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Le Gabon/01

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Première partie
Le Tour du mondeVolume 12 (p. 273-288).
Première partie


Vue à vol d’oiseau du comptoir du Gabon. — Dessin de Thérond d’après une aquarelle de M. Vallon, capitaine de frégate.

LE GABON,


PAR LE Dr GRIFFON DU BELLAY, MÉDECIN DE LA MARINE[1].


1861-1864. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS[2].


Installation des Français au Gabon. — Étendue de nos possessions. — Climat. — Les grandes pluies. — Peu de chances de succès qu’offre la colonisation.

Il y a vingt-deux ans, trois navires français débarquaient sur la plage du Gabon quelques hommes d’infanterie de marine, des ouvriers et le matériel nécessaire pour la création d’un poste fortifié. Des négociations ouvertes l’année précédente avec les chefs du pays par le commandant Bouet-Willaumez, aujourd’hui vice-amiral, avaient préparé les voies, et ce fut sans difficulté que M. le capitaine de corvette de Montléon prit possession, au nom de la France, de la baie du Gabon et de la région baignée par ses nombreux affluents. Pour que la francisation fût plus complète, on débaptisa les points les plus remarquables, et, suivant un usage qui fait trop bon marché de l’instabilité des choses humaines, on échangea les appellations indigènes contre les noms des membres de la famille d’Orléans, qui régnait alors, transformation que d’ailleurs l’usage ne ratifia pas, et dont on ne trouve de traces que dans les cartes dressées à cette époque. Un fort fut construit, et bientôt, par suite du départ des navires, la petite colonie se trouva dans l’isolement le plus complet, à dix-huit cents lieues de la mère patrie et au milieu de peuplades presque complétement inconnues.

Elle ne venait point fonder un établissement agricole. Le pays qui l’entourait étalait aux yeux la plus luxuriante végétation, mais il était facile de voir que les indigènes n’étaient pas disposés à profiter de cette munificence de la nature. Quant à cultiver eux-mêmes, les Européens n’y pouvaient pas songer : le soleil dardait ses rayons d’aplomb sur leurs têtes, car ils n’étaient qu’à une douzaine de lieues du point où la ligne équatoriale coupe le globe en deux hémisphères. Sous une pareille latitude, le travail de la terre est mortel à notre race. Il n’y avait pas là non plus à protéger de grands intérêts commerciaux ; ils naissaient à peine alors sous l’impulsion de quelques maisons de Bordeaux et de Marseille ; favoriser leur développement et sauvegarder la sécurité de nos traitants étaient bien la mission de notre nouvel établissement, mais non pas sa mission principale. Son but paraît avoir été, avant tout, d’assurer à la marine française la possession de la rade la plus sûre de toute cette côte, et de supprimer du même coup un foyer de traite qui avait acquis récemment une certaine importance.

C’était, en effet, l’époque où s’agitait cette grande question de la répression de la traite des noirs, déjà bien loin de nous, et qui, grâce à la question subsidiaire et si irritante du droit de visite, avait occasionné à la France une crise politique dont elle n’était pas encore complétement sortie. Strict observateur des traités conclus avec l’Angleterre, notre pays entretenait alors à la côte occidentale d’Afrique une escadre de vingt-six navires qui battaient incessamment la mer, et fouillaient une à une les baies et les rivières. Ces navires étaient petits ; c’étaient des briks et des goëlettes d’un faible tirant d’eau, d’une capacité médiocre, et dont l’approvisionnement en vivres était promptement épuisé. Plus d’un, parti de Gorée chargé d’une mission exploratrice, se traînait péniblement le long de la côte, n’ayant pour moteur que des vents incertains ; et quand il avait parcouru les huit cents lieues qui séparent Gorée du Gabon, il était fort heureux de trouver une rade sûre pour se réparer et des magasins pour se ravitailler.

Ce fut là le service le plus réel que rendit la création de cet établissement. Aujourd’hui même que son commerce a pris un peu plus d’extension, ce sont encore ses avantages maritimes qui donnent à ce point toute son importance, et notre escadre en a fait depuis quelques années son centre de station.

La baie où nous sommes établis, d’une profondeur de trente milles environ et de sept milles de largeur à son entrée, s’ouvre à 30′ nord de l’équateur et par de longitude est. Elle forme le fond d’un petit bassin hydrologique, limité à l’est par une chaîne de montagnes que les Portugais ont nommée la Sierra del Crystal, et d’où émergent plusieurs rivières. Au sud et à l’est, ce bassin est contourné par un cours d’eau d’une plus grande importance, l’Ogo-Wai, qui se jette à la mer par plusieurs embouchures, comprenant dans leur écartement une pointe bien connue des négriers, le cap Lopez.

Bien que la possession de ces rivières et de la région qu’elles arrosent nous soit assurée par des traités, notre établissement y est plutôt nominal qu’effectif. La seule partie réellement occupée et vraiment importante, quant à présent, c’est la baie elle-même. Là se trouvent le comptoir fortifié, les principaux centres de population, l’important établissement de la Mission française ; et enfin le village de Glass, que domine la Mission américaine, et qui est devenu, entre les mains de commerçants étrangers et surtout anglais, un centre d’affaires assez considérable. Dans cette rade profonde et sûre stationne constamment quelque navire de la division. Un petit nombre de navires de commerce anglais ou américains, des français plus rares encore, quelques goëlettes chargées du trafic des rivières, et enfin des pirogues montées par des noirs qui règlent par des chants monotones les mouvements de leurs pagaies, parcourent cette immense nappe d’eau, mais sans réussir à l’animer.

Cette absence de vie et de mouvement affecte péniblement les Européens, presque tous au service de l’État, que leur mauvaise étoile a conduits dans ce pays, et ne fait que rendre plus attristant le sentiment de leur propre isolement. La vie des hommes qui se vouent au service des lointaines possessions de la France est ainsi faite et pleine de rigoureuses épreuves.

Ce n’est pas que le Gabon soit triste par lui-même. Si le mouvement lui manque, du moins la nature y est belle. Elle est belle surtout pour les gens qui y arrivent après avoir longé la côte. Leurs yeux ont été attristés par la stérilité proverbiale de la plage africaine, car la végétation est rare à ce point qu’il est telle partie de cette côte sablonneuse où la présence d’un arbre unique dans la contrée devient un repère précieux pour le navigateur. Dans la baie du Gabon, au contraire, la végétation descend jusqu’au bord de la mer, et les villages que l’on aperçoit du large paraissent cachés dans un nid de verdure.

Le relief général des terres est peu accentué. Au nord pourtant un monticule assez élevé, le mont Bouet, domine la rive droite ; au sud, quelques mornes plus déprimés rompent l’uniformité de l’horizon et servent comme lui d’amers aux navires. Au milieu de la baie, la pointe Ovendo, les îlots de Coniquet et des Perroquets semblent surgir de l’eau comme d’énormes bouquets de verdure. Au fond et sur les côtés, de longs rideaux de palétuviers trahissent la présence de terrains marécageux. Partout enfin croît une abondante végétation que dominent d’immenses fromagers et de grands spathodeas, connus sous le nom de tulipiers du Gabon, qui se couvrent deux fois par an d’une riche moisson de fleurs orangées. Tout cela donne à cette baie un aspect qui séduirait s’il était plus vivant. Mais ce n’est qu’un tableau de nature morte, ou peu s’en faut, richement encadré. Dans quelques coins de ce tableau, un peu de vie s’est pourtant réfugiée : à Glass, autour de deux ou trois factoreries, et surtout à l’établissement français.

C’est là que réside le commandant particulier placé sous l’autorité supérieure du chef d’escadre. Autour de lui sont groupés les bureaux, les magasins, les ateliers, tout ce qui constitue enfin un établissement maritime au petit pied. Près de lui vivent, sous son égide, quelques factoreries françaises, une maison d’éducation tenue par des religieuses de Castres, et enfin Libreville, village qui a été fondé en 1849 avec des noirs du Congo provenant d’un négrier récemment capturé. Une petite garnison de soldats noirs, empruntés au bataillon de tirailleurs sénégalais, est là pour appuyer l’autorité du commandant. Mais les indigènes songent si peu à la contester, qu’il suffirait, pour la faire respecter, de la garnison que Bachaumont trouva jadis à Notre-Dame de la Garde :


Un suisse avec sa hallebarde
Peint sur la porte du château.


