Le Folk-lore de l’Île-Maurice/Préface

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Maisonneuve et Cie, éditeurs (Les Littératures populaires, tome XXVII) ((Texte créole et traduction française)p. i-xix).

PRÉFACE



C’est il y a quelque cinquante ans qu’aurait dû venir à un de nos anciens la pensée d’écrire ce livre, ou du moins d’en réunir les matériaux. Sa récolte eût été abondante et facile ; la nôtre est maigre en dépit de nos peines.

Il y a cinquante ans, la population créole noire, dont seule la littérature est l’objet de cette enquête, était nombreuse et bien vivante ; aujourd’hui elle est en train de disparaître, chacun le sait. Ce n’est pas, sans doute, que comme les peaux-rouges de l’Amérique, comme les aborigènes de l’Australie ou les maoris de la Nouvelle-Zélande, le contact avec la race anglo-saxonne l’ait virtuellement condamnée à mort ; Dieu merci, les causes de sa disparition n’ont pas cette fatalité tragique : notre population créole noire n’est pas en passe de mourir, mais d’évoluer. Née depuis un siècle et demi à peine, sans caractères « ethniques » assez consolidés par le temps pour offrir une force de résistance suffisante, elle se transforme rapidement, par le mélange avec les races européennes d’abord, puis, dans une proportion bien autrement grande, par la fusion avec les races indiennes si libéralement introduites à l’île Maurice par un demi-siècle de production sucrière à outrance. Le type du noir créole pur se rencontre de moins en moins sur notre sol. Nous n’avons pas à nous prononcer ici pour ou contre cette oblitération de l’espèce ; mais la constater et en indiquer sommairement les causes était de notre sujet.

Il va de soi qu’en même temps que l’être physique, l’être moral se modifie de jour en jour : des besoins nouveaux ont amené d’autres habitudes de l’esprit. Le noir esclave, irresponsable, n’avait pas à se préoccuper de régler sa vie, et son imprévoyance native, cette imprévoyance naturelle à toutes les races inférieures, y trouvait son compte. La liberté lui imposa la réflexion. Il lui fallut songer au lendemain et combattre à ses risques et périls le combat de la vie. Beaucoup succombèrent : car ce n’est pas en quelques jours que la dure loi du travail fait accepter ses décrets. L’esclavage avait été pour eux l’obligation impérieuse de travailler, ils réclamèrent impérieusement de la liberté le droit de ne rien faire ; et la misère, les épidémies, les maladies de toutes sortes firent dans Us rangs de ces sophistes d’épouvantables trouées. Les mieux trempés résistèrent seuls, et les mieux préparés à la lutte pour la vie. De ce peuple d’enfants l’élite seule eut la force d’arriver à l’âge viril.

Or, c’est à l’enfance de cette population qu’appartient tout entière la littérature dont nous nous occupons : il suffira de lire vingt pages de ce recueil pour en recevoir comme nous la conviction. Un nouvel ordre social a créé d’autres attitudes à ces esprits, la culture a développé en eux d’autres qualités. Et l’on ne fait plus de contes créoles. On ne raconte plus même qu’à titre d’exception, par pure condescendance pour quelque curiosité attardée, ces histoires que nous disaient avec un entrain si abondant nos bons vieux noirs du temps margoze. Seules quelques antiques nénènes, mais les dernières, consentent encore à grand’peine à en exhumer de leur mémoire quelques fragments ; et ce sont ces lambeaux que l’auteur de ce livre a patiemment recousus, après les avoir réunis plus laborieusement encore. Mais le jour est prochain où ce travail de reconstruction aurait lui-même été impossible.

Si l’on ne raconte plus d’histoires, l’on chante encore du moins : les échos de nos rues sont là pour le dire ? — Oui, certes, on chante, et beaucoup, et à pleine gorge. Mais ce sont des airs d’opéra que nous chantons, ou bien d’adorables romances venues toutes faites de là-bas, et dont nous nous bornons à plier la mélodie aux ressources un peu courtes de nos accordéons. Quant à la chanson créole, elle est morte et bien morte ; nos sègas du temps passé ont vécu : danse, paroles et musique.

Nos sirandanes ont mieux résisté : leur brièveté les sauve, c’est une concession plus tôt faite aux conservateurs des vieux us. Mais le recueil n’en grossit plus, le moule se rouille ; nous avons d’autres projectiles à fondre, on ne fait plus de sirandanes.

