Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 38

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F. Roy (p. 202-207).
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XXXVIII

DEUX PROFILS DE COQUINS


La ville était pacifiée.

La révolution était finie, ou, pour être plus logique, la révolution était faite.

Les soldats, après avoir mis bas les armes, avaient évacué Valdivia, qui se trouvait complètement au pouvoir des Cœurs Sombres.

Aussitôt que la paix fut rétablie, le Roi des ténèbres donna des ordres pour que les barricades fussent détruites et que les traces de la lutte qui avait ensanglanté la cité disparussent le plus tôt possible.

Par la seule force des faits accomplis, don Tadeo de Leon se trouva tout naturellement porté au pouvoir et investi du commandement supérieur de la province, avec les facultés dictatoriales.

— Eh bien ! demanda-t-il à Valentin, que pensez-vous de ce que vous avez vu ?

— Ma foi, répondit le Parisien avec le sans-façon qui le caractérisait, je pense qu’il faut venir en Amérique pour voir pêcher des hommes à la ligne comme de simples goujons.

Don Tadeo ne put réprimer un sourire à cette boutade.

— Ne me quittez pas, lui dit-il, tout n’est pas fini encore.

— Je ne demande pas mieux, mais nos amis que nous avons laissés là-bas, ne vous semble-t-il pas qu’ils doivent être inquiets de notre longue absence ?

— Croyez-vous donc que je les aie oubliés ? Non, non, mon ami, dans une heure vous serez libre. Venez avec moi, je me charge de vous faire voir des visages auxquels notre victoire a donné une expression bien différente de celle qu’ils affectent ordinairement.

— Cela sera curieux, fit Valentin en riant.

— Oui, répondit don Tadeo pensif, ou hideux, à votre choix.

— Hum ! l’homme n’est pas complet, dit philosophiquement Valentin.

— Heureusement ! parce qu’alors il serait exécrable, répliqua don Tadeo.

Ils entrèrent dans le cabildo, dont les portes étaient gardées par un détachement des Cœurs Sombres.

Les vastes salons du palais étaient envahis par une foule affairée qui venait saluer le soleil levant, c’est-à-dire, qu’ils venaient offrir le spectacle de leur bassesse à l’homme heureux qu’ils auraient lapidé, sans nul doute, si le succès n’avait pas couronné son audace.

Don Tadeo passa sans les voir, à travers les rangs pressés de ces solliciteurs, courtisans nés de tous les pouvoirs, sans honneur comme sans vergogne, qui ne possèdent qu’un seul talent, celui de faire des courbettes auxquelles il semble impossible que puisse atteindre la colonne vertébrale d’un homme, si flexible qu’elle soit.

Valentin, qui suivait pas à pas son ami, feignait de prendre pour lui la plupart de ces génuflexions intéressées qu’on lui prodiguait, et saluait à droite et à gauche avec un sang-froid et un aplomb imperturbables.

Les deux hommes, après force retards causés par la foule toujours croissante qui se pressait autour d’eux, atteignirent enfin un salon retiré, dans lequel deux personnes se trouvaient seules.

Ces deux personnes étaient le général don Tiburcio Cornejo et le sénateur don Ramon Sandias.

La physionomie de ces personnages formait un contraste frappant.

Le général, le visage triste, les sourcils froncés, marchait pensif dans la salle, tandis que le sénateur, mollement étendu sur un fauteuil, le sourire aux lèvres, le visage épanoui, une jambe jetée sur l’autre, s’éventait négligemment avec un mouchoir de fine batiste brodée.

À la vue de don Tadeo, le général s’avança rapidement vers lui ; quant au sénateur, il se redressa sur son fauteuil, prit un maintien sévère et attendit.

— Monsieur, dit le général à voix basse, deux mots.

— Parlez, général, répondit don Tadeo, je suis entièrement à votre disposition.

— Ce sont quelques questions que je désire vous adresser.

— Croyez bien que si je puis vous répondre, général, je n’hésiterai pas à vous satisfaire.

— J’en suis convaincu, voilà ce qui m’a enhardi à vous aborder.

— Je vous écoute.

Le général hésita un instant.

Il sembla prendre enfin son parti.

