Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 31

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F. Roy (p. 167-172).
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XXXI

ESPAGNOL ET INDIEN


Ce n’était pas, comme on pourrait le croire, par crainte que le général Bustamente s’était absenté de Valdivia au moment où un de ses lieutenants le proclamait si audacieusement du haut des marches du cabildo, devant la foule atterrée ; le général Bustamente était un de ces soldats d’aventure que l’on rencontre tant en Amérique, habitué à jouer sa vie pour un coup de dé et ne redoutant rien au monde pour arriver à l’accomplissement de ses projets. Il avait espéré, grâce aux forces qu’il avait concentrées dans cette province reculée de la République, que les habitants pris à l’improviste ne feraient qu’une résistance insignifiante, et qu’il pourrait joindre ses troupes à celles d’Antinahuel, traverser au pas de course l’Araucanie, s’emparer de la province de Concepcion, et de là, en faisant la boule de neige et en entraînant ses compagnons à sa suite, arriver à Santiago assez à temps pour prévenir tout mouvement et obliger les habitants à accepter, comme un fait accompli, le changement de gouvernement inauguré par les provinces éloignées de la République.

Ce plan ne manquait ni d’audace, ni même d’une certaine habileté, il offrait de grandes chances de succès ; malheureusement pour le général Bustamente, les Cœurs Sombres, dont les espions se trouvaient partout, avaient éventé ce projet et l’avaient contre-miné, en profitant de l’occasion que leur ennemi leur offrait de démasquer leurs batteries.

Nous avons vu dans quelles conditions la lutte s’était engagée à Valdivia entre les deux partis.

Le général, qui ignorait encore ce qui s’était passé, était dans une sécurité complète.

Une fois seul dans sa tente avec Antinahuel, il laissa retomber derrière lui le rideau qui la fermait, et invita d’un geste le toqui à prendre un siège.

— Asseyez-vous, chef, lui dit-il, ; nous avons à causer.

— Je suis aux ordres de mon père blanc, répondit l’Indien en s’inclinant.

Le général examinait attentivement cet homme qui était devant lui ; il cherchait à démêler sur son visage les divers sentiments qui l’agitaient ; mais les traits du chef semblaient de marbre, aucune impression ne venait s’y réfléchir.

— Parlons franchement et loyalement, en amis qui ne demandent pas mieux que de s’entendre, dit-il.

Antinahuel s’inclina avec réserve, à cet appel à la franchise.

Le général poursuivit :

— En ce moment, le peuple de Valdivia m’acclame protecteur d’une Confédération nouvelle formée entre tous les États.

— Bon ! fit le chef en hochant la tête d’un air de douceur, mon père en est sûr ?

— Certes, les Chiliens sont fatigués des continuelles agitations qui troublent le pays ; ils m’ont obligé à me charger d’un lourd fardeau ; mais je me dois à mon pays et je ne tromperai pas l’espoir que mes compatriotes placent en moi.

Ces paroles furent prononcées d’un ton d’hypocrite abnégation, dont l’Indien ne fut nullement dupe.

Un sourire plissa une seconde les lèvres du chef ; le général ne parut pas s’en apercevoir.

— Bref, continua-t-il en quittant le ton doux et conciliant qu’il avait eu jusqu’alors, pour prendre une voix brève et sèche, êtes-vous prêt à tenir vos engagements ?


Il reprenait au galop le chemin de Valdivia.


— Pourquoi ne les tiendrais-je pas ? répondit l’Araucan.

— Vous marcherez avec moi pour assurer la réussite de mes projets ?

— Que mon père ordonne, j’obéirai.

Cette facilité du chef déplut au général.

— Voyons, reprit-il avec colère, finissons-en, je n’ai pas le temps de lutter de finesse avec vous et de vous suivre dans toutes vos circonlocutions indiennes.

— Je ne comprends pas mon père, répondit impassiblement Antinahuel.

— Nous n’en finirons jamais, chef, dit le général en frappant du pied, si vous ne voulez pas me répondre catégoriquement.

— J’écoute mon père, qu’il interroge, je répondrai.

— Combien pouvez-vous mettre d’hommes sous les armes d’ici à vingt-quatre heures ?

— Dix mille, fit le chef avec orgueil.

— Tous guerriers expérimentés ?

— Tous.

— Qu’exigez-vous pour me les donner ?

— Mon père le sait.

— J’accepte toutes vos conditions, excepté une.

— Laquelle ?

— Celle de vous abandonner la province de Valdivia.

— Mon père ne va-t-il pas regagner cette province d’un autre côté ?

— Comment cela ?

— Ne dois-je pas aider mon père à conquérir la Bolivie ?

— Oui.

— Eh bien ?

— Vous vous trompez, chef, ceci n’est plus la même chose, je puis augmenter le territoire chilien, mais l’honneur me défend de l’amoindrir.

— Que mon père réfléchisse, la province de Valdivia était anciennement un Utal-Mapus araucan.

— C’est possible, chef, mais à ce compte-là tout le Chili était araucan avant la découverte de l’Amérique.

— Mon père se trompe.

— Je me trompe ?

— L’Incas Sinchiroca avait, cent ans auparavant, conquis la terre chilienne jusqu’au Rio-Maule.

— Vous connaissez bien l’histoire de votre pays, chef ! observa le général.

— Est-ce que mon père ne connaît pas l’histoire du sien ?

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, acceptez-vous, oui ou non, mes propositions ?

Le chef parut réfléchir un instant.

