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Le Dragon Impérial/XI

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Armand Collin et Ccie (p. 122-138).

CHAPITRE XI


LES AILES DU DRAGON


Sans doute un grand renversement a eu lieu, car ceux qui priaient combattent et les Sages se sont armés de glaives.

« Oh ! oh ! disent les Pou-Sahs des nuages, depuis quand les terrasses des pagodes sont-elles des champs de bataille ?

« Et quels sont ces hommes qui renversent les statues d’or des Dieux vénérés ? »


Ko-Li-Tsin, demi-mort dans un angle obscur de la Salle de la Sincérité, avait bientôt repris ses sens, pour souffrir de cruelles douleurs. Il entendit un vague murmure de paroles ; c’était la voix du traître mandarin. Au nom de Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin tressaillit et essaya de se soulever. À travers la haie des soldats il vit Koang-Tchou qui parlait d’un air fier.

— Le misérable ! le lâche ! et je n’ai pas la force de me traîner jusqu’à lui pour l’étrangler et lui faire rentrer sa trahison dans la gorge. Tout est perdu. On va envoyer des soldats vers l’empereur. Que faire ? Il faudrait que Ta-Kiang fût prévenu. Hélas ! je suis prisonnier et mourant.

Il sentit une main se poser légèrement sur son épaule, tourna la tête et, dans la pénombre, aperçut une femme qu’il lui sembla avoir entrevue déjà.

— Tu es courageux comme un Sage céleste, murmura-t-elle ; tu as souffert plus que la mort pour ne pas me compromettre en disant la vérité. Je veux te sauver. Traîne-toi jusqu’à cette porte pendant que les gardes contemplent la méditation du juge et suis-moi.

— Ah ! se dit Ko-Li-Tsin, c’est la femme qui m’a fait entrer dans le coffre.

Il se traîna sur les coudes, car ses mains étaient horriblement douloureuses.

— Se pourrait-il qu’elle me sauvât ? pensait-il.

Le poète s’était considérablement rapproché de la porte. Yu-Tchin le soutenait en tremblant.

— Encore un effort ! disait-elle ; les soldats ne regardent pas, tu vas être sauvé. Viens, pauvre meurtri ! viens, je baiserai tes blessures !

Enfin ils se trouvèrent hors de la salle. Ko-Li-Tsin essaya de se lever ; il ressentait d’atroces douleurs ; des sanglots lui montaient à la gorge ; mais on avait omis de lui rompre les jambes : il se tint debout.

— Courage, cher malheureux ! dit Yu-Tchin à voix basse. Atteignons vite l’extrémité de ce couloir : on ne te cherchera pas d’abord sous cette voûte, car on croit qu’elle n’a pas d’issue. La porte de la prison où elle conduisait a été murée il y a longtemps sur un homme condamné à mourir de faim.

Ko-Li-Tsin s’appuyait aux murailles et faisait des efforts surhumains pour ne pas défaillir. Ils étaient dans une obscurité profonde, parce que Yu-Tchin avait refermé la porte de la Salle de la Sincérité ; elle avait même prudemment poussé un verrou.

— Mais comment sortirons-nous, s’il n’y a pas d’issue ? demanda Ko-Li-Tsin à voix basse.

— Il y a une ouverture carrée qui donne sur un des lacs du palais, dit-elle ; c’est par là que je suis entrée. Un petit bateau attend sous cette fenêtre.

— Comment ferai-je pour me cramponner aux murailles, avec les nerfs douloureux de mes mains mutilées ?

— La fenêtre est basse, tu n’auras qu’à te laisser glisser. Je passerai d’abord, et puis je te soutiendrai ; car je veux te sauver. Quand nous serons hors d’ici je te soignerai, et quand tu seras guéri nous nous marierons, et nous serons heureux loin des palais.

— Oui, oui, bonne créature.

Ils arrivèrent devant la fenêtre. C’était en effet une ouverture carrée, percée très bas dans la muraille. Elle apparaissait clairement dans l’obscurité.

— Laisse-moi passer la première, dit Yu-Tchin. Je te tendrai les bras afin que tu tombes doucement dans le bateau.

Elle se courba pour passer par l’ouverture, puis sauta sans hésiter.

Ko-Li-Tsin, à son tour, se baissa, et, après avoir difficilement rampé, parvint à s’asseoir sur le rebord extérieur de la fenêtre.

