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Le Dragon Impérial/XXIX

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Armand Collin et Ccie (p. 318-332).
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CHAPITRE XXIX


LE COUCHER DU DRAGON


La montagne engendre un volcan, et ce volcan la déchire ;

L’arbre produit le ver et ce ver lui ronge la moelle :

L’homme enfante mille projets et ces projets le dévorent.


Deux lents voyageurs cheminaient vers Pei-King. Sous la chaude poussière ensoleillée, par les bossellements dangereux de la route, ils allaient, soutenant mutuellement leur faiblesse, car c’étaient deux vieillards, un homme et une femme, aux membres frissonnants, à la taille voûtée, à l’œil las. Mendiant ça et là un peu de riz, buvant aux ruisseaux, dormant sous l’auvent d’une porte ou à l’abri d’un cèdre, depuis bien des jours déjà ils avaient quitté leur cabane, lorsqu’ils arrivèrent sous le mur majestueux de la Capitale du Nord. Devant la grande ville, en face de cette splendeur tardivement apparue, leur vieillesse hagarde trembla d’admiration ; tandis qu’ils franchissaient le Portail du Sud, leur sang lourd et inerte se hâtait dans leurs veines.

— D’où venez-vous ? cria une sentinelle.

— Du champ de Chi-Tse-Po, répondirent-ils.

Saluant avec respect, ils entrèrent dans Pei-King. La ville était tout émue encore des événements récents. Des groupes inquiets parlaient à voix basse. On voyait rôder des soldats tartares à la mine farouche. Aux fenêtres pendaient des lambeaux de bannières déchirées. Quelques maisons brûlées à moitié fumaient çà et là. Les deux voyageurs, éblouis, hésitaient devant les larges avenues, ne sachant vers quel point se diriger ; timidement ils accostèrent un passant.

— C’est aujourd’hui, dirent-ils, qu’on proclame chef de l’Empire Ta-Kiang, le glorieux laboureur. Indique-nous le chemin pour parvenir jusqu’à lui.

— Ah ! ah ! répondit le passant avec un mauvais sourire, Ta-Kiang ? Suivez cette multitude d’hommes et de femmes qui se hâtent vers la Porte de l’Aurore, et vous ne manquerez pas de voir Ta-Kiang, bonnes gens.

Les deux vieillards se mêlèrent à la foule tumultueuse qui remontait l’Avenue du Centre et gagnèrent avec elle un grand carrefour situé au centre de la Cité Tartare.

Là, depuis le lever du soleil, le bourreau ouvrait et repliait le bras, des vivants faisant des morts. Des monticules formés de corps sanglants et des monceaux de têtes grimaçantes bossellaient lugubrement la place.

Kang-Shi, l’empereur magnanime, avait offert la vie aux vaincus qui voudraient lui rendre hommage, mais beaucoup refusèrent de se soumettre : on voyait tomber les têtes hautaines qui n’avaient pas voulu se courber.

Debout au milieu du carrefour, entre ses deux aides, le bourreau portait une robe jaune sous un tablier de cuir jaune ; le fourreau de son glaive était de brocart d’or, et sur sa tête chantait une cage au treillis clair pleine d’oiseaux prisonniers. Les rebelles, autour de lui, attendaient les mains liées derrière le dos, une petite plaque de bois entre les dents afin qu’ils ne pussent blasphémer l’empereur. Ils étaient rangés en bon ordre et demeuraient indifférents, tandis que, derrière eux, la foule avide et cruelle ondulait en bourdonnant. Çà et là un Tartare à l’uniforme glorieux, la pique au poing, se tenait immobile sur son cheval. Entre les dalles le sang formait des ruisseaux, des fleuves, des lacs où le ciel se reflétait, rouge.

