Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 45

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F. Roy (p. 236-240).
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XLV

OÙ LE PÈRE SE RÉVÈLE.


Don Tadeo avait passé une assez grande partie de la nuit à donner des ordres pour faire disparaître les traces hideuses laissées par le combat. Il avait nommé des magistrats chargés de la police de la ville. Après avoir assuré autant que possible la tranquillité et la sécurité des citoyens, expédié plusieurs estafettes à Santiago et dans les autres centres de population, afin d’annoncer ce qui s’était passé, rendu de fatigues, tombant de sommeil, il s’était jeté tout vêtu sur un lit de camp, pour prendre quelques instants de repos.

Il dormait depuis une heure à peine de ce sommeil agité qui est le lot des hommes sur lesquels repose la destinée des empires, lorsque la porte de la chambre dans laquelle il s’était retiré fut poussée violemment ; une grande lueur frappa ses yeux, plusieurs hommes entrèrent.

Don Tadeo se réveilla en sursaut..

— Qui va là ? s’écria-t-il en cherchant à reconnaître, malgré la lumière qui éblouissait ses yeux, ceux qui troublaient son sommeil d’une si malencontreuse manière.

— C’est moi, répondit don Gregorio.

— Eh mais, vous n’êtes pas seul, il me semble !

— Non, don Valentin m’accompagne.

— Don Valentin ! s’écria don Tadeo en se levant subitement et en passant sa main sur son front, pour chasser les derniers nuages qui obscurcissaient sa pensée, mais je n’attendais don Valentin que ce matin au plus tôt : quelle raison assez sérieuse a pu l’obliger à voyager de nuit ?

— Une raison puissante, don Tadeo, répondit le jeune homme d’une voix sombre.

— Parlez ! au nom du ciel ! s’écria don Tadeo.

— Soyez homme ! soyez ferme, rassemblez tout votre courage pour supporter dignement le coup qui va vous frapper.

Don Tadeo fit deux ou trois tours dans la salle, la tête basse, le sourcil froncé, puis il s’arrêta devant Valentin, le front pâle, mais le visage impassible.

Cet homme de fer avait dompté en lui la nature ; pressentant la rudesse du choc qu’il allait recevoir, il avait ordonné à son cœur de ne pas se briser, à ses muscles de ne pas tressaillir.

— Parlez, dit-il, je suis prêt à vous entendre.

En prononçant ces mots, sa voix était ferme, ses traits calmes.

Valentin, lui, qui se connaissait en courage, fut frappé d’admiration.

— Le malheur que vous allez m’annoncer m’est-il personnel ? reprit don Tadeo.

— Oui, dit le jeune homme d’une voix tremblante.

— Dieu soit loué ! Allez, je vous écoute.

Valentin comprit qu’il ne fallait pas mettre l’âme de cet homme à une plus dure épreuve, il se décida à parler.

— Doña Rosario a disparu, dit-il, elle a été enlevée pendant notre absence ; Louis, mon frère de lait, en voulant la défendre, est tombé percé de deux coups de poignard.

Le Roi des ténèbres semblait une statue de marbre, aucune émotion ne se trahissait sur son visage austère.

— Don Luis est-il mort ? demanda-t-il avec intérêt.

— Non, reprit Valentin, de plus en plus étonné, j’espère même que dans quelques jours il sera guéri.

— Tant mieux ! fit don Tadeo avec sentiment, ce que vous m’annoncez là est pour moi une heureuse nouvelle.

Et, croisant ses bras sur sa large poitrine, il se remit à marcher à grands pas dans la salle.

Les trois hommes se regardaient, surpris de ce stoïcisme auquel ils ne comprenaient rien.

— Abandonnez-vous donc doña Rosario à ses ravisseurs ? lui demanda don Gregorio avec un accent de reproche.

Don Tadeo lui lança un regard chargé d’une si amère ironie, que don Gregorio baissa malgré lui les yeux.

