Le Formidable Événement/I/8

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VIII

SUR LE SENTIER DE LA GUERRE.


À quatre heures du matin, les rues étaient presque désertes. Quelques voitures de fruits et de légumes circulaient parmi les maisons démolies et les trottoirs défoncés. Mais, d’une avenue voisine, déboucha une petite caravane où tout de suite Simon reconnut en tête, à califourchon sur un grand diable de cheval, le père Calcaire coiffé de son haut-de-forme crasseux, et les basques de sa redingote noire débordant de chaque côté d’une selle aux sacoches gonflées.

Puis venait Antonio, dit Œil-de-Lynx, à cheval également, puis un troisième cavalier, planté comme les autres derrière de lourdes sacoches, et enfin trois piétons dont l’un tenait par la bride un quatrième cheval. Ces piétons, types à figure de terre cuite et à cheveux longs, étaient vêtus dans le genre d’Œil-de-Lynx, guêtres molles à glands de cuir, culottes de velours, ceintures de flanelle, larges feutres à rubans éclatants…, bref, une troupe disparate, pittoresque aux accoutrements multicolores, où des oripeaux de cow-boys exhibés dans les cirques voisinaient avec ceux d’un Peau-Rouge de Fenimore Cooper et d’un batteur d’estrade de Gustave Aymard. En travers des épaules, le rifle. À la ceinture, revolvers et poignards.

« Fichtre ! s’exclama Simon, mais c’est une expédition de guerre ! Nous allons donc chez les sauvages ?

— Nous allons dans un pays, répliqua sérieusement Antonio, où il n’y a ni habitants, ni auberges, mais où il y a déjà des hôtes aussi dangereux que des animaux féroces, d’où l’obligation d’emporter deux journées de vivres et deux d’avoine et de fourrage comprimé pour nos montures. Voici donc notre escorte. Voici les frères Mazzani, l’aîné et le cadet. Voici Forsetta. Voici M. Calcaire. Voici, à cheval, un de mes amis personnels. Et voici enfin pour vous, Orlando-III, demi pur-sang par Gracious et Chiquita. »

Et l’Indien fit avancer une noble bête sèche, efflanquée, nerveuse, et d’aplomb sur ses hautes jambes.

Simon se mit en selle. Il s’amusait beaucoup.

— Et vous, mon cher maître, dit-il au père Calcaire, vous en êtes aussi ?

— J’ai manqué mon train, dit le bonhomme, et, en rentrant à l’hôtel, j’ai retrouvé Œil-de-Lynx qui m’a enrôlé. Je représente la science et suis chargé des observations géologiques, géographiques, orographiques, stratigraphiques, paléontologiques, etc. J’ai de quoi faire.

— Alors, en route ! » commanda Simon.

Et tout de suite, prenant la tête avec Antonio, il lui dit :

« Enfin, expliquez-moi d’où sortent vos compagnons ? Et vous-même, Œil-de-Lynx ? Quoi ! s’il y a encore quelques spécimens de Peaux-Rouges, ils ne se baladent pas sur les chemins d’Europe. Avouez que vous êtes tous maquillés et déguisés.

— Eux pas plus que moi, dit Antonio. Nous venons de là-bas. Pour ma part, je suis le petit-fils d’un des derniers chefs indiens, la Longue-Carabine, qui avait enlevé la petite fille d’un trappeur canadien. Ma mère était mexicaine. Vous voyez que, s’il y a du mélange, tout de même les origines sont indiscutables.

— Mais depuis, Œil-de-Lynx ? Depuis, que s’est-il passé ? Je ne sache pas que le gouvernement anglais entretienne les descendants des Sioux ou des Mohicans ?

— Il y a d’autres firmes que le gouvernement anglais, prononça l’Indien.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire qu’il y a des maisons qui ont intérêt à ce que nous ne disparaissions pas.

— En vérité ! Et lesquelles ?

— Des entreprises de cinéma. »

Simon se frappa le front.

« Idiot que je suis ! Comment n’y ai-je pas pensé ? Alors, vous êtes…

— Interprètes de films du Far-West, de la Prairie et de la frontière mexicaine, tout simplement.

