Le Fils du diable/Tome II/IV/19. Après minuit

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Legrand et Crouzet (Tome I et IIp. 356-363).
CHAPITRE XIX.
APRÈS MINUIT.


Minuit était sonné depuis une demi-heure. Les rues qui passent à travers les compartiments irréguliers des halles de Paris étaient plongées dans le silence. Çà et là, quelque bouchon montrait encore sa porte entr’ouverte, malgré les ordonnances de police, et c’est à peine si, de loin en loin, un ivrogne égaré essuyait les murailles, le long des trottoirs déserts.

Dans la rue de la Ferronnerie et tout le long du marché des Innocents, jusqu’à la pointe Saint-Eustache, les marchandes campagnardes dormaient entre leurs paniers. Il faisait froid ; les cabaretiers privilégiés de la rue aux Fers versaient leur trois-six illustre à de nombreux chalands. Des rondes muettes glissaient sous les réverbères, trois ombres noires d’un côté de la rue, trois ombres noires de l’autre, faisant aux voleurs trop fins une chasse toujours malheureuse.

Deux hommes allaient lentement dans l’obscurité profonde qui règne à cette heure sous les piliers des halles.

Ils avaient l’air triste et tout déconfit ; l’un deux chancelait en marchant comme un homme vaincu par l’ivresse, et son camarade était obligé de le soutenir.

C’étaient Jean Regnault et Polyte sortant de la maison de jeu de madame la baronne de Saint-Roch.

Polyte n’avait plus cette apparence triomphante qui le rendait si cher à madame Batailleur. Il avait oublié de mettre son chapeau sur l’oreille, et c’est à peine si sa canne ébauchait à de rares intervalles un timide moulinet.

Mais son abattement n’était rien auprls de celui du pauvre Jean Regnault. Quand le gaz venait à éclairer entre deux piliers ses traits pâles et défaits, vous eussiez dit un fantôme. Il allait les yeux baissés, la bouche morne ; il n’y avait plus sur son visage ni pensée, ni vie.

Il ne répondit rien aux récriminations bavardes de Polyte ; il ne les entendait pas.

— C’est connu, disait tristement le lion du Temple, on ne peut pas comme ça gagner deux jours de suite !… Tu avais commencé le lundi soir et nous étions au mardi matin… j’aurais dû te prendre par le collet et t’emmener de force… mais je ne suis pas libre, moi, dans cette maison-là… si j’avais fait une esclandre on aurait appelé Joséphine, et minute !…

Jean semblait un somnambule qui marche sans écouter ni voir.

— Si c’est possible, reprenait Polyte, de perdre comme cela 4,000 francs, en un coup de carte !… De l’argent sûr qu’on pouvait mettre dans sa poche et emporter très-bien… Et dire que je n’étais pas là pour te fermer la bouche, en criant : Ne l’écoutez pas, il est fou !… Car tu es fou, mon garçon, ou je veux être pendu !

Jean poussait de gros soupirs. Polyte et lui venaient de s’engager dans la rue Rambuteau, large voie qui fera pénétrer jusqu’aux coins les plus reculés du Marais la belle civilisation de la pointe Saint-Eustache.

Tandis que Polyte radotait ses inutiles reproches, une réaction se faisait chez le joueur d orgue ; son abattement cédait de nouveau à la fièvre. Il s’éveillait peu à peu ; son pas traînant et lourd se relevait par saccades ; il murmurait des paroles sans suite, que son geste convulsif accompagnait au hasard.

Au bout d’un quart d’heure de marche, il s’arrêta brusquement sur la chaussée boueuse de la rue du Temple.

— Je vais retourner, dit-il en serrant avec force la main de son compagnon.

Polyte fit trêve enfin à son interminable sermon.

— Où ça ? demanda-t-il étonné.

— Il doit y être encore, reprit Jean, sans se mettre en peine de répondre ; je veux le tuer !

— Tuer qui ?

Jean tourna sur ses talons et se dirigea en sens contraire. Polyte courut après lui afin de le retenir.

