Le Génie du Rhin/05

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Le génie du Rhin
Cours libre professé à l’Université de Strasbourg

Maurice Barrès


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Le génie du Rhin
Cours libre professé à l’Université de Strasbourg


V. CONCLUSION : UNE TACHE NOUVELLE
POUR LA FRANCE SUR LE RHIN[1]


Nous venons de grouper dans nos trois dernières leçons quelques-uns des services que la France a rendus à la Rhénanie. Au moment de fermer le volet du triptyque, qu’il me soit permis de regretter que ces heures d’entretien touchent à leur fin, de le regretter pour moi, qui ai trouvé un auditoire si attentif, alors même que je devais multiplier les énumérations de petits faits précis, et pour notre sujet même, dont l’importance eût mérité bien d’autres heures encore.

Nous avons travaillé à dégager à travers des affinités franco-rhénanes, les tendances indigènes, qui ont été oblitérées par d’autres éléments venus d’outre-Rhin. Nous avons vu des légendes qu’un panthéisme venu du dehors tendait à gâter, retrouvant, grâce à nous, leur simplicité et leur richesse, leur véritable valeur humaine et sociale. Nous avons vu une piété, que la systématisation de la charité réduisait à une foi bien peu agissante, produisant, sous des impulsions appelées de France, ses plus belles fleurs de charité. Nous avons vu, au lendemain des troubles révolutionnaires, la vie économique et sociale de la Rhénanie connaissant par nous la liberté du travail et s’épanouissant sous la direction d’une élite indigène.

Ainsi nous avons été des éveilleurs, ou plus exactement des modeleurs. Nous avons servi la Rhénanie, en donnant des formes à sa riche matière humaine. Cela dans les trois domaines que nous venons de décrire et dans d’autres que l’on voudrait aborder. Notre cours annonçait un ample sujet, à vrai dire un sujet illimité, aussi étendu que l’histoire de nos relations avec la Rhénanie. Je n’ai pu que l’amorcer. Et voilà que nous laissons sans même les nommer d’autres points de contact.

Nous savons que les armées de la Révolution ont trouvé prêts à les accueillir les clubs de Mayence et de Cologne, et que les publicistes libéraux de la Rhénanie en 1848 s’appuyaient avant tout sur la pensée révolutionnaire française ; nous savons que dans la campagne menée avant 1914 contre la Légion étrangère, les autorités allemandes ont tâché de multiplier leurs efforts dans les villes rhénanes, à cause d’une vieille persistance de nos séductions militaires ; nous savons enfin que, pour bien des enrichis des grandes villes négociantes du Rhin, Paris n’a pas cessé d’exercer un attrait de capitale du luxe et du plaisir raffiné.

Nous savons, nous savons encore… Mais ne pouvant tout dire, j’ai tâché de choisir des valeurs qui, à la fois en surface et en durée, indiquent la prise la plus agissante, les points vivaces et durables de rencontre. L’intéressant, c’était de dresser un type d’enquête dont on pourra multiplier les compléments.

Si schématique que soit notre tableau, il parle. Je pense que nous avons levé un coin du voile qui couvrait cet important sujet des relations franco-rhénanes, et que nous avons de nouveau rendu intelligible ce vieux système d’irrigation qui, jusqu’en 1870, à fertilisé toute la rive gauche. Déchus d’une gloire immense, nous nous taisions. Et cela fut noble. Maintenant, après la victoire et devant les tâches qu’elle nous propose, il fallait sortir de cette espèce de silence stoïcien, et, puisque nous avons été les bienfaiteurs de la Rhénanie, le savoir et le dire.

Il ne faut plus que personne s’aille promener dans les villes et les campagnes du Rhin sans y voir empreinte dans le sol la main de la France.

Toutes ces pensées que, depuis l’arrivée de Custine dans Mayence, la France a semées au bord du fleuve, y demeurent visibles, certaines et irréfutables. Ne dites pas que l’action de la France a duré de 1792 à 1815 : l’action bienfaisante de nos administrateurs, de nos écrivains, de nos ordres religieux, de nos industriels s’est prolongée jusqu’aujourd’hui.

Voici, à travers les plateaux et dans les vallées, l’admirable réseau de routes que les ingénieurs français ont construit ; voici, dans les grandes villes industrielles et commerçantes, à Cologne, à Mayence, à Aix-la-Chapelle, à Trêves, les chambres de commerce que l’administration napoléonienne a créées ; voici les hôpitaux que dirigent encore les sœurs de Saint-Charles, l’hôpital Saint-Irmin à Trêves, l’hôpital civil à Coblence, l’Institution Joséphine à Aix-la-Chapelle ; voici, partout et jusque dans les plus petites villes des campagnes, les couvents, les ouvroirs, les écoles de nos congrégations charitables françaises ou des congrégations rhénanes fondées sur des modèles français, et qui se nomment Sœurs du Pauvre Enfant-Jésus, Sœurs de Saint-François, Sœurs de la Providence de Fincken ; voici les gymnases allemands de Cologne, de Trêves, de Mayence qui ne sont autres que les lycées de Napoléon ; voici les grands musées d’antiquité de Cologne et de Trêves, dont les premières collections furent rassemblées à l’époque française par des érudits locaux, Walraff à Coblence, Wyttenbach à Trêves ; voici encore à Trêves, dans les bâtiments de l’ancien couvent des Capucins, le premier théâtre de la Rhénanie, institué par un décret de Napoléon de 1804. Et même ce monument de Gutemberg, à Mayence, c’est le préfet Jean Bon Saint-André qui en rassembla les premiers fonds.

