Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 34

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F. Roy (p. 182-186).
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XXXIV

FACE À FACE


La porte du cuarto dans lequel doña Rosario était enfermée s’ouvrit brusquement et le guerrier puelche parut à l’entrée ; il tenait à la main une grossière lampe en terre, dont la flamme, bien que très faible, permettait de distinguer les objets.

Cet homme avait remis sur sa tête le sordide chapeau, dont les larges bords servaient à dissimuler ses traits.

— Venez, dit-il d’un ton bourru à la jeune fille.

Celle-ci, reconnaissant l’inutilité d’une résistance qui ne pouvait qu’être dangereuse pour elle au milieu des bandits qui l’entouraient, courba la tête avec résignation et suivit silencieusement son guide.

Doña Maria avait repris sa place sur le fauteuil ; les bras croisés et la tête baissée sur sa poitrine, elle était plongée dans une sombre méditation.

Au bruit léger des pas de la jeune fille, elle se redressa, un éclair de haine jaillit de sa prunelle fauve, et, d’un geste, elle commanda à l’Indien de se retirer.

Le Puelche se retira.

Les deux femmes s’examinaient avidement ; leurs regards se croisaient.

Le milan et la colombe étaient en présence.

Un silence de mort régnait dans la salle ; par intervalles, le vent s’engouffrait avec de lugubres murmures à travers les ais mal joints des portes, agitait la vieille masure jusque dans ses fondements, et faisait vaciller l’unique chandelle qui éclairait mélancoliquement la vaste salle où les deux femmes se trouvaient réunies.

Après un laps de temps assez long, la Linda qui, avec cet instinct que possèdent les femmes à un si haut point, avait détaillé une à une les innombrables beautés de la ravissante créature qui se tenait tremblante et courbée devant elle, prit la parole :

— Oui, fit-elle d’une vois sourde, en se parlant à elle-même, vaincue par l’évidence, cette fille est belle, elle a tout ce qui peut la rendre adorable, il suffit de la voir pour l’aimer ; eh bien ! cette beauté qui jusqu’à ce jour a fait sa joie et son orgueil, la douleur la flétrira rapidement, je veux qu’avant un an elle soit un objet de mépris et de pitié pour tous ! Oh ! ajouta-t-elle d’une voix vibrante, je tiens donc ma vengeance, enfin !

— Que vous ai-je fait, madame, pour que vous me haïssiez tant ? dit la jeune fille d’une voix plaintive, dont le timbre doux et mélodieux aurait attendri tout autre que celle à laquelle elle s’adressait.

— Ce que tu m’as fait, folle créature ! s’écria-t-elle en bondissant comme une lionne blessée, et se dressant frémissante devant doña Rosario ; ce que tu m’as fait ? puis elle ajouta avec un rire strident : C’est vrai, tu ne m’as rien fait, toi !

— Hélas ! madame, je ne vous connais pas, c’est pour la première fois aujourd’hui que je me trouve en votre présence ; moi, pauvre jeune fille, dont la vie jusqu’à présent s’est écoulée dans la retraite, puis-je donc vous avoir offensée ?

Doña Maria la considéra un instant avec une expression indéfinissable.

— Oui, j’en conviens, répondit-elle, tu ne m’as rien fait ! et personnellement, comme tu viens de me le dire, je n’ai rien à te reprocher, mais, en te faisant souffrir, ne comprends-tu donc pas que c’est de lui que je me venge ?

— Je ne sais pas ce que vous voulez me dire, madame, fit la jeune fille avec candeur.

— Insensée, qui joue avec la lionne prête à la dévorer ! ne feins pas davantage une ignorance dont je ne suis pas dupe ; si déjà tu n’as pas deviné mon nom, je vais te le dire : je suis doña Maria, celle que l’on nomme la Linda, me comprends-tu maintenant ?

— Pas davantage, madame, répondit doña Rosario avec un accent de franchise qui ébranla sa persécutrice malgré elle ; jamais je n’ai, que je sache, entendu prononcer ce nom.

— Serait-il vrai ? fit-elle avec doute.

— Je vous le jure.

La Linda se mit à marcher à grands pas dans la salle.

Doña Rosario, de plus en plus étonnée, regardait à la dérobée cette femme sans pouvoir se rendre compte de l’émotion que sa présence et le son de la voix lui faisaient éprouver : ce n’était pas de la crainte, encore moins de la joie, mais un mélange incompréhensible de tristesse, de joie, de pitié et de terreur : un sentiment indéfinissable qui, loin de lui causer de l’éloignement, l’attirait vers celle dont les odieux projets n’étaient pas un secret pour elle, et dont elle savait qu’elle avait tout à redouter.

Singulière sympathie ! ce que doña Rosario éprouvait pour la Linda, la Linda l’éprouvait pour doña Rosario ; en vain elle appelait à son aide tous les griefs qu’elle croyait avoir à reprocher à l’homme qu’elle voulait frapper dans la jeune fille ; dans les replis les plus cachés de son cœur, une voix de plus en plus forte lui parlait en faveur de celle qu’elle se préparait à sacrifier à sa haine ; plus elle cherchait à surmonter ce sentiment dont elle ne pouvait se rendre compte, plus elle sentait que ses efforts se brisaient impuissants ; enfin, elle était sur le point de s’attendrir.

— Oh ! murmura-t-elle avec rage, que se passe-t-il donc en moi, vais-je me laisser dominer par les larmes de cette chétive créature ?