Une à une les victimes venaient s’agenouiller devant le bourreau, qui, saisissant leurs longs cheveux, les décapitait d’un seul coup du glaive fatal appuyé extérieurement à son avant-bras. Puis il lançait au loin les têtes sanglantes, dont les lèvres, subitement tendues sur les dents, crispaient un rire atroce. Des flots de sang clair s’élançant sur le sol refoulaient les larges flaques qui s’en allaient ruisseler entre les jambes des rebelles, et quelquefois atteignaient la foule, de sorte que plus d’un spectateur, baissant les yeux, voyait que ses larges semelles blanches étaient devenues toutes rouges.

Dans un angle du carrefour, entre Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li, le laboureur Ta-Kiang était assis sur une pierre. Farouche et superbe encore, il semblait un tyran sanguinaire qui assiste à un carnage ordonné par lui. Cependant c’était sa gloire qu’il voyait crouler, c’était son armée qu’on égorgeait sous ses yeux, et lui-même, un supplice honteux l’attendait.

Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li, étant les plus coupables, devaient mourir après leurs complices. Comme la goutte après la goutte dans une horloge à eau, chaque tête, en tombant, comptait une minute de leur heure dernière.

Yo-Men-Li était affaissée sur les dalles, aux pieds de Ta-Kiang, et levait vers lui de grands yeux désolés. De temps en temps, avec la régularité du flux et du reflux d’une mer, un flot de sang venait mouiller les pieds et souiller la robe de la jeune fille ; mais elle n’y prenait point garde. Elle n’avait point le temps de prendre garde à cela. Elle ne songeait pas non plus que bientôt son tour viendrait, qu’il lui faudrait s’agenouiller devant le bourreau hideux, qu’elle sentirait la tiédeur du glaive ruisselant sur son cou pur comme le jade, que sa jolie tête tomberait et irait se mêler aux têtes fauves des soldats, ni qu’elle était une faible enfant irresponsable de ses actions, ni qu’elle avait seize ans et que la vie souriait. Ta-Kiang était vaincu : pour elle, le ciel venait de s’effondrer. Il faisait noir. Quelqu’un avait soufflé le soleil.

Ko-Li-Tsin, debout, s’adossait à un poteau doré qui élevait au-dessus des maisons la bannière impériale ; il parlait à Ta-Kiang, qui ne l’écoutait pas.