Et ces monuments, ces institutions continuent d’agir, demeurent mêlés à l’actualité vivante de la Rhénanie. Quand nos troupes ont évacué le pays en 1815, elles y laissaient toute une arrière-garde fidèle, un état-major de Français-Rhénans, dont nous retrouvons aujourd’hui là-bas, dans la moindre commune, la descendance physique et spirituelle : petits-neveux des notables de l’époque napoléonienne, qui montrent avec plaisir sur les murs de leur salon le portrait du maire, du sous-préfet, du conseiller de préfecture, du membre des tribunaux ou des chambres de commerce par qui fut anoblie leur lignée ; petits-neveux encore des chevaliers de la Légion d’honneur et des vétérans de la Grande Armée, qui, chaque année, au 15 août, vont en cortège porter des fleurs sur les tombes devenues légendaires et en revendiquer la gloire ; successeurs des religieux et des religieuses qui perpétuent des vertus jadis appelées de France ; modestes chercheurs et historiens, archéologues et mythographes, continuateurs des Walraff, des Wyttenbach, des Laven et des Auguste Becker.

Tout cela : des preuves vraies de notre généreuse activité et nos titres éternels sur le Rhin. L’Allemagne et le monde entier peuvent les vérifier, sans qu’il y ait à craindre que leur valeur soit ébranlée. Je souhaite ces enquêtes.

Et nous-mêmes, nous devons à l’infini méditer sur ce beau travail français, afin de bien saisir le sens profond de notre destinée rhénane. Les généreux résultats obtenus par nos pères doivent multiplier notre confiance et diriger notre action.

Mais ne nous illusionnons pas. Suffirait-il de restituer à ces survivances leur plénitude de conscience et de vie ? Fermement je réponds : non.

La Prusse ne bat pas en retraite. Son esprit n’a pas repassé les ponts avec ses armées. Que son désarroi ne nous trompe pas sur sa volonté ! Elle s’apprête à de nouvelles inventions brutales, hâtives et tyran niques. Depuis Berlin, elle s’efforce de tendre de nouveaux fils dans le domaine de la légende et de l’histoire, dans le domaine de la charité et de la vie économique. Que nous ménagent les nouveaux groupements dans lesquels elle tente de militariser et d’astreindre les libres dispositions de l’âme rhénane ? Je veux dire « l’Association générale de la Charité Allemande, » aujourd’hui à Fribourg en Brisgau et demain à Berlin ; je veux dire « l’Association générale de l’Industrie Allemande. » Que nous ménage l’effort de ses nouveaux mythographes, qui jettent en paquet sur le trésor légendaire du Rhin une multitude de récits de 1870, de la grande guerre et de notre occupation actuelle, pour recouvrir avec des images haineuses la paix et la lumière de nos souvenirs historiques communs ? Nous devons protéger l’esprit français contre des assauts inconnus de nos pères et adapter notre initiative à un siècle nouveau. Nous sommes arrivés, comme il y a cent ans, au moment de fournir une impulsion décisive.

La tâche que nous avons à remplir sur le Rhin est analogue, mais non semblable à celle que nos ancêtres y accomplirent. Il ne suffirait pas de ranimer le feu qui couve toujours sous la cendre : l’heure sonne d’opposer, en pleine lumière, sur le fleuve, aux machinations du germanisme de Berlin, les attraits les plus actuels du génie de la France.


* * *

Quelles satisfactions nouvelles la France peut-elle apporter à la Rhénanie ? Notre tâche (j’entends vos questions), sera-t-elle d’ordre pratique ou sentimental ? Sera-t-elle idéaliste d’abord, ou réaliste avant tout ? L’alternative n’existe pas pour nous aujourd’hui, pas plus qu’elle n’a existé pour nos pères, au temps de la Révolution et de l’Empire. Nous avons sans doute à nous préoccuper de faire une bonne politique économique et d’assurer aux Rhénans des avantages sociaux et administratifs, mais avant tout le rôle de la France a toutes les époques, c’est d’accomplir une œuvre éducatrice. Elle est la nation qui, dans ses meilleurs moments, croit n’avoir rien fait si elle n’éclaire et ne satisfait les aspirations de ceux avec qui elle prend contact… C’est dans cet esprit qu’au cours de ces leçons, nous nous sommes efforcé de dégager quelques éléments indispensables pour nous orienter sur le terrain rhénan et établir les directions que l’heure réclame.

