Le Génie du Rhin/02

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Le génie du Rhin [1]
Cours libre professé à l’Université de Strasbourg

Maurice Barrès



Le génie du Rhin [2]
Cours libre professé à l’Université de Strasbourg


II. LA VIE LÉGENDAIRE DU RHIN [3]


MESDAMES, MESSIEURS,


Nous avons une tâche à remplir sur le Rhin. Par quels moyens ? Selon quelle méthode ? C’est ce que nous ne saurons qu’autant que nous connaîtrons et comprendrons l’âme des Rhénans. Aussi sommes-nous réunis pour évoquer le Génie du fleuve, et qu’il nous soit rendu intelligible dans toutes ses parties.

Voilà le but positif où tendent ces leçons. Voilà pourquoi nous avons le droit de les donner dans cette illustre Université, dans une maison consacrée à la haute recherche scientifique. Nous l’avons expliqué dans notre conférence-prologue, et aujourd’hui, pour entrer en plein dans notre sujet, je vous propose que nous examinions les légendes et le folk-lore du Rhin.

Si nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves, ne devons-nous pas chercher à savoir à quoi rêvent les Rhénans ? Les prestiges et les magies dont ils peuplent les rumeurs du fleuve et de la nuit, c’est important à étudier pour qui veut connaître leur formation et leurs aspirations. Ah ! certes, les Rhénans songent à d’autres réalités encore qu’à celles qui s’expriment dans leurs légendes, et c’est ce que nous verrons successivement ; mais la connaissance exacte des faits et des personnages qui émeuvent leur imagination, la connaissance du monde d’idées et de sentiments où ils s’exaltent, la connaissance de ce qu’ils appellent et de ce qu’ils se rappellent nous serait un précieux indice sur leur nature historique et sur le chaos éternellement fécond qui se cache, au-dessous de la Rhénanie ordonnée, dans les profondeurs du fleuve : ainsi je souhaite que, de cette matière confuse et mouvante du folk-lore, nous nous fassions d’abord des idées claires.

Le Rhin, c’est le pays des légendes et des beaux paysages profonds comme des musiques. Lisez les récits des voyageurs français ou étrangers : le fleuve et ses affluents leur apparaissent toujours comme des corridors entre des sites hantés. Même interprétation des musiciens, des peintres et des lithographes. Ils laissent ainsi en dehors beaucoup d’éléments d’intérêt, et ceux-là mêmes qu’ils retiennent pourraient être considérés d’une tout autre manière que n’a fait leur romantisme, mais c’est un fait qu’il n’est pas de contrée plus chargée que celle-ci des vestiges du passé.

Il y a tel endroit du vignoble palatin d’où l’on compte treize burgs tout à la ronde, et les pentes du Mont Tonnerre ne portent pas moins de dix monastères.

Nous ne dresserons pas un catalogue des ruines de la Rhénanie : — vieilles pierres celtiques perdues sur les sommets, et que dans le pays on appelle les rochers des fées ; — innombrables témoignages des cinq siècles de l’époque romaine, puissants édifices de Trêves et de l’Eifel, aqueducs, postes de garde au long des vallées, villas avec leurs pavés de mosaïque, bains, ateliers de poteries, cimetières avec leurs urnes, temples avec leurs autels ; — frustes souvenirs des palais des rois et des empereurs francs, de l’Ingelheim près de Mayence et de l’Emmaburg près d’Aix-la-Chapelle, Pfalz de Charlemagne jadis ornés des colonnes de marbre amenées de Ravenne ou de Rome ; — forteresses du Saint-Empire, entre lesquelles au premier rang le Trifels où l’on gardait la couronne, le sceptre, le globe, la dalmatique de Charlemagne, ses gants dorés, constellés de rubis, son glaive et son aube de velours blanc avec la sainte lance et la couronne d’épines de Notre-Seigneur ; — repaires des chevaliers pillards, postes de douane établis dans les cols et sur les fleuves, résidences des grandes familles nobles, des princes de Leiningen et des comtes sauvages ; — monastères, chapelles, abbayes, dont la plus ancienne est l’abbaye de Bénédictins de Klingenmunster, fondée en 674 par le roi Dagobert… Nous n’énumérerons pas ces ruines ; elles sont trop, et puis elles parlent un langage que nous sommes pressés d’entendre.

Chacune d’elles a sa légende. D’un bout à l’autre du fleuve, c’est une rumeur ininterrompue des burgs, des rochers, des monastères et des gouffres. Une rumeur d’une incomparable variété, où semble bruire toute la riche histoire de la vallée du Rhin, et qui fait à elle seule un tout organique, une symphonie à part dans le concert merveilleux du folk-lore germanique.

A passer un certain temps dans la familiarité des légendes germaniques d’outre-Rhin, on en garde l’impression d’une ambiance hostile, d’une lutte à peu près impossible de l’homme contre des puissances mystérieuses, de l’œuvre humaine perpétuellement défaite par des êtres jaloux, des fatalités naturelles qui semblent ressortir de partout. C’est même le pathétique de ces terribles luttes qui confère le plus fort de son émotion au lyrisme populaire d’outre-Rhin. Au contraire, à s’attarder avec les légendes rhénanes, on se sent au contact d’un héroïsme qui veut triompher des forces confuses de la nature et de la bestialité, ou bien encore au contact des faiblesses et de la fragilité du cœur humain que l’imagination populaire tâche de consoler. Rien du chaos nocturne des légendes du Brocken, rien de ce qui vient de la Baltique et de ces pays de sable et d’horizon indéfini où l’homme se débat perpétuellement sous des inimitiés insondables et farouches. Cette mythologie germanique primitive, avec ses tourbillons inhumains et ses déchaînements d’éléments dévastateurs, semble plutôt superposée qu’indigène dans les créations de l’imagination rhénane. Elle n’y apparaît que par infiltration du dehors. C’est de ses expériences propres que le peuple rhénan forme ses légendes. Comme son poète le plus fameux, il a fait des petites chansons avec ses grandes douleurs et ses j’oies, avec ses épouvantes et ses émerveillements. Sa tradition a retenu des événements juste ce qui peut tenir dans cette espèce de musique de la mémoire qu’est le folk-lore. Le folk-lore du Rhin est local.

C’est d’immense importance et vaut que nous nous en rendions un compte exact par l’analyse. Mais le monde des légendes est diffus, imprécis par nature. Le flot de l’imagination populaire charrie pêle-mêle les souvenirs les plus disparates. Pour que nous nous retrouvions dans ses courants, voulez-vous que nous considérions tour à tour les légendes où la vie primitive du fleuve s’est reflétée, ensuite celles où des événements historiques ont fourni des noyaux de cristallisation à l’élément populaire ?

