Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 40

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F. Roy (p. 213-218).
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XL

DIPLOMATIE ARAUCANIENNE


Antinahuel n’était pas longtemps resté inactif ; à peine l’escorte du général Bustamente avait-elle disparu dans un flot de poussière qu’il remonta à cheval, et, suivi des chefs araucans, il traversa la rivière.

Arrivé sur l’autre rive il planta sa lance dans le sol, et, se tournant vers le chasqui — héraut qui se tenait à ses côtés, prêt à exécuter ses ordres :

— Que les trois toquis, les Ulmènes et les Alpo-Ulmènes, se réunissent ici dans une heure, dit-il, le feu du conseil sera allumé à cette place pour un grand auccayog — conseil. — Allez.

Le chasqui inclina la tête sur le cou de son cheval et piqua des deux.

Antinahuel jeta un regard autour de lui ; tous les chefs avaient regagné leurs huttes, seul, un guerrier était demeuré ; en l’apercevant, un sourire se dessina sur les lèvres du toqui.

Ce guerrier était un homme de haute taille, à la mine fière, au visage hautain, dont le regard perçant avait une expression farouche et cruelle.

Il paraissait être dans la force de l’âge, c’est-à-dire avoir à peu près quarante ans ; il portait un poncho en poil de lama d’une finesse extrême, bariolé de couleurs tranchantes, la longue canne à pomme d’argent qu’il tenait à la main le faisait reconnaître pour un Alpo-Ulmen.

Il répondit au sourire du toqui par une grimace d’intelligence, et, se penchant à son oreille :

— Quand les cougouars se déchirent entre eux, dit-il avec un accent de haine joyeuse, ils préparent une riche curée aux aigles des Andes.

— Les Puelches sont des aigles, répondit Antinahuel, ils sont maîtres de l’autre côté des montagnes, ils laissent aux femmes huiliches le soin de leur tisser des ponchos.

À ce sarcasme lancé contre les huiliches, fraction du peuple araucan, qui se livrent principalement à l’agriculture et à l’élève des bestiaux, l’Apo-Ulmen fronça le sourcil.

— Mon père est sévère pour ses fils, dit-il d’une voix rauque.

— Le Cerf Noir est un chef redouté dans sa nation, répondit Antinahuel avec un accent conciliateur, c’est le premier des Apo-Ulmènes des allarègues — provinces — du languem mapus — contrée maritime. — Son cœur est puelche, mon âme se réjouit quand il est à mon côté ; pourquoi faut-il que ses Ulmènes ne soient pas dans les mêmes dispositions que lui ?

— Mon père l’a dit, obligé de vivre en continuelles relations d’échange avec les culme-huinca — misérables Espagnols — les tribus des languem mapus et des telbum mapus — pays plats — ont déposé la lance pour prendre la pioche, ils se sont faits cultivateurs ; mais, que mon père ne s’y trompe pas, le vieil esprit de leur race repose toujours en eux, et le jour où il faudrait qu’ils combattissent pour leur indépendance, tous se lèveraient en un jour pour punir ceux qui prétendraient les asservir.

— Serait-il vrai ? s’écria vivement Antinahuel en arrêtant court son cheval et en regardant en face son interlocuteur, pourrait-on en effet compter sur eux ?

— À quoi bon parler de cela en ce moment ? dit l’Apo-Ulmen avec un sourire railleur ; mon père ne vient-il pas de renouveler les traités avec les visages pâles ?

— C’est juste, fit le toqui en lançant un regard profond au guerrier indien, la paix est assurée pour longtemps.

— Mon père est un chef sage, ce qu’il fait est bien, repartit l’autre en baissant les yeux.

Antinahuel se préparait à répondre lorsqu’un Indien arriva à toute bride, et, par un prodige d’adresse, que seuls ces cavaliers émérites peuvent exécuter, il s’arrêta subitement devant les deux chefs, et resta immobile comme une statue de bronze.

Les flancs haletants de son cheval, qui soufflait par les narines une fumée épaisse et dont la robe était souillée de flots d’une écume blanche, montraient qu’il avait fait une longue course à fond de train.

Antinahuel le considéra un instant.

— Mon fils Theg-teg — le Foudroyant — a fait un voyage rapide ?

— J’ai exécuté les ordres de mon père, répondit l’Indien.

À ces paroles, par discrétion, l’Apo-Ulmen pressa les flancs de son cheval pour se retirer.

Antinahuel lui posa la main sur le bras.

— Le Cerf Noir peut rester, dit-il, n’est-il pas mon penni ?

— Je resterai si mon père le désire, répondit doucement le chef.

— Qu’il demeure donc ; mon père n’a pas de voiles pour lui, et, se tournant vers le guerrier toujours immobile : Que mon fils parle, continua-t-il.

— Les Chiaplos — Espagnols — se battent, répondit celui-ci, ils ont déterré la hache et l’ont tournée contre leur propre poitrine.

— Aymi ! — Oh ! — s’écria le toqui avec un feint étonnement, mon fils se trompe, les visages pâles ne sont pas des cougouars pour s’entre-dévorer entre eux, et il se tourna vers le Cerf Noir avec un sourire d’une expression indéfinissable.

— Theg-teg ne se trompe pas, répondit gravement le guerrier indien, ses yeux ont bien vu : la tolderia en pierres, que les visages pâles nomment Valdivia, est en ce moment un brasier plus ardent que le volcan d’Autaco qui sert de retraite à Guécubu, le génie du mal.

— Bon, reprit froidement le toqui, mon fils a bien vu, c’est un guerrier très brave dans la bataille, mais il est prudent aussi, il sera resté à l’écart pour se réjouir sans chercher à savoir qui avait le dessus ?

