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Le Dragon Impérial/XXV

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Armand Collin et Ccie (p. 274-285).

CHAPITRE XXV


LE POU-SAH ROUGE


Koan-Ti, le Pou-Sah terrible, aime le rire des blessures ; il aime qu’on s’égorge dans les plaines brûlantes ;

Il aspire avec délices le sang qui fume et l’odeur des batailles ; mais ses narines palpitent d’un plaisir que ne leur procure aucun autre massacre

Lorsque monte vers elles le parfum courageux que laisse échapper le cœur percé du plus brave.


Devant la Porte Méridionale, Ta-Kiang avait élevé sa tente, car il ne voulait entrer dans la Ville Rouge, éminence souveraine qui domine le monde, qu’au son du gong d’or, par le portail d’honneur. Autour de lui se groupait l’élite de son armée, remplissant la grande place qui précède les portiques et se répandant dans les larges rues voisines. Les soldats étaient couchés sur la terre ou assis au bord du fossé ; ils n’avaient pas dressé leurs tentes parce que l’empereur leur avait dit : « Ce soir vous coucherez dans des lits somptueux. »

Quelques habitants de Pei-King s’étaient mêlés aux rebelles et se disposaient à prendre part au combat ; d’autres applaudissaient de loin ; plusieurs attendaient la décision de la victoire avant de prendre un parti.

Ta-Kiang, sous sa tente, resplendissait. Pour la première fois son beau visage était serein et fièrement joyeux. Il avait entendu son nom retentir comme une fanfare. Pei-King s’était donné à lui avec amour. Il était bien l’empereur. Toute la Patrie du Milieu, derrière lui, le glorifiait. Entre lui et son trône il n’y avait plus qu’une muraille ; elle était branlante déjà et croulait. Les triomphes passés, grondant encore comme un tonnerre qui s’apaise, répondaient de la dernière victoire.

Ta-Kiang marchait lentement dans sa tente, glorieusement vêtu de jaune ; il avait la tête couverte d’un casque d’or découpé à jour que surmontait une haute pointe. Il était tout armé, car il voulait combattre lui-même. Il s’appuyait de la main sur l’épaule de Ko-Li-Tsin, non moins superbe.

Le poète n’avait plus la maigreur qui lui fut si utile le jour où il s’envola de sa prison. Ses somptueux habits, roides de broderies, s’épanouissaient largement et lui donnaient une ampleur majestueuse. Sous une coiffure guerrière son fin visage affectait des mines farouches, et il s’appuyait sur sa pique d’une façon remarquablement agressive.

— Il y a six mois, disait Ta-Kiang, que j’ai quitté le champ désormais célèbre de Chi-Tse-Po. Parti du creux humble de la vallée, j’ai atteint les pics glorieux qui retardent le lever du soleil. Pan-Kou, le premier homme, grandissait d’une coudée par jour ; j’ai grandi de mille coudées par heure. Il y a six mois, j’étais le talon méprisable de la terre ; je suis maintenant le front du Ciel.

— Moi, dit Ko-Li-Tsin, je n’étais alors que poète. Aujourd’hui, après avoir fait bien des métiers, je suis poète et guerrier. Mais quelque chose manque à ma joie. Nous étions trois en quittant le grand champ, sous la lune, nous ne sommes que deux ici.

— Oui, dit l’empereur. Qui donc partit avec moi ?

— Yo-Men-Li.

— J’avais oublié cette enfant maladroite. Qu’est elle devenue ?

— Je l’ignore. Elle est morte peut-être.

— Qu’importe ! il ne faut pas s’inquiéter des fourmis qu’on écrase en marchant.

— Elle t’aimait, cette aimable créature, dit le poète, attristé.

— Ne parle plus de cela, répliqua Ta-Kiang en fronçant le sourcil. Nous touchons au but. Pourquoi n’a-t-on pas encore attaqué la Ville Rouge ?

Le Grand Bonze, qui se tenait immobile à l’entrée de la tente, s’avança et dit, après s’être prosterné :

— Frère Aîné du Ciel, tes guerriers étaient las. Vois d’ailleurs cette fusée devant le rideau de ta tente : quand tu l’allumeras, les quatre parties de ton armée attaqueront en même temps les quatre portes de la Cité Sacrée. Mais il faut, avant le combat, rendre à Koan-Ti les honneurs convenables ; tu as retardé jusqu’à ce jour la cérémonie qui lui est chère entre toutes ; si tu l’omettais plus longtemps, le Pou-Sah des batailles pourrait se retirer de toi.

