Le Génie du Rhin/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Le génie du Rhin
Cours libre professé à l’Université de Strasbourg [1]

Maurice Barrès


Le génie du Rhin
Cours libre professé à l’Université de Strasbourg [2]


III. L’HISTOIRE DU CŒUR CHARITABLE RHÉNAN [3]


Le Rhin, c’est toujours la rue aux Prêtres. Les romantiques français ne s’en doutent pas. Dans le même moment qu’ils s’enthousiasment pour les légendes et l’histoire dans les ruines, ils ignorent la vie religieuse du fleuve. Victor Hugo, d’un mot facile, déclare : « A Mayence, il n’y a plus de Grand Electeur ; il n’y a plus que l’évêque… » Mais cet évêque, demain, sera Mgr Ketteler ! Hugo ne distingue pas de quel puissant mouvement religieux s’anime toute la vallée du Rhin.

Méconnaissance, erreur, où nul de nous ne peut demeurer aujourd’hui. Il n’est que d’ouvrir des statistiques. Aux dernières élections de l’Assemblée nationale, les trois quarts des voix ont été aux catholiques. Leurs organisations, professionnelles ou charitables, groupent plus de deux millions d’artisans, d’ouvriers et d’employés. Aux jours de congrès diocésains, d’immenses réunions populaires se tiennent dans toutes les grandes salles disponibles, et des centaines de sociétés défilent en cortège, bannière en tête, pendant des heures, sous le balcon de l’archevêché. Aux jours de pèlerinages, des milliers de fidèles accourent aux chapelles d’Oggersheim (Palatinat), de Kevelaer (près de la frontière hollandaise), de Saint-Roch (près de Bingen) ; de Diebourg (diocèse de Mayence), pour entendre les grands prédicateurs. Le mouvement déborde cette vallée du Rhin, s’étend sur la Silésie, la Westphalie et la Bavière, mais c’est ici qu’il étale son maximum de puissance. Nulle part ailleurs, en Allemagne, le catholicisme n’est ainsi porté par l’ardent dévouement des masses populaires.

Cette vie religieuse agissante, maintes fois, de l’aveu des historiens allemands, elle a été aidée par une vague venue de France ; mais entre ses riches et multiples épanchements, il faut que nous acceptions de nous limiter et que nous fassions un choix. Nous ne parlerons ni des cathédrales du Rhin, ni de ses pèlerinages ni de ses grands prélats, ni du puissant parti du Centre : nous irons tout droit au sanctuaire de la ferveur. Forcés de nous en tenir à l’essentiel, nous choisissons ce qu’il y a de plus significatif et de plus profond dans la religion rhénane : les multiples manifestations de son activité charitable Dans notre précédente leçon, nous venons de voir la Rhénanie ouvrir ses forces dans ses rêves ; maintenant, nous l’allons voir les développer dans des œuvres exemplaires. La charité chrétienne sur le Rhin, voilà le second volet de mon triptyque.

Après nous être fait une idée du trésor amassé par l’imagination rhénane, nous nous mettons à la recherche de quelque chose de plus intérieur et de plus profond. Après le légendaire du Rhin, le livre d’or de sa charité.

Ici nous touchons à son esprit religieux de dévouement et de sacrifice, nous cherchons à connaître son cœur.

Un grand sujet humain, un sujet auquel aucun homme ne peut être indifférent, mais spécialement émouvant pour un Français, car je vais raconter l’époque où le cœur de la Rhénanie s’est ouvert aux influences de la France la plus généreuse : aux sollicitudes de nos administrateurs héritiers des philosophes du XVIIIe siècle, et aussi à l’activité de nos Sœurs de charité.

Cette histoire du cœur charitable rhénan, nous la chercherons dans des petites villes, le plus souvent dans des petits cénacles, presque secrets. Nous y recueillerons d’humbles faits qui originairement ne semblaient pas devoir être retenus par l’histoire. Mais pourquoi donc négligerait-elle de savoir comment agirent des bourgeois, des jeunes dames distinguées et d’humbles prêtres campagnards ? C’est un de nos meilleurs administrateurs sur le Rhin qui disait, un jour, à Coblence, que « pour connaître l’esprit public d’un pays, il ne faut pas se préoccuper essentiellement des propos qu’on y recueille. Seuls les faits importent, ils sont le langage des peuples. » Les menus faits innombrables que j’apporte sont le langage d’un petit monde d’autrefois, de vieilles villes aujourd’hui submergées par le monde germanique d’outre-Rhin. Je crois que nous tirerons de ces documents des lumières dans bien des directions. Un caractère vrai de ces Rhénans, c’est là, dans leurs plus saintes occupations d’hommes et de femmes, que nous pouvons le mieux le distinguer.

Le Rhénan catholique est préoccupé d’accomplir de la bonne besogne, en servant Dieu et pour servir Dieu. Il a des aptitudes, de dévouement, une application voulue de la vie religieuse à la vie pratique. C’est le résultat de ses malheurs, de son histoire agitée, de ses expériences multiples. Enfin, quelle qu’en soit l’origine, c’est sa nature : il a des disponibilités de dévouement. Or, tout cela fut mis en forme par la France.

Je vous le dis avec cette force et cette netteté, parce que c’est l’argument de ma leçon, mais je ne vous demande pas de me croire sur parole, et je vais vous soumettre les preuves qui m’ont moi-même convaincu. Nous verrons tous ces Rhénans qu’enthousiasment l’arrivée des sœurs françaises de Saint-Charles ou bien les initiatives des Lezay-Marnesia et des Jean Bon Saint-André, dans leurs petites préfectures ; nous verrons nos fonctionnaires rassemblant ces bourgeois et leur enseignant la pratique de la bienfaisance. Nous montrerons le rôle conducteur que nous avons tenu, et l’inquiétude de ces Rhénans qui, après le départ des préfets napoléoniens, multiplient leurs démarches en France pour y chercher des méthodes et des guides.

La charité a été organisée sur le Rhin par le gouvernement impérial français, avec des collaborations indigènes et avec le concours des ordres religieux français. C’est un beau chapitre, en apparence austère et même maussade, mais qui contient une poésie profonde. Si je ne suis pas sûr de la dégager, je suis sûr d’en tirer un enseignement utile. Le Rhin est un grand pays catholique. En prouvant que son catholicisme s’est enrichi et humanisé, chaque fois qu’il demandait des directions à la France, j’aurai orienté là-bas des esprits graves et sérieux à réfléchir sur l’appui français, et j’aurai développé chez nous d’idée d’un rôle à reprendre.

Je vous demande que vous me permettiez de vous donner des documents, et d’abord je tiens à bien marquer les temps ; c’est de cette manière que cette histoire de la charité sur le Rhin fournira son enseignement. Il faut connaître toute la marche, les avances et les reculs d’une initiative qui vient de la France. Qu’est-ce que nous voulons de ce cours ? De l’agrément littéraire ? La matière peut en fournir, si elle est traitée avec simplicité et vérité, et accueillie avec sympathie. Mais nous cherchons avant tout un sentiment net, une vue éclairée de nos rapports avec la Rhénanie. Il faut donc ranger et échelonner selon leur succession exacte tous ces faits, qui recevront de cet ordre leur sens et leur vie. Nous allons étudier la charité rhénane du temps des préfets, — puis après les préfets jusqu’en 1848, — et enfin de 1848 à 1870, — pour conclure après 1870.