Légendes de conflits humains avec les forces inconnues, légendes de personnalités historiques laissant un souvenir lumineux de leur passage et de leur action : essayons de surprendre dans ces deux zones souvent entremêlées, mais que nous tâcherons de maintenir séparées, les traits principaux de la sensibilité des pays rhénans.


* * *

Lorsque nous songeons d’une manière générale à la poésie légendaire germanique, nous évoquons, immédiatement les sorcières d’une nuit de Walpurgis, les chasseurs sauvages galopant dans le ciel, les gnomes et les lutins sortant des cavernes souterraines, les Elfes dansant dans les prairies. On y respire l’impression de terreur provoquée par des puissances méchantes, la crainte d’une volonté hostile, un sentiment maladif du mystère. La Germanie tire sa légende d’une expérience presque uniformément douloureuse et obscure. Son paysage est peu délimité, bien mal humanisé : plaine marécageuse ou sablonneuse, immenses plateaux, mornes étendues de sapins, mer aux rivages sans joie. Tout cela engendre une figuration macabre, des cauchemars de nécromant, un personnel imaginaire où la sorcière, le réprouvé et la victime sont surtout en évidence.

Ce monde-là, nous le retrouvons dans les légendes du Rhin, mais avec des traits qui l’apparentent à notre monde légendaire des Ardennes, de la Meuse et des Vosges, et d’une manière générale aux personnages de la mythologie celtique et latine. Au souvenir des aventures qui hantent leurs veillées, les bonnes gens s’attendrissent d’une manière tout humaine, s’émeuvent avec les victimes au cœur tendre, et ne se rendent jamais complices des forces déchaînées dans la nature ou dans l’homme.

Il y a là une caractéristique légendaire fort différente de celle qui attribue à des monstruosités ou à des brutalités impossibles à maîtriser une valeur stupéfiante et un horrible prestige.

Quel saisissant contraste forment avec cette notre population les sorcières, les chasseurs sauvages et les lutins qui promènent dans les paysages du Rhin leur bonne grâce familière, leurs caractères aimables et touchants !

Nous trouvons des sorcières surtout dans les cycles de la basse vallée du Rhin et de l’Eifel, mais qu’elles ressemblent peu aux sorcières du Brocken ! Celles-ci se livrent à la magie, la nuit, attendent Satan leur compère et nouent sous sa conduite des rondes ordurières et sans grâce. En opposition avec ces personnages dangereux et méchants, les sorcières du Rhin font voir un élément douloureux et humain. Ce sont de malheureuses enfants dont le charme ensorceleur causa la perte. Par exemple, Gertrud Thule, de la petite ville d’Ulmen dans l’Eifel, qui épousa le forgeron Conrad, et celui-ci désespéré d’avoir épousé une sorcière se fait mourir. Pauvres femmes, jadis dénoncées à l’évêque et condamnées à mort pour crime de magie, pitoyables héroïnes, poétisées par la légende, des innombrables procès de sorcellerie qui désolèrent ces régions, au point qu’à Trêves, en six ans, trois-cent soixante-huit personnes furent condamnées à mort pour crime de, sorcellerie et que, dans certains villages de l’Eifel, il ne restait plus deux vivantes.

Le chasseur sauvage parcourt les vallées encaissées de la Nahe. En Rhénanie, comme en-Alsace, les légendaires l’ont vu passer, mais ce n’est pas le personnage des épaisses forêts du Hartz évoqué dans la fameuse Ballade de Burger, cruel, tuant tout sur son passage, possédé par l’ardeur assassine. Le chasseur rhénan n’est qu’un chasseur impie qui chassait un dimanche ; la biche qu’il poursuit va se réfugier chez un ermite, et lui, la foudre le jette à terre. Histoire très simple, tout humaine, propagée autour des couvents pour l’adoucissement des mœurs.

Quant aux lutins qui habitent en foule la montagne palatine et la basse vallée du Rhin, de Coblence à Cologne, quelles charmantes gens et combien différents des gnomes et des kobolds d’outre-Rhin tapis dans les entrailles de la terre et dans les noirs royaumes de Niebelheim ! Ces nains d’outre-Rhin ne sortent de leurs abris que pour troubler les activités humaines, et ne consentent à aider l’effort de l’humanité primitive que contre des rançons ou des gages pénibles, inexécutables. Au contraire, les lutins des villages et des villes de la Rhénanie sont vraiment de petites divinités domestiques. Ils vivent tout effarouchés, transis, maltraités par les hommes qu’ils comblent de leurs bontés et qui ne veulent pas se soumettre aux conditions bien modestes pourtant qu’ils leur doivent imposer. — Autrefois, les habitants de Cologne ne travaillaient pour ainsi dire pas. Le gros de leur besogne était fait par les lutins. Un jour les lutins cousaient le vêtement du maire ; la femme du tailleur, curieuse, voulut voir comment ils s’y prenaient : les lutins l’aperçurent et fort courroucés désertèrent la ville. Depuis ce temps, les gens de Cologne doivent travailler. — A Ohlenberg, village voisin de Linz sur le Rhin, les lutins prêtaient aux paysans leurs chaudrons, pour faire leur cidre, à condition d’en recevoir quelques brocs. Les paysans cherchèrent à les tromper et leur donnèrent du cidre falsifié. Le lendemain, le passeur d’Erpel entendit, la nuit, par-dessus le fleuve, une voix qui le réveilla et lui commanda d’amener sa barque. Il obéit, et, en arrivant à la rive, ne vit personne. Cependant sa barque se remplissait, car il entendait des piétinements et elle s’enfonçait. Une voix lui commanda d’aborder en pleine campagne. Les invisibles passagers en débarquant remplirent sa casquette d’or. C’étaient les lutins d’Ohlenberg qui se retiraient dans l’Eifel.

C’est un fait que les pauvres lutins du Rhin, malheureux d’imagination, attristés par les manques d’égards, effarouchés des hommes et de la vie qui redevenait barbare, se sont réfugiés pour finir dans la montagne de l’Eifel auprès des charbonniers et des mineurs, plus hospitaliers que les gens des villes. Ces lutins ne seraient-ils pas les dieux lares et les pénates de l’époque romaine, chassés par les croyances nouvelles et obligés de s’enfuir dans la montagne ? Ils s’y font extrêmement bien voir. Les lutins du château de Blankenheim sauvent la fille du chevalier Richard, qu’un brigand déguisé en pèlerin voulait enlever. Ils s’offrent aux valets de l’abbaye de Maria Laach pour monter la garde à leur place autour des vignes, à condition de recevoir un panier plein de raisins. Mais à leur gentillesse se joint toujours la même timidité. Ils sont secrets. Extrêmement curieux, désireux de tout voir, ils craignent d’être vus. Les lutins du petit village de Speicker veulent regarder une noce par la fenêtre. Ils sont découverts. L’un d’eux, en se sauvant, perd sa pantoufle d’or.

