Le Dragon Impérial/V

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Armand Collin et Ccie (p. 57-70).

CHAPITRE V


CELUI QUI VIENT N’EST PAS CELUI QU’ON ATTEND


Lorsqu’il monte à un arbre pour dérober un fruit, ou escalade un mur pour voir, à travers le papier rosé des fenêtres, une jeune fille envelopper de bandelettes ses petits pieds parfumés.

Le sage ne manque pas de rouler sa natte autour de sa tête prudente ;

Car il pourrait arriver que les oies gardiennes du logis, happant et tirant sans respect une belle natte pendante,

Secouassent vivement la cervelle dans la tête du curieux.


— Où sont-ils ? s’écria Ko-Li-Tsin, en tournant de tous côtés la tête. Ils ont disparu comme des Rou-lis malicieuses, sans laisser plus de trace que l’oiseau Youen n’en laisse dans les ondes bleues du ciel.

Il se mit à crier.

— Ta-Kiang ! Yo-Men-Li !

Des cliquettements secs et peu distants répondirent seuls, mêlés à des bruits de pas.

— Ho ! ho ! dit-il, je crains de deviner. Mes amis se seront laissé prendre par les veilleurs de nuit. Ils n’auront pas su répondre à cette question posée sans politesse : « Que faites-vous si tard hors de chez vous ? » Glorieux Ta-Kiang, tendre Yo-Men-Li, vous passerez la nuit en bien mauvaise société : voleurs, mendiants et vagabonds, ces repaires de vermine, vous coudoieront amicalement et vous appelleront : Frères ! J’espère que nos sujets, lorsque nous serons empereur, auront la licence de se promener jusqu’à la onzième heure sans s’excuser.

Deux lueurs rousses parurent au fond d’une rue et s’avancèrent en se balançant.

— Voici les yeux du tigre, dit Ko-Li-Tsin. Mais qu’il vienne avec ses griffes crochues et ses moustaches roides ; comme je saurai lui répondre sans hésitation : « Ma femme est en train de me donner un fils ; je vais promptement quérir la marna. » Et le tigre s’éloignera en me souhaitant bonne chance. Mais, continua le poète, cette réponse était d’usage autrefois quand j’habitais Pei-King ; depuis, les naissances ont dû se multiplier à un degré d’invraisemblance, visible même pour l’œil de la police, et je risque fort d’être traité de radoteur, de menteur, et probablement de voleur. Dans cette appréhension, je juge prudent de me dérober adroitement et d’éviter tout conflit ; car il faut que je demeure libre pour retrouver mes compagnons s’ils sont égarés, pour les délivrer s’ils sont captifs.

Ko-Li-Tsin sauta à terre, attacha son cheval à la barrière d’une ruelle transversale, et se glissa le long des murs, cherchant l’ombre.

La ronde de police marchait en faisant cliqueter ses claque-bois, et la clarté dénonciatrice des lanternes fouillait au loin l’obscurité.

— Je suis pris ! pensait Ko-Li-Tsin.

Les veilleurs aperçurent le cheval et l’entourèrent en agitant leurs bras levés.

— Ceci me fait gagner un peu de temps. Je perds [mon cheval, mais le bambou me perd. Le dos de l’animal connaîtra peut-être de lourds cavaliers, mais le mien ignorera toujours le poids du bambou noueux.

Ko-Li-Tsin rencontra l’encoignure d’une grande porte et s’y blottit ; mais, par un mauvais hasard, la porte était mal close ; et, en s’appuyant sur elle, il tomba en arrière, dans une posture peu compatible avec sa dignité.

— Voici une façon d’entrer tout à fait contraire aux rites, dit-il, mais je sortirai avec politesse lorsque cette maudite ronde sera loin.

Le poète se trouvait dans un jardin élégant ; il aperçut au milieu d’arbustes plusieurs bâtiments larges et bas ; à quelques pas de lui se dressait le kiosque du portier.