Nous savons ce que sont les Rhénans. Ils ont peur du désordre, et ils semblent toujours, selon le mot de Gœthe, détester plus le désordre que l’injustice. Ils sympathisent surtout avec les volontés qui semblent garantir la vie matérielle, la satisfaction et même le plaisir des masses dans un certain enrégimentement, sans cette prime que nos procédés d’éducation et de politique promettent toujours à l’individu autonome.

Il n’y a pas de pays, même en Flandre ou en Suisse, où on soit plus amateur des réjouissances en commun, des cavalcades, des cortèges, des kermesses, des plantureuses ripailles de la brasserie que dans les villes rhénanes. Même à un plan supérieur, dans le domaine des beaux-arts, les festivals de musique, les représentations des troupes d’amateurs sont des caractéristiques de la population. Elle déteste l’isolement, fût-ce celui du foyer, et tient à se mettre au contact de la collectivité, dès que sont enjeu les joies ou les activités de l’individu. Nous n’y réussirons pas, si nous restons des gens sans rayonnement avec notre petit quant à soi.

Cet esprit d’association animant les activités laborieuses et persistant même dans le plaisir, c’est une particularité que tout aperçu de la vie rhénane nous signale. Les Rhénans seront toujours plus sensibles aux résultats obtenus en commun dans des consortiums d’amures, aux satisfactions dont l’association est le principe, qu’aux résultats du sens critique individuel et, avouons-le, qu’à la progression de la personnalité politique et civique. Dans ce désir de mettre en commun leurs joies, leurs plaisirs, leurs intérêts, ils diffèrent à fond de certains Français d’aujourd’hui, que tant de siècles de frondes, de révolutions, d’émancipations, de prétentions à l’autonomie, ont surtout développés dans la direction d’une indépendance souvent excessive, accompagnée d’un individualisme ombrageux.

Ajoutons que les Rhénans ne sont pas habitués aux cercles de société où hommes et femmes mettent en commun dans la conversation des éléments d’esprit différents et complémentaires. Voyez-les dans les brasseries de leurs grandes villes, réunis autour d’une même longue table, les hommes dans le haut parlant de leurs affaires, et les femmes dans le bas s’entretenant de leurs ménages, sans que rien de commun à ces deux groupes les enlève le plus souvent à leurs préoccupations quotidiennes.

Tout cela est exact, mais d’une analyse incomplète. Il y faut ajouter qu’à cette heure, les Rhénans sont inquiets et mal salis-faits. Les qualités d’organisation que peut leur offrir la Prusse ne contentent pas pleinement leurs aspirations. Se doutent-ils que la fameuse culture, qui devait remplir leurs heures les plus libérées de souci, est décidément un pauvre aliment pour lame ? L’idéal de la grande fortune industrielle, symbolisée par un Stinnes ou un Thyssen, ne leur parait-elle plus aussi enviable que par le passé ? Ils ont d’autres besoins de l’activité et de l’âme que ceux qu’on ressent outre-Rhin.

Qu’est-ce donc à dire ? Et que veulent-ils que nous puissions leur donner, comme autrefois les administrateurs napoléoniens apportaient à la Rhénanie ce que les cœurs y désiraient obscurément ?

Nous n’en sommes plus à croire que la politique à laquelle s’intéresse le moindre de nos électeurs soit jamais leur fait, et ce n’est pas dans le domaine de la vie électorale que je chercherai le plus volontiers les directions que nous préconiserons.

De même ne croyons pas que les petites querelles de nos cénacles littéraires soient de nature à les entraîner. Il ne suffit pas de leur prêcher les Droits de l’Homme et du Citoyen, ni de leur proposer la jeunesse de Stendhal comme l’idéal de l’adolescent contemporain.

Bien ou mal, le type de vie que des siècles ont maintenu dans les habitudes du pays rhénan, tient à se garder à l’écart d’une centralisation de mœurs trop poussée. Nous avons à le comprendre et nous n’avons pas à essayer de l’assimiler à des habitudes parisiennes. Rien de plus caractéristique à cet égard que le recul d’un Rhénan comme Goerres, parfaitement bien intentionné à l’égard d’une entente franco-rhénane, et qu’un séjour de quelques semaines à Paris sous le Directoire suffit pour rejeter loin de nous, parce qu’il n’a rien vu dans notre capitale que nos aspects les plus apparents, — les plus différents aussi, — des tendances profondes de son peuple à lui.

