Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 10

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F. Roy (p. 47-52).
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X

COUPS D’ÉPÉES


Pour l’intelligence des faits qui vont suivre, nous sommes obligés d’abandonner don Tadeo et son ami dans la position critique où ils se trouvent, pour retourner auprès de deux des principaux personnages de cette histoire que, depuis trop longtemps, nous avons négligés.

On l’a vu dans un précédent chapitre, les deux frères de lait avaient gaiement quitté Valparaiso pour se rendre dans la capitale du Chili, emportant comme Bias toute leur fortune avec eux, mais possédant sur le philosophe grec l’immense avantage d’être amplement fournis d’espérances et d’illusion : deux mots qui dans la vie n’ont que trop souvent la même signification.

Après une course assez longue, les jeunes gens s’étaient arrêtés pour passer la nuit dans un misérable rancho, construit avec de la boue et des branches sèches, dont le triste squelette s’élevait sur l’un des côtés de la route.

L’habitant de cette déplorable demeure, pauvre diable de péon, dont la vie se passait à garder quelques bestiaux étiques, donna aux voyageurs une franche et cordiale hospitalité. Tout heureux d’avoir quelque chose à offrir, il avait joyeusement partagé avec eux son chargui, — lanières de viande séchée au soleil, — et son harina tostada, — farine rôtie, — le tout arrosé de quelques couis d’une chicha détestable.

Les Français, qui mouraient littéralement de faim, avaient fêté ces comestibles inconnus, auxquels ils n’avaient pas trouvé grande saveur, et après s’être assurés que leurs chevaux avaient une ample provision d’alfalfa et qu’ils ne manqueraient de rien, ils s’étaient couchés, enveloppés dans leurs ponchos, sur un monceau de feuilles sèches, lit délicieux pour des gens fatigués, et qui leur avait procuré un sommeil paisible jusqu’au lendemain.

Au lever du soleil, nos deux aventuriers, toujours accompagnés de leur chien César, qui, tout étonné de cette existence nouvelle, trottait gravement à leurs côtés, avaient sellé leurs chevaux, fait leurs adieux à leur hôte, auquel ils avaient donné quelques réaux pour reconnaître sa gracieuse réception, et s’étaient remis en route, regardant curieusement tous les objets qui s’offraient à leur vue et s’étonnant naïvement de ne pas trouver une plus grande différence entre le Nouveau-Monde et l’Ancien.

La vie qu’ils commençaient, si différente de celle qu’ils avaient menée jusqu’alors, était pour eux pleine de charmes inouïs. Ils étaient heureux comme des écoliers en vacances. Leur poitrine se dilatait à l’air frais et vif des montagnes. Tout prenait à leurs yeux un riant aspect ; en un mot, ils se sentaient vivre.

Il y a trente-cinq lieues environ de Valparaiso à Chile, comme les gens du pays ont l’habitude de nommer la capitale de la République.

La route fort belle, large et bien entretenue, taillée jadis par les Espagnols dans la montagne, est assez monotone et complètement dénuée d’intérêt pour un touriste. La végétation est rare, malingre ; une poussière fine, presque impalpable, s’élève au moindre souffle d’air. Ces quelques arbres qui poussent à de longues distances les uns des autres sont maigres, rachitiques, brûlés par le vent et le soleil, et semblent par leur apparence triste protester contre les essais de cultures que l’on a tentés à plusieurs reprises sur ce plateau, rendu stérile par les fortes brises de mer et les vents froids des Cordillères qui font rage au-dessus de lui.

Parfois l’on voit, à une hauteur immense, voler, comme des points noirs dans l’espace, les grands condors du Chili, les aigles des Andes ou des vautours fauves qui cherchent une proie.

À de longs intervalles passent des recuas de mules guidées par la yegua madrina, dont les grelots sonores s’entendent à une grande distance, accompagnant tant bien que mal le chant triste de l’arriero qui excite ainsi ses bêtes.

Ou bien, c’est un huaso de l’intérieur qui regagne sa chacra ou son hacienda, et qui, fièrement campé sur un cheval à demi sauvage, passe, enlevé comme par un tourbillon, en vous jetant au passage l’éternel :

Santas tardes, Caballero !

À part ce que nous venons de décrire, la route est triste, poussiéreuse et solitaire. Pas, comme chez nous, d’hôtelleries où on loge à pied et à cheval, — établissements qui seraient une anomalie dans un pays où l’étranger entre partout comme chez lui, — rien ! la solitude partout et toujours ; il faut supporter faim, soif et fatigue.

Mais les jeunes gens ne s’apercevaient de rien.

L’enthousiasme leur tenait lieu de ce qui leur manquait ; la route leur paraissait charmante, le voyage qu’ils faisaient délicieux.

Ils étaient en Amérique.

Ils foulaient enfin le sol du Nouveau-Monde, cette terre privilégiée, sur le compte de laquelle on fait tant de récits surprenants, dont tant de gens parlent et que si peu connaissent.

