Le Gentilhomme pauvre/5

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Le Gentilhomme pauvre
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 90-105).
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V


V


Le lendemain après midi, monsieur de Vlierbecke était assis dans son salon, la tête penchée sur ses mains. À coup sûr il était plongé dans de profondes méditations, car son regard incertain errait dans le vague, tandis que sur son visage se peignaient tantôt le contentement et l’espoir, tantôt l’inquiétude et l’anxiété.

Lénora faisait, de temps en temps, une apparition dans la place, s’arrêtait un instant inquiète, allait de côté et d’autre, regardait par la fenêtre dans le jardin, et descendait ensuite les escaliers comme si elle eût été poursuivie ; on ne pouvait méconnaître qu’elle attendait impatiemment quelque chose. Ses traits décelaient cependant une joie non dissimulée, qui laissait pressentir que son cœur débordait d’un doux espoir.

Si elle eût pu voir quelles craintes venaient parfois troubler son père dans ses réflexions, elle n’eût peut-être pas ; si gaie et si joyeuse, rêvé de bonheur et d’avenir ; mais monsieur de Vlierbecke comprimait ses émotions devant elle, et souriait à son impatience, comme si lui aussi eût vu, avec confiance, un bonheur s’approcher.

Enfin, lasse d’aller et de venir, Lénora s’assit auprès de son père, et fixa sur lui son regard limpide et interrogateur.

— Ma bonne Lénora, dit-il, ne sois pas si agitée ; nous ne pouvons encore rien savoir aujourd’hui. Demain peut-être ! Modère ta joie, mon enfant ; ta douleur sera d’autant plus facile à vaincre, si Dieu, dans cette affaire, décide contre ton espérance.

— Oh non, mon père, balbutia Lénora, Dieu me sera favorable ; je le sens à l’émotion de mon cœur. Ne vous étonnez pas, mon père, que je sois si joyeuse ; je vois Gustave parlant à son oncle ; j’entends ce qu’il dit et ce que monsieur Denecker répond ; je le vois embrasser Gustave et donner son consentement ; sans doute, mon père, j’ai droit de l’espérer, car monsieur Denecker m’aimait aussi, et il s’est toujours montré si bienveillant pour moi !…

— Tu seras donc bien heureuse, Lénora, si Gustave devient ton fiancé ? demanda monsieur de Vlierbecke en souriant.

— Ne jamais le quitter ! s’écria Lénora, l’aimer, faire le bonheur de sa vie, sa consolation, sa joie ! animer par notre amour la solitude du Grinselhof ! Ah ! nous serons deux alors pour vous faire une douce existence ; Gustave est plus fort que moi pour chasser la tristesse qui obscurcit parfois votre front ; vous vous promènerez, vous causerez, vous chasserez, vous serez heureux avec lui ; il vous aimera comme un fils, il vous vénérera, il vous entourera des plus tendres soins ; son seul souci sur la terre sera de vous rendre heureux, parce qu’il sait que votre bonheur fait le mien ; et moi, je le récompenserai de son dévouement ; je parsèmerai sa route des plus belles fleurs d’une âme reconnaissante. Oh oui, nous vivrons tous ensemble alors dans un paradis de joie et d’amour !

— Pauvre et ingénue Lénora, dit monsieur de Vlierbecke en soupirant, que le Seigneur entende ta prière ! Mais le monde est régi par des lois et des coutumes que tu ignores. Une femme doit suivre avec obéissance son mari partout où il lui plaît d’aller. Si Gustave choisit pour lui et toi une autre demeure, tu devras lui obéir sans réplique et te consoler peu à peu de mon absence. Une telle séparation me serait en d’autres circonstances très-pénible, mais, te sachant heureuse, la solitude ne m’attristera pas.

La jeune fille regardait avec surprise et effroi son père tandis qu’il prononçait ces paroles ; lorsqu’il se tut, elle baissa lentement la tête sur sa poitrine, et des larmes silencieuses tombèrent de ses yeux. Monsieur de Vlierbecke lui prit la main et dit d’une voix douce :

— Je savais, Lénora, que j’allais t’attrister, mais il faut t’habituer à l’idée de cette séparation.