— C’est cela ! s’écria Simon. Je vous ai vu sur l’écran, n’est-ce pas ? et j’ai vu aussi… tenez, je m’en rends compte maintenant, j’ai vu la belle Dolorès, elle aussi, n’est-ce pas ? Mais que faites-vous en Europe ?

— Une maison anglaise m’a fait venir, et j’ai engagé quelques camarades de là-bas, comme moi descendants très métissés de Peaux-Rouges, de Mexicains et d’Espagnols. Or, monsieur Dubosc, l’un de ces camarades, le meilleur — car les autres, je vous l’avoue, sont loin d’être recommandables, et je vous conseille, à l’occasion, de vous défier du sieur Forsetta et des frères Mazzani — le meilleur, monsieur Dubosc, a été assassiné avant-hier par Rolleston. J’aimais Badiarinos comme un fils aime son père. J’ai juré de le venger. Voilà.

— Œil-de-Lynx, petit-fils de Longue-Carabine, dit Simon, nous vengerons votre ami, mais Rolleston n’est pas coupable… »

Pour un homme comme Simon, à qui la pratique de la navigation aérienne ou maritime avait donné le sens de l’orientation, et qui, d’ailleurs, ne quittait pas sa boussole, c’était un jeu d’atteindre un point dont il pouvait établir à peu près exactement la longitude et la latitude. Il piqua droit vers le sud, après avoir calculé que, si rien ne les faisait dévier, ils auraient à effectuer une étape de cinquante kilomètres environ.


Presque aussitôt, la petite troupe, laissant à gauche la ligne des crêtes suivie l’avant-veille par Simon, s’engagea sur une série de dunes un peu plus basses, mais qui dominaient cependant d’immenses champs de limon jaune où serpentait un lacis de petits filets d’eau. C’était la vase amenée par les rivières de la côte, et que les courants avaient poussée et répandue au large.

« D’excellents terrains d’alluvion, déclara le père Calcaire. Les eaux se canaliseront. Les parties de sable seront absorbées.

— Dans cinq ans, dit Simon, nous verrons des troupeaux de vaches paître le lit même de la mer, et cinq ans plus tard des rails de chemin de fer s’allonger et des palaces se dresser.

— Peut-être, mais pour le moment la situation n’est pas brillante, observa le vieux professeur. Tiens, regarde cette feuille de journal parue hier soir. En France et en Angleterre, le désordre est à son comble. Il y a un arrêt brusque de la vie sociale et de la vie économique. Plus de services publics. Les lettres et les télégrammes passent ou ne passent pas. On ne sait rien de précis, et l’on affirme les choses les plus insolites. Les cas de folie et de suicide, paraît-il, sont innombrables. Et les crimes, donc ! Crimes isolés, crimes commis en bande, révoltes, pillages des magasins et des églises. C’est le chaos, les ténèbres. »

La couche de vase, naguère travaillée par les lames de fond, n’était pas bien épaisse, et il purent, à diverses reprises, s’y risquer sans le moindre péril. D’ailleurs, des traces de pas la creusaient déjà et marquaient aussi le sol encore humide des dunes. Ils dépassèrent une carcasse de bateau autour de laquelle des gens avaient établi une sorte de campement. Les uns fouillaient la coque. D’autres s’introduisaient par le tube déchiqueté de la cheminée. On démolissait le bois à coups de marteau. On s’attaquait à des caisses de provisions plus ou moins intactes. Assises sur des poutres, des femmes du peuple, des femmes en haillons, l’air de bêtes traquées, attendaient. Des enfants jouaient, couraient, et déjà — première ébauche d’organisation sociale — un marchand circulait dans la foule avec un barillet de bière sur le dos, tandis que deux


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tout de suite, antonio et simon sautèrent de cheval et s’avancèrent vers le blessé.

jeunes filles, établies derrière un comptoir branlant, vendaient du thé et du whisky.

Plus loin, ils virent un second campement, et, de tous côtés, des rôdeurs, des isolés, qui s’en allaient, comme eux, à la découverte.

