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Le Dragon Impérial/XXVI

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Armand Collin et Ccie (p. 286-292).

CHAPITRE XXVI


LE PAVILLON DES TULIPES D’EAU


J’ai vu un chemin doucement obscurci par les grands arbres, un chemin bordé de buissons en fleurs.

Mes yeux ont pénétré sous l’ombre verte et se sont longuement promenés dans le chemin.

Mais à quoi bon prendre cette route ? elle ne conduit pas à la demeure de celle que j’aime.

Quand ma bien-aimée est venue au monde, on a enfermé ses petits pieds dans des boîtes de fer ; et ma bien-aimée ne se promène jamais dans les chemins.

Quand elle est venue au monde on a enfermé son cœur dans une boîte de fer ; et celle que j’aime ne m’aimera jamais.


À travers les rangs des soldats stupéfaits, franchissant les dragons de bronze alignés à l’embouchure des rues, ensanglantant les flancs de son cheval, le prince Ling enfila les larges avenues dallées du quartier de la Force, pénétra dans le jardin impérial, s’arrêta devant un merveilleux kiosque de laque posé au milieu d’un lac clair dans une touffe multicolore de fleurs au chaud parfum et nommé le Pavillon des Tulipes d’Eau, sauta à terre, passa un pont en bois doré, et, entrant dans le pavillon, déposa Yo-Men-Li sur des coussins de satin pâle.

— Toi ! toi ! cria-t-il en s’agenouillant auprès d’elle, toi que j’ai tant attendue, tant pleurée, toi que j’ai si souvent enlacée dans les illusions de l’opium, toi que j’ai appelée si douloureusement dans la cruauté des nuits fiévreuses, te voilà, tu existes, tu n’étais pas une Rou-li, une fausse apparence ! Mon cœur gonflé et fier emplit ma poitrine. J’étouffe. Le bonheur me déborde. Je suis comme un lac longtemps desséché sur lequel on ouvre soudain une écluse : l’eau, trop abondante, se précipite en tumulte et bientôt envahit la plaine. Vois, je pleure, et ces larmes de joie sont un baume pour les blessures qu’ont faites à mes yeux les larmes de désespoir. Je ne te quitterai plus, je m’attacherai à toi comme le guerrier s’attache à la gloire, comme la plante est attachée à la terre. Je fleurirai sur ton cœur, je m’élèverai plus haut que les cèdres et je serai plus grand que l’empereur, mon père, afin que ma splendeur plaise à tes yeux !

Yo-Men-Li regardait le prince avec indifférence.

— Mais parle-moi, continua-t-il ; parle, pendant que je baisserai les paupières pour mieux entendre ta voix. Pourquoi n’es-tu pas venue, parjure, lorsque je t’attendais si confiant ? Pourquoi t’es-tu faite insaisissable pendant que je fouillais la ville, pendant que je faisais comparaître devant moi toutes les jeunes filles qui l’habitent, depuis la plus noble jusqu’à la plus humble ; dis, cruelle enfant, dis, pourquoi n’es-tu pas venue ?

— Tu veux le savoir ? répondit Yo-Men-Li. Parce que tes soldats m’avaient prise et emprisonnée ; pendant que tu me cherchais j’étais sous ton palais, dans un cachot que le jour n’a jamais vu.

— Toi ! tu as souffert ? s’écria le prince avec désespoir, on t’a mise dans ces affreux cachots noirs et humides, dans ces cachots qui me font triste quelquefois la nuit ! Oh ! quel supplice inventer pour ceux qui ont osé cela ? Toi, en prison ! Pendant que je me tordais de désespoir et que je m’empoisonnais lentement d’opium, tu te mourais horriblement dans l’ombre ; tes beaux yeux s’agrandissaient d’effroi, ton doux visage palissait loin du soleil ! Oh ! qu’il est pâle, ton visage ! on croirait voir la lune poudrée de gelée blanche. Mais pourquoi t’avoir prise à mon amour ? pourquoi t’avoir torturée, tandis que je pleurais ?

— Apprends, dit Yo-Men-Li, que je suis ton ennemie. Complice des révoltés, c’est moi qui a frappé ton père. Je t’ai menti le soir où je t’ai vu parce que je voulais sortir du palais pour aller dire à Ta-Kiang de fuir.

Le prince Ling recula, avec un cri de douleur.

— Tu as voulu tuer mon père, Kang-Shi, le plus glorieux des hommes ! dit-il. Tu as voulu cela, et moi, fils monstrueux, je t’aimais !

Le prince, quelques instants, demeura silencieux, la tête baissée.

— Eh bien ! je t’aime ! s’écria-t-il bientôt. Tu as frappé la poitrine sacrée de mon père vénéré ? N’importe ! Criminel et lâche, je t’aime ! C’est en vain que je souffle sur mon cœur pour y agiter une tempête, il reste calme. Je sens une grande douleur ; je n’éprouve pas de colère. Je demanderai ta grâce. Je dirai que Koan-In, la bonne déesse, a ouvert la porte de l’enfer aux criminels, et que les criminels sont devenus des Génies vertueux. Je dirai que tu es une femme, que tu as seize ans, et que je t’aime ! Je dirai que je vis de ta vie, que je mourrai de ta mort ; et mon père au grand cœur pardonnera.

— Je ne veux pas de son pardon, dit Yo-Men-Li en détournant la tête.