Tel est l’établissement que la France possède sur cette côte, et dont la plupart de nos compatriotes ignorent même l’existence. Fondé pour servir d’appui à notre marine de guerre et pour favoriser les essais d’un commerce qui a prospéré assez bien entre les mains des Anglais, mais qui est resté dans les nôtres timide ou malheureux, ce n’est pas la faute du gouvernement si son but militaire a seul été rempli et si la protection de notre pavillon n’a guère à couvrir que des intérêts étrangers.


Vue du comptoir du Gabon en 1861 : Parc à charbon. — Dessin de Thérond d’après une photographie de M. Houzé de l’Aulnoit.

La région gabonaise, coupée par la ligne équatoriale, correspond exactement à celle des grands lacs parcourue par Speke et Burton, sur la côte orientale, et d’où sortent les principales sources du Nil[3]. Comme cette région, aujourd’hui si célèbre, c’est un pays de chaleur et de grandes pluies. Quand j’y arrivai, au commencement de septembre 1861, la belle saison finissait. La chaleur n’était pas excessive, elle était tempérée le soir par des brises de mer ; les nuits étaient fraîches sans humidité ; c’était un état très-supportable, le plus difficile pouvait s’en accommoder. Mais malheureusement cette belle saison durait déjà depuis trois mois et le retour des pluies était annoncé pour le 15 septembre. Avec une singulière régularité qui ne se démentit pas pendant trois années consécutives, elles arrivèrent à jour fixe. Fines d’abord et peu abondantes, elles durèrent jusque dans les premiers jours de janvier. Puis elles cessèrent pendant six semaines environ, période connue dans le pays sous le nom de petite saison sèche, et qui, pour n’être pas pluvieuse en effet, n’en est pas moins humide, lourde à supporter et féconde en maladies graves. Après ce temps d’arrêt elles recommencèrent, tombant par torrents, accompagnées d’interminables et magnifiques orages, et exerçant sur la santé les plus déplorables effets. Après quoi trois mois de sécheresse vinrent pomper jusqu’à la dernière goutte cette cataracte annuelle.

Ainsi, sept mois de pluies, dont quatre de déluge, tel est le climat du Gabon.

Malgré sa position équatoriale, la chaleur n’y est pas excessive, mais elle est constante. Le thermomètre y monte rarement au delà de trente-trois degrés, mais plus rarement encore il descend au-dessous de vingt-trois. La moyenne habituelle est de vingt-huit degrés, ce qui constitue déjà une température assez élevée que l’humidité et surtout la tension électrique de l’air achèvent de rendre insupportable. Ces fâcheuses conditions s’exagèrent encore pendant l’hivernage ; alors le corps fatigué s’affaisse sans trouver le repos dans l’immobilité ni la réparation de ses forces dans le sommeil ; l’intelligence alourdie s’endort et les appétits s’éteignent. Tristes effets qui sont hors de proportion avec l’élévation de la température, et dans lesquels il faut voir la résultante de plusieurs causes dont celle-ci n’est pas toujours la plus active. Combien de fois les voyageurs n’ont-ils pas remarqué ce défaut d’harmonie entre les indications de leur thermomètre et le sentiment de chaleur dont ils sont eux-mêmes accablés. Il est frappant au Gabon.

En somme, ce climat, avec ses oscillations thermométriques qui ne dépassent pas dix degrés, est presque uniforme ; mais il est, par suite, uniformément débilitant, et ce caractère se retrouve dans ses maladies. Pas d’affections excessives, peu de dysenteries, peu d’insolations ; mais beaucoup de fièvres pernicieuses, car le pays est très-marécageux, et, pour tout le monde, l’anémie avec son cortége de lassitudes sans causes, de douleurs sans lésions et de débilité sans remède.


Village des tirailleurs au Gabon. — Dessin de Thérond d’après une photographie de M. Houzé de l’Aulnoit.

Un pareil pays peut séduire un instant le voyageur curieux de nouveautés, ou le naturaliste amateur de richesses à peine déflorées par la science ; mais l’Européen qui n’y est pas retenu par de sérieuses obligations ne s’y attarde pas longtemps : il y campe, mais ne s’y établit pas, et je crois qu’il n’a aucune chance de s’y acclimater. Sans doute, quelques missionnaires l’habitent depuis longtemps ; mais leur vie uniforme et quasi monastique, tout en ayant des fatigues que je ne veux pas nier, les soustrait du moins aux luttes directes contre le climat que soutiennent incessamment le marin assujetti à un pénible service, ou le trafiquant décidé à fixer, à force d’énergie, les faveurs de la fortune. En tout cas, si l’Européen peut s’y acclimater, c’est à titre personnel ; mais sa race ne s’y implantera pas, car ce climat n’est pas fait pour la femme blanche. Celle qui braverait ici les périls de la maternité tenterait une entreprise mortelle pour elle-même peut-être, et à coup sur stérile pour sa race.


Premières relations du Gabon avec les Européens. — Les Portugais à la côte d’Afrique. — Le commerce depuis l’abolition de la traite. — Véritable intérêt qu’offre le pays. — Races qui l’habitent.

Les Français de 1842 n’étaient pas les premiers Européens qui eussent tenté de s’établir au Gabon. Déjà, vers le milieu du siècle dernier, les Portugais, alléchés par l’espoir d’y trouver quelque mine d’or, avaient pris possession de l’île de Coniquet. Après des recherches infructueuses ils se retirèrent, laissant comme traces de leur passage deux petits canons que l’on voit encore à Coniquet, et un fortin dont on a quelque peine à retrouver les débris. Mais ils conservèrent des relations avec le pays et au beau temps de la traite, ils y faisaient fructueusement leurs affaires. Les Portugais ont toujours été les plus ardents négriers de toute la côte. Nous ne sommes plus au temps où leur grande colonie de Saint-Paul de Loanda tirait de ce commerce une immense richesse, et où le seul ordre des Jésuites y possédait plus de 12 000 esclaves. Bien déchue aujourd’hui de son ancienne splendeur la capitale de la province d’Angola tombe en ruine. Mais elle montre encore sur la plage, le fauteuil monumental d’où son évêque bénissait ex cathedra, et à tant par tête, les esclaves qui défilaient devant lui tout tremblants sous le fouet du négrier, et allaient s’embarquer pour quelque région inconnue. Bizarre acquiescement donné par la religion à la violence, association que nos mœurs actuelles déploreraient comme une monstruosité, mais à laquelle ne répugnait nullement la morale facile du siècle dernier. Le fauteuil épiscopal est vide aujourd’hui, mais je ne voudrais pas jurer que dans le cœur des Portugais de Saint-Paul ne vit pas encore le regret de ce passé si prospère et si fécond en faciles richesses.

Quoi qu’il en soit, dans l’esprit des Gabonais, les deux idées de Portugais et de négriers sont irrésistiblement associées, et le chef d’un village qui veut effrayer un de ses sujets, le menace volontiers de le vendre aux Portugais. Pour le dire en passant, ce n’est pas toujours une vaine menace, car malgré la présence de notre pavillon, il se fait de temps à autre, quelques coups de traite, dont les agents sont toujours des goëlettes ou même de simples pirogues portugaises venues de l’île voisine de San Thomé.

Sauf ces communications irrégulières avec les Portugais, le Gabon semble avoir eu longtemps peu de relations avec les Européens. Il est douteux qu’il ait été fréquenté par les Dieppois. L’industrie de l’ivoirerie encore si vivante à Dieppe, témoigne de ses anciennes relations avec la côte d’Afrique, mais les villages de Grand et Petit Dieppe qui perpétuent son nom au nord du golfe du Benin, semblent indiquer que là s’est arrêté son commerce.