« À merveille ! s’écria Simon. La Prairie s’étend devant nous avec tous ses mystères et toutes ses embûches. Nous voici sur le sentier de la guerre, et c’est un chef Peau-Rouge qui nous conduit. »

Après deux heures de marche à bonne allure, la Prairie était représentée par des plaines ondulées où le sable et la vase alternaient en proportions égales, et où des rivières hésitantes, sans profondeur, cherchaient un lit favorable. Là-dessus s’étendait un brouillard bas, opaque et immobile, qui semblait avoir la solidité d’un plafond.

« Quel miracle, père Calcaire, s’écria Simon, tandis qu’ils suivaient un long ruban de menus graviers qui s’étendait devant eux comme le chemin creux d’un parc entre les ondulations des pelouses, quel miracle qu’une telle aventure ! Aventure horrible, certes, cataclysme, douleurs surhumaines, deuils et morts, mais aventure extraordinaire et la plus belle que l’on puisse rêver à mon âge. Tout cela est prodigieux !

— Prodigieux, en effet, disait le père Calcaire qui, fidèle à sa mission, poursuivait son enquête scientifique, prodigieux ! Ainsi, la présence de ces graviers à cet endroit constitue un de ces événements inouïs dont tu parles. Et puis, observe ce banc de gros poissons dorés qui gisent là-bas, le ventre en l’air…

— Oui, oui, mon vieux maître, reprit Simon. Il est impossible qu’une pareille tourmente ne soit pas le prélude d’une ère nouvelle ! Si je regarde l’avenir comme on regarde parfois un paysage, en fermant à demi les yeux, j’entrevois… Ah ! tout ce que j’entrevois !… tout ce que j’imagine !… Quel drame de folie, de passion, de haine, d’amour, de violence et d’efforts généreux ! Nous entrons dans une de ces périodes où l’on déborde d’énergie, et où la volonté monte à la tête comme un vin généreux ! »

L’enthousiasme du jeune homme finit par gêner le père Calcaire qui s’éloigna d’un compagnon aussi expansif en grommelant :

« Simon, le souvenir de Fenimore Cooper te fait perdre la tête. Tu deviens trop bavard, mon petit. »

Simon ne perdait pas la tête, mais il y avait en lui une fièvre ardente, et, après les heures qu’il avait vécues l’avant-veille, le besoin frémissant de rentrer, pour ainsi dire, dans le monde des actions exceptionnelles.

En réalité, l’image d’Isabel présidait à toutes ses pensées et à tous ses rêves. Il ne songeait guère au but précis de son expédition et à la lutte entreprise pour la conquête d’un objet. Cachée dans le plaid, la miniature précieuse y serait inévitablement retrouvée par lui. Rolleston ? Sa bande de vauriens ? Les coups de poignard dans le dos ? Inventions et cauchemars ! La seule réalité, c’était Isabel. Le seul but, c’était de s’illustrer comme un preux qui combat pour l’amour de sa dame.


Cependant, autour des épaves, il n’y avait plus de campement ni de groupes en train de fouiller, mais seulement des rôdeurs, et en petit nombre, comme si la masse des gens eût craint de s’éloigner des côtes. Le sol devenait plus accidenté, composé sans doute, comme expliqua le père Calcaire, d’anciens bancs de sable que les convulsions avaient secoués et mélangés aux couches sédimentaires qui les soutenaient. Il leur fallut contourner, non pas, certes, des rocs déchiquetés ou des falaises compactes, mais des soulèvements de terrain qui n’avaient pas encore pris des formes définies où l’on reconnaît l’action du temps, du temps qui sépare, qui classe, qui distingue, qui organise le chaos, et lui donne une apparence durable.

Ils traversèrent une nappe d’eau toute claire, suspendue dans un cercle de collines basses dont le fond était tapissé de petits cailloux blancs. Puis ils descendirent, entre deux talus de limon extrêmement élevés, un défilé par lequel la nappe d’eau s’écoulait en minces cascades. Au sortir de ce défilé, le cheval de l’Indien fit un écart. Il y avait là un homme à genoux qui gémissait et se tordait de douleur, la figure couverte de sang. Un autre gisait près de lui, sa face blême tournée vers le ciel.

