Le Formidable Événement/I/7

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VII

ŒIL-DE-LYNX


« Qu’en dis-tu, mon garçon ? L’avais-je annoncé, l’événement ? Lis ma brochure sur La Manche en l’an 2000, et tu verras. Et puis, rappelle-toi, l’autre matin, à la gare maritime de Newhaven, hein, tout ce que je t’ai prédit ?… Et voilà, les deux pays sont soudés l’un à l’autre comme autrefois à l’époque éocène. »

Réveillé en sursaut par le père Calcaire, Simon, les yeux gros de sommeil, regardait, sans trop comprendre, la chambre d’hôtel où il avait dormi, son vieux professeur qui s’y promenait, et un autre individu assis dans l’ombre et qui devait être un ami du père Calcaire.

« Ah ! çà, mais, murmura Simon, quelle heure est-il donc ?

— Sept heures du soir, mon petit.

— Hein, quoi ? Sept heures ! Depuis la réunion d’hier soir au casino, je dors ?

— Et comment ! Moi, je vagabondais aux environs, ce matin, quand j’ai appris ton aventure. Simon Dubosc ? Mais je connais ça. J’accours. Je frappe. J’entre. Rien ne te réveille. Je m’en vais, je reviens, et ainsi de suite jusqu’à ce que je prenne le parti de m’installer à ton chevet et d’attendre. »

Simon sauta du lit. Des vêtements neufs et du linge avaient été déposés dans la salle de bains, et il aperçut, accroché au mur, son veston, celui-là même dont, la veille, il avait recouvert les épaules nues de la jeune femme délivrée par lui.

« Qui est-ce qui m’a apporté cela ? dit-il.

— Quoi, cela ? » fit le père Calcaire.

Simon se tourna vers lui :

« Dites donc, mon vieux maître, tandis que vous étiez ici, personne n’a pénétré dans cette chambre ?

— Si, des tas de gens. On entrait comme on voulait… des admirateurs… des curieux…

— Est-il entré une femme ?

— Ma foi… je n’ai pas remarqué… Pourquoi ?…

— Pourquoi ? répondit Simon, précisant, c’est que, plusieurs fois, cette nuit, pendant mon sommeil, j’ai eu l’impression qu’une femme s’approchait et se penchait sur moi… »

Le père Calcaire haussa les épaules.

« Tu as rêvé, mon petit. Quand on est très las, on a comme ça des cauchemars…

— Mais cela n’avait rien du cauchemar, dit Simon en riant.

— Billevesées, en tout cas ! s’écria le père Calcaire. Est-ce que ça compte ? Il n’y a qu’une chose qui compte, c’est cette brusque soudure… Hein ! Est-ce assez formidable ! Qu’en dis-tu ? C’est plus qu’un pont jeté d’une rive à l’autre. C’est plus qu’un tunnel. C’est un lien de chair et d’os… une jonction définitive… un isthme, quoi ! L’isthme de Normandie comme on l’appelle déjà. »

Simon plaisanta :

« Oh ! un isthme… une digue, tout au plus.

— Qu’est-ce que tu chantes ? s’écria le père Calcaire. Tu ne sais donc pas ce qui s’est produit cette nuit ? Eh, non parbleu, il ne sait rien !… Il dormait !… Alors tu ne t’es pas aperçu que la terre frémissait encore… très peu… mais tout de même… Non ? tu ne t’es pas réveillé ? En ce cas, mon garçon, apprends cette chose incroyable qui dépasse les prévisions. Il ne s’agit plus de la bande de terre que tu as franchie de Dieppe à Hastings… Cela, c’était le coup d’essai, une tout petite amorce du phénomène. Mais depuis… oh ! depuis, mon garçon… Tu écoutes, n’est-ce pas ? Eh bien, voilà… en France, de Fécamp jusqu’au cap Gris-Nez… en Angleterre, depuis l’ouest de Brighton jusqu’à Folkestone, tout ça, mon petit, ne forme plus qu’un bloc. Hein ! comme soudure, ça existe… vingt-cinq à trente lieues de large. Un morceau de terre au soleil qui vaut bien deux beaux départements de France et deux beaux comtés d’Angleterre. La nature a bien travaillé en quelques heures ! Qu’en dis-tu ? »

Simon l’écoutait avec stupeur.