Erdman Isert, médecin du comptoir danois de Christianbourg à la fin du siècle dernier, parle d’un commerce de bois de teinture que le Gabon faisait avec les Anglais. « Mais ses esclaves étaient peu estimés, et aux Antilles on ne les plaçait qu’à moitié prix. » MM. de Flotte, de Grandpré, et autres officiers envoyés à cette époque pour protéger les négriers français contre les Portugais à Cabinda et à Loango, c’est-à-dire tout près du Gabon, ne parlent de celui-ci que pour signaler son extrême insalubrité. En 1803, Labarthe dans ses instructions sur la traite en détourne les capitaines à cause de dangers qu’y présente la navigation. Mais les chefs gabonais tenaient à attirer chez eux ce commerce lucratif ; ils se firent pilotes et la traite prospéra, sans prendre jamais, du reste, une bien grande extension. Les traités de 1830 et 1834, conclus entre les nations européennes lui portèrent un coup mortel, bien qu’ils n’aient pas reçu tout d’abord une stricte exécution.

On pouvait croire que les indigènes habitués à recevoir des Européens tous les objets nécessaires à l’existence et ne pouvant plus s’en passer, tourneraient leur activité vers quelque commerce plus licite, et qu’ils tireraient parti de la fécondité de leur sol en s’appliquant à quelque culture lucrative. Il n’en fut rien, soit impuissance des Européens à les diriger dans cette voie féconde, soit plutôt inertie et paresse incurable de leur part. Incapables de demander au travail de la terre les éléments d’un commerce régulier, ils ne firent que de faibles efforts pour se relever du coup que leur portait la suppression de la traite. Ils parvinrent à vivre mais jamais à prospérer. L’intérieur du pays possédait des richesses très-recherchées par le commerce, le santal, ce bois de teinture dont nous avons déjà parlé, le bois d’ébène et les dents d’éléphant. Les Gabonais exploitèrent ces ressources, et servirent de courtiers entre les Européens et les tribus qui habitent les lieux de production. Mais c’est là un commerce essentiellement destructeur. Les bords des rivières sont aujourd’hui dépeuplées de bois précieux. Il faut aller très-loin pour trouver le bois rouge en quantité commerciale, plus loin encore pour rencontrer l’ébénier, et quant aux éléphants, leur nombre a aussi considérablement diminué. Le pays s’épuise, et il n’est pas difficile de prévoir le jour ou faute d’avoir su administrer ses richesses et en créer de nouvelles il deviendra profondément misérable.

Il y a quelques années, les Français y ont entrepris un nouveau commerce : celui du caoutchouc. Ce suc résineux s’extrait de trois ou quatre lianes portant le nom commun de N’dambo, et appartenant probablement au genre Carpodinus, de la famille des Apocynées. C’est une production annuelle ; ce serait par conséquent une source régulière de bénéfices ; mais elle sera bientôt tarie par l’avidité des exploitants, qui coupent les lianes à l’aventure, les saignent sans merci, et pour achever de ruiner l’avenir, déconsidèrent leurs produits par les plus fâcheuses adultérations.

On voit donc, en définitive, que ce n’est pas par les ressources qu’il nous offre, que le Gabon peut réellement nous intéresser ; c’est par son originalité propre, et par l’attrait qu’offre toujours aux membres de la grande société européenne l’étude de ces sociétés rudimentaires qui sont probablement aussi vieilles que la nôtre, et qui n’ont pourtant pas su s’élever au-dessus de l’état de nature ; soit que la molle atmosphère et les conditions faciles d’existence dans lesquelles elles se sont développées aient seules stérilisé leur intelligence ; soit plutôt que leur race, frappée d’une impuissance originelle fût condamnée, en quelque lieu qu’elle eût vécu, à une irrémédiable imperfection.

Le bassin du Gabon permet de voir de près plusieurs de ces petits peuples africains. Celui du fleuve Ogo-Wai en fera connaître de plus intéressants encore, le jour où on voudra en faire une exploration complète, car ses habitants sont vierges de toute influence européenne et même de cette influence mahométane qui a poussé des racines si profondes et si vivaces dans le nord et dans l’ouest du grand continent africain.

La partie méridionale de cette région absolument inconnue, a été visitée récemment par un hardi chasseur, M. Bellonie du Chaillu[4], créole du Sénégal, qui a été membre de notre petite colonie gabonaise, mais qui est devenu depuis et du même coup, un citoyen américain plein d’ardeur pour sa nouvelle patrie, et un Anglican plein de ferveur pour la Bible.

En 1862, M. le lieutenant de vaisseau Serval et moi avons également visité une partie absolument inconnue du fleuve Ogo-Wai. Je raconterai cette exploration, quand j’aurai montré ce qu’est le Gabon proprement dit, et par quels gens il est habité.

La population de ce pays se divise en quatre groupes parlant des langues différentes : les M’Pongwés ou Gabonais proprement dits, établis au bord de la mer et à l’entrée des rivières ; les Shékianis, qui habitent les terrains boisés environnants, et auxquels pour ce motif les Gabonais ont donné le nom de Boulous que nous avons adopté et qui signifie hommes des bois ; les Bakalais, et enfin les Fans, ou Pahouins. Ces quatre races ne sont pas originaires du pays ; elles viennent de l’intérieur. Les Pahouins, dont les appétits cannibales ne sont que trop authentiques, sont la plus remarquable et la moins connue. Ils n’ont fait leur apparition que depuis quelques années, venant directement de l’est, poussant devant eux les Bakalais et se rapprochant rapidement de notre territoire dont ils formeront un jour la population la plus importante.

Ces migrations sont communes à la côte d’Afrique. C’est évidemment le désir de commercer directement avec les Européens qui attire ces populations vers la mer, source de toutes richesses. Nous y gagnons de pouvoir examiner de près des races dissemblables ; mais elles-mêmes y perdent rapidement leur originalité. Trouvant dans de faciles échanges commerciaux tout ce qui peut satisfaire leurs besoins, elles perdent leurs usages traditionnels et caractéristiques, oublient leurs anciennes industries, et altèrent même, par des unions étrangères leur cachet originel.


Les M’Pongwés. — Leurs villages. — Intérieur d’une case. — Toilette des femmes. — Polygamie. — Dure condition des femmes. — Compensations. — La grande femme. — Le conguié.

C’est au milieu des M’Pongwés que nous sommes établis. Ce n’est pourtant pas eux que l’Européen voit les premiers quand il met le pied au Gabon. Soit qu’il débarque à l’établissement français ou devant les factoreries anglaises de Glass, les gens affairés, au type nègre fortement accusé, qu’il rencontre tout d’abord déchargeant des navires ou embarquant dans des pirogues les produits du pays, ne sont pas des M’Pongwés ; ce sont des Krowmen, véritables portefaix de la côte d’Afrique que l’on recrute à trois cents lieues plus au nord au moyen d’engagements toujours respectés, et qui mettent à la disposition des Européens une vigueur et une honnêteté bien rares parmi les populations africaines. Ce n’est pas parmi ces infatigables travailleurs qu’il faut chercher le Gabonais. Homme indolent et sans ressort, il sait très-bien répondre quand on lui propose un labeur un peu sérieux : « Ça, travail pour Krowman, » ou mieux encore : « Travail pour Blanc ; » selon lui, le bon Dieu ne veut pas que les M’Pongwés travaillent. C’est donc dans son village qu’il faut aller le chercher, ou bien sur la plage qui lui sert de grand’route, car en sa qualité de courtier maritime (c’est son métier quand il en a un), il a son village au bord de l’eau, sa pirogue est son unique véhicule et la plage est son chemin de grande communication. C’est d’ailleurs, à marée basse, la promenade la plus agréable du pays.


Factorerie anglaise de Glass. — Dessin de Thérond d’après une photographie de M. Houzé de l’Aulnoit.

