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Le Dragon Impérial/XVII

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Armand Collin et Ccie (p. 203-210).

CHAPITRE XVII


LE TIGRE DE JADE


Vaincu par la flèche du chasseur de Tartarie, le grand tigre est renversé sur le dos dans les ronces du ravin.

Mais dans sa gueule ouverte, comme dans le tronc d’un saule creux, les abeilles ont déposé leur miel,

Et la gueule du tigre, béante, apparaît pleine d’or.


— Eh bien ! s’écria Ko-Li-Tsin, en franchissant la porte ruinée de la pagode de Koan-In, me suis-je trompé ? Où sommes-nous ? Où est l’escalier d’albâtre ? N’est-ce pas ici que je me suis battu ?

— C’est bien ici, dit Yu-Tchin ; mais l’escalier est démoli, et la pagode, pendant trois jours, a brûlé.

— Misérable Ko-Li-Tsin ! gémit le poète, que faisais-tu dans ta prison ? Paresseux et prudent, tu soignais tes blessures, tu préparais jour à jour ton évasion, et tu as perdu un mois, et tu as tout perdu ! Il fallait fuir tout de suite, t’accrocher aux saillies des terrasses, descendre les dix étages de la tour, étrangler les soldats, et enfin exécuter l’ordre du maître. Ta-Kiang est glorieux, vainqueur, chef d’une armée terrible ; toi, qu’auras-tu fait dans toute cette gloire ? Tu n’as pas même pu sauver Yo-Men-Li ; et peut-être vas-tu causer la perte de l’empereur. Lors qu’il frappera aux portes de Pei-King en disant : « C’est moi ! » tu ne seras pas là pour lui ouvrir, et s’il te demande : « Où sont tes soldats ? » tu lui montreras Yu-Tchin armée d’une pioche.

— Mais qu’as-tu donc, maître ? dit en tremblant Yu-Tchin. Pourquoi es-tu si désespéré en face de ces ruines ?

— C’est qu’il y avait sous la pagode un trésor qu’on m’avait confié, et sans lequel je ne puis rien faire, répondit Ko-Li-Tsin. Je pleure de le voir englouti.

— Si le feu, dit Yu-Tchin, n’a pas brûlé le trésor nous le retrouverons sous les décombres.

— Tu as raison ; mais il faudrait plusieurs hommes robustes pour soulever cette montagne de pierres écroulées, et je ne peux dire mon secret à personne.

— Essayons, tout seuls, dit Yu-Tchin. Il n’est sans doute pas indispensable de soulever les pierres. Nous pourrons peut-être nous glisser à travers les interstices de l’écroulement et arriver jusqu’au trésor.

— Essayons ! dit Ko-Li-Tsin. Je suis fou de me décourager. La prison m’a affaibli l’esprit. Allons bonne Yu-Tchin, quand nous devrions être écrasés sous les débris du monument, tâchons de lui arracher son cœur précieux.

Ko-Li-Tsin posa le pied sur les restes branlants du grand escalier, et tendit la main à Yu-Tchin. Ils atteignirent dangereusement la première terrasse qui était à demi effondrée et toute couverte de blocs renversés.

— Prenons garde, dit le poète ; parmi l’obscurité nous pourrions glisser dans quelque fente et y mourir sans gloire. La nuit va finir, attendons le jour.

— Oui, fit Yu-Tchin ; les ombres semblent des trous et les trous des surfaces planes. Il vaut mieux attendre une clarté plus franche que celle de ma lanterne en papier bleu.

Assis l’un près de l’autre sur le socle d’une statue brisée, Yu-Tchin disait mille choses tendres à Ko-Li-Tsin songeur.

Bientôt des blancheurs bleuâtres frappèrent les monceaux de débris, faisant briller les cassures des pierres et luire çà et là des émaux et des fleurs de porcelaine.