La jeune fille releva la tête et répondit avec résolution :

— Comment ! Gustave voudrait que je vous quittasse ? Vous demeureriez seul au Grinselhof, passant vos jours dans une solitude désolée ? Et moi, j’entrerais dans le monde avec mon mari, et peut-être devrais-je le suivre au milieu des fêtes et des réjouissances ? Mais je n’aurais plus un instant de repos ; où que je me trouvasse, la voix de la conscience crierait dans mon cœur : Fille ingrate et insensible, ton père souffre ! Oui, j’aime Gustave ; il m’est plus cher que la vie, et je recevrais sa main comme un bienfait de Dieu, et pourtant s’il me disait : abandonnez votre père ! s’il me donnait à choisir entre vous et lui… je le repousserais ! Je serais triste, je souffrirais horriblement, je mourrais peut-être, mais du moins dans vos bras, mon père !

Elle pencha un instant la tête, comme courbée sous le poids d’une triste pensée : mais elle fixa immédiatement sur les yeux de son père un regard courageux et ajouta :

— Vous doutez de l’affection de Gustave pour vous ? Vous le croyez capable de remplir votre vie de chagrin T de me séparer de vous ? Ô mon père, vous ne le connaissez pas ! Vous ne savez pas combien il vous respecte et vous aime ! Vous ne savez pas quels trésors de bonté et d’amour renferme son cœur !

Monsieur de Vlierbecke attira vers lui sa fille enthousiasmée, et posa sur son front un doux baiser. Il songeait à la calmer par des paroles consolantes, mais soudain Lénora se dégagea de son bras souriante et tremblante à la fois. Le doigt tendu vers la fenêtre, elle semblait écouter un bruit qui s’approchait.

Le trépignement des chevaux et le roulement des roues sur le chemin firent comprendre à monsieur de Vlierbecke ce qui était venu si soudainement troubler sa fille. Son visage aussi s’anima d’une expression de joie : il descendit à la hâte et atteignait le seuil au moment même où monsieur Denecker descendait de voiture.

Le négociant semblait de très-bonne humeur ; il serra cordialement la main du gentilhomme, en lui disant :

— Ah ! monsieur de Vlierbecke, je suis enchanté de vous revoir ! Comment allez-vous ? Il me semble que mon neveu a su mettre à profit mon absence !…

Tandis qu’il était introduit dans un salon par le gentilhomme avec les politesses d’usage, il frappa familièrement sur l’épaule de celui-ci et dit en riant :

— Ah, ah ! nous étions déjà bons amis, nous allons être compères, je l’espère du moins. Ce coquin de neveu n’a pas mauvais goût, il faut en convenir, et il chercherait longtemps avant de trouver une aussi aimable et aussi jolie femme que Lénora. Voyez-vous, monsieur de Vlierbecke, il faut que ce soit une noce dont on parle encore dans vingt ans !

Ce disant, ils étaient entrés dans le salon et s’étaient assis. Le gentilhomme, bien que son cœur battît d’une joyeuse émotion, n’osait croire ce que semblait lui dire le ton de monsieur Denecker, et regardait celui-ci d’un œil plein de doute. Le négociant reprit :

— Eh bien, il parait que Gustave aspire à son bonheur avec une ardente impatience ; il m’a supplié à genoux de hâter la chose ; j’ai vraiment pitié du jeune fou. C’est pourquoi j’ai laissé chômer pour un jour encore maison et affaires, et j’accours pour en finir. Il m’a dit du moins que vous aviez donné votre consentement. C’est bien à vous, monsieur. J’ai songé aussi à ce mariage pendant mon voyage, car j’avais remarqué que les flèches de l’amour avaient percé de part en part le cœur de mon neveu ; mais ce n’était pas sans appréhension de vos intentions ; l’inégalité du sang — une idée du temps passé — eût pu parfois vous arrêter…

— Ainsi Gustave vous a dit que je consentais à son mariage avec Lénora ? demanda le gentilhomme.

— M’aurait-il trompé ? dit monsieur Denecker avec étonnement.

— Non ; mais ne vous a-t-il pas fait une autre communication qui doit vous sembler d’une haute importance ?