A la famille de ces gentils lutins mosellans appartiennent les esprits que l’on rencontre dans les montagnes du Palatinat, où ils vivent familièrement avec les ouvriers des mines de cuivre, de fer et de mercure. Ils n’y deviennent pas rudes, grossiers, intéressés, exigeants comme leurs collègues d’outre-Rhin. Ce ne sont pas des divinités de caverne, mais des proches parents des fées et des nains que nous voyons évoluer avec tant de politesse et de grâce dans les Contes de Perrault. Ils ne sont pas de la cour, mais ils sont sociables. Exactement, ils sont professionnels.

Toute cette humanité de la mythologie rhénane, qu’est-ce à dire ? Qu’ici le soleil sait dissiper les brumes qui traînent dans le manteau du roi des Elfes. Nous ne sommes pas sous un ciel où les difformités paraissent des puissances. La nature des pays rhénans n’inspire pas à ses habitants le frémissement de terreur dont la course éperdue des nuages du Brocken, les brumes de la Baltique, les forêts insondables de la Germanie primitive ont hanté d’autres imaginations. Ce n’est pas sur le Rhin que peuvent naître Wotan, le dieu borgne, ni le chasseur sauvage qui galope la tête retournée vers la queue de son cheval. L’Eifel même, la seule partie de la Rhénanie qui soit déshéritée à l’égal des pires solitudes du Nord, n’a été peuplée de personnages hostiles que par l’effort des germanisants ; les habitants des douces vallées et des villes policées du bas pays n’avaient jamais imaginé des hantises et des peuplements de terreur. Il a fallu que cette figuration d’horreurs vînt de toutes pièces des troubles forêts de la Germanie la plus brutale.

La plus célèbre, la plus souvent chantée de ces figures mythiques du pays rhénan, — on a nommé la Lorelei, — nous permet de voir au clair, au net, et, pour ainsi dire, de toucher du doigt par quelle contamination un fait divers simplement humain s’est transformé en une figuration profondément inquiétante des forces naturelles. Armons-nous de clairvoyance et d’un cœur solide, pour aborder, de ces créatures de légendes, la plus séduisante et la plus gentiment perverse.

Il existe sur le fleuve un triste rocher solitaire au pied duquel périrent de nombreux pêcheurs engloutis dans les tourbillons. Les humanistes des XVe et XVIe siècles, Konrad Celtes et Fréher, rapportent qu’on y voyait des oréades, des divinités forestières et des dieux pans, panas, sylvanos, oreades, silvicolas deos. Rien, alors, de la Lorelei. Elle apparaît pour la première fois dans une poésie des débuts de Clément Brentano (en 1799). C’est une enfant de Bucharach, d’une beauté merveilleuse, qui passe pour sorcière et sur cette réputation vient d’être abandonnée par son fiancé. Elle se désole et demande à l’évêque qui la juge d’être envoyée au couvent. Trois chevaliers l’accompagnent. Mais en passant sur le rocher, elle se précipite de désespoir dans le fleuve, et les trois chevaliers périssent derrière elle. Il n’y avait là qu’une vieille histoire de douleur, l’écho de quelque procès de sorcellerie, que Brentano plaçait avec goût dans ce décor de brume et de danger pour donner l’illusion de la vie. Mais voici qu’un Silésien, le baron Joseph de Eichendorff, et un Saxon, le comte Henri de Lœben, s’emparent de cette simple anecdote, la reprennent, la dénaturent et lui donnent un pathétique d’une autre sorte. Ils font de Lorelei un personnage mythique qui cause la perte des chevaliers, quand ils traversent la forêt voisine ou passent en barque sur le Rhin. Cette confuse invention du romantisme d’outre-Rhin, en 1823, le jeune Henri Heine la reprend, tandis que, dans le même temps, Clément Brentano modifie son premier thème de 1799. Sur le rocher désolé de Lorelei, étincelant des mille feux du soleil couchant, ils font apparaître l’oréade qui peigne ses cheveux d’or avec un peigne d’or. Et voilà créée, désormais fixée, la plus charmante fantaisie qui ait jamais jailli des âmes rhénanes. Les Rhénans, dociles et faisant volontiers du lyrisme sans se préoccuper de sa qualité foncière, ont accepté une modification que de Saxe et de Silésie on apportait à leur folk-lore indigène. Ils ont transmué en poésie des éléments d’outre-Rhin. Mais leur disposition naturelle est trop tournée vers la plasticité délicieuse d’autres contrées pour que cette interprétation acquière un accent bien farouche. La Lorelei reste une figure douloureuse plutôt qu’une divinité dévorante et impitoyable.

C’est de quoi les tançait un mythologue d’outre-Rhin. Alexander Kauffmann, dans son livre sur les Sources des légendes rhénanes recueillies par Simrock (1862), a relevé le contraste qui existe entre notre Lorelei du Rhin et son analogue foncièrement germanique, la séductrice Holda, qui chante dans les vallées rocheuses de l’autre rive, et entraine à travers les bois un voyageur qui n’a même pas l’angoisse d’une résistance et qui se laisse aller, corps et âme, à une sorte de joyeuse perdition. « La coquette ensorceleuse Lorelei, écrit-il, dont les chants causent irrémédiablement la perte de ceux qui les écoulent, représente la poésie moderne inquiète, tourmentée, qui conduit irrésistiblement au désespoir et à la folie, tandis qu’HoIda, c’est le romantisme éternel, profondément vrai, joyeux, qui entraîne celui qu’il séduit et l’enchante du ses chants pleins de beauté, d’harmonie et de mystère, comme le clair-obscur de la forêt. Qu’est-ce à dire ? Une pensée fort nette : pour Kauffmann, le thème de Lorelei suppose une résistance, un scrupule chez la victime de tant de séduction, mais l’abandon joyeux avec lequel on cède à Holda signifie une abdication totale de l’être, un élan brutal, déchaîné par la séduction primitive. Le don sans réserve et forcené de soi-même, la spontanéité sans frein, voilà ce que la déesse Holda détermine chez ses suivants avec une violence sauvage, alors que les nautoniers victimes de Lorelei ont tenté de diriger leur esquif en dépit de la séduction de ses chants. Et, ce Germain d’outre-Rhin reproche à la légende rhénane un fond de sagesse odysséenne, un « Méfiez-vous du charme ensorceleur de la Sirène. » Cet esprit de mesure l’inquiète. Il y voit le fait des peuples abâtardis, malades par manque d’audace. Eh ! quoi, dit-il, ne sommes-nous donc plus entre purs Teutons ? Ce germaniste s’offense de soupçonner qu’une fable d’inspiration classique a pu s’installer sur le Meuve dont sa convoitise rêve précisément de faire, non la frontière, mais le centre spirituel, le lieu sacré de la Germanie.