Des groupes de négresses y circulent en bavardant. Les jeunes filles marchent d’un pas relevé, car leur costume ne les gêne pas. Un pagne de cotonnade noué autour des hanches et tombant jusqu’à mi-jambes, en fait tous les frais. Dans les grandes circonstances, une autre pièce d’étoffe, drapée sur une épaule, descend presque sur le sol ; elles sont en toilette. Les femmes mariées sont moins accortes ; elles marchent en se dandinant pesamment sur les hanches. Ce n’est pas que leur costume soit beaucoup plus compliqué, mais elles portent aux jambes une multitude de gros anneaux de cuivre ou barrettes étagées depuis les chevilles jusqu’aux genoux. Ces espèces de bottes métalliques, véritables boulets qu’elles traînent après elles, alourdissent leur allure, pèsent sur la cheville et produisent de douloureuses excoriations. La mode a partout ses martyrs. Parfois on rencontre ces pauvres femmes portant sur leur dos de lourds fardeaux, ce sont les bêtes de somme du pays. Les maris les suivent en activant leur marche, fumant leurs pipes, mais ne portant rien.

Tous ces gens-là vont sans se presser, arrêtent tous les passants, saluent les Européens d’un « m’bolo » amical, — c’est la formule de politesse réglementaire, — s’arrêtent à chaque pas pour bavarder, car à l’exception des femmes chargées, nul n’est pressé d’arriver, personne n’ayant rien à faire.

La race M’pongwé est assez belle. Voici le portrait qu’en a tracé M. le docteur Lestrille, dans la Revue coloniale de 1856 : « Le M’pongwé est généralement grand et bien proportionné. Les saillies dessinées par ses muscles dénotent de la vigueur. La jambe est mieux faite qu’elle ne l’est habituellement chez les noirs ; le pied est plat, mais le cou-de-pied est cambré ; la main est petite et parfaitement attachée ; l’humérus est trop court proportionnellement à l’avant-bras. Les yeux sont en général beaux et expressifs ; le nez peu ou point épaté ; la bouche médiocrement fendue ; la lèvre inférieure est épaisse sans être pendante ; les dents sont habituellement belles et bien rangées ; la forme prognate de la face est très-rare. Leur couleur est plutôt bronzée que noire (elle se rapporte aux tons indiqués aux numéros 41, 42 et 43 du tableau chromatique publié par la Société d’anthropologie de Paris). Le système pileux est relativement développé ; la plupart se rasent une partie des cheveux en figurant des dessins variés ; beaucoup sont complétement dépourvus de barbe. Enfin leur poitrine est large et bien développée.

« Les femmes sont généralement petites. Elles ont les extrémités fines et délicates ; la main surtout est parfois réellement élégante.

« Hommes et femmes ont la poitrine nue. Les dames la couvrent de colliers de perles dont les couleurs sont souvent assorties avec beaucoup de goût. À ces colliers sont attachés de petits fétiches plus ou moins précieux ; souvent aussi, la grande femme, celle qui est réellement maîtresse au logis conjugal, y suspend les clefs de ses coffres. Enfin elles portent d’énormes boucles d’oreilles qu’on leur fabrique en Europe sur un modèle invariable ; des bracelets de cuivre, et des bagues, non-seulement aux mains, mais même aux gros orteils. »

Voilà les gens qu’on voit défiler auprès de soi quand on parcourt la plage du Gabon ; le spectacle est peu varié, car la population est rare, et la circulation peu active. Heureusement le panorama récrée un peu la vue. La mer est toujours belle à voir par une chaude soirée des tropiques, surtout quand les yeux éblouis peuvent se reposer de son éclat sur une lisière de verdure. De magnifiques liserons à feuilles charnues s’allongent sur le sable comme s’ils voulaient le disputer à la mer, d’autres grimpent sur des dattiers nains et sur les jasmins du Cap. Des sterculias à fruits rouges étoilés se mêlent à des légumineuses arborescentes couvertes de grappes qui ont la couleur et le parfum du lilas.

De loin en loin, des cases apparaissent à travers des éclaircies de feuillage. On aperçoit ainsi à peu de distance de la plage, la Mission catholique. Là, vit un vieillard entouré des respects de tous, Mgr Bessieux, évêque de Callipolis, moins vieilli par l’âge que par les fatigues d’un long apostolat consacré tout entier aux populations africaines. Il partage aujourd’hui ses soins entre la direction de la Mission et la culture d’un vaste jardin, et donne aux indigènes peu tentés de l’imiter, le spectacle d’une vie qui restera consacrée jusqu’à sa dernière heure, au travail et à la charité. Il y a deux ans, M. l’amiral Didelot s’est fait l’interprète du sentiment public, en demandant la décoration de la Légion d’honneur pour ce modeste et vénérable prélat qui l’a reçue, moins comme une distinction personnelle que comme une marque d’estime accordée à l’œuvre à laquelle il a voué sa vie tout entière.


Établissement de la Mission catholique au Gabon. — Dessin de Thérond d’après une photographie de M. Houzé de l’Aulnoit.

Non loin de là, est le village du roi Louis. Deux longues séries de cases forment une large rue dans laquelle un ou deux grands arbres projettent leur ombrage. Derrière les maisons, une vaste clairière a été déblayée à l’aide de la hache et du feu ; les bananiers, le manioc, les papayers y poussent vigoureusement, et dénoncent au loin, par leur couleur tranchée, la présence du village.

Des pirogues halées sur la plage, des filets en fil d’ananas qui sèchent au soleil, quelques tas de bois rouge et de bois d’ébène qui attendent l’arrivée d’un navire, quelques maigres volailles picorant dans la rue ; voilà le village de Louis, et tous sont jetés dans le même moule.

Le M’pongwé a, du reste, maison de ville et maison des champs. Celle-ci, qu’il appelle son habitation, est parfois perdue au milieu des bois à plus d’une lieue de là. C’est là que se font les grandes cultures. Ces villages contrastent par leur bonne tenue avec la malpropreté habituelle des villages africains. Les cases, bâties avec les branches d’une sorte de palmier, l’enimba sont régulières et de bonne apparence. Malheureusement l’intérieur ne répond pas toujours à l’extérieur. Riche ou pauvre, frotté ou non de civilisation, le Gabonais est rarement propre ; c’est là son moindre défaut et son intérieur s’en ressent.


Naturel du Gabon. Tau (type de Krowman). — Dessin de Émile Bayard.

La pièce dans laquelle donne accès l’unique porte ouverte sur la rue, est une chambre commune ; un ou deux larges canapés en branches de palmier qui servent à volonté de siéges ou de lits, témoignent de son importance. Des chaises, de la vaisselle européenne, des coffres, beaucoup de coffres, devraient-ils rester vides, complètent l’ameublement d’une maison confortable. En entrant dans cette pièce, on y trouve habituellement le maître du logis. Étendu sur son canapé, il fume ou dort.

Il se lèvera peut-être pour faire honneur à son hôte, lui cédera même sa place avec une certaine politesse ; si pourtant c’est un chef, il connaît sa valeur et ne se dérange pas. Assis à la turque, l’une des jambes repliée sous lui, entouré de serviteurs qui ne s’approchent de son auguste personne qu’en courbant l’échine, il tend la main au visiteur, — la seule main qui soit libre, car, de l’autre il pétrit invariablement le pied sur lequel il est assis, — puis d’un geste digne, il l’invite à se placer à ses côtés. C’est un honneur qu’il lui fait, et sa considération y gagnera dans le village, sauf par lui à reconnaître cette hospitalité royale par quelque cadeau d’importance. Un objet européen quelconque le fera bien venir de Sa Majesté nègre, quelques pipes de tabac lui assureront sa conquête, pour de l’eau-de-vie, il vendrait sa famille.

