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Le Faux Frère/25

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 214-234).


XXV


Le danger maintient les forces ; mais lorsqu’il n’est plus urgent de cacher sa douleur, il est rare qu’on n’y succombe point. Tant d’agitations altérèrent la santé de Céline ; elle fut obligée de rester au lit plusieurs jours. Sa mère en conçut une vive inquiétude, et la crainte de l’augmenter rendit à Céline cette espèce de volonté qu’il faut pour guérir. Elle avait déjà repris ses occupations ordinaires ; seulement elle était languissante. On mettait cette disposition sur le compte de la convalescence, et comme elle ne se plaignait pas, on la croyait tranquille.

Madame de Lormoy parlait souvent du retour de son fils, sans s’apercevoir de l’oppression qui accablait sa fille chaque fois qu’elle disait : Mais qui peut le retenir si longtemps ? Pourquoi Léon ne nous écrit-il point ? Un jour qu’elle venait de recommencer cette question, Céline, embarrassée d’y répondre, prend le journal qu’on apportait, s’approche d’une fenêtre, et lit à voix haute quelques articles de la gazette de Bordeaux. Tout à coup elle s’arrête ; sa mère lui demande, sans détacher ses yeux de la broderie qu’elle achève, si le journal ne contient plus rien d’intéressant. Céline se tait : étonnée de son silence, madame de Lormoy se retourne, et tremble d’effroi en apercevant sa fille évanouie. Les secours qu’on lui prodigua la ranimèrent bientôt ; mais ses yeux égarés, ses paroles sans suite, ses sanglots étouffés, la firent croire en délire. En la voyant dans cet état, sa mère jetait des cris qui attiraient tous les gens de la maison. M. de Rosac arrive en cet instant.

— Venez, s’écrie Céline, empêchez la…

Mais l’oppression qui l’accable ne lui permet pas de continuer : elle montre à sa mère les papiers qui sont sur la table. On ne la comprend point, son désespoir s’en augmente ; des convulsions l’agitent, et le médecin, qu’on a fait appeler, déclare qu’une prompte saignée peut seule ramener le calme et détourner les effets de cette crise.

Lorsqu’on la croit apaisée, on veut savoir ce qui peut avoir plongé Céline dans ce cruel état. M. de Rosac prend le journal, le parcourt ; ses yeux s’arrêtent enfin ; madame de Lormoy le voit pâlir, elle s’empare à son tour de la feuille, et malgré les efforts de M. de Rosac pour la conjurer de ne pas la lire, elle y voit ces mots :

« Un aventurier qui, à la faveur de papiers trouvés en Russie, s’était introduit chez le baron de Melvas, en se faisant passer pour son neveu, vient d’être arrêté et conduit au fort du Hâ ; on instruit son procès. »

Madame de Lormoy resta comme anéantie sous le poids de cette nouvelle ; elle n’osait y croire, mais une lettre de son frère vint la confirmer, et rendre l’espoir à son cœur maternel.

« Votre fils existe, écrivait M. de Melvas ; c’est lui-même qui vient de m’aider à déjouer les projets du misérable intrigant qui avait usurpé sa place. Le croiriez-vous ? ce monstre s’était introduit chez vous dans l’espérance de séduire votre fille, de l’enlever et de la contraindre ensuite à l’épouser pour rétablir sa réputation : comme si la honte de porter un nom déshonoré était pour une fille bien née un moyen de se réconcilier avec sa famille ! Mais vous ne vous étonnerez plus de tant de bassesse quant vous saurez que son nom est celui du dénonciateur, du meurtrier de votre mari, et vous devinerez que le fils de l’atroce Eribert pouvait seul recommencer pour nous cette suite d’infamies. Mais heureusement la lettre que je joins ici, est arrivée à temps pour nous sauver. Lisez-la et ne vous occupez que du bonheur de revoir notre véritable Léon. Le soin de punir le traître qu’il croyait son ami me regarde, je l’ai déjà livré à la justice, et quelle que soit la rigueur de nos lois contre un attentat pareil, j’en presserai l’exécution de toute la force de mon ressentiment passé et présent. »

— Ah ! je le seconderai dans sa juste vengeance, s’écria M. de Rosac, après avoir écouté cette lecture ; le misérable ! il aimait Céline ! il espérait la déshonorer, c’est sous mes yeux qu’il osait former ce projet infernal ! usurper la confiance de toute une famille, se servir du nom de frère pour vivre sous le même toit qu’une jeune fille qu’on veut entraîner à sa perte, partager la fortune à laquelle on n’a aucun droit, voler une dot ; ah ! de si nobles desseins méritent qu’on en fasse un grand exemple, et je vais de ce pas à Bordeaux pour recommander cette affaire à nos juges.