Du temps des préfets français. — C’est de Trêves, la vieille ville romaine, alors capitale du département de la Sarre, que va partir tout le mouvement. Au lendemain des troubles et des guerres révolutionnaires, le nombre des pauvres s’y était considérablement accru. Deux mille, affirme une statistique de l’époque. Chiffre énorme, pour une population qui n’était alors que de neuf mille âmes.

Un bureau de bienfaisance fut organisé le 7 avril 1798 par l’administration française, qui lui donna un budget particulier et lui assura des ressources ; Organisation si solide que, par la suite, il n’y eut pas à la changer. C’est ce que dit Kentenich à la page 775 de son Histoire de Trêves, et il ajoute : « Sans cet héritage de l’époque française, les habitants de Trêves se seraient trouvés en présence de grosses difficultés… » Voilà trois ligues qui nous dispensent de plus d’explications et que je me borne à enregistrer, avec l’assurance qu’aucun auditeur ne manquera d’en faire des réflexions.

Le 9 octobre 1804, Napoléon vint à Trêves. Il examina la situation, et ce bureau de bienfaisance ne lui suffit pas. Du son palais impérial, sur place, immédiatement, il décrète que Trêves disposera des bâtiments du couvent Saint-Irmin situé au bord de la Moselle, ainsi que des jardins qui l’entourent, pour y recevoir les différents hôpitaux dispersés à travers la ville. Il y aura là 150 lits, dont 50 pour les pauvres et 100 pour les soldats. Mais comment seront-il desservis ? On se tourne vers la Lorraine voisine. Monseigneur Mannay, évêque de Trêves, un Alsacien, demande aux sœurs de Saint-Charles, à Nancy, que huit d’entre elles descendent la Moselle. Les négociations furent longues. Enfin le 1er avril 1811, ces religieuses arrivent à l’hôpital de Trêves. Les premières sur le Rhin ! C’est une date mémorable dans l’histoire de la charité rhénane. L’étincelle a jailli ; le foyer de charité française, une fois allumé, va répandre sa chaleur et peu à peu ses flammes, à travers toute la Rhénanie L’administration impériale ne pourra achever son œuvre qu’à Trêves, mais Trêves servira de modèle à toutes les œuvres rhénanes. C’est à juste titre que dans la salle d’honneur de l’hôpital Saint-Irmin, aujourd’hui encore, préside le portrait de Napoléon Ier.

Les préfets impériaux, dans toute la Rhénanie, sont étroitement accordés avec la pensée du maître.

A Coblence, il y a Lezay-Marnesia. C’est un Lorrain, qu’on a bien connu à Strasbourg, où sa statue maintient sa mémoire. Par sa sensibilité, il appartient profondément aux pays mosellan et rhénan de cette époque. Un des premiers admirateurs de Schiller, dont il avait traduit le Don Carlos, il renseigna Mme de Staël sur l’Allemagne. On entre mal dans son état d’esprit, si l’on ignore son amitié pour le fameux pasteur Oberlin et pour la mystique Mme de Krudener. Ce dont un tel homme fut capable, quand les bourgeois du département de Rhin et Moselle voulurent satisfaire leur cœur, comment il les encouragea et les guida, vous l’imaginez, et d’ailleurs tous les historiens rhénans lui donnent leur témoignage. L’annaliste de Coblence, Wegeler, écrit qu’il était « entouré du respect et de l’estime de tous, » et admire « la sagesse et la bienveillance de ses interventions ; » le poète Clément Brentano enregistre que « la population l’aimait pour son souci de servir le bien public, pour sa bienveillance toute paternelle à l’égard de ses administrés, pour son abord facile, et qu’il a mérité par son œuvre l’éternelle reconnaissance des pauvres et des amis des pauvres. » Lezay-Marnesia obtint de Napoléon pour la ville de Coblence les bâtiments de l’ancien couvent des Franciscaines, à charge d’y fonder un hôpital, qui fut ouvert aux pauvres le 9 novembre 1805. On eût voulu comme à Trêves des sœurs nancéiennes de Saint-Charles ; faute d’en pouvoir trouver, il fallut assurer le service par un personnel à gages.

À Aix-la-Chapelle, dès son entrée en fonctions, le préfet du département de la Roër, M. Mechin, organisa un bureau de bienfaisance, dont tirent partie les personnalités les plus marquantes de la ville, Schervier, Reumont, etc. Un Rhénan, le conseiller de préfecture Jacobi, en fut l’âme. En 1803, le bureau de bienfaisance obtint de Napoléon le couvent des Carmélites pour y créer un hôpital et une maison de retraite à l’usage des pauvres. L’impératrice Joséphine dota l’institution et permit qu’elle portât son nom. L’Institution Joséphine eut bientôt huit cents pensionnaires et un budget de quatre-vingt-dix mille, francs. Mais là encore, avec un grand regret, on dut se passer des sœurs de Saint-Charles.

À la ville de Sarrelouis (qui faisait alors partie du département de la Moselle), par un décret du 14 juillet 1812, daté de Vilna, Napoléon donna les bâtiments de l’ancien hôpital militaire, à charge d’y fonder un hôpital civil. Le décret impérial précise que le soin des malades doit y être assuré par les sœurs de charité de Nancy. Plus heureuse que Coblence et qu’Aix-la-Chapelle, Sarrelouis obtint de Nancy cinq sœurs de Saint-Charles, qui soignèrent les malades, en même temps qu’elles dirigeaient l’école et assistaient les pauvres à domicile.

Voilà l’œuvre de nos administrateurs, fils du XVIIIe siècle. Et qu’est-ce donc que ces religieuses de l’ordre de Saint-Charles, si désirées de ces villes rhénanes, où elles apportent le talent d’organisation et l’expérience indispensables pour des œuvres aussi importantes de charité ?

On les connaît bien chez nous depuis le XVIIe siècle. Leur ordre a été fondé à Nancy en 1652, sous le patronage des ducs de Lorraine et sur le modèle donné à Paris par Vincent de Paul. Leur nom leur vient de l’hôpital Saint-Charles Borromée de Nancy. Elles se consacrent aux soins des malades et des aliénés, à l’instruction des orphelins et des enfants pauvres, à l’assistance des indigents. J’ajoute qu’elles nous ont couverts de gloire durant la dernière guerre, car sœur Julie, de Gerbéviller, et sœur Louise, de Nancy, appartiennent à cette congrégation et disent qu’elles n’ont rien fait que ce qu’ont fait toujours, à toutes les époques, les autres sœurs de leur ordre. Ce qu’on sait moins et que nous apprendrons, à mesure que je dépouillerai mes notes, c’est qu’elles ont servi de congrégation type sur la rive gauche du Rhin.