« Est-ce possible ? Vous êtes sûr ? Mais alors cela devient une cause de désastres qui n’ont pas de nom. Réfléchissez… toutes les villes du littoral sont perdues… et le commerce, la navigation. »

Et Simon qui pensait à son père et aux bateaux enfermés dans le port de Dieppe, répéta :

« Vous êtes bien sûr ?

— Parbleu ! affirma le père Calcaire à qui toutes considérations étaient parfaitement indifférentes, parbleu ! Cent télégrammes attestent la nouvelle, expédiés de tous les points. Et puis, lis les journaux du soir… Ah ! je te jure que c’est une sacrée révolution ! Le tremblement de terre ? Les victimes ? À peine si on en parle !… Ton raid franco-anglais ? Une vieille histoire ! Non, il n’y a qu’une chose qui compte de ce côté de la Manche : l’Angleterre n’est plus une île, elle fait partie du continent européen, elle est rivée à la France ! »

Simon prononça :

« C’est là un des plus grands faits de l’histoire.

— Le plus grand, mon garçon. Depuis que le monde est monde, et que des hommes se sont groupés en nations, aucun phénomène physique n’a eu plus d’importance que celui-là. Et dire que j’ai tout prédit, les effets et les causes, ces causes que moi seul peux connaître.

— Et quelles sont-elles ? demanda Simon. Comment se peut-il qu’un passage se soit offert à moi ? Comment se peut-il… »


Le père Calcaire l’arrêta d’un geste qui rappelait à Simon la manière dont son vieux professeur entamait jadis ses explications, et le bonhomme, prenant un porte-plume et une feuille de papier, commença :

« Sais-tu ce que c’est qu’une faille ? Non, n’est-ce pas ? Et un horst ? Pas d’avantage. Ah ! une leçon de géologie au collège de Dieppe, autant d’heures perdues ! Eh bien, ouvre les oreilles, élève Dubosc. Je serai bref et sommaire. L’écorce terrestre — c’est-à-dire la croûte qui entoure la boule de feu intérieure d’éléments solidifiés, roches éruptives ou roches sédimentaires — est composée, dans son ensemble, de couches superposées à la façon des pages d’un livre. Imagine que des forces quelconques, agissant latéralement, compriment ces couches il y aura des plissements, parfois même des cassures, dont les deux parois, glissant l’une contre l’autre, s’abaisseront ou s’élèveront. On appelle failles les cassures qui traversent l’écorce terrestre et séparent deux massifs dont l’un a glissé sur le plan de fracture.

« La faille présente donc un bord, une lèvre inférieure produite par l’affaissement du terrain et une lèvre supérieure produite par un exhaussement. Or, il peut arriver que tout à coup, après des milliers et des milliers d’années, cette lèvre supérieure, sous l’action de forces tangentielles irrésistibles, se soulève, jaillisse, et forme des rejets parfois considérables auxquels on a donné le nom de horst. C’est ce qui vient d’avoir lieu.

« Il existe en France, marquée sur les cartes géologiques, une faille dite de Rouen qui est une importante dislocation du bassin de Paris. Parallèle aux plissements du sol qui, dans cette région, ont affecté les terrains crétacés et tertiaires du Nord-Est au Nord-Ouest, elle se dirige sur une longueur de cent vingt kilomètres, de Versailles au-delà de Rouen. À Maromme, on la perd. Mais, moi, Simon, je l’ai retrouvée dans les carrières au-dessus de Longueville, et je l’ai retrouvée non loin de Dieppe. Et enfin je l’ai retrouvée, sais-tu où ? En Angleterre, à Eastbourne, entre Hastings et Newhaven ! Même composition, même disposition. Aucune erreur possible. Elle allait de France en Angleterre ? Elle passait sous la Manche !