* * *

Accueillantes aux faits divers où l’humanité se déploie, défiantes à l’égard des prestiges désordonnés de la nature sans contrôle, les légendes rhénanes devaient faire une place d’élection aux faits et aux figures qui exaltent une action civilisatrice. La légende du Rhin est avant tout une légende historique. Les personnages mythiques n’y constituent qu’un accompagnement charmant, une frange d’or jointe à des aventures et à des émotions empruntées à la riche histoire de la vieille vallée. Elle nous donne l’écho des grands courants de la civilisation, dans l’âme d’une population qui veut surtout retenir ses heures bienfaisantes et paisibles. Elle s’attarda moins à nous conter les passages d’invasions, les destructions auxquelles ce pays de frontières a été voué, les coups du fléau de Dieu et des hordes guerrières, qu’à célébrer les activités constructrices des grands bâtisseurs et des grands soldats de l’époque romaine, l’œuvre des apôtres convertisseurs et édificateurs de lieux saints, les bienfaits des rois d’Austrasie, les exploits de Charlemagne et de ses preux, jusqu’aux meilleurs des empereurs allemands, et, pour finir, la gloire de Napoléon Ier entouré de ses vétérans. Et dans chacun de ces thèmes apparaît l’instinct de gratitude naturel à ces populations, une gratitude qui semble s’être cristallisée autour des personnalités bienveillantes et créatrices.

Que ne pointons-nous, sans compter notre temps, ouvrir le dossier ? J’y voudrais feuilleter d’âge en âge, et couche par couche, la mémoire du Rhin. Il serait facile d’y apprendre à connaître, dans son développement organique, la représentation que se fait du passé le génie rhénan. Nulle matière qui soit plus certaine et plus belle. Et si vénérable de vieillesse ! La plus ancienne légende du Rhin se trouve dans une lettre de l’empereur Julien, écrite en langue grecque, où il conte que les Celtes qui habitent le fleuve, plongent leurs enfants dans ses eaux, pour se rendre compte s’ils sont de bonne naissance. Le Rhin sait bien si les enfants sont légitimes ou non. « L’enfant légitime est porté par le flot et rendu à sa mère angoissée, le tourbillon engloutit les autres. »

Une longue promenade, comme on voit, celle que nous offre le légendaire rhénan, et qui nous montrerait la sérieuse âme rhénane toujours attentive à demander de bons conseils aux forces de la nature comme aux forces humaines. Mais le temps nous presse, et nous devons nous contenter d’un classement sommaire.

Voici d’abord le florilège des légendes romaines, dans la Trêves des Césars et dans les castels des Légions, qui s’égrènent le long des vallées. Ici c’est un architecte qui fait couler le vin de Trêves à Cologne par un aqueduc merveilleux ; ici c’est un conflit ouvert entre un constructeur d’amphithéâtre et un constructeur d’aqueduc, entre un constructeur d’aqueduc et l’architecte de Cologne. Là naissent, au mépris de l’histoire, de futurs empereurs romains en plein camp des légions installées sur le Rhin ; là encore l’empereur Constantin s’éprend d’une fille d’auberge qui deviendra sainte Hélène. A la frontière alsacienne, près de Bergzabern, erre dans les ruines romaines l’ombre de la princesse Petronella, qui fut à son époque une merveille de charité. Et dans les rues de Trêves rode encore, chaque nuit, l’esprit de Riccius Varus, le préfet de Dioclétien qui fit massacrer la légion thébaine.

Puis vient le cortège, nimbé d’une sainte lumière, des grands apôtres qui apportèrent l’Evangile. Leurs légendes reposent dans les chapelles et les monastères, sur les collines qui gardent encore leurs noms, la colline de saint Dissilod l’Irlandais, la colline de saint Irmin, la colline de saint Remy, l’évêque de Reims ; elles se marient aux légendes des grandes saintes du Rhin, sainte Nizza, petite-fille de Louis le Débonnaire, sainte Hildegarde, sainte Geneviève de Frauenkirch, sainte Ida, cousine de Charles Martel.

Parmi les pacificateurs qui apportèrent au peuple rhénan, après la période des grandes invasions, un peu de bonheur et de repos, la montagne palatine n’oublie pas le bon roi d’Austrasie Dagobert, qui tenait cour de justice à son château de Landeck, et savait châtier les grands du royaume s’ils se rendaient coupables de méfaits. Mais de Mayence à Cologne, c’est surtout le grand empereur Charlemagne que chante la légende. Celui-là est bien chez lui dans cette vallée, et son expédition fameuse contre les Saxons s’affirme nettement comme une victoire de la civilisation sur la barbarie. Aussi, quand il revient des troubles pays d’outre-Rhin, une biche le guide vers le passage le plus facile du Main. Le voici envoyant un messager à Orléans pour en rapporter des vignes, qu’il fait planter dans la plaine de Rudesheim. Le voici qui rentre dans son château d’Aix-la-Chapelle, au milieu des acclamations populaires, alors qu’on le croyait disparu en Hongrie. Le voici éveillé la nuit par un ange, qui l’avertit que ses ennemis s’avancent pour l’attaquer. Le voici rêvant au bord de l’étang où fut jeté l’anneau d’or de l’impératrice Fastrada. Le voici enfin qui remonte le Rhin, au clair de lune, en bénissant les raisins.

Puis les légendes de Spire, de Worms, de Kaiserslautern et du Trifels s’appliquent à recueillir, au milieu des périodes troublées du Saint-Empire, les bienfaits épars des empereurs allemands, de Conrad, de Barberousse et de Frédéric II.