— Tu ne veux pas, s’écria le prince avec douleur, tu ne veux pas que je te fasse heureuse ? Tu ne veux pas de ma puissance, de ma fortune, de ma gloire ? Que t’ai-je fait ? Je t’aime, je pleure, je te cherche dans l’ivresse. Hautain avec tous, je suis devant toi comme un vil esclave ; tu es le prince, je suis le peuple au front courbé. Mais tu dédaignes de m’infliger des impôts. Pourquoi détiens-tu ma joie ? Pourquoi, avec un doux visage, as-tu le cœur plus cruel que le lynx au corps souple ?

— Parce que je ne t’aime pas, dit Yo-Men-Li.

— Oh ! ne dis pas cela ! soupira le prince Ling, en appuyant sa main pâle sur la bouche de la jeune fille. Si tu savais comme ces mots serrent ma gorge et pétrifient mon cœur, tu n’aurais pas le courage de les prononcer. Tu m’aimeras un jour, laisse-le moi croire ! Malgré toi tu m’aimeras, tant j’userai ma vie et ma gloire à te plaire !

— Je ne t’aimerai jamais ! dit Yo-Men-Li.

— Jamais ! Oh ! pourquoi ? Pourquoi ne m’aimerais-tu pas, moi le Fils du Dragon, moi qui trouble les rêves timides des jeunes filles, moi qui brille près de mon père comme une étoile près de la lune ?

— Parce que j’aimais Ta-Kiang, le laboureur, dit Yo-Men-Li, et que j’aime Ta-Kiang, le Frère Aîné du Ciel.

— Tais-toi ! cria le prince en devenant plus pâle que les perles de son collier. Tais-toi ! ou bien, comme deux ruisseaux qui se rejoignent, ton sang et le mien vont se mêler sur le sol. Ne dis pas que tu l’aimes, car, sous cette douleur, je deviendrais furieux comme un cheval blessé. Tu l’as dit cependant ! Tu as eu la cruauté de me couper par la racine. Le coup est si violent que je le sens à peine ; l’arbre abattu garde encore quelque temps des rameaux verts, mais bientôt il se dessèche et meurt.

Et le prince, étendant ses bras sur la muraille et la frappant de son front, se mit à sangloter longuement.

Yo-Men-Li le regardait, ennuyée.

Tout à coup il se retourna ; ses yeux brillaient, pleins de larmes ; ses dents claquaient fiévreusement.

— Écoute, dit-il. Je suis comme une bête sauvage domptée par la faim. Écoute ce que mon lâche cœur a conçu. Tout mon sang se révolte contre moi-même ; ma gorge ne veut pas laisser passer ces infâmes paroles ; n’importe ! un lion affamé dévorerait un Pou-Sah ! Écoute : Tu aimes Ta-Kiang ? Oh ! ce nom semble à ma bouche un tison ardent ! Ta-Kiang ! tu l’aimes, et tu veux pour lui la gloire, le triomphe, le trône resplendissant de la Patrie du Milieu ? Eh bien ! moi, monstre sans nom, je vais trahir mon père, le livrer aux égorgeurs, je vais faire capituler la Ville Rouge, ouvrir le palais et les salles des trésors ! Je prendrai le rebelle par la main, je lui ferai monter les degrés sacrés du trône ; puis, m’inclinant devant lui, je le saluerai empereur ! Mais, en échange de tant de lâchetés, tu me laisseras t’emporter loin, bien loin, si loin que le souvenir de mes crimes se perde pendant le voyage ; et alors, sans fin enlacé à ton corps, les yeux fixés sur tes yeux, je serai horriblement heureux.

Le prince, secoué par de grands frissons, riait un rire plein de sanglots.

— Eh bien ! disait-il, veux-tu ? je suis prêt.

— Ta-Kiang n’a pas besoin de ton aide, répondit Yo-Men-Li avec dédain. Il vaincra sans tes basses trahisons. Déjà il triomphe, déjà les portes de la Ville Rouge s’ébranlent. Et bientôt tu t’assiéras glorieusement sur le trône, Ta-Kiang, ô magnanime, ô superbe !

— Ah ! s’écria le prince, dont les yeux s’ensanglantèrent, c’est à ce point que tu l’aimes ? c’est ainsi que tu dédaignes mon amour violent et soumis ? Eh bien ! je me souviens que je suis prince et formidable, que je commande au monde, que je suis l’Héritier du Ciel ; sache que tu m’aimeras, car je te contraindrai à m’aimer ; sache que je vais tuer ce vil laboureur, et que sa tête sera suspendue au poteau du marché.

— Le tuer ? dit Yo-Men-Li en souriant. Penses-tu que si je t’avais cru capable de déraciner ce cèdre altier je ne t’aurais pas arraché l’un de tes sabres pour te le plonger dans le cœur ? Non, fils du Dragon, tu ne tueras pas le grand Ta-Kiang.

— Il va mourir, il est mort puisque tu l’aimes ! Ah ! jeune fille plus féroce que les bourreaux, sans me laisser cueillir une seule fleur, tu as brisé mille épines cruelles dans mon cœur ! Sans me laisser une fois sourire, tu as brûlé mes yeux de larmes, et, pour faire fuir mon âme, tu me dis que tu aimes ce rebelle, ce fou, ce chien ! Attends, c’en est fait de lui, et, comme un boucher, je dépècerai son corps et je t’en ferai manger les morceaux !

Le prince, hurlant et tirant ses deux sabres, bondit hors du Pavillon des Tulipes d’Eau.