De ces créations de la France je ne vous apporte qu’une esquisse sommaire. C’est aux Rhénans que vous pouvez en demander l’exposé abondant et enthousiaste. Il mérite qu’on le mette en valeur chez nous, le livre que le poète rhénan de Coblence et de Francfort, Clément Brentano, écrivit en 1832 pour célébrer l’œuvre de la charité française. Brentano déteste Napoléon, et pourtant avec émerveillement il le montre qui convoque les sœurs de charité dans son palais impérial et qui signe des champs de bataille lointains toute une série de décrets, pour leur confier la direction des hôtels-Dieu et des asiles. Je vous donne le titre de ce vieil ouvrage à la fois romanesque et minutieusement renseigné : Les sœurs de charité dans leurs œuvres d’assistance des pauvres et des malades, avec un rapport sur l’hôpital civil de Coblence, par Clément Brentano, à Mayence, chez le libraire Kircheim. Le poète romantique a mis le doigt sur ce qui est la marque du génie constructeur ; il signale chez le chef des Français l’instinct de vérité, le sens de la réalité. « Aussi étrange que cela paraisse, dit-il, de vouloir organiser des congrégations de sœurs garde-malades sur des champs de bataille, Napoléon accomplit pourtant des choses réelles, et qui par la suite ne cessèrent pas d’être efficaces. »

De telles paroles, si modérées et si pleines, et paroles d’un adversaire, n’ont besoin d’aucun commentaire.

Après l’époque française et jusqu’en 1848. — Les préfets impériaux ont bien employé leur temps, mais leur temps fut court. En 1815, les voilà partis. Cela suscite d’infinies réflexions qui ne sont pas ici notre affaire. Notre affaire, dans cette éclipse de la France, c’est, de savoir ce qui va maintenant advenir de cet instinct de charité, de ces disponibilités de cœur qu’il y a dans le pays rhénan, et si les germes laissés par nous ne vont pas être immédiatement étouffés. Question que nous n’éclairerons par aucune polémique, mais seulement par des faits bien mis en ordre.

Une chose est certaine, c’est qu’on ne peut pas compter sur l’État prussien pour tenir, dans cet ordre de la charité, le rôle que, s’était donné l’État français. Tous ces grands préfets napoléoniens fournissaient à la bonne volonté du cœur charitable rhénan l’appoint de l’autorité publique, un cadre, des subventions, de bonnes finances, et ce ne sera pas dans la ligne de conduite des fonctionnaires que le roi de Prusse vient d’amener de Brandebourg et de Poméranie.

On le voit tout net dès cette terrible année 1817, où la disette affame le pays. Plus de Lezay-Marnesia, plus de Jean Bon Saint-André. Eh bien ! les villes du Rhin feront de leur mieux, et le feront à la manière française. Comment un Joseph Goerres qui, hier, fulminait si furieusement contre la présence des Français, accepterait-il de s’abstenir où ceux-ci eussent agi ? Comment se résoudrait-il à ne pouvoir pas remplacer ce qu’il a si puissamment contribué à détruire ? A la manière d’un préfet impérial, bien qu’il ne soit qu’un simple particulier, il prend l’initiative de constituer un comité de secours avec deux prêtres de Coblence, Albrecht et Milz, et rédige des appels. Vous pouvez les lire au tome III de ses Œuvres complètes. Et dans le cinquième de ces appels, nul doute que vous ne distinguiez avec plaisir cette phrase : « Trêves, une ville célèbre dans tous les pays du Rhin pour ses institutions de charité modèle. » C’est un hommage véridique à ces Français qu’il déteste. Les Français n’ont pu tout faire pour les œuvres de charité sur le Rhin, mais du moins ils ont créé dans Trêves un modèle que Goerres ne perd pas de vue. Comment suppléera-t-il aux ressources que les administrateurs prussiens ne lui donnent pas ? Une personne charitable de Neuwied lui apporte quelque argent avec lequel il organise une loterie…

Voulez-vous entendre la liste des lots ? Elle aide a comprendre dans quelle atmosphère de petite ville et dans quelle innocence de vie tout cela se passa. « Vingt carolins d’or, un télescope anglais, une montre en or, un microscope de Nuremberg, un vieux pistolet, une balance pour le grain, une tête de pipe, un pot à tabac en étain, une barbe d’Indien de l’Amérique du Nord, des anneaux d’argent pour les oreilles et pour le nez, deux paires de souliers, une ceinture, une blague à tabac, un coquillage géant de la Mer Morte, une molaire de mammouth, dont on offrit neuf guinées en Angleterre… » Je crois regarder avec émerveillement ces curiosités bien exposées à la vitrine de quelque commerçant de la grand rue. Il y a dans cette société de Coblence, auprès de Joseph Goerres et de Clément Brentano, un homme tout à fait remarquable, énergique, opiniâtre, infatigable, le conseiller municipal Hermann Joseph Dietz, un fabricant de quincaillerie. Puisqu’il est l’ami de Goerres et de Brentano, je dois le croire l’ennemi des Français, mais venu à la vie en 1782, il s’est formé à notre école. C’est lui qui va continuer, aussi bien qu’il pourra, l’œuvre de Lezay-Marnesia. On l’appellera plus tard « le père des pauvres. » Et pour commencer, le voilà trésorier du Comité de secours de 1817, et qui clôt ses opérations, sa loterie, ses quêtes, ses distributions de secours par un excédent de soixante mille francs. Que faire de cette somme ? Les bâtiments de l’abbaye de Maria Laach sont inoccupés. Goerres se rappelle que Napoléon a donné à la ville de Trêves le couvent de Saint-Irmin pour y fonder un hôpital de pauvres, et le couvent des Augustins pour un asile de refuge ; à la ville de Coblence, l’ancien couvent de Franciscains pour un hôpital des pauvres ; à la ville de Sarrelouis les bâtiments de l’ancien hôpital militaire pour un hôpital civil ; à la ville d’Aix-la-Chapelle le couvent des Carmélites pour un hôpital civil et une maison de pauvres. Il sollicite du roi de Prusse qu’il lui permette d’installer à Maria Laach une école d’arts et métiers pour orphelins. Ce local que Napoléon eût donné et doté, Goerres et Dietz obtiennent de le louer, et tout de suite y installent quinze petits orphelins.

Réjouissons-nous, la pensée de nos philanthropes français continue de vivre sur le Rhin, et dans le même temps la pensée de nos religieuses de Saint-Charles se propage. Il n’y a pas loin de Trêves à Coblence, au fil de la Moselle. Les dames de Coblence ont vu ce que faisaient les religieuses à Trêves. A leur exemple, elles forment une association. Dietz est leur secrétaire. Leur première idée a été de combattre la disette ; ce mauvais temps passé, elles demeurent constituées au service des pauvres : l’exemple de nos Françaises de Trêves leur enseigne comment instruire, consoler et soulager les malheureux. Elles fondent une école gratuite pour les petites filles sans ressources. Celles-ci porteront une robe à raies grises et la coiffure ronde des paysannes de la Moselle. On a choisi ce costume populaire afin de maintenir chez ces enfants « le goût des anciennes mœurs, » et pour les « détourner des nouveautés de la mode. » Je recueille cet humble détail, parce qu’il s’harmonise avec ce que nous avons vu du goût des Rhénans pour leur passé, leurs légendes, leurs vieilles chansons. L’instinct du folk-lore et celui de la charité vont de concert à cette époque dans ces milieux cultivés. Mais comment s’assurer des ressources ? Les dames de Coblence recourent à un Institut de musique populaire que le bon Lezay-Marnesia a fondé précisément avec le souci d’y faire donner des séances de charité. En 1819, leur école abrite trente élèves ; en 1830, déjà cent quatre-vingts.

