Le Duc de Bouillon/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Le Duc de Bouillon
Revue des Deux Mondes3e période, tome 19 (p. 161-184).
◄  01
LE
DUC DE BOUILLON
D’APRES DES DOCUMENS INEDITS.

II. [1]
SON ROLE PENDANT LA MINORITE DE LOUIS XIII.
SA CORRESPONDANCE AVEC LUYNES ET AVEC LE ROI. — SA MORT.

Il y a peu de parties de notre histoire aussi confuses que les années qui suivirent la mort d’Henri IV et aussi imparfaitement connues. Ces années tristes et honteuses font comme une tache noire entre Henri IV et Richelieu. La Providence ne travaille pas toujours, si on me permet le mot, à coups de grands hommes, et les nations sont par momens sans guides. Henri IV disparu, le royaume tomba dans une vraie anarchie ; les pensionnaires de l’Espagne s’en arrachèrent les dépouilles. Le grand dessein fut oublié.

Nous ne nous occuperons que du rôle de Bouillon pendant cette ère néfaste. On est trop disposé à le juger sur les dénonciations de Sully et de son gendre Henri de Rohan. Bouillon se faisait vieux, il n’avait plus toute l’ardeur de Rohan, qui lui disputait la direction du parti calviniste. Il avait connu les dégoûts de l’exil, pesé à leur vrai poids les amitiés étrangères et les alliances princières. Il était rentré en France blessé par la générosité royale, mécontent, rongeant son frein, mais plus disposé désormais à s’attacher aux intérêts de l’état, moins frondeur, moins ardent à courir les chances de la guerre civile. Les circonstances, après la mort d’Henri IV et dans le chaos qui suivit, ne furent malheureusement pas de nature à encourager ces dispositions. Deux fois encore, Bouillon se trouva comme précipité dans la guerre civile; on verra pourtant dans ses lettres qu’il fit de grands efforts pour protéger une régence avilie; sa conduite déconcerta tantôt la cour, tantôt les grands, tantôt les protestans. Les amis de la veille devenaient les ennemis du lendemain. Bouillon n’était pas assez fort pour imposer ses volontés à tous ; il usait trop souvent de ruse, mais ses desseins n’avaient rien qui ne fût honorable : il voulait rester fidèle à la politique d’Henri IV, donner la tolérance religieuse à la France sans faire des ministres et des consistoires un état dans l’état. Qu’il mêlât à ces desseins des vues personnelles, qu’il fût jaloux d’autorité, qui pourrait s’en étonner, quand il voyait le pouvoir tomber entre les mains d’un Concini et d’un Luynes?

Aussitôt qu’il apprit le crime de Ravaillac, il quitta Sedan et vint offrir ses services à la reine mère : celle-ci l’avait mis déjà du conseil de régence. Bouillon portait une haine mortelle à Sully, qui l’avait toujours desservi auprès d’Henri IV. Aerssens, l’ambassadeur des États, tenta en vain de les réconcilier. Le conseil traita tout de suite la question du secours de Clèves et de Juliers. Villeroy, qui dirigeait les affaires étrangères, reculait devant l’exécution des promesses faites par Henri IV au prince Maurice. Aerssens n’avait confiance qu’en Sully, qui était tombé en disgrâce. « Tous les autres, écrivait-il, sont des saints sans miracles. » (Aerssens à Barneveld, 11 juin 1610.) Bouillon prétendait au commandement de l’armée de secours comme maréchal de France, prince souverain de Sedan et beau-frère de Maurice. Il voulait cependant que les États prissent les devans, il n’était pas pressé de quitter la cour dans un moment aussi critique. Dans le conseil, Bouillon s’emportait contre Sully; il alla un jour jusqu’à lui montrer le poing, et Aerssens s’aventure à dire que, sans la présence de la reine, il l’eût frappé. (Aerssens à Barneveld, 8 août 1610.) Au dernier moment, quand Bouillon se croyait sûr du triomphe, il apprit que le commandement de l’armée de secours était donné au maréchal de La Châtre. Sa colère fut sans bornes; il se tourna du côté de Condé, l’engagea à retourner au prêche et à se mettre à la tête des calvinistes. Condé rejeta ses offres : la reine mère ne lui avait-elle pas donné l’hôtel de Gondy, 25,000 couronnes pour le meubler, 50,000 couronnes pour payer ses dettes et une pension de 50,000 livres? On vit, spectacle étrange, tous les princes du sang, tous les cousins d’Henri IV rangés du côté de l’Espagne, pendant que les Guises et le duc de Mayenne étaient de l’autre côté.

Bouillon, irrité, se tourna du côté de Concini, dont il devinait l’ambition. Concini avait déjà acheté le marquisat d’Ancre, le gouvernement de Péronne, de Montdidier et de Roye. Bouillon lui vendit sa charge de gentilhomme de la chambre du roi et retourna à Sedan, Il ne pensa plus qu’à se venger de Sully. Les protestans allaient tenir leur assemblée générale à Saumur; au lieu de deux députés par province, comme l’autorisait l’édit de Nantes, on en nomma six par assemblée provinciale. On appela des députés du Béarn sans la permission du roi. On voulait une assemblée nombreuse. La régente, inquiète, pria Bouillon de revenir à Paris, lui demanda de soutenir son autorité dans l’assemblée et lui donna 400,000 francs pour y gagner des voix. Elle chercha à le gagner par la promesse du gouvernement du Poitou ; mais Bouillon n’avait pas besoin de ces offres pour contrecarrer les projets des turbulens de son parti : il suffisait qu’ils fussent soutenus par Rohan; autant il tenait à la stricte exécution de l’édit de Nantes, autant il supportait impatiemment la tyrannie des ministres et leurs rêves républicains. Il ne s’en cacha pas à Aerssens, il lui déclara qu’il irait à Saumur pour soutenir à la fois l’autorité royale et les droits de ses coreligionnaires : si ceux-ci violaient les édits à leur profit, ils autorisaient la royauté à les violer un jour contre eux.

L’assemblée de Saumur choisit Duplessis-Mornay pour son président ; elle était animée de la plus vive colère contre le parti espagnol, exaspérée par l’abandon de la politique d’Henri IV : elle sortit des limites de la prudence et de la légalité. Ses cahiers demandaient : que les places de sûreté leur fussent continuées pour dix ans, — que leurs gouverneurs ne pussent s’en démettre entre les mains du roi que du consentement des églises, — qu’en cas de mort leurs successeurs fussent nommés par les églises, — que ces places pussent être fortifiées, — qu’on pût faire des assemblées générales tous les deux ans, — que le roi ne choisît plus deux députés sur les six députés nommés par les églises, mais que les églises pussent nommer ces deux députés; ils réclamaient, outre cent trois places de sûreté que les protestans avaient déjà, un nombre de places encore plus grand dans tout le royaume.

Bouillon fit un long discours contre ces demandes : il osa dire aux protestans qu’ils n’étaient pas les plus nombreux en France, que leurs prétentions étaient excessives, que leur intérêt bien entendu commandait de ne rien changer aux termes de l’édit de Nantes, fruit de tant de labeurs et héritage du dernier roi, que surtout pendant une minorité il ne fallait point toucher aux lois ni ébranler l’état.

Ce langage si politique était, croyons-nous, parfaitement sincère. Bouillon n’oubliait pas qu’il était prince, et il n’eût pas supporté dans sa principauté qu’un parti religieux entravât l’exercice de ses droits. Le duc d’Estrées dans ses Mémoires dit, en parlant de l’assemblée de Saumur, que « le duc de Bouillon y servit très bien et fidèlement, ainsi qu’il l’avait promis, et que, par son adresse et par son crédit dans la compagnie, il porta les opinions à la tranquillité et au repos, et l’emporta sur les desseins que les ducs de Rohan et de Sully avaient de brouiller les affaires pour leurs propres intérêts et porter toutes choses à la guerre [2].