Ce que les Rhénans recherchent avant tout, c’est un idéal de l’âme qui leur soit propre et qui les satisfasse : ils demandent à cultiver en toute liberté leurs vertus de race, leurs aptitudes héréditaires, tout ce qui est puisé dans leur riche passé historique et leur sol fertile. Ils savent qu’ils appartiennent à une très antique civilisation et demandent à en cultiver en paix tous les apports. Pas plus qu’ils ne voudraient de la sociabilité un peu vaniteuse de certains cercles parisiens, ils ne s’accommodent de la mécanisation d’outre-Rhin. Pathétique destin de cette vallée et de sa population, qui à travers les siècles n’est jamais parvenue à dégager son génie et à vivre sa vie ! Les Rhénans ont cru un instant, après 1870, trouver leur voie et satisfaire leurs aspirations dans je ne sais quel pangermanisme d’intellectuels et de militaires prussiens. Et c’est là-dessus qu’on nous dit : « Ne soyez pas dupes, la Rhénanie d’aujourd’hui est pangermaniste et prussienne, tout animée par des agriculteurs qui mènent le combat pour l’Allemagne des hobereaux, et par des industriels qui sont les plus acharnés défenseurs de la métallurgie berlinoise. » Mais ne perçoit-on pas, dans ce concert de teutonisme trop réel, plus d’un accent déjà d’amertume, de désillusion, voire de colère ? C’est entendu, cette Rhénanie qui n’a pas su encore se stabiliser oscille perpétuellement. Un de ses hommes les plus représentatifs, Goerres, s’est enthousiasmé de la France, puis détourné violemment de nous, et après des années dépensées à la propagande du pangermanisme le plus frénétique, on l’a vu se réfugier à Strasbourg et s’y mettre à l’école des prêtres alsaciens, qui firent de lui l’apôtre catholique qu’il demeura jusqu’à sa mort pour l’édification de l’Allemagne : en sorte que ce Rhénan, qu’il nous maudît ou non, ne perdait jamais de vue le bénéfice qu’il pouvait trouver à puiser dans le riche trésor de nos expériences spirituelles. C’est là, je crois, une aventure d’une valeur symbolique. Aujourd’hui où les plus graves problèmes les étreignent dans leur vie de chaque jour, les Rhénans ont besoin de guides éclairés et bienveillants, et déjà plus d’un d’entre eux se tourne presque insensiblement vers l’Ouest.


* * *

Des guides éclairés et bienveillants, capables de les aider à se donner l’organisation spirituelle et sociale où ils aspirant naturellement à vivre ! Avons-nous su dans la période présente apparaître tels aux Rhénans ? A-t-il existé jusqu’à cette heure chez nous un esprit national vis-à-vis de la Rhénanie ? Nous souvenons-nous suffisamment que la France sur le Rhin a été pendant de longues années un fait historique, et qu’à défaut de cette présence réelle il y a un phénomène d’influence qui devrait être associé à notre conscience nationale ? Possédons-nous une pensée rhénane collective, et l’attitude à avoir là-bas n’a-t-elle pas semblé trop souvent pure affaire de gouvernement, de fonctionnaires, de diplomates et de soldats ?

Il nous faut une direction des esprits, une pensée commune, un terrain d’entente. Cette direction, cette pensée nationale, il n’est pas outrecuidant de croire qu’elle s’élabore, puisque de bons artisans de la victoire, des serviteurs excellents de la France politique ont bien voulu, par leur présence ici, attester qu’ils partagent nos préoccupations et qu’ils ne désapprouvent pas nos vues. Et c’est aussi bien pour que la France retrouve la pleine conscience de sa force d’irradiation, que j’ai tenu à faire de Strasbourg le point d’appui d’un mouvement que j’imagine assez général et prolongé.

Cette direction, tous les faits que nous venons de recueillir nous permettent de la formuler comme suit : la France sur le Rhin doit agir d’une telle manière qu’elle incline les Rhénans à concevoir un idéal spirituel, politique et social qui les détourne à tout jamais du germanisme de Berlin et qui les amène à rentrer en contact plus étroit avec la culture latine, avec notre esprit occidental. Cette tâche après tout ne serait, sous une forme que le sort des traités rend différente, que la reprise de la mission rhénane que nous avons vu la France remplir si heureusement dans le passé. Entre un Victor Hugo débrouillant le fouillis de la légende rhénane et y discernant le culte des héros bienfaisants, entre un Lezay-Marnesia préconisant qu’on encourage la responsabilité des pouvoirs locaux, entre un Jecker associant autour de lui des artisans et des ouvriers de la Roër, entre des sœurs de Saint-Charles réchauffant la bonne volonté charitable des dames de Trêves, entre un évêque Colmar groupant les jeunes Rhénans dans son séminaire de Mayence, la différence est bien moins grande qu’on ne pourrait croire. Ce sont tous là des représentants d’une culture qui n’est ni mécanisée, ni automatique, d’un sens direct des valeurs humaines, d’un culte discret de l’autonomie individuelle : tout l’opposé de ce que le prussianisme incarne dans la raideur de ses fonctionnaires, pour ne rien dire de la brutalité de ses soldats. Et c’est dans une opposition entre le germanisme prussien, avec son idéal agressif, et les meilleures qualités de notre race, que nous sentons bien que le drame se joue dans tous ces pays qui descendent vers le Rhin.

