Le Fils du diable/V/13. Trois ambassadeurs

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CHAPITRE XIII.
TROIS AMBASSADEURS.


Les choses de la vie ordinaire se présentent parfois sous des aspects quasi surnaturels. Il suffit de deux ou trois hasards, combinés de certaine sorte, pour donner aux hommes ou aux événements des apparences fantastiques.

M. le baron de Rodach, le cavalier allemand, prenait dans les souvenirs de Franz, et surtout dans ceux de la jolie Gertraud, qui ne savait rien que par Franz, des proportions tout à fait merveilleuses.

Franz repoussait cette impression de tout le scepticisme de son éducation parisienne ; Gertraud, au contraire, laissait travailler avec une terreur mêlée de charme son imagination allemande. Elle ajoutait à la bizarre histoire de Franz ; elle complétait la légende ; elle la teignait de ces nuances vagues qui forment comme un voile à travers lequel la poésie germanique nous montre ses nocturnes fantaisies. Elle passait du monde des vivants dans cet autre monde, rempli d’êtres surhumains que ne savent point arrêter les obstacles de la vie, qui peuvent tout, qui devinent tout, et dont l’histoire mystérieuse est écrite dans les vieilles ballades.

Franz n’allait pas si loin que cela : mais, à l’idée du cavalier allemand, il ne pouvait pas se défendre toujours d’une superstitieuse émotion. C’était de l’espoir et c’était de l’effroi.

La plupart du temps, il se moquait de lui-même et souriait avec dédain, en prenant la conscience de sa faiblesse ; mais l’idée revenait, tenace, et le philosophe se mettait à rêver miracles tout comme la petite fille du marchand d’habits.

C’est qu’aussi ce cavalier allemand était un personnage bien étrange ! Il s’était montré à Franz, toujours, sous des couleurs si extraordinaires et si imprévues ! Encore Franz ne savait-il pas tout sur son compte.

S’il avait pu entendre ce que l’ordre logique de ce récit va nous forcer de dire en peu de mots au lecteur, sa philosophie eût sauté pour le coup comme le bouchon d’une bouteille de champagne. Si invraisemblable que puisse paraître l’aventure, il en savait trop long pour ne pas y croire, et ce qu’il avait vu au bal Favart devait suffire grandement à lui donner la foi. D’un autre côté, pourtant, la chose était manifestement impossible, et, pour l’admettre, il fallait s’appuyer tout de suite sur un diabolique et occulte pouvoir…

Quant à la petite Gertraud, aux premiers mots de notre histoire, elle eût ouvert tout grands ses beaux yeux pleins de naïveté crédule, et n’eût point trouvé sur sa lèvre un autre nom que celui de Satan…

Voici du reste le fait dont nous parlons : Quarante-huit heures s’étaient écoulées ; on était au jeudi 8 février. M. le baron de Rodach s’était engagé solennellement à voir, ce jour là même, avant l’heure de midi, madame de Laurens à Paris, meinherr Van-Praët à Amsterdam, et le seigneur Yanos Georgyi à Londres.

Promettre c’était déjà beaucoup, mais tenir…

C’était là un tour que Fabricius Yan-Praët, lui-même, au temps où il était physicien-aéronaute, n’aurait pas osé annoncer à son public.

C’était très-fort ; cela mettait bien bas les chemins de fer, les pigeons voyageurs, les ballons à roues et même le télégraphe ; tranchons le mot : c’était absurde ou magique…

Or, de notre temps, la magie ne sait plus guère escamoter que des muscades. Elle travaille en plein vent, avec des gobelets et pour un sou ; la science, à cet égard, loin de progresser, a fait des pas en arrière, et nos sorciers modernes ne sont assurément pas de la force de ceux de Pharaon, qui changeaient les chameaux en grenouilles.

Quoi qu’il en soit, M. le baron de Rodach tint sa triple promesse.

À midi, le huit février, le groom du Madgyar Yanos, le serviteur hollandais du bon Fabricius Van-Praët, et le valet de madame de Laurens annoncèrent, à quelques minutes d’intervalle, chez leurs maîtres respectifs : « Monsieur le baron de Rodach ! »

Et M. le baron entra de fort bonne grâce sans laisser derrière lui la moindre odeur de soufre.