Débarqués depuis quelques jours, sous l’impression d’une interminable traversée, dont les ennuis avaient, comme un manteau de plomb, pesé sur leur esprit, ils voyaient le Chili au travers du prisme enchanteur de leurs espérances, et la réalité n’existait pas encore pour eux.

Ce que nous disons ici peut paraître un paradoxe à beaucoup de personnes. Cependant tous les voyageurs de bonne foi en reconnaîtront avec nous la rigoureuse exactitude.

Moitié en marchant sérieusement, moitié en flânant, les jeunes gens auxquels les événements politiques de la République chilienne étaient fort indifférents, et qui, conséquemment, ignoraient ce qui se passait, arrivèrent tranquillement à une lieue de Santiago à onze heures du soir, juste à l’instant où les dix patriotes chiliens tombaient à la Plaza-Mayor sous les balles des soldats du général Bustamente.

— Arrêtons-nous ici, dit joyeusement Valentin ; cela donnera à nos chevaux le temps de souffler un peu.


Une des victimes commença à ramper sur les mains et les genoux.

— Nous arrêter ! pourquoi faire ! dit Louis. Il est tard, et nous ne trouverons pas un hôtel ouvert.

— Cher ami, reprit Valentin en riant, tu es encore Parisien en diable ! tu oublies que nous sommes en Amérique ; dans cette ville, dont tu vois d’ici les longues silhouettes des clochers se détacher en noir sur l’horizon, tout le monde dort déjà depuis longtemps, toutes les portes sont closes.

— Comment ferons-nous alors ?

— Nous bivouaquerons, pardieu ! La nuit est magnifique, le ciel parsemé d’un nombre infini d’étoiles, l’air chaud et embaumé ; que pouvons-nous désirer de mieux ?

— Rien ! c’est vrai, fit Louis en riant.

— Alors, nous avons, comme tu le vois, le temps de causer.

— Causer ! mais, frère, nous ne faisons que cela depuis ce matin !

— Je ne suis pas de ton avis. Nous avons beaucoup parlé, de toutes espèces de choses, du pays dans lequel nous sommes, des mœurs de ses habitants, que sais-je encore ? mais nous n’avons pas causé de la façon que je l’entends.

— Explique-toi mieux.

— Vois-tu, frère, il m’est venu une idée. Nous ne savons pas quelles aventures nous attendent dans cette ville qui est là, devant nous ; eh bien ! avant d’y entrer, je désirerais avoir avec toi une dernière conversation.

Les jeunes gens ôtèrent la bride à leurs chevaux, afin qu’ils pussent paître les quelques touffes d’herbes qui poussaient çà et là à l’aventure.

Ils s’étendirent à terre et allumèrent chacun un cigare.

— Nous sommes en Amérique, reprit Valentin, dans le pays de l’or, sur ce sol, où, avec de l’intelligence et du courage, un homme de notre âge peut en quelques années amasser une fortune princière !

— Tu sais, mon ami ?… interrompit Louis.

— Parfaitement ! dit Valentin en lui coupant la parole. Tu es amoureux, tu cherches celle que tu aimes, c’est convenu ; mais cela ne nuit en rien à nos projets… au contraire !

— Comment cela ?

— Pardieu ! c’est tout simple : tu comprends bien, n’est-ce pas, que dona Rosario… c’est ainsi qu’elle se nomme, je crois ?

— Oui.

— Très bien ! tu comprends, dis-je, qu’elle est riche ?

— C’est hors de doute.

— Oui. Mais entendons-nous bien, non pas riche comme on l’est chez nous, c’est-à-dire à la tête de quelque cinquante mille livres de rente… une misère !… Mais riche comme on l’est ici… dix ou vingt fois millionnaire !

— C’est probable ! fit le jeune homme avec impatience.

— À merveille ! tu comprends aussi que, lorsque nous l’aurons retrouvée, car nous la retrouverons, c’est indubitable, et cela bientôt, tu ne pourras demander sa main qu’en justifiant d’une fortune au moins égale à la sienne ?

— Diable ! je n’avais pas songé à cela ! s’écria le jeune homme.

— Je le sais bien. Tu es amoureux, et, comme tous les hommes atteints de cette maladie, tu ne penses qu’à celle que tu aimes, mais heureusement, moi, je vois clair pour deux. Voilà pourquoi, chaque fois que tu m’as parlé amour, je t’ai répondu fortune.

— C’est juste. Mais comment faire promptement fortune ?

— Ah ! ah ! tu y arrives donc enfin ! dit Valentin en riant.

— Je ne connais aucun métier… continua Louis tout à son idée.

— Ni moi non plus. Mais que cela ne t’effraie pas ; on ne réussit bien que dans les choses que l’on ignore.

— Comment faire ?

— J’y songerai, sois tranquille ; seulement il faut que tu te persuades bien une chose, c’est que nous avons mis le pied sur une terre où les idées sont tout à fait différentes de celles du pays que nous quittons, où les mœurs et les coutumes sont diamétralement opposées.

— Tu veux dire ?…

— Je veux dire qu’il faut oublier tout ce que nous avons appris, pour ne nous souvenir que d’une chose, que nous voulons promptement faire une fortune colossale.