— Ces ravisseurs fussent-ils cachés dans les entrailles de la terre, je les découvrirai, quels qu’ils soient, répondit don Tadeo.

Trangoil Lanec s’avança.

— Un homme est sur leur piste, dit-il, cet homme est Curumilla, il les découvrira.

Un éclair de joie illumina pendant une seconde l’œil noir du Roi des ténèbres.

— Oh ! murmura-t-il, prenez garde, doña Maria !

Il avait tout d’abord deviné l’auteur du rapt dont doña Rosario avait été victime.

— Que comptez-vous faire ? reprit don Gregorio.

— Rien, répondit-il froidement, tant que notre éclaireur ne sera pas de retour ; et, revenant à Valentin : Ami, lui dit-il, n’avez-vous rien de plus à m’annoncer ?

— Qui vous fait supposer que je ne vous ai pas tout appris ? demanda le jeune homme.

— Ah ! reprit don Tadeo avec un sourire mélancolique, vous le savez, ami, nous autres Hispano-Américains, quoi que nous fassions pour paraître civilisés, nous sommes à demi-barbares encore et, comme tels, horriblement superstitieux.

— Eh bien ?

— Eh bien ! entre autres sottises du même genre, nous avons foi aux proverbes : n’en existe-t-il pas un qui dit quelque part qu’un malheur ne vient jamais seul ?

— Vive Dieu ! s’écria Valentin, me prenez-vous pour un oiseau de mauvais augure, don Tadeo ?

— Dieu m’en garde, mon ami, seulement cherchez bien dans votre souvenir, je suis certain que je ne me suis pas trompé, et que vous avez encore quelque chose à m’apprendre.

— Au fait, vous avez raison, j’ai encore une nouvelle à vous annoncer. Est-elle bonne, est-elle mauvaise ? vous seul pouvez en juger.

— Je savais bien qu’il y avait encore quelque chose, fit don Tadeo avec un sourire triste ; allez, mon ami, voyons cette nouvelle, je vous écoute.

— Hier, vous le savez, le général Bustamente a renouvelé les traités de paix avec les chefs araucans.

— En effet.

— J’ignore quel transfuge ou quel éclaireur les a mis au courant de ce qui s’est passé ici, le fait est que vers le soir ils ont su la défaite et la prise du général.

— Fort bien ; continuez.

— Alors, une espèce de folie furieuse s’est emparée d’eux, ils ont tenu un grand conseil.

— Bref, ils ont rompu les traités, n’est-ce pas cela, mon ami ?

— Oui.

— Et ils sont probablement déterminés à nous faire la guerre ?

— Je le suppose ; les quatre toquis ont jeté la hache, et à leur place, un toqui suprême a été élu.

— Ah ! ah ! fit don Tadeo, et savez-vous le nom de ce toqui suprême ?

— Oui.

— C’est ?

— C’est Antinahuel.

— Je m’en doutais, s’écria don Tadeo avec colère ; cet homme nous a trompés ; c’est un fourbe qui ne vit que par l’astuce et dont la dévorante ambition lui fait sacrifier, quand la nécessité l’ordonne, les intérêts les plus chers et fausser les serments les plus sacrés. Cet homme jouait un double jeu : il feignait d’être le partisan du général Bustamente, de même qu’il paraissait être le nôtre, bâtissant sur notre ruine mutuelle sa fortune et son élévation future ; mais il s’est trop hâté de jeter le masque. Vive Dieu ! je lui infligerai un châtiment dont ses compatriotes garderont le souvenir, et qui, dans un siècle, les fera encore frissonner d’épouvante.

— Prenez garde aux oreilles qui nous écoutent, dit don Gregorio, en lui désignant du regard l’Ulmen qui se tenait impassible en face de lui.

— Eh ! que m’importe ? reprit don Tadeo avec violence, si je parle ainsi, c’est que je veux qu’on m’entende. Je suis un noble Espagnol, moi, ce que pense mon cœur mes lèvres le disent ; l’Ulmen est libre si bon lui semble de répéter mes paroles à son chef.