L’assemblée, avant de nommer les députés qui, aux termes de l’édit de Nantes, devaient être les agens des églises auprès du roi, exigea que la cour répondît à ses cahiers : Bouillon lutta en vain contre cette prétention; il quitta Saumur, dégoûté de l’inutilité de ses efforts. Le chancelier Villeroy et Jeannin allèrent ensemble le remercier, et peu après la reine lui donna l’hôtel de Bouillon. Pour le gouvernement du Poitou, on le laissa attendre, et il devina qu’on n’avait pas envie de le lui donner. Il n’accepta pas moins une ambassade extraordinaire à Londres, pour annoncer au roi Jacques les mariages espagnols, auxquels la reine s’était décidée. Le roi Jacques exhorta Bouillon à se réconcilier avec Rohan, et lui prêcha l’union des protestans français. Le 16 août 1612, Bouillon, Lesdiguières, Rohan, Sully, Soubise, La Force et Du Plessis, signèrent une sorte d’acte d’alliance, se promirent d’oublier les injures passées et de travailler ensemble au bien commun des églises. La cour avait jeté le masque, elle avait obligé l’assemblée de Saumur à se séparer sans répondre à ses cahiers. Le roi fit une déclaration qui interdisait de tenir des assemblées sans sa permission expresse, et de s’occuper d’autre chose que de ce qui concernait la doctrine et la discipline des églises. Concini avait été nommé maréchal de France, il avait quitté le parti des grands, qu’il avait travaillé sans cesse à diviser. Bouillon poussa Condé à la révolte et le fit sortir de la cour; celui-ci surprit Mézières et menaça de recommencer la guerre civile. Bouillon avait seulement voulu montrer sa force, il accepta le rôle de négociateur entre la régente et les grands. Condé et les seigneurs demandaient que les états-généraux fussent convoqués, que les mariages espagnols fussent différés, qu’on désarmât des deux parts. La négociation, commencée à Soissons, fut terminée à Sainte-Menehould. Les princes triomphèrent; ils furent tous bien traités. Bouillon reçut de l’argent, au dire de Rohan, Condé, Nevers, Vendôme, Mayenne, Longueville, obtinrent des gouvernemens ou des places.

Les états-généraux de 1614, les derniers de la France monarchique, se séparèrent sans avoir rien fait de bon, et Bouillon, toujours mécontent, surtout depuis que la reine avait promis à Rohan, son ennemi, la survivance du gouvernement du Poitou, jeta les yeux sur le parlement de Paris pour en faire, à défaut des états-généraux, un instrument d’opposition. Il fut ainsi le précurseur de Retz; il souffla au parlement une audace nouvelle, l’inquiéta sur ses prérogatives, flatta ses bons et ses mauvais sentimens. Le parlement osa enfin faire les remontrances les plus vives, il fit alliance avec les princes et les invita à prendre part à ses délibérations ; il demanda qu’on reprit les anciennes alliances de la France, censura ainsi indirectement les mariages espagnols, s’éleva contre la mauvaise administration, la dissipation des finances, les charges et gouvernemens donnés aux étrangers, demanda le maintien des libertés gallicanes.

Le roi, dont sa mère et Concini dictaient les volontés, supprima par arrêt les remontrances. Condé quitta la cour, et Bouillon partit pour Sedan. L’alliance entre les princes et le parlement, on le vit dès le début, ne fut jamais sincère. La reine partit pour la frontière espagnole, protégée par l’armée de Bois-Dauphin. A Poitiers, on déclara rebelles Condé, Bouillon, Mayenne, Longueville et les autres seigneurs, et le parlement dut enregistrer humblement cette déclaration. Téméraires la veille, les hommes de robe étaient toujours timides le lendemain.

Bouillon se mit en campagne; il détermina l’assemblée des églises, malgré les efforts de Du Plessis et de Lesdiguières, à se déclarer pour Condé, et la transporta de Grenoble à Nîmes; il marcha rapidement sur Paris et jeta une telle épouvante dans l’Ile-de-France que tous les paysans cherchaient déjà asile dans la capitale, puis il fit mine de marcher sur Reims et passa brusquement la Marne : il donna le change à Bois-Dauphin, passa la Seine et puis la Loire, devant des forces bien supérieures, et avant que la cavalerie de Longueville ait eu le temps de le joindre. Il voulait aller donner la main à Rohan, en Guienne; mais celui-ci n’imita point son audacieuse stratégie, et, avec La Force, il n’avait pu réunir que peu de monde. La cour cependant marchait sur Bordeaux, et l’on sait que la reine mère versa des larmes de joie en y arrivant.

Bois-Dauphin, qui n’avait fait que des fautes, fut remplacé par Guise; la cour arriva enfin, à Bayonne, où se fit l’échange des princesses. Le but des seigneurs n’avait pas été atteint : le jeune roi leur avait échappé. Bouillon accepta promptement ce que l’on nommerait aujourd’hui les faits accomplis et ne songea plus qu’à faire la paix. Il mit tout en mouvement pour l’obtenir aussi favorable que possible : il s’assura les bons offices du roi d’Angleterre, il fit traîner les négociations en longueur; la grande difficulté était l’assemblée des églises, soutenue par Rohan et Sully. Elle exigeait qu’on la laissât réunie pendant six mois encore après la vérification des édits promis aux protestans. Bouillon ne voulut point soutenir cette prétention : il s’entendit sur tous les articles avec la cour, et, en échange des avantages qu’il avait obtenus, il promit, avec tous les seigneurs, de faire séparer l’assemblée même de force, Rohan et Sully seuls refusèrent de signer cette promesse. Les églises n’eurent pas à se plaindre d’ailleurs de la paix de Loudun, qui leur donna beaucoup d’argent et prolongea encore de six années l’occupation des villes de sûreté.

Il faut le dire pourtant, la paix de Loudun fut surtout le triomphe des princes : Condé devint le maître du gouvernement. Villeroy, Jeannin, Sillery, tombèrent en disgrâce. Richelieu, encore obscur, était entré dans le conseil; ce fut lui, dit-on, qui décida la reine et Concini à un acte de vigueur : Condé fut mis à la Bastille. Bouillon, et les autres seigneurs, avertis à temps, se sauvèrent de Paris. Il n’est pas douteux que, dès cette époque, les seigneurs étaient décidés à user de violence pour se défaire de Concini; Bouillon, au dire de Rohan, en avait ouvert l’avis; les voies de la justice étaient fermées; Mayenne avait été jusqu’à proposer de chercher querelle au favori et de lui passer son épée au travers du corps. Concini toutefois triomphait : les affaires des princes semblaient perdues; Guise, à qui, en l’absence de Condé, Bouillon avait offert le commandement, avait trahi la cause des seigneurs et s’était accommodé avec la cour. Bouillon avait proposé d’abord d’aller brûler les moulins de Paris, d’y provoquer une sédition; le peuple avait pillé l’hôtel d’Ancre, et détestait le favori italien. La trahison de Guise ôta une tête aux rebelles. Bouillon se retira à Sedan et fit quelques levées en Allemagne et aux Pays-Bas.

Le jeune roi, secrètement inspiré par Luynes, commençait à hésiter entre sa mère et les seigneurs. Bouillon avait décidé les calvinistes à se ranger du côté des mécontens. Il écrivit au roi et à la reine mère pour se plaindre qu’on augmentât les garnisons des places de sa majesté voisines de Sedan : il prétendait servir le roi en travaillant à fortifier et à conserver cette place; il le servait encore en travaillant à l’éloignement du maréchal d’Ancre et de ses créatures. « J’ai le bonheur, sire, écrit-il au roi (6 janvier 1617), d’être ici votre sujet, et j’espère que votre majesté voudra bien me conserver dans la possession des terres que mes ancêtres m’ont laissées en France, et des marques d’honneur et de distinction dont une des plus anciennes maisons du royaume, de laquelle je descends, jouit depuis plusieurs siècles. Ma souveraineté de Sedan est sous la protection de votre couronne, et je ne puis pas me persuader que votre majesté ait dessein de la priver de cet avantage. Que si la mauvaise volonté de mes ennemis va jusqu’à me faire perdre l’honneur de vos bonnes grâces et la protection que vous m’avez promise, en ce cas, sire, je crois que la nature me permet d’opposer à leur injustice le secours de mes sujets, de mes parens et de mes amis, sans qu’on puisse me reprocher que je m’écarte de ce que je dois à votre majesté en qualité de sujet et de seigneur d’une souveraineté que les rois vos prédécesseurs ont prise sous la protection de votre couronne. »