Ainsi nous voilà rassurés. Les Français ne sont pas passés inutilement et pour être oubliés. Ils ont laissé de la France derrière eux. Ils ont laissé des bâtiments, et dans ces bâtiments un personnel et des modèles. Mieux que des institutions, un esprit exemplaire. Ces associations de bourgeois et de dames prolongent et multiplient l’activité de nos administrateurs et de nos religieuses. Et faites attention à quelque chose d’encore invisible et de quasi souterrain : de jeunes âmes germent dans le sillon que notre passage a tracé.

Regardez à Mayence le séminaire français qu’a fondé sous l’Empire l’évêque strasbourgeois Colmar. C’est une bonne maison, nullement réservée aux seuls jeunes gens qui se destinent au sacerdoce. A qui veut la recevoir, on y donne l’instruction selon les méthodes françaises, comme au lycée napoléonien, avec une distribution des prix solennelle à la fin de l’année scolaire. Un collège bien pareil aux nôtres. Or, je vois là un jeune garçon, un nommé Geissel, fils d’un vigneron du Palatinat ; j’y vois un autre élève, Adam François Lennig, fils d’un commerçant mayençais. Deux enfants d’élite que nous retrouverons, celui-ci vicaire général de Mayence, celui-là cardinal, archevêque de Cologne ; et ils favoriseront les œuvres religieuses françaises, sans arrière-pensée politique, simplement parce que leur première formation les a disposés à être à l’aise dans le catholicisme français.

Et regardez encore, à Aix-la-Chapelle, ce pensionnat de jeunes filles, l’institution de Saint-Léonard, que l’administration napoléonienne a fondée sur le modèle des couvents français. Ce n’est qu’une bonne maison entourée d’un grand jardin et accotée d’une église ; mais d’une physionomie morale hors de pair. Il n’y a pas de pensionnat aussi célèbre dans toute la contrée. Internes ou externes, toute la bourgeoisie d’Aix y envoie ses filles pour qu’elles y reçoivent une éducation à la française. C’est une multiplication merveilleuse. Nous allons retrouver plusieurs de ces enfants dans la vie : Sibylle Merlo, les deux sœurs Clara et Netta Fey, les deux sœurs Claire et Françoise Schervier, qui toutes cinq fonderont plus tard des congrégations religieuses, et puis Anna de Lommessen qui entrera dans l’ordre du Sacré-Cœur et se retirera en France. Un petit monde, où il y a l’esprit de la France, et encore du sang de France. Les deux jeunes demoiselles Schervier sont des demi-Françaises, par leur mère, une demoiselle Migeon, dont le père possédait une fabrique d’épingles à Charleville. Françoise, la cadette, écrit dans ses Mémoires : « Elevées à la manière française, nous ne pouvions, ma sœur et moi, sortir que très rarement, si ce n’est pour aller à l’église ou à l’école, et toujours accompagnées de nos parents ou d’une gouvernante wallonne. Même la fréquentation de nos amies ne nous fut permise que sous l’œil de nos parents. Notre mère, comme notre gouvernante, ne connaissait pas un mot d’allemand et ne nous parlait qu’en français. Lorsqu’elles voulaient s’adresser aux domestiques allemands, c’était moi qui servais d’interprète… »

Toutes ces jeunes filles, dans ce passé déjà recouvert d’obscurité, brillent comme des étincelles de la vie française. Ce n’est pas assez de les nommer ; il y aurait bien des traits à recueillir autour d’elles, et c’est une tâche qui pourrait tenter un jeune historien du Rhin. On voudrait se tenir avec ces jeunes filles dans leur pensionnat et s’assurer des confidences qui doivent encore demeurer dans leur famille. On voudrait surtout les suivre dans leurs actions qui respirent la piété et la simplicité, et voir comment cette éducation, au bout de peu d’années, donna des fruits dans le pays. A Saint-Léonard on apprenait le secret venu de Trêves, le secret des religieuses françaises.

Un des premiers effets de cette éducation fut l’éclosion de petites confréries, toutes pareilles à des ordres religieux, où les jeunes damés rhénanes répétaient les exemples des sœurs de Saint-Charles. En voici de tous côtés, à Cologne, à Trêves, à Aix-la-Chapelle. Quel charmant roman que celui de Sibylle Merlo, quand, à peine sortie de l’institution Saint-Léonard et rentrée dans sa maison de famille, à Cologne, elle y appelle une de ses institutrices de la veille, Louise Hensel, et, ainsi aidée, constitue avec ses parents et ses amis un petit groupe charitable ! On se réunit chaque vendredi, tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre, à tour de rôle. C’est un cercle pieux et un ouvroir. Ces dames cousent avec zèle pour les pauvres, de deux à sept heures du soir, ne s’interrompant que pour des lectures ou des méditations. Toute personne qui manque à la réunion sans motif valable ou qui arrive en retard, doit payer une amende au profit de la caisse des pauvres. Le samedi après-midi, visite aux infirmes et aux malades. Ce sont là des tableaux de mœurs bourgeoises, de mœurs toutes modestes. Dans leur cénacle, ces dames soufflent sur le tison de la veille, et cherchent à ranimer et à étendre les charbons de la charité française.

Sur le même type, un autre cercle existe à Trêves. Les dames de Trêves ont vu à l’œuvre au milieu d’elles les sœurs de Saint-Charles. Comment leur vint l’idée de les imiter, on le distinguera si l’on veut lire ce qu’en raconte, en 1840, un vieux bourgeois de la ville, qui a connu l’époque française et dont la chronique subsiste dans le Philanthrope de Trêves. Le vieux bourgeois célèbre la vie paisible des sœurs du fameux hôpital qui, dit-il, « n’a pas son pareil dans toute la vallée du Rhin, et si beau que nul étranger ne peut quitter la ville sans l’avoir visité. » Le portrait qu’il trace d’elles garde après cent années sa fraîcheur : « Toute la personne de ces servantes de Dieu exprime le repos de l’âme, la satisfaction que leur cause leur sort, la conscience d’être des membres utiles de la société. Nul ne les a jamais entendues se plaindre de leur destin. Qu’on interroge les dames qui visitent ces maisons de la détresse, qu’on leur demande si elles ne considèrent pas ces sœurs de charité comme des êtres humains infiniment heureux et si elles n’envient pas leur sort. » Les dames de Trêves se mettent à cette école de la bienfaisance et du bonheur. Ce que les sœurs de charité accomplissent en grand, elles travaillent à le compléter par leur association, charitable, en visitant les femmes en couches et les pauvres honteux, « de jolis travaux exécutés par de jolies mains servent d’amorce pour exciter la charité populaire, et des tombolas organisées périodiquement fournissent à l’Association les moyens d’accomplir son œuvre… » Ainsi sommes-nous renseignés, à travers de vieux compliments fanés, sur l’application des dames Tréviroises à suivre leurs modèles français.