— Pensons d’abord à tranquilliser Céline, dit madame de Lormoy, elle paraît plus calme ; demandez au docteur si elle peut lire cette lettre.

Le docteur venait de partir ; mais madame de Lormoy pensant que le bonheur de retrouver un frère dissiperait mieux que tous les remèdes l’accablement de sa fille, lui lut elle-même la lettre suivante :

« Mon cher oncle,

» J’apprends qu’un intrigant, dont j’ignore le nom, s’est servi du mien pour s’introduire chez vous, et tromper toute ma famille ; j’irais le chasser, le punir à l’instant même, sans l’obligation de me faire reconnaître ici pour obtenir un passe-port. Je n’ai plus aucun des papiers qui peuvent certifier de mon existence, de mes services, et me faire rayer de la liste des prisonniers morts en Russie. Il me faut recourir au témoignage du petit nombre de camarades qui sont revenus de cette triste campagne, et qui me connaissent pour m’avoir vu combattre à côté d’eux. C’est à qui doutera de ma résurrection, de mon retour ; après tant de périls, j’y crois à peine moi-même ; mais je suis certain pourtant de me faire bientôt reconnaître à vous, à ma mère, à ma sœur, par tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux.

» Léon de Saint-Irène. »

Dans l’état de faiblesse où se trouvait alors Céline, elle se crut d’abord tourmentée par un rêve pénible. Sa mère, étonnée de la voir insensible à la consolation d’apprendre que son frère existait, essaya de la convaincre de cette heureuse nouvelle, en lui faisant part de la lettre de son oncle. Hélas ! les menaces qu’elle renfermait rendirent bientôt Céline à toute la réalité de son malheur ! Son premier mouvement fut de justifier Théobald du projet infâme qu’on lui supposait. Mais s’apercevant que la chaleur qu’elle mettait à le défendre animait encore plus le courroux de M. de Rosac contre lui, et qu’il interprétait ses larmes comme une preuve de la séduction qui était à ses yeux le plus grand tort de Théobald, elle sentit la nécessité de se contraindre, et se borna à raconter, avec toute la fierté d’une âme innocente, comment la méprise de Zamea, celle de madame de Lormoy, et le danger qui en avait été la suite, avaient placé malgré lui, Théobald dans la situation dont on lui faisait un crime aujourd’hui.

— Ainsi vous me trompiez tous deux ! s’écria ma dame de Lormoy, vous vous perdiez pour moi ; ma vie ne valait pas qu’on l’achetât si cher. Qu’en ferai-je à présent, si votre repos, votre réputation sont à jamais compromis ?

— Rassurez-vous, répondit Céline, d’un ton calme, je ne cesserai jamais d’être digne de vous. Mais si la calomnie profitait de cet événement pour flétrir l’honneur de votre fille, vous n’auriez pas longtemps à souffrir de cette honte.

Il y avait dans l’accent de Céline quelque chose de sinistre, qui fit frémir sa mère ; M. de Rosac lui-même en fut effrayé, et tous deux se réunirent pour la ramener à des idées moins sombres. Madame de Lormoy promit donc de ne lui adresser aucun reproche sur ce qu’elle appelait son inconséquence. M. de Rosac jura de se battre avec tous ceux qui oseraient parler légèrement de cette aventure, et soupçonner Céline d’avoir encouragé les projets de Tbéobald. Mais sans faire attention à tout ce qu’ils imaginaient pour la tranquilliser, elle demanda seulement à quitter sans délai Bagnères. On craignait qu’elle ne fût pas en état de supporter les fatigues de la route. Elle affirma qu’elle en aurait la force, et témoigna le désir de consulter le docteur Frémont, comme étant le seul qui possédât sa confiance. Cette considération l’emporta sur toutes les autres. M. de Rosac se chargea d’ordonner le départ ; madame de Lormoy écrivit un mot d’adieu à la princesse Vollinsky ; et dès le lendemain ils se mirent en route pour retourner au château de Melvas.

Combien ce voyage parut long et pénible à la malheureuse Céline ! Passer par le même chemin qu’elle avait fait à côté de Théobald, revoir les mêmes sites qu’elle avait admirés avec lui, se rappeler ces mots de tendresse mêlés à de simples réflexions dont elle seule comprenait l’à-propos ! Quel supplice pour un cœur comme le sien !