On voit ici, sous une forme un peu confuse et embarrassée, la pensée féodale, dont Bouillon fut un des derniers représentans convaincus. Il invoque le droit naturel, il est lié par un feudum, mais le suzerain est aussi lié envers lui; il oppose souveraineté à souveraineté. Il ignore l’idée moderne de la patrie; au besoin il cherche contre ses ennemis du secours chez ses parens et ses amis étrangers. Il ne met rien au-dessus de ses droits héréditaires, [3]. Il faut entrer dans les replis de ces âmes du XVIe siècle, tourmentées entre deux fois religieuses, entre deux conceptions tout à fait dissemblables de l’état. Cet état nouveau, qui menaçait les grandes races, irrésistible sous la figure d’un Henri IV ou d’un Louis XIV, pouvait-il aisément obtenir le respect sous celle d’un Concini ou d’un Luynes? L’assassinat de Concini montre le roi lui-même complice des seigneurs. Bouillon marchait sur Soissons pour en faire lever le siège et était sur le point d’attaquer l’armée royale, quand il apprit la mort du favori. Les seigneurs retournèrent un à un à la cour; pour Bouillon, il rentra à Sedan. Il n’était pas d’humeur, disait-il, « à dépendre éternellement des favoris ou à se commettre avec eux. » Il attendit que le parlement eût signifié une déclaration qui rétablit les seigneurs dans leurs dignités pour aller faire sa cour au roi. Il s’associa à une démarche faite pour obtenir la mise en liberté de Condé; mais Luynes s’y opposa, et Bouillon s’assura par là que le nouveau favori était et serait un maître aussi dangereux que l’ancien. Il retourna à Sedan, après avoir obtenu du roi la neutralité pour ses villes et terres, au cas où le roi serait obligé de faire la guerre à ses sujets calvinistes.

Dans sa retraite, il songeait à fonder une académie pour attirer la jeune noblesse d’Allemagne, des Pays-Bas et de France. Il aurait voulu faire de Sedan un centre qui rayonnât sur divers pays, il commençait déjà à former la bibliothèque de cette académie; mais toutes sortes d’affaires l’arrachaient sans cesse à son repos. Il fut d’abord occupé de celles de la reine mère exilée à Blois. Un abbé de Rucellai, Florentin, riche et voluptueux, s’avisa de vouloir faire tirer la reine de l’exil, d’émouvoir en faveur de sa bienfaitrice les seigneurs mécontens. Il fit des ouvertures à Bouillon, qui prudemment le renvoya à d’Épernon. Celui-ci écouta favorablement Rucellai, et l’on ébaucha une sorte de traité. Luynes s’émut de ce roman de conspiration, il dicta au roi une lettre où celui-ci demandait à Bouillon des avis sur l’état du royaume. Bouillon s’enveloppa dans un nuage de généralités, et quand Luynes peu après envoya Bassompierre en Champagne, Bouillon le fit sonder par un gentilhomme huguenot. Il le trouva intraitable, décidé à rester du côté où se rencontrerait la personne du roi, et comme on disait alors, « le sceau et la cire. » Aussi ne bougea-t-il point de Sedan, et la petite armée de Marie de Médicis fut mise en déroute au pont de Cé.

Il semble que Bouillon n’ait jamais pris au sérieux les tentatives de la reine mère : il resta pourtant en rapport avec Rucellai, comme nous le verrons tout à l’heure. Son esprit était alors entièrement absorbé par les grandes affaires du prince palatin. Après la révolte de la Bohême contre Ferdinand, Bouillon, d’accord avec le prince d’Orange, avait voulu élever sur le trône de ce pays son neveu, un prince calviniste; l’entreprise semblait téméraire, elle offensait la maison d’Autriche, le pape, le duc de Savoie, tous les princes catholiques, elle réussit pourtant : les évangélistes de Bohême, encore puissans, éblouis par l’alliance du roi d’Angleterre, beau-père du palatin, des calvinistes de France et des Pays-Bas, offrirent la couronne au palatin. Bouillon répondait à quelques amis qu’il avait à la cour et qui se préoccupaient des promotions dans l’ordre du Saint-Esprit : « Vous pensez à faire des chevaliers, nous travaillons à faire des rois ». Mais il n’avait pu que souffler son audace et son ambition au palatin, qui, loin de lui, était comme un corps sans âme. On sait quels malheurs accablèrent le pauvre roi de Bohême. Il avait contre lui la maison d’Autriche, sans avoir pour lui la maison de France, qui ne songeait plus qu’à diminuer la puissance des calvinistes. En vain Bouillon sollicita le roi à saisir l’occasion pour empêcher l’Autriche d’opprimer l’empire et l’Europe (lettre dans le Mercure français, 1619); le palatin fut mis au ban de l’empire, et les ducs de Saxe et de l’empire furent chargés de l’exécution ; chassé de Bohême après la bataille de Prague, dépouillé de sa dignité électorale, il ne trouva un asile qu’à Sedan, auprès du duc de Bouillon.


II.

En France, le roi avait ordonné la réunion du Béarn à la couronne, le rétablissement de la religion catholique dans cette province. L’assemblée de Loudun avait en vain protesté contre ces actes; Louis XIII avait marché sur le Béarn : il avait rendu au clergé catholique ses biens, mis des garnisons dans les places et rétabli le culte catholique. A peine avait-il repassé la Loire, les députés des églises se réunirent à La Rochelle; le roi, par arrêt du 22 octobre 1620, déclare cette réunion illicite. Bouillon, plus politique que les ministres, s’inquiétait avec raison des mouvemens des églises. On voit dans sa correspondance comment il cherche à s’interposer entre la royauté et les calvinistes, prêchant des deux côtés la modération et le respect des anciennes lois. Le 14 décembre 1620, il écrit à Rucellai, et, par le même courrier, au roi lui-même, et sa lettre mérite d’être reproduite en son entier :


« Sire,

« Je m’estois proposé de demeurer dans le silence, ne recherchant qu’à soulager mon indisposition ordinaire dans la douceur du repos dans ma famille ; mais à présent j’ay estimé ne debvoir taire à vostre majesté que deppuis peu de jours les depputés de la province du Hault-Languedoc et Haulte-Guyenne assemblés à Milau ont envoyé vers moi un gentilhomme pour me donner advis des haines et deffiances ès quelles sont vos subjects de la religion de ces quartiers à aussi bien qu’ès autres provinces, à cause des menaces qu’on leur faict tous les jours en tous les endroicts de vostre royaume, qu’on veult rompre les édicts, leur oster la liberté de leurs consciences, la seureté de leurs vies et la paisible jouissance de leurs biens et de leurs dignitéz ; esmeus, comme ils me disent, de ce qui s’est passé en l’affaire de Béarn, de ce qu’on en a anticipé l’exécution contre l’ordre dont on avoit donné asseurance de la part de vostre majesté à la dernière assemblée de vos dicts subjects de la religion tenue à Loudun, sans que de leur part il ait esté interrompu par quelque action contraire à leur debvoir, à quoy ils adjoustent en exécution des choses qui avoyent esté promises la jalousie que leur donnent les garnisons que sans nécessité on a laissées en divers endroicts, les deffences rigoureuses publiées contre l’assemblée de La Rochelle qu’ils tiennent fondée sur la parole qu’ils croyent aussi avoir esté donnée de la part de vostre majesté à ladicte assemblée de Loudun, ainsi que les députez d’icelle ont rapporté à leurs provinces, et autres diverses occasions qu’ils disent voir naistre tous les jours, et qu’ils estiment deppendre d’un dessein général qu’on a de ruiner la religion et tous ceux qui en font profession en vostre royaume; et sur cela, sire, protestans qu’ils ne se veulent jamais départir du debvoir et obéissance à quoy leur subjection et leur conscience les oblige vers vostre majesté, il me convient de compatir à leur mal, y prendre l’intérest à quoy m’oblige la profession de religion que j’ay commune avec eux, leur donner mes advis et envoyer quelqu’un de ma part en l’assemblée de La Rochelle pour me joindre aux plaintes et très humbles qu’elle désire faire à vostre majesté, à laquelle j’ay estimé en debvoir donner advis avant que de leur faire responce, et la supplier comme je fais très humblement de me donner ses commandemens là-dessus, lesquels attendant par le sieur Justel que j’envoye exprès pour cet effect vers vostre majesté, je prendray la hardiesse de vous dire, sire, avec le très humble respect que je vous doibs et la liberté que mon aage et quelque expérience du passé me donne, que les remonstrances estans le seul et légitime moyen par lequel vos subjects de la religion se doibvent adresser à vostre majesté, laquelle par son équité jugera la justice ou injustice d’icelles, elle pourroit recevoir plus de contentement et d’utilité pour son service en les recevant qu’en les rejettant, maintenant principalement que la deffîance est telle parmy eux qu’ils croyent qu’on a résolu leur ruine, et qu’on les veut porter à extrémité pour les perdre; le remède, sire, ne doibt estre appliqué que par vostre majesté mesmes, laquelle seule, après Dieu, peut destourner ce mal et le prévenir par sa prudence et par son authorité, en continuant sa royale protection à ses subjects de la religion, sans souffrir que pour avancer la ruine de tant de personnes innocentes qui ne respirent que la prospérité de son règne et une fidèle obéissance à son service, on face violence aux édicts des rois vos prédécesseurs que vostre majesté a plusieurs fois confirmez. Je ne peux croire, sire, qu’on vous donne des conseils si nuisibles et si préjudiciables à vostre estat, moins encores que vostre majesté les voulust practiquer pour rallumer au milieu de son royaulme le feu de la guerre civile, que le feu roi vostre père de très heureuse mémoire a esteint avec tant de peine et de prudence, cognoissant bien que les consciences ne se doibvent ny peuvent forcer par la puissance du fer et du feu, ny les esprits estre contraints à croire ce qu’ils ne croyent point. Il seroit plustost à craindre que pour une espérance doubteuse et incertaine que la passion des malveillans de vos subjects pourroit donner à vostre majesté de réunir par les armes tous vos subjects en une mesme créance, on n’engageât vostre authorité en des dangereus inconvéniens; et Dieu veuille destourner d’’auprès de vostre personne sacrée ceux qui vous voudroyent induire à ceste violence, et avec eux les funestes présages qui se peuvent tirer de leurs conseils; que si, dans ces occurrences présentes qui m’ont donné subject d’escrire ceste lettre à vostre majesté, touché du vif ressentiment que j’ay du mal que ces deffiances peuvent apporter, et sur lesquelles j’attens l’honneur de vos commandemens, je suis si heureux que de pouvoir contribuer quelque chose pour ayder à maintenir la paix et tranquillité publicque, j’y porteray tout ce que vostre majesté peut attendre de moy et de ma dévotion et fidélité à son service. Je la supplie aussy très humblement de m’excuser si à cause de l’incommodité de ma goutte, je suis contrainct d’emprunter la main de mon fils pour signer la présente, plustost que de manquer à ce que j’ay estimé estre de mon debvoir, et en cet endroit, je supplieray le Créateur, sire, qu’il continue à estendre sur vostre majesté toutes sortes de bénédictions et vous donne en toute prospérité très longue et très heureuse vie.