Tout de suite Antonio et Simon sautèrent de cheval. Lorsque le blessé eut relevé la tête, Simon s’écria :

« Mais je le connais… c’est William, le secrétaire de lord Bakefield. Et je connais l’autre aussi… Charlie, le valet de chambre. On les a attaqués. Qu’y a-t-il, William ? C’est moi, Simon Dubosc. »

L’homme pouvait à peine parler ; il bredouilla :

« Bakefield… lord Bakefield…

— Voyons, William, que s’est-il passé ?

— Hier… hier… répondit le secrétaire.

— Oui, hier, vous avez été attaqués. Par qui ?

— Rolleston… »

Simon tressaillit.

« Rolleston ! C’est lui qui a tué Charlie ?

— Oui… Moi… j’ai été blessé… Toute la nuit j’ai appelé. Et tout à l’heure un autre… »

Antonio prit la parole.

« Vous avez été assailli de nouveau, n’est-ce pas, par quelque rôdeur qui a voulu vous dévaliser … Et comme il nous a entendus venir, il vous a frappé, lui aussi, et il s’est enfui ? Alors il n’est pas loin ?

— Là… là… bégaya William, en essayant de tendre le bras.

L’indien montra des pas qui s’éloignaient vers la gauche, au flanc des collines.

« Voici la piste, affirma-t-il.

— J’y vais », dit Simon, qui sauta sur son cheval.

L’Indien protesta :

« À quoi bon !…

— Mais si, mais si, il faut châtier ce misérable. »


Simon partit au galop, suivi par l’un des compagnons de l’Indien, celui qui montait le quatrième cheval et dont il ignorait le nom. Presque aussitôt, à cinq cents pas en avant, sur la ligne des crêtes, un homme se dressa hors du refuge que lui assuraient des blocs de pierre, et se sauva à toutes jambes.

En deux minutes, Simon parvint jusqu’à ces blocs et s’exclama :

« Je le vois ! Il fait le tour de l’étang que nous avons traversé. Piquons droit dessus. »

Il descendit l’autre versant et jeta son cheval dans l’eau qui, à cet endroit, recouvrait une couche de vase si profonde que les deux cavaliers eurent de la peine à se dégager. Lorsqu’ils arrivèrent sur le bord opposé, le fugitif, voyant qu’ils n’étaient que deux, se retourna, épaula son fusil, et les mit en joue.

« Halte ! proféra-t-il, ou je fais feu. »

Simon trop lancé ne put s’arrêter. Au moment où la détonation retentit, il se trouvait à vingt mètres au plus de l’assassin. Mais entre eux un autre cavalier avait bondi et tenait son cheval, cabré comme un rempart, devant Simon. La bête fut frappée au ventre et tomba.

« Merci, camarade, vous m’avez sauvé la vie », s’écria Simon qui abandonna la poursuite et mit pied à terre pour secourir son compagnon.

Celui-ci était assez mal pris, engagé sous le cheval, et risquait de recevoir un coup de sabot de la bête à l’agonie. Il ne se prêtait d’ailleurs nullement aux efforts de Simon qui, après l’avoir difficilement tiré d’affaires constata qu’il était évanoui.

« Bizarre, pensa Simon. Ces gaillards-là n’ont cependant pas l’habitude de s’évanouir pour une chute de cheval. »

Il s’agenouilla près de lui et, voyant qu’il respirait avec peine, défit les premiers boutons de la chemise et découvrit le haut de la poitrine. Il fut stupéfait et, pour la première fois, regarda son compagnon qui, jusqu’ici, sous son grand feutre, lui avait paru semblable aux autres Indiens de l’escorte. Le feutre était tombé. Vivement Simon enleva un foulard de soie orange qui passait autour du front et de la nuque. Des cheveux s’en échappèrent en boucles noires.