Messieurs, à ce point de notre cours et quand il va s’achever, me permettrez-vous de synthétiser par une image saisissante et simple l’esprit même de nos analyses ? Le germanisme prussien et son idéal agressif ont prétendu se symboliser après 1871 dans la fameuse statue de la Germania du Niederwald, qui se dresse toujours sur le Rhin, à l’entrée des défilés de Bingen. Elle y fut érigée comme un signe de domination, et maintenant elle y demeure comme un ornement de notre victoire. Nulle clause du Traité de Versailles n’a prescrit de l’abolir, et nous avons raison de la respecter, car il ne s’agit pas ici d’anéantir par la force une idée, et, pour refouler du sol rhénan la pensée prussienne, nous ne voulons que mieux penser que les Prussiens ; mais il est impossible que le voyageur qui passe à ses pieds, le long du fleuve et dans le Rheingau, ne soit pas impressionné par cette figure colossale des ambitions de Berlin, et qu’il n’en fasse pas l’objet de sa méditation. Pesante, massive, casquée brandissant le glaive, entourée des attributs de proie de l’Empire, elle est bien la Germanie à l’épée aiguisée qui devait imposer au monde une paix de terreur et une guerre d’anéantissement. Son histoire de même est liée symboliquement à la courbe des cinquante années de l’hégémonie prussienne, puisqu’un attentat socialiste ne put la faire disparaître et rendit simplement manifeste le peu de puissance des masses dans l’Empire bismarkien. A voir cette image d’une certaine Allemagne qui reste campée sur la rive droite du fleuve, le passant se prend à souhaiter quelque autre figure qui incarne une autre conception d’un peuple opposé.

Quelle figure et quel symbole ? Sous quels traits après tant d’analyses pourrions-nous personnifier ce que nous avons compris que la France veut et peut ?

Pour incarner l’action de la France, nous savons que la Marseillaise est le symbole par excellence, et ce n’est pas à Strasbourg que je l’oublierais. Mais en face de la Germania robuste, pesante, stable, du Niederwald, c’est peut-être une image moins agitée de la France qu’il faudrait ériger pour rappeler aux Rhénans notre signification. Et cette image que j’entrevois ne prendrait-elle pas, par la force même des choses, le meilleur des traits de Jeanne d’Arc ?

Jeanne d’Arc, que le Parlement à l’unanimité vient de proclamer patronne de la France, en décidant que sa pure mémoire serait célébrée chaque année dans une journée, complémentaire de celle qui commémore la prise de la Bastille, Jeanne d’Arc appartient à nos Marches de l’Est par sa naissance et son génie. Tandis que les Prussiens ont dressé la Germania comme un signe de leur volonté de colonisation avide et brutale, elle se propose comme un signe de l’apostolat français et de la force rayonnante qu’il y eut toujours dans notre nation. Tout en elle doit plaire aux meilleurs des Rhénans, tels que nous venons de les reconnaître, développant au contact de la France du dix-neuvième siècle leurs facultés imaginatives, leurs émotions charitables et leurs aptitudes au travail.

Nous avons vu leurs imaginations sensibles surtout aux belles légendes qui célèbrent des hauts faits de civilisation, aux bons esprits qui favorisent la liberté, la justice, le progrès et l’ordre. Or Jeanne d’Arc, toute environnée de prestige, ne fait de miracles que salutaires. Sa vaillance joyeuse n’admet pas que le secours surnaturel la dispense de l’œuvre quotidienne. Elle a pour proverbe favori : « Ayde-toi, le ciel t’aydera. » Tout son village croit aux fées, à la mandragore, au vieil arbre chenu et aux fontaines merveilleuses. Mais elle, pas ! « Dans tout ce que j’ai fait, dit-elle hautement à ses juges, il n’y avait ni sorcellerie, ni mauvais artifice. » Rien que l’appel à l’Esprit-Saint ! En tête de son armée, pour chant de guerre, elle faisait chanter l’hymne sublime du Veni sancte Spiritus.

L’écrivain palatin Auguste Becker rapporte que les paysans de la vallée palatine célèbrent Napoléon comme le héros qui a chassé les mauvais esprits. Jeanne d’Arc, deux fois, comme héroïne et comme sainte, est de cette race libératrice. C’est bien ainsi que les Rhénans l’ont vue. Une légende du Rhin raconte que les vignes, tout autour de Reims, gâtées par les hommes d’armes et leurs chevaux, se relevèrent et fleurirent d’une autre pousse merveilleusement féconde après le passage de Jeanne d’Arc. Plaise à la Germanie de s’imposer aux âmes par l’évocation des puissances de ténèbres et de terreur ! La jeune fille venue de Lorraine dissipe les forces mauvaises et dispose les imaginations à se laisser charmer par les grands actes de justice. Tous ses prestiges, tout le merveilleux de sa vie sont faiseurs de clarté. Elle est le mystère en pleine lumière.