Le négociant hocha la tête en souriant, et dit d’un ton de plaisanterie :

— Ah, ah ! quelles folies vous lui avez fait accroire ! Mais entre nous deux, ce sera bientôt éclairci. Il est venu me conter que le Grinselhof ne vous appartient pas et que vous êtes pauvre ! Vous avez trop bonne opinion de mon esprit, monsieur de Vlierbecke, pour croire que je vais ajouter foi à un pareil conte bleu ?

Un frisson saisit le gentilhomme ; le ton de bonne humeur et de familiarité de monsieur Denecker lui avait fait espérer un instant qu’il savait tout, et que nonobstant cela, il souscrivait au désir de son neveu ; mais les dernières paroles qu’il venait d’entendre lui apprenaient qu’il avait à recommencer les tristes révélations de la veille ; il se prépara avec un froid courage à subir une nouvelle humiliation, et dit :

— Monsieur Denecker, ne gardez pas, je vous en prie, le moindre doute sur ce que je vais vous dire. Je veux bien consentir à l’instant à donner ma Lénora pour fiancée à votre neveu, mais je vous le déclare ici : je suis pauvre, affreusement pauvre !

— Allons, allons, s’écria le négociant. Je comprends bien que vous teniez terriblement à vos écus ; on le sait de longue date ; mais au moment où vous mariez votre unique enfant, il faut cependant ouvrir le cœur et la bourse, et faire acte de bonne volonté en la dotant selon les convenances. On dit déjà — pardonnez-moi de le répéter — on dit que vous êtes avare ; que sera-ce lorsqu’on saura que vous laissez partir votre fille unique sans une bonne dot ?

Le gentilhomme, assis sur sa chaise en proie à d’affreuses angoisses, luttait péniblement contre les plaisanteries incrédules de monsieur Denecker, plaisanteries qui ne lui permettaient pas de changer par de courtes et claires explications la tournure de cette conversation si humiliante pour lui. Ce fut d’une voix presque suppliante qu’il s’écria :

— Pour l’amour de Dieu, monsieur, épargnez-moi ces amères allusions. Je vous déclare, sur ma parole de gentilhomme, que je ne possède rien au monde.

— Eh bien, répondit le négociant avec un malin sourire, nous allons conclure l’affaire en chiffres sur la table et voir tout de suite si notre compte supporte la preuve. Vous croyez peut-être que je suis venu vous demander de grands sacrifices ? Non, monsieur de Vlierbecke ; Dieu merci, je n’ai pas besoin d’y regarder de si près ; mais le mariage est une affaire qu’on entreprend à deux, et il est juste que chacun apporte quelque chose à la caisse commune, les parts fussent-elles d’ailleurs inégales !

— Mon Dieu, mon Dieu ! murmurait le gentilhomme en serrant convulsivement les poings.

— Allons, reprit le négociant, je donne à mon neveu une somme de cent mille francs, et s’il veut rester dans le commerce, mon crédit lui vaudra bien plus encore. Je ne veux pas, je ne désire même pas que vous dotiez Lénora d’une somme égale ; votre haute origine et surtout votre grâce parfaite, peuvent compenser ce qui manquera du côté de la dot ;… mais la moitié, cinquante mille francs ? Vous consentirez bien à cela, ou je me trompe fort. Qu’en dites-vous ? Nous donnons-nous la main ?

Pâle et tremblant, le gentilhomme était comme anéanti sur son siège ; il dit avec un soupir et d’une voix triste et abattue :

— Monsieur Denecker, cet entretien me tue… Cessez de me mettre au supplice. Je vous le répète, je ne possède rien. Et, puisque vous me forcez à parler avant de me faire connaître vos intentions, sachez que le Grinselhof et ses dépendances sont grevés de rentes dont le capital dépasse leur valeur réelle. Il est inutile de vous révéler l’origine de ces dettes ; qu’il me suffise de vous répéter que je dis la vérité, et je vous prie, sans aller plus loin, maintenant que vous connaissez l’état de mes affaires, de vouloir bien me déclarer quel est votre dessein au sujet du mariage de votre neveu.