« Votre très humble, très fidèle et très obéissant subject et serviteur,

« HENRY DE LA TOUR. »

(2 janvier 1621.)


Pendant deux mois, il envoie lettres sur lettres pour prêcher la modération à ceux de La Rochelle; puis il croit devoir s’adresser encore directement au roi :


« Sire,

« J’escris à votre majesté avec crainte que mes lettres ne luy soient agréables, m’ayant semblé par la dernière que j’ai fait à Votre Majesté du 2e janvier, quoy que pleine d’une obéyssance respectueuse, que la réponce qu’il luy a pieu m’y faire m’a tesmoigné ne l’avoir agrée; néanmoins, convié par ses subjetz assemblez à La Rochelle de luy faire entendre les desplaisirs qu’ils reçoivent de se voir en sa mauvaise grâce, estans privez d’avoir ses oreilles portées pour ouïr leurs plaintes, ils ont estimé qu’elle l’auroit plus à gré d’ouyr cela de moy, qu’ils estiment estre autant obligé que nul autre de vostre royaume ne peut estre d’aymer et de maintenir la dignité royale, et qu’ainsy il luy plairoit recevoir en bonne part ce que je luy pourrois dire sur ce subjet auquel je voy vostre majesté jusques icy arrestée à se satisfaire expressément au commandement qu’elle leur a fait de se séparer, n’ayant voulu recevoir aucune chose venant de leur part, encore qu’avec le respect que je doibs, je puis dire que vostre majesté et les roys ses prédécesseurs ont souvent souffert un délay à l’exécution de leurs commandements, pour ouïr les raisons de ceux qui avoient à obéyr pourquoy ils différoient l’obéyssance, demeurant tousjours de leur puissance de faire effectuer leurs commandements après les avoir ouys ou bien de recevoir les raisons de ces délais, procédure qui semble en la cause présente plus raisonnable, attendu que la crainte est une passion qui tire bien souvent les espris hors d’eux, n’estans aussi les dits députez proprement libres de faire ce qu’ils voudroient, ains obligez de suivre les instructions de ceux qui les ont envoyez, et aussy qu’ils peuvent estimer que leur roy doux et bon aymera mieux les ouïr que de non pas les faire désespérer du tout de sa bonne grâce. Ainsy, sire, vostre royale majesté demeure tousjours puissante d’agréer ou de refuser ce qu’ils luy représenteront, afin que, dans la justice et débonnairetté de ses responces, ils soient du tout inexcusables si l’obéissance ne luy est rendue promptement. J’oy, sire, à mon grand regret, et pour le service que je doibs à vostre majesté, et pour le bien que je souhaite au repos de vostre estat, qu’il se fait des préparations d’armes en divers lieux |de vostre royaume, lesquelles, quelque succès qu’elles puissent avoir, feront sentir à tous vos subjets des douleurs très-grièfves, aussy bien aux bons qu’aux mauvais s’il y en a, et l’auront à interpréter à quelques-uns comment il y faudra obéyr, et durant ces contestations, eschaper l’occasion la plus grande, la plus juste et la plus chrestienne qui se soit de longtemps offerte pour arrester les maux de l’Europe et l’agrandissement de ceux qui par la prospérité auront peine d’arrester leur ambition, et par la paix de son estat estre puissant de faire déférer aux conseils qu’il luy plaira tenir, pour restablir une paix en Europe, et rendre vostre règne le plus illustre et glorieux que nul autre qui l’ait précédé. Sire, que vostre majesté me pardonne si quelque peu d’expérience que j’ay acquis dans l’aage où je suis me luy fait dire que jamais les armes n’ont esté, pour quelque précaution qu’on y ait portée, qu’il n’y ait eu du hasard aux événements; à ouir vos subjetz, à recevoir ce qui sera juste ou à rejeter ce qui ne le sera point, il ne peut en arriver qu’une recognoissance entière de vostre autorité, et lorsqu’il y en auroit quelques-uns qui contesteroient contre cest office royal, qu’ils ne le fussent si foibles pour pouvoir contester qu’ils serviroient d’exemple à tous autres désobéyssans. Donc, sire, par grâce, donnez comme roy et père vostre oreille pour ouyr, et après vostre justice pour loy qu’on debvra entièrement suivre. Je prends ceste hardiesse de parler ainsy à vostre majesté par le long temps qu’il y a que j’ay servi honorablement et dignement les roys ses prédécesseurs et particulièrement le feu roy son père de très-glorieuse mémoire, qui a souvent receu mes conseils, les recognoissans n’avoir autre but que son service, ainsy que je proteste à vostre majesté ceux-ci n’estre réglez que de la passion qu’un fidèle subjet officier de sa couronne, aymant sa personne et son estat, luy peut donner pour demeurer tout le reste de ses jours,

« Sire, etc. »

(1er mars 1621.)