Mais si le maître du logis, ou en son absence, sa « grande femme (la première en date), » fait tant de frais d’amabilité, cette émotion ne gagne pas les autres gens de la maison. Groupés au milieu de la case, autour du foyer de famille, ils ne se dérangent pas. Ce foyer est en permanence. Trois ou quatre tisons enfument constamment la case, la débarrassent des moustiques, dessèchent quelque peau de bête suspendue dans un coin, boucanent quelque débris de viande ou de poisson, et servent enfin à cuire les aliments. Qu’il fasse froid, qu’il fasse chaud, le foyer est le centre d’attraction de la famille. À côté de lui, deux ou trois femmes, la pipe aux dents, épluchent des bananes, nettoient des ignames, préparent le manioc ou ratissent avec leurs couteaux de longues feuilles d’ananas, pour en extraire les fils ; d’autres frottent avec du jus de citron, leurs anneaux et leurs bracelets de cuivre ; une autre enfin peigne, coiffe et pommade quelque négresse étendue tout de son long par terre, la tête appuyée sur les genoux de sa coiffeuse. Au milieu de toutes ces femmes, quelques négrillons se culbutent dans les cendres du foyer. Tel est le tableau de la vie intérieure.

Ces gens-là ne s’émeuvent pas des allants et venants. La coiffeuse surtout est inébranlable. C’est que ce n’est pas une petite affaire que d’édifier la coiffure d’une Gabonaise. Il faut y consacrer presque une journée de travail ; mais l’édifice une fois bâti, mastiqué, saupoudré sur ses arêtes avec une poudre rouge assez compliquée, qui contient entre autres ingrédients des feuilles de vanille, en voilà pour quinze jours au moins. Je passe les détails de cette partie de la toilette ; tous ne sont pas bons à dire. Sur les deux ou trois coiffures à la mode, la plus remarquable et la plus commune est l’édifice ample et sévère que le lecteur peut voir sur la tête de la grande femme du roi Denis. On construit ce bizarre appareil en divisant d’abord les cheveux en deux masses que l’on rapproche ensuite de chaque côté d’une lame posée de champ. C’est la coiffure des femmes mariées, et quelques-unes de ces dames lui donnent une hauteur et une forme qui la font ressembler complétement à un casque armé de son cimier. Les filles du roi Louis, dont nous donnons également les portraits, ont une tout autre coiffure ; c’est un double croissant, plus léger, presque tapageur, qui sied mieux à la jeune fille, et qui ressemble tout à fait à la mode actuellement adoptée en France. Dans notre galerie de femmes m’pongwés, on en voit quelques-unes qui portent des bandeaux à l’européenne, autant toutefois que leurs cheveux un peu rebelles ont bien voulu se prêter à cet arrangement. Ces dames, avant de confier leurs traits à la photographie, ont trouvé de bon ton de se coiffer comme les Françaises ; mais, assez arriérées en matière de mode, elles ont renoncé à leurs bourrelets juste au moment où nos compatriotes venaient de les inventer à leur tour, sans se douter qu’elles imitaient un modèle déjà bien vieux sous l’Équateur.

Toutes ces femmes, entassées dans une même case, sont les épouses du maître de la maison, et l’on peut voir, dans quelques-uns de nos dessins, des chefs entourés d’un véritable sérail. Cet usage de la polygamie, qui paraît répandu dans tout le continent noir, a d’ailleurs sa raison d’être. L’une de ses causes est la courte fécondité des femmes, qui tient elle-même à ce qu’elles se marient trop jeunes. Au Gabon, une jeune fille est parfois mariée à dix ans, mère à quatorze, et vieille femme à vingt ans. De plus, et c’est peut-être la meilleure excuse de la polygamie, il paraît exister sur tout le continent africain une disproportion considérable entre le nombre des femmes et celui des hommes. Il y a en effet, ici, cinq naissances du sexe féminin contre trois du sexe masculin, et ce n’est pas le seul point où ce fait se remarque.

Un mariage est une affaire de commerce, un marché souvent très-long à négocier ; mais le mari qui achète sa femme prend son temps et n’est pas pressé de conclure, car bien souvent la jeune fille qu’il demande en mariage n’est encore qu’une enfant et n’entrera dans le domicile conjugal que pour rester longtemps sous la tutelle de la « grande femme » de son mari. Si la négociation traîne en longueur et si le beau-père se montre trop difficile à fléchir, le prétendant se décide enfin à recourir aux féticheurs qui se livrent à des incantations infaillibles. Certains philtres font merveille en pareille occasion. Une plante nommée odêpou a une vertu particulière pour ouvrir à l’indulgence le cœur du beau-père. Cette plante précieuse est une jolie légumineuse à graines rouges dont la feuille a le goût sucré de la réglisse, ce qui lui donne, indépendamment de ses vertus conciliatrices, la propriété plus vulgaire d’adoucir la voix des chanteurs. Une clause singulière de ces marchés matrimoniaux, c’est que très-souvent le gendre est obligé de donner à son beau-père, en échange de la femme qu’il reçoit, une de ses propres sœurs que celui-ci épouse à son tour.

Les habitants d’un même village ne se marient pas entre eux à cause des liens de parenté très-rapprochés qui souvent les unissent. Ce rigorisme, en matière de mariages consanguins, est remarquable chez ces gens voisins de l’état sauvage. Souvent aussi, quand un Gabonais va chercher femme au loin, c’est par pure spéculation. Un beau-père est un précieux correspondant, et il est tel trafiquant un peu répandu qui ne manque pas de se marier dans tous les villages importants avec lesquels il ouvre des relations.

Le sort des femmes est peu enviable. Achetées par leur mari, qui tire vanité de leur grand nombre comme d’une preuve irrécusable de sa fortune, elles sont pour lui des esclaves ou peu s’en faut. Tant qu’elles sont jeunes il en fait un objet de luxe, souvent même d’un commerce dont il revendique scrupuleusement les honteux profits. Quand l’âge ou une maternité rarement désirée les a dépouillées de leurs charmes, elles descendent réellement au rang d’esclaves. C’est à elles qu’incombent les travaux de la maison et des cultures, pendant que le mari fume ou dort. Quand il s’absente, il renferme celles qui ne l’accompagnent pas. La prison est peu solide, il est vrai : des murailles de bambous ne sont pas une barrière infranchissable ; il est rare pourtant que les prisonnières cherchent à s’échapper. Élevées à cette vie de sujétion, elles en trouvent les rigueurs toutes naturelles ; enfin, dans un pays où les moyens de transport et les bêtes de sommes manquent absolument, ce sont encore les femmes qui en font l’office. Il est inutile, du reste, d’insister sur cette misérable condition des Gabonaises, qui ne leur est pas particulière et se retrouve à peu près chez toutes les races africaines. Il y a d’ailleurs le chapitre des compensations. Bien que le mari soit jaloux, sinon de sa femme, du moins de ses droits, il est obligé de lui tolérer une espèce de Sigisbé, un conguié. Les usages protégent le conguié, le mari n’y peut rien. Les usages protégent aussi la femme dans certains cas intimes et délicats, et l’épouse par trop dédaignée peut s’enfuir chez ses parents. Ceux-ci ne la rendent que si le mari oublieux fait amende honorable et indemnise par un cadeau, non pas son épouse outragée, qui devrait pourtant compter pour quelque chose dans cette affaire, mais son beau-père. Souvent aussi la femme négligée s’adresse directement au chef du village qui a parfois à juger, comme les cadis musulmans, des procès singuliers. Enfin la « grande femme, » j’ai dit que c’était la première en date, jouit d’immunités toutes spéciales. Elle dirige la maison, travaille peu et porte rarement des fardeaux. Si son mari est riche et par conséquent entouré d’un nombreux troupeau conjugal, elle règne au gynécée et en fait la police, sauf à supporter parfois la mauvaise humeur du maître, en raison directe de l’autorité dont elle jouit. Ordinairement encore c’est elle qui dirige les travaux des habitations, tandis que le mari reste au village.


Les filles du roi Louis. — Dessin de Gilbert d’après une photographie de M. Houzé de l’Aulnoit.