A Aix-la-Chapelle même, les anciennes élèves de Saint-Léonard ont constitué plus d’un cénacle. En 1843, des dames et des jeunes filles y forment, sous la direction de Clara Foy, une petite société avec des règles précises, empruntées toujours aux sœurs de Saint-Charles. Elias habitent ensemble et se consacrent à l’éducation des jeunes filles abandonnées. Deux ans plus tard, cinq autres dames de la même ville se groupent autour de Françoise Schervier pour mener une vie commune dans une petite maison pauvre des faubourgs. Aux œuvres de bienfaisance et aux soins des malades, elles joignent l’assistance des femmes dévoyées. Et déjà voici qu’elles peuvent hospitaliser une trentaine de ces malheureuses.

Ces dames rhénanes de Cologne, de Trêves, d’Aix-la-Chapelle étaient des personnes de vraie dévotion, qui vivaient en communauté, dans l’ombre, à l’imitation des sœurs de Saint-Charles, et pourtant leur piété était bien à elles, d’un caractère romanesque, fort étranger à celles qui leur servaient de modèle. Unir la poésie à la religion, vivre une sorte de petit poème, tel était le plan de ces mystiques du Rhin. Elles cédaient à leur penchant romantique, tout en se dévouant à la pauvreté des humbles. Au milieu de toutes sortes de soins d’ordre élémentaire et d’utilité, elles cultivaient des pensées douces, nuancées, sans trop d’éclat, pleines d’impressions tendres. La piété dans tous ces foyers de la charité rhénane a un caractère particulier et charmant. C’est un mélange de mysticisme et de raison, pas un mysticisme d’hôpital ni de cloître, un mysticisme joyeux, sensible aux charmes de la nature, des arts et de l’amitié. Elles suivent un roman idéal, accomplissent tout un rêve.

L’inconvénient, c’est peut-être que ce dévouement laïque manque d’esprit de suite. Quels grands efforts pour de petits effets ! Que d’idées et d’essais avortés ! Ces groupements de dames, dans les villes du Rhin, sont un épisode du romantisme. Il y fermente en secret quelque chose de la Sefmsucht qui trouble alors de ses désirs infinis les écrivains allemands. Voyez* quel accueil elles réservent à cette Louise Hensel, l’amie de Tieck et de Schlegel, la fille d’un pasteur prussien du Brandebourg, qui, pendant tout un demi-siècle, va de ville en ville, sur le Rhin, sans jamais se fixer ni trouver la règle de sa vie. Elles récitent avec enthousiasme les poésies de cette convertie romantique, et lui font fête quand elle passe tourmentée, inquiète, du petit cénacle de Cologne à l’hôpital de Coblence et de l’hôpital de Coblence au pensionnat de Saint-Léonard. L’imagination déréglée des converties prussiennes sera-t-elle plus forte que la belle discipline charitable, transmise par nos fonctionnaires impériaux et nos ordres religieux à la bourgeoisie rhénane ? C’est la question profonde. Et ce drame intérieur des associations charitables du Rhin est dénoncé, pour qui sait lire, dans le livre de Clément Brentano.

Brentano admire ce qui se passe en France, où « les religieuses ont apporté leur aide aux associations de dames. » Il a bien vu le grand écueil des institutions indépendantes, c’est à savoir le manque d’esprit de suite et la dispersion des bonnes volontés. Rien de plus facile que d’avoir une bonne idée, rien de plus difficile que de la réaliser et de s’y tenir. Brentano comprend la nécessité d’appuyer les volontaires sur des régulières. « L’activité des sœurs de Saint-Charles, dit-il, n’est pas la manifestation d’un bel enthousiasme, d’un admirable amour de son prochain, mais l’exercice réfléchi et raisonné d’une véritable profession religieuse, dont l’Eglise a dicté les règles. » Il signale avec force dans les congrégations religieuses « une discipline à la fois professionnelle et sentimentale. »

Obtenir la collaboration des religieuses françaises, c’est posséder la méthode, l’appui du ciel : c’est réussir à coup sûr. Une belle chose et bien honorable pour cet honnête Clément Brentano, en même temps que pour notre nation, de voir comment cet ennemi de la France analyse le caractère particulier de nos congrégations charitables. « Les congrégations charitables sont l’œuvre de l’Eglise française, l’œuvre de prêtres remplis de sainteté et de personnes pieuses. Les uns et les autres ont formé le fondement sur lequel elles ont été construites. Ils les soutiennent, ils les dirigent, ils les aident. La France peut revendiquer ces congrégations comme son bien propre… » Et le voilà qui s’écrie : « On a l’habitude dans beaucoup de pays de décrier la France. On se plaît à acheter à prix d’or tout ce qu’elle peut offrir de pernicieux dans ses idées, ses coutumes et ses modes ; oh laisse de côté, d’un esprit léger, tout l’immense trésor des grandes et saintes choses que son cœur contient… »

La Rhénanie n’est pas tombée dans cette erreur. Elle sait comprendre la France. Une preuve entre autres, c’est qu’il est extrêmement difficile d’introduire les ordres religieux français dans un pays étranger sans les dénaturer, et que l’essai a réussi sut la rive gauche du Rhin. Il y a entre la France et la Rhénanie des affinités spirituelles. Clément Brentano les constate, veut les fortifier et en tirer parti.

Les catholiques rhénans sont d’accord avec lui. C’est de tous côtés qu’ils se tournent vers la France et lui réclament des sœurs de Saint-Charles.

A Coblence, Jean Claude de Lasaulx (un des nombreux membres de cette fameuse famille rhénane, dont l’origine est lorraine), a reconstruit et agrandi l’hôpital créé par Lezay-Marnesia, de telle manière qu’on y loge deux écoles gratuites pour enfants pauvres et que l’Association des Femmes chrétiennes y tient ses réunions et son ouvroir. Mais que faire d’excellent, si l’on n’a pas des sœurs de charité françaises ? Au printemps de 1825, le Conseiller Dietz se met en route pour en demander à Strasbourg. Malheureux Dietz, il revient sans les avoir obtenues. Sa femme sera-t-elle plus persuasive ? Elle fait le voyage de Nancy et, à la maison mère, reçoit la promesse que cinq sœurs de Saint-Charles, partiront pour Coblence l’année suivante. En les attendant, Louise Hensel assurera le service de l’hôpital, avec deux de ses amies de Westphalie, Apollonie Diepenbrok et Pauline de Felgenhauer. Enfin, voici les sœurs lorraines. Quel événement pour la petite ville ! Elles arrivent de Nancy, conduites par leur mère supérieure, et descendent la Moselle en bateau. Depuis une génération, le peuple de ces régions n’avait vu aucune religieuse ; il accueillit, partout, celles-ci avec joie. Clément Brentano nous peint l’émerveillement des enfants devant les dames si douces, si bien costumées, dont leurs grands-parents leur avaient tant parlé. C’est au crépuscule, vers six heures du soir, que de la rivière, au milieu de l’émotion de tous, elles gagnent l’hôpital. « Ce fut comme si la colombe revenait à l’arche avec le rameau d’olivier. »

A Aix-la-Chapelle, même désir, même satisfaction. Le 25 septembre 1838, la mère supérieure Placide Bellanger amène elle-même de Nancy cinq sœurs à l’Institution Joséphine. Toutes les mesures ont été prises, annonce la gazette locale, et de fait elles sont reçues en grande pompe par la municipalité et les notables.