« Ah ! ce que je l’ai étudiée, ma faille, la faille du père Calcaire, comme je l’appelais ! Comme je l’ai auscultée, déchiffrée, interrogée, analysée ! Et voilà que, soudain — c’était en 1912 — des secousses sismiques ébranlent les plateaux de la Seine-Inférieure et de la Somme et agitent, de manière anormale — j’en ai la preuve — les flots de la mer ! Des secousses en Normandie ! Dans la Somme ! En pleine mer ! Saisis-tu l’étrangeté d’un tel phénomène, et combien, d’autre part, il prend une valeur significative par le seul fait qu’il a lieu le long d’une faille ? Ne pouvait-on supposer que, le long de cette faille, il se produisait des poussées, que des forces captives cherchaient à s’échapper au travers de l’écorce terrestre et s’attaquaient aux points de moindre résistance qui, précisément, s’échelonnent sur le parcours des failles ?

« Hypothèse invraisemblable ? Soit, mais digne en tout cas d’être contrôlée. C’est ce que je fis. J’effectuai des plongées en vue des côtes françaises. À la quatrième, au Ridin de Dieppe dont la profondeur n’est que de vingt mètres, je découvris les traces d’une éruption dans le double massif d’une faille dont tous les éléments étaient identiques à ceux de la faille anglo-normande.

« J’étais fixé. Il n’y avait plus qu’à attendre… cent ou deux cents ans… ou bien quelques heures… Mais, pour moi, il était de toute évidence qu’un jour ou l’autre l’obstacle fragile opposé aux énergies intérieures céderait, et que s’accomplirait le grand bouleversement. Il s’est accompli. »

Simon écoutait avec un intérêt croissant. Le père Calcaire illustrait son discours de dessins exécutés à gros traits de plume et barbouillés de pâtés d’encre que sa manchette ou que ses doigts étalaient complaisamment sur le papier. Des gouttes de sueur s’y mêlaient aussi, tombées de son front, car le père Calcaire transpirait toujours abondamment.

Il répéta :

« Il s’est accompli, avec un cortège de phénomènes précurseurs et concomitants, éruptions sous-marines, tourbillons, barques et vaisseaux lancés en l’air et aspirés par la plus effroyable succion ; et puis, ébranlements sismiques plus ou moins accentués, cyclones, trombes, tout le diable et son train ; et puis le cataclysme d’un tremblement de terre. Et aussitôt après, en même temps, le jaillissement d’une des lèvres de la faille, émergeant d’une rive à l’autre, sur une largeur de vingt-cinq ou trente lieues. Et puis, par là-dessus, toi, Simon Dubosc, enjambant le détroit et passant. Et dans toute cette histoire, mon petit, ce n’est peut-être pas là ce qui fut le moins extraordinaire. »

Simon garda le silence assez longtemps. Puis il dit :

« Soit, vous expliquez l’apparition de l’étroite bande de terre que j’ai suivie et dont mes yeux n’ont pour ainsi dire pas cessé de mesurer la largeur. Mais comment justifier l’apparition de cette immense région qui maintenant comble le Pas-de-Calais et une partie de la Manche ?

— Peut-être la faille anglo-normande avait-elle des ramifications dans les massifs qui furent affectés.

— Je vous répète que je n’ai vu qu’une bande étroite.

— C’est-à-dire que tu n’as vu et parcouru que les sommets les plus hauts de la région soulevée, sommets formant une ligne de crêtes. Mais la région était soulevée tout entière, et tu as dû remarquer que les vagues, au lieu de s’abattre, roulaient sur des kilomètres de grève.