— Eh bien, répondez, reprit le général, le temps presse.

— C’est juste, alors je vais réunir un auca coyog, — conseil, — composé des Apo-Ulmènes et des Ulmènes de ma nation, et je lui soumettrai les paroles de mon père.

Le général réprima avec peine un geste de colère.

— Vous plaisantez sans doute, chef, dit-il, vos paroles ne sont pas sérieuses ?

— Antinahuel est le premier toqui de sa nation, répondit l’Indien avec hauteur, il ne plaisante jamais.

— Mais c’est sur-le-champ, dans quelques minutes, qu’il faut que vous me donniez votre réponse, s’écria le général ; qui sait si avant une heure nous ne serons pas obligés de marcher en avant ?

— De même que mon père, mon devoir est d’accroître le territoire de mon peuple.

On entendit le galop d’un cheval qui s’approchait ; le général s’élança vers l’entrée de la tente où un officier d’ordonnance venait de paraître.

Cet officier avait le visage couvert de sueur, quelques taches de sang marbraient çà et là son uniforme.

— Général ! dit-il d’une voix haletante.

— Silence ! s’écria celui-ci en lui désignant le chef, indifférent en apparence, mais qui suivait avec attention tous ses mouvements.

Le général se tourna vers Antinahuêl.

— Chef, lui dit-il, j’ai des ordres à donner à cet officier, ordres pressés ; si vous me le permettez, nous reprendrons notre entretien dans un moment ?

— Bon, répondit le chef, que mon père ne se gêne pas, j’ai le temps d’attendre, moi.

Et après s’être incliné il sortit lentement de la tente.

— Oh ! dit à part-soi le général, démon ! si quelque jour je te tiens dans mes mains !… Mais, s’apercevant que la colère l’emportait trop loin, il se mordit les lèvres et se tourna vers l’officier demeuré immobile. Eh bien ! Diego, lui dit-il, quelles nouvelles, sommes-nous vainqueurs ?

L’officier secoua la tête.

— Non, répondit-il, le peuple, excité par ces démons incarnés de Cœurs Sombres, s’est mutiné.

— Oh ! s’écria le général, je ne parviendrai donc jamais à les écraser ! Que s’est-il passé ?

— Le peuple a fait des barricades, don Tadeo de Leon est à la tête du mouvement.

— Don Tadeo de Leon ! fit le général.

— Oui, celui qui a été si mal fusillé.

— Oh ! c’est une guerre à mort !

— Une partie des troupes, entraînée par ses officiers vendus aux Cœurs Sombres, est passée de leur côté : à cette heure on se bat dans toutes les rues de la ville avec un acharnement inouï. J’ai dû traverser une grêle de balles pour venir vous avertir.

— Nous n’avons pas un instant à perdre.

— Non, car, bien que les soldats qui vous sont restés fidèles se battent comme des lions, je dois vous dire qu’ils sont serrés de près.

— Malédiction ! s’écria le général, je ne laisserai pas pierre sur pierre de cette ville maudite.

— Oui, mais d’abord, il nous la faut reconquérir tout entière, et c’est une rude besogne, général, je vous jure, répondit le vieux soldat qui avait toujours conservé son franc parler.

— C’est bon ! c’est bon ! fit Bustamente ; qu’on sonne le boute-selle, chaque cavalier prendra un fantassin en croupe.

Don Pancho Bustamente était en proie à un accès de fureur inouïe.

Pendant quelques instants, il tourna dans la tente comme une bête fauve dans sa cage ; cette résistance imprévue, malgré les mesures de précaution qu’il avait prises, l’exaspérait.

Tout à coup on leva le rideau de la tente.

— Qui est là ? cria-t-il. Ah ! c’est vous, chef, eh bien, que dites-vous, enfin ?

— J’ai vu sortir le chef, et j’ai pensé que peut-être mon père ne serait pas fâché de me voir, répondit celui-ci de sa voix cauteleuse.

— C’est juste, vous avez raison, je suis en effet charmé de vous voir ; oubliez ce que nous avons dit, chef, j’accepte toutes vos conditions ; êtes-vous satisfait, cette fois ?

— Oui. Même celle de Valdivia ?

— Celle-là surtout ! fit le général avec une rage sourde et concentrée.

— Ah !

— Oui, et comme cette province est révoltée, pour que je vous la donne, il faut que je la fasse rentrer dans le devoir, n’est-ce pas ?

— En effet !

— Eh bien ! comme j’ai à cœur de remplir loyalement tous les engagements que je prends envers vous, je vais immédiatement marcher contre elle. Voulez-vous m’aider à la soumettre ?

— C’est trop juste, puisque je travaillerai pour moi.

— Combien avez-vous de cavaliers sous la main ?

— Douze cents.

— Bien ! fit le général, c’est plus qu’il ne nous en faut.

Diego parut.

— Les troupes sont prêtes, elles n’attendent plus que les ordres de Votre Excellence, général, dit-il.

— En selle, alors ! partons ! partons ! et, vous, chef, m’accompagnerez-vous ?

— Que mon père parte ! mes mosotones et moi nous marcherons dans ses pas.

Dix minutes plus tard, le général Bustamente reprenait au galop, avec tous ses soldats, le chemin de Valdivia.

Antinahuel le suivit quelque temps des yeux avec attention, puis il rejoignit ses Ulmènes, en disant entre ses dents :

— Laissons un peu ces Moro-Huincas s’entre-détruire, il sera toujours temps de se mettre de la partie !