— Par des moyens honorables ?…

— Je n’en connais pas d’autres, dit sérieusement Valentin. Et rappelle-toi, frère, que dans le pays où nous sommes à présent, le point d’honneur n’est plus le même qu’en France, que bien des choses qui, chez nous, paraîtraient de mauvais aloi, sont ici de mise et parfaitement reçues. Sur ce, à bon entendeur, salut ! tu me comprends, n’est-ce pas ?

— À peu près.

— Fort bien ! figure-toi que nous sommes en pays ennemi, agissons en conséquence.

— Mais ?

— Veux-tu épouser celle que tu aimes ?

— Tu le demandes ?

— Laisse-moi donc faire ! surtout, chaque fois que le hasard nous offrira une occasion, gardons-nous de la laisser échapper !

— Fais comme tu l’entendras.

— Voilà tout ce que j’avais à te dire.

Les jeunes gens se remirent en selle et se dirigèrent de nouveau vers la ville, marchant au pas en causant entre eux.

Minuit sonnait à l’horloge du Cabildo au moment ou ils entraient dans Santiago par la Canada.

Les rues étaient sombres et désertes, la ville silencieuse :

— Tout dort, dit Louis.

— Je le crois, fit Valentin ; voyons toujours. Si nous ne trouvons aucune porte ouverte, nous en serons quittes pour bivouaquer ainsi que déjà je te l’ai proposé.

En ce moment, deux coups de pistolets éclatèrent à une courte distance, mêlés à un galop de chevaux.

— Qu’est cela ? dit Louis. Dieu me pardonne, on assassine près d’ici !

— En avant, cordieu ! s’écria Valentin.

Ils enfoncèrent les éperons dans le ventre de leurs chevaux et s’élancèrent à toute bride dans la direction du combat qu’ils entendaient.

Ils arrivèrent dans une rue étroite, au milieu de laquelle deux hommes à pied luttaient intrépidement contre cinq hommes à cheval.

— Sus aux cavaliers, Valentin, défendons les plus faibles !

— Tenez bon ! messieurs, dit Louis, il vous arrive du secours !

Il était temps pour don Gregorio et son ami.

Une minute plus tard, ils succombaient accablés par leurs ennemis.

L’arrivée providentielle des Français changea la face du combat.

Deux cavaliers tombèrent raides morts de deux coups de pistolet tirés à bout portant par les jeunes gens ; le troisième renversé par don Gregorio, était silencieusement étranglé par César.

Les deux qui survivaient s’échappèrent à toute bride, en abandonnant leur prisonnière.

La jeune femme était évanouie.

Don Tadeo, appuyé contre la muraille d’une maison, était lui aussi sur le point de perdre connaissance.

Valentin, avec une présence d’esprit qu’il tenait de son ancien métier de spahi, s’était emparé des chevaux des bandits tués dans la lutte.

— Mettez-vous en selle, messieurs ! dit-il en s’adressant aux deux gentilshommes chiliens.

Louis avait déjà mis pied à terre et s’empressait auprès de la jeune femme.

— Ne nous quittez pas, dit don Gregorio, nous sommes entourés d’ennemis !

— Soyez sans crainte, dit Valentin ; nous sommes tout à vous !

— Merci ! un peu d’aide, s’il vous plait, pour placer sur un cheval mon ami qui est blessé.

Une fois en selle, don Tadeo déclara que ses forces étaient assez revenues pour qu’il pût s’y tenir sans aide.

Don Gregorio avait couché sur le devant de sa selle la jeune femme toujours évanouie.

— Maintenant, messieurs ! dit-il, il ne me reste plus qu’à vous remercier cordialement, si vos affaires ne vous permettent pas de rester longtemps avec nous.

— Je vous répète, Caballeros ! que nous sommes tout à vous.

— Rien ne nous presse, nous ne vous quitterons pas avant de vous savoir en sûreté, dit noblement le comte.

Don Gregorio s’inclina.

— Suivez-nous donc alors, et n’épargnez pas les chevaux. Il y va de la tête.

Les quatre cavaliers partirent avec une rapidité vertigineuse.

— Eh eh ! fit Valentin à demi-voix, en s’adressant à son frère de lait, voici une aventure qui se dessine assez bien. Nous ne perdrons pas notre temps à Santiago… Qu’en dis-tu ?

— Il faut voir ! répondit celui-ci tout rêveur.

Aucune lumière n’avait brillé, aucune fenêtre ne s’était ouverte pendant le combat. Les rues étaient restées mornes et sombres ; la ville semblait abandonnée. On entendait seulement résonner sur les pavés pointus des rues qu’ils traversaient le galop furieux des chevaux qui enlevaient les quatre cavaliers.

Trois heures sonnèrent à la cathédrale au moment où ils passèrent sur la place Mayor.

Don Tadeo ne put retenir un soupir de soulagement, en revoyant l’endroit où, quelques heures auparavant, il avait échappé si miraculeusement à la mort.