— Te souviens-tu, disait-il, du champ de Chi-Tse-Po ? le premier jour où je t’ai parlé, j’étais au pied d’un arbre, comme je suis au pied de ce poteau. Tu t’es dressé superbe, avec l’avenir dans tes yeux, et tu es parti ; je t’ai suivi. Yo-Men-Li aussi t’a suivi. Mais la foudre que tu portais a éclaté entre tes mains, et voici la fin. Ta pensée était trop sublime, ta tête était trop fière, trop haute ; ce glaive va tout niveler. Tu tombes. Mais quel ébranlement cause ta chute ! L’empire palpite, le Tartare lui-même a frémi. Un sillon glorieux brille où tu as passé. Le champ de Chi-Tse-Po était bien nommé le Champ du Lion, il semble qu’on avait prévu sa destinée. Un lion en effet s’en est élancé ; dans ses mâchoires terribles il brisait le joug des opprimés. Il leur disait : « Étant les loups, pourquoi tremblez-vous comme des moutons ? Étant les maîtres, pourquoi vous faites-vous serviteurs ? Pourquoi, étant Chinois, êtes-vous Tartares ? » Et ceux qu’il avait délivrés couraient derrière lui en cortège triomphal. Il a traversé la Patrie du Milieu. Il est venu jusqu’au cœur du monde. Tandis qu’il avançait, l’usurpateur devenait blême et s’efforçait de tenir plus solidement dans sa main tremblante le jouet de jade du commandement. Et le Lion de Chi-Tse-Po n’a pas été vaincu par un homme. Il était trop fort, trop beau, trop puissant ; il faisait peur aux plus formidables. Un Pou-Sah seul a pu le renverser. Maintenant le peuple qui l’acclamait courbe la tête ; les bouches se taisent. Mais les cœurs murmurent, et bientôt on cherchera les traces du Grand Laboureur. On dira : « Voici d’où il est parti, voilà par où il a passé. Là il y avait une ville, ici un peuple ; la ville est détruite, le peuple a disparu ; Ta-Kiang a écrasé l’une et égorgé l’autre. Pourquoi ? parce qu’au-dessus de la ville flottait la bannière jaune, et que le peuple était composé de Tartares, de Mon-Gous ou de Men-Tchous. » On se remémorera ses paroles et on dira avec lui : « Dans notre propre palais nous couchons à l’écurie, tandis qu’un étranger dort, dans notre lit somptueux ; au lieu de l’étrangler et de jeter son cadavre aux chiens, nous tremblons sur la paille entre les jambes de ses chevaux. Nous sommes dépouillés, bafoués, méprisés ; on nous refuse les hautes fonctions de l’État, on vole notre argent et l’on nous dédaigne. Si un Tartare prend pour femme légitime une Chinoise, il est aussitôt destitué de ses grades, ruiné, déshonoré, comme s’il s’était allié à une famille criminelle. Enfin, nous qui sommes les maîtres, nous ployons les reins, nous courbons la tête et nous disons : Bien ! bien ! à tout cela. » Et vous tous qui répéterez ces paroles de Ta-Kiang, vous secouerez votre front, vous dresserez votre taille, et, croisant les bras, vous regarderez l’ennemi en face. Si vous êtes vaincus, d’autres se relèveront après vous et lutteront encore. Le talon qui vous écrasera se sentira mordu, dévoré, rongé, et, un jour, c’est vous qui écraserez le crâne de l’intrus, et vous redeviendrez fiers, nobles, puissants, vous redeviendrez Chinois. Vous pourrez appeler votre empereur Père, il sera de votre famille ; la tête sera d’accord avec le cœur, et, vous souvenant du passé, vous prendrez pour dieu Ta-Kiang le laboureur !

Ko-Li-Tsin parlait à voix haute. Autour de lui le peuple applaudissait sourdement. Chacun poussait le coude à son voisin ou faisait un signe de tête approbatif, mais n’osait exprimer hardiment ses sympathies ; car les soldats tartares étaient là. Puis, vers le milieu du jour, trois chaises à porteurs somptueuses étaient venues se placer non loin des principaux rebelles ; elles avaient des draperies de satin jaune ; elles venaient donc de la Ville Impériale ; et l’on se disait à voix basse : « Est-ce que le Fils du Ciel a voulu assister à la mort de ses ennemis ? » Aucune de ces chaises ne s’était ouverte, aucun rideau ne s’était écarté, mais on prévoyait des fentes dans l’étoffe et derrière ces fentes, des yeux.

Cependant les exécutions étaient sur le point d’être terminées. Les monceaux de cadavres grossissaient, tandis que le nombre des rebelles diminuait. Bientôt ils ne furent plus que cent, et bientôt plus que dix. Le soleil descendait vers l’horizon. Enfin la dernière tête roula dans un lac rouge qui fumait, et les deux aides du bourreau s’avancèrent vers Ta-Kiang. Alors on vit s’agiter les rideaux d’une des chaises à porteurs ; une main les entr’ouvrit et fit un signe. Deux soldats tartares s’approchèrent de Ta-Kiang et l’amenèrent devant la portière de la chaise. Les tentures s’écartèrent tout à fait et l’on vit apparaître un homme grave entièrement vêtu de rouge, qui était le chef des Eunuques.

