Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 21

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F. Roy (p. 114-118).
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XXI

LES FUNÉRAILLES D’UN APO ULMEN


Peu à peu l’émotion causée par la mort du machi se calma, et l’ordre se rétablit.

Curumilla et Tangoil Lanec, abjurant tout sentiment de haine, s’étaient donné l’accolade fraternelle, aux applaudissements frénétiques des guerriers, qui aimaient les deux chefs.

— Maintenant que mon père est vengé, nous pouvons rendre son corps à la terre, observa Curumilla.

Puis, s’avançant vers les étrangers, il les salua en leur disant :

— Les visages pâles assisteront-ils aux funérailles ?

— Nous y assisterons, répondit Louis.

— Mon toldo est grand, continua le chef, mes frères me feront honneur en consentant à l’habiter pendant leur séjour dans la tribu.

Louis allait répondre, Tangoil Lanec se hâta de prendre la parole :

— Mes frères, les visages pâles, dit-il, ont daigné accepter ma pauvre hospitalité.

Les jeunes gens s’inclinèrent en silence.

— Bon ! reprit l’Ulmen, que fait cela ? quel que soit le toldo que choisissent les Muruches, je les considérerai comme des hôtes.

— Merci, chef, répondit Valentin, croyez que nous vous sommes reconnaissants de votre bienveillance.

L’Ulmen prit alors congé des Français, et revint se placer auprès du corps de son père.

La cérémonie commença.

Les Araucans ne sont pas, ainsi que l’ont cru certains voyageurs, un peuple dénué de croyances ; au contraire, leur foi est vive et leur religion repose sur des bases qui ne manquent pas de grandeur.

Ils n’ont aucun dogme, cependant ils reconnaissent deux principes, celui du bien et celui du mal.

Le premier nommé Pillian, est le dieu créateur ; le second, nommé Guécubu, est le dieu destructeur.

Guécubu est en lutte continuelle avec Pillian, cherchant à troubler l’harmonie du monde et à détruire ce qui existe.

On voit par là que la doctrine du Manichéisme est établie chez les nations barbares de l’ancien et du nouveau monde, qui, n’étant pas capables de pénétrer les causes du bien et du mal, ont imaginé deux principes contraires.

En sus de ces deux divinités principales, les Araucans comptent un nombre considérable de génies secondaires qui aident Pillian dans sa lutte contre Guécubu.

Ces génies sont mâles et femelles ; ces dernières sont toutes vierges, car, idée raffinée qu’on était loin d’attendre d’une nation barbare, la génération, n’a pas lieu dans le monde intellectuel.

Les dieux mâles sont nommés Géru, seigneurs.

Les femelles Amey-Malghen, nymphes spirituelles.

Les Araucans croient à l’immortalité de l’âme, et par conséquent à une vie future, où les Guerriers qui se sont distingués sur la terre chassent dans des prairies giboyeuses, entourés de tout ce qu’ils ont aimé.

Comme toutes les nations américaines, les Araucans sont extrêmement superstitieux.

Leur culte consiste à se réunir dans le toldo de médecine, où se trouve une idole informe qui est censée représenter Pillian ; ils pleurent, poussent de grands cris avec force contorsions, et lui sacrifient un mouton, une vache, un cheval ou un Chilihueque.

Sur un signe de Curumilla, les guerriers s’éloignèrent pour livrer passage aux femmes qui entourèrent le cadavre et se mirent à marcher en rond, en chantant sur un ton bas et plaintif les hauts faits du mort.

Au bout d’une heure, le cortège s’ébranla à la suite du corps, porté par les quatre guerriers les plus renommés de la tribu, et se dirigea vers une colline où la sépulture était préparée.

Par derrière venaient des femmes qui jetaient à pleines mains de la cendre chaude sur les traces laissées par le passage du cortège, afin que s’il prenait envie à l’âme du défunt de rentrer dans son corps, elle ne pût retrouver le chemin de son toldo et venir troubler ses héritiers.