Nous avons vu la piété rhénane qui demandait à notre nation, tout au long du XIXe siècle, une discipline et des devoirs, et qui admirait chez les filles de France la vocation de charité et l’application professionnelle à soigner les malades et à secourir les pauvres. Or Jeanne enfant allait consoler les malades et visiter les pauvres de Domrémy ; c’est un laboureur du village qui en dépose au procès : « Je le sais par expérience, dit-il, car étant enfant, j’étais malade, et Jeanne venait me relever le cœur. » Elle-même, croit-on, ses Voix l’appelaient « fille au grand cœur. » Elle fut suscitée par la grande pitié qu’il y avait au royaume de France, et toujours elle considéra sa mission comme une œuvre d’immense charité : « J’ai été envoyée, disait-elle, pour la consolation des pauvres et des malheureux ; » et encore : « Les pauvres gens venaient à moi volontiers, parce que je ne leur faisais pas de déplaisir, mais les supportais à mon pouvoir. »

Nous avons vu l’activité rhénane se développer en paix et librement sous la tutelle conseillère de l’administration française ; nous avons vu l’application professionnelle des Rhénans et leur goût du travail encouragés par nos préfets, et cette riche variété d’efforts s’épanouir dans une harmonie des professions et des classes. Or Jeanne d’Arc à Domrémy s’occupait des soins du ménage auprès de sa mère, excellait à coudre et à filer, allait à la charrue, sarclait, bêchait, moissonnait, aimait tous les travaux de la campagne. Cette guerrière ne fait la guerre que pour assurer la paix. Elle disait que sa bannière lui était quarante fois plus chère que son épée, et qu’elle la portait à la main en marchant à l’attaque, pour éviter de tuer personne. Après l’apothéose de Reims, toute la grâce qu’elle demande au Roi qu’elle vient de faire couronner, c’est qu’il la laisse s’en retourner dans son village, auprès de sa mère et de ses parents, prendre sa part de l’œuvre de reconstruction. Déjà, dans son armée, elle se plaisait à grouper autour d’elle les gens du commun ; ils se fiaient à elle et presque sans solde faisaient le gros de sa force ; elle les disciplinait et organisait leurs efforts, au point « qu’on admirait en elle la sagacité et la prévoyance d’un vieux capitaine. »

Cette harmonie qui existe entre Jeanne et les gens du Rhin, ces concordances de leurs sentiments, ces affinités de leurs aspirations, ce pouvoir qu’elle possède de les intéresser et de les hausser, d’enchanter leur imagination et de diriger leurs élans, l’ont-ils ressenti dès la première heure ? Ont-ils reconnu tout de suite que ses vertus la désignaient pour être une sorte de patronne secrète de leur pays ? C’est un fait qu’ils la vénèrent dès son apparition sur la scène de l’histoire, — un grand fait lumineux, qui donne appui et force aux innombrables petits faits qu’au cours de cette longue analyse nous avons coordonnés.

Dès l’aube de sa mission, Jeanne fut aimée avec ardeur des Rhénans. L’avènement de cette jeune fille, sous les pas de qui naissaient les merveilles, qui prêchait l’union sacrée et dissipait le cafard de la France, suscita dans l’univers entier, dès l’année bénie de 1429, le plus violent frisson d’enthousiasme ; d’Edimbourg à Constantinople, de Lubeck à Venise (nous en avons les textes), on ne s’entretenait que de son miracle, et le pèlerin français Bertrand de La Brocquière en recueillait des nouvelles en Terre Sainte ; mais il n’y a pas d’endroit au monde où l’on crut en elle avec plus d’ardeur amicale que dans les pays rhénans.

Les Rhénans ont cru en Jeanne avant qu’elle eût donné son signe, avant son Roi, avant la France. Et cette croyance a pris toutes les formes de la chronique rimée, du roman, du drame, des légendes et des images. On promenait au long du fleuve sa vraie portraiture, œuvre d’un peintre d’Arras ; on y jouait un mystère dont elle était l’héroïne ; on y chantait une espèce de geste librement rimée (la dernière fleur de l’immense floraison du moyen âge, en sorte que Jeanne a sa place dans les mêmes rythmes que les quatre fils Aymon et que Roland), et cette chanson de geste, toute calquée sur l’Evangile, n’osant pas la faire naître dans la nuit sacrée de Noël, veut tout au moins qu’elle ait vu le jour à l’Epiphanie.

Le Rhin suivait les faits et les dires de la miraculeuse aventure avec une attention passionnée, et savait tant de détails qu’aujourd’hui encore on y retrouve des échos de Jeanne que n’ont conservés ni la Seine ni la Loire. A Cologne, c’est le théologien Henri de Gorkum qui, dès avant le sacre, en juin 1429, expose dans un traité qui nous est parvenu ce que la renommée publie de la Pucelle, et se range parmi ses partisans ; à Spire, c’est l’inconnu nommé « le clerc de Spire » qui, juste à la même date, dans son mémoire sur la Sibylla francica, proclame qu’il y a une prophétesse en France ; à Mayence, c’est Eberard de Windecke, un voyageur de commerce devenu trésorier de l’empereur Sigismond, qui note en dialecte rhénan l’itinéraire de la triomphatrice depuis Chinon jusqu’à Reims, en y joignant de la manière la plus pittoresque les voix de la foule et les bruits populaires qui couraient ; et disons-le en passant, le meilleur texte que nous ayons de son récit, c’est la copie d’un Strasbourgeois, Jordan, qu’il faudrait bien que la bibliothèque de Hambourg, où elle se trouve, nous donnât en compensation des dommages irréparables infligés à la bibliothèque de Strasbourg par l’incendie de 1870.

