut suivre sur le terre-plein des remparts, si large que vingt cavaliers peuvent y courir de front, la lente promenade d’un soldat à la veste écarlate, au bouclier bosselé d’une tête de tigre qui grimace.

Autour de l’Enceinte Sacrée se répandent et scintillent les monuments de la Cité Jaune ; tout près, sur une éminence voisine, émerge du feuillage la Tour blanche, monument Bouddhique de forme bulbeuse ; plus loin, laquées de cinabre ou de vert émeraude, les pagodes lèvent leurs triples toits azurés et tordent les spirales de leurs colonnes ; partout des globes d’or, des dragons de bronze ou de jade, des corniches à jour et des flèches claires ; des tours, des pavillons, des portiques et des kiosques s’étagent ; au milieu d’eux reluit la Mer du Centre, qu’on appelle aussi l’Océan de Jade, grand lac limpide qui frissonne entre de vieux saules échevelés, et, d’une île verdoyante de robiniers et d’ifs, s’élance un pont de marbre sculpté ; vu d’en haut, il semble un ruisseau de lait qui coulerait dans l’air. Sous ce pont : le Pont du Fleuve de Jade, fourmillent, parmi les sagittaires et les lotus, de merveilleux canards aux plumes d’or, des poules d’eau et des sarcelles.

Plus loin, c’est la Cité Tartare avec ses rues chamarrées et fourmillantes, ses toits brillants, ses dômes couleur d’émeraude et ses gracieuses portes triomphales. À l’est, la grosse Tour de la Cloche de Bronze, pareille à un géant, se dresse au-dessus des murailles ; cette cloche, la première, frappe les veilles et c’est un signal entendu par tous les veilleurs de la ville ; au nord, près de la pagode de Koan-In, brille le Lac des Roseaux, couvert de nymphéas bleus, de bambous à aigrettes, de nélombos roses, et, plus haut, près du rempart extérieur, entre des monuments somptueux, s’étend la Mer du Nord ; à l’ouest, au-dessus des pagodes et des palais déchus, monte l’Observatoire de Kang-Shi : du sommet de la tour carrée, où les lettrés se réunirent jadis pour admirer les astres, souvenirs des astronomes arabes attachés aux empereurs Mongols, des instruments et des machines astronomiques, soutenus par de merveilleux dragons de bronze vert, tendent vers le ciel leurs grands bras extravagants ; au sud, enfin, s’élève le pavillon à trois étages de la Porte de l’Aurore.

Plus loin encore rampe la Cité Chinoise, dont les toits bas semblent une troupe de tortues ; leur monotone ondulation n’est dépassée de loin en loin que par la potence peinte en rouge d’une balançoire publique ou par quelqu’une de ces minces tours à sept étages destinées, par leur poids immobile, à fixer le pouls du Dragon de la Terre, et à faire naître dans leur ombre des poètes glorieux.

Au delà de la Cité Chinoise apparaissent les formidables remparts avec leurs grands créneaux, leurs lourds bastions, leurs portes lamées de fer et boulonnées d’or ; et derrière eux, quelques faubourgs misérables sont accroupis auprès de la ville superbe, comme des mendiants sur les marches d’un palais.

Dans le lointain, la plaine unie, verte, dorée, sans bornes ; puis, vaporeux et vagues, les trente-six palais de Yuan-ming-yuan, la résidence d’été ; et, au fond de l’horizon, à l’ouest, les dentelures bleuâtres des montagnes.

Dôme immense du paysage, le ciel, d’un azur profond, qui sous la poussière embrasée prend, par instants, d’étranges tons d’émeraude, roule un aveuglant soleil, qui verse par les champs une pluie lumineuse, allume dans la ville des blancheurs éclatantes à côté de noires ombres portées, change en diamants les dalles de marbre, en topazes le jaune des toitures, en langues de feu les banderoles multicolores, et fait de la grande Capitale du Nord, un éblouissement d’or, de pourpre, de flamme.