Tout commentaire, ici, serait puéril, toute explication impossible ; nous énonçons le fait purement et simplement.

Il est une chose pourtant que nous devons dire. Dans ces trois diverses visites, M. le baron de Rodach, qu’il fût ou non un être en dehors des conditions ordinaires de l’humanité, avait su donner à son visage trois nuances d’expression tant soit peu différentes ; on eût dit qu’il s’était composé une physionomie pour chacun de ses hôtes. À Paris, dans le salon coquet de madame de Laurens, il était grave, courtois et froid. À Amsterdam, dans la maison cossue, reluisante, savonnée du digne Hollandais, il avait pris un peu l’air épais et apathique d’un citoyen des Pays-Bas. Il ne pouvait point perdre sa beauté noble, mais il la baissait d’un cran, pour ainsi dire, il semblait employer, à l’égard de ses traits, ce procédé ingénieux dont usent certaines lorettes économes pour leur coiffure, coiffure unique, mais à plusieurs fins : chapeau splendide, où l’on voit se balancer un gracieux bouquet de plumes quand le thermomètre amoureux est aux équipages, chapeau modeste dont le panache tombe humblement dès que ces dames sont réduites au rôle d’infanterie.

Le baron, dans ce pays de pipes et de bière, sentait la drèche et le tabac.

À Londres, au contraire, auprès du belliqueux Madgyar, il vous avait une mine fanfaronne à briser les vitres rien qu’en les regardant ; mais, en même temps que sa moustache se redressait plus fière, on voyait dans son œil plus de jeunesse vive et plus de gaieté ; un physionomiste l’eût taxé pour étourdi, coureur de femmes et prompt à mettre flamberge au vent.

De ces trois qualités, la seconde se fit jour dès l’entrée du baron de Rodach dans l’antichambre du seigneur Yanos. Comme il passait le seuil, il entrevit une femme à la taille élégante et fine qui disparaissait par une porte latérale.

Il ne la vit qu’une seconde ; mais, soit qu’il la reconnût, soit qu’il eût pour coutume de lancer au hasard ses galanteries banales, il trouva le temps de lui envoyer un baiser.

C’était un charmant cavalier ; la dame, de son côté, trouva le temps de sourire.

À part les détails, la conduite de M. de Rodach fut du reste la même à Londres, à Paris et à Amsterdam ; partout il demanda des entretiens particuliers qui lui furent partout accordés.

À la fin de son entrevue avec madame de Laurens, celle-ci monta en voiture, la colère et la frayeur peintes sur le visage ; elle se fit conduire au Temple, ou elle requit Batailleur d’abandonner sa place au beau milieu de la journée, pour avoir avec elle une conférence importante.

Dans la maison de Fabricius Van-Praet, et dans celle du Madgyar Yanos, tout fut confusion et trouble après la sortie de M. le baron ; Van-Praët, d’ordinaire si tranquille, semblait furieux ; le Madgyar, était comme stupéfié par la rage.

Ils avaient éprouvé tous les deux, faut-il croire, quelque chose de semblable, car leur conduite fut pareille : Ils firent à la hâte des préparatifs de voyage.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le surlendemain était ce samedi, jour d’échéance dont il a été question plusieurs fois dans cette histoire, et que la maison de Geldberg redoutait dès longtemps comme un moment de crise capitale.

Les bureaux s’étaient remplis dès le matin, et tous les employés, depuis le plus élevé en grade jusqu’au plus infime, avaient fait preuve d’une exactitude scrupuleuse.

Tout le monde était à son poste. D’ordinaire la tenue des commis de Geldberg était excellente et faisait proverbe dans le haut commerce parisien ; mais aujourd’hui, c’était de l’élégance et du luxe. Vous eussiez cru que le boulevard de Gand, dépeuplé de ses lions historiques, s’était démis en faveur des bureaux de la rue de la Ville-l’Évêque.