— Écoute, dit-il, voici les paroles mêmes du Fils du Ciel, de l’Unique Sublimité : Tu as, plus cruel que les tigres, tué des milliers d’hommes, égorgé des femmes, brûlé des villes ; tu as bouleversé l’Empire pacifique, semé partout la ruine et le désastre ; sacrilège enfin, tu osas t’attaquer au Ciel même. Mais, sans le savoir, tu chevauchais le Dragon ; il t’entraînait irrésistiblement ; les Pou-Sahs du mal te dirigeaient et te commandaient. Toi, fatal, tu n’étais qu’un jouet dans leurs mains. C’est pourquoi je te dis : Abjure ton ambition, rends hommage au légitime Fils du Ciel et sa clémence rayonnera sur toi.

Ta-Kiang crispa dédaigneusement la bouche.

— Si j’avais été vainqueur, dit-il, j’aurais étranglé Kang-Shi de mes propres mains, Ta-Kiang n’accepte rien des hommes.

Les rideaux retombèrent. La chaise s’éloigna. Les deux aides du bourreau entraînèrent Ta-Kiang au milieu du carrefour, et la foule se rapprocha, chuchotant : « C’est le tour du chef des rebelles. »

— Agenouille-loi, dirent les aides.

Mais Ta-Kiang les repoussa et redressa si fièrement sa taille que le bourreau fut contraint de se hausser pour saisir les cheveux du patient.

— Ne me touche pas, homme immonde, cria Ta-Kiang, en saisissant le glaive.

Et lui-même, d’un seul coup, fut son propre exécuteur.

Yo-Men-Li poussa un désespéré soupir ; mais Ko-Li-Tsin criait :

— L’empereur de la Chine est mort ! glorieusement ! sur le champ de bataille ! et le Dragon l’emporte au pays d’en haut !

En ce moment deux vieillards, un homme et une femme, blêmes, mornes, tremblants, s’avancèrent vers le cadavre de Ta-Kiang. Ils tordaient leurs bras en silence. Des larmes glissaient sur leur visage dans le sillon des rides. Ils se penchèrent péniblement vers la tête du laboureur, dont le regard mort était terrible, et, la prenant dans leurs vieilles mains sèches et jaunies, douloureux, les yeux sanglants, ils l’emportèrent, avec effort, comme si toute leur douleur s’ajoutait au poids de ce fardeau, puis, chancelants, ils se perdirent dans la foule.

Alors une voix cria :

— Viens, jeune fille !

— Me voici, répondit Yo-Men-Li en se dirigeant vers le bourreau.

— Viens ici d’abord, reprit la même voix.

Et une main la saisit et l’entraîna vers la seconde chaise, qu’entourait une haie de serviteurs. On souleva les tentures, et l’Héritier du Ciel, horriblement blafard, se laissa voir, étendu sur des coussins.

— Yo-Men-Li ! soupira-t-il avec tendresse, mon corps souffre mille tortures, mais mon cœur est plein de joie, car je t’aime, et je viens t’arracher à la mort.

— Qui es-tu ? dit Yo-Men-Li d’une voix saccadée et sourde.

— Oh ! s’écria le prince en mettant sa main pâle sur ses yeux, elle ne me connaît pas !

Il reprit avec douceur :

— Je suis le prince Ling, le prince Ling, que tu as fait si cruellement souffrir ! Mais n’importe, il t’aime. Écoute : mon père te fait grâce, il pardonne. Tu seras ma femme. Tu seras belle, adorée, glorieuse. Tu posséderas des palais, des villes et des peuples. Tu auras des monceaux de jade clair et l’amour du plus grand des hommes, car tu seras Impératrice.

— Ta-Kiang est mort ! Ta-Kiang est mort ! répondit Yo-Men-Li.

Ko-Li-Tsin s’était rapproché. Il s’essuyait les yeux. Il dit :

— Accepte, petite sœur. Vois le soleil, écoute les oiseaux ; tu ne dois pas mourir encore.

— Vivrais-tu, frère ? cria-t-elle en s’élançant vers le bourreau.

Le prince Ling poussa un cri, un flot de sang lui monta aux lèvres, et, mort peut-être, il se renversa sur les coussins ; car la tête de Yo-Men-Li venait de tomber. Elle était là, si blême, aux grands yeux tristes, tournés du côté où les vieillards avaient emporté la tête de Ta-Kiang.