Cependant la ronde se rapprochait ; elle passa devant la porte. Ko-Li-Tsin allait pousser un soupir de soulagement, lorsque le marteau de bronze résonna brusquement.

— Tien-Hou ! dit Ko-Li-Tsin, ils m’ont vu entrer. Comment prouver que je ne suis pas un voleur ? Je regrette le bambou, car je n’éviterai pas la cangue.

Il se cacha derrière un arbre.

Les hommes de police poussèrent la porte et apparurent avec leurs lanternes au moment où le portier sortait de son kiosque, effaré et somnolent.

— Femelle d’âne ! lui cria le Chef des veilleurs, c’est ainsi que tu exposes ton noble maître ? Tête sans front ! tu n’es pas même capable de gouverner une porte docile. Je te ferai chasser d’ici et bâtonner sur le seuil.

— Grâce, grâce ! maître magnanime, dit le portier tout à fait éveillé. Si la porte est ouverte, c’est que les voleurs sont venus ; car j’ai tourné trois fois dans le cadenas la grosse clef qui pend maintenant sur ma cuisse.

— Cerveau englué dans la colle ! dégoût des chiens galeux ! répliqua le veilleur, les voleurs n’entrent pas par la porte. Vois ton cadenas qui te tire la langue en signe de dérision. Tu as tourné la clef tandis qu’il était ouvert comme l’est en ce moment ta bouche d’idiot. Allons, fils de mule ! ferme vite et retourne dans ton écurie ; demain tu entendras parler de nous.

Le portier ferma soigneusement la porte et rentra chez lui en grommelant.

— Le chien ! dit Ko-Li-Tsin. Me voici l’hôte contraint du respectable propriétaire de ce jardin. Un poète n’est pas une Rou-li. J’aurai beau faire signe au nuage nonchalant qui passe devant les étoiles de venir me prêter ses floconneux coussins pour franchir ce mur trop lisse, il feindra de ne pas m’entendre, et je n’aurai pas lieu d’être blessé de son indifférence, car à peine se dérangerait-il pour Kong-Fou-Tzé ou pour le grand Li-Tai-Pé.

Des vibrations de cloches s’envolèrent de la Tour Orientale, tantôt sonores et paraissant tout proches, tantôt sourds et lointains ; c’était la première veille qui sonnait.

— Voici la dixième heure, dit Ko-Li-Tsin. Il faut que je sorte ; il faut que je retrouve Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Je frémis en songeant au danger que court la grandeur future de mon maître, exposée à la curiosité grossière des voleurs et des veilleurs plus redoutable. D’ailleurs, j’ai très faim. Pourquoi ai-je commis l’imprudence de me mettre en voyage sans emporter une quantité raisonnable de nids d’hirondelle dans un petit sac de soie pendu à ma ceinture, à côté de mon encrier et de mon pinceau ? C’est sans doute parce que je suis parti peu de temps après le repas. Heureusement, ajouta-t-il, nous sommes à la troisième lune, et les cerises à peu près mûres, en cette saison, pendent aux arbres verts.

Ko-Li-Tsin pénétra dans l’intérieur du jardin et se mit à suivre les contorsions des allées, dans le double espoir de découvrir une issue et de trouver quelque fruit parmi les branches gracieuses des arbres. Il arriva bientôt devant la façade en briques roses d’une petite maison ; une clarté riait, trouble et blanche, à travers des carreaux de papier diaphane.

— Ho ! ho ! se dit-il.

Et il resta quelques instants immobile.

— Cependant je voudrais bien connaître le visage de l’aimable seigneur qui me loge cette nuit ; car je ne pourrai me dispenser de lui rendre, un jour ou l’autre, sa politesse.

Ko-Li-Tsin s’approcha de la fenêtre et, comme elle était trop haute pour qu’il y pût atteindre, il monta sur un siège de porcelaine qui se trouvait là, puis, délicatement, après avoir plusieurs fois mouillé le papier avec son doigt trempé de salive, du bout de son ongle le plus aigu, il y fit un petit trou et regarda.