Et ainsi l’on arrive à la grande époque de l’épopée napoléonienne. C’est en vain que des poètes prussiens comme Ruckert se sont efforcés de mêler des traits hostiles à la légende de l’Empereur. Le petit homme au bicorne, à la redingote grise, au nez d’aigle, les bras croisés, tel qu’il se dressait sur les pyramides d’Egypte, sur les décombres fumants de Moscou, sur le rocher désert de Sainte-Hélène, vit pour toujours dans l’imagination légendaire du Rhin. C’est le grand empereur qui ne peut pas mourir et qui reviendra un jour à la tête de ses fidèles. Il se lève la nuit de son tombeau et passe en revue ses troupes. Partout les gens de l’Eifel et de la montagne palatine le reconnaissent dans la silhouette des rochers. Écoutez ce qu’en dit l’écrivain palatin Becker : « A la frontière du Palatinat, au Nord de Wissembourg, se dresse un rocher appelé dans le pays le rocher de Napoléon. Avec un peu d’imagination, on y croit voir un buste colossal du grand empereur français. Le peuple a placé son héros à la frontière de deux grands empires, dont il abaissa l’un et éleva l’autre. Il se dresse comme un puissant rocher contre lequel se brisent les tempêtes et que survole le faucon, semblable à l’aigle impériale qui planait au-dessus des mondes. »

Autour de lui, la légende rhénane groupe : ses fidèles vétérans du Rhin. Elle célèbre Spohn, le petite menuisier de Coblence qui, devenu caporal au 36e régiment d’infanterie, sauva la vie à Napoléon dans la journée d’Austerlitz en lui prêtant son shako, et, cet autre, natif de Sarrelouis où il prit sa retraite, qui lança à l’Empereur la fameuse réplique : « Quand même tu serais le Petit Caporal, tu ne passeras pas. »

Pour tous ces serviteurs de la France napoléonienne, si vite entrés dans la légende, la Rhénanie a fourni deux artistes, Heine et Schumann, dont les Deux Grenadiers symbolisent un attachement qui dure même après la défaite. Et aujourd’hui encore, chaque année, des cérémonies émouvantes ramènent aux monuments des morts de la Grande Armée les familles des vétérans disparus.

Voilà le Panthéon légendaire des populations rhénanes. La vallée s’ouvre largement à toutes les influences du dehors. Ses héros sont ceux de la grande histoire universelle. D’où qu’ils viennent, elle accueille leurs activités bienfaisantes. Elle nationalise toutes les figures qui, à travers les siècles, lui furent tutélaires. Et pourtant ces légendes n’ont aucune banalité cosmopolite : d’un caractère profondément humain, elles appartiennent en propre aux populations rhénanes, au même titre que leurs ruines et que leur histoire. Elles sont faites de leur chair et de leur sang, de leurs souvenirs les plus amers, et surtout de leurs espérances et de leurs réconforts.
* * *

Depuis des siècles, ces riches imaginations vivaient et mouraient sans gloire aux humbles foyers des familles rhénanes, quand le pays devint français. Sous le régime de prospérité et de paix que Napoléon lui assura, il se plut alors à respirer les fleurs de son passé. Sous la protection tutélaire de la France et de ses années, les Rhénans aimèrent à recueillir leurs légendes et à les mêler aux émotions heureuses et tranquilles de leur vie réorganisée.

Nos fonctionnaires encouragèrent cette disposition des esprits et ce culte des souvenirs. La survivance du passé dans les imaginations rhénanes leur parut bonne à favoriser, puisqu’elle allait dans le sens de la meilleure civilisation. Les préfets du grand Empereur ne voyaient rien dans le cycle légendaire des Césars romains, et de Charlemagne qui fût en opposition avec l’idéal qu’ils entendaient faire prévaloir sur le Rhin. Avec Jean Bon Saint-André, ils se sont passionnés pour l’histoire rhénane [4]. Sans doute plus, d’un d’entre eux partage pour le moyen âge, le dédain des idéologues révolutionnaires, mais ils distinguent que l’histoire, prise dans sa profonde vérité, travaille avec leur administration et avec les initiatives françaises, en Rhénanie.

Les deux plus grands musées du Rhin, le musée provincial de Trêves et le musée Walraff de Cologne, ont été formés sous la protection bienveillante des autorités impériales. A Cologne, en l’an XII, notre administration remit à l’abbé François Walraff, qu’elle avait nommé inspecteur des antiquités, une partie des bâtiments de l’archevêché, pour qu’il y installât ses collections. Les historiens de Cologne l’appellent « le bon génie de la ville ; » on peut encore l’appeler le père des musées du Rhin et le maître des frères Boisserée, dont on sait qu’ils présidèrent au développement de tout le mouvement de l’art rhénan. C’était un grand ami des Français, l’abbé Walraff, comme en témoigne le poème qu’il composa en l’honneur de Napoléon et de l’impératrice Joséphine. A Trêves, avec l’appui du ministre de l’Intérieur Claude Chaptal, et du préfet Keppler (un Alsacien), la « Société des recherches utiles du département de la Sarre » rassemblait, dès l’époque impériale, la magnifique collection qui forme aujourd’hui le fond du musée provincial de Trêves [5].

Même après la chute de l’Empire, les archéologues français restèrent en relations avec les chercheurs du Rhin et s’intéressèrent à leurs travaux, à leurs fouilles. Sulpice Boisserée trouva à Paris un appui très cordial pour la réalisation de ses projets. En juin 1846, les savants français, descendus à Trêves après un congrès qu’ils venaient de tenir à Metz, trouvèrent le meilleur accueil près de leurs confrères rhénans. Et l’un de ceux-ci, le Coblençais Auguste Reichenperger, fonctionnaire prussien à Trêves, notait dans ses carnets combien furent radieux ces quelques jours et quel souvenir enchanteur il garde des courts instants passés avec M. de Caumont, le fondateur de la Société archéologique française. « Il est étrange, écrit-il, que l’Association des architectes allemands s’abstienne de faite quoi que ce soit, dans ses écrits ou dans ses actes, pour la conservation des splendeurs monumentales du Rhin et de la Moselle, et que ce soit du pays français que nous vienne une troupe d’amis enthousiastes de l’art. »

Ainsi raisonnent les archéologues du Rhin, et qu’ils soient du Rhin ou d’outre-Rhin, il faut bien que les érudits constatent que le folk-lore, lui aussi, reçut un appui de la France impériale. Le professeur allemand Otto Boeckel, spécialiste des questions de poésie populaire, note que Napoléon est le premier qui ait voulu en France faire établir et publier un recueil de poésies populaires. Et c’est un fait qu’en 1804, l’Académie celtique qui venait de se fonder à Paris, sur l’initiative de Dulaure, dressa un questionnaire dont la diffusion fut très grande sur le Rhin. Il établissait une méthode pour recueillir d’urgence les patois, les contes, les superstitions, tout ce dont la chute de l’ancienne société hâtait la fin et sonnait le glas. Grimm reçut outre-Rhin ce précieux document et s’en trouva singulièrement incité à l’action. Cette vive impulsion française encouragea les populations rhénanes dans leur disposition naturelle à protéger les vestiges de leur passé et à recueillir leurs légendes. Au temps napoléonien, on voit un vaste mouvement populaire se développer dans les pays rhénans pour la protection des ruines. Des associations d’habitants se forment pour réveiller et déblayer, dans le Palatinat, les fameux burgs de Hartenburg, de Hambach et de Trifels, perdus au milieu des broussailles comme des châteaux de la Belle au Bois Dormant. Sur le Rhin, la ruine de Rheinfels, qui fut la plus solide forteresse du fleuve, est achetée en 1812 par un bourgeois de Saint-Goar. Piété qui ne laisse pas d’être utilitaire, car volontiers un aubergiste s’annexe à la ruine, et rafraîchit dans la cave du vieux burg son meilleur vin du pays.