Jean se débattait ; son visage était pourpre et ses yeux avaient des regards insensés.

— Je veux le tuer ! répétait-il ; le tuer !… Si tu savais ce que j’ai vu ce soir !… il était assis auprès d’elle et lui baisait la main… Je sais bien que c’est mon mauvais génie… la mère Regnault va mourir sur la paille, dans sa prison… et Gertraud ! oh ! Gertraud qui ne m’aimera plus !…

Deux larmes roulèrent sur sa joue brûlante.

— Je ne croyais pas si bien dire, pensait Polyte, le pauvre garçon est fou à mettre en cage ! Allons, Jean, mon fils, sois raisonnable et viens nous coucher !

Jean fit un dernier effort pour se dégager, mais son abattement le reprenait ; il cessa bientôt de se débattre, baissa la tête jusque sur sa poitrine, et suivit machinalement Polyte, qui l’entraînait vers le quartier du Temple.

Le dandy ne grondait plus ; il avait pitié ; son éloquence s’employait maintenant à remonter le moral du joueur d’orgue.

— On reverra ça, disait-il ; ça va et ça vient… Si nous pouvons rattraper la veine, nous ne ferons plus de bêtises !… Dieu de Dieu ! ajoutait-il en a parte, c’est un peu de boisson qu’il faudrait à cet homme-là… As-tu soif, Jean ?

— Oui, répondit le joueur d’orgue qui mit sa main sur sa poitrine oppressée, grand’soif !

— Comme ça se trouve ! moi, je boirais la Seine. Mais du diable si nous trouverons un endroit ouvert… et puis d’ailleurs, nib de braise ! absence générale de monnaie !

Ils avaient longé la rue Percée et arrivaient sur la place de la Rotonde. L’Éléphant, les Deux-Lions et les autres cabarets étaient fermés.

Polyte, par un geste qui lui était familier, mit sa main dans le gousset de son gilet.

— Si la pièce de cinq francs ne manquait pas, poursuivit-il, je sais bien où nous trouverions notre affaire… Et j’aimerais assez ça, étant agoni de raisons par mon portier chaque fois que je rentre après minuit… Il y a les Quatre Fils Aymon, où la mère Taburot laisse toujours un petit bout de porte ouverte pour les connaissances… Mais la pièce de cent sous !

Polyte s’interrompit et poussa un cri de joie ; ses doigts venaient de rencontrer, tout au fond de sa poche, le louis d’or ramassé auprès de la table du lansquenet.

— Voilà de quoi payer les violons ! s’écria-t-il en gambadant sur le pavé ; vive la joie, petit Jean ! Je te fais la politesse d’une noce en grand, avec pâté, vin blanc, saucisson et punch au rhum pour dessert… nous allons nous soigner comme il faut et boire jusqu’à demain matin.

Jean restait immobile.

— Boire ! répéta-t-il en se parlant à lui-même ; le vieux Fritz dit toujours qu’il boit pour oublier… est-ce vrai que quand on est ivre on ne se souvient plus !

— Ah çà, dit Polyte stupéfait, est-ce que tu ne t’es jamais grisé, petit Jean ?

— Jamais… Il y a si longtemps que nous sommes pauvres !

— Eh bien ! mon fils, s’écria Polyte, je vais t’initier à cet agrément de la vie… Quand on a du chagrin, vois-tu, il n’y a que cela de bon… Ça vous berce : on se croit propriétaire ; on ne changerait pas de sort avec un rentier ! Ah ! dame ! c’est un joli état !

— Mais est-ce vrai qu’on oublie tout ?

— Tout !… commença Polyte, qui allait improviser une description poétique de l’ivresse.

Jean l’interrompit en lui saisissant le bras.

— Alors, dit-il, allons boire !

Polyte ne demandait pas mieux. Quelques secondes après, les deux amis avaient franchi l’allée noire au-devant de laquelle la lanterne peinte brillait encore faiblement ; ils traversèrent le petit jardin planté d’un basilic, et Polyte, se faisant un marteau du bout de sa canne, frappa à la porte du billard.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-on à l’intérieur.