De même que ces guerriers indiens qui, attachés au poteau du sang, chantent leurs exploits pour s’encourager à supporter courageusement les tortures que préparent silencieusement leurs bourreaux, la Linda rappela le souvenir palpitant de tous les outrages dont l’avait abreuvée don Tadeo, et, l’œil toujours étincelant, la lèvre frémissante, elle s’arrêta brusquement devant doña Rosario.

— Écoute, jeune fille, lui dit-elle d’une voix que la colère faisait trembler, cette fois est la première et la dernière que nous nous trouverons en présence ; je veux que tu saches bien pourquoi je te porte une haine si grande ; ce que tu vas apprendre sera peut-être pour toi plus tard une consolation et t’aidera à supporter avec courage les douleurs que je te réserve, ajouta-t-elle avec un rire de démon.

— Je vous écoute, madame, répondit doña Rosario avec une angélique douceur, bien que je sois certaine que ce que vous allez me dire ne peut en aucun cas me rendre coupable vis-à-vis de vous.

— Tu crois ? fit la Linda avec un ton ironiquement compatissant ; eh bien écoute, nous avons le temps de causer, tu ne dois partir que dans une heure.

Cette allusion à son départ prochain fit frissonner la jeune fille, en lui rappelant tout ce que ce départ renfermait pour elle de tortures.

— Une femme, continua la Linda, jeune et belle, plus belle que toi, frêle enfant des villes que le moindre orage courbe comme un faible roseau, une femme, dis-je, avait par amour épousé un homme jeune aussi ; beau comme le mauvais ange avant sa chute, qui, avec des paroles perfidement dorées, en lui ouvrant des horizons immenses et inconnus, l’avait si bien séduite, elle, pauvre fille des champs, qu’en moins de quelques jours il lui avait fait furtivement abandonner le toit qui avait abrité son enfance et sous lequel son vieux père devait l’appeler en vain jusqu’à sa mort pour la bénir et lui pardonner.

— Oh ! c’est affreux ! s’écria doña Rosario.

— Pourquoi donc ? puisqu’il l’épousa, la morale était satisfaite aux yeux du monde ; cette femme était pure, et pouvait désormais marcher tête levée devant la foule qui avait assisté avec des rires de mépris à sa chute. Mais tout passe en ce monde, et plus promptement que tout, l’amour de l’homme le plus passionné. Un an à peine après son mariage, seule dans la chambre la plus reculée de sa demeure, cette femme pleurait son bonheur évanoui à jamais ; son mari l’avait abandonnée ! Un enfant était né de cette union, une petite fille blonde, chérubin aux lèvres roses, dont les yeux reflétaient l’azur du ciel, la seule consolation qui, dans son immense malheur, restât à la pauvre mère délaissée. Une nuit, pendant qu’elle était plongée dans le sommeil, son mari s’introduisit comme un voleur dans sa demeure, s’empara de l’enfant malgré les cris de la mère désolée qui se traînait en larmes à ses pieds en l’implorant par ce qu’il y a de plus sacré au monde, et, après avoir durement repoussé cette mère au désespoir, qui tomba mourante sur les dalles froides de la chambre, cet homme sans cœur et sans pitié disparut avec l’enfant.


La porte s’ouvrit brusquement et plusieurs hommes firent irruption dans le cuarto.


— Et la mère ? demanda avec anxiété doña Rosario, vivement émue de ce récit que la Linda faisait tout à son avantage.

— La mère, répondit-elle d’une voix basse et entrecoupée, elle ne devait jamais revoir son enfant ! elle ne l’a jamais revu ! Prières, menaces, tout a été tour à tour employé par elle sans succès ; alors cette mère qui adore son enfant, qui donnerait sa vie pour elle, cette mère a voué à l’homme qu’elle avait tant aimé et qui était sans pitié pour elle, une haine que nulle vengeance ne sera jamais assez forte pour assouvir ! À présent, sais-tu le nom de cette mère, jeune fille ? dis, le sais-tu ? Non, n’est-ce pas ? eh bien ! cette mère, c’est moi ! L’homme qui lui a ravi tout son bonheur, l’homme qu’elle hait à l’égal du démon dont il a le cœur, cet homme c’est don Tadeo de Leon !

— Don Tadeo !… s’écria doña Rosario en reculant de surprise.

— Oui, reprit la Linda avec rage, don Tadeo, ton amant !

La jeune fille bondit jusqu’à doña Maria, et lui saisissant le bras à le briser, et approchant son visage enflammé de colère de celui de la courtisane, stupéfaite de cette énergie qu’elle ne soupçonnait pas dans cette mignonne enfant.

— Qu’avez-vous osé dire, madame ? fit-elle avec indignation, don Tadeo, mon amant, lui ?… Vous en avez menti, madame !

— Serait-il vrai ? demanda vivement la Linda, me serais-je en effet si grossièrement trompée ? Mais alors, ajouta-t-elle avec défiance, qui donc êtes-vous ? et à quel titre vous garde-t-il auprès de lui ?

— Qui je suis, madame ? répondit noblement la jeune fille, je vais vous le dire.

Tout à coup le galop précipité de plusieurs chevaux se fit entendre au dehors, mêlé à des cris et à des jurons.

— Que se passe-t-il donc ? dit doña Maria en pâlissant.

— Oh ! fit doña Rosario en joignant les mains avec ferveur, mon Dieu ! m’envoyez-vous des libérateurs ?

— Vous n’êtes pas libre encore, lui dit la Linda avec un sourire cruel.

Le tumulte augmenta dans d’énormes proportions, la porte violemment poussée au dehors s’ouvrit brusquement, et plusieurs hommes firent irruption dans le cuarto.