Cette déclaration faite avec une fiévreuse énergie ne convainquit pas encore le négociant. Un certain étonnement se peignit bien sur son visage, mais il dit avec un sourire incrédule :

— Pardonnez-moi, monsieur de Vlierbecke, il m’est impossible de vous croire ; je ne pensais pas que vous fussiez si dur à la détente ; mais soit ! chacun a son travers, l’un est trop avare, l’autre trop prodigue. Quoiqu’il en soit, je veux faire quelque chose pour épargner à Gustave un long chagrin. Voyons, donnez à votre fille vingt-cinq mille francs, sous la condition que le montant de la dot restera secret, car je ne veux pas non plus être tourné en ridicule… Vingt-cinq mille francs ! Vous ne direz pas que c’est trop… une pareille bagatelle suffira à peine à payer leur mobilier. Voyons, soyez raisonnable. Voici ma main !

Pris d’un frémissement nerveux, le gentilhomme se leva brusquement et fit tourner d’une main tremblante la clef d’une armoire encastrée dans le mur. Bientôt il Jeta sur la table une liasse de papiers et dit :

— Tenez, lisez, convainquez-vous !

Le négociant se mit à parcourir les papiers ; sa physionomie changea peu à peu ; et de temps en temps il hochait la tête en réfléchissant profondément. Pendant ce temps, le gentilhomme disait d’une voix ironique et incisive :

— Ah ! vous ne vouliez pas me croire ! Eh bien ! basez votre décision sur ces papiers seuls. Il faut que vous sachiez tout, je ne veux plus revenir sur ce banc de torture : il y a encore une lettre de change de quatre mille francs que je ne puis payer ! Vous le voyez : je suis plus que pauvre, j’ai des dettes !

— C’est cependant la vérité ! dit monsieur Denecker avec stupéfaction. Vous ne possédez rien. Je vois dans ces pièces que mon notaire est aussi le vôtre ; je lui ai parlé de votre fortune… et il m’a laissé dans mon opinion ou pour mieux dire dans mon erreur…

Comme si un rocher fût tombé de sa poitrine, le gentilhomme respira plus librement, et son visage reprit en quelque sorte la calme et digne expression qui lui était habituelle. Il se rassit et dit avec une froideur contenue :

— Maintenant que vous ne doutez plus de ma pauvreté, je vous demande, monsieur Denecker, quelles sont vos intentions ?

— Mes intentions ? repartit le négociant, mes intentions sont que nous restions bons amis comme devant ; quant au mariage, l’affaire tombe à l’eau, nous n’en parlerons plus. Comment donc avez-vous fait votre compte, monsieur de Vlierbecke ? Je commence seulement à y voir clair ; vous croyiez faire une bonne affaire et vendre votre marchandise aussi cher que possible…

— Monsieur ! s’écria le gentilhomme le regard flamboyant, parlez avec respect de ma fille ! Pauvre ou riche, n’oubliez pas qui elle est !

— Ne vous fâchez pas, ne vous fâchez pas, monsieur de Vlierbecke, répondit le négociant ; je ne veux pas vous insulter. Loin de là ; si vous eussiez réussi dans vos vues, je vous eusse peut-être admiré ; mais fin contre fin fait mauvaise doublure. Et puisque vous êtes si susceptible sur le point d’honneur, permettez-moi de vous demander si vous avez agi bien loyalement envers mon neveu en l’amadouant et en laissant grandir dans son cœur ce malheureux amour ?

Monsieur de Vlierbecke courba la tête pour cacher la rougeur de la honte qui couvrait son front et ses joues. Il demeura affaissé sous une émotion mortelle jusqu’à ce que le négociant le rappelât à lui-même par ce mot :

— Eh bien ?

— Ah ! balbutia monsieur de Vlierbecke, ayez un peu pitié de moi. Peut-être l’amour de mon enfant m’a-t-il égaré. Dieu a départi à ma Lénora tous les dons qui peuvent orner une femme sur la terre ; j’espérais que sa beauté, la pureté de son âme, la noblesse de son sang étaient des trésors au moins aussi précieux que l’argent…

— C’est-à-dire, pour un gentilhomme peut-être, mais non pour un négociant, murmura monsieur Denecker.