« La jeune femme, murmura-t-il… Dolorès… »

Il avait de nouveau sous les yeux la vision de beauté ardente à laquelle son souvenir, depuis l’avant-veille, s’était reporté plusieurs fois, sans qu’aucun trouble, du reste, se mêlât à l’admiration ressentie. Cette admiration, il songeait si peu à la dissimuler que la jeune femme, en s’éveillant, la surprit dans un regard. Elle sourit.

« Cela va mieux, dit-elle… un simple étourdissement…

— Vous ne souffrez pas ?

— Non. J’ai l’habitude des accidents. Au cinéma, il m’a fallu souvent tomber de cheval… Celui-ci est mort, n’est-ce pas ? Pauvre bête… »

Il lui dit :

« Vous m’avez sauvé la vie.

— Nous sommes quittes », dit-elle.

Elle avait une expression grave qui convenait à son visage un peu austère, un de ces beaux visages si déconcertants par les oppositions qu’ils offrent, à la fois passionnés et pudiques, nobles et sensuels, pensifs et provocants.

À brûle-pourpoint, Simon lui demanda :

« C’est vous qui êtes entrée dans ma chambre, en plein jour d’abord, et puis la nuit ?… la nuit dernière… »

Elle rougit, et, cependant, déclara :

« C’est moi. »

Et, sur un mouvement de Simon, elle ajouta :

« J’étais inquiète. On tuait dans la ville et dans l’hôtel. Je devais veiller sur vous qui m’aviez sauvée… »

Il répéta :

« Je vous remercie.

— Ne me remerciez pas. J’agis malgré moi… depuis deux jours… Vous me semblez si différent de tous les hommes !… Mais je ne dois pas vous parler ainsi. Ne m’en veuillez pas… »

Et elle lui tendit la main, lorsque subitement, elle prêta l’oreille, puis, après un moment d’attention, se rajusta, cacha ses cheveux sous son foulard, et se coiffa de son feutre.

« C’est Antonio, dit-elle, la voix un peu altérée. Il aura entendu la détonation. Qu’il ne se doute pas que vous m’avez reconnue, n’est-ce pas ?

— Pourquoi ? demanda Simon, étonné.

Elle répondit avec un certain embarras :

« C’est préférable… Antonio est très autoritaire… Il m’avait défendu de venir… Et ce n’est qu’au moment où il vous a nommé les trois Indiens de l’escorte qu’il m’a reconnue ; j’avais pris le cheval du quatrième Indien… Alors, n’est-ce pas ?… »

Elle n’acheva point. Un cavalier débouchait sur la ligne des crêtes. Quand il arriva, Dolorès avait défait les sacoches de la selle et les plaçait sur le cheval de Simon. Antonio ne posa pas une seule question. Aucune explication ne fut échangée. D’un coup d’œil, il reconstitua la scène, examina la bête morte, et, désignant la jeune femme par son nom pour montrer peut-être qu’il n’était pas dupe, il lui dit :

« Tu prendras mon cheval, Dolorès. »

Était-ce là simple familiarité d’un camarade ou bien tutoiement de l’homme qui voudrait, devant un autre homme, affirmer ses droits ou ses prétentions sur une femme ? La voix n’était pas impérieuse, mais Simon surprit entre eux un regard où il y avait de la colère et du défi. Il n’y porta guère attention, d’ailleurs, beaucoup moins soucieux de connaître les raisons secrètes qui faisaient agir Dolorès et Antonio que d’éclaircir le problème posé par la rencontre du secrétaire William.

« Est-ce qu’il a parlé ? demanda-t-il à Antonio qui cheminait auprès de lui.

— Non, il est mort sans avoir parlé.

— Ah ! il est mort… Et vous n’avez rien découvert ?

— Non.

— Que supposez-vous donc ? William et Charlie avaient-ils été envoyés vers la Reine-Mary par lord Bakefield et par sa fille, et devaient-ils me retrouver et m’aider dans mes recherches ? Ou bien marchaient-ils pour leur propre compte ? »

Ils rejoignirent bientôt les trois piétons de l’escorte auxquels le père Calcaire, une grappe de coquillages à la main, était en train de donner une leçon de géologie. Les trois piétons dormaient.