Cependant de nobles résolutions combattaient la langueur où la plongeait ces tristes pensées. Théobald était au pouvoir d’un ennemi implacable. Tout l’accusait devant les hommes, et la loi et l’amour même de Céline ; le seule bien qui pût le consoler, assurerait sa perte si on venait à en surprendre la moindre preuve. Comment donc le sauver ? L’amitié, la reconnaissance de Léon pouvaient seules tenter de le soustraire à la vengeance de M. de Melvas. Mais ce Léon, la cause de tous les malheurs de son ami, l’auteur de cette lettre qui venait de le faire jeter en prison comme un vil criminel, comment le faire prévenir ? comment suspendre les coups qu’il portait de si loin, sans se douter du cœur qu’ils atteignaient ; et lors même qu’il serait instruit du sort cruel de Théobald, lorsqu’il braverait tout pour voler à son secours, arriverait-il à temps pour l’empêcher de subir la honte d’une condamnation infamante ! Ah ! cette crainte était devenue l’unique sentiment de Céline, elle devint aussi le mobile de toutes ses actions.

À peine arrivée à Melvas, elle s’enferma pour écrire à son frère ; ensuite faisant appeler Zamea, elle la supplia en pleurant de l’aider à réparer une partie des malheurs dont elle était la cause innocente.

— C’est toi qui l’as contraint à passer pour Léon, disait-elle ; c’est pour sauver la vie de ta maîtresse qu’il est aujourd’hui dans les cachots ; aide-moi du moins à implorer le bras qui doit le secourir. Je ne sais où adresser cette lettre. Joins-là à celle que ma mère te donnera pour être envoyée à Léon par mon oncle. Je ne veux pas être questionnée sur ce qu’elle contient.

— Je ne demande pas mieux de vous servir pour demander conseil à votre vrai frère, disait la vielle Zamea tout émue ; mais pour ce Théobald, qui m’a déjà attiré tant de reproches de M. le baron, je ne puis vous aider à le sortir de peine ; d’ailleurs lui-même ne nous seconderait pas dans ce que nous tenterions pour lui. Si vous saviez avec quelle hauteur il a traité votre oncle, et ces gendarmes qui venaient l’arrêter !

— Quoi ! tu as été témoin de cette horrible scène ?

— Oui, j’étais là ; je causais avec les domestiques de la maison qui chargeaient sa voiture, car il ne s’était arrêté au château que pour y prendre ses malles, et écrire une longue lettre à votre oncle qui était absent, et nous faire à tous d’amples générosités pour l’avoir servi pendant son séjour ici. Il écrivait encore, lorsque nous vîmes paraître M. le baron suivi de beaucoup de monde.

» — Quelqu’un doit être arrivé cette nuit au château ? demanda-t-il d’un ton impérieux.

» On lui répondit que son neveu seul était venu, et qu’il le trouverait dans sa chambre.

» — Suivez-moi, dit-il aux officiers qui l’accompagnaient, et vous, restez ici, ajouta-t-il en parlant aux domestiques qui voulaient l’annoncer.

» Cet ordre, et l’état violent où semblait être votre oncle, nous firent prévoir quelque événement extraordinaire. Chacun de nous attendait ce qui allait se passer, sans oser dire un mot. Enfin, je m’entendis appeler ; c’était monsieur qui m’ordonnait de monter pour recevoir le havresac et le portefeuille de votre frère, que ce malheureux ne voulait confier qu’à moi, pour être remis à madame. Ah ! mon Dieu, que sa pâleur me fit pitié ! continua Zamea en essuyant ses yeux.

» — Tu m’as fait bien du mal, sans le vouloir, dit-il, en me serrant la main, mais je te le pardonne. Ceci contient des papiers importants pour ton maître ; tu ne les livreras qu’à lui ou à sa mère.