Malgré le triste rôle auquel est réduit l’élément féminin, c’est pourtant autour de lui que tout gravite dans la société gabonaise. Cela se conçoit ; car si le mari ne s’attache pas longtemps à sa femme par les liens de l’affection, il s’y rattache toujours par les motifs plus puissants de l’intérêt bien entendu. Une femme est un capital qu’il exploite de son mieux. C’est celui qu’il donne en nantissement lorsqu’il reçoit des marchandises en dépôt ; c’est celui qu’il engage, comme garantie de sa parole, pour conclure une affaire à long terme ; enfin, si dans ses relations commerciales avec d’autres indigènes il croit avoir été trompé, c’est encore ce capital qu’il tâchera de soustraire à son voleur, bien certain que celui-ci fera de son mieux pour le désintéresser, s’il ne peut pas rentrer par la ruse ou par la force dans la possession de son bien. Aussi, dans toute querelle, dans toute plainte portée devant un chef ou devant l’autorité française, au fond de toute affaire enfin, il y a une femme : femme volée en sa qualité de marchandise de prix, femme mécontente de son mari à tort ou à raison et réfugiée dans la maison paternelle, enfin femme enlevée. Et Dieu sait quelles discussions, quels éternels palabres résultent de toutes ces revendications conjugales !

Le cas de séduction est le plus grave ; car si le mari tolère l’inévitable conguié, il se montre intraitable pour tout autre. Si le délit est prouvé, le délinquant est obligé de payer l’amende et parfois de subir un châtiment corporel. Souvent le coupable est étranger et s’enfuit dans son village ; généralement il ne s’en va pas seul, et voilà la guerre allumée.

J’ai vu un jour, dans la rivière Ogo-Wai, un de ces ravisseurs. C’était un beau garçon au teint olivâtre, aux yeux très-doux, au type nègre très-atténué ; en un mot, un héros de roman très-présentable. Malheureusement il y avait une tache à son aventure ; il ne s’était pas contenté d’enlever son Hélène, il avait en même temps emporté dans sa pirogue le mobilier du mari. Poursuivi par celui-ci, il avait été repris et attaché à un poteau. Il y était depuis plusieurs jours, méditant sans doute sur les inconvénients du métier d’homme à bonne fortune. Puis il devait payer je ne sais quelle rançon, sous peine d’être vendu comme esclave au bénéfice du mari. Quant à la coupable, elle expiait sa faute dans une case voisine, la tête rasée, un pied passé à travers une énorme poutre, et recevant sans doute de temps à autre quelque correction conjugale.


La pêche à l’Igongo. — Plantes textiles. — Le chanvre. — Manière dont le Gabonais entend le commerce. — Esclavage. — Les chefs de villages. — Le roi Denis.

Ainsi, pour les hommes le sommeil, pour les femmes la préparation des aliments, les soins de la toilette, des intrigues plus ou moins transparentes ; pour tous, la pipe et le tabac ; tels sont les éléments de la vie intérieure des M’Pongwés. Des visites de case en case, des bavardages perpétuels, quelques transactions avec les Européens, un peu de pêche, la moins fatigante possible, complètent l’existence du village. Les grandes cultures se font aux habitations, la récolte du caoutchouc dans les bois, la traite de l’ébène, des dents d’éléphant et du bois rouge dans les villages des autres tribus placées sur les lieux de production.

La pêche se fait aujourd’hui au filet ; mais il y a peu de temps encore on y employait un procédé qui a son analogue dans certaines parties de l’Europe, et qui consiste à empoisonner ou tout au moins enivrer le poisson avec des substances végétales qui n’altèrent pas ses qualités comestibles. En Europe, c’est la coque du Levant qui sert à cet usage. Au Gabon, c’est quelquefois une liane nommée onôno, et plus souvent une belle légumineuse à fleurs jaunes, l’igongo, que l’on cultive sur les habitations et qui aura sans doute suivi les migrations des tribus venues de l’intérieur. Rien de plus facile que cette pêche. Je l’ai fait pratiquer un jour devant moi dans une large nappe d’eau laissée au milieu des rochers de la plage par le retrait de la mer. Quelques poignées de feuilles y furent malaxées ; tout le menu fretin qui s’y trouvait monta immédiatement à la surface et mourut ; un moment après une sorte de lamproie vint aussi bâiller au grand air et se laissa prendre avec la plus grande facilité. C’était tout ce que contenait le bassin, et malgré ce rapide empoisonnement, le poisson était excellent.

Mais on comprend que ce procédé n’est applicable ni à la mer ni aux cours d’eau d’un certain volume ; aussi les Gabonais y ont-ils à peu près renoncé depuis que les Européens leur ont appris à garnir leurs filets avec du plomb et, par conséquent, à en tirer un parti plus utile.

Ces filets, bien tressés en général, sont en fil d’ananas et bordés d’une corde excellente que l’on fabrique avec les fibres d’un magnifique hibiscus, l’évonoué, belle plante tout à fait digne d’intérêt qui croît abondamment au bord de la mer, et dont les fleurs couleur de soufre rappellent celles du cotonnier.

Du reste, ici, comme dans tous les pays chauds, les textiles abondent. L’ananas pousse des feuilles de plus de deux mètres de longueur ; l’écorce d’une belle amomacée, l’ojôno, sert à la fabrication des nattes ; le chanvre même réussit très-bien. Il est vrai que ce n’est pas pour le rouir et le tisser que les Gabonais le cultivent, c’est pour en fumer les feuilles enivrantes.

J’ai dit quels sont les produits qui alimentent le commerce du Gabon, commerce dans lequel le M’Pongwé n’est, en réalité, qu’un intermédiaire, un courtier entre les Européens et les tribus de l’intérieur. Ce courtage est la plaie du commerce sur toute la côte. Les tribus de l’intérieur, qui seules produisent aujourd’hui, ont beaucoup de peine à se mettre en rapport immédiat avec nous, ou même ne le désirent pas, car les habitants du rivage leur ont inspiré une véritable frayeur des Européens. Menteurs effrontés, ceux-ci se posent en victimes de notre tyrannie, offrent pourtant leur entremise, et naturellement se font payer cher leur charitable intervention. Les gens auxquels ils s’adressent usent de la même tactique aux dépens des tribus plus éloignées. Si bien qu’une dent d’éléphant qui vient de quarante lieues dans l’intérieur a passé ainsi de main en main, non pas vendue à chaque nouveau détenteur, mais simplement confiée, ce qui autorise chacun à réclamer une commission d’autant plus forte que son payement ultérieur est fort aléatoire. La marchandise arrive donc au rivage grevée d’une série de droits de courtage non encore perçus qui en centuplent la valeur. Puis, le prix une fois payé par l’Européen au dernier courtier, non pas en argent, mais en denrées diverses, ustensiles ou étoffes, il fait retour vers le premier détenteur et doit lui arriver singulièrement amoindri si l’on songe à la série de retenues qu’il subit en route.


Akéra, jeune fille du Gabon. — Dessin de Émile Bayard d’après une photographie de M. Houzé de l’Aulnoit.

Voilà, en somme, le commerce que fait le Gabonais : fraudant sans vergogne les producteurs pahouins ou bakalais, il ne vole pas moins impudemment l’acheteur européen ; non pas précisément le négociant des factoreries, qui peut opérer à loisir, mais les capitaines de navires qui font leurs affaires eux-mêmes et au passage. Beaucoup de ces capitaines sont en compte réglé avec leurs courtiers et leur font des avances de marchandises, moyennant promesse d’une valeur égale des produits du pays, livrables à une époque déterminée. Rarement les conventions sont bien exécutées. Quand le capitaine revient, il ne trouve qu’une partie de son chargement ; le reste est encore sur pied, si c’est du bois rouge ou de l’ébène. On lui demande d’interminables délais ; il perd son temps et sa santé, et s’aperçoit souvent que ce qu’il a de mieux à faire c’est de perdre aussi ses avances et de partir. Dans le cercle où s’exerce l’autorité française, ces pertes sont restreintes, parce que le courtier sait très-bien que sa personne répondra au besoin de la loyauté de ses engagements. Mais, hors de notre sphère d’action, le capitaine est bien souvent volé.

