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Le Dragon Impérial/XIV

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Armand Collin et Ccie (p. 165-180).

CHAPITRE XIV


LA CIGOGNE VOYAGEUSE


Tan-Jo-Su, voyant parmi le cortège d’un mandarin un bourreau qui tirait des chaînes et portait sur sa tête une cage pleine d’oiseaux :

« La ! la ! dit-il, pourquoi cet homme porte-t-il sur sa tête une cage pleine d’oiseaux ? »

« C’est pour témoigner, dit le bourreau, du soin avec lequel je garde les prisonniers que la justice me livre. »

« N’est-ce pas plutôt, dit Tan-Jo-Su, pour témoigner que les prisonniers ont des ailes ! »


Dans le quartier le plus occidental de la Cité Tartare se groupe une suite de bâtiments noirs, tristes, peu élevés, qu’une mince tour à dix étages surmonte : ce sont les prisons de Pei-King, redoutées et cruelles.

À l’intérieur, en de longues galeries sordides, froides, grouillantes de rats, se traînent et gémissent de misérables criminels. Tous appellent avec instance la mort, qui met un terme à tous les supplices. Affreux, sales, mangés de vermine, les uns, chargés de chaînes trop courtes qui circulent du cou aux poignets et des poignets aux pieds, peuvent à peine se tenir debout ; d’autres, blottis dans des cages étroites et boueuses, mendient avec des cris de bête sauvage un peu de nourriture ; car les aliments chétifs auxquels ils ont droit sont souvent diminués par les geôliers cupides. Plusieurs, liés ensemble en longue file par leurs mains que traverse un clou rivé, arrivent à une maigreur effrayante, et quelquefois un prisonnier, au milieu de ses compagnons, tombe mort ; il est aussitôt dévoré par les rats. Quelques-uns ont les poignets serrés dans des menottes trop petites, qui, déchirant la chair, mettent les os à nu ; et souvent leurs mains et leurs avant-bras, enflés horriblement, recouvrent les rudes bracelets et les ensevelissent sous d’affreuses boursouflures tuméfiées.

C’est dans ce lieu lugubre de supplice et de misère que les soldats lâchèrent Ko-Li-Tsin. En entrant, le délicat poète sentit son cœur se serrer de compassion et de dégoût.

— Je ne veux pas mourir ici ! s’écria-t-il.

— Tu n’y mourras pas, mais tu y vivras, dit un geôlier qui remuait des chaînes.

— Toutes choses pesées, j’aime encore mieux y mourir.

— À moins que tu n’aies de l’argent, chuchota le geôlier en le regardant à la dérobée.

— Ah ! dit Ko-Li-Tsin, combien te faudrait-il pour ne pas me mettre ici ?

— Pour un liang d’or je te donnerai une chambre propre ; pour deux liangs, je te logerai au sommet de la grande tour, où l’air est pur et d’où l’on peut voir la ville tout à son aise.

— Conduis-moi au sommet de la tour, dit Ko-LiTsin en lui donnant deux liangs d’or et soutiens-moi, car je ne peux pas marcher.

Quand ils eurent gravi les dix étages de la tour, le geôlier fit entrer Ko-Li-Tsin dans une petite cellule et prépara des chaînes.

— Ne m’attache pas ; mes mains sont toutes meurtries et mes reins saignent.

— Donne un autre liang d’or, dit le rapace gardien.

— Prends-le dans ma ceinture.

— Du reste, tu ne t’envoleras pas d’ici, ajouta le geôlier en se retirant et en fermant à triple tour une porte solide.

Ko-Li-Tsin se traîna vers un grabat, s’y laissa tomber, exténué, et s’endormit soudain d’un sommeil lourd et douloureux.

Lorsqu’il rouvrit les yeux le soleil emplissait sa prison. Il promena autour de lui son regard appesanti. Il était dans une étroite chambre ronde, située sur la dernière plate-forme de la tour. Il n’y avait d’autres meubles que le lit et une petite table cagneuse. Mais en face du grabat s’ouvrait une terrasse demi-circulaire, et la porte qui y conduisait n’était pas verrouillée.