Tout était brisé, détruit, défiguré : les terrasses, les toits échelonnés, s’effondraient entre les murs d’albâtre, dont la blancheur était sillonnée de traces de fumée et de longues traînées de sang noirci ; les adorables sculptures de jade, rompues par la hache, s’émiettaient en grêlons, où se dressèrent de précieuses colonnettes on ne voyait que des tronçons léchés par la flamme. Cependant, sous le soleil qui se levait, la pagode ruinée gardait encore quelque chose de son ancienne majesté, et formait des monceaux somptueux et brillants.

Ko-Li-Tsin s’avança vers l’édifice tombé.

— Prenons courage ! dit-il à Yu-Tchin ; tâchons d’écarter ces pierres pesantes et de soulever ces toitures affaissées, comme si nous étions une armée entière.

— Viens par ici, dit Yu-Tchin, qui frissonnait un peu dans le froid du matin. Il ne faut pas songer à soulever les pierres, mais à profiter des maladresses du hasard qui a dû laisser quelque porche debout.

— Le crois-tu ? Koan-Ti a pris à tâche de tout détruire. On dirait même que Lei-Kong lui est venu en aide, et que le tonnerre est tombé sur la pagode.

— N’importe ! dit Yu-Tchin, nous entrerons.

Posant à terre sa lanterne à côté de sa pioche, elle enroula la corde autour de sa taille, et se glissa par une étroite brèche en se faisant aussi mince qu’elle pouvait. Ses doigts s’égratignaient aux parois ébréchées des murailles. Elle disparut ; mais Ko-Li-Tsin l’entendit battre des mains joyeusement.

— Le premier pas est fait, dit-elle, donne-moi la lanterne et la pioche. Bien ! Maintenant, prends le chemin que j’ai frayé.

— À voir l’entrée, fit le poète en s’insinuant à son tour dans la ruine, on ne pourrait pas croire qu’elle fût assez large pour le corps d’une fouine.

— Où sommes-nous ? dit Yu-Tchin, qui regardait autour d’elle.

La lumière, pénétrant par d’étroites brèches, tombait en rayons blafards sur le sol jonché d’éclats de pierres et formait des ombres singulières que la clarté bleue de la lanterne contrariait ou redoublait. Ce lieu avait été jadis un vestibule. Le plafond ployait dangereusement ; une porte qui conduisait à la salle principale de la pagode était debout ; mais des murs abattus formaient devant elle de petites collines. Ko-Li-Tsin monta sur les débris encore chauds, et tendit la main à Yu-Tchin qui les escalada à son tour ; perdant l’équilibre, elle tomba sur le poète, et tous deux roulèrent dans le temple même, au milieu d’un grand fracas de pierres croulantes. Ils ne se firent d’autre mal que de se meurtrir un peu les genoux et les mains. Yu-Tchin n’avait pas lâché sa lanterne ; après avoir eu peur, elle riait dans les décombres. Ko-Li-Tsin se mit à rire aussi ; mais il chercha longtemps la pioche, qui avait bondi au loin.

Un jour pâle régnait dans l’enceinte autrefois somptueuse, car de minces filets de jour descendaient comme une pluie par les fentes des toits calcinés. Le sol était couvert de cendres. Les statues des Pou-Sahs de bronze avaient fondu et coulé en ruisseaux sombres. Toute une partie du plafond, effondrée, laissait passer par son bâillement déchiqueté les planchers et les toitures des étages supérieurs. Des lambeaux de balustrades dorées s’allongeaient comme des bras hagards ; des dragons, des lions de marbre blanc, souillés de suie, s’appuyaient sur des poutrelles brisées et prêtes à s’affaisser ; des cassolettes, des vases en métal, des autels de jade et des tronçons de dieux restaient suspendus dans les entre-croisements des décombres ou roulaient dans des cascades de ruines.

— Comment retrouver la déesse Koan-In au milieu de tout cela ? dit Ko-Li-Tsin en promenant ses yeux sur les débris informes. Elle aura fondu comme les autres dieux, et nous ne pourrons pas même reconnaître la place où elle se dressait.

— Tu sais, dit Yu-Tchin, que Koan-In est d’ordinaire montée sur un tigre blanc ; la déesse était probablement en bronze doré, mais le tigre devait être en jade. Or le jade ne brûle ni ne fond.