» Puis il abandonna les siens aux officiers qui les attendaient. Pendant la visite qu’ils en firent, M. le baron, offensé de la méfiance qu’on lui témoignait, en me choisissant plutôt que lui pour garder ce dépôt, adressait mille injures à ce M. Eribert (oui, c’est bien ainsi qu’il le nommait} ; il lui dit, entre autres choses, que, lorsqu’on manquait d’honneur, il était simple de ne pas croire à celui des autres. À ces mots, le pauvre jeune homme perdit patience, et je crus qu’il allait se porter à quelque affreuse extrémité ; mais, revenant à lui :

» — Oui, dit-il, j’ai mérité cette insulte ; mais, si vous avez aujourd’hui le droit de m’en accabler, j’aurai bientôt celui de vous en faire rougir. Cette lettre, ajouta-t-il en lui montrant celle qu’il venait d’écrire, cette lettre vous apprenait mon nom, les motifs qui m’avaient retenu chez vous trop longtemps, l’intention où j’étais de m’éloigner à jamais de votre famille ; mais comme elle ne vous semblerait, en ce moment, qu’une preuve de faiblesse et de crainte, vous ne la lirez point. Vengez-vous sur moi de tous vos anciens malheurs, j’y consens, et pourtant l’on sait que je puis défendre ma vie ; mais craignez d’attenter à mon honneur, et ne cherchez pas à le flétrir auprès de votre neveu, car il deviendrait le premier mon vengeur. La certitude d’être justifié à ses yeux, le respect que je dois à sa mère, m’ordonnent de supporter, aujourd’hui, l’infâme accusation que vous faites peser sur moi ; mais le moment qui me fera connaître, apprendra aussi jusqu’à quel point vous pouvez tout sacrifier au plaisir de satisfaire la plus injuste vengeance.

» Après avoir dit ces mots, il marcha fièrement vers la voiture qui l’attendait, et je pleurai, en le voyant partir escorté de tous ces gendarmes.

Céline avait écouté ce récit sans oser l’interrompre. Elle espérait assez de son courage pour l’entendre sans trahir la peine qu’elle en ressentait ; mais l’idée de voir ainsi humilier celui dont la bravoure s’était fait si souvent admirer ; l’idée de tout ce qu’avait dû souffrir cette âme noble et fière, en subissant la honte d’être traîné en prison comme un coupable, l’emportèrent sur tous les efforts de Céline. Elle fut réduite à conjurer Zamea de lui garder le secret des larmes amères qu’elle lui voyait répandre, et d’épargner à sa mère la douleur de la savoir pour jamais malheureuse.

Le baron instruit, par M. de Rosac, du retour de sa sœur, vint la trouver à Melvas, après avoir remis à ses gens d’affaires le soin d’entamer et de poursuivre le procès qu’il intentait contre Théobald. À peine arrivé, il se rendit auprès de madame de Lormoy, sans se faire annoncer. Céline lisait dans le cabinet attenant à la chambre de sa mère ; elle entendit la voix de son oncle, et le son de cette voix redoutable lui causa un tremblement tel qu’il lui fut impossible de se lever pour aller vers lui ; cependant madame de Lormoy l’appelait ; mais n’obtenant aucune réponse, M. de Melvas prit le parti de venir lui-même chercher Céline. Au bruit de ses pas, elle fit un effort sur elle-même et se leva pour l’embrasser.

— Pauvre enfant, dit-il en la serrant contre son cœur, il me semble la revoir après un naufrage, quand je pense au danger qu’elle a couru ; mais, dis-moi, ajouta-t-il en la conduisant près de sa mère, dis-moi comment ce misérable est parvenu à t’inspirer cette confiance fraternelle dont je te vois rougir maintenant, et qui pourtant était alors fort innocente de ta part ? N’a-t-il jamais tenté d’abuser de ce titre de frère, pour te parler d’un autre sentiment ? Je gage qu’aujourd’hui tu te souviens des discours qu’il tenait pour te séduire, et qui ne te semblaient alors que l’expression, un peu exaltée, de la tendresse d’un frère. Conviens-en, ne crains pas de l’accuser ; tu ne saurais rien ajouter à l’infamie de sa conduite ; je dis plus, ton indignation l’accuserait moins que ton indulgence.

Ces derniers mots réprimèrent le mouvement qui portait Céline à protester de l’honneur de Théobald ; elle sentit qu’elle ne pouvait prendre sa défense sans le perdre, et, dans l’impuissance d’adoucir le ressentiment qu’il inspirait, elle voulut, en se dénonçant elle-même, supporter sa part des reproches dont on l’accablait.

— Jamais, répondit-elle à son oncle, Théobald n’a conçu le projet de m’abuser sur ses sentiments ; je savais qu’il n’était point mon frère.

— Vous le saviez ! s’écria M. de Melvas étouffant de colère, vous le saviez, et vous l’aidiez ainsi à nous tromper, à se jouer de l’honneur de toute votre famille !