« Je vais en avant, dit Antonio à Simon. Nos bêtes ont besoin de repos. Dans une heure, vous vous mettrez en route dans la direction des cailloux blancs que je jetterai par poignées. Vous pourrez trotter. Mes trois camarades sont de taille à courir. »

Il s’était éloigné déjà de quelques pas, quand il revint, et, entraînant Simon à l’écart, lui dit, les yeux dans les yeux :

« Méfiez-vous de Dolorès, monsieur Dubosc. C’est une de ces femmes dont il faut se méfier. J’ai vu bien des hommes perdre la tête pour elle. »

Simon sourit et ne put s’empêcher de dire :

« Œil-de-Lynx est peut-être du nombre de ceux-là. »

L’Indien répéta :

« Méfiez-vous, monsieur Dubosc. »

Et il s’en alla sur cette phrase où paraissait se résumer tout ce qu’il pensait de Dolorès.


Simon mangea, s’étendit, et fuma quelques cigarettes. Assise sur le sable, Dolorès décousait certains plis du large pantalon qu’elle portait et l’arrangeait de telle façon que l’on eût dit une jupe.

Cependant, une heure plus tard, comme Simon se disposait au départ, son attention fut sollicitée par un bruit de voix.

À quelque distance, debout l’un en face de l’autre, Dolorès et l’un des trois Indiens, Forsetta, se querellaient dans une langue que Simon ne comprenait pas, tandis que les frères Mazzani les contemplaient en ricanant.

Dolorès avait les bras croisés sur sa poitrine, et restait immobile et dédaigneuse. L’homme, au contraire, gesticulait, la figure grimaçante et les yeux étincelants.

Soudain, il l’empoigna par les deux bras et, l’attirant contre lui, chercha ses lèvres.

Simon se leva d’un bond. Mais il n’eut pas à intervenir ; l’Indien avait reculé aussitôt, piqué à la gorge par un poignard que Dolorès tenait devant elle, le manche appuyé contre sa poitrine, la pointe menaçante.

Et l’incident n’amena aucune explication. L’Indien s’éloigna en grognant. Le père Calcaire, qui n’avait rien vu, attaqua Simon sur le chapitre de sa faille, et Simon se dit simplement, tandis que Dolorès sanglait son cheval :

« Que diable se passe-t-il entre tous ces gens-là ? »

Question qu’il ne perdit pas son temps à élucider.


La petite troupe ne rattrapa Antonio que trois heures plus tard, alors que, courbé à terre, il examinait des empreintes.

« Voilà, dit-il à Simon en se relevant. J’ai démêlé treize pistes isolées les unes des autres, et laissées par des gens qui, certainement, ne voyageaient pas ensemble. En dehors de ces treize forbans — car il ne faut pas avoir froid aux yeux pour s’aventurer ainsi — il y a deux groupes qui nous précèdent. Un groupe de quatre cavaliers d’abord, puis, marchant derrière eux combien d’heures après, je ne saurais le dire — un groupe de sept piétons qui forment la bande de Rolleston. Tenez, voici la trace de la semelle de caoutchouc quadrillée.

— Oui, oui, en effet, dit Simon qui reconnut l’empreinte aperçue l’avant-veille. Et vous en concluez ?

— J’en conclus que, comme nous le savions, Rolleston est de la fête et que tous ces gens-là, rôdeurs et groupes, se dirigent vers la Reine-Mary, le dernier des grands paquebots coulés, et le plus proche de cette partie de la côte. Alors vous pensez, quel butin pour des pillards !

— Marchons, marchons », fit le jeune homme inquiet maintenant à l’idée de ne pouvoir réussir dans la mission qu’Isabel lui avait assignée.

Une à une, cinq autres pistes qui venaient du nord — de la ville d’Eastbourne, supposa l’Indien — se joignirent aux premières. À la fin, ce fut un tel enchevêtrement qu’Antonio dut renoncer à les compter. Cependant les empreintes de caoutchouc et celles de quatre chevaux apparaissaient de place en place.

