Le Dragon rouge/15

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Michel Lévy frères (p. 134-139).

xv

Une double anxiété s’emparait du cœur de Casimire à mesure que les jours se succédaient. Où était son père absent depuis plus de trois mois ? Était-il parti de Paris le jour qu’il avait indiqué sur sa première, sur sa seule lettre ? Était-il arrivé sans accident dans le Béarn, chez M. de Marescreux ? D’un autre côté, silence absolu du commandeur qui, depuis un mois, avait dû recevoir la lettre de Casimire, cette lettre si inquiétante pour son repos. Il pouvait ne l’avoir pas reçue, s’il avait suivi le corps d’armée allemand qui, ainsi que le marquaient les gazettes de Vienne, avait reçu l’ordre de descendre le Danube et d’occuper le centre de la Valachie. Alors Casimire devait se préparer à des mois, à des années de silence.

Casimire essuya promptement quelques larmes ; on entrait chez elle : c’était l’heureux marquis de Courtenay.

— Félicitons-nous, s’écria-t-il en jetant son chapeau, sa canne et ses gants, Babel est à sa fin, nous touchons au ciel. Vous avez l’air de ne pas comprendre, ma divine.

— Je l’avoue, je ne vous comprends pas, monsieur le marquis.

— De quoi peut-il être question, quand je suis harassé comme un serf qui revient de la corvée, si ce n’est des changements, des améliorations, des embellissements, des prodiges de mon palais ? Je n’en puis plus. C’est que rien ne se ferait sans moi ; il faut que je monte à l’échelle avec les peintres, que je coure sur les échafaudages avec les maçons, que je presse le serrurier, que je gourmande les ébénistes. Aussi voyez comme ils m’ont arrangé. Mais, comme je vous le disais dans la joie de mon âme, l’œuvre marche à son parfait accomplissement, et certes elle me fera honneur, n’est-ce pas ? dans l’opinion de la personne qui l’inspire.

— Assurément, répondit Casimire, qui n’avait pas saisi un seul mot de tout ce qu’avait débité le marquis en s’époussetant, en se brossant, en s’essuyant.

Il reprit en croisant ses jambes :

— Mais reste le boudoir, le temple de la divinité, et là-dessus il faut s’entendre. Mon avis seul ne suffit pas. La chose est de la plus haute importance. Est-ce le jaune-tanné ou le vert-gai que vous préférez ?

— Pourquoi faire ? demanda Casimire.

— Mais pour faire un boudoir, répondit le marquis ; je croyais l’avoir assez clairement énoncé. J’ai le plaisir de vous demander si, pour décorer un boudoir, c’est au satin jaune-tanné ou au satin vert-gai que votre bon goût accorde la préférence. Le jaune-tanné a son mérite, je n’en disconviens pas ; il prête une valeur très-grande aux blondes, il les dore radieusement, il semble les envelopper d’une auréole de lumière ; cependant le vert-gai a ses nombreux partisans.

— Un boudoir ! épela avec distraction Casimire.

— Mais oui, un boudoir. Comment le comprenez-vous ?

— Je le comprends, répondit Casimire, tempéré l’hiver, agréablement aéré l’été.

— Vous vous moquez fort plaisamment de moi, reprit le marquis de Courtenay ; c’est charmant en vérité. Je m’épuise, depuis un quart d’heure, à vous exposer les avantages particuliers de chacune des deux couleurs les plus convenables à un boudoir, et vous me répondez par le chaud et le froid.

— Oh ! pardon, dit Casimire, pardon, monsieur le marquis ; mais je vous ai parfaitement écouté. Vous me consultez sur le choix des couleurs le mieux en harmonie avec le caractère d’un boudoir. Je suis de votre avis : la meilleure nuance est celle que vous avez choisie ; c’est le bleu.

— Le bleu ! s’écria le marquis ; le bleu ! il n’a pas été question de bleu. Vous ne me parûtes jamais si préoccupée qu’aujourd’hui, sur mon âme ! Puisque ce sujet-là ne peut captiver votre attention, passons à un autre sujet, dit le marquis. Que dites-vous de ces perles et de ces diamants ? poursuivit le marquis de Courtenay en sortant de sa poche trois écrins qu’il se hâta d’ouvrir et qu’il vida sur la table.

— Ce collier est superbe, dit Casimire. Que ces perles sont d’une admirable rondeur !

— Tant mieux, s’écria le marquis. Et cette ceinture d’émeraudes ?

— Éblouissante, monsieur le marquis.

— Et cette couronne de marquise ?

— La couronne de France seule est plus riche, mais elle n’est pas plus belle.

— Je suis orgueilleux, repris le marquis, d’avoir fait un choix si conforme à vos goûts.

— Vous êtes trop bon, monsieur le marquis ; mais par quel caprice vous êtes-vous mis si fort en dépenses de diamants et de joailleries ?

— Un caprice, un caprice ! répéta le marquis de Courtenay. Eh quoi ! vous ne devinez pas à qui sont destinées ces trop faibles marques d’une galanterie qui n’est qu’un devoir ? Mais c’est à vous, mon idole, ma toute parfaite, que ces diamants appartiennent.

