Les Femmes et le Secret

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Fables, deuxième recueil : livres vii, viii Claude Barbin et Denys Thierry3 (p. 117-120).

VI.

Les Femmes & le Secret.


 

RIen ne peſe tant qu’un ſecret :

Le porter loin eſt difficile aux Dames :
Et je ſçais meſme ſur ce fait

Bon nombre d’hommes qui ſont femmes.
Pour éprouver la ſienne un mari s’écria
La nuit eſtant prés d’elle : ô dieux ! qu’eſt-ce cela ?
Je n’en puis plus ; on me déchire ;
Quoy j’accouche d’un œuf ! d’un œuf ? oüy, le voila
Frais & nouveau pondu : gardez bien de le dire :
On m’appelleroit poule. Enfin n’en parlez pas.
La femme neuve ſur ce cas,
Ainſi que ſur mainte autre affaire,
Crut la choſe, & promit ſes grands dieux de ſe taire.
Mais ce ſerment s’évanoüit
Avec les ombres de la nuit.
L’épouſe indiſcrete & peu fine,

Sort du lit quand le jour fut à peine levé :
Et de courir chez ſa voiſine.
Ma commere, dit-elle, un cas eſt arrivé :
N’en dites rien ſur tout, car vous me feriez battre.
Mon mary vient de pondre un œuf gros comme quatre.
Au nom de Dieu gardez vous bien
D’aller publier ce myſtere.
Vous moquez-vous ? dit l’autre : Ah, vous ne ſçavez guere
Quelle je ſuis. Allez, ne craignez rien.
La femme du pondeur s’en retourne chez elle.
L’autre grille déja de conter la nouvelle :
Elle va la répandre en plus de dix endroits.
Au lieu d’un œuf elle en dit trois.
Ce n’eſt pas encor tout, car une autre commere
En dit quatre, & raconte à l’oreille le fait,

Precaution peu neceſſaire,
Car ce n’eſtoit plus un ſecret.
Comme le nombre d’œufs, grace à la renommée,
De bouche en bouche alloit croiſſant,
Avant la fin de la journée
Ils ſe montoient à plus d’un cent.