Le Faucon et le Chapon

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Fables, deuxième recueil : livres vii, viiiClaude Barbin et Denys Thierry3 (p. 189-192).

XXI.

Le Faucon & le Chapon.



UNe traitreſſe voix bien ſouvent vous appelle ;
Ne vous preſſez donc nullement :
Ce n’eſtoit pas un ſot, non, non, & croyez-m’en

Que le Chien de Jean de Nivelle.
Un citoyen du Mans Chapon de ſon métier
Eſtoit ſommé de comparaiſtre
Pardevant les lares du maiſtre,
Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer.
Tous les gens luy crioient pour déguiſer la choſe,
Petit, petit, petit : mais loin de s’y fier,
Le Normand & demi laiſſoit les gens crier :
Serviteur, diſoit-il, votre appaſt eſt groſſier ;
On ne m’y tient pas ; & pour cauſe.
Cependant un Faucon ſur ſa perche voyoit
Notre Manceau qui s’enfuyoit.
Les Chapons ont en nous fort peu de confiance,
Soit inſtinct, ſoit experience.
Celuy-cy qui ne fut qu’avec peine attrapé,

Devoit le lendemain eſtre d’un grand ſoupé,
Fort à l’aiſe, en un plat, honneur dont la volaille
Se ſeroit paſſée aiſément.
L’Oiſeau chaſſeur luy dit : Ton peu d’entendement
Me rend tout eſtonné. Vous n’eſtes que racaille,
Gens groſſiers, ſans eſprit, à qui l’on n’apprend rien.
Pour moy, je ſçais chaſſer, & revenir au maiſtre.
Le vois-tu pas à la feneſtre ?
Il t’attend, es-tu ſourd ? Je n’entends que trop bien,
Repartit le Chapon : Mais que me veut-il dire,
Et ce beau Cuiſinier armé d’un grand couteau ?

Reviendrois-tu pour cet appeau :
Laiſſe-moy fuir, ceſſe de rire
De l’indocilité qui me fait envoler,
Lors que d’un ton ſi doux on s’en vient m’appeller.
Si tu voyois mettre à la broche
Tous les jours autant de Faucons
Que j’y vois mettre de Chapons,
Tu ne me ferois pas un ſemblable reproche.