Ko-Li-Tsin était trop faible pour se lever. Il resta plusieurs jours sur sa couche, abattu et fiévreux.

— Ta-Kiang est sauvé, pensait-il ; il sera empereur, et moi je vais mourir ici, sans gloire ; la fille du gouverneur du Chen-Si ne me pleurera même pas.

Affaibli par la perte de son sang, triste pour la première fois de sa vie, le poète se laissait aller à un engourdissement profond ; il ne s’éveillait guère qu’une fois par jour : c’était quand le geôlier, vers la douzième heure, lui apportait une maigre pitance.

Cependant, après quinze jours de prostration complète, il sentit la vie revenir et l’appétit renaître. Au moyen de quelques liangs d’argent il obtint du geôlier une nourriture supportable et des remèdes pour ses blessures. Bientôt il vit les longs ongles de ses mains noircir et tomber un par un. Il ne souffrait plus ; les plaies de ses reins étaient cicatrisées. Un jour, sentant sa poitrine avide d’air pur, il ouvrit la porte de sa cellule et mit le pied sur la terrasse. Un grand oiseau blanc perché sur la balustrade de porcelaine, s’envola bruyamment.

— Tiens ! dit Ko-Li-Tsin, les cigognes sont arrivées. Voici venir l’automne, la saison des vents furieux. Et il se remémora ces vers d’un poète qu’il aimait :


Les sauterelles vertes poussent en même temps que le blé ; ainsi, dans la belle saison, les jeunes gens boivent et folâtrent.

Mais ceux dont l’esprit s’élève deviennent bientôt tristes, car les nuages noirs se balancent à moitié chemin du ciel.

Les hirondelles noires s’en vont, les cigognes blanches arrivent ; ainsi les cheveux blancs suivent les cheveux noirs.

Et c’est une règle unique sur toute la terre, comme il n’y a qu’une lune dans le ciel.


Puis il s’avança et regarda en bas.

— En effet, dit-il, je ne m’envolerai pas d’ici, c’est trop haut.

La ville se déroulait et miroitait à ses pieds ; il l’entendait murmurer comme une mer lointaine. La tour était placée à un angle du mur quadrangulaire qui enfermait tous les bâtiments de la prison ; elle surplombait légèrement une petite route sale et étroite où se promenaient continuellement des sentinelles tartares ? Ko-Li-Tsin s’amusa à regarder le réseau des rues et des carrefours, qui, vu de si haut, ressemblait aux fibrilles d’une grande feuille sèche ; et sa gaîté renaissante improvisa des vers.

— Un, deux, trois, quatre, dit-il, en comptant sur ses doigts :


Je vois la plaine et les montagnes bleues ; je vois aussi le grand ciel fin et tout uni.

La Capitale du Nord me paraît un immense troupeau de buffles, et le Palais de l’Empereur semble un grand éléphant couché à mes pieds.

Nul n’est au-dessus de moi. L’oiseau qui s’envole d’auprès de moi descend.

Je vois le monde comme doivent le voir du haut des Nuages les Sages immortels.


— Ces vers, ajouta Ko-Li-Tsin, révèlent une certaine pente vers des idées sérieuses. Pendant que je suis tranquille et solitaire, je vais enfin composer mon grand poème philosophique ; et je pourrai accomplir le rêve de ma vie.

Cependant la cigogne tournoyait au-dessous de la terrasse, inquiète, n’osant revenir. Ko-Li-Tsin rentra sans bruit dans sa cellule.

— Je ne veux pas l’effrayer, dit-il ; elle pourra devenir pour moi un compagnon agréable.

L’oiseau se posa sur la balustrade dès que la terrasse cessa d’être occupée.