Tous ces Rhénans voudraient voir le triomphe de la France, le succès total de Jeanne d’Arc. Cette partialité éclate de la manière la plus vraie dans les « Deo Gratias » et les « Dieu veuille y pourvoir » dont le Mayençais Eberhard de Windecke entrecoupe et parsemé les beaux faits qu’il relate. Quand l’événement fléchit, leur foi refuse de s’incliner et passe outre. Ainsi, de l’échec de Paris ils font un triomphe. Jeanne est prise et meurt : eh ! bien, sur le Rhin on nie sa mort, et la fausse pucelle surgit aux environs de Metz, circule en Lorraine, en Luxembourg, sur le Rhin, partout fêtée royalement jusqu’à ce qu’elle se marie avec un jeune seigneur de la meilleure famille de Charmes-sur-Moselle. Les siècles passent sans que le Rhin oublie Jeanne. C’est un Souabe-Rhénan, Schiller (dont les Palatins montrent à Oggersheim la maison longtemps gardée par un vétéran de la Grande Armée), qui proteste contre les facéties détestables de Voltaire ; et qui donne au théâtre la Jeune fille d’Orléans, dont quelques scènes respirent la plus belle poésie ; et pour un peu, en 1839, c’est un Rhénan, Guido Goerres, qui, gagnant les Français de vitesse, allait publier intégralement les deux procès de condamnation et de réhabilitation. Déjà de Domrémy, où il avait pieusement sollicité la mémoire de Jeanne, il était arrivé à la Bibliothèque Nationale pour y prendre copie de ces saintes reliques, quand la « Société de l’Histoire de France, » justement émue de la sanglante leçon qu’allait recevoir notre trop longue négligence, chargea en hâte de cette tâche nationale le jeune Jules Quicherat.

Telle est la part belle et sincère de la Rhénanie, et l’histoire en main, je peux dire que le premier feu du culte de Jeanne d’Arc ne s’alluma nulle part plus vite et plus vif qu’aux bords du Rhin et de la Moselle [2].

Puisse donc la Vierge lorraine être le signe reconnu par la Rhénanie, l’emblème des bonnes volontés franco-rhénanes, une figure de la lumière et de la paix françaises !

Et que ce soit là notre avant-dernier mot, car le dernier, je l’adresse, comme une interpellation directe, aux Alsaciens et aux Lorrains qui, depuis cinq leçons, associent leur pensée à mes recherches.


MESSIEURS,

Les Alsaciens et les Lorrains ont eu la plus grande part dans le beau travail français de jadis sur le Rhin. Avez-vous remarqué dans notre course errante à travers la Rhénanie, à travers ses légendes, ses institutions charitables et ses organisations sociales, l’action décisive qu’il faut leur attribuer dans les meilleurs résultats atteints par la France ? Il est frappant que presque tous les fonctionnaires rhénans de la Révolution et de l’Empire sont des Alsaciens et des Lorrains, depuis le commissaire général du Directoire Francisque Rudler, de Guebviller, jusqu’au préfet Simon, l’ancien maire de Colmar, en passant par François de Ladoucette, fils d’un avocat de Nancy, Adrien Lezay-Marnesia, fils d’un capitaine au régiment royal de Metz, Bexon d’Ormescheville, ancien seigneur d’Ormescheville près de Bitche, Maximilien Kepler, l’enfant d’Andlau et le premier maire révolutionnaire de Strasbourg. Avez-vous remarqué le cercle des prêtres alsaciens de Mayence, qui se groupent autour de l’évêque Colmar, le Strasbourgeois, des abbés Raess et Lieberman, de l’évêque Jean Jacob Humann, le frère du ministre de Louis XVIII, et aussi l’activité de l’évêque Berdolet, l’enfant de Rougemont (Haut-Rhin) dans le diocèse d’Aix-la-Chapelle ? Et puis tous ces industriels alsaciens qui vinrent sur le Rhin, Laurent Jecker, ce petit paysan d’Einsisheim en Alsace, le protégé de Napoléon, qui alla faire son apprentissage en Angleterre et vint fonder une fabrique d’épingles à Aix-la-Chapelle, les deux frères Migeon qui quittèrent Belfort pour aller s’établir eux aussi dans Aix-la-Chapelle, et Jean Guillaume Rautenstrauch qui fut un des fameux maires de Trêves ?

Je ne prétends pas conclure de ces réussites alsaciennes et lorraines à des analogies foncières. A défaut d’autres différences, un grand fait de volonté suffirait à départager l’histoire de nos provinces de l’Est des destinées rhénanes : la Révolution française a été acceptée et maintenue, même en face de la Sainte-Alliance, par les Alsaciens et les Lorrains, et l’on n’en saurait dire autant de la majorité rhénane. Mais il n’en reste pas moins que Napoléon ne choisissait pas par hasard chez nous, ses préfets et ses évêques. Ce n’est pas par hasard qu’il associant à son œuvre rhénane cette multitude de nos compatriotes. Il les croyait les plus aptes à bien faire, parce qu’ils ont la discipline latine et en même temps connaissent la langue, les mœurs et les sentiments de la Rhénanie. Il se fiait à leur puissance de séduction et d’action, dans une région qu’ils comprennent mieux que des Français plus éloignés de la frontière. Il avait prévu ce que nous avons constaté, que les Alsaciens et les Lorrains apporteraient aux activités rhénanes une méthode et des noyaux de cristallisation.