L’assemblée de La Rochelle avait poussé les choses à bout : elle avait répondu à l’expédition du Béarn par un véritable défi à l’autorité royale. Partageant les 722 églises en 8 cercles présidés par des gouverneurs assistés d’un conseil représentatif, elle avait ébauché une sorte de fédération. Elle intitulait audacieusement sa déclaration « loy fondamentale de la république des églises réformées de France et de Béarn. » Elle visait ouvertement en France le gouvernement des Pays-Bas avec leurs Etats et leurs stathouders. Rohan se crut le Guillaume de Nassau de son pays; Bouillon, usé par la goutte, refroidi par l’âge, éclairé peut-être par la haine qu’il portait toujours à Rohan, content de rester comme blotti à Sedan entre la France, les Pays-Bas et l’Allemagne, ne partageait pas les illusions dangereuses de l’assemblée de La Rochelle. Il voyait les églises protestantes disséminées sur tout le royaume, incapables de soumettre le pays tout entier à une organisation qui n’avait aucune racine dans le passé. Plus jeune, il eût peut-être lui-même tenté de mettre les forces protestantes en faisceau : il n’avait plus désormais d’autre ambition que de mettre les églises sous l’abri de la protection et de la parole royale; il refusa le commandement d’une armée que lui offrirent ceux de La Rochelle. Il s’employa à retarder des luttes qu’il considère comme funestes. Voici ce qu’il écrivait le 13 avril 1621 à Lesdiguières :


« .. Je vous diray seulement que, sachant, comme vous sçavez aussy, les appréhensions et craintes qui sont presque universelles parmi tous ceux de la religion de toutes les provinces qu’on peut rompre les édits et prendre prétexte de l’assemblée de La Rochelle et d’une désobéissance, j’estimerois que le roy aiant intention d’entretenir ses éditz, son autorité se maintiendroit mieux par l’exécution d’iceux et par la douceur que non par les armes qui trouveront de la contestation quand on croira qu’il n’y aura autre remède; et ce mal se pourroit rendre commun et passer plus avant de province en province selon que l’appréhension et la crainte s’augmenteront; et tournera en créance qu’on veut la ruine de ceux de la religion, et je m’asseure que, cela représenté par vous à sa majesté, elle y feroit grande considération. Lorsqu’il y va de la religion, la force n’est pas un bon moyen pour ramener les subjetz à l’obéyssance, lorsqu’ils croyent qu’on veut leur ruine. »


Nous le voyons en correspondance avec un M. Levasseur, « qui, écrit-il à Rucellai, a un département au régiment des gardes. » Il a été informé, écrit-il à M. Levasseur (25 avril 1621), que M. le comte de Soissons est mécontent et projette de venir à Sedan. Il n’a lui-même aucune nouvelle du comte et ne pourrait fermer les portes d’une de ses places à un prince du sang, sans le commandement exprès du roi. Il se plaint de la manière dont on le traite. « J’ay par cy devant souvent protesté, comme je fay maintenant, n’y avoir nulle chose à mes actions fussent si fortement attachées qu’à servir le roy et la France et à désirer la jouissance de ma religion; ce que je proteste encore de nouveau, le faisant toutefois avec du dégoût pour la façon dont on me demande cela, qui me fait voir qu’on méjuge subject à corruption, que l’avarice ou l’incommodité de mes affaires, pour l’accommodement qu’on m’y promet, seroit la cause pour laquelle je satisferoy à ces miens devoirs, auxquels la qualité de ma naissance et estre vray Français comme je suis m’y obligent étroitement. »

Les avances de la cour étaient sans doute bien grossières, car il insiste : « Tant qu’on estimera que le plus ou le moyns de bienfaitz me facent advancer ou départir de mon devoir, on se trompera; mon honneur et ma parole devant servir de veuë à quiconque voudra juger de l’advenir de mes actions. Ainsi dites à M. de Seau (?) qu’il peut assurer le roy de mon service entier qui sera rendu agréablement quand je verray qu’on l’estime estre faict par un vray devoir et non par une apparente corruption. » (25 avril 1621.) Quelques mois après, il écrit encore au roi lui-même, et il faut citer encore cette lettre éloquente et politique :


« Sire,

« J’ay pensé estre obligé de donner advis à vostre majesté que depuis la publication de sa déclaration du 27 du mois passé, plusieurs de ses subjetz, faisans profession de la religion, de toutes conditions, se sont retirez en ce lieu avec leurs familles, par la crainte qu’ils ont de ne pouvoir désormais demeurer en seureté en leurs maisons, n’y continuer avec liberté l’exercice de leur religion, dont voici les raisons qu’ils m’en ont représentées; assavoir que ceux qui ont en haine leur religion et ont conjuré leur ruine se sont servis du mescontentement de vostre majesté contre l’assemblée de La Rochelle, pour exciter son indignation, non seulement contre les particuliers députez en icelle, mais aussy en général contre tous ceux de ladicte religion; ce qui a causé depuis quelque temps les appréhensions et deffances qui ont esté presque universelles entre vos diz subjetz, jusques à ce que vostre majesté, par sa déclaration du 24 avril, fet cognoistre que son intention estoit de maintenir et faire exactement observer ses éditz, pour ceux qui demeureroient en devoir el obéissance sous le bénéfice d’iceux lesquels elle prenoit en sa protection; mais que peine cette déclaration fut publiée que ceux qui ont rendu toute obéissance sous la foy publique d’icelle ont veu des effetz tous contraires par les changemens faictz à Saulmur, Gergeau et Sancerres qui sont places de seureté par le discernement qui a esté faict par autorité publique en divers endroitz, suivi des sermons de quelques prescheurs passionnez, lesquels pour animer les peuples contr’eux leur ont proposés mesmes en présence de vostre majesté que c’estoit un moyen d’acquérir le martyre que de courir sus à ceux qu’ils appellent hérétiques; que par là, il estoit aisé de juger qu’on vouloit par degréz advancer leur ruine projectée par un dessein général dont l’assemblée de La Rochelle n’estoit que le prétexte, lequel paroissoit plus clairement par les procédures extraordinaires et sans exemple que tiénent les officiers de vostre majesté à l’exécution de ladicte déclaration par lesquelles ilz obligent indifféremment tous ceux de ladicte religion quelqu’obéissance qu’ilz aient rendue, mesmes les femmes et les enfans jusques à l’aage de quinze ans, de faire des sermens et protestations qu’on veult par toutes sortes de rigueurs extorquer d’eux contre leur conscience et la liberté des éditz, les retenant par force dans les villes et les empeschant d’en sortir mesmes du royaume, et de transporter ou de disposer de leurs biens en façon que ce soit, ne restant comme ilz disent, que de leur commander d’aller à la messe et les contraindre par force à croire ce qu’ilz ne croyent point, sans leur laisser mesmes l’option et liberté de satisfaire à ce qu’on requiert d’eux ou de se retirer ainsy qu’il s’est toujours pratiqué, et plus grandes rigueurs qu’on a autresfois exercées à rencontre d’eux ou de leurs pères. Que pour éviter ce danger auquel ilz se voient exposez, paroissant manifestement que c’est par les effects au général de ceux de la religion qu’on en veut, ilz ont mieux aimé, pour ne défaillir à ce qu’ilz croyent devoir à leur conscience, se retirer quoyqu’avec péril, et abandonner leurs maisons et souffrir en leurs biens la rigueur des peines dont ilz sont menacez, quoyqu’ilz n’estiment pas les avoir méritées, estans jusques à cette heure demeurez en obéissance et protestans vouloir continuer en la sujection naturelle qu’ilz doivent à vostre majesté, comme ses très humbles sujectz, aiant pour cet effect choisi ce lieu plustost qu’aucun autre par ce qu’il est en la protection de vostre majesté. En cette occurence, sire, voyant arriver tant de personnes misérables, tant de vefves et d’orphelins, dont les plaintes, les larmes et les gémissemens pourroient esmouvoir à pitié et à compassion les plus insensibles, je n’ay pas creu leur devoir fermer mes portes non plus qu’autresfois mes prédécesseurs ont fait en semblables occasions, ny leur dénier la retraitte qu’ilz m’ont demandée dans mes terres. Et sur ce suject, sire, j’oseray dire à vostre majesté avec l’humilité et le très humble respect que je lui doibs que cette procédure extraordinaire qui se tient sous vostre nom par vos officiers, et que j’estime aller plus avant que vostre intention apporte à vostre estat des inconvéniens beaucoup plus grands que peut être on ne l’a préveu et qu’on ne le représente à vostre majesté, laquelle avec le temps pourra recognoistre que la pluspart de ceux qui lui proposent une grande facilité à ruiner et dissiper ses subjetz de ladicte religion par la force de ses armes et autres rigueurs n’en croyent pas pourtant l’exécution si aisée, n’espérant que de les mettre au désespoir, afin d’aigrir tellement le mal que le remède n’y trouve plus de lieu et ne veulent qu’oster armes sous ce prétexte, n’en aiant point de plus plausible pour faire valoir leurs intéretz particuliers plus que l’autorité de vostre majesté et de son estat, qui n’en peut enfin ressentir qu’une désolation et calamité déplorable.