Que n’en trouve-t-on davantage ? Dans la seconde édition du livre de Brentano, l’éditeur remarque que les maisons, des sœurs de Saint-Charles « seraient encore plus nombreuses en Rhénanie, si on pouvait disposer de plus de sœurs parlant la langue allemande. » Pour répondre à ce besoin, une maison mère provinciale des sœurs de Saint-Charles fut ouverte à Trêves, le 21 novembre 1849. La première supérieure en fut une Alsacienne, la mère Xavier Rudler, de Guebviller.

En attendant que cette sainte pépinière puisse fournir ses produits franco-rhénans, la bourgeoisie des villes et le petit clergé des campagnes multiplient pétitions et démarches auprès de leurs évêques, auprès des autorités prussiennes et en France, afin d’obtenir pour leurs écoles, leurs orphelinats et leurs hôpitaux, des sœurs de charité et des sœurs enseignantes françaises.

Les bourgeois d’Aix-la-Chapelle ne peuvent plus se contenter de ces institutrices du pensionnat de Saint-Léonard, qui ont pourtant si bien traduit à leurs enfants la pensée française. En 1844, ils demandent au Gouvernement l’autorisation de confier la direction de Saint-Léonard aux dames françaises du Sacré-Cœur. C’est un ordre auquel appartenaient déjà plusieurs jeunes filles de la société d’Aix. Le gouvernement prussien refuse, sous prétexte que l’introduction d’un ordre étranger risquerait de compromettre la discipline religieuse et de jeter le trouble dans le diocèse. Eh bien ! les Aixois auront tout de même des dames du Sacré-Cœur. Ils les installent sur la frontière belge, à Vaels, tout près d’Aix, et l’archevêque de Cologne, Mgr Geissel (celui-là même que nous avons vu au séminaire français de Mayence), sans souci de la censure prussienne, entretient une correspondance suivie avec leur supérieure française, Mme Dulac.

Mais je dois abréger et limiter le nombre de mes exemples. En vain les multiplierais-je, je donnerais toujours une idée incomplète de ce profond mouvement. Ces sociétés que nous énumérons, ces appels et ces démarches des bourgeois, ces confréries, ces petits cénacles, toutes ces activités que nous voyons affleurera la surface du sol, c’est le signe d’un fou intérieur, c’est l’effet d’une puissante animation souterraine, que nous retrouvons d’ailleurs dans tous les ordres de l’activité rhénane. D’année en année, l’action de la charité française, dont les germes ont été apportés par les administrateurs napoléoniens, se développe sur le Rhin. Nos ordres religieux y foisonnent. Cela déplaît aux bureaucrates prussiens, ne leur parait pas compatible avec l’unité d’action qu’ils veulent imposer à la Rhénanie. Je me demande si l’esprit tyrannique et méfiant de la vieille Prusse ne voyait pas dans ces hommes d’œuvres rhénans des conspirateurs. Ils ne conspiraient que pour la charité, en vue du bien public et religieux, mais c’est vrai qu’ils étaient pleins de la Franco.

De 1848 à 1870. — La constitution prussienne du 5 décembre 1848 assura aux catholiques sur le Rhin la liberté d’enseignement et d’association. A ce moment réapparaissent nos vieux amis. Je veux dire Sibylle Merlo et Louise Hensel, Clara et Netta Fey, Glaire et Françoise Schervier, et puis Geissel, l’élève du séminaire français da Mayence, et Adam-François Lennig, le lycéen et le séminariste de Mayence… J’ai bien le droit de les appeler nos vieux amis, quoique j’ignore dans quelle mesure ils accepteraient ce titre, parce que nous leur avons donné des marques non équivoques d’amitié : nous les avons formés dans nos lycées napoléoniens, dans nos pensionnats d’esprit français, et eux-mêmes, depuis trente ans que la France a quitté la Rhénanie, ils considèrent qu’ils ne peuvent rien faire de mieux pour l’accomplissement de leur mission que de s’assurer des collaborateurs français…

Donc à cette date de 1848, nos vieux amis usent de la liberté que la veille on leur disputait. Ils sortent de leur action un peu secrète, ils demandent à la France de leur redonner la science et les méthodes d’organisation qui leur manquaient depuis le départ de nos préfets. Quelle gêne on vient de subir pendant plus de trente ans ! D’une part, les tracasseries de la bureaucratie prussienne interdisant les associations et les congrégations et cherchant à détruire ce qu’avaient fait les Français, et d’autre part, bien des agitations déréglées de la sentimentalité romantique. Maintenant, comme si la vanne à peine entr’ouverte permettait l’irruption des eaux bienfaisantes, le secours de la France revient à ces petites villes pleines de bonne volonté. Un régime plus libéral les autorise à appeler tout haut ce qu’en secret elles demandaient. De nouveau une organisation va pouvoir s’ajouter à l’élan. Sans doute ils ne reviendront pas, les grands administrateurs de la France, créateurs d’hôpitaux et de bureaux de bienfaisance, mais, à leur défaut, la belle charité à la française fera de son mieux pour remédier à la misère sociale qui règne à cette époque dans les campagnes et les villes du Rhin. La grande nouveauté française d’alors, c’est la Société de Saint-Vincent-de-Paul et les Dames de Sainte-Elisabeth.

La Société de Saint-Vincent-de-Paul, qui dans ses origines, à Paris, n’avait été que l’accord de quelques étudiants pour visiter des pauvres à domicile, quand elle eut ses statuts et commença de se répandre à travers le monde, ne pouvait passer inaperçue de nos Rhénans toujours aux aguets des initiatives de la charité française. Au Congrès catholique de Mayence, en 1848 [4], Auguste Reichensperger la signala avec force. Il fut entendu, et, dans toutes les villes du Rhin, des sociétés de Saint-Vincent-de-Paul se créèrent.

En voici une à Trêves, sous la présidence du docteur Ladner, et, dans le même temps, une société des Dames de Sainte-Elisabeth. Elles se signalent immédiatement par leur efficacité, au cours de la terrible épidémie de choléra qui dévaste Trêves en 1849. Un chroniqueur local note le succès de leurs appels : « De nombreux membres de la corporation des boulangers s’engagèrent à distribuer gratuitement plusieurs livres de pain par semaine. Les mairies et les communes tirent des collectes. D’immenses quantités de pommes de terre, de grains, de haricots, de lentilles, de paille furent envoyées des campagnes. »

A Cologne, le petit cercle charitable que nous avons vu se constituer obscurément et presque en secret dans la maison de Sibylle Merlo, se transforme, dès le printemps de 1849, en Association de Sainte-Elisabeth, et c’est Louise Hensel qui la préside. Et bientôt, à côté de ces dames, dans la seule ville de Cologne, voici deux conférences de Saint-Vincent-de-Paul. L’archevêque Geissel les soutient puissamment. Elles se déploient dans tous les ordres de la bienfaisance et de l’assistance. Notamment elles développent les « Sociétés de compagnons » fondées par l’abbé Kolping pour secourir les ouvriers rhénans qui vont de ville en ville et jusqu’en France exercer leur métier. Et toujours avec tant de succès que le Conseil central de Paris élève la section de Cologne au rang de comité provincial pour les pays du Rhin, et qu’auiourd’hui encore le secrétariat des sociétés de Saint-Vincent-de-Paul pour toute l’Allemagne siège à Cologne.