— Ne me reprochez pas d’avoir amadoué votre neveu ; ce mot me blesse profondément, et il est injuste ; en voyant naître en même temps chez Gustave et Lénora une sympathie réciproque, je n’ai pas comprimé le penchant qui les attirait l’un vers l’autre. Au contraire, j’ai, chaque jour dans mes prières, rendu grâces à Dieu, qu’il eût envoyé sur notre route un sauveur pour mon enfant. Oui… un sauveur… car Gustave est un honnête jeune homme qui l’eût rendue heureuse non par l’argent, mais par la noblesse de son caractère, par la loyauté de ses sentiments. Est-ce donc un si grand crime pour un père que d’inévitables malheurs ont jeté dans l’indigence, d’espérer que son enfant échappera à la misère ?

— Assurément non, répondit le négociant ; le tout est de réussir ; et pour cela vous vous êtes mal adressé, monsieur de Vlierbecke ; je suis homme à examiner deux fois la marchandise avant de conclure le marché, et il est bien difficile de me faire accepter des pommes pour des citrons…

Cette manière de parler, empruntée à la langue du commerce, parut faire souffrir cruellement le gentilhomme et le soumettre à une effroyable torture, car il se leva brusquement et dit avec une colère croissante :

— Vous n’avez donc aucune pitié de mon malheur ? Vous prétendez que j’avais le projet de vous tromper ? Mais est-ce vous qui avez découvert mon indigence ? Après les révélations que je vous ai faites sans que rien m’y forçât, n’êtes-vous pas libre d’agir comme vous le voudrez ? Et, croyez-le bien, si j’écoute humblement vos reproches, si je reconnais moi-même mon erreur, ma faute, cependant tout sentiment de dignité n’est pas mort dans mon âme. Vous parlez de marchandise comme si vous veniez ici acheter quelque chose ? Est-ce ma Lénora ? Tous vos trésors n’y suffiraient pas, monsieur ! Et si à vos yeux l’amour n’est pas assez puissant pour faire disparaître l’inégalité pécuniaire qui nous sépare, sachez que je m’appelle de Vlierbecke, et que ce nom, même dans la misère, pèse plus que tout votre or !

Pendant cette sortie, une ardente indignation s’était peinte sur le visage du gentilhomme ; ses yeux lançaient des éclairs de feu sur le négociant, qui, troublé par la parole exaltée et le geste animé de monsieur de Vlierbecke, reculait devant lui en le regardant avec stupéfaction.

— Mon Dieu ! dit-il enfin, il ne faut pas tant de grands mots ; chacun reste ce qu’il est, chacun garde ce qu’il a, et l’affaire finit là. Seulement, il me reste une demande à vous faire, c’est que vous ne receviez plus mon neveu… Autrement…

— Autrement ! s’écria le gentilhomme d’une voix courroucée ; une menace à moi ?

Mais il se contraignit, et dit avec une froideur apparente :

— Assez ! Faut-il faire approcher la voiture de monsieur Denecker ?

— Comme il vous plaira, répondit le négociant ; nous ne pouvons faire affaire ensemble, ce n’est pas un motif pour devenir ennemis…

— C’est bien ! brisons là, monsieur ! Cet entretien me blesse… il doit finir…

En disant ces mots, il conduisit le négociant jusqu’au seuil, et prit congé de lui par un bref salut.

Monsieur de Vlierbecke rentra dans le salon, se laissa tomber sur une chaise, et porta convulsivement les mains à son front, tandis qu’un rauque soupir montait de sa poitrine haletante et oppressée à sa gorge contractée.

Il demeura quelque temps silencieux et immobile ; mais bientôt ses mains retombèrent lourdement sur ses genoux. Il était pâle comme la mort ; son âme s’enfonçait dans l’abîme des plus déchirantes pensées ; cependant pas un mouvement nerveux, pas une seule ride ne trahissait sur sa physionomie le martyre de son cœur.