« Cela me faict suplier très humblement vostre majesté de vouloir donner la paix à son estat et seureté à ses subjetz de la religion, par l’observation et exécution de ses editz, et de considérer que cette obéissance qu’on leur veult faire rendre par contrainte et par force lui sera moins certaine et asseurée, et lui doibt estre aussi moins agréable que si elle estoit libre et volontaire, et que vostre majesté recevra beaucoup plus de contentement de faire apporter quelque modération à l’exécution de la dicte déclaration et d’arrester les rigueurs extraordinaires de ses officiers, qu’en les laissant coutinuer rendre le mal sans remède, et ester tout moyen à ceux qui désirent le bien et repos de vostre estat d’y contribuer ce qu’ilz doibvent, ainsy que je feray tousjours avec grande affection en ce qui sera de mon pouvoir. Je suplie aussi très humblement vostre majesté, ce lieu estant en sa protection, de faire pourvoir par son autorité que ceux qui s’i viennent retirer pour la liberté de leurs consciences n’en soient point empeschés ny en leurs personnes, ny en leurs biens, ny molestez par les chemins, ainsy qu’ilz sont avec toutes sortes de vexations et d’indignitéz. A quoy j’adjousteray que quelques devoirs que j’aye rendus jusques à cette heure et quelque contentement que vostre majesté ait tesmoigné en avoir receu, nonobstant les asseurances qu’il lui a pieu me donner par plusieurs lettres qu’elle m’a faict l’honneur de m’escrire, qu’elle feroit pourvoir au paiement de ce qui m’est deu à cause de la dicte protection, je n’en ay depuis plusieurs années ressenti aucun effect, ainsy que je l’ay ci-devant représenté à vostre majesté par mes lettres du 7e avril dernier, sur lesquelles je n’ay eu aucune responce, quoy que les armes des voisins m’ayent obligé depuis quelques temps à augmenter ma garnison, pour prendre plus soigneusement garde à la conservation de cette place pour le service de vostre majesté et de la France, et d’y faire pour cet effect beaucoup plus de despence que je n’avois accoustumé, laquelle je suis contraint de continuer et porter toute entière, parce que ceux qui ont charge de vos finances n’y apportent aucune considération, soit qu’ilz n’en aient commandement de vostre majesté, ou que la haine commune qu’on porte à ceux de la religion s’estende aussi sur moy qui fais mesme profession, et que cela me prive des effectz de la bienveillance de vostre majesté, de laquelle attendant les commandemens et les tesmoignages de sa protection, je demeureray, sire, vostre, etc. »

« De Sedan, le 22 juin 1621. »


On regrette la fin de cette lettre, qui a de si belles parties. Bouillon ne réclamait peut-être que ce qui lui était dû ; mais la note du procureur, de l’homme d’affaires, sonne mal après ces grands mots de religion et de patrie. Bouillon pense trop à son Sedan, il s’est attaché à ce coin de terre, à ces remparts derrière lesquels il se croit en sûreté, entre lesquels il joue le souverain. Ses craintes augmentent quand il apprend le départ de l’armée royale, quand il sait que Lesdiguières consent à servir sous Luynes, nommé connétable.


III.

Bouillon avait vu bien clair dans les affaires de son parti; l’union ne s’y conservait que lorsque les protestans avaient à leur tête un prince du sang. La Trémoille avait, comme lui, refusé de prendre un commandement. Quand Louis XIII entra dans le Poitou, toutes les villes calvinistes se soumirent. Soubise ne put défendre longtemps Saint-Jean-d’Angely. D’Épernon alla bloquer La Rochelle. Les places de la Basse-Guienne se rendirent les unes après les autres ; beaucoup de gouverneurs se livraient pour de l’argent. Luynes alla mettre le siège devant Montauban. Il écrivit du camp à Bouillon, le 14 septembre 1621 :


« Monsieur,

« Je résisteray à ce coup comme j’ay fait à tous les autres de mesme nature, touchant les calomnies que l’on vous veut imposer; et comme je sçay que vous fuirez les occasions de me donner subject d’en doubler par la continuation de vostre affection pour le roy, l’on tient icy que vous voulez faire des levées et que vous arrestez des gens pour ce subject, et je suis asseuré que sur les asseurances que m’avez données du contraire, et jureray tousjours de vostre fidélité jusques à ce que m’ayez trompé, qui ne peut estre, puisque m’avez promis le contraire. Je vous diray donc mon advis que je n’auray jamais cru une semblable occasion pour faire cognoistre ce que j’ay promis de vous estre véritable que maintenant. Voicy la pierre de touche, cette action seule peut donner de vous ou bonne ou mauvaise impression, et, passée à vostre advantage, l’envie a le col rompu; plus de calomnie, seureté de vos paroles, honneur pour jamais, qui effacera tous les soupçons du passé et mesme les fera trouver faux, jugeant bien que, puisque vous estes contenu dans le devoir en ce temps par le passé n’en aiant jamais eu tant de subject je veux dire tant de prétexte, que vostre ame a esté tousjours bonne, que vos ennemis ont plus valu plustost que la vérité, et bref ferez condamner vos accusateurs en vostre justification, et donnerez suject au roy d’avoir soin de vous à l’advenir, d’aymer vostre fils, et d’estre l’un et l’autre dans son cœur comme dans sa protection. Voilà comme je parle à ceux que j’honnore et que je désire obliger et servir ceux qu’ont bonne volonté; apprenant ceste franchise, comme les autres y trouvent à redire, je ne doubte point de vostre prudence non-pareille; je croy de mesme que ce conseil sera receu de vous, et que puisque pour la dernière fois, c’est-à-dire la plus asseurée, je vous offre les bonnes grâces du roy, vous les accepterez et en ferez vostre profict; mandez moy librement et vos intentions et vos nécessitez, je vous promets y faire avoir égard. Je vous dis efficacieusement et sans artifice, si cela n’est, prenez vous en à moy, cette espérance me fait vous asseurer que je suis, monsieur, etc.


Le siège durait depuis un mois ; Rohan avait tiré des troupes des Cévennes et du Languedoc et il réussit à jeter un secours dans la ville. Le connétable de Luynes lui demanda une entrevue; elle eut lieu à Riviers, à une lieue de Montauban. Luynes offrit à Rohan de faire sa paix séparée: celui-ci ne voulut traiter que pour les églises. Le roi fut enfin contraint de lever le siège le 18 novembre 1621.

Pendant tout ce temps, Bouillon n’avait cessé de correspondre avec le roi. On l’accusait d’avoir envoyé des émissaires à la cour d’Angleterre; il se défendait de ce reproche (lettre au roi du 20 septembre 1621), et n’avait envoyé personne non plus en Hollande (lettre au roi du 26 septembre 1621). Quand il écrit directement à Luynes, son ton devient hautain :


« Monsieur,

« Vous me dittes que l’on dit que je lève et retiens des gens ; je vous asseureray avec parole véritable que cela ne se trouvera point ; et quand je le feray, je ne le céleray pas, puisque tant de nécessités apparentes m’y pourroient convier, lesquelles sont attachées à la conservation de cette place, pour le service du roy, la seureté de son estat et le repos de ma famille ; voyant de grandes et puissantes armées à ma porte entre les mains de personnes qui n’ayment la France, et auxquelles ladicte place nuit, et n’ont pas croyance que je puisse jamais défaillir à ce qui est de mes debvoirs. Je n’ay d’autre costé nulles paroles ny effects de la volonté du roi à me faire jouir de sa protection. »


Il finit en invitant Luynes à considérer qu’on le tient pour « auteur et conducteur » des maux présens, sinon on croira qu’il cherche plutôt la continuation que l’issue des peines de l’état. Quelque temps après, il répond sur le même ton à des lettres du connétable de Luynes : « Pour maintenir l’autorité du roy, il estoit nécessaire de donner seureté à ses subjects de la religion en faisant bien observer les édits de pacification que les rois ses prédécesseurs ont jugé avec grande prudence estre le seul moyen de maintenir la paix en l’estat, parce qu’ils servent comme de l’arière pour arrester la mauvaise volonté des peuples. » Il se plaint de désordres arrivés à Paris, d’émotions excitées en d’autres lieux contre les protestans. Si l’on a pris la résolution de ruiner tous ceux de la religion, ce serait « un conseil que l’expérience du passé a fait reconnaître très pernicieux, et dont ceux qui l’ont pratiqué et ceux qui les ont suivis ont recogneu des effets tout contraires à ceux qu’ils s’en estoient promis, et veu renaître des cendres et du sang de ceux qu’ils pensoient avoir exterminés pour jamais un plus grand nombre qu’il n’y en avoit auparavant. La religion ny les consciences ne se doibvent ny peuvent forcer, et Dieu detestant telles violences, ny bon chrestien ny vray Français qui aime le roy et l’estat ne les approuve jamais. » (Lettre du 2 octobre 1621.)

