Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 43

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F. Roy (p. 227-231).
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XLIII

DEUX HAINES


Antinahuel se trouva face à face avec doña Maria.

Par un mouvement instinctif, chacun fit un pas en arrière en étouffant un cri.

Cri de stupeur de la part d’Antinahuel, de surprise de la part de la Linda.

— Oh ! soupira avec accablement doña Rosario, en courbant la tête sous le regard ardent du chef indien ; oh ! Seigneur ! c’est à présent que je suis bien réellement perdue !

Doña Maria avait en quelques secondes refoulé au fond de son cœur les sentiments qui bouillonnaient en elle.

Ce fut d’une voix douce, avec un visage riant, qu’elle adressa la parole à Antinahuel.

— Mon frère est le bienvenu, dit-elle, en l’invitant à entrer dans le cuarto, à quel heureux hasard dois-je sa présence ?

— Hasard heureux, pour moi surtout, répondit-il avec un sourire railleur, en composant son visage.

Le toqui connaissait trop bien son amie d’enfance pour ne pas savoir qu’il avait en elle un rude adversaire, avec lequel il lui faudrait jouer serré pour l’amener à faire ses volontés.

— Eh bien ! reprit la Linda, mon frère daignera-i-il-me faire le plaisir de m’expliquer la cause de cette subite apparition qui, du reste, me comble de joie ?

— Oh ! la cause est bien simple, elle ne mérite certes pas la peine d’être mentionnée ; je n’espérais en aucune façon rencontrer ma sœur ici, je dois même lui avouer en toute humilité que je ne la cherchais pas.

— Ah ! fit doña Maria en feignant de prendre le change, je suis doublement heureuse, alors.

Le chef s’inclina.

— Voici le fait, dit-il.

— Bon, pensa-t-elle, il va mentir ; voyons quelle fourberie inventera ce démon. Alors elle ajouta à haute voix avec un séduisant sourire qui découvrit trente-deux dents mignonnes de l’émail le plus pur : Je suis tout oreilles, mon frère peut parler.

— Comme le sait ma sœur, ce village se trouve sur la route qui conduit à ma tolderia, j’ai dû tout naturellement le traverser en retournant dans ma tribu ; la nuit est avancée, mes mosotones ont besoin de quelques heures de repos, j’ai résolu de camper ici, je suis entré dans le premier rancho qui s’est offert à ma vue, ce rancho est celui que provisoirement vous habitez, j’en remercie le hasard qui, ainsi que je vous l’ai dit, a tout fait et est seul coupable.

— Pas mal pour un Indien, murmura la Linda ; allons, ne nous occupons plus de cela.

— Eh ! fit Antinahuel en feignant pour la première fois d’apercevoir doña Rosario et en s’avançant vers elle, quelle est cette charmante jeune femme ?

— Une esclave à laquelle vous ne devez pas songer, répondit-elle durement.

— Une esclave ! s’écria Antinahuel.

— Oui.

La Linda frappa dans ses mains.

L’Indien avec lequel nous l’avons déjà vue causer entra aussitôt.

— Emmenez cette femme, lui dit-elle.

— Oh ! madame, supplia doña Rosario en tombant à ses genoux, serez-vous inexorable pour une malheureuse qui jamais ne vous a fait de mal ?

La Linda la couvrit d’un regard de flamme, et la repoussant froidement du pied :

— J’ai ordonné d’emmener cette fille, reprit-elle d’une voix sèche.

À cette sanglante insulte, le sang afflua avec force au cœur de la pauvre enfant : son front si pâle se couvrit d’une rougeur fébrile, et, se redressant majestueuse et fière :

— Madame, dit-elle d’une voix vibrante, dont l’accent prophétique frappa la Linda au cœur, prenez garde. Dieu vous punira ! Ainsi que vous êtes aujourd’hui sans pitié pour moi, un jour viendra où l’on sera pour vous sans pitié !

Et elle sortit la tête haute, après avoir lancé à son implacable ennemie un regard qui la foudroya.