Il avait devant son œil curieux une chambre élégamment ornée, qu’éclairaient deux grandes lampes posant leurs pieds de bronze sur un léger tapis en fils de bambou, et entre elles reluisait une table en laque rouge, étroite et semblable à un rouleau de papier à demi déroulé ; mais Ko-Li-Tsin ne vit qu’une jeune fille assise devant la table et trempant par instants un pinceau dans l’encre qu’une servante, debout à côté d’elle, délayait sur une pierre à broyer.

— Que le Pou-Sah du mariage m’entende ! s’écria le poète. Je ne rêve pas celle que je dois conquérir plus belle que cette jeune fille aux longs cheveux. En la voyant, de gracieuses comparaisons se balancent dans mon esprit. Ah ! poursuivit-il en pliant un à un ses doigts rythmiques,


Son front, sous ses cheveux obscurs, ressemble à la lune émergeant, de la nuit ;

Ses joues sont deux plaines couvertes de neige ; son nez est une colline de jade ;

Ses grands yeux aux cils luisants sont deux hirondelles d’été ;

Et ses dents sont un ruisseau clair qui coule entre deux rives où fleurissent des pivoines.


Comme Ko-Li-Tsin achevait d’improviser cet ingénieux poème, une conversation s’établit entre les deux personnes qu’il épiait.

— La dixième heure est passée, dit la maîtresse ; se serait-il méfié ?

La servante répondit :

— Cela se pourrait bien.

— Tu as ouvert la porte de la rue, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, dès que le portier a été couché, j’ai entr’ouvert la porte.

— Ah ! quel dommage s’il ne venait pas !

— En effet, il serait si bien reçu !

Toutes deux se mirent à rire aux larmes ; Ko-Li-Tsin, sur son siège de porcelaine, se mit à rire aussi.

— N’as-tu rien entendu ?

— J’ai cru entendre un bruit de pas sur le sable des allées.

— Oh ! s’il venait, quel bonheur ! dit la maîtresse en battant des mains.

Elles recommencèrent à rire ; mais Ko-Li-Tsin, cette fois, ne rit point.

— Évidemment, se dit-il, cette charmante jeune fille, contre toutes les règles admises, attend un homme cette nuit ; elle parait même l’attendre avec beaucoup d’impatience. À vrai dire, il me semble que l’approche d’un homme qu’on aime devrait donner plus d’émotion et moins de gaieté. Moi-même, qui suis d’un caractère joyeux, le jour où j’entrerai dans la Chambre Parfumée de l’Orient pour m’asseoir auprès de ma jeune femme, je tremblerai un peu, je pense ; et je ne rirai pas aux éclats. Néanmoins je ne puis pas laisser cette belle personne attendre en vain toute la nuit, et je dois la prévenir que le portier a fermé la porte. En récompense de ce bon office, elle me rendra la liberté, et je pourrai courir à la recherche de Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsin allait frapper à la fenêtre, lorsqu’il sentit que quelqu’un tirait violemment sa natte et l’agitait sans aucun égard, comme on fait de la corde d’une cloche.

— Ah ! ah ! cria une voix courroucée, je te tiens ! Tu ne savais pas que je te guettais de ma terrasse ! Coquin, après le tour que tu m’as joué, tu viens te mettre sous la griffe du tigre ! Tu vas voir comment je sais venger ma fille !

Ko-Li-Tsin, d’un mouvement brusque, tourna sur lui-même, dégagea sa natte et sauta à terre. Il se trouva en face d’un petit vieillard très gras qui portait une lanterne.

— Grands Bouddhas ! le mandarin gouverneur du Chen-Si ! Oh ! qu’elle est belle l’épouse que j’obtiendrai dès que j’aurai achevé mon poème philosophique !

Et le poète fit un salut conforme aux rites, en ayant soin de cacher son visage dans ses manches, car il savait que le mandarin, sévère observateur des convenances, ne donnerait jamais sa fille à un homme qu’il aurait surpris, de nuit, dans son jardin.