Goîpe[1], répondit Polyte.

— Que voulez-vous ?

Goîper un petit peu, vieux farceur de François… Il gèle ici ; ouvrez-nous la porte !

Le garçon de madame veuve Taburot parut hésiter deux ou trois secondes, puis la porte fut ouverte.

Le billard était désert comme à l’heure où nous sommes entrés pour la première fois au cabaret des Quatre Fils Aymon ; mais de ce bruit, de ce mouvement, de cette gaieté folle qui régnaient naguère dans la salle voisine, il ne restait absolument rien. Au lieu de la lumière abondante qui éclairait, durant le bal, les groupes remuants des danseurs, une seule lampe fumeuse et pâle, placée sur le comptoir, essayait de combattre l’obscurité.

Toutes les tables étaient vides, sauf deux ou trois qui servaient d’oreillers à des buveurs endormis. On n’entendait d’autres bruits qu’un murmure confus, formé par ces ronflements prolongés que l’ivresse lourde donne au sommeil.

À la première vue, on n’apercevait que des gens assoupis sur les tables ; mais à regarder mieux, on finissait par distinguer, dans les demi-ténèbres, des hommes et des femmes en costume de carnaval, étendus pêle-mêle, qui sur les banquettes, qui sur des tabourets rapprochés, qui sur le sol même.

Hommes et femmes semblaient avoir été jetés là comme au hasard et gardaient des poses étranges. Pitois, dit Blaireau, couché sur le dos, avait les deux bras en croix et suait à grosses gouttes, parce que la Duchesse, tombée en travers sur sa poitrine, lui enlevait le souffle. Mâlou, plus heureux, avait une banquette pour lui tout seul ; la tête gracieuse de Bouton-d’Or, qui souriait à un rêve d’enfant, s’appuyait contre son épaule.

Les autres étaient couchés çà et là, aux endroits où l’ivresse victorieuse les avait terrassés.

L’atmosphère était chaude, fétide, étouffante ; l’air était saturé de ces odieux parfums d’orgie qui enivrent et soulèvent le cœur.

Madame veuve Taburot avait quitté son comptoir, après avoir lu la dernière ligne de son journal et bu la dernière goutte de sa tisane au rhum. L’établissement restait à la garde du garçon François, chargé d’ouvrir la porte aux connaissances altérées.

À part François, il y avait encore dans la salle deux personnages qui ne dormaient point. Ils étaient attablés devant une chopine d’eau-de vie, dans le coin le plus obscur de la pièce.

En sortant avec le chevalier de Reinhold, Johann avait dit à Pitois et à Mâlou de lui garder Fritz jusqu’à son retour ; on lui avait gardé Fritz.

Les deux hommes attablés devant la chopine d’eau-de-vie étaient Johann et l’ancien courrier de Bluthaupt.

Johann s’était chargé de fournir quatre travailleurs de bonne volonté, sachant l’allemand et aptes à certaine besogne qui devait être accomplie de l’autre côté du Rhin. Sur les quatre ouvriers, il n’en avait que deux encore. Il était en train d’embaucher le troisième.

Fritz était un malheureux dont une ivresse de chaque jour avait usé toutes les facultés ; on ne pouvait plus savoir ce qu’il avait été autrefois, ceux-là seulement qui l’avaient connu dans sa jeunesse disaient que Fritz avait uni un cœur loyal à un esprit intelligent.

Mais comment les croire ? Il ne restait rien en lui que la volonté de s’enivrer sans cesse.

Fritz avait été beau, c’était maintenant un débris humain dont l’aspect effrayait et repoussait.

Il y avait vingt ans qu’on ne l’avait vu sourire, vingt ans à dater de cette nuit de la Toussaint, où le dernier comte de Bluthaupt était mort de vieillesse auprès de sa femme expirée…

Cette nuit-là, Fritz revenait de Francfort-sur-le-Mein, où il avait été accomplir un message.