— Mon Dieu, monsieur, dit-il, je suis un vieux soldat, ignorant tout ce qui est politique ; j’avais un ami, presque un frère, je suis dévoré d’une inquiétude mortelle à son sujet.

— Et cet ami ?

— C’est le général Bustamente ; vous comprenez, ajouta-t-il vivement, nous avons été soldats ensemble, je le connais depuis trente ans, je désirerais…

Il’s’arrêta en regardant son interlocuteur.

— Vous désireriez ? dit impassiblement don Tadeo.

— Savoir le sort qui lui est réservé.

Don Tadeo jeta un regard triste au général.

— À quoi bon ? murmura-t-il.

— Je vous en prie.

— Vous l’exigez !

— Oui.

— Le général Bustamente est un grand coupable ; chef du pouvoir, il a voulu changer la forme du gouvernement contre la volonté du peuple, dont il tenait son mandat, au mépris des lois qu’il a foulées aux pieds sans pudeur.

— C’est vrai, dit le général, dont le front se couvrit d’une rougeur subite.

— Le général Bustamente a été implacable pendant le cours de sa trop longue carrière ; vous le savez, celui qui sème le vent ne peut jamais récolter que la tempête.

— Ainsi ?

— On sera implacable pour lui, comme il l’a été pour les autres.

— C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire qu’il sera probablement condamné à mort.

— Hélas ! je m’y attendais, mais cette condamnation dont vous me parlez, se fera-t-elle longtemps attendre ?

— Deux jours au plus, la commission qui doit le juger sera formée aujourd’hui même.

— Pauvre ami ! fit piteusement le général, enfin !… voulez-vous m’accorder une grâce, monsieur ?

— Parlez.

— Puisque le général doit mourir, ce serait pour lui une consolation d’avoir un ami à ses côtés.

— Sans doute.

— Accordez-moi sa garde, je suis sûr qu’il sera heureux de savoir que c’est moi qui suis chargé de veiller sur lui et de le conduire à la mort, et puis au moins je ne l’abandonnerai pas jusqu’au dernier moment.

— Soit, votre demande est accordée. Vous n’avez pas autre chose à me dire, général, je serais heureux de vous être agréable ?

— Non, je vous remercie, monsieur, voilà tout ce que je désirais. Ah ! un mot encore.

— Parlez.


Louis était étendu en travers de l’entrée de la porte.

— Pourrai-je prendre la garde bientôt ?

— Immédiatement, si cela vous plaît.

— Merci.

Après avoir profondément salué don Tadeo, le général sortit d’un pas pressé.

— Pauvre homme ! dit Valentin.

— Hein ! fit don Tadeo.

— Je dis, pauvre homme !

— J’ai fort bien entendu, mais de qui parlez-vous ?

— De ce malheureux qui sort d’ici.

Don Tadeo haussa les épaules.

Valentin lui jeta un regard étonné.

— Savez-vous d’où vient cette sollicitude de ce pauvre homme, ainsi que vous le nommez, pour son ami ?

— Eh ! mais de son amitié, c’est clair.

— Vous croyez ?

— Certes.

— Eh bien ! vous n’y êtes pas du tout, mon ami ; ce pauvre général ne désire être auprès de son ancien compagnon d’armes que pour avoir la facilité de supprimer les preuves de sa complicité dans l’échauffourée d’aujourd’hui, preuves que don Pancho porte sur lui probablement, et que l’autre veut faire disparaître à tout prix.

— Il serait possible !

— Mon Dieu, oui, il veut être là à toute heure afin de l’empêcher de communiquer avec personne, il le tuerait au besoin.

— Mais c’est infâme !

— C’est comme cela.

— Pouah ! cela donne des nausées.

— Attendez encore un instant avant de les avoir.

— Pourquoi donc ?

— Parce que, continua don Tadeo, en désignant le sénateur, nous avons encore quelqu’un ici.

Aussitôt que don Ramon avait vu le général quitter le salon, il avait abandonné son fauteuil et s’était avancé vers don Tadeo en le saluant.

— À qui ai-je l’honneur de parler ? lui demanda le Roi des ténèbres avec une politesse exquise.