Les bottes vernies étincelaient ; les plumes de fer étaient tenues par des mains frais gantées ; les habits noirs séparaient leurs basques doublées de satin sur le cuir des tabourets.

Ces messieurs semblaient s’être donné le mot ; on ne voyait que pantalons collants et gilets habillés ; c’est à peine si deux ou trois cravates de fantaisie faisaient tache parmi la radieuse uniformité des cravates blanches.

On dit que, sous l’ancien régime, les officiers de notre marine se faisaient coiffer pendant le branle-bas du combat et n’arrivaient jamais à leur poste de bataille qu’après avoir pris le temps de revêtir leur plus brillant costume.

C’était la coquetterie de la bravoure ; ils traitaient le danger comme le plaisir ; ils faisaient une héroïque confusion entre la bataille et le bal.

Peut-être, abstraction faite de l’héroïsme, les employés de Geldberg étaient-ils mus par un sentiment analogue.

Rien ne transpirait au dehors touchant l’état de crise où se trouvait la maison ; le crédit de Geldberg, Reinhold et compagnie restait toujours le même ; mais il en est du commerce comme de la vie : bien longtemps avant que la maladie ait mis ses traces funestes sur le visage, le corps éprouve des angoisses sourdes, et par le canal de chaque veine, des avertissements arrivent aux membres extrêmes.

De vagues rumeurs avaient circulé dans les bureaux de Geldberg. D’où ces bruits viennent d’abord, on ne sait, mais ils viennent.

Ils se glissent, ils rampent. Ce n’est rien de précis ; des demi-mots, des choses qui n’ont point de sens.

Et l’effroi vient après. La maison tout entière a comme un frémissement inexplicable ; on dirait d’un homme en santé qu’un rêve a menacé de mourir.

Personne n’avait formulé cette idée, que Geldberg, Reinhold et compagnie allaient suspendre leurs paiements le 10 février 1844, après quinze ans d’existence, et à la veille de soumissionner l’un des plus importants de nos chemins de fer ; et pourtant, telle était dans les bureaux la croyance commune.

On ne savait pas pourquoi cette croyance existait ; il n’y avait dans les bureaux qu’un seul homme capable de lui donner une assiette logique, et cet homme, le caissier Moreau, était discret comme un bloc de marbre.

Il n’avait point parlé.

Mais, encore une fois, ces rumeurs arrivent on ne sait comment ; les nouvelles du malheur sortent de terre, et il se glisse dans l’air une voix mystérieuse qui vous les murmure à l’oreille.

Il y avait quelque chose de solennel dans l’aspect des bureaux de Geldberg. Toute agonie a sa grandeur. Les employés se tenaient graves et tristes devant leurs pupitres, dans l’attente d’un événement prévu ; les salles étaient silencieuses ; c’est à peine si quelques paroles brèves et timides étaient échangées, à voix basse, entre voisins.

Chaque fois qu’un nouveau venu se présentait à la caisse, il y avait un moment d’anxiété terrible ; puis, l’espoir revenait, parce que la caisse faisait droit, comme d’ordinaire, à toutes les demandes.

La journée avançait ; aucune catastrophe n’était survenue, et l’inquiétude commune aurait peut-être pris fin, si quelqu’un des chefs de la maison se fût montré dans les bureaux.

Mais ce jour-là, justement, ils étaient tous les trois invisibles.

On commençait à dire bien bas que, peut-être, ils étaient partis d’avance.

Ceci se trouvait être une erreur. Les trois associés étaient réunis, depuis le matin, dans la chambre du conseil.

Ces inquiétudes que leurs employés avaient éprouvées vaguement et sans trop savoir, ils les avaient ressenties eux-mêmes de première main, comme on le peut croire.

Les premières heures de la réunion avaient été tristes et mornes ; le bruit de la porte de la caisse, qui était située au-dessous d’eux, et qu’ils entendaient s’ouvrir et se refermer de minute en minute, retentissait jusqu’au fond de leurs cœurs.

Et à mesure que les heures passaient, ils ne se rassuraient point ; leur fièvre augmentait, loin de diminuer. — Ils regardaient tour à tour le cadran de la riche pendule, puis leurs yeux se baissaient désespérés.