À Mayence, le vicaire général Lennig, l’ami de Lamennais et de Montalembert, fonde deux sociétés de Saint-Vincent-de-Paul et de Sainte-Élisabeth. Elles se donnent « la noble lâche de trouver par leurs aumônes et leurs actes de charité le chemin du cœur de ces hommes dont l’extérieur misérable n’est que la fidèle expression de la détresse de l’âme, et de les arracher à cette double misère. » C’est ainsi que parle un témoin.

D’autres villes, Bonn, Dûsseldorf, suivent cet exemple.

Et ce n’est pas tout. Maintenant avec le nouveau régime politique, nos petites sociétés d’Aix-la-Chapelle peuvent s’organiser en congrégations régulières. Les dames que Clara Fey a groupées pour l’enseignement des orphelins et des pauvres prennent le voile, et désormais elles s’appelleront les Sœurs du Pauvre Enfant Jésus. Clara Fey est leur supérieure. En même temps, toujours à Aix-la-Chapelle, le petit monde qui depuis 1845 s’emploie avec Françoise Schervier au salut des femmes perdues et au soin des malades, se transforme, lui aussi, en un ordre régulier de sœurs, sous le vocable de Sœurs Saint-François. Leur supérieure Françoise Schervier est une femme énergique, et très vite la nouvelle congrégation multiplie au long du Rhin ses œuvres et ses installations. À Aix-la-Chapelle, elle assure le service de l’hôpital et organise des cuisines pour les pauvres dans les divers quartiers de la ville ; dans tout le diocèse de Cologne, et puis à Coblence et à Mayence, elle ouvre des maisons, des ouvroirs et des hôpitaux. Mgr Geissel a bien raison quand il appelle cette congrégation franco-rhénane « une des plus belles fleurs de la vie religieuse renaissante. »

Ces fondations locales ne suffisent pas aux besoins du pays. On appelle des ordres français : au mois de décembre 1848, le vicaire général Lennig fait venir d’Alsace à Mayence trois sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Elles dirigent l’hôpital Saint-Roch et bientôt y joignent l’orphelinat et la maison des Invalides. Dans la même ville, en 1853, les sœurs du Bon Pasteur d’Angers installent une maison. — Dans tous les diocèses du Rhin et même à Darmstadt, qui est une ville protestante, des hôpitaux se fondent sous la direction de religieuses venues de Strasbourg et de Niederbronn.

A ces ordres charitables s’ajoutent désormais les ordres enseignants. Les frères de la doctrine chrétienne arrivent à Coblence ; ou ils ont bientôt plus de cinquante orphelins comme élèves. En 1851, l’évêque Ketteler fonde une école de garçons à Mayence, et fait venir de Paris pour la diriger des Frères de Marie. On recueillera avec curiosité l’annonce que l’évêque mit dans les journaux pour faire valoir ses Parisiens : « Institution Sainte-Marie, placée sous le haut patronage de Mgr Ketteler, dirigée par les frères de la congrégation de Marie, de Paris. » Dans le même temps, le même Ketteler est préoccupé d’assurer dans les villages de son diocèse l’instruction des enfants et le soin des malades. A quel personnel, à quelle méthode s’arrêtera-t-il ? Il peut choisir les sœurs d’école de Munich ou les sœurs de la Providence de Ribeauvillé. Les sœurs de Munich mènent une vie trop retirée, se confinent trop dans leur cloitre ; il leur préfère les sœurs de Ribeauvillé. Sans doute aussi se rappelait-il avec complaisance la petite école tenue dans sa ville natale de Munster par certaines sœurs lorraines, qui étaient venues se réfugier là-bas, en Westphalie, après la guerre de Trente Ans. Il envoya donc une convertie, appartenant à la haute noblesse de Mayence, Fanny de Laroche Starkenfels, accomplir son noviciat dans la petite cité vosgienne de Ribeauvillé. Elle revint en 1856 et fonda, sur le modèle de l’ordre enseignant français, la congrégation des Sœurs de la Providence de Fincken.

Cependant les sœurs de Saint-Charles, qui sont à l’origine de toute cette merveilleuse floraison, continuent de croître au milieu de leurs rejets. Au 1er octobre 1851, la chronique mentionne qu’elles prennent la direction de l’orphelinat municipal de Cologne, et l’évêque de Mayence les installe à Bingen. Mais qu’avons-nous maintenant à dénombrer leurs progrès, les livres que les écrivains d’outre-Rhin leur consacrent, et les hommages que les princes prussiens leur décernent ? Leur titre de gloire, c’est qu’il y a désormais, dans le plus petit village de Rhénanie, des activités charitables dont elles ont fourni le modèle.

Les ordres religieux français se sont répandus en nombre infini sur la rive gauche du Rhin. C’est une véritable pluie bienfaisante qui remplit d’allégresse les protestants eux-mêmes. Ils ne se dérobent pas à la vertu de ces œuvres, où la discipline de France soutient l’élan indigène. Ecoutez l’un d’eux, l’historien Richl, dans ses tableaux de la vie palatine : « A Landstuhl (au diocèse de Spire, c’est-à-dire dans un pays plus qu’à demi protestant), s’élève une nouvelle et imposante construction, qui ressemble presque à un château princier ou à l’établissement] magnifique d’un grand seigneur de l’industrie, C’est un orphelinat catholique, organisé comme un couvent et administré par des sœurs. Un vieux prêtre y consacre son temps et sa fortune ; comme un des grands défenseurs de l’Église du Moyen Âge, il a voulu en faire l’unique objet de ses préoccupations et de ses efforts. Ce sont là des choses qui excitent l’enthousiasme du Palatin. Une sorte de fierté patriotique s’empare de lui à la vue d’un tel établissement religieux, eût-il envie d’en médire à un autre point de vue. On pourrait en dire autant d’un grand nombre de fondations ou d’associations religieuses, qui se sont développées ces derniers temps dans un pays, où, il y a peu d’années encore, on aurait pu les chercher en vain en plein midi avec une lanterne. » (Les Palatins, 1857, p. 401.)

Pourquoi cette louange chez des protestants ? Par élan spontané et parce que d’honnêtes gens admirent tout naturellement ce qui est beau et bon. Et puis, de ces institutions les protestants eux-mêmes profitaient. L’Annuaire catholique du Rhin fait expressément remarquer que « les congrégations catholiques qui soignent les malades ne limitent pas leur activité aux gens de leur religion et se consacrent avec un égal dévouement à toutes les personnes qui sollicitent leurs soins et leur assistance. De nombreux cercles de la population protestante ne manquent jamais de s’adresser à elles, quand cela est nécessaire. » (Kirchliches Handbuch, 1907-08, p. 181).