— Laisse-toi glisser lentement, dit Yu-Tchin.

Ko-Li-Tsin essaya un mouvement.

— Oh ! non, dit-il, le mur frôlerait trop rudement la plaie cruelle de mes reins.

— Comment faire ? dit-elle avec désespoir.

— Attends.

Le poète, s’aidant de ses coudes, se retourna et se mit sur le ventre, puis il s’efforça de descendre. La manœuvre d’abord fut aisée ; mais lorsqu’il ne se tint plus à la fenêtre que par les coudes, il hésita ; une sorte de vertige le prenait ; il sentait qu’il lui faudrait se cramponner avec ses mains horribles, avec ses mains incapables de saisir, et qu’il sentait, si lourdes et si douloureuses, se crisper malgré lui.

— Tombe, disait Yu-Tchin, je te retiendrai.

Ko-Li-Tsin ferma les yeux. Il lui semblait que tout tourbillonnait autour de lui. Il se laissa tomber, étourdi, effaré.

Au moment où son poids l’entraînait dans le lac, elle le saisit, et il se trouva assis sur la petite banquette d’un bateau qui faisait mille soubresauts, comme s’il eût été sur les vagues orageuses de la mer.

Yu-Tchin prit la godille et se hâta d’éloigner l’embarcation.

— Tu es sauvé ! dit-elle en sanglotant de joie. Koan-In m’a protégée. Vois-tu, je voulais savoir ce que tu étais devenu dans le coffre de laque, et je suis entrée dans le palais. Tout le monde était en émoi sur les terrasses et dans les galeries ; j’appris qu’on avait voulu tuer le Fils du Ciel. Je me jetai la face contre terre en entendant cette nouvelle. On disait aussi que le jeune homme arrêté n’était pas celui qui avait porté le coup sacrilège ; je m’informai de son visage et de son costume ; je reconnus qu’il s’agissait de toi, et j’appris que tu étais dans la Salle de la Sincérité. Sans être vue, je me glissai dans cette salle. Là j’ai souffert autant que toi, pauvre innocent ! je voulais me jeter aux pieds du juge pour lui demander grâce ; mais on ne m’aurait pas écoutée. J’aurais été emprisonnée peut-être et, par suite, incapable de rien faire pour toi. Lorsque je vis qu’on te jetait dans l’angle de la salle, à quelques pas de la porte du couloir condamné, je conçus un vague espoir de te sauver, et, toute tremblante, je courus détacher un bateau ; je ramai vigoureusement vers cette ouverture que je connaissais ; je te rejoignis ; et tu sais le reste.

— Tu es une bonne et charmante femme, dit Ko-Li-Tsin. Je ferai des vers à ta louange. Mais hâtons-nous de fuir, car je mourrais de chagrin si on me séparait de toi. Peut-on sortir de la Ville Rouge ?

— Il est plus aisé d’en sortir que d’y entrer, dit-elle.

Le bateau toucha le bord du lac à un point très éloigné du palais, et les fugitifs descendirent sur l’herbe épaisse, étoilée de fleurs. Yu-Tchin se dirigea à travers les jardins impériaux, en soutenant Ko-Li-Tsin ; ensuite elle lui fit traverser des cours qu’il ne connaissait pas, et ils sortirent de la ville par la porte de l’Ouest, qui est celle des serviteurs. Ils avaient à peine franchi le pont qui saute le fossé qu’un murmure confus leur arriva de l’Enceinte Sacrée.

— Entends-tu ? dit la femme effrayée, on te cherche. Le gong vibre ; la cloche sonne, tout le palais est en rumeur. Fuyons ! fuyons vite !

— Si je pouvais courir ! dit le poète. D’ordinaire je vais plus vite qu’un cheval furieux.

Par un hasard favorable, un char de louage traîné par une mule passait à trente pas devant eux.

— Par ici ! par ici ! cria Yu-Tchin. On a besoin de toi.

Le cocher tourna la tête.

— La journée est finie, dit-il.

— Tu auras un liang d’or, répliqua Ko-Li-Tsin.

Le char s’approcha rapidement.

— Conduis-moi vite à la pagode de Koan-In, dit Ko-Li-Tsin en se hissant sous le dôme couvert d’une étoffe de coton bleu.