Je m’adresse à leurs petits-fils, et je leur demande ici, d’homme à homme, directement, s’ils croient que cette tâche demeure belle et utile, s’ils veulent en réclamer pour eux-mêmes l’honneur, à la suite de leurs grands-pères. Leurs grands-pères ! C’est trop peu dire. Je leur propose une tâche par laquelle ils se placeront dans l’effort séculaire des générations, aussi loin que remontent les annales des peuples. Durant cinq leçons, pour vivre avec l’heure présente, nous avons dû nous enfermer dans un horizon limité, mais à cette extrême limite de nos entretiens, avant de nous séparer, nous pouvons, nous devons relever la tête au-dessus du sillon tracé et élargir dans l’histoire notre regard.

Cinq siècles d’époque romaine édifient sur le Rhin une civilisation si puissante, que sur ses débris on va pouvoir bâtir jusqu’à nos jours ; les empires et les royaumes francs, en groupant les clercs dans les pfalzs et dans les écoles du Palais, maintiennent un cadre de civilisation romaine ; le Saint-Empire anime d’inspiration latine une matière germanique ; de proche en proche, les cathédrales venues de l’Ile de France surgissent le long du fleuve pour protéger sous leurs cintres et leurs ogives la prière rhénane, et Maria-Laach se souvient de Vezelay, Notre-Dame de Trêves de Saint-Yved de Braisne, Cologne d’Amiens, cependant que pour ciseler le très saint reliquaire des Rois Mages on recourt au maître orfèvre Nicolas de Verdun ; le prestige de Versailles règne dans les cours ecclésiastiques et princières du XVIIIe siècle, notre culture dans les petits cercles d’écrivains et de femmes de lettres, notre Révolution dans les clubs. Que nos doctrines varient, nous sommes toujours, au milieu des Rhénans, la nation missionnaire : c’est que chez eux et chez nous, quand les régimes succèdent aux régimes, les systèmes aux systèmes, le fond ne change pas ; il est plein de romanité ; et dans le grand mouvement du Centre catholique, qui reçut bien des inspirations et chercha plus d’un modèle dans notre catholicisme de France, il n’est pas paradoxal de discerner que quelque chose survit de l’impulsion donnée sur le Rhin par les légions, les Césars et les apôtres de la Gaule romaine. Prodigieuse tradition de vingt siècles, dont le discours ferait un des grands poèmes de l’humanité ! Cette immense perspective, toutes ces vagues humaines, cette multitude de faits qui vont d’un même puissant mouvement dans le même sens, renforcent nos conclusions, dissipent les hésitations et les inquiétudes, et nous prouvent que nous sommes dans la voie historique. Joignons nos efforts à l’éternel apostolat civilisateur de l’Occident sur le Rhin. Chacun pourra choisir son heure. La fatalité du contact et du voisinage amènera bien des rapports à se nouer, et leur fréquence éveillera en chacun de nous une conscience chaque jour plus claire de la nouvelle tâche sur le Rhin. Ce ne sera pas seulement un concours de faits, résultant de l’orientation des vallées et du passage des lignes de chemins de fer, mais une volonté raisonnée de servir la cause française.

Un jour viendra que l’Université de Strasbourg voudra collaborer à ce travail séculaire de fertilisation. Et s’il est vrai que c’est déjà collaborer que de se trouver en parfait accord, conférencier passionné pour l’idée et auditoire assidu à la recevoir, dans la même salle, durant des heures, j’ai le sentiment, dont je souhaite qu’il soit partagé, d’avoir eu autour du moi d s collaborateurs de la première heure : c’est mon auditoire, et je le remercie de m’avoir suivi jusqu’au bout avec une telle amitié, préparant ainsi les nouvelles floraisons franco-rhénanes qua nous appelons comme un gage de paix.

Quand et comment s’épanouira ce printemps du Rhin ? Ce que je sais, c’est qu’une fois encore, par leur action éclairée et efficace, l’Alsace et la Lorraine persuaderont au Génie du Rhin de sortir de la Walhalla qui ne parle ni à son cœur ni à son cerveau.


MAURICE BARRES.


  1. Copyright by Maurice Barrés, 1921. Voyez la Revue des 15 décembre 1920, 1er et 15 janvier, 1er février 1921.
  2. Jeanne d’Arc appartenait au diocèse de tout qui relevait de la métropole de Trêves. L’évêque de Toul, André du Saussay, dans son Martyrologium gallicanum (Paris, 1638), place Jeanne parmi les personnages « morts en odeur de sainteté » et honore son « martyre » à la date du 29 juin.