Après le départ des autorités françaises, ce mouvement populaire se continua avec toute sa pureté dans les vallées écartées de l’Eifel et du Palatinat. L’exemple le plus touchant de cette sensibilité locale qui ne se laisse pas recouvrir, nous est fourni par l’aventure de l’églantier du roi Dagobert. C’était sur les pentes du Hardt, au Nord-Ouest de Landau, un églantier géant séculaire qui, disait la légende, avait abrité le roi Dagobert, quand ce bon prince, poursuivi par les grands de son royaume, dut se cacher au milieu de ses fidèles paysans. En 1823, un orage brisa l’églantier. Alors un petit instituteur du village voisin de Frankweiller vint solennellement avec ses écoliers planter au même endroit un nouvel églantier. — Pour les légendes, de même, l’activité des petites gens du pays, instituteur et curé, put se poursuivre en paix, après l’Empire, sur la Moselle et dans la montagne palatine. L’instituteur palatin Auguste Becker passa des années à recueillir, dans les chaumières et sur les routes, les traditions populaires du pays. A Trêves, le professeur au jeune lycée impérial Philippe Laven put patiemment rechercher dans les archives et autour des ruines les vestiges des légendes de l’époque romaine.

Mais quelle différence dans la vallée proprement dite du Rhin et dans les régions ouvertes aux influences du dehors ! Là, c’en est fini, après 1815, de la consolidation pieuse des monuments du passé et du docile enregistrement des légendes telles quelles. L’âge des restaurations, des interprétations et des reconstructions commence, l’âge d’une sensibilité d’outre-Rhin qui cherche à neutraliser la sensibilité rhénane. La Prusse a passé le Rhin en force. Elle s’installe, se carre dans les provinces rhénanes, et du même coup c’est une débauche de pierres. Les rois donnent l’exemple ; ce ne sont partout qu’ogives et créneaux moyenâgeux ; le prince Frédéric de Prusse reconstruit le château de Rheinstein ; le prince Guillaume, le château de Sonneck ; le roi Frédéric-Guillaume IV, le château de Stolzenfels : et nous savons, par l’exemple du Hoh Koenigsburg, ce que signifient, pour la fantaisie architecturale des Hohenzollern, des occasions comme celle-là !

Ainsi se transforment, d’une manière théâtrale et vulgaire, les vieilles silhouettes qui faisaient au-dessus du fleuve et sur tant de collines la parure caractéristique du pays rhénan. L’âme des ruines, du moins, je veux dire leur légende, subsistera-t-elle intacte sous les taillis de la forêt voisine ? Eh ! non, les pangermanistes de la tradition littéraire s’acharnent à la même besogne que les féodaux de la pierre taillée. Ils se sont donné pour tâche d’épurer et de compléter, bref, de réviser à leur gré le folk-lore rhénan. Reconstruction des légendes aussi bien que des châteaux. C’est l’heure de Grimm et de ses élèves.


* * *

Quelle audacieuse ambition que celle du savant allemand Jacob Grimm ! Il ne veut rien moins que reconstituer la foi primitive et commune de toute la race allemande, et retrouver ainsi l’unité de l’âme germanique. Il veut restituer aux Germains leur mythologie perdue, en recueillir tous les vestiges à travers les croyances populaires, les superstitions et les contes du présent. Une foi d’apôtre le porte. Les vieux dieux du Nord ne sont-ils pas les plus beaux et les plus excitants des patrons ? La race allemande n’est-elle pas la race vertueuse et bonne, celle qui se tient le plus près de la divinité ? La Mythologie allemande de Grimm va être, pendant tout un siècle, le livre de chevet des mythographes allemands. Livre de chevet, c’est trop peu dire. Elle sera leur conscience, leur Bible.

A la suite de Grimm, une foule d’élèves zélés se préoccupent de retrouver dans les légendes rhénanes elles-mêmes les épaves religieuses de la vieille race païenne. Ces précieuses légendes, ils les débarrassent des apports qui, disent-ils, les déforment ou les troublent. Il s’agit que resplendissent sans alliage la grandeur et les vertus publiques du peuple allemand. Consultez les recueils de ces mythographes, tous composés vers le milieu du XIXe siècle et qui, malheureusement, encore aujourd’hui, constituent presque notre seul instrument de travail, les recueils de Vogt, de Reumont, de Geib, de Kiefer, de Ruland, et surtout ceux de Schreiber le Badois et de Simrock le Rhénan, professeur à l’Université de Bonn. Vous verrez leurs patients et maladroits efforts pour retrouver à travers la légende celtique, romaine et presque chrétienne, la religion des ancêtres norrois. C’est jusque dans la figure du Barberousse ou du Napoléon légendaires qu’ils veulent retrouver les traits d’Odin ou de Wotan ! Et l’exemple parfait de cette invasion du germanisme dans le folk-lore rhénan nous est fourni par le cycle des légendes qui se rapportent à la Hohe Acht, le plus haut sommet de l’Eifel. Sur ce point, les élèves des frères Grimm amènent et installent les géants d’outre-Rhin. Ils y entendent les chants de la Vénus germanique Holda. Ils y découvrent même la fleur bleue, la fleur essentielle des romantiques d’outre-Rhin, celle qui fleurit tous les cent ans, la nuit de Noël, et découvre à son possesseur l’accès des trésors cachés.

Le scandale allait trop loin. L’imagination rhénane s’inquiéta de ces déformations de ses plus chères fantaisies. Dès la fin du XIXe siècle, les gens du Rhin, écrivains et professeurs, ont protesté tour à tour, avec des arguments divers, contre la sophistication d’une belle matière épique et humaine. C’est le professeur Wilhem Herz qui, dans son travail sur la Lorelei, parle des « recueils composés sans goût et sans esprit scientifique ; » c’est l’écrivain Pauly qui, dans son recueil de légendes rhénanes (1917), accuse Schreiber d’avoir transformé le caractère grave et sévère d’un des plus beaux récits du Rhin, la légende des frères ennemis de Bornhofen, en y introduisant une fade histoire d’amour [6] ; c’est l’écrivain rhénan Wilhelm Schäfer qui réunit (en 1914) trente-six légendes exclusivement rhénanes auxquelles il s’efforce de redonner leur « caractère épique, » et qui, dans sa préface, critique avec ironie l’œuvre de versification de Simrock. Tous reprochent aux gens d’outre-Rhin d’avoir à l’excès chargé de sensiblerie et encombré de dieux étrangers les légendes du Rhin, tous se plaignent d’une invasion du germanisme dans le trésor rhénan.