— Alla-ta ! cria le cocher.

Et la mule se mit en route.

— Pourquoi vas-tu à la pagode ? demanda Yu-Tchin, qui s’était assise sur les brancards. Viens chez ma sœur qui est mariée ; nous te soignerons toutes deux.

— Il faut avant tout remercier le ciel, dit le poète.

— La pagode est fermée à cette heure.

— Je saurai me faire ouvrir, dit Ko-Li-Tsin. Mais lorsque j’aurai adressé quelques paroles à Koan-In, qui t’a protégée, j’irai où tu voudras.

— Oh ! oui, dit-elle ; tu viendras. Le bonheur ne nous quittera plus. Tu es riche ? Je ne suis pas pauvre ; nous achèterons une maison loin de la ville, avec un jardin et un lac. Nous nous aimerons toujours ; jamais nous ne resterons l’un sans l’autre ; nous serons semblables aux tendres sarcelles.

— Oui ! oui ! dit Ko-Li-Tsin en souriant.


L’oiseau youen et l’oiseau youan seront jaloux de notre union.

Les Sages immortels se pencheront du haut des nuages pour nous voir,

Et la postérité nous offrira comme exemple aux époux.


— Hu !… fit le cocher.

Et la mule s’arrêta.

— Prends un liang d’or dans ma ceinture et jette le à cet homme, dit le poète en sortant péniblement du char. Maintenant soulève le marteau de la porte que tu vois sous cette voûte, et frappe trois coups, puis deux, puis un seul coup.

Yu-Tchin obéit. La porte s’ouvrit aussitôt.

— En haut les Mings ! chuchota Ko-Li-Tsin au jeune bonze gardien de la porte.

— En bas les Tsings ! répondit celui-ci. Entrez. Ko-Li-Tsin, suivi de Ya-Tchin, entra et dit rapidement :

— Ferme les portes. Donne l’alarme. Qu’on emplisse d’eau les fossés ; les Tigres de guerre nous suivent.

Le jeune bonze ferma la porte à triple tour et courut vers la pagode, les bras levés.

La bonne Yu-Tchin, stupéfaite, considérait Ko-Li-Tsin qui marchait lentement dans l’allée de marbre.

Bientôt sur l’escalier d’albâtre de la pagode parurent des bonzes portant des lanternes. Ils descendaient rapidement, puis couraient en criant. Le Grand Bonze lui-même sortit et marcha au-devant de Ko-Li-Tsin.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-il.

— Le sabre est sorti du fourreau, dit Ko-Li-Tsin, mais il n’est point entré dans la poitrine. L’enfant avait la main faible. Je me suis fait prendre à sa place, craignant que son cœur ne fût faible aussi devant la torture.

— On t’a torturé ? dit le bonze. Tu n’as rien avoué ?

— Rien, dit Ko-Li-Tsin ; mais le mandarin a trahi. Des soldats vont venir s’emparer de la pagode. Il faut donc que Ta-Kiang parte. Le Dragon a les nuées pour ailes, qu’il s’en serve.

— Tu parles bien, dit le Grand Bonze, le Fils du Ciel fuira. Nous avions prévu tous les résultats possibles de notre tentative ; il y a des chevaux à la porte du pavillon impérial. Toi, viens vers Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsin fit un effort pour se hâter.

— Oh ! qu’as-tu, malheureux ? dit le Grand Bonze. On t’a meurtri à ce point ? Il faut avant tout panser tes plaies et te rendre la vie.

— Yu-Tchin se chargera de ce soin, dit le poète ; allons d’abord vers l’empereur.

— Quelle est cette femme ? dit le bonze.

— Celle qui m’a sauvé et nous a sauvés tous.

— Qu’elle soit la bienvenue !

Et le Grand Bonze, aidant Yu-Tchin à soutenir le poète, gravit l’escalier d’albâtre. Ils arrivèrent en peu de temps au pavillon qu’habitait l’empereur, et entrèrent dans une belle salle peu éclairée de quelques lanternes obscures.

— Approche, dit Ta-Kiang, après que le Grand Bonze l’eut à voix basse prévenu de la nécessité où le Dragon se trouvait de fuir sans perdre un moment.

Ko-Li-Tsin s’avança.

— Permets-lui de ne pas s’agenouiller, dit le Bonze ; il s’est fait presque tuer pour ne pas te trahir, et il est couvert de blessures.