— Fort bien ! pensa Ko-Li-Tsin. Et, derrière les vitres de corne transparente, il faisait à la cigogne mille signes amicaux. Elle y fut apparemment sensible, car lorsque le poète, lentement et d’un air doux, mit de nouveau le pied sur la terrasse, elle ne s’envola point. Le lendemain, elle poussa la condescendance jusqu’à permettre à Ko-Li-Tsin de lui caresser les ailes. Reconnaissant, il lui récita des vers et inventa sur la blancheur des cigognes mille comparaisons gracieuses. À partir de ce moment le poète et l’oiseau furent deux amis. Ils prenaient leur repas ensemble. Souvent la cigogne, à cause des grands vents, dormait dans la cellule de Ko-Li-Tsin. Le cachot et le ciel se mêlaient.

Mais un jour, pendant que la cigogne, perchée sur la balustrade, lissait ses ailes, familièrement, à côté de Ko-Li-Tsin, une flèche habilement lancée vint la frapper, et elle tomba en tournoyant au pied de la tour. Ko-Li-Tsin poussa un cri de colère et de douleur : il se pencha rapidement, et vit dans la petite rue quelqu’un qui ramassait l’oiseau et s’enfuyait en l’emportant. Plein de rage, il lança vers le fuyard toutes les tasses et tous les plats qui couvraient sa table. Mais la porcelaine se brisa sur les dalles de la rue sans atteindre le ravisseur, qui disparut avec la cigogne. Ko-Li-Tsin sentit alors toute l’horreur de la prison : pour la première fois il fut pris d’un désir farouche de liberté. Jusque-là il avait eu patience, se disant que ses amis travaillaient dans l’ombre, que Yo-Men-Li avait sans doute rejoint Ta-Kiang, et que celui-ci, triomphant bientôt, viendrait le délivrer. Il était presque heureux, au milieu du ciel clair, composant des vers sur la lune et sur les cigognes, bercé la nuit par les vents mélancoliques de l’automne, songeant parfois à son poème philosophique et à la fille du gouverneur du Chen-Si, qu’il revoyait, dans des rêves pleins de bambous, derrière le papier rosâtre d’une fenêtre imaginaire. Mais l’absence de son compagnon ailé changea sa résignation en impatience et sa tranquillité en tristesse ; il songea alors que, pendant qu’il était prisonnier et inactif, ses amis réunissaient des armées, organisaient des batailles, conquéraient des villes, et que toutes ces choses glorieuses se faisaient sans lui. Il fut pris de désespoir, et finit par se demander pourquoi les soldats de l’empereur ne venaient pas le prendre pour le tuer.

— Pourquoi ne m’a-t-on pas encore étranglé ? demanda-t-il un jour au geôlier.

— Paye, tu le sauras.

Ko-Li-Tsin lui donna un demi-liang.

— Eh bien ! dit le gardien, c’est parce que l’empereur ne signe les sentences de mort qu’à la fin de l’année, et nous ne sommes qu’au huitième mois.

— Encore quatre mois à rester ici ! répéta dès lors bien souvent Ko-Li-Tsin, penché hors de la balustrade et mesurant des yeux la hauteur de la tour.

Mais un jour il eut une grande joie ; il vit un oiseau blanc s’élever rapidement vers la terrasse : c’était la cigogne qui revenait. Retrouvant pour un instant toutes ses gaietés, il se mit à battre des mains, et lorsqu’elle fut posée sur le rebord de porcelaine il baisa tendrement le bec effilé de son amie.

— Tu n’es donc pas morte ! lui disait-il. On te tenait prisonnière ? Tu t’es échappée pour revenir ? Si tu savais combien j’ai été triste de ton absence et comme je suis heureux de te revoir ! Mais tu as été blessée ; es-tu bien guérie au moins ?

Ko-Li-Tsin regardait la cigogne, en lui caressant les plumes. Il s’aperçut qu’elle avait au cou un petit rouleau de papier retenu par un cordon de soie.