En face de cette dénaturation, reconnaissons que Victor Hugo eut bien son mérite à redonner leur vraie substance aux figures déformées de la légende rhénane. Contre son voyage du Rhin, les reproches sont justifiés, si l’on se place au point de vue de la réalité immédiate : se donnant tout entier aux vestiges du passé, il n’a guère voulu regarder les indices de la vie contemporaine. Mais dans le domaine de la légende, ce sont bien les figures préférées de l’authentique imagination rhénane que, presque rhénan lui-même, il a su discerner. Il arrivait sur le Rhin avec de mauvais guides, Schreiber, comme légendaire, Pfeflel et Lesueur comme historiens (que M. Berret a encore vus dans la bibliothèque de Guernesey), et pourtant à travers le fouillis, les branches parasites, il a retrouvé les linéaments des premières végétations. L’indépendance foncière ou les affinités occidentales du pays renaissent à son appel.

Peu importe s’il a inventé (fort spirituellement, ma foi) l’inscription latine du chevalier sans tête qu’il affirme avoir lue sur une tombe de la montagne, et s’il s’est livré à sa fantaisie dans le « conte bleu » qu’il composa sous les murailles du Falkenburg à la gloire du beau Pécopin ! Laissons ces crimes que lui reproche un écrivain allemand d’aujourd’hui. Son coup d’œil fut clair et droit. Il sut lire le paysage. Il ne s’embarrassait pas des préoccupations nationales ou philosophiques d’un Grimm ; il est allé librement aux choses. Ouvrez le Rhin, les Burgraves, et la Légende des Siècles, où Ratbert, les Chevaliers errants et même le grand chevalier d’Alsace, Eviradnus, reflètent des dispositions pareilles à celles que nous avons surprises dans l’imagination rhénane, et sont bien les doubles des compagnons de Charlemagne, des saints d’Irlande et de tous les civilisateurs que nous énumérions plus haut dans la légendaire du fleuve. Sa vigoureuse personnalité a arraché les traditions rhénanes à l’étouffoir du mythe germanique et du sentimentalisme d’outre-Rhin, pour les introduire dans la vie légendaire universelle. Son ignorance l’a peut-être servi, et, d’une manière plus certaine, son génie, naturellement apparenté avec l’esprit profond de cette Rhénanie reconnaissante à ceux qui lui apportent de l’héroïsme, du désintéressement et de l’honneur.

C’est que Victor Hugo, — il faut dûment le constater, — est homme de la vallée du Rhin. Il l’est de fait et de choix. Ses origines paternelles plongent dans une Lorraine qui ne partageait pas encore les destinées du royaume de France. Lui-même a perpétuellement tourné les yeux vers ces Marches de l’Est. Il n’a guère tenu à voyager que sur le Rhin. C’est là seulement qu’il a redoublé ses voyages. Venu à Strasbourg en 1839, il remonta le fleuve jusqu’en Suisse ; en 1840, il explora pendant plus de deux mois toute la région de Cologne à Mayence. N’y revint-il pas sous l’Empire ! Après 1871, il va sur la Moselle à Thionville pour honorer le nom de son père, défenseur de cette forteresse. A plusieurs reprises, le vieux poêle s’attarde dans la petite ville mosellane de Wianden, toute enveloppée des légendes de l’Eifel. Et toujours prenant des notes d’écrivain et de peintre. Voyez ses dessins : ils sont quasi tous consacrés à une Rhénanie médiévale ou actuelle. Écoutez sa politique extérieure : elle est toute fondée sur une théorie rhénane. Quand il veut prendre rang de ministrable et fournir ses titres politiques, c’est la politique du Rhin qu’il expose. Il s’est préoccupé longuement des rapports de la France, et de l’Allemagne. En 1870, sa déception fut grande de trouver une Allemagne unifiée, ne laissant plus de place à un équilibre rhénan ; en 1871, il s’associe comme Lorrain dépossédé à la protestation de Bordeaux.

Allons plus profondément. Quand il cède au plaisir de se peindre, il se peint en chevalier du Rhin : Eviradnus est son portrait moral. Quand il cède plus obscurément à son imagination, et qu’il se choisit les ancêtres dont il eût aimé descendre, (audacieuse et charmante adoption d’un génie qui se cherche des pères de son goût), il se réclame des seigneurs du Rhin. Ce sont là ses parents d’élection. Quand il se donne une mission, c’est dans son burg de Guernesey de tenir tête, fût-il seul, à l’Empereur. Enfin au terme de ses œuvres et de ses songeries, regardez-le, le vieux poète aux cheveux blancs, assis à son banc du Sénat, c’est le Burgrave de la démocratie.

Les affinités naturelles de son esprit l’ont amené à comprendre le vrai caractère de l’imagination rhénane. Il a discerné qu’elle n’engendrait pas de divinités diffuses et de forces naturelles impitoyables. Il est entré de plain-pied dans l’intelligence des personnages historiques chers à ces régions. La tombe de Charlemagne à Aix-la-Chapelle, la gloire populaire de Napoléon sur le Rhin, l’héroïsme de Roland et des preux n’ont pas eu de meilleur répondant. Les burgs écroulés lui ont rappelé beaucoup moins les barons pillards et les noires puissances féodales que les chevaliers vengeurs du droit et les princes-évêques administrateurs de fiefs. C’est aux cantons de la vieille Grèce qu’il compare la Rhénanie, et les Burgraves lui paraissent des Hercules et des Thésées exterminateurs de monstres. Virgile chante dans sa mémoire, tandis qu’il remonte le fleuve. Rien du Walhalla dans son œuvre rhénane, rien non plus de la trouble figuration qui peut hanter les cauchemars de l’Elbe ou de l’Oder. A l’encontre de Grimm qui veut introduire par force dans la légende rhénane les héros de l’Edda Scandinave et les divinités barbares du Nord, il y élargit d’instinct la place des héros civilisateurs, depuis les constructeurs romains, les apôtres chrétiens, les grands princes mérovingiens et carlovingiens, les bons chevaliers, jusqu’à Napoléon.