— Tu as fait ton devoir en serviteur dévoué, dit l’empereur ; je te récompenserai. Mais à présent écoute mes dernières paroles. Je pars, je vais, traversant les villes et les villages sur un cheval de bataille, soulever des peuples, entraîner des troupes à ma suite, et, grossissant mon armée à chaque pas, je reviendrai formidable. Toi, reste à Pei-King, et sèmes-y la révolte. Donne des armes à tous les hommes robustes. Je te nomme général de l’armée que tu auras conquise. Aujourd’hui nous avons fait une faute. Si le sabre n’a pas atteint le cœur de l’ennemi, c’est que le sabre avait été confié à une main faible et indigne. Désormais que les femmes ne soient plus mêlées aux graves travaux. J’ai parlé.

— Maître, dit Ko-Li-Tsin, si tes ordres ne sont pas exécutés, c’est que je serai mort ou prisonnier.

Les trompes guerrières se firent entendre dans le lointain.

— Voici les Tigres de guerre ! s’écria le poète ; il n’est plus temps de fuir ; nous sommes perdus.

Ta-Kiang lui lança un regard courroucé.

— Ne dis jamais devant moi qu’il n’est plus temps.

— J’ai tort, répondit Ko-Li-Tsin en baissant la tête. Le Dragon est invincible.

— Le Dragon peut être vaincu par le Dragon, dit le bonze ; hâte-toi, Ta-Kiang ! je te suivrai ; car à ma voix les couvents et les pagodes se lèveront. Les soldats viennent du côté de l’Est, ajouta le prêtre ; fuyons par la porte occidentale. Toi, Ko-Li-Tsin, défends la pagode, occupe les soldats afin qu’ils ne nous poursuivent pas.

— Oui, dit le poète.

— À présent, au revoir ! Tu verras bientôt flotter la bannière du Lys Bleu.

L’empereur et le Grand Bonze descendirent les trente-deux marches d’un étroit escalier, montèrent à cheval et s’éloignèrent au galop, suivis d’une petite troupe de cavaliers armés qui portaient des lanternes.

— Puissent-ils bientôt revenir sous les longs plis glorieux de l’étendard des Mings ! dit Ko-Li-Tsin.

Cependant les trompes qui s’étaient tues un instant, éclatèrent soudain à peu de distance. On entendait aussi un bruit de pas réguliers et nombreux.

— Allons ! dit le poète à Yu-Tchin, qui le suivait toujours, inquiète et étonnée, allons, bonne créature, aide-moi à marcher, afin que je puisse donner des ordres et préparer la défense.

— Mais, dit Yu-Tchin, tu n’es donc pas un marchand de sabres ?

— Non.

— Ah ! dit Yu-Tchin. Qu’es-tu donc ?

— Poète et conspirateur, dit Ko-Li-Tsin en riant.

— Ah ! dit Yu-Tchin.

Puis, elle ajouta :

— Veux-tu me permettre de panser tes plaies ?

— Non, les nouvelles blessures guériront les anciennes.

Yu-Tchin se mit à pleurer.

— C’était bien la peine de te sauver de la mort, dit-elle, si tu veux encore t’exposer à mourir !

— Sois tranquille, Ko-Li-Tsin a la vie dure.

— S’il ne meurt pas, reprit Yu-Tchin, il sera tellement mutilé qu’il emploiera des siècles à se guérir et ne m’épousera jamais !

— Mort ou vif, Ko-Li-Tsin tiendra sa promesse.

Yu-Tchin essuya ses larmes. Ils étaient revenus sur la terrasse.

— Frappe ce gong de toute ta force, dit le poète.

Yu-Tchin obéit : les bonzes accoururent.

— Voici mes soldats, dit Ko-Li-Tsin. Avez-vous exécuté mes ordres ?

— Les fosses sont pleins d’eau, répondirent les prêtres ; les portes de fer sont bien closes, et chacun de nous est armé d’une hache et d’un sabre.

— Combien d’hommes êtes-vous ?

— Nous étions trente ; dix d’entre nous sont partis avec l’empereur.

— La victoire est impossible ; mais que la résistance soit longue. Toi, Yu-Tchin, monte sur la plus haute terrasse de la pagode et suis des yeux la fuite des lanternes qui accompagnent l’empereur. Quand tu le jugeras hors d’atteinte, tu viendras me prévenir.