On l’avait fait boire à Francfort, et il avait bu tout le long de la route. La nuit était noire ; la tempête sifflait dans les mélèzes qui bordaient l’avenue de Bluthaupt. Fritz, esprit superstitieux et faible, se souvenait, en cheminant, des étranges légendes racontées aux veillées du vieux schloss.

En passant auprès du précipice appelé l’Enfer de Bluthaupt (la Hœlle), il vit deux ombres se glisser entre les arbres et il eut peur, parce que maître Blasius, le majordome, disait souvent comme quoi, dans les nuits de tempête, Rodolphe de Bluthaupt, le comte Noir, décédé en état de péché mortel au temps des croisades, allait prendre les voyageurs égarés pour les conduire jusqu’aux lèvres de l’abîme…

Fritz eut peur. Ne comptant point sur son cheval rendu de fatigue, il se cacha derrière un gros tronc d’arbre.

Un cri d’agonie retentit dans le silence de la nuit, cri déchirant et terrible, qui devait venir plus tard bien souvent troubler ses rêves. En même temps, les nuages qui couraient au ciel se déchiraient, et Fritz put voir, à la clarté de la lune, le visage du prétendu comte Noir.

C’était M. le chevalier de Regnault, un des amis de l’intendant Zachœus Nesmer.

Fritz venait d’être témoin d’un horrible et lâche assassinat.

Il descendit la montagne et gagna la traverse de Heidelberg, où il trouva un cadavre. Fritz avait vécu au château du comte Ulrich. Dans le corps inanimé qui était devant ses yeux, il reconnut Raymond d’Audemer, le mari de la jeune comtesse Hélène.

Les événements de la nuit qui suivirent ce meurtre donnèrent pour maîtres à Fritz Zachœus Nesmer et ses associés. Le meurtrier était l’un d’eux : Fritz n’osa pas accuser ; il se tut.

Mais, depuis lors, une voix impitoyable criait au fond de sa conscience, fit Fritz cherchait dans l’anéantissement de l’ivresse un refuge contre ses remords.

Il y avait au monde trois hommes qui connaissaient son secret : d’abord Johann et M. le chevalier de Reinhold, qui avait achevé de coudre ses lèvres en payant son silence à plusieurs reprises, le troisième était Otto, le bâtard du comte Ulrich, à qui Fritz avait fait autrefois sa confidence.

Tel était l’homme que Johann voulait enrôler dans le bataillon de son maître. Et cette œuvre, à vrai dire, ne présentait point de bien grandes difficultés : Fritz avait une bonne âme ; il gardait au fond de son cœur un souvenir fidèle à la race des Bluthaupt : c’était comme un instinct vague d’amour et de respect qui pouvait, les circonstances aidant, arriver jusqu’au dévouement, mais qui pouvait se voiler, sinon se perdre, et s’oublier et se tromper.

Fritz n’avait plus rien pour soutenir une lutte morale ; il avait perdu l’intelligence qui éclaire l’attaque, et la volonté qui rend fort.

Sa seule défense était un reste de religion, de cette religion ignorante et superstitieuse qui oublie presque d’adorer Dieu, tant elle s’occupe à conjurer le diable.

Johann connaissait son Fritz sur le bout du doigt. Vers minuit, après avoir fermé son cabaret, il était revenu aux Quatre Fils Aymon. Fritz ronflait dans un coin du billard. Le marchand de vins l’avait secoué et l’avait conduit jusqu’à la table où nous les voyons maintenant, en lui faisant flairer une chopine d’eau-de-vie.

Ils étaient là depuis une demi-heure environ, lorsque Polyte et Jean firent leur entrée. Johann buvait pour faire boire Fritz, et comme il avait éprouvé une résistance inattendue, il s’accoudait maintenant sur la table, la face pourpre et la langue épaisse.

Il était lui-même à moitié ivre.

Fritz s’asseyait en face de lui, morne et immobile comme toujours. La lumière de la lampe éclairait faiblement sa joue hâve, marbrée de plaques rouges, et encadrée par les masses rudes de sa grande barbe grise.




  1. Mot qui a passé du Temple dans le quartier Latin et ailleurs. Il veut dire bon compagnon, viveur.