— Allons, bourreau, cria Ko-Li-Tsin, fais vite, je m’ennuie, étant seul.

Mais quelqu’un le tira par la manche, et le conduisit à son tour vers une chaise à porteurs.

— Viens, viens, tout près, dit une voix douce, car toi seul dois me voir.

Ko-Li-Tsin passa sa tête entre les rideaux de soie ; il laissa échapper une exclamation de surprise joyeuse et son cœur bondit dans sa poitrine ; car c’était la fille du gouverneur du Chen-Si qui, en face de lui, rougissait faiblement sous l’ombre tendre des draperies.

— Tsi-Tsi-Ka ! s’écria-t-il le visage illuminé ; toi, toi, ici ! Tu viens me donner une joie suprême et rendre ma mort glorieuse ?

— Ne parle pas de mourir ! dit Tsi-Tsi-Ka en souriant ; j’apporte la vie.

— Tu es ma vie en effet ! dit le poète. Depuis que je t’ai vue à travers le papier de ta fenêtre, je n’ai d’autre soleil que ta face ; mon cœur n’a d’amour que pour toi ; et je vais emporter ton seul souvenir au pays des nuages !

— Non ! non ! tu ne partiras pas, s’écria la jeune fille. L’empereur m’envoie vers toi. Je te dispense des rites, m’a-t-il dit, oublie les convenances, je veux que sa grâce lui soit annoncée par une bouche chérie, par la bouche de son épouse. Va donc vers ce jeune mandarin, vers ce grand Cèdre de la Forêt des Mille Pinceaux, et dis-lui qu’il t’a gagnée et que te voilà.

— Est-ce possible ! s’écria le poète, tu es ma femme et je puis porter un tel bonheur ? Vois, mes mains tremblent, mes yeux sont pleins de larmes, mon cœur m’étouffe. Il a dit cela ? C’est moi qui suis ton époux ! Oh ! que je t’aime, Tsi-Tsi-Ka ! ne m’oublie jamais, reste fidèle à ma mémoire, ô tendre veuve, et remercie le seigneur Lou de sa grande clémence !

— L’empereur ? Viens le remercier avec moi ; il t’attend, il te fait un des plus grands de l’Empire.

— Je ne puis aller vers lui, douce amie ; mais mon épouse adorée parlera pour moi.

— Pourquoi ne peux-tu pas venir ?

— Parce qu’il faut que je meure.

— Mourir ! mourir ! Pourquoi, puisque tuas ta grâce ?

— Parce que mes amis sont partis. Je tarde beaucoup, il faudra que je me hâte pour les rejoindre.

— C’est donc ainsi que tu m’aimes ! s’écria Tsi-Tsi-Ka.

— Oui ! dit Ko-Li-Tsin, je t’aime assez pour ne pas vouloir te donner un époux lâche et déshonoré. Je meurs pour que tu sois une veuve glorieuse ; mais je ne partirai pas sans écrire pour toi le poème par lequel je t’ai conquise.

Et, pendant que Tsi-Tsi-Ka fondait en larmes, Ko-Li-Tsin, le front calme, les yeux brillants, trempa son doigt dans le sang encore chaud des rebelles et traça des gros caractères rouges sur la façade blanche d’une maison voisine :

Ô tristes enfants de la vieille patrie ! voici que notre face est dans l’ombre et que nos yeux ne réfléchissent plus aucune lueur. Pourtant notre dos est illuminé du reflet brillant des splendeurs anciennes, ces soleils sur l’horizon.

Nous sommes plus désolés que l’oiseau Youen séparé de l’oiseau Yang. Nous sommes domptés. On nous a dérobé notre gloire, notre fierté, notre puissance. Ô législateurs ! ô aïeux ! ne reniez pas vos fils indignes, car c’est encore le sang bouillant autrefois avec orgueil dans nos veines qui, maintenant, immobile dans les cœurs, est semblable à une mer prise par le froid.