— Monsieur, répondit l’autre avec un grand laisser-aller de gentilhomme, je me nomme don Ramon Sandias et je suis sénateur.

Don Tadeo salua.

— À quoi puis-je vous être bon, monsieur ? lui demanda-t-il.

— Oh ! répondit don Ramon avec suffisance, pour moi personnellement, je ne demande rien.

— Ah !

— Ma foi, non, je suis riche, que puis-je désirer de plus ? Mais je suis Chilien, bon patriote, monsieur, et qui plus est, sénateur. Placé dans des conditions exceptionnelles, je dois donner à mes concitoyens des preuves non équivoques de mon dévouement à la sainte cause de la liberté. N’êtes-vous pas de mon avis, monsieur ?

— Entièrement.

— J’ai entendu dire, monsieur, que le misérable Cabecilla, cause du mouvement qui a mis la République à deux doigts de sa perte, était entre vos mains,

— Effectivement, monsieur, répondit don Tadeo avec un imperturbable sang-froid, nous avons été assez heureux pour nous emparer de sa personne.

— Vous allez sans doute juger cet homme ? demanda don Ramon d’un ton doctoral.

— Sous quarante-huit heures, oui, monsieur.

— Bien, monsieur, c’est ainsi que justice doit être faite de ces agitateurs sans vergogne qui, au mépris des plus saintes lois de l’humanité, cherchent à plonger notre beau pays dans le gouffre des révolutions.

— Monsieur…

— Pardonnez-moi de parler ainsi, fit don Ramon avec un beau semblant d’enthousiasme, je sens que ma franchise va un peu loin peut-être, mais mon indignation m’entraîne, monsieur, il est temps que ces faiseurs de veuves et d’orphelins reçoivent le châtiment exemplaire qu’ils méritent, je ne puis songer, sans frémir, aux maux innombrables qui seraient tombés sur nous si ce misérable avait réussi.

— Monsieur, cet homme n’est pas encore jugé.

— Voilà justement ce qui m’amène, monsieur ; comme sénateur, comme patriote dévoué, je revendique auprès de vous le droit qui m’appartient de présider la commission appelée à le juger.

— Votre demande vous est accordée, monsieur, répondit don Tadeo qui ne put réprimer un sourire de mépris.

— Merci, monsieur, fit le sénateur avec un mouvement de joie, quelque pénible que soit ce devoir, je saurai le remplir.

Après avoir profondément salué don Tadeo, le sénateur sortit tout joyeux du salon.

— Vous le voyez, dit don Tadeo en se tournant vers Valentin, don Pancho avait deux amis sur lesquels il croyait pouvoir compter : l’un s’était chargé de le proclamer, l’autre de le défendre. Eh bien ! dans l’un il a trouvé un geôlier, dans l’autre un bourreau !…

— C’est monstrueux, fit valentin avec dégoût.

— Non, répondit don Tadeo, c’est logique, voilà tout, il a échoué !

— J’ai assez de vos hommes politiques à double face, dont aucune n’est véritable, reprit Valentin, laissez-moi retourner auprès de nos amis.

— Allez donc, puisque vous le voulez.

— Merci.

— Vous reviendrez immédiatement à Valdivia, n’est-ce pas ?

— Pardieu.

— Voulez-vous une escorte ?

— Pourquoi faire ?

— C’est vrai ! pardonnez-moi, j’oublie toujours que vous ne redoutez jamais aucun danger.

— Je ne tremble que pour mes amis, voilà pourquoi je vous quitte.

— Auriez-vous quelque raison sérieuse ?

— Aucune, une inquiétude vague que je ne puis définir, m’engage seule à ne pas rester plus longtemps auprès de vous.

— Partez vite, alors, mon ami ; surtout veillez avec soin sur doña Rosario.

— Soyez tranquille, avant trois heures elle sera ici.

— C’est convenu ; bonne chance, songez que je vous attends avec impatience.

— Le temps d’aller et de venir, pas davantage.

— Allons, au revoir.

Valentin sortit du salon, se rendit aux écuries, sella lui-même son cheval et partit au galop.

Il avait dit vrai à don Tadeo, une inquiétude vague le tourmentait, il avait le pressentiment d’un malheur.