— Tu as bien parlé, dit Ta-Kiang, qu’on se hâte !

— As-tu choisi, Souverain Céleste, le guerrier à qui est réservé le suprême honneur ? Plusieurs Chefs sont là ; ils veulent supplier l’auguste maître de désigner l’un d’entre eux.

— Introduis-les, dit Ta-Kiang.

Cinq Chefs entrèrent et précipitèrent leurs fronts aux pieds de l’empereur.

— Seigneur Sublime ! cria l’un, glorifie mon nom ! Je n’ai jamais couché dans un lit, ni bu dans une tasse, et mes deux sabres sont rivés à mes mains.

— Splendeur Éblouissante ! dit un autre, choisis-moi. Le sang que ma lance a fait répandre à l’ennemi noierait toute une armée.

— Lumière Inextinguible ! dit le troisième, à quoi sert, si la clémence de ta justice ne me désigne pas, d’avoir déchiré du talon plus de ventres fumants qu’il n’y aura d’empereurs chers à Tien dans ta précieuse dynastie ?

— Rayonnement de la Raison ! dit le quatrième, j’ai pris cinq villes et ravagé dix villages, tuant les hommes, outrageant les jeunes filles ; les malédictions des parents me suivent comme un essaim énorme d’oiseaux funèbres. Un jour j’ai envoyé une caisse pleine d’oreilles droites au gouverneur d’une province ennemie. Qui donc pourrait l’emporter sur moi, si ce n’est toi, ô maître ?

Un seul n’avait pas parlé : c’était Gou-So-Gol. L’empereur l’aperçut et lui fît signe d’approcher.

— Vainqueur de Sian-Hoa, dit-il, tu es le plus digne ; sois glorieux.

Tous les chefs alors sortirent de la tente, acclamant Gou-So-Gol et disant aux guerriers : « Voici le vainqueur choisi par le Frère Aîné du Ciel ! » Et tous les guerriers devant lui frappaient du front la terre. Gou-So-Gol rayonnait. Parfois cependant, à un pli furtif de son front, on devinait qu’une pensée amère se mêlait à la joie de son triomphe.

Une heure plus tard, en face de la tente impériale, se dressait un autel de marbre rouge, sculpté et incrusté de pierreries, devant lequel on avait placé un large bassin d’or aux anses formées de dragons contournés ; derrière l’autel, sur un grand piédestal, apparaissait Koan-Ti, Pou-Sah des batailles, dont la posture menaçante, en des habits couleur de sang, brandit deux sabres teints de rouge, dont le dos est un buisson de flèches, et dont le visage effroyable, noir comme l’ébène, se hérisse de poils rouges.

Ta-Kiang songeait sur son trône. Toute l’armée était immobile et silencieuse. Une musique formidable se fît entendre ; le gong ébranlait l’air de ses vibrations terribles ; et seulement quand sa voix puissante s’éteignait un peu, on entendait les sifflements des flûtes, les déchirements des trompettes et le bourdonnement des tambours.

Un cortège s’avança ; il était composé des chefs de l’armée. Tous portaient au bout de longues piques des dragons, des licornes, des tigres ou des lions en carton doré. Puis Gou-So-Gol parut. Magnifiquement vêtu, il était monté sur un cheval blanc ; et le Grand Bonze, à côté de lui, marchait à pied.

Dès que l’armée vit le jeune vainqueur, un immense cri triomphal s’éleva. Ta-Kiang lui-même descendit de son trône, s’avança hors de sa tente et cria :

— Gloire à toi !

Devant la statue de Koan-Ti, Gou-So-Gol mit pied à terre, et, suivi du Grand Bonze, alla vers elle. Il monta sur l’autel. Il se dressa fier, superbe, dominant la multitude et pareil à un dieu vivant. Les cris d’enthousiasme et d’admiration redoublèrent. Gou-So-Gol était enveloppé de cette caresse farouche et glorieuse. Cependant il levait les yeux vers les nuages et souriait tristement. Bientôt il s’agenouilla sur l’autel, pendant que le Grand Bonze, armé d’une longue lame, s’approchait de lui. Mais en ce moment une jeune femme vêtue d’un costume guerrier s’élança vers Gou-So-Gol et l’enlaça fortement. C’était la jeune épouse qu’il avait conquise à Sian-Hoa.