En dépit de sa colère, le gouverneur fut bien obligé déposer sa lanterne et de joindre les mains pour rendre le salut.

— Bien, bien, chien ! grommelait-il en se courbant avec cérémonie, je serai aussi poli que toi, mais je te romprai de coups tout à l’heure.

Ko-Li-Tsin, habilement, redoublait et prolongeait les saluts.

— Âne sans probité ! disait le mandarin, tandis qu’il pliait le cou et levait les mains à la hauteur de son front, ton dos se souviendra de moi. Misérable, je vais te battre jusqu’à ce que tu crèves sous les yeux de ma fille qui se tordra de rire.

La fenêtre s’ouvrit, et la fille du gouverneur apparut avec sa servante. En même temps, plusieurs domestiques armés de longs bambous sortirent de la maison. Ko-Li-Tsin comprit que ces gens, moins polis que leur maître, ne perdraient pas le temps à lui rendre ses saluts, et résolut de chercher son salut dans la fuite. Le mandarin étendit la main pour l’arrêter, mais il n’attrapa que deux ou trois bribes de franges et qu’un lambeau de ceinture dorée.

Les serviteurs se lancèrent à la poursuite du fugitif, sûrs de l’atteindre dans le jardin bien clos. Leur maître les excitait de la voix, et courait lui-même aussi vite que son embonpoint le lui permettait. Mais Ko-Li-Tsin enjambait les touffes de reines-marguerites, sautait par-dessus les rochers hérissés de cactus, franchissait les petits lacs artificiels, et ainsi se dérobait assez facilement aux domestiques, qui, de crainte d’être battus, respectaient les fantaisies des allées. Ne trouvant pas d’issue, il revint sur ses pas. Son agilité défiait les bâtons menaçants, qui frappaient au hasard les ténèbres. Il passa sous la fenêtre où riaient les deux jeunes filles, il leva la tête vers elles, et la lueur des lampes tomba sur son visage.

— Ce n’est pas lui ! s’écria la servante.

— C’est un jeune homme, dit la maîtresse.

Ko-Li-Tsin était déjà loin. Après lui la meute des valets traversa rapidement le sillon clair qui tombait de la fenêtre, et, les suivant à grand’peine, furieux, pourpre, en sueur, le mandarin haletait derrière eux.

— Qu’il est agile pour son âge ! grommelait-il. C’est la peur qui le rend léger comme une cosse vide. Mais il ne m’échappera pas.

Et le respectable père de famille continuait à courir inégalement, trébuchant à chaque pas, entraîné tantôt à droite, tantôt à gauche par le poids de son ventre majestueux.

Cependant Ko-Li-Tsin échappait toujours aux bambous exaspérés. Il faisait de brusques voltes-faces, laissait ses ennemis entraînés par l’élan le dépasser, puis, quand ceux-ci, s’étant retournés, étaient sur le point de le saisir, il se dérobait en un bond prodigieux.

Depuis quelques instants il tournait autour d’un pavillon qui semblait inhabité. Ayant réussi à dépister momentanément ceux qui le poursuivaient, il s’arrêta dans l’angle d’une porte pour reprendre haleine. Quelqu’un le tira doucement par la manche ; c’était la jeune servante de la fenêtre.

— Suis-moi, dit-elle à voix basse.

Et elle l’entraîna de l’autre côté de la porte, qu’elle ferma sans bruit. Ko-Li-Tsin se trouva dans un couloir étroit qu’éclairait assez obscurément une lanterne de soie posée sur la première marche d’un escalier.

— Apprends-moi d’abord qui tu es, dit la servante ; car si tu étais un voleur, ma maîtresse te laisserait battre par son père.

Ko-Li-Tsin répondit d’une voix entrecoupée par son souffle haletant :

— J’étais perdu dans les rues de Pei-King à une heure avancée. Pour éviter la ronde de police je suis entré dans ce jardin, dont la porte était ouverte. J’espérais que je pourrais sortir sur l’heure ; mais on ferma la porte, et je me suis trouvé prisonnier. Je m’appelle Ko-Li-Tsin, et je suis poète.