Et vous, n’humiliez pas le passé, ô habitants de l’Empire Unique ! Faites fondre votre cœur aux rayons des anciens jours. Prenez courage et foi. Soyez comme cet homme qui, ayant laissé choir dans la mer une perle précieuse, voulut tarir la mer pour reconquérir sa perle. Que tout chemin vous soit bon s’il conduit à votive but. Suivez toute intelligence qui, ne fût-ce que par ambition, se dirige vers l’objet de votre espoir, comme le voyageur las, rencontrant la charrette d’un marchand qui se rend à la ville pour son commerce, ne dédaigne pas de s’asseoir à côté de lui.

Ainsi parle, ô Chinois ! Ko-Li-Tsin, poète et guerrier, de qui la mort est peu lointaine. Gardez-vous de laisser échapper ses conseils comme les doigts laissent fuir l’eau, mais que le désir de la glorieuse délivrance soit gravé dans votre esprit, comme jadis furent gravés les hauts faits des trois souverains sur la carapace de lu Tortue Divine !

Pendant que Ko-Li-Tsin, trempant son doigt, comme un pinceau, dans le sang des vaincus, traçait de nobles caractères sur le mur d’une maison, la foule s’était silencieusement rapprochée, et lisait. Le poète n’avait pas achevé d’écrire son premier vers, que sur les faces de tous les spectateurs éclatèrent les signes de la plus vive admiration. « Bien ! bien ! » disait-on de toute part, et plus d’un, saisissant un encrier pendu à sa ceinture, se hâtait de copier sur son éventail les caractères du poème. Au second vers l’admiration s’exalta. « Quel est cet homme-ci ? cria fortement un lettré du Han-Lin-Yuè, égaré parmi la populace ; quel est cet homme qui dispose si ingénieusement les sonorités des rimes les plus rares, équilibre avec tant d’habileté la force et la mollesse des rythmes divers, emploie, à l’exclusion de tous autres, les caractères purs chers aux Sages anciens et enfin, prêt à mourir, se révèle philosophe comme Lao-Tze, poète comme Sou-Tong-Po ? » Le troisième vers, par ses comparaisons hardies, redoubla l’enthousiasme. Les soldats tartares eux-mêmes, bien qu’ignorants et vils, ne purent s’empêcher de joindre leur approbation à celle des Chinois, et quand, de sa belle écriture, Ko-Li-Tsin eut tracé le dernier vers de son poème, tous, d’une voix haute, s’écrièrent : « Non, nous ne laisserons pas s’échapper tes conseils comme les doigts laissent fuir l’eau, et le souvenir de Ko-Li-Tsin, poète et guerrier, est désormais gravé dans notre esprit, comme jadis furent gravés les hauts faits des trois souverains sur la carapace de la Tortue Divine ! »

Ko-Li-Tsin était heureux. Il salua la foule. Il dit à Tsi-Tsi-Ka :

— Tu es la veuve d’un époux illustre.

Puis il marcha vers le bourreau.

— Mon époux ! cria Tsi-Tsi-Ka, ne meurs pas !

Et la foule, tendant les bras vers le poète, répéta :

— Ne meurs pas ! ne meurs pas !

Mais Ko-Li-Tsin dit au bourreau :

— Mes amis m’attendent, hâte-toi.

Et bientôt le bourreau montra aux assistants la tête du poète. Elle souriait.

En ce moment le soir venait. Une vapeur chaude s’élevait du carrefour. Çà et là, sur l’azur pâle du ciel, il semblait qu’on vît des éclaboussures de sang. Devant le soleil un grand nuage s’effrayait dans la lumière. Il avait la forme d’un animal cabré fait de fumée, de sang et d’or. Sinistre, il descendait au milieu d’un incendie.

C’était le coucher du Dragon.