— Theg-teg est prudent, mais quand il regarde il veut bien voir, il sait tout, mon père peut l’interroger.

— Bon, le grand guerrier des visages pâles est parti d’ici pour voler au secours de ses soldats, l’avantage lui est resté.

L’Indien sourit sans répondre.

— Que mon frère parle, reprit Antinahuel, le toqui de sa nation l’interroge.

— Celui que mon père nomme le grand guerrier des visages pâles est prisonnier de ses ennemis, ses soldats sont dispersés comme les grains de blé semés dans la plaine.

— Aymi ! s’écria Antinahuel avec une feinte colère, mon fils a la langue menteuse, ce qu’il dit ne peut être ; l’aigle devient-il la proie du hibou ? le grand guerrier a le bras fort comme la foudre de Pillian, rien ne lui résiste.

— Ce bras si puissant n’a pu le sauver, l’aigle est captif ; le puma courageux a été surpris par des renards rusés, il est tombé, traîtreusement vaincu, dans le piège qu’ils avaient tendu sous ses pas.

— Mais ses soldats ? le grand toqui des blancs avait une armée nombreuse.

— Je l’ai dit à mon père : le chef captif, les soldats éperdus et frappés d’épouvante par Guécubu, ont succombé sous les coups de leurs ennemis irrités.

— Les chefs, vainqueurs, les poursuivirent sans doute.

— À quoi bon ? les visages pâles sont des femmes sans courage : dès que leurs ennemis pleurent et demandent grâce, ils pardonnent.

À cette nouvelle, le toqui ne put réprimer un mouvement d’impatience qu’il dissimula aussitôt.

— Les frères ne doivent pas être inexorables, dit-il, lorsqu’ils lèvent la hache les uns contre les autres ; ils peuvent sans le vouloir blesser un ami. Les guerriers pâles ont bien fait.

L’Indien s’inclina en signe d’assentiment.

— Que font les visages pâles à présent ? reprit le chef.

— Ils sont réunis au feu du conseil.

— Bon, ce sont des hommes sages. Je suis content de mon fils, continua Antinahuel avec un sourire gracieux, c’est un guerrier aussi adroit qu’il est brave, il peut se retirer pour prendre le repos qui lui est nécessaire après une aussi longue course.

— Theg-teg n’est pas fatigué, sa vie est à mon père, répondit le guerrier en s’inclinant, il peut en disposer à son gré.

— Antinahuel se souviendra de son fils, dit le toqui en faisant un geste de congé.

L’Indien s’inclina respectueusement devant son chef, et serrant les genoux en retenant la bride, il fit exécuter une courbette à son cheval, l’enleva de terre par un bond énorme et s’éloigna en caracolant.

Le toqui le suivit un instant de l’œil d’un air distrait, et s’adressant à l’Alpo-Ulmen :

— Que pense mon frère de ce que vient de dire cet homme ? lui demanda-t-il.

— Mon père est le plus sage des toquis de la nation, le chef le plus vénéré des tribus araucanes : Pillian soufflera à son esprit des paroles qui monteront à ses lèvres et que nous écouterons avec respect, répondit évasivement le Cerf Noir, qui craignait de se compromettre par une réponse trop franche.

— Mon frère a raison, répliqua le toqui avec un regard orgueilleux, nieucui ni amey ma’ghon — j’ai ma nymphe.

L’Apo-Ulmen s’inclina d’un air convaincu. Nous ferons observer au lecteur à propos de cette expression qui, pour la première fois se rencontre sous notre plume, que, dans la mythologie araucane, outre un nombre infini de dieux et de déesses, il y a ce qu’on appelle des amey ma’ghon, c’est-à-dire des nymphes spirituelles qui font auprès des hommes l’office des génies familiers : il n’y a pas de chef renommé parmi les Araucans qui ne se glorifie d’en avoir une à son service..

Aussi, ce que venait de dire Antinahuel, loin de détourner le Cerf Noir, lui donna, au contraire, une plus grande vénération pour son chef ; car, lui aussi, se flattait in petto d’avoir à ses ordres un esprit familier, bien qu’il n’osât pas l’affirmer hautement.

En ce moment, les tambours et les trompettes araucanes résonnèrent avec force.

Les chasquis appelèrent les chefs au conseil.

— Que fera mon père ? demanda l’Apo-Ulmen.


Antinahuel s’avança la tête haute, brandissant dans sa main nerveuse sa puissante hache de guerre…

— L’homme est faible, répondit Antinahuel ; mais Pillian aime ses fils les moluchos, il m’inspirera les paroles que je prononcerai : mon seul désir est la bonheur de la nation araucane.

— Mon père a convoqué le grand Aucacoyog de la nation ; soupçonnait-il donc la nouvelle qu’il vient de recevoir ?

— Antinahuel sait tout, répondit-il avec un feint sourire.

— Bon, je sais ce que pense mon père.

— Peut-être.

— Que mon père se souvienne des paroles que j’ai prononcées.

— Mes oreilles sont ouvertes, que mon fils me les redise.

— Quand les cougouars se déchirent entre eux, ils préparent une riche curée aux aigles des Andes.

— Bon, fit Antinahuel en riant ; mon fils est un grand chef, qu’il me suive à l’Aucacoyog, les guerriers nous attendent.

Les deux Araucans échangèrent un regard d’une expression indéfinissable.

Ces deux hommes, si fins et si dissimulés, s’étaient compris sans se rien avouer l’un à l’autre.

Ils se dirigèrent au galop vers l’endroit où les principaux chefs les attendaient, rangés en cercle autour d’un brasier dont la fumée montait en tournoyant vers le ciel.