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Le Géranium ovipare/Une vie

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Le Géranium ovipareJ. Corti (p. 22-23).


UNE VIE


L’humble vérité,
(Guy de Maupassant).


Or natif de Quimper-Corentin (Finistère)
cet obscur employé d’un vague ministère
avait connu Salis et monsieur de Lesseps ;
son oncle m’a conté qu’on usa d’un forceps
jadis pour l’extirper du ventre de sa mère.
Il buvait du chiendent et de la douce-amère
pour guérir l’eczéma qu’il avait au menton.
Son ordinaire était de bœuf et de mouton :
pas de veau (le docteur proscrit les viandes blanches).
Dans sa bibliothèque on voyait Thiers, Ballanche,
Henri Martin, Sully-Prud’homme, Paul de Kock
et Marcel Proust. Parfois il allait boire un bock
dans un petit café près du Père-Lachaise ;
tournant bien l’acrostiche et le bâton de chaise,
d’ailleurs, homme du monde, avalant des couteaux
et disant d’un air fin : — « Ce sont là mes gâteaux ! »
Bien que libre-penseur, d’après une promesse

faite à sa sainte mère, il allait à la messe
— et se lavait les pieds, le dimanche matin ;
aux jours d’élection prenait part au scrutin,
demeurait au logis pendant la lune rousse
de peur des coryzas et, s’aidant du Larousse,
cherchait des mots croisés, pour causer purement
lisait dans Figaro monsieur Abel Hermant…
Et depuis quarante ans si ce n’est davantage
cet homme vivait chaste à son sixième étage
et, n’étant pas auprès des femmes très-hardi
se masturbait pudiquement chaque mardi
après avoir éteint sa lampe : il est mort vierge
sans avoir soupçonné l’amour de sa concierge.