— En effet. Mais néanmoins la mer était là, et elle n’y est plus.

— Elle n’y est plus parce qu’elle s’est retirée. Les phénomènes de cette envergure retentissent en dehors de leur champ d’action immédiat, et déterminent d’autres phénomènes qui, à leur tour, agissent sur les premiers. Et si une pareille dislocation du plancher sur lequel reposait la Manche a exhaussé telle partie, elle a fort bien pu, en telle autre partie sous-marine, provoquer des effondrements et des ruptures par où l’eau s’est enfuie à travers l’écorce. Note bien qu’il a suffi d’une diminution de niveau de deux ou trois mètres pour que ces kilomètres de grèves à peine recouvertes fussent définitivement mis à sec.

— Supposition, mon cher maître.

— Eh bien, non, s’écria le père Calcaire en frappant la table du poing, non ! À ce propos aussi, j’ai des données certaines, et toutes mes preuves, je les exposerai en temps utile, ce qui ne tardera pas. »


Il tira de sa poche le fameux portefeuille à serrure dont Simon avait aperçu naguère à Newhaven le maroquin gras et décoloré, et il déclara :

« La vérité sortira d’ici, mon garçon, de ce portefeuille où les notes s’accumulent, quatre cent quinze notes auxquelles il faudra bien recourir. Car, maintenant que le phénomène est accompli, et que toutes ses causes mystérieuses en sont bouleversées, on ne saura jamais rien en dehors de ce que, moi, j’ai observé sur le vif. On supposera. On déduira. Mais on ne verra pas. Moi, j’ai vu. »

Simon, qui ne l’écoutait plus que d’une oreille distraite, l’interrompit :

« En attendant, mon cher maître, j’ai faim, voulez-vous dîner ?

— Merci. Je prends le train pour Douvres afin de traverser, cette nuit. Il paraît que les paquebots Douvres-Calais ont repris leur service, et j’ai hâte de publier un mémoire et de prendre position. »

Il regarda sa montre.

« Fichtre, il est plus que temps… Pourvu que je ne manque pas mon train ! À bientôt, mon garçon. »

Il s’en alla.

L’autre personnage assis dans l’ombre n’avait pas bougé durant cette conversation et, au grand étonnement de Simon, il ne bougea pas davantage après le départ du père Calcaire. Simon, ayant allumé l’électricité, fut stupéfait de se trouver en face d’un personnage semblable, en tout point, à celui dont il avait vu le cadavre, la veille, près de l’épave. Même figure couleur de brique, mêmes pommettes ressorties, mêmes cheveux à demi longs, même accoutrement de cuir fauve. Cet homme-là cependant était beaucoup plus jeune, noble d’attitude et beau de visage.

« Un vrai chef indien, se dit Simon, et qu’il me semble bien avoir vu quelque part… Oui, vraiment, je l’ai vu. Mais où ? À quelle époque ? »

L’inconnu gardait le silence. Il lui demanda :

« Voudriez-vous me dire ce qui me vaut ?… »

L’autre s’était levé. Il alla vers le guéridon sur lequel Simon avait vidé ses poches, prit la pièce d’or à l’effigie de Napoléon Ier, trouvée la veille, et prononça en un français très pur, mais d’une voix dont le timbre guttural, s’accordait avec l’aspect du personnage :

« Vous avez ramassé cette pièce hier, sur votre parcours, non loin d’un cadavre, n’est-ce pas ? »


La supposition était si juste et si imprévue que Simon ne pouvait que la confirmer :

« En effet… non loin d’un homme qui venait de mourir d’un coup de couteau.

— Peut-être avez-vous pu relever les pas de l’assassin ?

— Oui.

— C’étaient des empreintes de souliers de bains de mer ou de tennis, à dessous de caoutchouc quadrillé ?

— Oui, oui, dit Simon, de plus en plus interloqué. Mais comment savez-vous cela ?