Luynes, atteint d’une fièvre maligne, mourut à peu de temps de là, quand le roi, dégoûté de son peu de courage et de sa hauteur, commençait à se lasser de lui. Bouillon exprime pourtant ses froides condoléances au roi ; « Monsieur le connétable ne peut être moins que heureux, veu le témoignage que vostre majesté rend à sa mémoire. » Il profite de l’occasion pour dire à sa majesté « qu’elle doibt donner la paix à son royaume et comme père et comme roy. » (11 janvier 1622.) Bouillon n’avait pas voulu s’associer aux entreprises imprudentes des églises. « On ne peut trop, écrivait-il trois ans avant déjà à M. de Laval, affectionner le bien des églises, mais la prudence est de le chercher dans le service du roy et le repos de l’estat. » Il ne variait plus dans ces sentimens, tout en plaidant sans cesse auprès du souverain la cause des rebelles. Aussi, quand Louis XIII quitta Bordeaux pour s’en revenir à Paris, il évita de passer par Castillon, place qui appartenait à Bouillon, bien que Schomberg l’invitât à s’en saisir et à en chasser la garnison du duc. Bouillon ne cessait pas d’écrire au roi en faveur d’un accommodement. La force, il ne se lassait de le répéter, ne pouvait venir à bout des églises.

« J’ay veu, sire, durant les règnes des roys Charles IX et Henri IIIe les efforts et violens actes qu’on a fait, qui n’ont servi qu’à faire sentir à tout le royaume de grands maux, lesquels, sans la vertu du feu roy votre père de très glorieuse mémoire, eussent pu passer si avant que l’estat eust eu grande peine à se maintenir et encore plus la royauté. » Les armées seules ne peuvent être arbitres des difficultés religieuses. Il offre toujours ses bons offices et ne fait qu’en passant allusion aux « rudes traitemens qu’il y a receus en toutes les affaires qui ont dépendu de ceux qui manient celles du roy. » (Lettres du 1er et du 2 mars 1622.) Le 8 février, il écrit :


« Sire,

« Je continueray à dire à vostre majesté que la paix en son estat est selon mon jugement ce qui donne plus d’estendue et de puissance à vostre authorité, parce qu’elle remet un chacun en l’obéissance de vos commandemens; et doibt estre conservée comme celle qui peut maintenir un chacun dans l’asseurance des loix. Par celle qu’il a pieu à vostre majesté de m’escrire du 22 du passé, elle me faict l’honneur de me dire qu’elle ne désire rien plus que de la redonner à ses subjetz qui l’ont perdue, pourveu qu’ils la lui demandent ; à quoy j’ay eu advis qu’on a satisfaict, et estime qu’on n’aura rien obmis des humilitéz et debvoirs à quoy sont tenus des subjetz de se soumettre pour s’approcher de vostre personne, et tout ainsy qu’aux choses humaines, aux degréz il n’y en a point de plus esloignéz que ceux des subjetz à leur roy, aussy n’y en a-t-il point auquel on doibve plus adjoindre celui de père à celui de roy pour ne considérer la faute ny de l’enfant ny du subject à leur grandeur, mais la mesurer à ceste considération que de tout ce qu’on départ de bien au subjét, les advantages en arrivent au roy. »


La campagne avait pourtant recommencé : ceux de La Rochelle faisaient la course sur les navires du roi, tout l’ouest était soulevé. L’armée royale défit Soubise dans le Poitou; Négrepelisse, petite ville qui appartenait à Bouillon, s’était soulevée et avait massacré la petite garnison que le roi y avait laissée; cette place fut prise d’assaut et mise à sac; tous les habitans furent passés au fil de l’épée, au grand chagrin de Bouillon. Il chercha dès lors à se réconcilier avec le duc de Rohan pour le déterminer à se soumettre, si les protestans obtenaient des conditions de paix acceptables, ou, dans le cas contraire, pour défendre avec lui une cause qu’il ne voulait pas laisser écraser. Il envoya donc à Rohan un gentilhomme de confiance, l’engageant à traiter de la paix, et, si on la refusait, lui promettant de se déclarer et de commencer la lutte en Champagne. Dans ce dessein, il était disposé à négocier avec Mansfeld; mais il ne voulait traiter avec ce dernier qu’au nom du parti calviniste, et il demandait à ne pas devenir la victime d’une paix séparée. Rohan accepta les offres de son ancien rival [4].

Les affaires des protestans étaient dans le plus déplorable état : les villes, les princes faisaient des paix séparées. Lesdiguières achetait par son abjuration l’épée de connétable, La Force le bâton de maréchal. « On allait, écrit éloquemment Rohan dans ses Mémoires, se prostituer pour vendre sa religion et trahir son party. Nos pères eussent écrasé leurs enfans dès le berceau, s’ils les eussent crûs estre les instrumens de la ruyne des églises, qu’ils avoient plantées à la lumière des bûchers et accrues par les supplices. » Condé ne parlait plus que d’exterminer les rebelles; le petit-fils de Coligny, Châtillon, s’accommodait avec le roi pour de l’argent. Rohan et Bouillon étaient les deux derniers appuis de la cause vaincue; le premier la défendait les armes à la main, se multipliant et relevant partout dans le midi les courages expirans. Bouillon, encore prudent dans la révolte, faisait mine de négocier au profit tantôt du prince palatin, tantôt du prince d’Orange avec Mansfeld et Christian de Brunswick. Ceux-ci amenèrent bientôt sur les frontières de Champagne leurs bandes farouches; mais le duc de Nevers les amusa par des négociations, les deux aventuriers se querellèrent entre eux, ils craignirent d’être pris entre une armée française et une armée espagnole, que Gonzalès de Cordoue avait amenée dans le Luxembourg. Le roi de France ne s’inquiéta pas outre mesure des Allemands. Il fit mine de prendre Bouillon au mot et de croire que Mansfeld allait au secours des Provinces-Unies. On pria Bouillon de les aider dans cette entreprise. Mansfeld et Brunswick vinrent camper sous le canon de Sedan; Bouillon leur donna des vivres et des munitions, garda leur gros bagage et leur gros canon et prépara leur marche par le Hainaut. La cause royale était triomphante, et Bouillon ne voulut pas se perdre sans nécessité et sans ressource; il détourna le flot qu’il avait amené et assista de loin à l’agonie de ses coreligionnaires. Le siège fut mis devant Montpellier, et la paix fut enfin signée le 9 octobre 1622. Cette paix confirmait l’édit de Nantes, mais ne laissait aux protestans que deux places de sûreté, La Rochelle et Montauban.

Bouillon n’avait jamais rompu ouvertement avec le roi. Le 20 juin, il lui écrivait pour exposer toute sorte de plaintes; il priait qu’on ne fît point de levées au nord de la Loire, « où toutes choses devraient être tranquilles. Vos subjects de la religion y sont traités diversement, ainsi qu’il se voit par le meurtre commis à Vitri en la personne de l’un des ministres, et en plusieurs autres endroitz, ils ont des empêchemens notables en la jouissance de vos éditz. »

Il supplie qu’on « les laisse vivre en la liberté de conscience. » Il craint qu’on ne veuille entreprendre sur Sedan, sans le consentement du roi, et parle de « la jalousie qu’il a de cette place, » Pour Négrepelisse, il ajoute : « J’avoy aussi par ma précédente dépêche supplié votre majesté que je pusse remettre ce misérable lieu entre mes mains, pour lui en rendre toute l’obéissance que je lui doibz, et de me donner quelques hommes pour garder le chasteau, afin qu’il ne défaillît rien aux commandemens qu’il plairoit à vostre majesté me faire; sur cela, on me fait cognoistre que vostre majesté vouloit châtier les habitans de cette terre, lesquels ne voulons excuser, j’oseray pourtant dire à vostre majesté qu’il me semble que les grandes rigueurs et cruautéz, lesquelles, comme je croy, ont été exposées sous le sceu de vostre majesté et contre son intention, par la garnison qui avoit été mise pour son service en ce lieu là, les auroit mis au désespoir et porté à la dernière action que vostre majesté s’est irritée contre eux» et si auparavant il lui pleut de me faire remettre cette place, je lui en eusse rendu meilleur compte que ceux à qui elle fut commise. »