Antinahuel et la Linda restèrent seuls.

Il y eut un long et funèbre silence.

Les dernières paroles de doña Rosario avaient blessé la Linda comme un coup de poignard ; ce fut en vain qu’elle essaya de se roidir contre l’émotion qu’elle éprouvait, elle se sentit vaincue par cette faible enfant.

Cependant, peu à peu elle parvint à surmonter l’émotion incompréhensible qui l’oppressait ; passant sa main sur son front comme pour en chasser l’idée importune qui la poursuivait, elle se retourna vers Antinahuel.

— Pas de diplomatie entre nous, frère, lui dit-elle, nous nous connaissons trop bien l’un et l’autre pour perdre notre temps à ruser.

— Ma sœur a raison, parlons avec franchise.

— L’histoire du retour dans votre tribu est fort bien trouvée, Antinahuel, mais je n’en crois pas un mot.

— Bon, ma sœur connaît la raison qui m’amène ?

— Je la connais, fit-elle avec un fin sourire qui glissa comme un rayon de soleil entre ses lèvres roses.

Antinahuel ne répondit pas.

Il commença à marcher avec agitation dans le cuarto, parfois il jetait un regard de colère et de dépit du côté de la porte par laquelle doña Rosario était sortie.

La Linda le suivait attentivement d’un œil sournois et railleur.

— Eh bien ! fit-elle au bout d’un instant, mon frère ne parlera-t-il pas ?

— Pourquoi ne parlerais-je pas ? dit-il avec violence. Antinahuel est le chef le plus redouté de sa nation, les plus fiers guerriers courbent sans hésiter leurs fronts orgueilleux devant lui !

— J’attends ! reprit-elle d’une voix calme.

— Un chef s’explique clairement, nul ne lui en impose. Ma sœur connaît ma haine pour le chef des visages pâles, dont elle-même a tant à se plaindre.

— Oui, je sais que cet homme est l’ennemi personnel de mon frère.

— Bon, ma sœur tient entre ses mains la vierge aux yeux d’azur, elle me la donnera pour que je puisse, en la faisant souffrir, me venger de mon ennemi.

— Mon frère est un homme, il ne saura pas bien se venger ; pourquoi lui donnerais-je ma prisonnière ? les femmes seules possèdent le secret de torturer ceux qu’elles haïssent ; que mon frère s’en rapporte à moi, ajouta-t-elle avec un sourire cruel, les tourments que j’inventerai suffiront, je le jure, à assouvir une haine plus profonde que celle qu’il peut ressentir.

Antinahuel, bien que son visage restât impassible, frémit intérieurement à ces paroles odieuses.

— Ma sœur se vante, répondit-il ; sa peau est blanche, son cœur ne sait pas haïr, qu’elle laisse faire le chef indien.

— Non, reprit-elle avec violence, j’ai disposé du sort de cette femme, je ne la donnerai pas à mon frère.

— Ainsi ma sœur oublie ses promesses et fausse ses serments ?

— De quelles promesses et de quels serments parlez-vous, chef ?

— De ceux, répondit l’Indien avec hauteur, que ma sœur a prononcés dans le toldo d’Antinahuel, lorsqu’elle est venue dans sa tribu implorer son secours.

La Linda sourit.

— La femme est un oiseau moqueur, dit-elle, qui fait attention à ses paroles.

— Bon, fit Antinahuel, ma sœur gardera sa prisonnière, que ma sœur fasse sa volonté ; je vais continuer ma route pour me rendre dans ma tribu.

La Linda le regarda avec étonnement ; la facilité avec laquelle Antinahuel renonçait en apparence à ses projets lui paraissait d’autant plus incompréhensible qu’elle savait avec quelle ténacité il poursuivait ses entreprises, quand une fois il croyait avoir une chance de réussite ; elle résolut de savoir positivement à quoi s’en tenir.

Au moment où le chef faisait un pas pour se retirer :

— Mon frère part ? lui dit-elle,

— Je pars, répondit-il.