— Le Grand Aigle des blancs est injuste envers son fils, répondit Trangoil Lanec d’une voix triste, tous les Araucans n’ont pas le même cœur ; Antinahuel est seul responsable de ses actes. Trangoil Lanec est un Ulmen dans sa tribu ; il sait comment on doit assister aux conseils des chefs : ce que ses yeux voient, ce que ses oreilles entendent, son cœur l’oublie, sa bouche ne le répète pas : pourquoi mon père m’adresse-t-il ces paroles blessantes, à moi, qui suis prêt à me dévouer pour lui rendre celle qu’il a perdue ?

— C’est vrai ! je suis injuste, chef, j’ai eu tort de parler ainsi, votre cœur est droit et votre langue ignore le mensonge ; pardonnez-moi et laissez-moi serrer votre main loyale dans la mienne.

Trangoil Lanec pressa chaleureusement la main que lui tendait don Tadeo avec abandon.

— Mon père est bon, dit-il, son cœur est obscurci en ce moment par le grand malheur qui le frappe ; que mon père se console, Trangoil Lanec lui rendra la jeune fille aux yeux d’azur.

— Merci, chef, j’accepte votre offre, vous pouvez compter sur ma reconnaissance.

— Trangoil Lanec ne vend pas ses services, il est payé quand ses amis sont heureux.

— Caramba ! s’écria Valentin en secouant avec force la main du chef, vous êtes un digne homme, Trangoil Lanec, je suis honoré d’être votre ami.

Il se tourna vers don Tadeo :

— Je vais vous dire adieu pour quelque temps, fit-il ; je vous confie mon frère Louis.

— Vous me quittez ? demanda vivement don Tadeo.

— Oui, il le faut ; je vois votre cœur qui se brise malgré les efforts inouïs que vous faites pour rester impassible ; je ne sais quel lien vous attache à la malheureuse enfant qui a été victime d’un si odieux attentat, mais je sens que sa perte vous tue ; eh bien ! vive Dieu ! je vous la rendrai, moi, don Tadeo, ou je mourrai à la peine.

— Don Valentin ! s’écria le gentilhomme avec émotion, que voulez-vous faire ? votre projet est insensé, jamais je n’accepterai un tel dévouement.

— Laissez-moi faire, caramba ! je suis Parisien, moi, c’est-à-dire entêté comme une mule, et quand une fois une idée, bonne ou mauvaise, est entrée dans ma cervelle, elle n’en sort plus, je vous le jure. Je ne prends que le temps d’embrasser mon pauvre frère et je pars aussitôt ; allons, chef, mettons-nous sur la piste des ravisseurs.

— Partons, dit l’Ulmen.

Don Tadeo demeura un instant immobile, les yeux fixés sur le jeune homme avec une expression étrange ; un violent combat parut se livrer en lui ; enfin la nature l’emporta, il éclata en sanglots et tomba dans tes bras du Français eu murmurant d’une voix étouffée par la douleur :

— Valentin ! Valentin ! rendez-moi ma fille !…

Le père venait enfin de se révéler tout entier.

Le stoïcisme de l’homme d’État s’était brisé à tout jamais contre l’amour paternel.

Mais la nature humaine a des limites quelle ne peut dépasser ; la secousse morale que don Tadeo avait reçue, les efforts immenses qu’il avait faits pour la dissimuler, avaient complètement usé ses forces ; il tomba à la renverse sur les dalles du salon comme un chêne orgueilleux frappé de la foudre.

Il était évanoui.

Valentin le considéra un instant avec une expression de pitié et de douleur.

— Va ! pauvre père, dit-il, prends courage, ton enfant te sera rendue !

Et il sortit à grands pas, suivi de Trangoil Lanec, tandis que don Gregorio, agenouillé auprès de son ami, lui prodiguait les soins les plus empressés et cherchait à le rappeler à la vie.