Ils n’échangeaient pas une parole ; un silence profond régnait dans la chambre du conseil.

C’est qu’il leur était bien impossible de se communiquer leurs pensées ; ils avaient essayé de se trahir l’un l’autre, et il n’y avait de commun entre eux que la perfidie et l’aversion.

Chacun d’eux avait des transes pareilles, mais qui lui étaient propres et ne se rapportaient point au bien de l’association. Ce qui les terrassait, ce n’était pas tant la catastrophe attendue que le silence de l’homme qui avait promis à chacun d’eux de lui donner des armes contre ses associés.

Ils attendaient une réponse du baron de Rodach ou le baron de Rodach en personne.

Mais rien ! l’heure du courrier était passée. Rien.

Comme ils commençaient à désespérer tout à fait, le valet Klaus entra dans la chambre. Il tenait trois lettres à la main.

Reinhold, Abel et Mira lui-même ne purent réprimer la fièvre de leur impatience. Ils se levèrent tous à la fois et demandèrent ensemble :

— Est-ce pour moi ?

La réponse fut favorable pour tout le monde : il y avait une lettre pour le docteur Mira, une lettre pour M. Abel de Geldberg, une lettre pour le chevalier de Reinhold.

Une de ces lettres venait de Paris, une autre d’Amsterdam, une autre enfin de Londres.

Dans le premier moment, les trois associés ne songèrent qu’à déchirer les enveloppes et à lire précipitamment. Ils ne remarquèrent point que les lettres étaient toutes semblables, sauf les timbres de poste, et que très-évidemment, la même main les avait écrites toutes les trois.

Quand ils eurent achevé la lecture, leur premier soin fut de serrer la missive reçue. Ils avaient rompu les cachets ensemble, ensemble ils avaient lu, ensemble encore ils mettaient les lettres pliées dans leurs poches.

On eût dit qu’ils faisaient l’exercice.

Chacun d’eux, après avoir mis sa lettre en lieu sûr, fut pris par l’envie de surprendre le secret de ses voisins.

Et comme cette pensée leur vint à tous les trois en même temps, leurs regards rapides et sournois se choquèrent.

Ils se connaissaient ; nul d’entre eux ne fut sans deviner le désir charitable de ses compagnons. Ils ne furent ni déconcertés, ni surpris.

Ce trio de lettres avait apporté chez eux un changement notable. Jusqu’à l’arrivée de Klaus, ils avaient été tristes et découragés ; maintenant un joyeux et bon vent semblait avoir soufflé sur leurs fronts. Reinhold avait recouvré son air avantageux et fanfaron ; le visage fade du jeune M. Abel rayonnait de contentement et de fatuité ; le docteur lui-même avait déridé ses gros sourcils, et n’avait plus l’air sinistre qu’à moitié.

Ils se regardèrent en silence durant quelques secondes, puis le chevalier de Reinhold, en sa qualité d’homme expansif et franc, se chargea de rompre la glace ; il se frotta les mains de tout son cœur.

— Allons ! dit-il en montrant du doigt la pendule qui marquait trois heures passées, dans une heure la caisse fermera, et nous l’aurons échappé belle !

— Bah ! fit le jeune M. de Geldberg ; échappé belle !… Comment l’entendez-vous ?

Il avait eu grand’peur, mais il ne s’en souvenait plus.

— J’entends, répliqua Reinhold avec suffisance, que, sans moi, les paiements de la maison seraient vraisemblablement suspendus à l’heure qu’il est.

Abel haussa les épaules.

— Bah ! fit-il encore ; pour ma part je n’ai rien craint du Madgyar Yanos… Le véritable danger était du côté de Van-Praët qui est un homme d’argent… et si la maison était véritablement menacée, c’est moi qui lui ai servi de bouclier.

— Mon jeune ami, répliqua Reinhold avec un salut ironique, je n’attendais pas moins de votre modestie éclairée.

La discussion allait s’échauffer.

— Modérez-vous, Messieurs, dit le docteur ; le temps passe, il est vrai, mais jusqu’au coup de quatre heures bien des choses peuvent arriver !…

— Nous sommes gardés du côté du Madgyar, s’écria Reinhold.