Ses inquiétudes sur Sedan avaient été très vives : les bandes allemandes l’avaient plutôt effrayé que rassuré. Pendant le siège de Montpellier, il écrivait au roi la lettre suivante, en réponse à des observations qui lui étaient faites sur le gros canon de Mansfeld, laissé à Sedan :


« Sire,

« J’ay receu tout présentement une lettre de vostre majesté du camp devant Montpellier du 14 septembre, avec une lettre du comte de Mansfeld, sur laquelle ne me fondant d’autant que ledit comte ne sçauroit faire paroistre qu’il m’aye rien laissé ny de canons ny défenses; néant-moins, sans mettre en avant sa fraude, je n’eusse failly de délivrer et les uns et les autres à un gentilhomme de M. de Nevers, qui m’a baillé les lettres de vostre majesté; mais pour le regard des pièces, le roy de Bohême lui fait entendre comme elles n’ont jamais esté au comte de Mansfeld, mais à luy; et son intention de les faire reconduire d’icy en ses païs; et pour les tentes qui se sont trouvées dans un fossé où elles ont esté déschargées sans que j’aye sceu par qui, ny à qui elles appartiennent, je les fay délivrer. Je désirerois qu’il y en eust davantage pour tourner à quelque utilité au service de vostre majesté, laquelle ne m’imputera doncques aucune faute, comme aussy je n’en commettray jamais aucune s’il m’est possible, à toutes les choses auxquelles j’auray pour régie ses votontéz... rien tant, sinon que vostre majesté me tiène comme je veux tousjours demeurer, après avoir prié Dieu, sire, qu’il conserve très longuement et très heureusement vostre majesté,

« Vostre très humble, etc.

« De Sedan, ce 26 septembre 1622. »


La paix signée, il s’empressa d’écrire au roi pour le féliciter (9 octobre 1622). Le roi ferma les yeux sur le passé, et reçut, paraît-il, avec bonne grâce les assurances de dévoûment de Bouillon, car celui-ci lui écrivait encore le 3 janvier 1623 pour exprimer le contentement qu’il avait reçu de la lettre royale.

Cette lettre est la dernière en date que nous ayons retrouvée; la guerre civile était finie ; le rôle de Bouillon était terminé. Deux fois encore, les protestans devaient plus tard faire des prises d’armes. Rohan leur restait; mais la vanité de ses efforts montre bien que Bouillon avait vu plus clair dès le début, et qu’il avait eu raison de croire que l’autorité royale triompherait des églises.

Deux mois après environ, le duc de Bouillon mourait à Sedan (25 mars 1623), et si l’on songe aux périls de cette vie si longue et agitée, qui ne fut pour ainsi dire qu’une longue conspiration, on peut dire que la fortune le combla en lui permettant de mourir tranquillement dans son lit. Le prince palatin l’avait quitté, il venait de partir pour l’Angleterre avec l’espoir futile de tirer enfin quelque appui du roi Jacques, son beau-père. Bouillon parla longuement à ses deux fils avant de mourir : il dit à l’aîné, que devenant prochainement prince souverain de Sedan et de Bouillon, il n’avait à choisir qu’entre deux politiques : ou bien se soumettre complètement aux volontés royales et ne rien demander qu’à la bonne grâce du souverain, ou faire comme il avait fait lui-même, ce qui était à la fois plus difficile et plus périlleux, entretenir ses alliances en Allemagne et dans les Pays-Bas, obliger ses ennemis à compter avec lui, se tenir en état de défendre ses droits. Bouillon avait toujours été bon mari et bon père; il recommanda fortement au futur duc de Bouillon, son cadet, qui devint le grand Turenne, et ses sœurs Marie, Julienne, Elisabeth, Henriette, Catherine et Carlotte.

Bouillon mourait à temps sur le seuil, pour ainsi dire, d’un monde nouveau. Il appartenait déjà au passé. Il avait connu la cour des derniers Valois, il avait été l’ami plus que le sujet du plus grand des Bourbons, il avait traversé ce qu’on peut nommer l’âge héroïque du protestantisme. Avait-il eu une vision bien claire de ce que l’on nomme et de ce qu’il nommait lui-même quelquefois la liberté de conscience? Il vivait dans un temps où les religions tenaient des épées, et où la maxime universelle était : cujus princeps, ejus religio. Les seigneurs protestans et les seigneurs catholiques se disputaient le gouvernement de la France en se disputant la religion du roi. Bouillon, engagé de bonne heure dans la cause d’Henri IV, allié à la famille des Nassau, était trop fier pour retourner à la messe. On ne l’eût peut-être pas trop étonné en lui prédisant que Turenne y retournerait. Il avait l’âme féodale, c’est-à-dire qu’il y avait en lui du rebelle en même temps que du soldat. Il était venu dans un temps où les amours étaient aussi dangereuses que les haines, où la trahison était partout, où il fallait à tout moment risquer sa vie, sa fortune, où le repos était impossible, où la force décidait de tout. Son ambition ne respectait rien, elle avait les ardeurs de la soif et de la faim; mais elle ne chercha jamais rien de vil; il n’avait rien d’un voluptueux. Il aimait le pouvoir, la puissance, la guerre, les remparts derrière lesquels il pouvait défier tout le monde. Il aimait aussi passionnément les triomphes de l’intelligence, il se plaisait dans les tortueuses négociations, d’où il sortait presque toujours vainqueur; il jouait avec les hommes et leurs passions : d’âme noire, sombre, il jouissait de toute lutte, se repaissait du spectacle toujours divers, toujours nouveau, des volontés humaines en émoi. La figure de Bouillon n’est pas de celles qui puissent inspirer une véritable sympathie : elle étonne, elle inquiète plus qu’elle ne charme. Ou se demande quel tour eût pris l’histoire de France s’il y avait eu beaucoup de Bouillons, et si la royauté fût arrivée à les assouplir sans les avilir. Saint-Simon peut disserter à l’aise sur les prétentions nobiliaires des Bouillons: le vicomte de Turenne, dont nous avons ébauché la vie, était un véritable aristocrate, de ceux qui ne séparent pas la noblesse de l’autorité, et qui veulent la primauté politique. L’ancienne constitution française ne donnait pas de place régulière à la grande aristocratie dans un conseil législatif semblable à la chambre des lords. L’accord de la robe et de l’épée ne fut jamais sincère dans le parlement, et Bouillon en fit bien l’expérience, lui qui le premier essaya de convertir le parlement en une assemblée politique. Quand il disparut, tout se préparait déjà pour un ordre de choses nouveau : l’aristocratie allait faire place à la noblesse; la défense des églises allait tomber des mains des hommes d’épée dans celles des théologiens et des ministres. La cuirasse et l’écharpe huguenote couvraient les derniers battemens de la liberté féodale. L’église catholique allait pacifier la France et lui donner un idéal de gouvernement nouveau, que le XVIe siècle n’avait point connu.


AUGUSTE LAUGEL.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1876.
  2. Mémoires de la régence de la reine Marie de Médicis, p. 89.
  3. Il est bien intéressant de comparer la façon dont Bouillon parle de sa souveraineté de Sedan et l’opinion qu’il a conçue de la grandeur de sa maison avec ce que dit plus tard Saint-Simon au sujet des prétentions de la maison de Bouillon. Il y a tout un chapitre là-dessus (ch. CLXVII, t. IX, édition de 1822), où Saint-Simon cherche à enfoncer les Bouillons dans le néant, même après le grand Turenne. Henri de La Tour, celui qui nous occupe, est pour Saint-Simon d’assez petite maison; la faveur d’Henri IV lui remplit l’esprit de chimères. Ne pouvant les tirer de sa naissance, il essaya de les établir sur sa qualité de prince souverain de Sedan et de Bouillon; mais Sedan était un fief mouvant du domaine de Mouzon, relevant ainsi des archevêques de Reims. Les La Mark usurpèrent quand ils prirent, au lieu du titre de seigneur de Sedan, celui de prince de Sedan. Bouillon était une mouvance des évêques de Liège. A l’assemblée des notables à Rouen, le maréchal de Bouillon ne put s’asseoir au banc des ducs, et se mit parmi les maréchaux. Au baptême de Louis XIII, Bouillon, quoique huguenot, fut nommé pour porter un des honneurs, et mis pour cet honneur au rang de maréchal de Francs. Il supplia Henri IV de lui permettre de n’en porter aucun. Voilà les raisonnemens de Saint-Simon, pour qui il n’y a rien en dehors de la patrie.
  4. Mémoires de Rohanv liv. II, p. 129.