— D’où vient ceci ? s’écria le poète, détachant le cordon et déployant le rouleau avec un battement de cœur.

C’était une lettre d’une écriture grosse, maladroite et vulgaire. Les caractères s’alignaient en colonnes tortueuses. Elle était ainsi conçue :

« Grand poète et maître souverain, c’est moi qui ai lancé une flèche sans pointe contre la cigogne, après m’être exercée au tir pendant plusieurs jours ; je voulais emporter l’oiseau chez moi et l’habituer à ma maison. Je lui ai donc présenté une compagne de son goût. Maintenant il rentrera chaque soir au soleil couchant dans ma demeure ; mais, comme je ne lui donnerai jamais à manger, c’est vers toi qu’il ira chercher sa nourriture. De la sorte, nous pourrons correspondre. Je ne peux pas vivre sans toi ; j’ai failli devenir folle quand j’ai vu qu’on t’emmenait. Je t’ai suivi, criant et pleurant. Les soldats se moquaient de moi. À force de ruse je suis parvenue à voir le geôlier ; je lui ai donné mes bijoux, et il m’a dit que tu étais au sommet de la tour. Alors j’ai cherché à te voir de la rue ; mais tu ne sortais pas et j’avais peur des sentinelles. Enfin, un jour je t’ai vu, j’ai compris que tu étais guéri, et j’ai imaginé de prendre la cigogne pour t’envoyer une lettre. Dis-moi ce que je puis faire pour te tirer de cette affreuse tour. Que veux-tu que je devienne, mon époux étant au ciel et moi sur la terre ?

« Au glorieux Ko-Li-Tsin, son esclave humble et agenouillée,

« Yu-Tchin. »

— Bonne créature, dit le poète, comme elle m’aime ! j’en ferai certainement mon épouse du second rang, si la fille du gouverneur le veut bien.

Il répandit tout le bol de riz destiné à son repas du soir ; la cigogne sauta sur les dalles de la terrasse et becqueta les grains rapidement.

Ko-Li-Tsin se promenait, plongé dans une réflexion profonde. Les vents s’étaient levés si fort, qu’ils faillirent, par deux fois, emporter sa calotte. Il se frappa le front et s’écria :

— Oh ! quelle idée !

Mais il se mit à rire de tout son cœur.

— Idée burlesque, ajouta-t-il.

Cependant il continua de marcher sur la terrasse, les yeux brillants, la bouche serrée.

— Pourquoi pas ? murmurait-il. Ce sera, en tout cas, une mort moins honteuse que la strangulation. Allons, l’entreprise est digne de Ko-Li-Tsin.

Prenant à sa ceinture son écritoire de voyage, il répondit brièvement à Yu-Tchin, roula sa lettre et l’attacha au cou de la cigogne. L’oiseau n’avait pas l’air d’être disposé à repartir sur-le-champ. Il s’était perché sur la balustrade et commençait une toilette consciencieuse. Ko-Li-Tsin essaya de le pousser, mais il voletait un instant et revenait. Ce ne fut qu’au moment où le soleil allait disparaître que la cigogne ouvrit ses ailes et descendit. Ko-Li-Tsin la suivit des yeux. Elle franchit le Lac du Nord et se posa sur une maison isolée, dont le large toit retroussé était surmonté d’un petit belvédère.

— Bon ! dit Ko-Li-Tsin, la maison est haute et peu éloignée. Aucun monument entre elle et ma tour. Le vent soufflera de l’est pendant toute la onzième Lune. Ce sera presque possible.

Ce soir-là le poète mangea peu et dormit moins. Il médita toute la nuit, faisant à voix basse de mystérieux calculs, et attendit le jour avec impatience. Dès l’aurore il se mit à marcher sur sa terrasse, calculant toujours, et songeant ; on eût dit d’un architecte qui combine des mesures.

— Je dois peser bien peu, disait-il, car j’ai déplorablement maigri depuis que j’habite cette tour. Tant mieux !