Yu-Tchin, résignée, s’éloigna.

— Les soldats franchiront le fossé en un bond, continua Ko-Li-Tsin, pâle et s’appuyant au mur ; allez donc enlacer aux troncs des cèdres de traîtresses cordes habilement emmêlées, afin que nos ennemis s’y embarrassent les jambes et se prennent comme des mouches en des toiles d’araignées.

Un coup de marteau retentit sur la porte de bronze.

— Bien ! ils attaqueront d’abord la porte de l’Est. À votre besogne ! qu’un seul reste près de moi pour m’empêcher de tomber, et hâtez-vous pendant que je parlementerai avec les soldats.

Ko-Li-Tsin se fit porter devant la porte, qu’un second coup de marteau ébranla.

— Qui frappe ici après les heures prescrites ? Qui vient troubler d’un bruit sacrilège le repos glorieux de Koan-In, Mère de la Miséricorde ?

— Ouvrez ! cria le pa-tsong, c’est le Dragon à Cinq Griffes qui heurte.

— Le Dragon est-il blessé ? le Ciel a-t-il besoin du secours du Ciel ? En ce cas, je vais tirer de leur pur sommeil les bonzes pieux, et ils se mettront en prières.

— Le Dragon se porte bien, malgré vos criminelles tentatives, et il vient faire sentir ses griffes aiguës à la chair des coupables.

— Ne cherche pas les coupables parmi les Sages qui servent Koan-In ; tu ne les trouverais pas.

— Ouvre donc, en ce cas. Si les coupables ne sont pas dans la pagode, pourquoi hésites-tu à ouvrir ?

— Parce qu’un prêtre doit du respect à la Mère de la Sagesse.

— Ta-Kiang, le rebelle, est ici ! cria le pa-tsong ; livre-le et je te laisserai la vie, bien que j’aie ordre de vous exterminer tous.

— Tu offenses les Pou-Sahs ; je ne veux pas m’associer à ton crime, dit Ko-Li-Tsin en se retirant.

Les Tigres de guerre poussèrent des cris sauvages et trépignèrent sur les dalles.

— Cernez la pagode, dit le chef, et entrez tous malgré portes et fossés.

— Cerne, cerne, il n’est plus temps, murmura Ko-Li-Tsin.

Il revint sur la première terrasse ; les bonzes se réunirent autour de lui.

— Que faut-il faire, maître ?

— Montez sur la seconde terrasse, répondit Ko-Li-Tsin, car il est impossible de défendre la première. L’escalier d’albâtre est si large que nous tous, sur une même ligne, n’en fermerions pas l’entrée. Celui qui mène à la plate-forme que nous allons occuper est intérieur et étroit ; nous en fermerons la porte et nous pourrons résister pendant quelques instants.

Ko-Li-Tsin et les bonzes envahirent la deuxième plate-forme.

Les soldats avaient franchi le fossé ; mais ils s’embarrassèrent dans les cordes tendues entre les cèdres, et l’on entendait monter de toutes parts leur cri rauque et bestial.

— Démolissez les balustrades, dit Ko-Li-Tsin, et entassez leurs débris de distance en distance.

Les bonzes levèrent leurs haches et frappèrent les délicates sculptures. Une blanche poussière de marbre neigea autour d’eux.

Les assaillants s’étaient dégagés à coups de sabre des liens de soie qui avaient entravé leur marche ; ils s’avançaient avec précaution, craignant quelque nouvelle embûche.

Un bonze, plus âgé que les autres, s’approcha de Ko-Li-Tsin.

— Maître, dit-il, je vais sans doute mourir ici ; il faut que je t’apprenne où se cache le précieux trésor de la pagode. Les richesses qu’il enferme appartiennent maintenant à Ta-Kiang. Pendant son absence, tu peux les employer à le servir. Écoute donc : dans le socle de la statue de Koan-In une porte s’ouvre sur l’escalier d’un souterrain…

Une flèche siffla à l’oreille de Ko-Li-Tsin. Le prêtre, frappé à la tempe, tomba en arrière et mourut sans un cri. Son bras déjà roide tendait à Ko-Li-Tsin deux clefs d’or.

Le poète se baissa, prit les clefs et les cacha dans sa ceinture.