— Monsieur, continua, sans répondre à la question, celui que Simon appelait en lui-même l’Indien, monsieur, hier un de mes amis, du nom de Badiarinos, et sa nièce Dolorès, voulant explorer la nouvelle terre, après les convulsions du matin, découvrirent dans le port, au milieu des décombres, un étroit chenal qui communiquait avec la mer encore libre à ce moment. Un homme montait dans une barque. Il offrit à mon ami et à sa nièce de les emmener. Ayant ramé pendant longtemps, ils aperçurent plusieurs grandes épaves, et ils atterrirent. Badiarinos laissa sa nièce dans la barque et s’en alla d’un côté, tandis que leur compagnon suivait une autre direction. Une heure plus tard, celui-ci revenait seul, portant une vieille cassette fracturée d’où s’échappaient des pièces d’or. Comme il y avait du sang à l’une de ses manches, Dolorès s’effraya et voulut descendre. Il se précipita sur elle et, malgré la résistance désespérée qu’elle lui opposa, réussit à l’attacher. Il reprit les rames et s’en retourna le long du nouveau rivage. En cours de route, il résolut de se débarrasser d’elle et la jeta par-dessus bord. Elle eut la chance de rouler sur un banc de sable qui, quelques minutes après, fut à découvert et bientôt relié à la terre ferme. Tout de même, elle y fût morte, si vous ne l’aviez pas délivrée.

— Oui, murmura Simon, une Espagnole, n’est-ce pas ? très belle… Je l’ai revue au casino.

— Toute la soirée, continua l’Indien, de son même débit imperturbable, nous avons cherché l’assassin, à la réunion du casino, dans les bars, dans les tavernes, partout. Ce matin, nous avons recommencé… et je suis venu ici, désirant, en outre, vous rapporter le vêtement que vous aviez prêté à la nièce de mon ami.

— C’est donc vous ?…

— Or, en arrivant au couloir sur lequel donne votre chambre, j’entendis des gémissements et j’avisai un peu plus loin – le couloir est très obscur, – j’avisai un homme qui se traînait à terre, blessé, à moitié mort. Avec l’aide d’un domestique, je le transportai dans une des pièces qui servent d’infirmerie, et je pus voir qu’il avait été frappé d’un coup de couteau entre les deux épaules… comme mon ami ! Avais-je retrouvé la piste du meurtrier ? L’enquête était difficile dans cette immense hôtel, encombré d’une cohue indescriptible de gens qui sont venus s’y réfugier. Enfin, je pus établir qu’un peu avant neuf heures, une femme de chambre, venue du dehors, une lettre à la main, avait demandé au portier : « M. Simon Dubosc ? » Le portier avait répondu : « Au deuxième étage, numéro 44. »

— Mais cette lettre, je ne l’ai pas reçue, observa Simon.

— Le portier, par bonheur pour vous, se trompa de numéro. Vous êtes au 43.

— Et qu’est-elle devenue ? Qui me l’envoyait ?

— Voici un morceau de l’enveloppe que j’ai recueilli, répliqua l’indien, et où se distingue encore un cachet aux armes de lord Bakefield. J’ai donc couru au château Battle.

— Et vous avez vu…

— Lord Bakefield, sa femme et sa fille sont partis, dès ce matin, pour Londres en automobile. Mais j’ai vu la femme de chambre. C’était bien elle qui avait apporté à l’hôtel pour vous une lettre de sa maîtresse. En montant l’escalier, elle avait été rattrapée par un monsieur qui lui avait dit : « M. Simon Dubosc dort et m’a chargé de défendre sa porte. Je lui donnerai la lettre. » La femme de chambre remit donc cette lettre et accepta une gratification d’un louis. Voici ce louis. C’est une pièce à l’effigie de Napoléon ier, portant la date de 1807, donc exactement semblable à celle que vous avez ramassée près du cadavre de mon ami.