Ils marchèrent encore longtemps. Le paysage ne variait guère, plaines et dunes de sable, champs de limon, rivières, et nappes d’eau laissées par la mer, et où s’étaient réfugiées des colonies de poissons. Cela était monotone, sans beauté ni grandeur, mais étrange comme tout ce qui ne s’est jamais vu, et comme tout ce qui est informe.

« Nous approchons, dit Simon Dubosc.

— Oui, fit l’Indien, les traces arrivent de toutes les directions, et voici même des rôdeurs qui retournent vers le nord, chargés de butin. »

Il était alors quatre heures du soir. Aucune fissure n’entrouvrait le plafond des nuées immobiles. De la pluie s’en détachait par gouttes larges. Pour la première fois, ils entendirent au-dessus d’eux le ronflement d’un avion qui volait au-dessus de l’infranchissable obstacle. On suivit un vallonnement. Des collines se succédèrent. Et soudain, une masse surgit. C’était la Reine-Mary, ployée en deux, presque cassée comme un jouet d’enfant.

Et rien n’était plus lamentable, rien ne donnait une idée plus sinistre de destruction et d’anéantissement que ces deux moitiés inertes d’une même chose si puissante. Autour de l’épave, personne.

L’émotion de Simon fut extrême devant ce qui restait du grand bateau dont il avait vu l’effroyable naufrage. Il n’avançait qu’avec cette sorte de terreur sacrée que l’on éprouverait à pénétrer dans un vaste tombeau hanté par les ombres de ceux que nous avons connus. Il se souvenait des trois pasteurs et de la famille française, et du capitaine. Et il eut un frisson en songeant à la minute où, de toute sa volonté et de tout son amour impérieux, il entraînait Isabel vers le gouffre.


On fit halte. Simon laissa son cheval aux Indiens et se mit en route, accompagné d’Antonio. Il descendit la pente rapide que l’arrière du bateau avait creusée dans le sable, agrippa de ses deux mains une corde qui pendait le long du gouvernail, et, en quelques secondes, s’aidant des pieds et des genoux, gagna le bastingage.

Bien que le pont fût violemment incliné sur le tribord, et qu’une boue gluante suintât du parquet, il courut à l’endroit où miss Bakefield et lui s’étaient assis. Le banc avait été arraché, mais les poteaux de fer se dressaient encore, et le plaid que la jeune fille avait suspendu à l’un d’eux se trouvait là, rapetissé, alourdi par l’eau qui en dégouttait, et serré, comme avant le naufrage, dans sa courroie intacte.

Simon plongea la main entre les plis humides, ainsi qu’il l’avait vu faire à la jeune fille. Ne rencontrant aucun objet, il voulut enlever la courroie, mais le cuir avait gonflé et l’ardillon ne sortait pas des boucles. Alors il prit son couteau, trancha les lanières, et déplia le plaid. La miniature entourée de perles n’y était plus.

À la même place, fixée avec une épingle anglaise, il y avait une feuille de papier.

Il ouvrit cette feuille. Elle contenait ces mots, écrits à la hâte, et qu’Isabel évidemment lui adressait :

« J’espérais vous voir. N’avez-vous pas reçu ma lettre ? Nous avons passé la nuit ici — dans quel enfer ! — et nous allons repartir. Je suis inquiète. Je sens qu’on rôde autour de nous. Que n’êtes-vous là ! »

« Oh ! balbutia Simon, est-ce croyable ! »

Il montra le billet à Antonio qui venait de le rejoindre, et il ajouta aussitôt :

« Miss Bakefield !… Elle a passé la nuit ici… avec son père… et ils sont repartis ! Mais où ? Comment les sauver de tant d’embûches ? »

L’indien lut la lettre, et dit lentement :

« Ils ne sont pas retournés vers le nord. J’aurais vu leurs traces.

— Alors ?

— Alors, je ne sais pas.

— Mais c’est effrayant ! Voyons, Antonio, pensez à tout ce qui les menace… à Rolleston qui les poursuit ! Pensez à cette région sauvage, sillonnée de bandits et de pillards !… Ah ! quelle horreur ! »