— Tu as raison, dit Ko-Li-Tsin, cherchons le tigre blanc.

Ils s’avancèrent prudemment. Leurs pas soulevaient des nuages de cendres.

— Si le plafond s’écroulait ! dit Yu-Tchin en regardant en haut.

— Nous serions écrasés, bonne Yu-Tchin.

— Ah ! fit-elle en se rapprochant de lui.

— Je me souviens, dit Ko-Li-Tsin, que les quatre gardiens de Fô occupaient chacun un angle du temple, et l’un d’eux devait être placé où je suis.

Le poète se baissa et ramassa quelque chose.

— Voici d’ailleurs le manche émaillé de son parasol. La grande statue de Fô était au milieu des gardiens, et la déesse s’élevait à quelques pas derrière lui.

Il se dirigea vers l’endroit où il jugeait qu’elle avait été jadis.

— Ah ! dit-il, la statue est détruite, mais voici le tigre renversé, et le socle est encore debout.

— Prends garde, fit Yu-Tchin ; vois comme les dalles sont fendillées et branlantes autour du piédestal.

Ko-Li-Tsin s’avança lentement et prit à sa ceinture les deux clefs d’or.

— Pourvu que la serrure se trouve de ce côté ! dit-il ; de l’autre l’encombrement des toits croulés nous empêcherait d’y atteindre.

Tout à coup la dalle sur laquelle Ko-Li-Tsin posait le pied bascula, et le poète disparut dans une ouverture qui fut aussitôt refermée par la chute du socle et d’un gros tas de pierres.

Yu-Tchin hurla d’épouvante et de désespoir. Elle se jeta par terre, essayant de ses mains, de ses dents, de ses ongles, de redresser le piédestal, et criant de toute son haleine : « Ko-Li-Tsin ! » Mais rien ne lui répondait ; le silence avait succédé au retentissement bruyant, occasionné par l’engloutissement du poète.

Folle de douleur, Yu-Tchin saisit la pioche et frappa avec frénésie. Pendant une heure elle travailla à déblayer l’entre-bâillement obstrué ; de temps en temps elle gémissait : « Ko-Li-Tsin ! » Enfin elle crut entendre une voix lointaine qui murmurait : « Par ici ! »

— Me voilà ! cria-t-elle.

Attachant la lanterne à sa ceinture, elle continua à écarter les blocs de pierre. Bientôt la voix de Ko-Li-Tsin devint plus distincte.

— Tu n’es pas blessé ? dit Yu-Tchin.

— Non, dit le poète ; mais je ne puis t’aider ; je suis dans une obscurité complète.

— Retire-toi promptement ! s’écria Yu-Tchin avec effroi ; le piédestal va tomber sur toi !

Elle recula elle-même. Un énorme monceau s’effondra lentement.

— Il est mort ! dit Yu-Tchin, l’œil hagard.

Elle restait immobile, regardant avec fixité le trou béant. Mais soudain elle entendit nettement la voix de Ko-Li-Tsin qui lui disait : « Viens-tu ? »

— Ah ! tu es encore vivant, mon époux chéri ! Où es-tu ?

— Dans le noir, dit Ko-Li-Tsin ; apporte ta lanterne.

Les pierres en s’écroulant avaient formé une pente douce qui s’enfonçait sous la terre. Yu-Tchin, tremblante, se laissa glisser ; elle se trouva bientôt dans un souterrain qu’illumina la lueur de sa lanterne.

— Où sommes-nous ? dit Ko-Li-Tsin. Ah ! Koan-In nous protège ! Car voici le trésor, le merveilleux trésor !

En effet, de tous côtés s’alignaient de grands bassins d’argent pleins de poudre d’or ; dans des vases de jade scintillaient des saphirs ; des Dieux en argent massif, accroupis face à face, formaient une longue allée brillante, et, au milieu du souterrain, sur une estrade, s’ouvrait un vaste coffre de laque rempli jusqu’au bord d’un éblouissement miraculeux de liangs d’or.