Les Tigres de guerre et les archers avaient gravi l’escalier d’albâtre et hurlaient au pied de la pagode. Une nuée de flèches s’envola des arcs bien tendus et vint égratigner les murs de porcelaine, par-dessus la tête des assiégés. Au même moment, la lune éclaira une avalanche tumultueuse de pierres et de marbre, dont la blancheur s’ensanglantait dans les épaules brisées et dans des crânes rompus.

— Bien ! dit Ko-Li-Tsin ; ils détériorent nos murailles, mais nous cassons leurs têtes.

Des gémissements se mêlaient aux cris de rage des assaillants.

— Jetez ce qui vous reste de projectiles avant qu’ils soient revenus de leur frayeur ! cria Ko-Li-Tsin.

Une seconde avalanche tomba sur le dos des soldats, inclinés vers leurs compagnons blessés. Plusieurs ne se relevèrent pas.

Ko-Li-Tsin se pencha et regarda joyeusement le champ de bataille.

— Les Tigres de guerre ont les griffes coupées, dit-il.

Une flèche vint le piquer à l’épaule.

— Et ils mordent mal, ajouta-t-il en arrachant avec ses dents la flèche, qu’il cracha aux soldats.

— Femelle d’âne ! cria le pa-tsong à celui qui avait lancé la flèche ; ne tire pas sur celui-là ; nous avons ordre de le prendre vivant. Le bourreau se chargera de lui. Mais enfonçons les portes et escaladons les murs.

Les Tigres de guerre se ruèrent sur la pagode ; des coups de hache ébranlèrent les portes en bois de fer, et les parois du monument se couvrirent de corps agiles qui, s’accrochant aux saillies des colonnes, montaient rapidement.

Ko-Li-Tsin était anxieux.

— Nous n’avons plus rien à leur jeter, disait-il.

Il regarda autour de lui : il ne vit que les colossales statues dorées des Dieux, immobiles, de loin en loin, sur des piédestaux incrustés de turquoises.

Les portes craquaient lugubrement. On entendait la respiration haletante des soldats qui approchaient. Le poète regarda les Dieux tranquilles : il semblait leur demander conseil. Tout à coup il s’élança vers l’un d’eux, et, oubliant ses blessures, le poussa violemment des mains et des genoux. Le Dieu s’inclina vers l’ennemi, lui montrant sa large face souriante, puis, bloc terrible détaché de son piédestal, s’abattit pesamment, et les corps qu’il rencontra furent aplatis sur les dalles de marbre.

— Ah ! ah ! cria Ko-Li-Tsin aux bonzes, le Ciel nous vient en aide ! Suivez mon exemple. Vous n’avez plus de pierres ? jetez des Dieux aux soldats de l’empereur.

Les bonzes s’arc-boutèrent aux socles des statues et bientôt de mainte partie de l’édifice descendit une masse énorme et brillante.

Les soldats restaient atterrés sous cette pluie formidable de Dieux d’or. Le plus profond silence régnait parmi eux. Aucun gémissement ne s’élevait, car ceux qui étaient atteints ne criaient plus.

Cependant, après quelques instants d’effroi, les Tigres de guerre et les archers reprirent courage, recommencèrent l’ascension, et bientôt des mains s’accrochèrent aux rebords de la terrasse. Les premières furent abattues à coups de hache ; mais un soldat mit le pied sur la plate-forme. Un bonze, s’élançant vers lui, l’enlaça ; ils luttèrent quelques minutes au bord de la terrasse ; puis, s’entraînant mutuellement, roulèrent ensemble sur les épées aiguës des Tigres de guerre. D’autres soldats succédèrent au premier et, Ko-Li-Tsin, appuyé à la muraille, se disait : « Je suis à bout. » Ses blessures, aggravées par la fatigue, saignaient. Il sentait ses forces et sa vie s’en aller avec son sang ; ses yeux troublés ne distinguaient plus les bonzes des guerriers impériaux. Alors une voix tremblante, la voix de Yu-Tchin, dit à son oreille : « Tes amis sont sauvés. »

— Ah ! dit Ko-Li-Tsin en fermant les yeux.

Il entendit encore les cris de triomphe des Tigres de guerre et les soupirs des bonzes égorgés. Puis il s’évanouit entre les bras des soldats qui le chargeaient de chaînes.