— En êtes-vous bien sûr ?

— Parfaitement sûr.

— Et nous n’avons rien à craindre de meinnerr Van-Praët, prononça fièrement Abel.

— C’est une chose certaine ? demanda le docteur.

— Parbleu !

Mira les regardait l’un après l’autre ; il y avait un peu d’étonnement sur son visage immobile.

— Ah çà ! dit-il, cachant un mouvement de curiosité sous son air grave et chagrin, comment avez-vous fait votre compte, puisque vous n’avez quitté Paris ni l’un ni l’autre ?

— On a ses petites ressources, répliqua Reinhold en se faisant valoir.

— Les proverbes sont des sots, ajouta le jeune M. de Geldberg, et le plus sot de tous est celui qui recommande de faire soi-même ses propres affaires… quand on a un bon ambassadeur…

— Ah !… interrompit Mira, vous avez traité avec Van-Praët par ambassadeur ?…

La figure du jeune banquier peignait la plus magnifique satisfaction de soi-même. Il se contenta de s’incliner en signe d’affirmation.

— Et vous aussi ?… demanda encore Mira en s’adressant à Reinhold.

— Comme vous dites, répliqua le chevalier, et j’ai peine à croire que l’ambassadeur de notre jeune ami puisse aller seulement à la cheville du mien.

— Si je vous le nommais !… commença vivement Abel.

Mais il se retint et prit un grand air de discrétion affectée.

— Je me tais, reprit-il, en se pinçant la lèvre ; j’ajoute seulement que votre fameux intermédiaire et vous, Monsieur le chevalier, vous avez enfoncé une porte ouverte…

— J’aurais voulu vous y voir ! grommela Reinhold, dont la figure épanouie se rembrunit pour un instant, rien qu’a l’idée d’affronter le Madgyar en colère.

— Peuh ! fit Abel, s’il ne s’était agi que de mettre à la raison ce vieux traineur de sabre, je ne m’en serais fié à personne qu’à moi.

— Cela vous eût donné en effet, mon jeune ami, répliqua Reinhold aigre-doux, l’occasion de prouver au moins une fois, ce que vous affirmez trop souvent… à savoir, que vous êtes très-brave…

Abel rougit jusqu’à la racine des cheveux.

Ce mot le piquait d’autant plus au vif, qu’il lui manquait réellement une demi-douzaine de duels pour être un parfait sporting-gentleman.

— Monsieur ! s’écria-t-il, l’œil en feu et la langue embarrassée, si je croyais que vous avez voulu m’insulter !…

— La paix ! la paix ! interrompit le grave docteur ; vous avez tous les deux bien mérité de la maison, au même degré ; car, dans l’état présent de la caisse, il eût été impossible de faire droit à l’une ou à l’autre des deux créances… Vous avez agi habilement, et je vous en remercie pour ce qui me regarde… mais je crois avoir mieux fait que vous encore.

— Ah bah ! s’écrièrent en même temps Reinhold et Abel.

— Vous allez en juger, reprit Mira ; grâce à vous, la maison est sauvée pour aujourd’hui… mais demain ?

— À chaque jour sa besogne… voulut dire le chevalier.

— Permettez, interrompit le docteur, les lieux communs n’ont jamais mis dans une caisse le quart d’un petit écu… Pour vivre il faut des fonds… et vos négociations, si habiles qu’elles puissent être, ne nous ont pas donné un centime.

— Avez-vous donc trouvé de l’argent ? demanda Reinhold.

— Nous toucherons cent mille écus demain, répondit le docteur.

Les deux autres associés relevèrent la tête, et l’indifférence dédaigneuse qui était sur leurs visages fit place à un plaisir avide.

— En vérité ?… murmura le chevalier.

— Cent mille écus ? dit le jeune M. Abel.

— Cent mille écus, répéta gravement Mira.

— Et par quelle voie ?

Mira baissa le ton involontairement et prononça le nom de madame de Laurens.

Reinhold et Abel, qui ne songeaient plus à leur dispute, se prirent à rire en même temps et d’excellent cœur.