— Je te crois, dit la servante, car le bouton de Kiu-Jen orne ton chapeau. Voici ce que te dit ma jeune maîtresse : « Je m’appelle Tsi-Tsi-Ka, et j’aurai dix-sept ans quand luira la douzième lune. Il y a quelque temps, mon père, qui était alors gouverneur du Chen-Si, déclara dans un festin que j’épouserais celui qui composerait le plus remarquable poème philosophique. Trente jours plus tard, un mandarin de seconde classe, qui a conquis ses grades au prix d’un grand nombre de liangs, envoya un poème que mon père trouva parfait, et il fut décidé que j’appartiendrais au mandarin. Mais, ayant lu moi-même le poème, je fis remarquer à mon père qu’il avait été copié textuellement dans la première partie du See-Chou, et qu’au surplus, il était écrit d’une écriture lourde et maladroite : Mon père, furieux, voulut attirer le faux poète dans un piège afin de le bâtonner honteusement. Mais, au lieu de sa face ridée, j’ai vu, quand tu es passé sous ma fenêtre, le doux visage d’un jeune homme. Prends donc cette clef, et pars vite, car avant que mon père ait le temps de reconnaître son erreur le bambou tomberait plusieurs fois sur ton dos. »

— Dis à ta maîtresse, répondit Ko-Li-Tsin, que j’assistais au dîner du vénérable gouverneur du Chen-Si, et que depuis ce jour je pense à elle avec tendresse ; dis-lui que, malgré l’insuffisance de mon talent, je m’efforcerai si ardemment que je composerai un poème digne d’elle. Maintenant, ajouta Ko-Li-Tsin, montre-moi le chemin que je dois suivre pour éviter les bambous.

La servante le prit par la main, le guida à travers plusieurs chambres obscures, et lui montra enfin une petite cour solitaire.

— Traverse cette cour, dit-elle. Dans le mur qui nous fait face, tu trouveras, à gauche, une petite porte, et tu pourras l’ouvrir avec la clef que ma maîtresse t’a confiée. Va, et que les Pou-Sahs te conduisent.

Ko-Li-Tsin traversa la cour, trouva la porte en tâtant les murs, l’ouvrit, vit une rue et pensa : Je suis sauvé.

Mais les serviteurs du mandarin, convaincus, après avoir fouillé le jardin en tout sens, que leur victime future n’y était plus, étaient allés, par groupes, surveiller toutes les issues de la maison et du jardin. Quatre ou cinq d’entre eux aperçurent Ko-Li-Tsin au moment où il mettait le pied dans la rue, et se précipitèrent sur lui en hurlant.

— Je crois que tous les méchants Yé-Kiuns sont conjurés contre moi, mais je leur échapperai, s’écria le poète, aussi certainement que Ta-Kiang sera empereur et que j’épouserai la fille du gouverneur du Chen-Si !

Et il se mit à courir tout droit devant lui, d’une course folle que hâtaient les cris menaçants de la troupe acharnée à le suivre. Il entra dans l’Avenue de l’Est et la gravit vers le nord. Les domestiques le harcelaient encore. Il courut plus vite, il étouffait. Il se trouva tout à coup devant l’énorme lac artificiel qu’on nomme la Mer du Nord. Contraint de s’arrêter, il entendit plus proche les clameurs et les pas de ses ennemis. Il pensait à se précipiter dans l’eau, lorsqu’il aperçut une barque amarrée au tronc d’un saule. D’un bond il y tomba, rompit la corde qui la retenait au rivage, saisit la godille, et, furieusement, tandis que les domestiques du mandarin allaient, eux aussi, atteindre le bord, il dirigea le léger bateau vers la partie la plus obscure du grand lac. Enfin, quand il n’entendit plus rien, quand il ne vit plus rien, il se laissa choir dans le fond de l’embarcation, exténué, et brusquement, comme on tombe dans un trou, s’endormit.