— À moi !

— Cet étonnement…

— À moi, dites-vous !

— Et à qui donc voulez-vous que je les destine ? C’est un cadeau de noces, c’est le mien.

— Vous vous mariez donc, monsieur le marquis ?

— Au nom du ciel ! ne me désespérez pas avec toutes ces surprises ; c’est assez feindre, c’est trop feindre une ignorance qui me blesse, qui me…

— Mais parlez ! parlez ! s’écria Casimire.

— Que faut-il que je dise ? que me reste-t-il à vous apprendre ? dit profondément désolé le marquis. N’est-il pu arrêté que nous nous marierons dès le retour de M. le comte de Canilly, votre père ; que nous tiendrons tout prêt pour un consentement qui ne peut nous manquer ?

— Nous marier ! nous deux ! s’écria Casimire avec une désolante naïveté ; nous deux !

— Ah ! mon Dieu ! auriez-vous oublié vos promesses ?

— Mes promesses ! J’ai fait des promesses ?

— Mais c’est ici, dans ce salon, à cette place, que je vous demandai, il y a deux mois, si vous acceptiez ma main ; vous me répondîtes oui.

— Vous vous trompez, monsieur le marquis, je n’ai rien dit de cela.

— Vous ne vous souvenez donc plus ? Mais je me souviens, moi ; j’ai bien entendu ; vous avez dit oui ; vous avez consenti ; et aujourd’hui… aujourd’hui !

La douleur arrêta la parole sur les lèvres du marquis ; il pâlit, chancela, tomba dans le fauteuil, et prit sa tête entre ses deux mains.

— Quoi ! dit Casimire d’un ton cruellement léger, vous n’avez pas pris pour ce qu’elles valaient des réponses en l’air sur des propositions que j’avais lieu de croire tout aussi légères ? Pouvais-je supposer que vous attachiez la moindre importance à un amusement de votre esprit ? Le ton avec lequel vous parliez de votre amour si inattendu, si soudain, m’a complétement trompée… Mais, puisque je me suis trompée, je regrette de toute mon âme de n’avoir pas été plus sérieuse, monsieur le marquis, quand vous l’étiez si peu.

— Ah ! c’était une passion sincère, dit d’une voie étouffée le pauvre marquis de Courtenay, qui, toujours frivole au milieu de la plus réelle des douleurs de sa vie, ajouta : Si elle n’eût pas été sincère, aurais-je bouleversé de fond en comble mon palais appris à toute la noblesse de France que j’allais unir mon nom au vôtre ? aurais-je fatigué mon corps et mon esprit à vous préparer un sort digne de votre beauté et de mon amour ?

Casimire restait froide, interdite ; elle recueillait les premiers fruits de cette hypocrisie fatale qui n’était pas chez elle un calcul de coquetterie ; Casimire n’était pas coquette, mais un côté du caractère que lui avait donné son père. Elle avait écouté, permis en riant une passion, qu’elle avait inspirée, pour, en faisant semblant de l’écouter, en cacher une autre, celle qui dominait son cœur ; mais la passion raillée, amusée, était arrivée la première ; elle relevait la tête et confondait Casimire, malgré ses dénégations, malgré son langage adroit, malgré toutes les ressources de son esprit, malgré tout ce qu’il y avait de parfaitement vrai dans sa justification.

Le marquis eut la faiblesse ou le courage de pleurer.

— Puisqu’il en est ainsi, dit-il en étouffant ses larmes dans son mouchoir, je me retire, je m’en vais ; adieu ! mademoiselle. Je quitte cette ville, je quitte ce pays où je ne puis être que ridicule ; adieu ! mademoiselle de Canilly ; j’irai, je vais en France… Mais, s’arrêta-t-il, je serai ridicule aussi en France. On sait à la cour, où ne sait-on pas que j’allais me marier avec vous ? Allons ! je serai partout ridicule ! Mon frère, vous êtes bien heureux de ne pas aimer, vous ! Que vous êtes plus heureux encore si vous êtes mort.

— Mort ! s’écria, d’une voix déchirante, Casimire ; mort ! Elle saisit le marquis par le poignet.

Ce cri fut une diversion à la douleur du marquis de Courtenay.

— Ne vous alarmez pas ainsi, mademoiselle. Je ne dis pas que mon frère le commandeur est mort, quoiqu’il y ait bien longtemps que nous n’avons eu de ses nouvelles. Je disais que, s’il était mort, j’enviais son sort. Mais je vous remercie de ce cri d’intérêt qui vient de vous échapper pour lui. Vous aimez encore notre famille, si vous ne voulez pas y entrer. Merci, mademoiselle de Canilly ; qu’une bonne amitié demeure entre nous. Une amitié… Oh ! de l’amitié ! Il recula vers la porte, pâle, honteux, désespéré. Il descendit l’escalier.

On ne le rappela pas.

Casimire était trop dure, trop cruelle envers le marquis de Courtenay, pour ne pas porter dans son âme, et ceci le disait hautement, un amour aveugle, immense, despotique, pour le commandeur.