— Ô mon époux ! s’écria-t-elle, pourquoi m’as-tu caché ta gloire ? pourquoi t’es-tu enfui de moi sans m’annoncer ton triomphe ? Crois-tu donc que mes yeux ne soient pas pour mes larmes une digue infranchissable ? Croyais-tu que j’allais retenir le bras levé sur toi et te déshonorer à jamais ? Ô toi que je devrais haïr et que j’aime, sache que je n’ai plus un cœur de femme, et que je t’ai pris tout ton courage !

— Oh ! oui, dit Gou-So-Gol à voix basse en se relevant à demi ; tu m’as pris mon courage, car mes yeux sont troublés par les larmes, car ma gorge est serrée par les sanglots. Je t’ai fuie pour ne pas me tordre de désespoir en m’arrachant de tes bras. Grands Pou-Sahs ! avec quelle joie j’eusse accueilli, avant de la connaître, l’honneur, envié de tous les guerriers, qui m’éternise dans les mémoires ! Mais maintenant je dis : Que vais-je devenir au pays d’en haut puisqu’elle n’y est pas ?

— Je te rejoindrai bientôt, dit la jeune femme ! après cette guerre je partirai !

— Oui, mais je pars seul. Je suis comme un enfant que sa mère abandonne sous la pluie, dans un chemin solitaire.

— Songe à la splendeur qui environnera irrévocablement ton nom ! Songe aux Pou-Sahs glorieux, que désormais tu égales !

— Lorsque j’habiterai au delà des nuages, dit le guerrier, mes regards seront toujours baissés vers la terre, cherchant ta demeure.

— Ma demeure ne sera pas longtemps sur terre dit-elle, et je succomberai bientôt, glorieuse aussi.

Elle se tourna vers l’armée et ajouta d’une voix ferme et forte :

— Puisque Gou-So-Gol part, ses guerriers restent sans chef. J’ai déjà combattu à côté de mon époux vainqueur, c’est moi qui commanderai ses guerriers.

Des cris d’approbation s’élevèrent de toutes parts, et le Grand Bonze dit :

— La famille de Gou-So-Gol étant désormais sacrée, on ne doit rien lui refuser.

Cependant Gou-So-Gol arracha de sa robe le plastron où était brodée en or une face de lion et le donna à sa jeune épouse ; puis, s’agenouillant de nouveau sur l’autel de marbre, il écarta ses habits et découvrit sa poitrine palpitante. Le couteau du Grand Bonze scintilla un instant, s’enfonça dans le cœur du guerrier, et en ressortit terne et rouge. Le gong frémit longuement. Un jet de sang clair et bouillonnant s’élança du cœur de Gou-So-Gol et tomba avec un bruit fier dans le grand bassin placé au pied de l’autel. Les principaux guerriers s’avancèrent, tenant à la main chacun une coupe de jade ; mais la jeune veuve du glorieux mort tendit la première une coupe, à la fontaine écarlate et but le sang intrépide et chaud, afin de conquérir le courage et la force. Les chefs burent après elle, puis l’armée défila en bon ordre devant le bassin d’or, et chaque homme trempa la pointe de son glaive dans le sang précieux de Gou-So-Gol.

— L’attaque ! l’attaque ! crièrent alors les soldats exaltés.

Ta-Kiang approcha de la fusée une mèche enflammée.

Mais en ce moment un mandarin parut sur le bastion qui domine la Porte Méridionale de la Ville Rouge, et, par des gestes, révéla qu’il était chargé d’un message. Ko-Li-Tsin arrêta le bras de l’empereur, et dit :

— Maître, la ville veut peut-être se rendre, il faut écouter cet homme.

— Va l’entendre ! dit Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsïn s’approcha de la muraille. Le mandarin et le poète se saluèrent selon les rites.

— Qu’as-tu à nous dire ? cria Ko-Li-Tsin en levant la tête.

— Je veux parler à votre chef, dit le mandarin.

Ko-Li-Tsin salua encore, et revint vers Ta-Kiang.

— Cet homme veut parler à toi-même, glorieux empereur, dit-il.

— Qu’est cet homme ? dit Ta-Kiang avec courroux, un serviteur de Kang-Shi ? Je ne parle pas à des serviteurs. Que le chef ennemi vienne lui-même, et je consentirai peut-être à l’entendre ; mais que le messager s’adresse à toi.

