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Le Dragon Impérial/X

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Armand Collin et Ccie (p. 118-121).

CHAPITRE X


LES PIEDS DU PENDU


Son âme, chassée à grand’peine de son corps, s’exhale autour de lui en une atmosphère pestilentielle ;

Et lorsqu’il sera dans la terre, entre les pierres de sa tombe pousseront des herbes empoisonnées.


Les gardes poussèrent Koang-Tchou dans un lieu entièrement obscur. Craignant de tomber dans quelque embûche, le traître demeura immobile.

Un homme, qui était un bourreau, entra, portant quatre lanternes. Il les suspendit aux quatre coins de la salle, qui se révéla tout entière.

Elle était de marbre noir, carrée, peu vaste, mais au plafond élevé. À son centre se dressait une très haute échelle double, surmontée d’une planchette assez longue pour qu’un homme s’y pût coucher. Du plafond pendait un anneau noir.

Le bourreau demanda à Koang-Tchou s’il comptait faire quelque résistance.

— Non, dit le mandarin.

— N’importe ! dit l’autre. Et à l’improviste il lança circulairement une corde assez longue qui fit trois fois le tour de Koang-Tchou ; il avait retenu une extrémité de la corde, il saisit l’autre au passage, tira et noua : le mandarin était bien garrotté.

— Monte à cette échelle et assieds-toi sur la petite table, en attendant.

— Je ne puis monter, ayant les bras liés.

— C’est juste.

D’une seule main il empoigna Koang-Tchou, monta vingt degrés de l’échelle et le posa sur la planchette. Cela fait, il ferma un œil, visa de l’autre le milieu du plafond, lança un fort lacet de soie qui passa dans l’anneau et retomba, en joignit les deux bouts, fit un nœud coulant, le mit au cou du patient, descendit de l’échelle, la retira vivement, et dit : Tu es pendu !

Puis il s’assit à terre, leva les yeux et reprit :

— Tu sais que ton complice s’est envolé ? Oui, oui. Pour ma part, je crois que c’est une rou-li malicieuse. La corde te gêne ? tu t’y habitueras. Si tu avais fais comme lui, tu ne serais pas ballotté entre le plancher et le plafond. Mais ton ventre majestueux ne pouvait pas te servir d’ailes. À propos de ton ventre, réjouis-toi, car il enflera singulièrement tout à l’heure. Ne te remues pas tant ; tu forces le lacet à pénétrer plus avant dans ta peau. Tu vois que je suis aimable ; si l’on apprenait que je t’ai donné un conseil je perdrais ma place. Tiens, tu es déjà bien rouge ! D’ordinaire, tu dois avoir l’haleine courte. Attends, n’étouffe pas ; voici ton lit.

Le bourreau replaça l’échelle sous le mandarin, monta, desserra le nœud et dit : — Repose-toi, honnête Koang-Tchou. Si tu as un liang dans ta poche, je t’apporterai une tasse d’eau. Tu ne veux pas boire ? Je comprends, tu es de mauvaise humeur. Il faut croire qu’un lacet de soie change beaucoup le caractère, car tous ceux que je pends sont comme toi. Mais, dit le bourreau, tu t’es assez reposé, je crois.

Il descendit de l’échelle et la retira en disant :

— Te voilà encore pendu.

Puis, s’étant assis à terre, il continua :

— Cependant, je ne crois pas que la mort par la pendaison soit plus désagréable qu’une autre. Je ne veux parler que des morts violentes, n’étant pas médecin, mais bourreau. Eh bien ! je suis persuadé que la strangulation est pénible. Le pouce, longuement appliqué sur la gorge, doit faire du mal. Quant au supplice qui consiste à être coupé en dix mille petits morceaux, je te conseille, si tu t’échappes de mes mains (ce qui est infiniment peu probable), je te conseille de ne pas t’y faire condamner. Les Sages l’évitent ; ils préfèrent la simple décollation, qui est rapide, étincelante et rouge. Tu aurais dû te borner aux méfaits qui s’expient par la décollation. Allons, tu deviens jaune maintenant ? Je n’ai jamais vu d’homme aussi sensible à la pendaison. Quand tu étais mandarin, tu devais tirer la langue en montant l’escalier des terrasses. Me voilà, me voilà.

Il replaça l’échelle, monta et desserra le nœud.

— Écoute, vénérable Koang-Tchou. J’ai une femme qui a été mère plusieurs fois. Je comprends qu’on chérisse ses enfants, les garçons bien entendu ; les filles, on les vend. Le père le plus heureux en filles est celui qui n’a que des garçons. Eh bien ! donne-moi quelques liangs, et j’irai, dès que tu seras mort, porter ton dernier salut à ton illustre épouse et à tes glorieux enfants. Tu ne veux pas ? Tu as le foie bien dur. Quoi ! tu ne désires pas que tes fils puissent un jour se dire avec mélancolie : « Notre père pensait à nous le jour où il a été pendu ? » Tu as tort. C’est peut-être que tu n’as pas d’enfants, chef des dix mille. Ah ! ah ! tu respires un peu plus librement et ta langue rentre derrière tes dents ?

Le bourreau descendit vivement et renversa l’échelle, en disant :

— Descends au pays d’en bas, impérial Koang-Tchou !

Puis il alla décrocher les lanternes, regarda autour de lui s’il n’oubliait rien, et se dirigea vers la porte en passant sous le pendu, qui s’agitait ; mais il rencontra l’échelle renversée, et, pour ne pas faire un petit détour, mit le pied dessus.

Alors il dut se passer quelque chose d’assez inattendu, car deux heures plus tard, lorsque des gardes entrèrent dans la salle, étonnés de la longue absence du bourreau, ils virent deux hommes aux faces horribles, aux langues longues, osciller l’un sous l’autre dans la nuit, le premier ayant le cou dans un nœud coulant, le second ayant la gorge entre les deux pieds du premier. Le pendu avait étranglé le bourreau.