Lorsque le cadavre eut été assis dans la fosse, Curumilla égorgea les chiens et les chevaux de son père qui furent déposés auprès de lui pour qu’il pût chasser dans les prairies bienheureuses. À portée de sa main on plaça une certaine quantité de vivres pour sa nourriture et celle de la tempulaggy ou batelière chargée de le conduire dans l’autre contrée, en présence de Pillian, où il devait être jugé suivant ses bonnes ou mauvaises actions, puis on jeta de la terre sur le corps ; mais comme le défunt avait été un guerrier renommé, on amoncela des pierres dont on forma une pyramide, puis chacun fit une dernière fois le tour de la tombe en versant dessus une grande quantité de chicha.

Les parents et les amis retournèrent en dansant et en chantant au village, où les attendait un de ces homériques repas de funérailles araucaniens nommés cahuins, qui durent jusqu’à ce que tous les convives tombent ivres-morts.

Les voyageurs ne se souciaient que fort médiocrement d’assister à ce festin, ils se sentaient fatigués et préféraient prendre un peu de repos.

Tangoil Lanec devina leur pensée ; aussitôt que le cortège fut de retour à la tolderia, il se sépara de ses compagnons et offrit aux jeunes gens de les conduire à sa demeure.

Ceux-ci acceptèrent avec empressement.

Comme toutes les huttes araucaniennes, celle-ci était un vaste bâtiment en bois recouvert de boue blanchie à la chaux, ayant la forme d’un carré long, dont le toit était en terrasse.

Cette demeure simple, aérée, était à l’intérieur d’une propreté toute hollandaise.

Tangoil Lanec, on le sait, était un des chefs les plus respectés et les plus riches de sa tribu, il avait huit femmes.

Chez les Moluchos, la polygamie est admise.

Lorsqu’un Indien désire épouser une femme, il se déclare aux parents et fixe le nombre d’animaux qu’il veut leur donner ; ses conditions acceptées, il vient avec quelques amis, enlève la jeune fille, la jette en croupe derrière lui et reste pendant trois jours caché au fond des bois.

Le quatrième jour il revient, égorge une jument devant la hutte du père de sa fiancée, et les fêtes du mariage commencent.

Le rapt et le sacrifice de la jument tiennent lieu d’acte civil.

De cette façon, un Aucas est libre d’épouser autant de femmes qu’il en peut nourrir.

Pourtant, la première femme qui porte le titre de unem domo, ou femme légitime, est la plus honorée ; elle a la direction du ménage et la haute main sur les autres, qui sont appelées inam domo, ou femmes secondaires.

Toutes habitent le toldo de leur mari, mais dans des chambres séparées, où elles s’occupent à élever leurs enfants, à tisser des ponchos avec la laine des guanaccos et des chilihueques, et à préparer le plat que chaque jour une femme indienne est tenue de servir à dîner à son mari.

Le mariage est sacré, l’adultère est le plus grand des crimes ; la femme et l’homme qui le commettraient seraient infailliblement assassinés par le mari et ses parents, à moins qu’ils ne rachetassent leur vie au moyen d’une contribution imposée par l’époux outragé.

Lorsqu’un Aucas s’absente, il confie ses femmes à ses parents ; si, à son retour, il peut prouver qu’elles lui ont été infidèles, il a le droit d’exiger d’eux ce qu’il veut, aussi ont-ils intérêt à les surveiller.

Du reste, cette sévérité de mœurs ne regarde que les femmes mariées, les autres jouissent de la plus grande liberté et en profitent sans que personne y trouve à redire.

Les deux Français, jetés au milieu de ces mœurs étranges, ne comprenaient rien à cette existence indienne.

Valentin, surtout, était complètement désorienté, il était dans un étonnement perpétuel, qu’il se gardait bien de laisser percer soit dans ses discours, soit dans ses actions ; l’aventure du machi l’avait placé si haut dans l’estime des habitants de la tolderia, qu’il craignait avec raison que la moindre question indiscrète ne le renversât du piédestal sur lequel il se tenait en équilibre.