Le poète retourna vers la muraille.

— Le Frère Aîné du Ciel, l’illustre empereur Ta-Kiang, dit-il, ne veut converser qu’avec ton maître. Si Kang-Shi ne consent pas à venir en personne, expose à moi-même ta mission.

— Qui es-tu, pour que je daigne te parler ?

— Je suis Premier Mandarin, conseiller intime du souverain, poète de l’Empire, et, en ce moment, Chef d’Armée, dit Ko-Li-Tsin avec modestie.

— Je n’admets pas tes titres.

— J’admets les tiens, juge inique, bourreau et tortionnaire ! dit Ko-Li-Tsin, reconnaissant le juge qui l’interrogea dans la Salle de la Sincérité.

— Ah ! c’est toi, dit le mandarin ; eh bien ! écoute. Le glorieux empereur Kang-Shi, seul maître du monde, consent à vous rendre un otage qui doit vous être cher et à vous laisser impunis si vous levez immédiatement le siège et abandonnez Pei-King.

— Voilà une proposition ! dit Ko-Li-Tsin. De quel otage est-il question ?

Le mandarin attira au bord du rempart une jeune fille pâle, aux longs vêtements déchirés.

— Yo-Men-Li ! s’écria le poète.

— Si vous refusez, continua le mandarin-juge, le Fils du Ciel, qui est clément, vous rendra cette jeune fille, mais en vous la jetant du haut de ce bastion.

— Attends, dit Ko-Li-Tsin, qui sentit son cœur pâlir.

Et il courut vers la tente impériale.

— Ô Maître de la Terre ! s’écria-t-il, Empereur sublime ! ils veulent jeter Yo-Men-Li du haut des murailles si tu ne lèves le siège à l’instant ! Ô magnanime ! ne laisse pas commettre une cruauté dont la seule pensée serre le cœur et glace l’esprit.

— Parles-tu sérieusement ? dit Ta-Kiang avec un sourire. Crois-tu que le respect d’une vie infime m’arrêtera un instant dans ma marche triomphale ? Penses-tu que je vais quitter mon trône pour épargner Yo-Men-Li ? Que m’importe cette jeune fille ! Mille guerriers sont morts pour moi sans que tu aies accompagné d’un regret leur âme glorieuse.

— C’est le sort et la gloire des guerriers de mourir violemment, dit Ko-Li-Tsin en se jetant aux pieds de l’empereur ; mais les jeunes filles sont faites pour vivre aimées et pour mourir doucement. Ne laisse pas se briser le corps charmant de Yo-Men-Li sur les dalles ; ne la laisse pas tuer cruellement ; elle si douce, si dévouée, et qui t’adore !

— Allons, dit Ta-Kiang, annonce à l’envoyé de Kang-Shi que je donne le signal de l’attaque.

Ko-Li-Tsin se releva fièrement.

— Non ! s’écria-t-il, non ! quand ta colère devrait me foudroyer, ô cœur plus féroce que le cœur des tigres, je n’irais pas porter cette réponse impitoyable.

Ta-Kiang regarda le poète avec surprise.

— Il faut savoir pardonner des crimes aux bons serviteurs, dit-il.

Puis il fit signe au Grand Bonze de transmettre ses paroles.

Ko-Li-Tsin s’élança hors de la tente. Il rencontra Yu-Tchin ; elle l’attendait, comme toujours.

— Viens, dit-il, viens pleurer avec moi, et apaise mon cœur, que tord le désespoir.

Et, cachant son visage dans sa main, il entraîna Yu-Tchin loin des murailles.

Cependant le Grand Bonze répétait au mandarin les paroles de l’empereur. Yo-Men-Li, d’elle-même, sans hésiter, mit le pied sur un créneau. Mais au moment où elle allait se précipiter, un cavalier resplendissant apparut derrière elle, la saisit dans ses bras, donna un coup furieux au mandarin et s’enfuit en emportant la jeune fille. Le malheureux juge perdit l’équilibre et, tombant du faîte des murailles, vint se briser le crâne sur le rebord du fossé. Au même instant une fusée rapide s’éleva dans le ciel à une hauteur prodigieuse avec un bruit retentissant, et, de quatre côtés à la fois, l’armée rebelle, ivre du sang de Gou-So-Gol, se rua sur les portes sacrées.