S’il veut acheter au comptant, la tactique du Gabonais est bien simple : il prétexte qu’il est à court de marchandises, cache au besoin celles qu’il possède, lasse l’Européen par une attente mortelle pour son équipage et pour lui-même, pleine de danger pour son navire si l’hivernage approche, et l’oblige enfin d’acheter coûte que coûte.

À ce métier de coquin, le M’Pongwé ne gagne pas une grande fortune, car il faudrait qu’il y donnât une dose d’activité qu’il n’est pas capable de soutenir bien longtemps. Aller chercher en pirogue et souvent fort loin des billes de bois rouge ou d’ébène, les transporter à bord du navire européen, ce n’est pas un petit embarras. Aussi, après un coup de commerce lucratif, notre homme réalise-t-il bien vite son bénéfice, c’est-à-dire qu’il achète des esclaves et des femmes, et se repose.

Peut-être s’étonnera-t-on de cette manière de placer ses capitaux dans un pays français ; mais il ne faut pas perdre de vue que notre autorité, établie en vertu de transactions et non par droit de conquête, a nécessairement dû respecter les institutions du pays, et se contenter d’en réprimer les excès. Il faut bien le dire d’ailleurs, quant à l’esclavage, si l’on en excepte certaines tribus particulièrement guerrières et cruelles, il est rare que, parmi les peuples africains, cette institution ait le caractère oppressif que lui a trop souvent donné l’impitoyable dureté des Européens. La distance qui sépare un esclave de son maître est ici moins grande, et la barrière n’est pas infranchissable. Un noir peut être l’esclave d’un autre noir (je ne dis pas d’un mulâtre) sans cesser d’être pour lui un homme. N’étant pas achetés comme les nôtres pour exploiter une grande entreprise, mais seulement pour aider leur maître dans les travaux assez restreints de sa maison ou de son commerce, les esclaves sont rarement surmenés et, en définitive, font partie de la famille. Voilà leur condition réelle ; mais, à côté, il y a les abus.

Le maître est superstitieux : il croit aux empoisonnements et aux sortiléges ; l’esclave est trop souvent la victime expiatoire qu’il immole à ses terreurs religieuses. L’autorité française a fait disparaître ces supplices partout ou s’étend son action ; mais parfois encore, la chose n’est pas douteuse, les forêts lointaines couvrent de leur ombre de véritables sacrifices religieux.

Les esclaves des Gabonais proviennent presque tous de l’intérieur et surtout des bords de l’ogo-Wai. Les uns ont descendu ce fleuve depuis la rivière Nazaré, branche septentrionale du Delta qu’il forme en se jetant à la mer, et sont arrivés ainsi jusqu’aux barracons portugais et espagnols qui ont existé longtemps au Cap Lopez. C’est là que les Gabonais sont venus les acheter. Les autres ont été amenés directement du haut du fleuve à travers les terrains boisés qui le séparent des affluents du Gabon. Il y avait autrefois parmi ceux-ci des Pahouins ou des Bakalais, mais le voisinage de leurs tribus rendant leur évasion trop facile, les M’Pongwés n’en ont guère gardé à leur service, et se sont empressés de les céder aux négriers portugais. Il n’est pas douteux que ce petit commerce ne se fasse encore quelquefois dans notre voisinage ; mais il ne porte jamais que sur un très-petit nombre d’individus, et grâce aux forêts qui couvrent le pays, grâce à l’étendue du littoral, il échappe aux moyens de surveillance trop restreints dont dispose l’autorité française.

Malgré une égalité qui n’est qu’apparente, les enfants qui résultent du mariage des M’Pongwés avec leurs esclaves, ne marchent jamais de pair avec ceux de race pure. S’ils veulent épouser une fille m’pongwé, ils sont mal accueillis ; s’ils veulent lier une affaire commerciale, quelque actifs, quelque intelligents qu’ils soient, ils ne trouvent pas de crédit et réussissent difficilement. La tache originelle les poursuit jusque dans leurs fils, et quoi-que fassent ceux-ci, quelque succès qu’ils aient dans leurs entreprises, ils ne seront jamais « grand monde, » et forment vraiment une caste à part. Pour nous Européens qui ne faisons que passer à côté des Gabonais sans nous soucier beaucoup de nous initier à leurs mœurs, nous saisissons difficilement les nuances qui établissent entre eux cette sorte de hiérarchie sociale. Elles existent pourtant, et les rares M’Pongwés, qui peuvent se vanter de ne compter parmi leurs ancêtres ni Boulous ni esclaves, tirent une singulière vanité de la pureté aristocratique de leur race. Il n’y a guère que quelques familles depuis longtemps dépositaires de l’autorité qui puissent soutenir cette prétention ; encore est-il fort heureux pour elles que la tradition soit seule ici chargée de transmettre les souvenirs du passé.

J’aurai fait connaître suffisamment l’organisation de la société gabonaise, quand j’aurai dit ce que sont les chefs qui la gouvernent. Chaque village a le sien, qui prend sans façon le titre de roi, et qui est d’ailleurs comme le plus modeste de ses sujets, un honnête trafiquant jadis vendeur d’esclaves, aujourd’hui marchand de toute espèce de denrées. Il n’y en a vraiment que deux ou trois importants ; ils exercent sur les autres une sorte de suzeraineté toute morale, qui n’a pour appui ni budget ni force armée, et n’en est pas moins respectée dans une certaine mesure. Ces chefs ne règnent pas de droit héréditaire ; ils sont élus par le suffrage de leurs concitoyens, qui les choisissent toujours dans une famille royale.

Ces élections donnaient presque toujours lieu autrefois à quelques désordres, et il n’était pas rare, il paraît, que les compétiteurs et leurs partisans en vinssent aux mains ; querelles qui d’ailleurs n’ont jamais dû être bien sanglantes, car les Gabonais, race aujourd’hui d’un naturel assez doux, n’ont jamais dû avoir des instincts bien guerriers, même à l’époque où ils ne s’abritaient pas sous la tutelle européenne. Maintenant encore ces élections sont turbulentes, mais comme de l’assentiment même des intéressés, elles se font sous la surveillance assez paternelle de l’autorité française, il est rare qu’elles s’accompagnent de rixes sérieuses. Lorsqu’il s’agit d’un chef important, pouvant avoir un certain crédit sur ses concitoyens, c’est même presque uniquement le commandant français qui le désigne, et c’est lui qui en réalité lui donne l’investiture. Cette ingérence dans les affaires purement indigènes n’était pas prévue, paraît-il, par les traités qui ont réglé notre établissement dans le pays ; mais elle a été la conséquence naturelle du désir qu’a chaque candidat de s’assurer notre appui, et de l’espoir qu’il nourrit de voir sa déférence récompensée par quelque cadeau important.

L’initiation au pouvoir n’est pas toujours sans amertume pour le nouvel élu, car bien souvent la veille de son triomphe, ses futurs sujets lui font payer par des injures et des horions l’obéissance que le plus sincèrement du monde ils lui offriront le lendemain. Cette singulière manière de graver dans la mémoire de ses chefs le souvenir de leur modeste origine et de la commune égalité, prouve que si le Gabonais est un médiocre courtisan, il ne manque pas en revanche d’un certain esprit de philosophie pratique.


Débarcadère et chantier des embarcations. — Dessin de Thérond d’après une photographie de M. Houzè de l’Aulnoit.

L’autorité des chefs m’pongwés se borne à bien peu de chose, aujourd’hui que notre présence exclut toute possibilité de querelles de village à village. Dans chacun de ceux-ci la police leur appartient ; et le règlement des petites discussions qui surgissent entre les habitants leur est d’autant plus facile que quelques-uns d’entre eux, souches d’une nombreuse lignée, complètent le pouvoir qu’ils tiennent de l’élection par l’autorité toujours respectée du père de famille. Quant aux difficultés extérieures, elles sont le plus souvent réglées par le commandant français ; et son rôle de grand justicier est loin d’être une sinécure, car ses administrés, fort peu respectueux de la propriété d’autrui, filoutent volontiers les gens des villages éloignés, comptant sur une impunité que la distance et l’absence d’une police bien régulière ne leur assurent que trop souvent.