— Et alors ? demanda Simon anxieusement… Alors, cet homme ?…

— Cet homme, ayant pris connaissance de la lettre, vint frapper au numéro 44 qui est la chambre contiguë à la vôtre. Votre voisin ouvrit sa porte, fut saisi à la gorge, tandis que l’assassin, de son bras libre, lui enfonçait un poignard par-dessus les épaules dans la nuque.

— Est-ce possible ? C’est donc à ma place ?…

— C’est à votre place qu’il a été frappé, oui. Mais il n’est pas mort. On le sauvera. »

Simon était bouleversé.

« C’est effrayant ! murmura-t-il… encore cette même façon de frapper… »


Après un silence, il demanda :

« Vous ne savez rien sur le contenu de la lettre ?

— Selon quelques mots échangés entre lord Bakefield et sa fille, la femme de chambre a compris qu’il était question de l’épave de la Reine-Mary, ce bateau avec lequel miss Bakefield a fait naufrage l’autre jour et qui doit être à découvert maintenant. Miss Bakefield aurait alors perdu une miniature.

— Oui, en effet, dit Simon pensivement, oui, c’est vraisemblable. Mais il est désolant que cette lettre ne m’ait pas été remise en mains propres. La femme de chambre n’aurait jamais dû s’en dessaisir.

— Pourquoi se serait-elle méfiée ?

— Comment ! le premier venu qui passe…

— Mais elle le connaissait.

— Elle connaissait cet homme ?

— Certes, elle l’avait rencontré souvent chez lord Bakefield… c’est un intime de la maison.

— Alors elle a pu vous dire son nom ?

— Elle m’a dit son nom.

— Il s’appelle ?

— Il s’appelle Rolleston. »

Simon bondit sur lui-même et s’écria :

« Rolleston ! mais c’est impossible !… Rolleston ? Quelle folie Comment est-il, cet individu ? Quel est son signalement ?

— L’individu que la femme de chambre et moi nous avons vu est très grand, ce qui lui permet de dominer ses victimes et de les frapper par-dessus les épaules. Il est maigre… un peu voûté… très pâle…

— Taisez-vous ! ordonna Simon, impressionné par ce signalement qui était celui d’Edwards… Taisez-vous… Cet homme est un de mes amis, et je réponds de lui comme de moi-même ! Rolleston, un assassin ! Allons donc ! »

Et Simon se mit à rire nerveusement tandis que l’indien, toujours impassible, reprenait :

« Entre autres renseignements, la femme de chambre me parla d’une taverne assez mal fréquentée dont Rolleston, grand buveur de whisky, est un familier. L’indication se trouva exacte. Le garçon du bar, grassement payé par moi, me confia que Rolleston était venu tantôt vers midi, qu’il avait embauché une demi-douzaine de vauriens prêts à toutes les besognes, et que le but de l’expédition était l’épave de la Reine-Mary. Dès lors j’étais fixé. Toute cette affaire compliquée prenait sa signification, et je fis aussitôt les préparatifs nécessaires, tout en revenant ici à chaque instant afin d’assister à votre réveil et de vous mettre au courant. D’ailleurs, ajouta l’Indien, j’avais eu soin de vous mettre sous la garde de votre ami M. Calcaire et de serrer dans ce tiroir votre portefeuille qui traînait là à la disposition de tout le monde. J’y ai pris dix mille francs pour la mise en œuvre de notre affaire commune. »

Simon n’en était plus à s’étonner des faits et gestes de ce singulier personnage. Pouvant prendre tous les billets dont le portefeuille était bourré, il n’en avait pris que dix. C’était un honnête homme.

« Notre affaire ? demanda Simon. Comment l’entendez-vous ?