Il regardait souvent du côté de la maison d’où devait partir la cigogne. Il écarquillait les yeux et tâchait de reconnaître Yu-Tchin dans les formes vagues qu’il apercevait sur le belvédère. Enfin un point blanc se détacha de la toiture et monta lentement. C’était l’oiseau ; mais il semblait voler péniblement. De temps en temps il baissait le cou et regardait ses pattes comme avec étonnement. Il arriva enfin. Il portait une tige de bambou creuse, longue d’au moins vingt pieds, d’une légèreté excessive. Ko-Li-Tsin la détacha avec empressement.

— C’est cela ! c’est bien cela ! s’écria-t-il. Merci, bonne Yu-Tchin !

Après avoir donné à manger à la cigogne, il se mit activement à l’ouvrage. Détachant les longs cordonnets de soie mêlés à sa natte, il les unit solidement l’un à l’autre de manière à n’en former qu’une corde, puis tordit, ploya et lia le bambou.

— Cela me sert à quelque chose, disait-il, d’avoir été pendant toute mon enfance un affreux vaurien n’aimant qu’à courir et qu’à jouer dans les champs.

Le poète travailla tout le jour. Il ne s’interrompit que lorsque la douzième heure fut sur le point de sonner ; alors il rentra dans sa cellule afin que le geôlier ne vînt pas le surprendre sur la terrasse. Le soir, la tige de bambou avait le contour vague des épaules d’un animal, et la cigogne était partie, emportant une seconde lettre pour Yu-Tchin. Il se coucha, mais, auparavant, il avait attaché la carcasse de bambou à la balustrade de porcelaine, car depuis quelques jours les terribles typhons de Tartarie soufflaient avec une violence redoublée, et ils auraient pu emporter le précieux bâton contourné.

Le lendemain l’oiseau apporta une seconde tige plus courte que la première. Ko-Li-Tsin l’attacha par un bout de sa fantastique bête ; puis, liant un cordon à l’une des épaules, il le fit passer sous l’extrémité inférieure de la tige centrale, le ramena vers l’autre épaule, l’y fixa, et, ces choses faites : Il ne me manque plus que du papier, dit-il.

La cigogne employa trois jours à transporter les papiers de diverses couleurs dont Ko-Li-Tsin avait besoin ; il les découpa soigneusement et étiqueta les morceaux. Le quatrième jour, Yu-Tchin envoya un morceau de colle ; mais, n’ayant pas de feu, il ne savait comment le faire fondre. Il attendit la douzième heure, et dit au geôlier, qui venait lui apporter sa nourriture quotidienne :

— Voilà bientôt un mois que je suis ici ; je m’ennuie.

Le geôlier fit un geste qui signifiait parfaitement : Cela m’est bien égal.

— Ne pourrais-tu rien faire pour me distraire un peu ?

Le geôlier secoua la tête.

— Regarde l’horizon et les montagnes, dit-il.

— Je les ai regardés.

— Regarde-les encore.

— Que font les autres prisonniers ? demanda Ko-Li-Tsin.

— Ils geignent et gémissent à m’assourdir.

— Ils ne se promènent pas ?

— Leurs chaînes ne leur permettent même pas de se tenir debout. On leur détache le bras droit seulement à l’heure où ils doivent préparer leur repas.

— Ah ! dit Ko-Li-Tsin, ils préparent eux-mêmes leur repas ? Cela me divertirait peut-être de faire cuire mes aliments.

— Oui ; mais cela me fatiguerait beaucoup de porter ici un fourneau et du bois à brûler.

— Mais, dit Ko-Li-Tsin, tu n’aurais plus la peine de préparer mon dîner.

— Ce n’est pas moi qui le prépare, c’est un prisonnier. Je n’ai la peine que de lui donner quelques coups de bambou.

— Je te donnerai un liang d’argent.

Le geôlier tendit la main.