Un soir que Louis se préparait, ainsi qu’il en avait pris l’habitude, à parcourir les toldos afin de visiter les malades et de les soulager autant que ses connaissances bornées en médecine le lui permettaient, Curumilla se présenta aux deux étrangers pour les inviter à assister au cahuin donné par le nouveau machi, élu dans la journée à la place du mort.


Il introduisit la lame du sabre dans sa bouche.

Valentin promit de s’y rendre avec son ami.

D’après ce que nous avons rapporté plus haut, on comprend quelle influence énorme possède un sorcier sur les membres de la tribu ; le choix est donc difficile à faire, il est rare qu’il soit bon.

Le sorcier est assez ordinairement une femme ; lorsque c’est un homme, il endosse le costume féminin qu’il conserve pendant tout le reste de sa vie. Presque toujours la science lui vient par héritage.

Après un nombre considérable de pipes fumées et de discours interminables on avait choisi pour remplacer l’ancien machi un vieillard d’un caractère doux et serviable, qui, pendant le cours de sa longue existence, n’avait jamais eu que des amis.

Le repas fut ce qu’on devait le supposer, copieux, abondamment fourni de ulpo, le mets national des Araucans, et arrosé d’un nombre incalculable de couis de chicha.

Entre autres mets qui figuraient au festin, il y avait une grande corbeille d’œufs durs que les Ulmènes avalaient à qui mieux mieux.

— Pourquoi ne mangez-vous pas d’œufs ? demanda Curumilla à Valentin, est-ce que vous ne les aimez pas ?

— Pardon, chef, répondit celui-ci, j’aime beaucoup les œufs, mais pas accommodés de cette manière, je ne me soucie pas de m’étouffer, moi !

— Oui, répondit l’Ulmen, je comprends, vous les préférez crus.

Valentin éclata d’un rire homérique.

— Pas davantage, dit-il en reprenant son sérieux, j’aime beaucoup l’œuf à la coque, les omelettes, les œufs brouillés, mais ni durs ni crus.

— Que voulez-vous dire ? les œufs ne peuvent se faire cuire que durs.

Le jeune homme le regarda avec stupéfaction, puis il lui dit d’un ton de compassion profonde :

— Comment, réellement, chef, vous ne connaissez que l’œuf dur ?

— Nos pères les ont toujours mangés ainsi, répondit l’Ulmen avec simplicité.

— Pauvres gens ! que je les plains, ils ont ignoré une des plus grandes jouissances de la vie ! Eh bien ! moi, ajouta-t-il en haussant la voix avec un enthousiasme goguenard, je veux que vous m’adoriez comme un bienfaiteur de l’humanité ; en un mot, je veux vous doter de l’œuf à la coque et de l’omelette, au moins mon souvenir ne périra pas parmi vous ; lorsque je serai parti et que vous mangerez un de ces deux plats, vous penserez à moi.

Malgré sa tristesse, Louis riait de la faconde burlesque et la gaieté inépuisable de son frère de lait, chez lequel, à chaque instant, le gamin dominait l’homme sérieux.

Les chefs se récrièrent avec joie à la proposition du spahi, et lui demandèrent à grands cris quel jour il comptait mettre son projet à exécution.

— Je ne veux pas vous faire attendre longtemps l’exécution de ma promesse, dit-il, demain, sur la place de la tolderia, devant toute la tribu du Grand Lièvre assemblée, je vous montrerai comment vous devez vous y prendre pour faire cuire un œuf à la coque et confectionner une omelette.

À cette promesse, la satisfaction des chefs fut portée à son comble, les couis de chicha circulèrent avec plus de vivacité, et bientôt les Ulmènes se sentirent assez passablement ivres pour se mettre à chanter à tue-tête tous à la fois.

Musique qui produisit un tel effet sur les deux Français qu’ils se sauvèrent en courant et en se bouchant les oreilles.

Le festin se prolongea encore longtemps après leur départ.