Le lecteur le voit donc : c’est un inventaire post mortem que ce volume ; c’est, à proprement parler, à une littérature d’outre-tombe que nous lui proposons de s’intéresser quelques instants avec nous. Aux curieux européens nous promettons en dédommagement de la peine qu’ils prendront à nous lire, le plaisir d’une courte excursion dans un pays suffisamment pittoresque ; à nos lecteurs mauriciens, l’attrait bien autrement pénétrant d’un pèlerinage aux lieux lointains où s’est éboulée notre enfance.

Ce livre se divise naturellement en trois parties : contes, sirandanes et chansons ; ce sont là, en effet, les trois modes sous lesquels s’est manifesté le génie littéraire de la race dont nous inventorions les richesses.

De la chanson et des sirandanes nous n’aurons que quelques mots à dire quand nous arriverons à ces deux subdivisions de notre recueil ; mais les contes doivent nous arriver plus longtemps, car c’est de beaucoup et la plus riche et la plus intéressante des manifestations du génie créole.

L’invention de ces contes est-elle vraiment nôtre ?

L’invention, à y regarder d’assez près, n’appartient en réalité à personne : la matière des contes populaires, d’un bout du monde à l’autre tout, est un patrimoine commun à toute l’humanité. Tout là-bas, dans un passé si lointain, si obscur que notre science moderne est impuissante à en pénétrer les ombres, tout là-bas, au berceau mystérieux de notre race, est la source ignorée de tous ces contes : d’abord, de vagues légendes, et plus loin encore que ces légendes, des mythes indéchiffrables. L’humanité commence son exode, elle emporte ses fables avec elle. Elle marche, et partout où s’arrête et se fixe une des familles qui deviendront des nations, avec elle s’arrêtent ses fables et ses contes ; hommes et fables s’approprient à la patrie nouvelle : ils se façonnent un climat nouveau, Ils se colorent des reflets de son ciel, ils se pénètrent des parfums de ses plaines, de ses vallées, de ses forêts, de ses montagnes. Puis les siècles succèdent aux siècles ; les ressemblances diminuent, les divergences augmentent ; et le jour vient où pour le voyageur qui passe, toutes ces versions d’une fable une à l’origine, sont devenues autant de contes étrangers entre eux, autant de productions particulières au sol même où il les rencontre. Mais la sagacité d’une analyse attentive sait reconnaître leur unité originelle. La Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/16 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/17 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/18 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/19 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/20 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/21 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/22 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/23 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/24 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/25 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/26 Page:Baissac - Le Folk-lore de l’Île-Maurice, 1888.djvu/27 dénoûment de l’histoire de « Zean av Zeanne », la femme de bonhomme Loulou, sincèrement émue, versera de vraies larmes, le lecteur, il nous semble, éprouvera la vive surprise que nous avons ressentie nous-même.

Une malice enjouée et pleine d’humour, tel est le sel de tout ce recueil.

Un dernier mot pour justifier, ou tout au moins pour excuser notre version française. Ce n’est point dans cette traduction trop souvent incolore que nous supplions qu’on aille chercher la saveur de nos contes créoles. Cette transcription en langue savante n’a qu’un but et qu’une raison d’être : faciliter aux lecteurs européens l’intelligence d’un texte dont, en dépit de notre amour-propre mauricien, nous n’estimons pas la conquête assez précieuse pour qu’il n’y ait pas mauvais goût à la faire acheter aux gens au prix d’une perle de temps même minime, et d’une tension d’esprit même médiocre. Notre version française aidant, peut-être quelques lecteurs auront-ils la fantaisie d’aller voir comment le patois créole s’arrangeait pour dire, non sans grâce, ce que le français vient de si lourdement raconter. Et voilà, grâce à notre ruse adroite, notre pauvre patois victorieux dans cette lutte contre son opulent adversaire. Nous savons bien qu’en fin de compte, c’est la bonne renommée du traducteur qui fera tous les frais de l’a faire ; mais le rédacteur de la partie créole bénéficiera des pertes de l’autre, et c’est de quoi vous consoler. Qu’il nous soit permis de dire enfin que notre traduction a été écrite au courant de la plume. Le temps ne fait rien à l’affaire. D’accord, et nous sommes bien de l’avis d’Alceste. Nous estimons néanmoins que le temps et le soin maladroitement dépensés à faire une œuvre maladroite, fie peuvent qu’aggraver le cas d’un homme, et lui interdire tout recours au bénéfice des circonstances atténuantes.

Port-Louis, île Maurice, ancienne île de France,
  octobre 1887.

C. Baissac.