Une bataille s’est livrée sur le Rhin, bataille toute pacifique et dont bien peu ont perçu les échos, entre le lorrain Hugo et le hessois Grimm. Le savant avait pour lui tout l’appareil et tout le prestige de l’érudition allemande, et bien téméraire aurait été l’audacieux qui eût voulu ébranler son imposante construction, élevée à la dignité de temple national. Mais le poète français allait au fond de la vérité rhénane. Son livre à peine paru était traduit et les guides allemands d’aujourd’hui, tel le guide de Hölscher, le citent encore par longs passages.

Il pouvait donc sembler que dans cette lutte inconsciente, qui continue de se poursuivre au champ clos de la Rhénanie entre les constructions de Grimm et les intuitions de Hugo, celui-ci dut triompher, puisqu’il avait pour lui des affinités profondes et un immense génie. C’était ne pas tenir compte des mouvements de races dont les Grimm et les Hugo ne sont que les drapeaux et les guides. Sur le fleuve où viennent toujours se heurter les deux grands antagonismes de l’Europe, un autre prestige, appuyé celui-là sur la victoire des armées prussiennes et allemandes, allait l’emporter pendant toute la fin du XIXe siècle.

Richard Wagner a jeté dans le Rhin l’anneau des Niebelungen, et les ondines ont chanté pour Siegfried le chant des éléments, la mélopée des mythologies nordiques. En donnant ce titre : l’Or du Rhin, à la première pièce de sa Tétralogie, Wagner veut proclamer que la Mythologie germanique est installée sur le Rhin, comme si elle y avait été éternellement chez elle. Goethe avait sur les Niebelungen des idées à la Bédier ; il les concevait comme les héros d’un itinéraire. Ils viennent de conquérir leur poste le plus occidental. Après les victoires de Sedan et de Bayreuth, la Rhénanie s’ouvre au cortège triomphal d’Odin et de Freya. C’est l’écroulement du Panthéon rhénan et de tout ce qui s’y trouvait adossé et vivifié. La partie semble gagnée au bénéfice des Alberich et des Fafner. L’assombrissement du Rhin et son annexion à la Mythologie du Walhalla sont accomplis.

Et pourtant la vue du poète français conserve sa valeur ! Ce qu’il a défini reste vrai ; sous l’alluvion du génie d’outre-Rhin subsistent les dieux en exil de la Rhénanie ; les figures des musées de Trêves et de Cologne, le peuple des saints et des preux, toutes les formes bienfaisantes que l’imagination rhénane n’a pas cessé d’accueillir attendent avec persistance l’heure propice. Quel symbole émouvant que ces grands albums, où, en pleine guerre, le commandant Espérandieu a rassemblé et publié tout ce qui subsiste d’images des dieux, des héros et des simples mortels de l’époque gallo-romaine dans la Gaule Belgique ! [7] On dirait un livre de mobilisation. Les voilà tous rassemblés, ces ancêtres, pour chasser à nouveau dans leurs brumes les divinités qu’un flot trouble apporta.

C’est à ce retour du sort que nous commençons d’assister. Une nouvelle phase de la tragédie du monde est ouverte, par la défaite de la Prusse, sur le fleuve où, depuis des siècles, les esprits du Nord et du Midi s’affrontent. La France est prête à rendre au vieux Génie du Rhin ses titres de civilisation et à l’aider à résister aux invasions de la propagande germanique. L’heure nous propose une tâche, et l’enquête que nous venons d’essayer nous engage dans le bon chemin. Elle nous a fait connaître l’utile action, au cours du XIXe siècle, de nos administrateurs, de nos poètes et de nos savants. Mais, pour les continuer, il nous faut saisir le problème dans sa réalité présente et employer des méthodes immédiates précises. Notre vieille Société d’archéologie française, qui, hier, tenait son congrès à Metz, pourra utilement renouer ses relations presque centenaires avec les Sociétés savantes, les historiens et les mythographes de la rive gauche. Pour mener le combat contre les hiérophantes de la Mythologie envahissante du Nord, l’école des légendaires alsaciens saura développer ses traditions de science exacte et lumineuse. Et surtout il nous faudra, écrivains ou professeurs, encourager les dévouements locaux à la légende et à l’histoire, et organiser l’effort patient des obscurs chercheurs des villages et des villes du Rhin.

Que les divinités du Walhalla retournent dans les pays où elles sont chez elles et qu’à nouveau elles laissent le champ libre aux figures indigènes, que la fantaisie rhénane avait fait sortir de sa vie, de son rêve, de ses aspirations les plus sûres !

Messieurs, aujourd’hui, nous venons d’étudier dans le folk-lore du Rhin et dans des survivances aussi fragmentaires que les burgs ruinés, les incarnations profondes, mais non quotidiennes, de l’esprit rhénan. Nous avions le devoir de manier la baguette de coudrier au-dessus de ces sources cachées. Ces formes primitives des sensibilités ne sont jamais mortes, mais sommeillantes. Dans la leçon prochaine, nous nous tournerons vers des activités plus apparentes, en abordant l’organisation religieuse rhénane et particulièrement l’aide que la France lui a donnée.


MAURICE BARRES.


  1. Copyright by Maurice Barrès, 1921.
  2. Copyright by Maurice Barrès, 1921.
  3. Voyez la Revue du 13 décembre 1920.
  4. Jean Bon parle du passé en homme fort renseigné dans son discours du 16 germinal, an XII, à la première séance publique de la Société des Sciences et Arts de Mayence, » et dans son discours du 7 frimaire, an XII, prononcé à l’occasion de l’ouverture du lycée. (Note communiquée par M. Lévy- Schneider.)
  5. Dès 1808, la Société adresse une circulaire à tous ses correspondants pour qu’ils l’aident à recueillir les souvenirs dispersés de l’histoire de Trêves, et tout le long du dix-neuvième siècle, elle poursuivra son œuvre de fouilles, de recherches et de protection. Dans le premier moment, son membre le plus actif fut Wyttenbach, professeur au lycée impérial et bibliothécaire de la ville.
  6. Voici la légende primitive (d’un caractère que l’on pourrait dire dorien) : les deux frères ennemis habitant deux châteaux voisins, près de Boppard, sur le Rhin. Leur sœur a fondé un monastère non loin de là et s’y est retirée. Après s’être querellés et avoir dissipé chacun leur fortune, les deux frères se réconcilient et vont ensemble chasser. Le premier levé réveille l’autre en lançant une flèche contre le volet de sa fenêtre. Il arriva qu’un jour l’un des frères ouvrit le volet au moment où l’autre tirait et fut tué. Le meurtrier partit à la croisade.
  7. Je crois qu’un tel recueil, créé dans un tel moment, aucun intellectuel rhénan ne pourra le feuilleter sans émotion.