— Apporte le fourneau d’abord.

— Tu l’auras demain.

— Tu auras ton liang demain.

— Allons, je vais le chercher ; mais tu me donneras quelques tsiens de plus pour m’avoir fait monter deux fois les dix étages ?

— C’est convenu.

Le gardien descendit et revint bientôt avec le fourneau et les fagots. Ko-Li-Tsin lui donna un liang, y joignit quelques tsiens, le congédia et se remit au travail, tout joyeux. D’abord il alluma le feu et fit fondre son morceau de colle, puis il commença à étendre le papier sur les tiges de bambou et à le coller avec précaution. Le grand vent de Tartarie ne s’était pas calmé. « Souffle, souffle », disait le poète. Bientôt le squelette léger fut entièrement recouvert. L’animal prenait un corps. Ko-Li-Tsin, avec de l’encre et son pinceau, lui fit de gros yeux ronds et des écailles.

Cependant la cigogne avait emporté une dernière lettre pour Yu-Tchin : et en se couchant, le poète se dit : « C’est pour demain. » Il ne dormit pas. Il écoutait le vent furieux battre les murs de sa cellule. Il entendait son ouvrage de bambou et de papier claquer et s’agiter comme s’il voulait s’envoler. Il se leva plusieurs fois pour aller voir s’il n’était pas arrivé quelque malheur.

— Allons ! allons ! fougueuse monture, ne pars pas sans ton cavalier, disait-il en resserrant les cordelettes.

Dès le lever du soleil le poète s’accouda à la balustrade de porcelaine ; il ne s’occupa nullement de son déjeuner. Il tenait ses yeux fixés sur le belvédère de la petite maison et murmurait :

— Pourra-t-elle l’apporter jusqu’ici ?

Vers la onzième heure la cigogne s’envola du toit de la maison et franchit le lac rapidement ; mais bientôt son ascension se ralentit. À quelques pieds au-dessous de la terrasse, elle s’arrêta, ne pouvant aller plus loin. Ko-Li-Tsin ne respirait pas. L oiseau s’était posé sur la balustrade de l’étage inférieur. Il essayait par moments de s’élever encore, puis retombait. Son maître, penché vers lui, l’appelait et lui montrait de la nourriture. La cigogne fit un effort suprême ; elle s’approcha, posa son bec sur le rebord de porcelaine, et le poète, tendant les bras, la saisit et l’amena sur la terrasse.

— Enfin, s’écria-t-il, belle cigogne, tu m’as sauvé. Je ferai pour ta gloire plus de cent poèmes.

L’oiseau avait à la patte le bout d’une corde de soie mince mais solide. Cette corde s’éloignait de la tour, franchissait le lac et se perdait dans les vapeurs d’un jour d’automne. Après l’avoir attachée au milieu d’une autre corde qui reliait, en flottant, les deux pointes de son animal, Ko-Li-Tsin n’eut que le temps de se précipiter dans la cellule, car le geôlier venait d’y entrer. L’espion sorti, il revint sur la terrasse et attacha à l’extrémité inférieure du monstre léger une interminable queue formée des cent lambeaux liés ensemble de sa propre robe déchirée. Puis il attendit, assis sur la balustrade, les jambes dans l’espace. Son cœur battait, il avait le visage blême, mais aucune hésitation ne passa dans ses yeux.

Le soir monta. Les vents étaient furibonds. La machine de bambou et de papier claquait à se briser. Ko-Li-Tsin la tenait d’une main, de l’autre il se cramponnait au dernier morceau de sa robe allongée en queue. La corde, qui descendait vers la ville, paraissait bien tendue. Enfin la nuit s’établit tout à fait, et les vents étaient devenus formidables.

— En route ! dit Ko-Li-Tsin.

Et il lâcha le monstre, qui s’éleva avec une rapidité vertigineuse, entraînant derrière lui sa queue, et, au bout de sa queue, Ko-Li-Tsin.