— Ce sera bref, monsieur Dubosc, répondit l’Indien, en homme qui sait d’avance la partie gagnée. Voici. Miss Bakefield a perdu, dans le naufrage de la Reine-Mary, une miniature de la plus grande valeur, et sa lettre vous demandait d’aller à la recherche de cet objet. La lettre a été interceptée par Rolleston qui a su ainsi l’existence de l’objet précieux, et a connu sans doute, en même temps, les sentiments que vous porte miss Bakefield, nous expliquant par là même le coup de couteau dont il a voulu vous gratifier. En tout cas, ayant recruté une demi-douzaine de chenapans de la pire espèce, il est parti vers l’épave de la Reine-Mary. Lui laisserez-vous la route libre, monsieur Dubosc ? »

Simon ne répondit pas sur-le-champ. Il réfléchissait. Comment n’eût-il pas été frappé par la logique des faits exposés ? Et comment oublier les habitudes d’Edwards, sa façon de vivre, son penchant pour le whisky, et, d’autre part, ses dépenses excessives ? Cependant, il affirma une fois de plus :

« Rolleston est incapable…

— Soit, observa l’indien. Mais des gens sont partis à la conquête de la Reine-Mary. Leur laisserez-vous la route libre, monsieur Dubosc ? Moi, pas. J’ai à venger la mort de mon ami Badiarinos. Vous avez, vous, à tenir compte de la lettre de miss Bakefield. Nous partirons donc. Tout est prêt. Quatre de mes camarades sont prévenus. J’ai acheté des armes, des chevaux et des provisions suffisantes. Je le répète, tout est prêt. Que décidez-vous ? »

Simon enleva son peignoir et saisit ses vêtements.

« Je vous suis.

— Oh ! oh ! fit l’indien en souriant, si vous croyez que l’on peut s’aventurer ainsi sur la terre nouvelle, en pleine nuit ! Et les cours d’eau ? Et les sables mouvant ? Et tout le reste ? Sans compter qu’il y a un brouillard d’enfer. Non, non, départ demain matin à quatre heures. En attendant, mangez, monsieur Dubosc, et dormez. »

Simon protesta.

« Dormir ! Mais je ne fais que cela depuis vingt-quatre heures.

— Ce n’est pas encore assez. Vous avez eu des fatigues terribles, et l’expédition va être dure, très dure et très dangereuse, vous pouvez en croire Œil-de-Lynx.

— Œil-de-Lynx ?

— Antonio ou Œil-de-Lynx, ce sont mes noms, explique l’Indien. À demain matin, monsieur Dubosc. »


Simon obéit docilement. Alors que l’on vivait depuis quelques jours dans un monde aussi bouleversé, pouvait-il mieux faire que de se soumettre aux conseils d’un homme qu’il n’avait jamais vu, qui était Peau-Rouge, et qui s’appelait Œil-de-Lynx ?

Son repas achevé, il parcourut un journal de l’après-midi. Les nouvelles affluaient, graves et contradictoires. On prétendait que Southampton et Le Havre étaient bloqués. On parlait de la flotte anglaise immobilisée à Porstmouth. Les rivières, obstruées à leur embouchure, débordaient. Partout c’était l’affolement, les communications coupées, les ports ensablés, les navires sur le flanc, le commerce interrompu, la ruine, la famine, le désespoir, l’impuissance des autorités, le désarroi des gouvernements.

Simon s’endormit assez tard, d’un sommeil agité.

Au bout d’une heure ou deux, il lui sembla qu’on ouvrait la porte de sa chambre, et il se rappela qu’il ne l’avait pas fermée au verrou. Des pas légers effleurèrent le tapis. Puis il eut l’impression que quelqu’un s’inclinait au-dessus de lui, et que ce quelqu’un était une femme. Une haleine fraîche lui caressa le visage, et, dans la nuit, il devina une ombre qui s’éloignait rapidement.

Il voulut allumer : l’électricité ne fonctionna point.

L’ombre sortit. Était-ce la jeune femme, délivrée par lui, qui était venue ? Mais pourquoi serait-elle venue ?