— A-t-il donc déjà terminé les affaires pour lesquelles le général Bustamente l’avait prié de venir s’entendre avec lui ?

— Le général Bustamente n’a plus besoin d’Antinahuel ni de personne.

— A-t-il donc réussi si vite ?

— Oui, répondit-il avec un accent équivoque.

— Ainsi, s’écria la Linda avec joie, il est maître de la ville, il triomphe, enfin !

Antinahuel sembla hésiter pendant une minute ou deux ; un sourire ironique errait sur ses lèvres.

— Mon frère ne veut-il pas répondre ? reprit la Linda avec une impatience à laquelle se mêlait malgré elle un commencement d’inquiétude.

— Celui que ma sœur nomme le général Bustamente, répondit-il d’une voix brève, n’a plus besoin de personne, je le répète, il est prisonnier.

La Linda bondit comme une lionne blessée.

— Prisonnier ! s’écria-t-elle, oh ! mon frère se trompe !

— Il est prisonnier, avant trois jours il sera mort.

La Linda était frappée de stupeur.

Cette affreuse nouvelle l’atterrait.

— Oh ! murmura-t-elle, malgré Dieu je triompherai.

En proférant ce blasphème, son regard étincelait, ses lèvres frémissaient et ses poings se crispaient avec rage.

— Oh ! je ne veux pas qu’il meure ! s’écria-t-elle.

— Il mourra ! répondit Antinahuel, qui pourrait le sauver ?

— Vous ! chef, dit-elle résolument en lui serrant le bras avec force.

— Pourquoi le ferais-je ? répondit-il avec insouciance ; que m’importe la vie de cet homme, à moi ? les visages pâles ne sont pas mes frères !

— Non, mais sa vie m’est précieuse, à moi, pour ma vengeance ! lui seul peut me livrer mon ennemi ! je veux qu’il vive, vous dis-je !

— Bon, ma sœur le délivrera, alors, puisqu’elle tient tant à le sauver ?

— Vous seul pouvez le faire, chef, si vous le voulez, reprit-elle.

Antinahuel la regarda fixement.

— Qui vous fait supposer que je le voudrai ? dit-il.

— Écoutez, chef, s’écria la Linda avec exaltation, vous aimez cette femme, cette misérable chienne des visages pâles !

L’Indien tressaillit, mais ne répondit pas.

— Oh ! ne cherchez pas à me donner le change, on ne trompe pas les yeux d’une femme : la haine que vous portez à don Tadeo s’est changée en amour à la vue de cette créature.

— Eh bien ! quand cela serait ? dit-il avec agitation.

— Troc pour troc, donnez-moi le général Bustamente, dit-elle résolument, je vous la livrerai.

— Oh ! fit Antinahuel avec un sourire railleur, la femme est un oiseau moqueur qui fait attention à ses paroles…

En entendant le chef lui jeter au visage les paroles qu’elle-même lui avait dites quelques instants auparavant, elle frappa du pied avec impatience.

— Eh ! s’écria-t-elle avec colère, prenez-la, cette femme, et qu’elle soit maudite !

Antinahuel poussa un rugissement de tigre et s’élança au dehors.

— Oh ! s’écria la Linda d’une voix rauque, avec un accent impossible à rendre, je crois que l’amour de ce misérable me vengera mieux que toutes les tortures que j’aurais inventées.

Tout à coup le chef rentra avec précipitation, ses traits étaient décomposés par la fureur et le désappointement.

— Elle s’est enfuie ! s’écria-t-il.

En effet, doña Rosario et l’Indien auquel la Linda avait confié sa garde avaient disparu.

Nul ne savait ce qu’ils étaient devenus.

Antinahuel lança immédiatement ses mosotones à leur poursuite dans toutes les directions.

La Linda était en proie à une rage indicible.

Sa vengeance lui échappait !

Elle était écrasée sous le poids de l’impuissance à laquelle elle se trouvait réduite.