— Je l’aidais à sauver ma mère, répliqua Céline en s’emparant de la main de madame de Lormoy. Vous savez si elle était en état de supporter la nouvelle de la mort de son fils, quand nous la voyions succomber chaque jour à la seule crainte de cette perte. Eh bien, c’est moi, moi seule qu’il faut accuser de l’erreur où vous êtes restés tous deux. Théobald était, depuis longtemps, décidé à la faire cesser ; c’est moi qui l’ai conjuré d’attendre le rétablissement de ma mère, avant de lui porter un coup si terrible ; c’est mon amour pour elle qui m’a fait exiger de lui cette imprudence ; c’est moi qui dois seule en être punie.

— Vous le serez trop, reprit le baron en se promenant à grands pas dans la chambre ; pensez-vous que le monde tolère de semblables intrigues, et qu’il adopte, sans examen, toutes les belles raisons que vous donnez pour avoir passé tant de temps dans une si grande intimité avec un jeune homme que vous saviez bien ne pouvoir jamais entrer que par fraude dans votre famille ? Non, le monde dira que vous étiez d’accord tous deux pour la déshonorer.

— Oh ! ma fille, s’écria madame de Lormoy en fondant en larmes, pourquoi m’as-tu empêchée de mourir ?…

— Épargnez-la du moins, dit Céline en montrant sa mère, ne rendez pas ma faute inutile ; songez que la mort de son fils était moins cruelle à supporter que la honte de sa fille ; mais, cette honte, qui oserait m’en accabler ? je ne l’ai point méritée ; cette assurance me suffit pour tout braver.

— Et que vous reste-t-il à braver encore ? reprit le baron ; voulez-vous, violant tous les devoirs, vous rendre l’avocat du vil imposteur que la loi va juger ?

— Je le devrais peut-être, interrompit Céline ; mais se repentant aussitôt de ce mot imprudent, elle ajouta : oui, si la vérité pouvait se faire entendre de ceux qu’anime une injuste prévention, je dirais hautement que, loin de prétendre à moi, Théobald savait trop que votre haine lui défendait de penser à vous appartenir, et qu’il n’a jamais eu l’espoir de m’épouser.

— Voilà ce qu’il vous disait pour mieux vous abuser. Votre innocence servait ses desseins sans les comprendre, et je n’en veux pour preuve que l’intérêt que vous lui portez. S’il n’avait déjà pénétré votre âme de son infâme séduction, seriez-vous si peu sensible à l’outrage qu’il nous fait ? Ah ! je l’avais pressenti, même avant de savoir que Céline fût son complice : Léon nous a éclairés trop tard.

— Oh ciel ! que voulez-vous dire ?

Et Céline se précipita dans les bras de sa mère, pour y chercher un abri contre le plus affreux soupçon.

— Je n’en puis plus douter, ajouta le baron, ce misérable s’est emparé de ton cœur, tu l’aimes.

— Moi ?… s’écria Céline, avec l’accent de la terreur.

— Oui, le génie infernal du père revit tout entier dans le fils pour achever notre ruine ; tu le reconnais, ma sœur, à son acharnement contre nous, ; il a juré le désespoir de ta famille. Ce n’était point assez d’avoir fait périr ton mari ; il fallait qu’il t’enlevât notre consolation, il fallait que ce monstre fut aimé de ta fille.

— Ma mère, ne le croyez pas, disait Céline, en voyant madame de Lormoy succomber à cette idée. Que faut-il faire pour vous prouver que votre bonheur est le seul intérêt de ma vie ? Ordonnez : rien ne me coûtera pour vous rendre la confiance dont je suis toujours digne. Mais n’exigez pas que, pour hâter la perte d’un malheureux, je joigne la calomnie à tous les efforts de la haine ; son sort n’a jamais dû s’enchaîner au mien ; tout nous sépare ; je ne dois plus le revoir, que vous importe sa destinée ? Laissez-le suivre la carrière qui l’éloigné de nous, sans flétrit la réputation du compagnon d’armes de votre fils, de celui qui a si souvent exposé sa vie pour mon frère.

Touchée de cette prière, madame de Lormoy s’efforça de ramener le baron à des sentiments moins violents. Pour arriver à ce but, elle commençait d’ordinaire par établir que rien n’était plus juste que le ressentiment qui le dominait ; elle passait en revue tous les moyens de vengeance qu’il pouvait légitimement employer. Ensuite, elle en venait aux résultats de cette vengeance, et c’est là que son génie conciliant trouvait toujours quelques raisons pour le détourner du projet de l’accomplir. Cette ruse de la bonté est un don que le ciel semble avoir accordé aux femmes pour le bonheur des hommes. On l’a rarement vu employé sans succès.