Tout à coup il entendit un bruit de pas dans la chambre supérieure. Il revint à lui, et tremblant d’angoisse et d’effroi :

— Dieu ! ma pauvre Lénora ! s’écria-t-il. Elle vient ! Je n’ai point encore assez souffert ; il me faut briser le cœur de ma fille, lui arracher avec une froide cruauté toutes ses espérances, anéantir ses plus doux rêves, la voir sous mes yeux succomber de douleur ! Ah ! si je pouvais éviter cette désolante révélation ! Que dire ? Comment exprimer ?…

Un sourire plein d’amertume contracta ses lèvres ; il reprit avec une triste ironie :

— Ah ! cache tes souffrances, reprends courage ! Si ton cœur est saignant et déchiré, si le désespoir ronge tes entrailles, oh ! souris, souris… Oui, la vie est pour toi une éternelle raillerie ; mais que peux-tu faire, misérable avorton, sinon te soumettre, céder sans lutte, et accepter le joug comme un impuissant esclave que tu es ? Arrière tout sentiment de révolte ! Silence, silence, voici ton enfant !

En effet, Lénora ouvrait la porte du salon et courait à son père en fixant sur lui un regard interrogateur, mais rempli d’espoir.

Quelque effort que fit sur lui-même monsieur de Vlierbecke pour dissimuler son anxiété, il n’y réussit pas cette fois. Lénora lut bientôt sur ses traits qu’il était en proie à une profonde douleur. Comme il gardait le silence, elle se prit à trembler et demanda avec une fiévreuse impatience :

— Eh bien ? eh bien, mon père ?

— Hélas ! mon enfant, dit le gentilhomme en soupirant, nous ne sommes pas heureux : Dieu nous éprouve par de rudes coups ; inclinons-nous devant sa toute-puissante volonté.

— Que voulez-vous dire ? Que dois-je craindre ? dit Lénora hors d’elle ; parlez, mon père. A-t-il refusé ?

— Il a refusé, Lénora !

— Non, non, s’écria la jeune fille, ce n’est pas possible !

— Refusé parce qu’il possède des millions, et qu’auprès de lui nous ne sommes que de pauvres gens.

— C’est donc vrai ! Gustave est perdu pour moi ? perdu sans espoir ?

— Sans espoir ! répéta le père d’une voix sombre.

Un cri aigu s’échappa de la bouche de la jeune fille ; elle courut à la table, y laissa tomber sa tête en pleurant amèrement ; des sanglots déchirants soulevaient sa poitrine, et de temps en temps elle murmurait d’une voix désespérée le nom de son bien-aimé.

Le gentilhomme se leva et contempla un instant la douleur de sa fille. Une inexprimable tristesse était empreinte sur son visage ; son regard si ardent d’habitude était terne et abattu, et il serrait convulsivement les poings. Il s’approcha de la jeune fille, et, joignant les mains, lui dit d’une voix suppliante :

— Lénora, aie pitié de moi ! Dans cette fatale entre-vue avec monsieur Denecker, j’ai souffert tous les tourments qui peuvent torturer le cœur d’un gentilhomme, le cœur d’un père ; j’ai bu à longs traits le fiel de la honte ; j’ai vidé jusqu’à la lie la coupe de l’humiliation… Mais tout cela n’est rien auprès de ta douleur. Oh ! je t’en supplie, remets-toi, montre-moi ton doux visage que j’aime tant, laisse-moi retrouver des forces dans ta résignation… Lénora !… ah ! ma tête se perd ; je me sens mourir de désespoir !

En prononçant ces mots, il s’affaissa sur une chaise, brisé par la foudroyante émotion qui l’accablait. Lénora s’approcha de son père, appuya la tête sur son épaule, et dit d’une voix entrecoupée de sanglots :

— Ne le revoir jamais ! Renoncer à son amour, perdre ce bonheur si longtemps rêvé ! Hélas ! hélas ! il en mourra de chagrin…

— Lénora ! Lénora ! dit le gentilhomme d’un ton suppliant.

— Oh ! mon père bien-aimé, s’écria la jeune fille, perdre Gustave pour toujours ! Cette affreuse pensée m’accable ; tant que je serai près de vous, je bénirai et je remercierai Dieu… Mais les larmes m’étouffent maintenant ; ah ! je vous en prie, laissez-moi pleurer !

Monsieur de Vlierbecke serra plus étroitement sa fille sur son sein, et respecta silencieusement l’affliction de l’infortunée Lénora.

Un silence de mort régnait autour d’eux. Ils restèrent longtemps enlacés dans les bras l’un de l’autre, jusqu’à ce que l’excès même de la douleur relâchât leur étreinte et ouvrît leurs cœurs à de mutuelles consolations.