Cette idée des cent mille écus achevait de les mettre en belle humeur.

— À vous la pomme, docteur ! s’écria Reinhold ; il y a entre votre besogne et la nôtre toute la distance du négatif au positif. Mais comment diable avez-vous osé ?…

— Oui, interrompit Abel, vous n’êtes pas très-vaillant, d’habitude, vis-à-vis de ma bien-aimée sœur…

Mira eut presque un sourire.

— Ah çà ! mes chers Messieurs, dit-il, pensez-vous donc avoir le monopole des ambassadeurs ?

— C’est juste ! s’écria le jeune de Geldberg.

— Décidément, ajouta Reinhold, vive la diplomatie !

Ils se donnèrent tous la main, et, pour la première fois peut-être, ce fut sans arrière-pensée : l’enthousiasme du moment gagnait jusqu’au docteur.

— Nous sommes sauvés ! dit-il, bien sauvés ! et cette catastrophe évitée n’aura servi qu’à nous donner de la prudence… Maintenant, quelques mots, je vous prie, sur nos deux grandes affaires.

— La fête et le rail-way ! s’écria Reinhold ; la fête marche… et je me suis procuré, hier soir, dans un cabaret du Temple, ajouta-t-il en se penchant à l’oreille de Mira, quatre invités qui feront merveille.

Le regard du docteur fit une question muette.

Reinhold cligna de l’œil d’un air d’intelligence.

Le jeune M. Abel ne vit point ce manège ; il avait quitté sa place et remuait des papiers sur le bureau.

— Quant au chemin de fer, dit-il de loin, ça marche à pleine vapeur !

Abel s’arrêta un peu, pour rire tout seul de sa spirituelle plaisanterie, et reprit, en brandissant un paquet de lettres :

— Dix mille demandes d’actions depuis lundi ! avant qu’il ait été fait pour un sou de publicité !… C’est merveilleux !

— Dans huit jours, ajouta Reinhold, nous aurons deux fois le capital !

— Nous l’aurons dix fois dans un mois ! riposta le jeune de Geldberg.

— Et, à notre retour du château, reprit le chevalier, nos actions se feront à deux cent cinquante francs de prime !…

Les yeux du docteur brillaient ; l’allégresse était peinte sur les visages enflammés des deux autres associés.

Quatre heures sonnèrent à la pendule. Ils se levèrent tous les trois d’un commun mouvement : c’était l’heure où la caisse fermait.

Jusqu’à cet instant, une vague frayeur était restée parmi leur joie.

— C’est fini ! s’écria le docteur avec une sorte de recueillement ; il y a une muraille entre notre passé et notre avenir !… le sort lui-même ne peut plus rien contre la maison de Geldberg.

Avant que les deux associés pussent répondre, et comme le dernier coup de quatre heures sonnait, il se fit un bruit soudain dans l’antichambre.

En même temps on frappa rudement à la petite porte, donnant sur l’escalier privé par où le caissier Moreau entrait dans la pièce voisine de la chambre du conseil.

Cette porte avait été fermée en dedans pour éviter des importunités inutiles ; les associés, en effet, faisant trêve à leurs habitudes de déprédations égoïstes pour ce jour de crise suprême, avaient déposé, le matin, dans la caisse, d’un commun accord, toutes leurs ressources personnelles. Ils n’avaient plus rien, on cas de malheur.

Le sourire se glaça sur les lèvres du Portugais. Abel et Mira restèrent bouche béante et les yeux effrayés.

Le bruit redoublait dans l’antichambre. On entendait une voix de tonnerre qui ordonnait aux valets d’ouvrir.

Reinhold devint pâle comme un mort, au son de cette voix.

Quand elle se taisait, un organe doux et débonnaire se faisait ouïr à son tour. C’était alors Abel qui ouvrait de grands yeux stupéfaits.

Enfin, derrière la petite porte du caissier, une troisième voix de femme, inquiète et courroucée, qui prononçait distinctement le nom du docteur José Mira.

Les trois associés restaient immobiles auprès de la cheminée, et ressemblaient à des hommes frappés de la foudre.



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