Madame de Lormoy, dont la moindre émotion réveillait toutes les souffrances, parut tout à coup si oppressée que son frère et Céline, la voyant prête à se trouver mal, ne s’occupèrent plus qu’à la secourir. Aussitôt qu’elle fut mieux, le baron sortit de sa chambre en murmurant tout bas contre celui qui jetait ainsi le trouble dans sa famille.

Céline, restée seule avec sa mère, l’engagea à prendre quelque repos ; mais madame de Lormoy, trop agitée pour espérer un moment de sommeil, questionna Céline sur l’époque à laquelle Théobald s’était fait connaître à elle sous son véritable nom, et sur les motifs qui l’avaient déterminé à lui faire plutôt cet aveu qu’à son oncle. La candeur de Céline, sa franchise habituelle rendaient sa réponse difficile ; elle voulait dire la vérité sans nuire à Théobald. Elle aurait trouvé tant de consolation à confier ses chagrins à sa mère, à s’accuser devant elle de cet amour si malheureux, si invincible ! mais elle redoutait jusqu’à la pitié de cette tendre mère. Elle venait de voir à quel point le soupçon de son sentiment pour Théobald avait redoublé la fureur de M. de Melvas ; elle savait que le moindre mot qui en donnerait la preuve, deviendrait l’arrêt de Théobald ; et tout lui faisant un devoir de se sacrifier à ce noble intérêt, elle se résigna au tourment, et presqu’au remords de feindre avec sa mère.

Elle lui parla des motifs qui avaient empêché Théobald de se confier à M. de Melvas ; elle avoua qu’elle s’était un moment flattée que les qualités personnelles de Théobald lui obtiendraient peut-être le pardon du crime de son père. Je voyais chaque jour s’accroître pour lui, ajouta Céline, votre attachement et celui de mon oncle, et puis il donnait tant de larmes à la mort de mon frère ! Il me racontait les traits touchants de leur mutuelle amitié, et je ne pouvais croire que le meilleur ami de votre fils ne trouvât pas grâce un jour près de vous.

— Sans doute, répondit madame de Lormoy, j’aurais fini par lui pardonner nos malheurs dont il est innocent ; mais mon frère serait resté implacable. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il s’alarme des suites de l’amitié de Léon pour le fils d’Eribert ; il m’a toujours blâmée de ne m’être pas opposée à cette intimité : en avais-je les moyens ? Il me répétait sans cesse que Léon finirait par vouloir l’introduire dans notre maison, qu’il irait peut-être jusqu’à lui promettre la main de sa sœur… À cette seule idée, mon frère tombait dans un accès de colère que rien ne pouvait calmer, il jurait de tuer Théobald de sa main, s’il osait jamais former un semblable projet, et c’est l’esprit frappé de cette terreur, qu’il le poursuit en ce moment de sa vengeance ; mais si nous parvenons à le convaincre qu’il n’a rien à redouter des sentiments du fils d’Eribert pour toi, que son séjour près de nous n’a porté aucune atteinte à ta réputation ; si malgré l’éclat de cette triste affaire, M. de Rosac reste fidèle à sa parole, ton oncle s’apaisera, et je pense que Léon finira par obtenir de lui de retirer la plainte portée contre son malheureux ami.

— Si M. de Rosac reste fidèle à sa parole !… répétait tout bas Céline ; et l’idée de se voir contrainte à l’épouser pour réhabiliter son honneur, l’emportait sur tous ses chagrins présents. Elle ne sentait pas la force de se résigner à ce dernier malheur, et pourtant c’est à ce prix seul qu’était attachés la délivrance et le repos de Théobald. Absorbée dans ses réflexions, elle garda le silence. Madame de Lormoy s’aperçut qu’elle ne l’écoutait plus, et prenant sa préoccupation pour l’accablement qui suit d’ordinaire les scènes violentes, elle la conjura de ne pas se laisser abattre sous le poids d’une peine que le temps et la raison parviendraient à calmer.

— Crois-moi, ajouta-t-elle en l’embrassant, le retour de ton véritable frère va bientôt nous rendre la paix, le bonheur à tous.

— Oui… la paix… dit Céline.

Et elle sortit pour se livrer à des pressentiments qui auraient désespéré sa mère.