Le chef gabonais le plus important est aujourd’hui le roi Denis, vieillard vénéré des indigènes et entouré de la considération des Européens. Parlant tant bien que mal, comme beaucoup de chefs de la côte d’Afrique, plusieurs langues étrangères, le français, l’anglais, le portugais et un peu l’espagnol, il a été en relations, pendant la période active de sa vie, avec tous les peuples qui font du commerce au Gabon, et à tous il a eu occasion de rendre quelque service. Il a facilité notre établissement par son influence et nous a toujours prêté l’appui de son crédit auprès de ses compatriotes. Aussi le gouvernement français l’a-t-il récompensé de son zèle en lui donnant la croix de la Légion d’honneur. Rome a également reconnu par une décoration les services qu’il a rendus à la Mission catholique, à laquelle il a confié l’éducation de quelques-uns de ses enfants. Denis n’en est pas moins resté fétichiste comme par le passé, et je ne voudrais pas jurer qu’il ne fût pas à l’occasion quelque peu négrier. Ces décorations ne sont pas les seules preuves qu’il ait reçues de la munificence européenne. L’Angleterre lui a fait don d’une médaille et de plusieurs splendides uniformes ; la France a également pris soin de monter sa garde-robe, et peu de gens peuvent se vanter d’être aussi bien vêtus. Tout récemment, lorsqu’il s’est agi d’étendre notre autorité sur les populations du cap Lopez, auprès desquelles sa renommée de prudence et de sagesse lui a donné un grand crédit, c’est lui qui s’est chargé de la négociation du traité, et dans cette occasion solennelle il a pu, pendant près de deux semaines, apparaître à ses sujets émerveillés, chaque jour dans un costume nouveau, et chaque jour plus brillant que la veille : aujourd’hui en général français, demain en marquis de Molière, plus tard en amiral anglais, et la tête invariablement ornée d’une perruque qui n’est certes pas la partie de son costume à laquelle il attache le moins de prix, car cette parure n’est pas encore devenue parmi les chefs indigènes aussi banale que les uniformes militaires.


Le roi Denis et sa grande femme. — Dessin de Émile Bayard d’après une photographie de M. Houzé de l’Aulnoit

Tel est le personnage dont nous avons reproduit les traits. Un regard encore assez vif, un mélange de finesse et de bonhomie, un air de dignité réelle bien rare chez les vieux noirs, qui prennent volontiers pour ce sentiment l’expansion grotesque de leur vanité, font de ce patriarche gabonais une individualité assez remarquable. Formé depuis longtemps aux usages européens, il sait porter avec convenance et sans trop d’embarras ses magnifiques costumes. Tout en vivant d’une façon très-modeste, conforme d’ailleurs à la modicité de ses revenus, il a le goût de l’hospitalité, fait avec cordialité les honneurs de son pauvre logis et sait parfaitement distinguer, parmi ses visiteurs européens, ceux qu’attire chez lui un intérêt vraiment sympathique et ceux qui n’y sont conduits que par une importune curiosité.

Il habite sur la rive gauche de la baie et en est le chef le plus influent.

Si le roi Denis a perdu, à la préférence que nous avons accordée à l’autre côté de la baie, le bénéfice que lui aurait donné le voisinage immédiat des Européens, il y gagne assurément une tranquillité et une indépendance plus complètes. Peut-être même ce privilége n’est-il pas pour peu de chose dans la considération dont il jouit auprès des indigènes, considération qu’augmente encore son grand âge et qui s’étend plus loin qu’on ne pourrait le penser. J’ai été fort étonné, en effet, de voir son nom prononcé avec le plus grand respect dans plusieurs villages de l’Ogo-Wai, avec lesquels lui et ses gens n’ont pourtant que très-peu de relations ; lorsque j’allai dans ces villages, en 1862, avec M. Serval, il nous fut facile de voir que nos relations d’amitié avec le vieux chef, célébrées par nos interprètes, ne contribuaient pas peu à nous valoir l’estime de nos hôtes.


La case du roi Denis. — Dessin de Thérond d’après une photographie de M. Houzé de l’Aulnoit.

Auprès du portrait de Denis est celui de sa « grande femme » qui, jouissant des priviléges accordés à sa position, a la haute main sur les cultures des habitations et y réside presque constamment. Quant à Denis, attaché par une vieille habitude à une masure à demi écroulée, espérant sans doute qu’elle durera autant que lui, il y vit avec une demi-douzaine de ses femmes, et refuse d’habiter les cases vraiment confortables que ses fils lui ont bâties dans le voisinage. Peut-être se trouve-t-il mieux placé dans sa maison en ruine pour assister à la double décadence de sa fortune et de sa race. En effet, enrichi jadis par la traite, il vit aujourd’hui bien pauvrement malgré les secours du gouvernement français, et il voit en outre fondre autour de lui le peuple m’pongwé, comme au contact des Européens fondent et disparaissent toutes les races primitives.

D’où vient cette dépopulation ? Les causes que l’on a invoquées pour l’expliquer ailleurs paraissent ici insuffisantes. Point de guerres désastreuses contre les peuplades voisines, pas de maladie épidémique, pas de misère réelle ; reste l’abus de l’alcool et la débauche sans frein… Quoi qu’il en soit, cette diminution de la population m’pongwé est réelle et rapide, car elle frappe d’étonnement la plupart des officiers fort nombreux dans notre marine qui, ayant vu le Gabon à l’époque de notre établissement, y retournent aujourd’hui. Elle n’est pas, du reste, propre à cette race, et la tribu voisine des Boulous s’en ressent également. Heureusement un sang nouveau paraît devoir rajeunir un jour ce sang appauvri, et la race pahouine qui s’avance à grands pas de l’intérieur vers la plage, comblera les vides qui se font sans cesse autour de nous.

Griffon du Bellay.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. La partie de l’Afrique occidentale située immédiatement sous l’équateur est à peu près inconnue de la France, bien que, depuis plusieurs années, elle y possède un établissement dans la baie du Gabon.

    Ce pays a pourtant été l’objet de quelques études publiées par le Bulletin de la Société de géographie et surtout par la Revue coloniale. Mais ces recueils ne s’adressent guère qu’à une catégorie spéciale de lecteurs. Il leur manque d’ailleurs l’attrait le plus efficace pour faire accepter des récits de voyages, celui des illustrations. M. le lieutenant de vaisseau Houzé de l’Aulnoit, ayant mis à la disposition du Tour du Monde la belle collection de photographies qu’il a recueillies au Gabon, j’ai accepté la tâche de rédiger la notice nécessaire à leur publication. J’en ai puisé les éléments dans les souvenirs que m’a laissés un séjour de plus de deux ans dans cette contrée que la bienveillance de M. l’amiral Didelot m’a mis à même de visiter assez complétement. Mais j’ai beaucoup emprunté aussi aux notes qu’ont publiées divers officiers qui m’y ont précédé, et surtout à celles de mes collègues, MM. les docteurs Lestrille, Ricard et Touchard.

    (Note de l’auteur.)

  2. Presque tous les dessins de cette livraison et des deux suivantes sont des reproductions fidèles des photographies dont il est fait mention dans la note précédente.
  3. Voyez la table du volume de 1864.
  4. M. du Chaillu a publié à New-York, un récit intéressant et animé de ses explorations. Ce livre a soulevé, en Angleterre, bien des critiques dans lesquelles on a paru discuter le voyageur encore plus que le récit. Je ne veux pas me poser en juge du débat, ni affirmer que M. du Chaillu a réellement pénétré dans l’intérieur aussi loin qu’il le raconte, d’autant plus que la plupart des instruments qu’il présente comme particuliers à des tribus lointaines, appartiennent notoirement à des populations voisines du Gabon ; mais ce que je puis affirmer, c’est que son livre contient beaucoup de détails d’une parfaite exactitude et plus d’une peinture de mœurs réellement prises sur le vif.