Depuis 1870. — Hélas ! la guerre de 1870 rompit les liens entre, les œuvres de charité rhénanes et les œuvres de charité françaises [5]. La maison provinciale des sœurs de Saint-Charles à Trêves fut séparée de la maison mère de Nancy. Le centre charitable s’éloigna des régions françaises. De Trêves et du pays mosellan, il alla s’installer à Cologne d’abord, puis encore plus loin à Fribourg en Brisgau, dans le pays de Bade. En même temps soii1’activité se dénaturait. Aux groupements de Sainte-Vincent de Paul, d’un caractère si français, succède, dans la nouvelle. Allemagne bismarckienne, « l’Association générale de la Charité de Fribourg en Brisgau. » La Prusse ne pouvait pas supporter plus longtemps des organisations qui avaient leur centre à Paris. Elle veut avoir son association nationale. La vieille œuvre française est supplantée. Une œuvre allemande règne désormais sur le Rhin.

Qu’est-ce que cette « Association générale de la Charité allemande ? » Elle nous dit dans ses statuts qu’elle veut développer avec méthode les œuvres de charité, grouper les sociétés, les institutions, les bonnes volontés individuelles et coordonner les efforts. Mais quelle est sa méthode ? La voici qui institue des sources de renseignements, qui fonde des bibliothèques, qui publie des statistiques, qui organise des écoles de charité dans les villes, qui crée même des cours de charité dans les Universités. Elle a ses congrès annuels, ses revues, ses brochures de propagande, ses savants, ses écrivains et ses professeurs. Reconnaissons ici les formidables systèmes administratifs qui sans doute permettent des efforts convergents, une surveillance des budgets en recettes et en dépenses, un certain anonymat de celui qui doit bénéficier de la charité générale, mais admettons aussi que, dans une telle organisation, il n’y a plus rien de l’esprit de charité et de perfectionnement individuel que suppose l’autre manière.

Cet appareil bureaucratique et scientifique de piété dessèche Ce qu’il dessert, et nous sommes loin de ces groupes d’une si belle chaleur intérieure que nous avons vus s’animer sous les influences françaises dans les petites villes rhénanes. La flamme qui, de Nancy et de Trêves, au début du XIXe siècle, avait gagné Coblence, Aix-la-Chapelle, puis Cologne et Mayence, où donc est-elle ? Les foyers de charité sont éteints ; l’organisation charitable est devenue un mécanisme savant de chauffage central, réglé par des professeurs et des statisticiens. Les Prussiens ont fait perdre au mouvement charitable du Rhin la valeur morale qu’il avait acquise au cours de soixante-dix ans d’influence française. Qu’est-ce qui est en diminution dans ce nouvel ordre de la charité ? Le développement de l’être humain.

Le cœur rhénan, disposé par la nature à l’aumône et à la tendresse, s’inquiète. Il se sent inerte, sinon endurci, appauvri dans son secret. Il avoue son malaise. Depuis plusieurs années, l’Annuaire catholique du Rhin [6] constate le dépérissement des associations de Sainte-Elisabeth et de Saint-Vincent de Paul, et cherche en vain le moyen de leur redonner de la vie. Elles assuraient la direction et l’organisation de l’effort charitable, de l’élan. Les Rhénans se demandent comment les revivifier. Et dans les derniers congrès de charité, leurs évêques expriment, tous, les mêmes préoccupations et les mêmes plaintes : de quelle manière, au nom de quoi, demeurer en concurrence avec l’assistance publique, quand les organisations catholiques ont tout fait pour ne plus s’en différencier ?

Ainsi, dans le domaine charitable, se joue le même drame que dans le domaine de la légende et de la mémoire historique. Le cœur rhénan souffre de la même manière que l’imagination rhénane. Ici encore, la Prusse donne l’assaut. Comme elle a dénaturé ou étouffé les imaginations du Rhin, elle dessèche les aspirations charitables, les meilleures richesses bienfaisantes de la foi. Et cette action néfaste, si contraire aux dispositions et aux aptitudes des populations rhénanes, nous allons maintenant la voir se manifester dans le domaine social et dans l’activité des classes laborieuses de la vallée du Rhin.

Cependant il s’agit de clore cette leçon et ce trop vaste sujet par une moralité positive. Après avoir parlé des légendes, dans notre dernière leçon, nous avons formulé un vœu précis et proposé une résolution pratique. Aujourd’hui, nous agirons de même. En nous excusant de ce que pourrait avoir d’osé notre initiative auprès du prélat respecté qui nous fait l’honneur de nous écouter [7], nous souhaitons que le lien, brutalement rompu par la défaite de 1870, entre les associations et congrégations charitables de Rhénanie et de France, se rétablisse, et que les belles forces créatrices de la piété française recommencent à répandre leurs bienfaits sur le Rhin. Nous le demandons aux maisons-mères de celles de nos congrégations qui se sont répandues au XIXe siècle là-bas ; nous le demandons aux secrétariats généraux des associations catholiques de charité… On appréciera l’importance qu’aurait cette reprise de relations, si l’on veut bien considérer que les sœurs de Saint-Charles, ces Lorraines, pour ne rien dire des sœurs de la Toussaint, ces Alsaciennes, ont aujourd’hui encore soixante-dix établissements en Allemagne, qui, pour la plupart, se trouvent sur la rive gauche.

Messieurs, pendant une heure, nous venons de nous ramasser dans une seule espèce de préoccupation. Voulant prendre une idée des rapports religieux de la France et de la Rhénanie, nous nous sommes resserrés sur un point essentiel, sur les choses de la charité. C’est la vraie manière pour donner à de tels problèmes l’attention intense qu’ils méritent. Nous continuerons, dans chaque leçon, à bien délimiter notre objet, pour ne rien disperser de nos minutes ni de notre effort. Mais du moins le chapitre où nous nous cantonnerons la prochaine fois, nous portera en pleine activité économique. Nous parlerons des directions que la France a données et laissées dans la vie économique et sociale du Rhin.


MAURICE BARRES.


  1. Copyright by Maurice Barrès, 1921.
  2. Copyright by Maurice Barrès, 1921.
  3. Voyez la Revue des 15 décembre 1920 et 1er janvier 1921.
  4. L’Association catholique allemande, qui avait organisé ce premier congrès catholique allemand, écrivit à notre Association catholique pour la liberté religieuse : « Nous suivons complètement le généreux exemple que nous ont adonné les catholiques de France. » Et le compte rendu de ce Congrès déclare que « Mayence fut une des premières villes, en Allemagne où se propagea le grand mouvement venu de France. » (Confirmation que me communique M. Georges Goyau).
  5. Et pourtant, les regards en secret demeuraient tournés vers la France. Quand la congrégation rhénane des sœurs du Pauvre Enfant Jésus, au moment du Kulturkampf, est expulsée de la Prusse rhénane, c’est à Nancy qu’elle vient passer les jours mauvais (auprès du curé Trouillet, dans le domaine du petit Arbois.)
  6. Cf. Kirchliches Handbuch, 1918, 1919, 1920.
  7. Mgr Ruch, l’évêque de Strasbourg, l’ancien aumônier du 20e corps.